‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 13 sur 34 · LA COMMISSION SANITAIRE · texte numérisé non relu

LA COMMISSION SANITAIRE

lies victimes du Chickahominy. — Le chemin de fer à l'armée. — Le Wilton Small. — Pérégrination d'an ami à ma recherche. — Les tentes d'hôpital.

— Surprise agréable. — Origine de la commission sanitaire. — Bâtons dans les roues. — Services rendus. — Les transports de la commission. — Labeurs herculéens. — Conflits. — Les cargaisons de misères humaines.

— Horribles réalités. — Les miracles de la charité.

Le point le plus rapproché où je pusse prendre le chemin de fer était Dispatch-Station. Pour y arriver, la route n'était qu'une longue série de fondrières que nous évitions en suivant des sentiers à peine frayés. Nous avancions lentement ; mais l'air était doux et l'heure ne nous pressait pas, de sorte qu'avant le passage du train, j'eus encore le temps de visiter la maison où le docteur Arthand soignait ses patients, — tous malades, les blessés ayant été expédiés directement à White-House.

En descendant de cheval, la première personne que je rencontrai fut le général Nagle^qui, aux Sept-Pins, avait ^ conduit lui-même le 55® au feu, par ordre du général Keyes. Il me félicita sur la conduite de mes hommes, ajoutant qu'ils avaient fait plus encore qu'on ne leur avait demandé, — car, me dit-il, une heure après les avoir quittés, quand les canons étaient depuis longtemps en sûreté, je les retrouvai à la même place, maintenant obstinément leur position d'où ils ne se replièrent qu'après en avoir reçu l'ordre.

Le chirurgien me conduisit à une chambre du rez-de-

m QUATRE ATSS DE CAMPAGNES

chaussée où il avait rassemblé ceux de ses malades qui appartenaient à mon commandement.. C'était un triste spectacle. Ces hommes que j'avais quittés vingt jours auparavant pleins de force et de santé, gisaient là, hâves, émaciés, sur une poignée de paille où les clouait la maladie. Les uns atteints par la terrible fièvre des marais, les autres tordus par des rhumatismes articulaires, un certain nombre épuisés par la dyssenterie.

Lorsque je m'avançai dans la salle, ces braves gens, oubliant leurs propres souffrances, ne semblèrent songer qu'à celles dont je portais moi-même les traces évidentes. Et cependant, que n'avaCient-ils pas eu à endurer! Le 31 mai, pendant qu'ils se battaient au poste qui leur avait été assigné, leur camp était tombé entre les mains de l'ennemi. Ils y avaient tout perdu : tentes, sacs, provisions, couvertures. Et depuis lors, sans abri contre les ardeurs brûlantes du jour, sans protection contre lés fraîcheurs humides de la nuit, — respirant un air empesté par des exhalaisons fétides, buvant l'eau saumâtre des marécages empoisonnés de charognes, ils voyaient chaque jour leurs rangs éclaircis d'un nouveau contingent à l'encombrement des hôpitaux.

Voilà où le général Mac-Clellan avait conduit son armée. Non pas à Richmond où elle aurait pu et dû être à cette heure ; mais dans les marais du Chickahominy où les coups de l'ennemi étaient encore moins à craindre que les ravages d'un climat destructeur.

Mon quartier-maître avait son installation près de Dispatch'Station. Je laissai mes gens et mes chevaux à ses soins, et me casai dans le convoi qui devait me transporter à White-House.

Le convoi se composait de wagons à marchandises. Il n'en existait pas d'autres sur la ligne desservie avant tout pour approvisionner l'armée. Au besoin, on pouvait s'en servir pour le transport des troupes, des blessés et des malades. Ceux qui en usaient isolément, oflSciers et sol-

dats, se casaient comme ils pouvaient, sans distinction ni privilège, parmi les caisses et les barils, les sacs d'avoine et les bottes de fourrage. Comme de l'armée au dépôt, le train revenait à vide de provisions, nous étions plus favorisés sous le rapport de la place que sous celui de la propreté. Mais parmi nous, — tous blessés ou malades, — personne ne se troubla pour si peu. C'était déjà beaucoup que de pouvoir s'étendre sur un plancher poudreux ou s'asseoir sur une étroite valise.

La locomotive avançait avec une lenteur désespérante. Le train s'arrêtait à chaque instant, pour une cause ou pour une autre, là ou étaient portés les détachements qui gardaient la route. Vers midi, la machine laissa les wagons sur un rail d'évitement. Nous étions arrivés. Arrivés où? — Au bord d'une plaine fangeuse qui s'étendait au loin et à l'extrémité de laquelle on apercevait dans la distance, un amas de tentes entremêlées d'arbres et de mâts de navire. Là était le débarcadère de White-House. Le difficile était d'y arriver. Pas un véhicule n'était en vue ; pas un n'était attendu. Chacun s'en alla donc comme il put, du côté de la rivière.

J'aurais fait comme les autres; mes jambes auraient pu me porter jusque-là. Mais que faire de ma valise? Toute légère qu'elle fût, elle était encore d'un poids trop lourd pour mes membres amaigris, sur lesquels mon uniforme flottait comme une souquenille «sur les échalas d'un épouvantail à corbeaux. Survint un sergent, le bras en écharpe. Il cherchait son capitaine blessé que le train aurait dû amener, mais qui n'était pas parmi les passagers. Je lui demandai quand partait le vapeur pour la forteresse Monroë?— Le lendemain, à huit heures du matin. — S'il y avait quelque endroit public où, d'ici là, on pût manger et dormir? — Aucun à sa connaissance . — Si le bateau qui devait partir le lendemain était au débarcadère? — Il n'y arriverait qu'entre huit et dix heures du soir. — Si l'on pourrait coucher à bord? — Non, à moins que ce ne fût par faveur spéciale. — Enfin où je trouverais le vapeur de la

commission sanitaire? — Il en était venu plusieurs ; mais ils étaient tous repartis pour le Nord chargés de blessés, après la bataille de Fair-Oaks.

Pendant ce colloque peu encourageant, un négrillon s'était montré en quête de quelque légère aubaine. Il se chargea de ma valise et me suivit vers la rivière. C'était tout ce que je savais pour le moment du but de ma course. Après m'étre arrêté à deux ou trois reprises pour reprendre haleine , je finis par y arriver , traînant péniblement mes bottes alourdies par la boue.

Là se trouvait une flottille de transports de toute grandeur et de tout genre, bâtiments à vapeur, bâtiments à voiles, chalands sans voile ni vapeur; et sur la rive ombragée de grands arbres, un long village de tentes de toute dimension, peuplé de quartiers-maîtres, de commissaires, de cantiniers, de soldats et d'ouvriers, de blancs et de noirs. Les fourgons attelés de six mules et conduits par des nègres, se croisaient en tout sens; les maîtreswagonniers à cheval allaient et venaient dans toutes les directions; des bandes de manouvriers déchargeaient les navires ; les sifflets de la vapeur se répondaient du fleuve à la rive. Tout était en mouvement dans cette fourmilière humaine.

Appuyé sur une barrière à attacher les chevaux, j'assistais passivement à ce spectacle, humilié de sentir ce que la fatigue d'une courte marche, les tiraillements d'un estomac vide et l'affaiblissement de ma force physique pouvaient produire de confusion dans mes idées et de perturbation dans l'exercice de mes facultés mentales. En ce moment, un visage ami se présenta à mes regards, et presque aussitôt, Frédéric L. Olmsted me serrait chaleureusement la main. — Enfin vous voilà! me dit-il. Nous avons eu assez de mal à vous trouver! Savez-vous que nous étions fort loin d'être rassurés sur votre compte. Mais arrivez vite. Il y a là des amis qui seront heureux de vous revoir en vie.

Et passant son bras sous le mien, il m'entraîna vers un

petit bateau à vapeur de la commission sanitaire dont il était le secrétaire général. Je me laissai faire avec la joie intérieure de sentir que j'étais arrivé au terme de mes épreuves, et la satisfaction d'apprendre que je n'avais pas été oublié pendant mes jours de détresse, quoique, à vrai dire, je ne comprisse pas qui avait pu se mettre à ma recherche, ni comment j'étais attendu.

L'énigme me fut bientôt expliquée. Les journaux de New- York n'avaient fait l'honneur de s'occuper de moi. Ils avaient annoncé que j'avais été laissé mourant dans une petite ferme de la péninsule dont ils ne précisaient point la localité. L'apparition de mon domestique à bord du vapeur de la commission faisait supposer que je ne devais pas être loin; mais comme il n'était pas revenu, le manque de nouvelles pouvait être interprété dans un sens sinistre. Sur quoi un élève chirurgien, qui m'était attaché d'assez près par une alliance de famille, était monté à cheval et s'était mis à battre le pays pour me ramener mort ou vif. Une première excursion infructueuse ne l'avait pas découragé, et quand j'arrivai à White-House, il était rentré en campagne depuis deux jours. Il n'obtint de mes nouvelles qu'en me revoyant le soir à son retour, entouré de soins à donner envie d'être malade pour pouvoir en être l'objet.

Je ne livrerai point à la publicité les noms des dames américaines qui, dans l'accomplissement d'une grande œuvre de patriotisme, me recueillirent à bord du Wilson SmalL Je respecte trop la modestie, cette vertu dont le charme môle une grâce particulière aux mérites du dévoûment féminin. Mais, pour n'être point imprimés ici, ces noms n'en sont pas moins gravés dans autant et plus de cœurs reconnaissants que ce livre ne pourra trouver de lecteurs.

De Haight, le jeune chirurgien, n'était pas le seul qui se fût mis à ma recherche. Il y avait à New- York une famille tourangelle dont deux membres, deux jeunes femmes, avaient accompagné ma famille en Amérique,

en 1847, lorsque je m'étais arrêté en France, à mon retour d'Italie. Leurs affaires avaient grandement prospéré dans le nouveau monde où elles avaient, en quelques années, appelé à leur foyer un père âgé et les enfants orphelins d'une sœur morte jeune encore. L'une d'elles avait épousé cet oflScier du 55® de milice qui avait proposé et fait réussir ma candidature au commandement du régiment. En entrant dans la famille, il en avait adopté les sentiments de dévoûment pour moi et les miens. Lors donc qu'arriva la nouvelle de la position dans laquelle je me trouvais, Ferran prit son sac de nuit, et laissant ses affaires personnelles aux soins d'un commis, partit pour Baltimore. Il avait servi sept ans en Afrique, et savait par conséquent ce qu'il entreprenait. Mais il n'était pas homme à se laisser rebuter par les diflGicultés.

A Baltimore, il lui fallut courir les bureaux de la place, afin d'obtenir un permis de passage pour la forteresse Monroë. Le but de son voyage bien constaté, la passe lui futaccordée, et le lendemain matin, débarqué sur le dock encombré, il gagnait, son sac à la main, l'hôtel de l'endroit, dont les deux tiers avaient été pris par le gouvernement pour les besoins du service médical, et dont le dernier tiers ne contenait que quelques chambres plus que pleines, et toujours retenues d'avance. Mais on y pouvait coucher sur le plancher de la salle à manger, et y confier un sac de nuit à la garde de «« l'homme aux bagages. » Ferran n'en demandait pas davantage.

Il alla aux informations à l'état-major. J'y étais connu de plusieurs officiers; mais on n'y savait rien de moi, et on l'engagea à s'adresser au chirurgien en chef, directeur des hôpitaux qui s'étendaient au loin vers Hampton. Ferran se mit en route pour les hôpitaux.

Le docteur Cuyler le reçut fort bien, se montra d'une extrême obligeance, fit consulter les registres et les rapports, n'y trouva pas trace de ma présence, et lui conseilla de visiter lui-même les différentes sections où il rencontrerait probablement quelques blessés du 55* et

apprendrait peut être par eux où me trouver. Ferran commença sa tournée.

Pendant deux jours entiers, il alla de tente en tente, et de lit en lit, passant en revue malades et blessés, interrogeant les chirurgiens, causant avec les hommes, et n'apprenant rien de plus que ce qu'il savait déjà, à savoir que j'avais été laissé quelque part dans un état qui faisait craindre que je ne fusse flambé. Le troisième jour, à bout de recherches, il revint trouver le docteur Cuyler, pour lui demander avis. — A votre place, lui dit le docteur, j'irais à White-House. Il y a là bon nombre d'hôpitaux, et il se pourrait bien faire que le colonel s'y trouvât.

Ferran retourna à Tétat-major, obtint une passe pour White-House, laissa son sac de nuit à l'auberge, et s'embarqua sur le vapeur de la malle, déterminé, s'il le fallait, à pousser jusqu'au régiment. A sa grande satisfaction, il rencontra à bord un négociant de New-York de sa connaissance. M. Meeks avait deux fils au service. L'un, mon quartier-maître, atteint d'une fièvre typhoïde sur le Warwick, était alors dans sa famille où il se rétablissait lentement. L'autre avait été blessé, — quelques-uns disaient tué — à Fair-Oaks. En l'absence de nouvelles positives, le père s'était mis en route pour l'armée, sans savoir s'il en ramènerait son fils vivant ou mort. M. Meeks et Ferran se sentirent naturellement rapprochés par la similarité du but de leur voyage. Ils avaient résolu d'unir leurs efforts et de procéder ensemble dans leurs recherches, lorsque, le soir, ils débarquèrent à White-House, se demandant où ils pourraient trouver soit un souper, soit du moins un gîte pour la nuit.

Cette journée n'avait pas été pour moi consacrée au repos. Le moral remonté par l'hospitalité de la commission sanitaire, et le physique raffermi par le premier repas substantiel que j'eusse pris depuis plus d'un mois, j étais sorti du steamer, attiré par un képi rouge que j'apercevais près d'une tente de cantinier. C'était en effet un de mes

hommes qui, blessé à la tête, était venu là de l'hôpital en flânant. Quand il eut répondu à mes questions :

— '■ Mon colonel, dit-il, les camarades qui sont à l'hôpital seraient bien contents de vous voir. Est-ce que vous ne leur ferez pas ce plaisir?

C'était mon plus grand désir, mais je me méfiais de mes forces.

— Y a-t-il bien loin? demandai-je?

— Pas bien loin. Nous suivons la route jusqu'à ces arbres que vous voyez là-bas. Là nous tournons à droite, nous prenons à travers champs et nous sommes rendus.

Si j'avais été seul, je doute que j'eusse hasardé l'entreprise. Mais le brave garçon insistait avec tant de conviction sur le plaisir que ma visite ferait aux blessés que je me mis en marche avec lui.

A mi-chemin, nous nous assîmes sur un tronc d'arbre renversé, avant de traverser un vaste champ au bout duquel les blanches tentes de l'hôpital miroitaient au soleil. Mon guide était plus ingambe que moi; il riait de temps â autre sous les bandages dont sa tête était enveloppée, songeant à l'agréable surprise qu'il ménageait à ses camarades en leur amenant le colonel. De mon côté, j'oubliai la fatigue lorsque je me trouvai parmi eux. L'hôpital était en bonnes conditions. Ils y étaient bien soignés. J'écoutai leurs récits de la bataille des Sépt-Pins, je les encourageai dans leur espoir de rejoindre bientôt le régiment, et je les quittai enfin, méditant sur la différence que présentaient les blessures et les maladies dans leur effet sur le moral des hommes. Les blessures ne semblaient atteindre que la constitution physique; la constitution morale restait intacte et conservait toute sa vigueur. Us s'exaltaient encore aux souvenirs du combat. — En avaientils roulé de ces gueux de rebelles ! Ils avaient fait sur eux un feu, que le bon Dieu en aurait pris les armes! Plus il en venait et plus ils en couchaient par terre

— Ah ! colonel ! quel dommage que vous n'ayez pas été là! Voilà ce qui s'appelle une bataille. WiUiamsburg,

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voyez-vous, c'était bien pour commencer. Mais après les Sept-Pins, ce n'est plus que de ia, petite bière. Et dire qu'après tout cela, l'on ne soit pas entré encore à Richmond ! Enfin, il faut prendre patience ; mais ça ne tardera pas. Pourvu que nous ayons encore le temps d'arriver pour le grand tableau final!

Ainsi parlaient les blessés. Quel contraste avec les malades que j'avais visités à Dispatch-Station. Ceux-ci avaient perdu, avec leurs forces physiques, toute énergie morale. Dégoûtés de tout, découragés de tout, insensibles à Tespérance comme aux souvenirs, ils ne demandaient à la vie qu'une chose : l'affranchissement de leurs souffrances. L'activité des facultés de l'âme était donc dépendante du fonctionnement des organes du corps. Que celui-ci vînt à souffrir de certains désordres matériels, et elle devenait paralysée dans son immatérialité. Condition peu flatteuse pour la vanité humaine, mais dont moins que personne je pouvais révoquer en doute la triste réalité.

Je revins au steamer, si fatigué de corps et d'esprit que je ne pus qu'accepter avec l'humilité dune conscience coupable, les reproches adressés à mon imprudence. On me dressa un lit de camp dans le carré où je dus rester en surveillance, et où je ne tardai pas à m'endormir profondément.

Lorsque je me réveillai, la nuit était venue. Les lampes étaient allumées dans les cabines ; mais celle qui se trouvait sur la table du carré, avait été disposée de façon à me laisser dans l'ombre d'un écran interposé pour protéger mon sommeil. Un bruit de voix dans la chambre m'avait rappelé du pays des songes. J'ouvris les yeux, et j'aperçus un inconnu arrêté sur la dernière marche de l'escaUer qui, le chapeau à la main, posait au docteur une série de questions auxquelles je ne prêtais qu'une oreille inattentive, ^out ce que j'en saisis fut qu'il s'informait avec sollicitude de quelque ami, ou parent blessé. Derrière lui dans la pénombre, se tenait immobile et comme attendant son tour, une seconde figure qui absorba tout d'abord mon

attention. Voilà, pensai-je, un homme qui ressemble singulièrement à Ferran. Et je me tournai sur ma couchette pour me rendormir.

Le colloque continuait. Je pensais aux traita de l'étranger. Je voulus les examiner encore, et je me dressai doucement sur mon coude. Jamais je n'avais vu une ressemblance si extraordinaire. Mais que ce fût Ferran, la supposition était absurde. Quelle raison au monde eût pu l'amener de New- York à White-House? Je commençai à craindre que ce ne fût une illusion de mon cerveau affaibli par la fatigue, et me reposant sur l'oreiller, j'essayai de n'y plus penser. Alors il me sembla que la conversation s'arrêtait et que les deux questionneurs se disposaient à s'éloigner. Je voulus en avoir le cœur net. Si c'est lui, disje, il reconnaîtra bien son nom. Et j'appelai à demi-voix :

— Ferran !

A ce nom, Ferran bondit au milieu du carré, comme lancé par un ressort. — Mon colonel! mon brave colonel, où donc étes-vous? — Par ici, mon ami, par ici. Il suivit la voix, m'aperçut et saisissant la main que je lui tendais :

— Le bon Dieu soit béni ! s'écria-t-il. Je vous ramènerai envie

La commission sanitaire qui me donnait asile, était une admirable institution née de la guerre. Par lesimmenses services qu'elle rendit, elle illustra ce vieux proverbe qui aurait pu lui servir de devise : « Aux grands maux les grands remèdes. » Comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter, la commission était sortie tout organisée du cerveau du révérend docteur Bellows, ministre de l'église unitairienne à New- York. Animé d'une philanthropie réelle, doué d'une haute intelligence pratique, servi par une activité infatigable, le docteur Bellows conçut le premier l'idée de concentrer, dans une vaste unité d'administration et d'action, les associations éparses qui s'étaient spontanément organisées pour venir en aide au service médical des armées, mais dont les efforts isolés

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se traduisaient plus en bonnes intentions qu'en grands résultats. Réunir sous une direction commune tous ces bons vouloirs patriotiques, coordonner systématiquement leur sphère d'activité avec la disposition générale des vastes contributions volontaires à tirer de la libéralité du peuple des Etats fidèles, — enfin, placer le fonctionnement de cette grande œuvre sous le patronage et le contrôle du gouvernement fédéral, sans lui demander l'assistance d'un homme ou d'un dollar,: tel fut le plan conçu et réalisé.

Pour faire apprécier et la générosité du peuple et le zèle de la commission, il suffit d'un seul chiffre. Pendant la guerre, la commission sanitaire recueillit et distribua pour CENT MILLIONS defraucs de secours aux armées, ayant reçu cinq millions de dollars en argent et quinze millions de dollars de contributions en nature.

Mais avant d'arriver même aux premiers résultats, il fallut se heurter à bien des difficultés et surmonter bien des obstacles. Il y eut à ménager les susceptibilités officielles, promptes à s'alarmer de l'ombre d'une concurrence ; — ily eut à combattre l'esprit étroit et routinier des bureaux, toujours opposé aux innovations ; il y eut encore à rallier à la praticabilité de l'entreprise, les esprits sceptiques qui, (ainsi que l'expliquait un associé de la commission) ne voyaient guère dans le plan proposé qu'une théorie sentimentale manquant de sens pratique, couvée par des femmes sensibles, des cléricaux charitables et des médecins philanthropes, et ne méritant quejuste la somme d'intérêt commandée par l'insistance et le caractère respectable de ses avocats. Le président Lincoln lui-même avoua franchement au docteur Bellows qu'il craignait que la commission ne fût une cinquième roue au carosse, plus embarrassante qu'utile.

Et cependant, le comité d'organisation avait modestement formulé ses vues de façon à ne porter ombrage à personne. « L'objet de cette association, — avait-il déclaré publiquement, — sera de recueillir et distribuer les informations obtenues de source officielle , concernant 4es

besoins présents et éventuels de l'armée; de s*établir en union reconnue avec le corps médical des troupes fédérales et d'États, et d'aider comme auxiliaires à leurs efforts ; de se joindre à l'association médicale de New- York pour les approvisionnements de charpie, bandages, etc., etc. ; d'entretenir un dépôt d'approvisionnements ; de solliciter l'aide de toutes les associations locales, ici et ailleurs, qui choisiraient l'intermédiaire de cette société ; et spécialement d'ouvrir un bureau pour l'examen et l'enregistrement des candidats à l'instruction médicale des gardes-malades ; enfin de prendre des mesures pour fournir une quantité de bons gardes-malades suffisante pour tous les besoins possibles de la guerre. »

Ce programme n'était, comme on le voit, que le gland du chêne ; mais il fallut encore plus de six semaines de démarches, d'explications, de luttes même, pour qu'il pût être planté en bonne terre. Enfin, le 13 juin 1861, le président, sur la proposition du ministre de la guerre, approuva l'établissement d'une « commission d'enquête et d'avis par rapport aux intérêts sanitaires des forces des États-Unis, ?» et sans rémunération de la part du gouvernement. La commission composée alors de neuf membres, sous la présidence du docteur Bellows,, et en coopération avec un chirurgien militaire désigné à cet effet, se mit aussitôt à l'œuvre.

Elle compléta d'abord son organisation, par l'adjonction de nouveaux membres, la nomination d'un trésorier, d'un secrétaire général, la création de sous-comités dans l'Est et dans l'Ouest, l'envoi d'inspecteurs sanitaires aux armées et d'agents dans les différents États. Enfin, telle fut son activité et la rapidité de ses progrès, que même avant le premier choc des armées, elle était prête à secourir nos malades et nos blessés, après avoir pris l'initiative dans beaucoup de mesures salutaires adoptées pour la santé et le bien-être de nos soldats. Depuis lors et jusqu'à la fin de la guerre, sans autres ressources que les libéralités du peuple, sans autre assistance que les services de

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ses employés, la commission poursuivit son œuvre de charité patriotique, ^ sur une échelle correspondante aux proportions grandioses de la lutte engagée. Partout où combattirent nos armées, partout où il y eut des souffrances à alléger, ou des misères à soulager, sur les champs de bataille, et dans les hôpitaux, — parmi les camps et dans les garnisons, pour les hommes assemblés sous le drapeau et pour ceux que les maladies ou les blessures renvoyaient isolément dans leurs foyers, la commission sanitaire fut toujours là, aussi infatigable dans son dévoûment qu'inépuisable dans ses soulagements.

Le service médical des armées était si mal organisé, si absolument insuffisant pour faire face aux nécessités les plus pressantes, que pendant la première année de la guerre^ une large part de ses fonctions incomba forcément à la commission sanitaire. Ce fut elle, par exemple, qui dut se charger de transporter au nord la plus grande partie des malades et des blessés de larmée du Potomac, pendant la campagne de la péninsule. Sans elle, nombre de ces malheureux qu elle nourrit et soigna avant leur embarquement et pendant la traversée, n'auraient ni revu leurs familles, ni reparu dans les rangs. Et ce n'était là que la portion de services d'une branche du département des secours, à une époque où la moyenne des maladies dans les armées fédérales avait atteint un septième du chiffre total, et où les hôpitaux permanents ou autres avaient à pourvoir à cent mille malades et blessés.

Dans le service des transports-hôpitaux si nécessaires à l'armée du Potomac, le gouvernement ne fournit que les bâtiments. C'étaient de grands steamers nolisés pour le transport des troupes, et qui, l'armée débarquée dans la péninsule, se trouvaient sans emploi immédiat, bien que l'usage en coûtât trois, quatre et jusqu'à cinq mille francs par jour. Huit ou dix furent transférés successivement à la commission dans l'état où ils se trouvaient. Celle-ci eut d'abord à les nettoyer de fond en comble. Puis elle les

aménagea intérieurement suivant les besoins de leur nouvelle destination. Elle mit abord les employés nécessaires, et pourvut à tous les approvisionnements à l'usage des malades et des blessés, comestibles et boissons, matelas, couvertures, lingerie de rechange, etc.

Le premier bâtiment confié à la commission, le Daniel Webster^ arriva à la fin d'avril au dépôt de l'armée alors devant Yorktown, avec un service parfaitement organisé de six élèves en médecine, vingt gardes-malades (tous volontaires à titre gratuit), quatre chirurgiens, quatre dames associées, douze affranchis, trois charpentiers et une demi-douzaine de garçons de service subalternes. Je précise pour donner un aperçu du personnel mis à bord par la commission dans les circonstances ordinaires. Dans les moments d urgence, des renforts y furent adjoints en proportion des nécessités du service.

Le P"" mai, deux navires chargés de provisions étaient rendus au dépôt où la commission disposait en outre d'un petit vapeur, le Wilson Small, destiné à remonter les cours d'eau peu profonds à la recherche des malades et des blessés, et où le comité établit son quartier général.

Dès le lendemain, tout le monde était à l'œuvre. Le Small (le Petit) ramenait de sa première excursion trentecinq malades. Les dames parcouraient les tentes d'hôpital, armées de lampes à esprit-de-vin, et munies de gruau, de citrons, d'eau-de-vie et de linge neuf; tandis qu'à bord du Webster déjà à demi rempli de patients, d'autres provisions étaient distribuées sur la réquisition des chirurgiens dont quelques-uns vinrent eux-mêmes les chercher, d une distance de plusieurs milles, à travers marais et fondrières.

Mais qu était cela? Un insignifiant prélude aux labeurs dont l'heure était proche.

Le 4 mai, lorsque l'armée s'ébranla subitement à la suite de l'ennemi qui venait d'évacuer Yorktown, tous les malades furent nécessairement laissés derrière. Les chirurgiens, peu soucieux de prolonger leur séjour dans les

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lignes abandonnées et pressés de réjoindre leurs régiments, se hâtèrent de se débarrasser de leurs patients en les expédiant soit à Yorktown, soit à Cheesman-Creek où, après avoir été empilés dans les ambulances et cahotés par les chemins, les malheureux furent abandonnés à la commission sanitaire qui, disait-on, se chargerait d'en prendre soin. Or, en ce moment, la' commission n'avait pas un transport à sa disposition. Le Daniel Webster était parti pour le nord avec son plein chargement de malades, et l^Ocean Queen destiné à le remplacer arrivait, il est vrai, mais ,à vide, sans aménagement ni approvisionnement d'aucune espèce, sans un employé de la commission, qui n'en avait pas encore pris possession. N'importe ; aussitôt qu'il parut, deux barges surchargées de malades l'accostèrent, et en dépit de toute remontrance, sans une heure de délai pour les préparatifs les. plus indispensables, elles versaient à bord leur cargaison de souffreteux. D'autres barques suivirent à la file. Ceux qui avaient la force de se tenir debout se poussaient sur le pont; les autres, enlevés, hissés à force de bras, y étaient déposés épuisés, mourants. Parmi eux beaucoup étaient atteints de fièvre typhoïde ; quelques-uns en proie à un délire furieux, tous étendus pêle-mêle sur le premier espace vide qui s'était ofiert.

Heureusement, il était venu de Baltimore un renfort de chirurgiens, d'élèves, de gardes-malades, et de dames associées. Les nègres n'étaient pas difficiles à trouver. Bientôt les provisions arrivèrent dii dépôt avec des paillasses et des couvertures. Peu à peu l'ordre fut établi, et vers le milieu de la nuit, les vivants étaient pourvus; il ne restait plus qu'à enterrer, au matin, une demi-douzaine de morts. Mais le lendemain, survinrent de nouveaux arrivages, jusqu'à ce que le bâtiment fût absolument encombré. Et cependant, lorsqu'il leva l'ancre, les patients y étaient distribués par catégories, dans de nouveaux aménagements, et le service s'y faisait, complètement organisé. Tout cela, en deux jours.

Restaient encore des centaines de malades charretés à

Yorktown des différents camps abandonnés de la ligne du Warwick. Ces malheureux étaient empilés dans la boue, en attendant qu'on leur eût dressé des tentes. Le comité les réconforta avec des provisions tirées de ses magasins, et se hâta de se rendre à West-Point où le combat de Williamsburg venait de lui tailler un surcroît de besogne.

Il en revint ramenant autant de blessés que le Wilso7i Small en pouvait porter, — tous choisis parmi les cas les plus graves, le reste devant être transporté à la forteresse Monroë par des vapeurs du gouvernement dépourvus de tout approvisionnement médical. Trois hommes moururent pendant la nuit. Ce ne fut certes pas fauté de soins dévoués. — « Notre petit bateau, — écrivait une des dames associées, — est tellement encombré que les bien portants dorment sur le pont supérieur, tout ce qui est à couvert étant occupé par les blessés; et comme notre humble assortiment de porcelaines, etc., etc. est requis pour les souffrants, nous mangeons notre viande et nos pommes de terre sur des tranches de pain en guise d assiettes, le haut du poêle nous servant de table. »

Pendant les jours suivants, d'importants renforts de personnel et de matériel arrivèrent. Le Daniel Webster, revenu de New- York, repartit complètement chargé et approvisionné en dix-huit heures. Ce iut alors que le gouvernement, convaincu par l'expérience des importants services de la commission, mit à sa disposition quatre ou cinq autres grands vapeurs avec lesquels elle continua à transporter nos malades et nos blessés, soit aux hôpitaux de Hampton-Roads, soit à New-York, Boston, Philadelphie, Baltimore ou Washington.

Mais que de travaux poursuivis sans relâche ; de fatigues endurées nuit et jour; — que de peines prises pour ne laisser personne à l'écart, dans cette grande œuvre d'assistance pour tous, de salut pour beaucoup! Ce qui fait défaut, il faut se le procurer à tout prix ; ce qu'on n'a pas, il faut le créer. Si la viande fraîche vient à manquer

après le mouvement de l'armée en avant, on se mettra en chasse de quelque tête de bétail égarée ou oubliée dans les bois. Si quelque nouveau steamer n'est pas muni d'un fourneau suffisant pour une cargaison de blessés, on ira courir les barraques de Yorktown, les camps abandonnés, les établissements de sutlers déménagés, pour y ramasser tout ce qui peut servir d'appareil culinaire.

Une nuit, le steamer Knickerbocker est paré pour prendre les malades et les blessés. Survient un ordre du quartier-maître général qui, dans un moment de distraction, a oublié que le steamer venait d'être transféré à la commission. N'importe; c'est un ordre; il faut obéir; et voilà le Knickerbocker en route, emportant à une destination toute militaire les employés sanitaires et les dames associées. Au matin, le comité s'aperçoit de la disparition. On se met en campagne; on va aux informations. Jjongues courses; démarches multipliées. Enfin l'erreur est reconnue. Le vapeur reviendra; mais c'est un jour de perdu.

Le lendemain, un télégramme du directeur médical de l'armée à Williamsburg requiert un steamer pour prendre, dans un délai de deux heures, deux cents blessés sur le bord du QueerCs Creek. Cas d'urgence absolue. On avait pris d'autres arrangements; mais on les modifie à l'instant, et Ton arrive à l'endroit désigné. Point de blessés. Le directeur médical, ne comptant pas sur une ponctualité si diligente, n'avait pas encore expédié son convoi. Nouveaux retards. L'embarquement n'aura lieu que le jour suivant de bonne heure. Alors, c'est un cEirurgien de brigade qui, chargé d'amener le convoi et comprenant mal les limites de sa mission, prétend exercer à bord la même autorité que sous les tentes de son hôpital. Protestation du secrétaire général qui, pour assurer les pouvoirs de la commission et maintenir ses arrangements, se voit forcé de se rendre à Williamsburg sur un fourgon chargé de fourrages. Le zèle trop ambitieux du chirurgien militaire est enfin ramené à sa propre sphère d'action par un ordre

en bonne forme, que des centaines de blessés, dévorés par les mouches et les maringoins, attendaient au bord de leau avec une impatience facile à comprendre.

Le soir, pendant qu'on achève de les installer à bord, M. Olmsted remonte le cours deau dans la yole, pour s'assurer que personne n'est laissé derrière, et à quatre milles de tout secours, sans aide et sans nourriture, il découvre huit malheureux au bord d'un bois où, la nuit précédente, deux wagonniers avaient été assassinés par les gens du pays. Ces pauvres diables, accablés par la fièvre et incapables de suivre la colonne en marche, avaient erré au hasard, refusés aux hôpitaux, parce qu'ils n'avaient point de papier en règle de leurs capitaines ou du chirurgien de leurs régiments. L'un d'eux mourut comme on le transbordait sur le steamer.

En ce moment survient un officier demandant qu'on expédie sur-le-champ un vapeur au Bigelow's Landing^ où, suivant le rapport du maître wagonnier d'ambulances, « cent pauvres malades ont été laissés à terre, sous la pluie, sans secours et sans nourriture, pour y mourir. » En route donc pour Bigelows Landing.

Mais au moment où on lève l'ancre, un petit steamboat accoste, et le chirurgien qui en a charge se présente et demande instamment que la commission prenne à bord cent cinquante patients recueillis le matin à West- Point, et qui sont restés tout le jour sans la moindre nourriture. «« Le temps était pluvieux et froid, — raconte M. Olmsted. J'hésitai d'abord, à cause de l'urgence plus grande qui nous appelait à Bigelow's Landing, Mais le chirurgien m'ayant entraîné à jeter un coup d'œil dans l'intérieur de la cabine, je changeai d'avis. L'étroite chambre était aussi pleine, aussi encombrée que possible de soldats malades, assis sur le plancher. Il n'y avait pas assez de place pour s'y coucher. Seulement deux ou trois étaient étendus de leur long. Un d'eux était mourant, — était mort, lorsque pour la seconde fois mes yeux s'arrêtèrent sur lui. Le tout horriblement sale et l'air suffocant. — Nous com-

mençâmes immédiatement à les prendre à bord du. Kiiicker^ bocker. »

Il était minuit lorsque le transbordement s'acheva. Dès neuf heures deux autres bateaux étaient partis pour Bêgdows Landing. Il va sans dire que plusieurs dames associées faisaient partie de l'expédition. Elles en étaient toujours. Rien ne les rebutait, rien ne les décourageait, rien ne les effrayait. Leur dévoûment infatigable se pliait sans hésiter à tous les soins minutieux qui pouvaient soulager nos malades et nos blessés, dans leur installation sur les transports, et durant les traversées en mer. Elles suppléaient à tout avec une merveilleuse intelligence, et ne reculaient ni devant la privfib|ion de sommeil, ni devant les fatigues, ni même deVanj^^'es dangers.

Pour atteindre leBigehw standing, il fallut avoir'recours aux embarcations et remorquer un chaland sur lequel les malades durent r.ester exposés à une pluie battante, jusqu'à ce qu'on fût allé recueillir huit ou dix mourants incapables de bouger de la place où ils étaient couchés ça et là sur la rive. Vingt-quatre heures plus tard, combien d'entre eux n'auraient été que des cadavres !

Tels furent, en aperçu, les premiers labeurs de la commission sanitaire dans la péninsule, après l'évacuation de Yorktown et le combat de Williamsburg. Chacun de ses bâtiments ayant transporté au nord de 300 à 50^) blessés et malades par voyage, on eût pu espérer que les hôpitaux de l'armée, soulagés d'autant, étaient en mesure de parer à de nouvelles éventualités. Mais il n'en était rien. Du moment que les troupes furent établies sur les bords marécageux du Chickahominy, leur condition sanitaire empira de jour en jour, à ce point que bientôt toutes les ressources du département médical devinrent insuffisantes pour le terrible contingent que les maladies enlevaient chaque matin à nos régiments décimés. Le supplément de tentes envoyées de*Washington ne pouvait même abriter tous les patients que les convois de chemin de fer apportaient à Wite-House. Les chirurgiens se hâtaient d'expédier par

les transports de la commission tous ceux dentelle pouvait se charger. Mais ces transports, bien que voyageant sans relâche, étaient loin d'emporter autant de malades qu'il en arrivait. Il en restait toujours, sans abri, sans soins, exposés à toutes les intempéries d'un climat meurtrier, et qu'il fallait aller chercher là où ils avaient été déposés. Et il en mourait toujours quelques-uns, avant qu'il fût possible de les embarquer.

Telle était la condition des choses, lorsque la bataille de Fair-Oak vint mettre à une épreuve suprême le dévoûment et les ressources de la commission.

Le premier convoi de blessés arriva à White-House dans la nuit, du 31 mai, après la bataille des Sept- Pins. D'autres le suivirent sans interruption, aussi vite que le service du chemin de fer pouvait les amener. Il s'ensuivit, pendant deux ou trois jours, une effroyable confusion, un entassement de misères et de souffrances plus hideux dans sa réalité que l'enfer du Dante dans ses cercles imagi- ;naires. Tous les hôpitaux regorgeant déjà de malades, il fallut se borner à évacuer par tous les moyens possibles les malheureux blessés sur Yorktown et sur la forteresse Monroe, en attendant que l'on eût le temps de les expédier au nord. Les vapeurs de la commission étant loin d'y suflSre, le département des quartiers-maîtres fournit ce qu'il put de bâtiments disponibles ; mais ces bâtiments étaient sans approvisionnements d'aucune sorte et sans personnel pour soigner et nourrir les malheureux qu'on y empilait en hâte, sans ordre, sans système, pour s'en débarrasser au plus vite. Heureux ceux que leur bonne étoile conduisait à bord des transports de la commission. Dixhuit cents d'entre eux y reçurent tout d'abord les soulagements les plus efficaces. Pour faire apprécier l'importance et l'étendue de ses services dans ces terribles circonstances,'je ne saurais mieux faire que d'emprunter quelques extraits à ses correspondances.

« Les transports de la commission, — écrivait une des dames associées, — furent d'abord chargés et partirent

avec leur promptitude et leur bon ordre accoutumés. Ensuite se présentèrent d'autres bâtiments assignés par le gouvernement au service des hôpitaux. Ces bâtiments n'étaient point sous le contrôle de la commission. Personne n était là pour en prendre charge ; personne pour recevoir les blessés au débarcadère ; personne pour les embarquer convenablement; personne pour veiller aux approvisionnements nécessaires. Il va sans dire que la commission fit tout ce qu elle put pour eux sur-le-champ ; mais elle était là sans pouvoir, et n'avait d'autres droits que ceux de la charité. Elle ne pouvait ni contrôler ni arrêter l'effrayante confusion résultant de l'arrivée des convois coup sur coup, et de l'encombrement des blessés à bord des diiférents navires. Mais elle fit noblement ce qu'elle put. Nuit et jour ses membres travaillèrent à tirer le meilleur parti possible d'un mauvais cas. Trois au moins des bâtiments du gouvernement étaient sans la moindre parcelle de nourriture pour les passagers blessés, — et s'il y en eût eu, il n'y avait pas un seau, pas un ustensile pour les distribuer

« Notre bateau d'approvisionnement, VElizabeth arriva, et nous nous rendîmes à bord du Vanderhilt, Puissé-je ne revoir jamais une scène pareille à celle dont je fus témoin et au milieu de laquelle j'ai vécu pendant deux jours. Des hommes dans une condition horrible, mutilés, fracassés, criant, étaient apportés sur des litières, par des nègres qui les déchargeaient n'importe où, se cognant aux portes, aux piliers, et piétinant sans merci sur ceux qui

étaient étendus sur leur passage Imaginez un vaste

steamer, dont chaque pont, chaque lit, chaque pouce carré est couvert de blessés, où tout jusqu'aux escaliers, aux échelles et aux bordages est chargé d'hommes moins grièvement atteints que les autres, — et les civières arrivant encore à la file dans l'espoir de découvrir quelque coin vacant!...

« Il pleuvait à torrents. Deux transports étaient déjà pleins. Nous retournâmes à terre où la même scène se

répéta, pour embarquer cent fcinquante blessés à bord du Kamebec, sauf un certain nombre si horriblement mutilés qu on ne pouvait les toucher dans l'obscurité de la nuit et sous la pluie, et qui furent pour le moment laissés dans les wagons. Nous distribuâmes des rafraîchissements à

tous Au point du jour, nous prîmes quelque repos,

déjeunant par cœur, — et à 6 heures et demie du matin, nous étions à bord du Webster n° 2. A midi, nous avions servi leur déjeuner à six cents blessés, avant d'avoir pris le nôtre... »

Laissons parler maintenant M. Olmsted, le secrétaire général de la commission :

« Dans l'après-midi du 2 juin, les blessés continuèrent à arriver par tous les trains, sans aucune assistance. Ils étaient empaquetés, aussi serrés qu'il est possible de l'être dans des wagons à marchandises, sans aménagements, sans lits, sans paille, quelques-uns ayant au plus une poignée de foin sous leurs têtes. Beaucoup des plus légèrement atteints, s'étaient casés sur le sommet des wagons. Ils vinrent ainsi , morts et vivants pêle-mêle dans la même caisse étroite, nombre d'entre eux avec d'horribles blessures purulentes où grouillaient les vers. Rappelez-vous que c était un jour d'été en Virginie, clair et calme. La puanteur était si forte qu'elle produisit des vomissements même parni nos vigoureux employés habitués à soigner les malades.

« Ai-je besoin de vous dire que nos dames sont toujours prêtes à accourir dans ces lieux d'horreur, sous une pluie torrentielle, à la lueur d une pâle lanterne, à toute heure de la nuit, apportant des spiritueux et de l'eau glacée; rappelant à la vie ceux dont l'épuisement seul faisait désespérer, ou recueillant pour une mère ou une épouse les derniers mots murmurés par les mourants....

« Les trains de blessés et de malades arrivent à toute heure de la nuit. Aussitôt que le sifflet retentit, le docteur Ware accourt, et les dames sont à leur poste dans leur tente. Les feux flambent sous un rang de marmites, les

lumières sont allumées près des provisions savoureuses, piles de pains frais et pots de café... Alors se présentent d'abord à la file ceux qui sont légèrement blessés. En se rendant au bateau, ils s'arrêtent devant la tente, et reçoivent une tasse de café chaud avec autant de lait condensé .qu'ils le désirent. Puis vient le lent défilé des civières sur lesquelles les pauvres diables sont reconfortés avec de l'eau-de-vie, du vin ou de la limonade glacée. Une minute suffit pour leur verser quelque chose dans la gorge, pour leur mettre des oranges dans les mains, et pour les sauver d'abord de l'épuisement et de la soif, jusqu a ce qu'une nourriture plus régulière puisse leur être servie à bord. Ceux qui doivent rester à terre sont placés sous les vingt tentes-Sibley montées pour la commission, le long du railroad. C'est là que chacune de nos escouades de cinq hommes va nourrir de cent à cent cinquante blessés, toutes les nuits... »

Un fait à noter, c'est que parmi ces convois se trouvaient des blessés confédérés soignés comme les nôtres, avec cette seule difierence qu'ils étaient prisonniers. Ils s'en montraient non moins surpris que reconnaissants, les coutumes de leur barbarie ne les ayant pas préparés à ces générosités de notre civilisation.

Ainsi, grâce à la commission sanitaire, en quelques jours l'ordre était sorti du chaos, les secours s'étaient élevés au niveau des besoins, et le fonctionnement régulier du service avait succédé au bouleversement résultant d'une avalanche de détresses à soulager à la fois.

Cette expérience douloureuse ne fut pas, du reste, sans produire d'heureux résultats. D'importantes améliorations furent introduites dans l'organisation du département médical; des mesures plus efficaces furent prises pour réparer les omissions, combler les lacunes, parer aux insuffisances, et prévenir enfin le retour de pareille catastrophe. Dans cette branche, comme, dans les autres, l'administration générale des armées s'éclaira des dures leçons de l'expérience, pour diriger ses pas dans la voie

du progrès. Rappelons-nous que les États-Unis n'étaient point une nation militaire ; que tout était nouveau pour eux dans l'organisation, lentretien et le maniement des grandes armées en campagne, et nous serons moins surpris des effets de leur inexpérience que de la promptitude avec laquelle ils les firent disparaître.

. ' Je fus recueilli à bord du Wilson Small, le huitième jour après la bataille de Fair-Oak, et déjà toute trace d'encombrement avait disparu des hôpitaux. Les transports de la commission emportaient à tour de rôle les patients commis aux soins d'un personnel plus nombreux. Les vapeurs supplémentaires reprenaient leur service dans le département des quartiers-maîtres, et les dames associées pouvaient se reposer, dans l'exercice de leurs fonctions habituelles, de fatigues harassantes supportées avec l'héroïsme des dévoûments charitables. Ces détails que j'ai racontés à leur honneur, pas une d'elles ne songea à m'en entretenir pendant la soirée de repos et de confort que je dus à leurs soins. Pas plus qu'elles, les autres membres de la commission ne semblaient croire qu'ils eussent fait autre chose qu'accomplir le plus simple des devoirs.

Cette guerre fut féconde en grands dévoûments. Les uns ofirirént leur sang, les autres leurs richesses. Et aeux-là ne méritèrent pas moins de la République, qui consacrèrent leurs efforts au soulagement et au bien-être de ses défenseurs.

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