LA DÉBÂCLE DES SEPT-JOURS
Contrastes. — New- York. — Le steamer de Newport. — Boston. — l de Stonewall Jackson. — Razzia de Stuart. — Retour à la forteresse Monrôe. — Entrevue avec le général Dix. — Évacuation de West- Point. — Arrivée à Harrison-Landing. — L'œuvre de Mac Clellan. — Une dépêche caractéristique. — Combats de Meclianicsville, — de Gaine's Mill, — de Savage-Station, — de White-Oak, — de Glendale. — Bataille de Malvern-Hiil. — Le port de refuge.
Le 10 juin au matin, je m'embarquai avec mon compagnon de voyage sur le vapeur de la malle qui ne portait guère que des malades et des blessés. Le salon réservé aux officiers avait le morne aspect d'une infirmerie. Nulle gaîté, nulle animation. Les passagers* étendus dans leurs couvertures ou leurs manteaux, sur les banquettes, et sur le plancher, échangeaient à peine quelques paroles. Les moins souffrants assis sur des chaises à bras, semblaient plongés dans une somnolente méditation. Chacun songeait à part soi à ces dures réalités de la guerre, scories souillées de sang et de boue du volcan dont on ne voit de loin que le panache de flammes ; — aux misères endurées, aux amis morts, aux accablements présents, aux incertitudes futures. Tout cela se pouvait lire sur ces visages pâles, dans ces regards alanguis où les joyeux reflets de la vie avaient fait place aux ombres douloureuses. Mais je me disais : — Que la santé revienne, et tout sera oublié. Dans un mois, nous serons presque tous retournés à notre
poste, allègres comme des gens réveillés d'un mauvais rêve.
Dans 1 après-midi, nous étions au fort Monroë à temps pour prendre le vapeur de Baltimore où nous arrivâmes le lendemain de bonne heure. Un déjeuner pour reprendre des forces, et en route pour New- York par le chemin de fer.
Comme tout ce pays est beau ! Comme il est riche et bien cultivé! J j voyais partout des choses auxquelles je n'avais fait en d'autres temps aucune attention. De grandes fermes où respirait la vie dans son abondance, des champs où les récoltes mûrissent au soleil en pleine sécurité, des troupeaux de bétail paissant tranquillement dans les herbages, et partout des fences debout et intactes. Point de feux de piquet fumant au bord des bois ; point de camps blanchissant la pente des collines ; point de lourds wagons cahotant le long des chemins ; point de canons, point de faisceaux d'armes, point de soldats.
Bonnes gens groupés gaîment sur le seuil de vos portes, vous qui regardez de loin passer le convoi du chemin de fer, et vous demandez peut-être quelles nouvelles il apporte du siège de la guerre, gardez-vous de vous plaindre du surcroît de taxes qui rogne quelque peu vos revenus. Rendez plutôt grâce au ciel de ce que le flot des armées n'a pas pris son cours à travers vos campagnes. S'il y avait passé, de tout ce qui fait votre bonheur et votre richesse, il ne resterait aujourd'hui que décombres.
New- York présentait son aspect habituel, modifié seulement par un redoublement d'activité mercantile et de luxe tapageur. La guerre avait ouvert de nouvelles sources de spéculation sur lesquelles on s'était précipité avec plus d'activité que de conscience, et les nouveaux enrichis n'avaient rien de plus pressé que d étaler aux regards les preuves matérielles de leur bonne fortune. On n'eût point semblé s'y ressentir de la guerre, si l'on n'y eût rencontré par les rues nombre d'écloppés et d'invalides en uniforme.
Je ne m'arrêtai qu'un jour à New- York, assez pour convaincre mes amis que je n'étais ni mort de maladie, ni égorgé par les guérillas, ni empoisonné par les fermiers, comme le bruit en avait couru. Je n'étais pas encore en état de faire face à un assaut de mères, de femmes, de SŒfurs et d'amantes éplorées qui, — sans compter les parents masculins, ni les amis des deux sexes, — allaient probablement accourir pour me demander des informations sur les tués et blessés du 55® auxquels leurs cœurs portaient un intérêt particulier, — voire même sur les bien portants qui auraient négligé de donner de leurs nouvelles après Fair-Oak. Réconforté déjà par un régime bien différent de celui de l'armée, je poussai jusqu'à Boston, par la voie de Fall-River.
On connaît la belle installation des steamers de cette ligne, ne fût-ce que par les récits des voyageurs. La saison des eaux allait bientôt s'ouvrir, et promettait d'être bril-. lante.
Le vapeur était tout rempli d'une émigration fash'ionable quittant la ville pour aller respirer les brises de l'Atlantique dans leurs somptueuses villas qui ont fait du joli port du Rhode-Island,rélysée mondain des jours d'été. Il y avait à bord des chevaux, des équipages, des domestiques, et de grandes malles sans nombre qui me faisaient songer à la modeste valise de trente livres que les règlements m'allouaient à l'armée.
Tout ce beau monde allait, venait, jasait, riait, et s'intéressait à la guerre comme à un roman attachant qu'on lit en feuilletons. J'étais quelque peu étourdi du contraste violent de ce superbe steamer tout plein de toilettes féminines, d élégances raffinées, de causeries mondaines où la vie heureuse se traduisait en mille propos joyeux, avec ce pauvre vapeur où je m'étais trouvé, deux jours auparavant, entouré d'uniformes râpés, de délabrements pitoyables, et où la souffrance et les privations gardaient un morne silence. Avais-je rêvé alors, ou rêvais-je maintenant? ni l'un ni l'autre. Tous les contrastes se heurtent
dans la réalité autant et plus que dans la fiction. L'opulence coudoie la misère, la vertu le vice, le bonheur l'adversité, et toutes les fleurs de la vie s épanouissent au soleil sur quelque limon.
Jai toujours aimé Boston; — peut-être parce que je ne Tai jamais habité, comme me l'assurent des Bostoniens sans préjugés. S'il est vrai que cette grande ville ait conservé beaucoup des traditions mesquines et des habitudes étroites des petites villes, je ne saurais dire que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Dans les courts séjours que j'y ai faits à diverses époques, j'y ai toujours reçu un accueil hospitalier, et des politesses élégantes, ce qui est le cas pour la plupart des étrangers de passage. J'y ai rencontré de hautes intelligences, des célébrités savantes et littéraires, de grandes personnalités politiques, au milieu d'une société véritablement distinguée et d'un peuple profondément patriotique. Cette fois, j'allais y trouver en outre, ce que j'y venais chercher avant tout : la santé.
Comme le monde est injuste pour le climat de Boston! Il n'est sorte de mal qu'on ne dise de ce bon vent d'est qui souflie de l'Atlantique, sous prétexte qu'il rend les hommes grognons, et les femmes nerveuses. Mais pour un malade accablé par l'atmosphère lourde et empestée de la péninsule virginienne, c'était comme une brise du paradis. Jamais je n'oublierai avec quelles délices j'y puisais à pleins poumons la vigueur physique et morale, lorsque, chaque jour, les amis qui m'avaient accueilli, promenaient ma convalescence dans les faubourgs les plus charmants et les plus élégamment peuplés que possède ville du monde.
La fibre patriotique vibrait énergiquement dans la nouvelle Athènes. Elle n'y était pas soumise, comme en d'autres villes du Nord, aux exagérations de l'enthousiasme et aux réactions du découragement. Elle se manifestait plutôt par une détermination vigoureuse et persistante à travers les succès et les revers. C'était logique. Aucun État du Nord n'a, je crois, mieux compris et plus énergi-
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quement accepté la nécessité de la guerre, que le Massa chussetts. On lui a reproché de l'avoir fomentée par la propagande agressive de son abolitionisme; mais la lutte de la liberté contre l'esclavage devait-elle donc rester éternellement dans le domaine des théories platoniques? Et ne fallait-il pas qu'elle en vînt forcément à l'épreuve décisive des batailles! Pour avoir activé le mouvement des esprits et précipité la marche des événements vers la solution pratique du problème, le Massachussetts a simplement ajouté un titre de gloire à tous ceux qu'il a partagés en commun avec les autres États libres de l'Union.
Au mois de juin 1862, on y suivait d'un œil inquiet les développements de la campagne de la péninsule, et l'on pressentait déjà quel en pourrait être le malheureux dénoûment. L'opinion commençait à s'y méfier du général Mac Glellan ; le peuple s'y préparait aux nouveaux sacrifices dont il prévoyait la prochaine nécessité, sans toutefois s'en montrer alarmé.
Les nouvelles de l'armée étaient, en effet, des moins encourageantes. Jackson avait fait des siennes du côté de la Shenandoah où nos forces étaient maladroitement éparpillées. Il avait vivement ramené au nord du Potomac Banks battu à Winchester; — il avait repoussé avec avantage une attaque de Fremont à Cross -Keys; — il avait malmené Shields àPort-Republic; — enfin il avait échappé intact à Mac Dowell, et ramené un butin considérable, quantité de prisonniers, des armes et quelques pièces d'artillerie.
D'autre part, on venait d'apprendre que le général Stuart, à la tête d'une force de 1,500 hommes de cavalerie, avait, avec autant de succès que de hardiesse, tourné la position de l'armée du Potomac, coupé le chemin de fer du Pamunkey, détruit une grande quantité d'approvisionnements, ramassé un nombre considérable de prisonniers, et qu'il était rentré à Richmond sans que personne lui barrât le passage. S'il n'avait pas détruit le dépôt de White-House, c'est qu'il ne l'avait pas tenté, dans la
crainte dy.trouver des forces qui n'y étaient point. Outre le dommage matériel, par cette reconnaissance il avait appris tout ce qu'il désirait savoir sur la disposition de nos forces et la vulnérabilité de notre ligne d'approvisionnements.
Ce fut pour moi une chance heureuse que de n'être plus chez les Turner. J'y aurais eu le sort de mon quartiermaître qui fut enlevé près de là avec une vingtaine de wagons vides.
Le bon air et le bon régime de Boston m'eurent bientôt rendu assez de force pour que je me crusse en état de retourner à l'armée. Tel n'était pas cependant l'avis des médecins. Mais plus qu'eux, j'avais confiance dans la nature pour achever mon rétablissement. Et d'ailleurs, — faut-il le dire? — j'étais talonné par la crainte de ne pas arriver à temps pour la prise de Richmond. Hélas! combien nous en étions plus loin que je ne supposais, lorsque le 29 au matin, le steamer de Baltimore me ramena à la forteresse Monroë !
Depuis deux jours, on était sans nouvelles de l'armée. La dernière information reçue se rapportait à un combat sanglant sur la droite de nos lignes, à Mechanicsville où l'ennemi avait été repoussé avec de grandes pertes, le 26. Depuis lors, ce n'était plus que rumeurs et conjectures, en l'absence de tout rapport officiel. Le gouvernement se taisait et pour cause, il ne savait rien. La presse, pas davantage. Ce silence était interprété d'une façon sinistre, chacun n'y soupçonnant que l'indice de quelque désastre.
Le premier fait positif que j'appris en débarquant sur le dock, fut l'interruption du service de communication quotidienne avec Wite-House, et l'arrivée depuis la veille de transports indiquant l'évacuation précipitée des dépôts et des hôpitaux sur le Pamunkey. Je courus au fort où je fus reçu par le général Dix que je connaissais personnellement de longue date. Je lui présentai ma permission qui expirait le lendemain, et lui demandai quelque moyen de transport pour rejoindre immédiatement mon régi-
ment. Le général Dix secoua la tête et se contenta de me répondre : — C'est impossible.
NéaD moins, je crus pouvoir me permettre d'insister.
— Mais, général, repris-je, je n'ai déjà été que trop longtemps absent. Si l'on se bat à cette heure, c'est une raison de plus pour que je rejoigne sans délai...
— C'est impossible, — répéta laconiquement le général, sans répondre à mon insinuation. Tout ce que je puis faire, c'est de vous promettre un ordre d'embarquement à bord du premier bâtiment expédié à l'armée. Dans aucun cas, ce ne peut être avant demain.
Le général termina cette courte entrevue par une invitation à déjeuner avec sa famille et les principaux officiers de son état-major. A table, il me parut que chacun était sous le coup d'une préoccupation intérieure. La conversation peu animée, fut maintenue dans la limite des sujets poliment insignifiants. Pas un mot n'y fut dit qui eût trait à ce qui se passait sur le Chickahominy.
En quittant les appartements du général, je m'arrêtai au bureau du télégraphe, pour envoyer à New- York un simple message de quelques mots : « Arrivé bien portant ; retenu ici aujourd'hui; demain à l'armée, » et ma signature. L'employé me rendit poliment le papier. Il y avait ordre formel de n'expédier aucun message, quel qu'il fût, venant de source privée. Décidément, il devait se passer quelque chose de grave; mais encore, quoi? Personne ne put me le dire.
C'était un dimanche. Les heures s'écoulaient lentes et inoccupées, lorsque dans laprés-midi, retournant à l'embarcadère, j'aperçus le Wilson Small à l'ancre dans la baie. Voilà mon gîte pour la nuit, pensai-je. Je me rendis aussitôt à bord où j'appris enfin quelque chose de positif. L'ennemi avait tourné et battu notre aile droite au nord du Chickahominy, coupé nos communications avec notre base d'approvisionnements, et rejeté le gros de notre armée en retraite vers le James. Dès le 26, ordre avait été reçu à Wite-House d'évacuer les hôpitaux sans perdre
un instant,* d'embarquer tout ce qui pourrait trouver place sur les transports, et de livrer aux flammes tout ce qui devrait être forcément laissé derrière. Ce qui fut ponctuellement exécuté. En deux jours, quinze cents malades, tous employés du gouvernement, la garnison et la plus grande partie des provisions purent être enlevés. Il se trouva même assez de place sur les berges à fourrages pour un exode de noirs, hommes, femmes et enfants, abandonnant la terre de Te'sclavage. Le Wilson Small avait quitté la place des derniers, aux lueurs de l'incendie qui dévorait tout ce qu'on n'avait pu emporter.
Lo lendemain 30, je me rendis de bonne heure à l'étatmajor. Pas une dépêche n'y était arrivée de l'armée dont évidemment on ignorait le sort depuis trois jours. La discrétion oflScielle à ce sujet n'avait rien de volontaire; elle était forcée. On ne disait rien, parce qu'on ne savait rien. Le hasard m'en fournit ce jour-là une preuve aussi curieuse qu'irréfragable.
M. B...., de Philadelphie qui aimait à consacrer son temps et une partie de ses revenus à divers services philanthropiques, venait d'arriver aussi à la forteresse Monroë, en quête d'informations et d'occasions de se rendre utile. Dans le cours d'une conversation intime que justifiaient nos relations amicales de plusieurs années, il me montra le télégramme suivant, qu'il venait de recevoir, et ({ueje transcris littéralement :Is the enemyat White-Hottse? And if not, where are they? « L'ennemi est-il à White- House? Et s'il n'y est pas, où est-il? » Signé : Stanton. Le ministre de la guerre lui-même n'en savait pas plus qu'un autre.
Deux grands vapeurs vinrent bientôt accoster la jetée réservée au service du fort, pour y faire du charbon. L'un d'eux était le Vanderbilt, qui, ayant amené de White- House un chargement de malades, se préparait à remonter le James, au devant de l'armée où qu'elle fût. Je reçus l'ordre de m'y embarquer ; mais le départ fut remis au lendemain matin l®"" janvier, pour mettre à bord dans
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raprès-midi le 18® du Massachussetts et les officiers et soldats en route pour rejoindre leur corps. Au lever du soleil, nous partîmes pour notre destination incertaine.
Le silence et la solitude régnaient sur les deux rives du fleuve. La présence de Thomme ne s'y trahissait que par des ruines. A Newport - News , la mâture éplorée du Cumberland coulé par le Merrimac, se dressait encore hors del'eau, en face des camps abandonnés. Plus loin les Docks étaient partout brûlés, et quelques murs de briques encore debout au milieu des décombres indiquaient seuls de distance en distance l'emplacement de fermes autrefois couvertes de moissons, aujourd'hui abandonnées aux ivraies. Enfin, vers le milieu du jour, se montrèrent près de Harrison's Bar, les premiers indices de l'armée du Potomac.
C'étaient des feux allumés sur le bord de l'eau, des fourgons dont les toiles blanches apparaissaient à travers un rideau d'arbres, deswagonniers, avec leurs attelages efflanqués et couverts de boue; des fantassins d'escorte, des cavaliers d'avant-garde, des artilleurs sans canons, des soldats sans fusils, et ces traînards qui, toujours en arrière dans les avances, marchent au contraire en avant dans les retraites. Par eux, nous apprîmes que le gros de l'armée allait arriver, après sept jours de combats et sept nuits de marche, devant l'ennemi acharné à sa poursuite. Une chaloupe canonnière sous vapeur près de là, nous empêcha de remonter plus haut. En ce moment même se livrait à six ou sept milles, sur les hauteurs de Malvern, une bataille qui, selon toute probabilité, déciderait du salut ou de la destruction de l'armée.
Cependant, d'heure en heure, le nombre des survenants augmentait, autour de l'habitation de Harrisson. La plaine, à demi moissonnée, fut bientôt encombrée d'attelages, et envahie par des troupeaux d'hommes marchant pêle-mêle avec les trains. Les uns étaient blessés ou malades, les autres séparés involontairement de leurs régiments. Beaucoup avaient quitté les rangs, dégoûtés de combattre sans
espoir de vaincre, — démoralisés par la défaite, la fatigue et la faim.
Dans la soirée, la nouvelle se répandit que la bataille était gagnée à Malvern-Hill; que lennemi avait été partout repoussé et si durement maltraité qu'il se repliait en désordre sur sa capitale. Mais il ne parut pas que la victoire nous eût transformés de poursuivis en poursuivants, car toute la nuit, le mouvement de retraite se continua de Malvern-Hill sur Harrison s Bar. Et quelle retraite ! La pluie tombant à torrents rendait les routes impraticables, et multipliait les obstacles à la marche des convois et de lartillerie. L'infanterie, disloquée par cette dernière nuit de retraite succédant aune journée de combat, se mouvant sans ordre, les hommes éparpillés loin du drapeau, les régiments confondus, les brigades entremêlées, les divisions disséminées partout et rassemblées nulle part. Et cela, après une victoire! qu'eût-ce donc été après une défaite?
Dans l'enceinte nouvelle où l'armée allait se retrancher, des officiers d'état-major ou des cavaliers d'ordonnance étaient postés de distance en distance, criant dans l'obscurité : — Telle division à droite! — Telle division à gauche ! Et les hommes appartenant aux divisions nommées se détournaient dans la direction indiquée, pour trouver plus loin d'autres officiers et d'autres cavaliers criant également : — Telle brigade par ici! — Telle brigade par là !.. .
Ce fut ainsi que peu à peu, les différents corps se reformèrent, et qu'après une nuit d'effroyable pêle-mêle, chacun finit, le jour suivant, par se retrouver parmi les siens, dans un certain ordre de défense contre une attaque qui, heureusement, n'eut pas lieu. Les deux armées étaient également éreintées, également impuissantes à rien entreprendre ; toutes deux à bout de provisions, et à court de munitions. Arrivés près de Harrison's Landing, les confédérés ne s'y arrêtèrent que pour reprendre haleine, et s'en retournèrent bientôt à Richmond.
Et la grande armée du Potomac resta échouée sur la rive du James, haletante, épuisée d'efforts, réduite par les maladies plus encore que par le fer et le feu; — masse inerte d'hommes entassés dans un étroit espace où il ne leur restait plus désormais qu'à ruminer leurs espérances trompées et leur dévoûment sacrifié, en attendant l'abandon définitif de la péninsule.
La débâcle des Sept Jours fut le couronnement logique de cette triste campagne qui portera éternellement témoignage contre l'impéritie militaire, l'aveuglement politique et les défaillances de toute sorte du général Mac Clellan. Dans cette série d'adversités, rien ne saurait être attribué au hasard, rien à aucune de ces circonstances fortuites qui peuvent déjouer les calculs les mieux combinés, — rien à aucune de ces disproportions de forces qui doivent nécessairement écraser la résistance. Seul, le général en chef est et restera à jamais responsable de revers qui furent son ouvrage.
Nous aurions dû vaincre alors. Tout général de capacité ordinaire, dans le commandement d'une armée, nous eût conduits à Richmond, et l'anniversaire de l'indépendance nationale eût été célébré dans la capitale rebelle subjuguée par nos armes. Pour cela, que fallait-il? Profiter de nos avantages pour agir avec vigueur et promptitude ; attaquer résolument l'ennemi, l'accabler sous notre supériorité numérique, le poursuivre l'épée dans les reins; et nous n'aurions même pas eu à lui passer sur le ventre pour déloger son gouvernement qui, à la seule nouvelle de notre victoire de Williamsburg, avait déjà commencé à plier bagage. Mais Mac Clellan n'avait ni vigueur ni promptitude. Dans son cerveau timide hanté par des fantômes, nos avantages se transformaient en chances contraires. Son regard troublé jxe voyait jamais l'ennemi qu'avec des grossissements fantastiques et sa propre armée qu'amoindrie outre mesure. Loin d'attaquer, il ne sut pas même se défendre.
Au lieu d'accabler l'ennemi, il ne fit que lui livrer ses corps isolés, et lorsque, malgré tout, à Fair-Oaks comme à Williamsburg, la ténacité de quelques généraux et la valeur opiniâtre de nos soldats eurent arraché le succès des mains des confédérés et retourné contre eux le sort des armes, on ne le vit paraître enfin sur un champ de bataille sans dangers, que pour stériliser la victoire en arrêtant la poursuite, et réemprisonner dans les marécages empestés l'armée dont il s'était fait le fossoyeur en chef.
Depuis l'ouverture de la campagne, cet esprit pusillanime était en proie à une hallucination persistante qui, toujours et partout, lui montrait l'ennemi comme grandement supérieur en forces, même au bord du Warwick où nous fûmes jusqu'à huit contre un. Sous cette impression imaginaire, il ne cessait de demander à cor et à cri des renforts sans lesquels, disait-il, il ne pourrait rien accomplir. Dès le mois d'avril, c'était le corps de Mac Dowell qui lui était indispensable pour prendre Yorktown. Puis, il se contenterait des deux divisions de Franklin et Mac Call. Bref, Yorktown fut occupé sans l'aide de Frankhn, ni de Mac Call.
Le président n'aimait point à se dessaisir des troupes laissées pour la protection de Washington. A défaut de connaissances militaires, il s'efibrçait de prendre le bon sens pour guide, en se refusant à laisser la capitale exposée sans défense au premier coup de main des confédérés pour satisfaire aux fantaisies timorées d'un général en qui il ne pouvait plus avoir qu'une confiance limitée. Làdessus, Mac Clellan se répandait en jérémiades puériles, en insistances piteuses. Cependant, des renforts lui sont envoyés; mais à mesure qu'ils arrivent, il en demande d'autres. Après Franklin et sa division dans les derniers jours d'avril, ce sera, dans les premiers jours de juin, tout le corps de troupes compris dans le commandement du général Wool à la forteresse Monroë. Cela fait, il ne lui faut plus, — annonce-t-il, — que l'arrivée de Mac Call pour
prendre Richmond. Mac Call arrive le 11 juin. Alors, c'est autre chose. Le Chickahominy a débordé. Quand il rentre dans son lit, les chemins sont encore trop mauvais pour Tartillerie; mais enfin, le général en chef ne demande plus « qu'un peu de beau temps pour avoir à rapporter des progrès par ici. » Le beau temps sèche les routes; qu'inventera-t-il pour attermoyer encore? La question de savoir si Mac Dowell viendra à son tour de Frederiksburg, par terre ou par eau, et dans quels rapports de subordination. — « En attendant, — ajoute-il, — je serais bien aise de recevoir toutes les troupes qui peuvent m'étre envoyées. »
Enfin, le 18 juin, le voilà prêt : — << Un engagement général peut avoir lieu à tout moment, — écrit-il. Un mouvement en avant de notre part, c'est une bataille plus ou moins décisive. L'ennemi se montre partout prêt à nous recevoir. Il a certainement des forces très nombreuse^ et
des ouvrages très étendus A partir de demain, nous
combattrons l'armée rebelle, aussitôt que la Providence le permettra. Nous n'aurons plus à attendre qu'une condition favorable de la terre et du ciel, et l'achèvement de quelques préliminaires indispensables. »
Soit. La Providence le permet, la condition de la terre et du ciel est favorable ; les préliminaires indispensables sont achevés. Il a reçu près de quarante mille hommes de renforts dont trente-trois mille présents dans les rangs portent le chiflGre de ses forces efiectives à cent quinze mille hommes, déduction faite des malades et des absents. Enfin, il a appris que la défense de Richmond a été affaiblie d'une dizaine de mille hommes au moins, envoyés pour renforcer Jackson. C'est le moment ou jamais de frapper ce grand coup tant promis qui doit décapiter la rébellion. Mais non; Mac Clellan n'est point de ceux qui osent porter les coups. Les attendre, à la bonne heure. C est donc â cela qu'il se résigne, lorsque, le 24, un déserteur lui apprend que Jackson renforcé s'avance de Gordonsville dans l'intention d'attaquer notre droite, et d'essayer de nous prendre à revers le 28.
Mac Clellan a quatre jours devant lui. Il sait d'où viendra l'attaque. 11 peut prendre ses mesures en conséquence, et tromper tous les calculs de l'ennemi, en concentrant son armée entière sur lune ou l'autre rive du Chickahominy. Au nord, il pourrait écraser d'abord Jackson, pour revenir ensuite achever Lee, s'il a suivi le mouvement. Au sud, il pourrait plus encore : culbuter Magruder et entrer sur ses talons à Richmond, avant que Lee et Jackson se fussent aperçus qu'ils avaient lâché la proie pour l'ombre. Mais Mac Clellan ne fera ni l'un ni l'autre. Indécis, irrésolu, aussi -incapable de former un nouveau plan que de l'exécuter en face des dangers dont la menace le paralyse, — il ne sait que laisser les choses dans l'état où elles sont. Et comme aux Sept-Pins il avait livré sa gauche isolée, maintenant à Gaines-Mill, c'est sa droite qu'il livrera isolément.
Déjà il est vaincu avant d'avoir combattu. Il ne prévoit que la défaite ; il ne songe qu'à se préparer des excuses pour rejeter sur d'autres la responsabilité; — et, le 25, il adresse à M. Stanton, secrétaire de la guerre, cette dépêche inspirée par la peur et rédigée dans le trouble d'une conscience qui ne réussit ni à se tromper, ni à tromper les autres :
u J'arrive à l'instant de nos positions, et je trouve votre dépêche par rapport à Jackson. Plusieurs nègres de contrebande qui viennent d'arriver confirment, par leur information, la supposition que l'avance de Jackson a atteint Hanover Court-House ou le voisinage, et que Beauregard est arrivé à Richmond, hier, avec des renforts considérables. Je suis porté à penser que Jackson attaquera ma droite et mes derrières. Les forces rebelles sont estimées à deux cent mille hommes, y compris Jackson et Beauregard. J'aurai à lutter contre une vaste supéri(»rité d'avantages, si ces rapports sont vrais ; mais cette armée fera tout ce qui est humainement possible pour maintenir sa position et repousser toute attaque. Je regrette ma grande infériorité en nombre; mais je sens que
je n'en suis en rien responsable, n'ayant point manqué de représenter à plusieurs reprises la nécessité des renforts ; que c'était ici le point décisif; et que toutes les ressources dont le gouvernement pouvait disposer, devaient y être concentrées.
<< Je ferai tout ce qu'un général peut faire avec la magnifique armée que j'ai l'honneur de commander, et si elle est détruite par une accablante supériorité de nombre, je pourrai du moins mourir avec elle et partager son sort. Mais si le résultat de l'action qui aura lieu probablement demain ou dans un court délai, est un désastre, la responsabilité ne peut pas en être jetée sur mes épaules. Elle doit rester à qui elle appartient. »
Et il termine en revenant une fois encore à son idée
fixe : — te Je sens qu'il est inutile de redemander
encore des renforts. »
Ainsi, le général en chef vouait d'avance son armée à la destruction ou, tout au moins, à un désastre irrémédiable. N'ayant encore trouvé aucun plan pour l'y soustraire, mais la tête pleine de fantasmagories terrifiantes, il se tenait prêt à s'en aller, aux premiers coups de canon, précéder dans la retraite ceux qu'il abandonnait dans le danger.
Depuis la bataille de Fair-Oaks, le 2® corps (Sumner) était resté sur la rive droite du Chickahominy, où il avait été suivi, dans le courant du mois de juin, par le 6® (Franklin). Il ne restait donc sur la rive gauche que le 5® corps (Porter), renforcé récemment de la division Mac Call. Là se porta tout l'efibrt de l'ennemi, et par là commença la grande débâcle.
Le 26 juin, A. P. Hill, devançant Jackson de vingtquatre heures, essaie de forcer le passage du Beaver-dam Creek, défendu par les Pennsylvaniens de Mac Call. Il est repoussé avec une perte considérable sur la route de Mechanicsville. Mais, dans la nuit. Porter est contraint de se replier sur un terrain plus favorable pour tenir tête à des forces devenues de beaucoup supérieures aux siennes,
Jackson et Longstreet étant entrés en ligne contre lui. Le 27, voilà donc lé 5® corps, comptant 25,000 hommes environ, assailli par 70,000 confédérés sur Ips hauteurs de Gaine s Mills, et s'y défendant avec obstination jusqu'à ce que notre propre cavalerie vînt fatalement en aide à l'ennemi. Engagée maladroitement et ramenée rudement, elle revient en désordre sur nos lignes, où elle met tout en confusion, artillerie et infanterie. Les confédérés arrivant au pas de course, achèvent la déroute, et c'en était fait du 5® corps si la nuit n'était survenue à temps pour couvrir le transfert de ses troupes décimées sur la rive droite du Chickahominy, dont les ponts furent détruits derrière elles.
Comment ne pas remarquer ici que ces mêmes troupes, qui ralliaient le gros de l'armée, harassées et cruellement maltraitées par un combat disproportionné, auraient pu être retirées sans perte et sans fatigue de la position avancée où l'on savait d'avance qu'elles ne pourraient se maintenir? Dans ce cas, leur mouvement eût été l'appoint nécessaire pour une brillante opération en avant. Main- . tenant, ce n'était plus que le signal d'une retraite désastreuse. Il est déplorable pour le général Mac Clellan qu'il se trouve ainsi avoir joué constamment le jeu de l'ennemi, et accompli tout ce que ses adversaires auraient pu lui suggérer de plus efficace pour leur salut et notre ruine.
A peine Porter en sûreté, la retraite générale commence le 28. Keyes traverse le premier les marais de White-Oak, et prend position pour protéger le passage des immenses trains de l'armée et de ses vastes troupeaux de bétail. Puis, le 29, après avoir repoussé une attaque de cavalerie, il poursuit sa route vers le James, où il arrive le 30, en même temps que Porter, à Haxall's Landing. Moins bien partagés, les trois autres corps ne suspendent leur marche que pour combattre, et ne cessent de combattre que pour marcher. Mais tout cela, sans ensemble en l'absence de direction supérieure et d'ordres en rapport avec les circonstances.
Le 29, rennemi traversant à son tour le Chickahomîny pour réunir toutes ses forces sur la rive droite, Franklin en donne avis à Sumner, et tous deux, après s'être concertés, se replient sur Savage-Station où ils prennent position dans le but de repousser avec Heintzelman la dangereuse attaque dont ils sont menacés. Mais Heintzelman, s'en tenant à ses instructions générales, se borne à détruire le matériel de chemin de fer, les approvisionnements, munitions, armes, bagages qu'on n'a pas le temps ou le moyen d'enlever ; et, cela fait, il se hâte de traverser le marais de White-Oak, laissant à découvert la gauche de Sumner. Celui-ci n'apprend la retraite du 3® corps, que par une attaque furieuse des confédérés du côté même où il le croyait en position. Il n'en soutint pas moins le choc avec une solidité inébranlable, et se battit toute l'après-midi, avec quatre divisions, sans se laisser entamer sur aucun point. L'ennemi, à bout d'efforts infructueux, se retira à la tombée de la nuit. Alors seulement on reçut des nouvelles du général Mac Clellan, sous la forme d'un ordre à Sumner de se replier, ainsi que Franklin, de l'autre côté du marais de White-Oak, en abandonnent notre hôpital général de Savage-Station et les 2,500 blessés ou malades qui s'y trouvaient.
Dès le 30 au matin, Jackson se présente pour traverser' le marais à la suite des nôtres. Il trouve le pont détruit, et tente de forcer le passage sur plusieurs points. Partout il est repoussé, et tenu toute la journée en échec par la résistance opiniâtre de Franklin, pendant que, plus loin, vers le James, Longstreet est arrêté par Heintzelman et Mac Call qui l'empêchent de couper notre armée, en deux à Glendale.
Ce ne fut pas sans grande peine. Les confédérés arrivant par la route de New-Market, à angle droit avec celle du Quaker qui était notre ligne de marche, abordèrent en premier lieu les réserves pennsylvaniennes, rompirent leur ligne débordée par la droite et par la gauche, capturèrent une batterie d'artillerie, et poussèrent résolument
en avant par cette brèche dangereuse. Alors ils se heurtèrent à la division Hooker qui les rejeta obliquement sur le corps de Sumner. Bientôt après, Kearny combla le vide, et comme la veille, le soleil se coucha sur leur insuccès.
Mais, le soir môme, Franklin laissé sans orcïres, et se sentant dans une position de plus en plus périlleuse, abandonna le marais de White-Oak, et se replia vers le James. A cette nouvelle qui lui fut promptement transmise de divers côtés, Heintzelman envoya en vain demander des instructions au quartier général. Livré à ses seules inspirations, il conclut que le plus sage était de suivre le mouvement rétrograde, et il se mit en route de son côté, avec son corps d'armée.
Restait Sumner qui, se voyant laissé seul et sans soutien, se décida à son tour à faire comme les autres. Le 31 au matin, il arriva sur les hauteurs de Malvern, où les trois corps, le 2® le 3® et le 6®, se trouvèrent réunis, non pas, comme on l'a dit trop bénévolement, par une combinaison savante du général Mac Clellan, mais bien, par l'inspiration spontanée des commandants qui n'avaient reçu aucun ordre à cet effet. — « Au point du jour, dit le général Sumner dans sa déposition devant le comité du Congrès, je me présentai au général Mac Clellan sur le bord du James. // une dit qu'il avait eu Tintention que t armée se maintint là où elle était la veille, et qu'aucun ordre de retraite n'avait été envoyé; mais que, puisque le reste de l'armée avait rétrogradé, il était bien aise que j'eusse fait de même. »
Il se trouva que le plateau de Malvern-Hill était admirablement disposé comme position défensive. Le général Humphreys, du corps des ingénieurs topographes, fut chargé d'en reconnaître les avantages, et il en tira le meilleur parti pour tracer une ligne formidable dont la gauche étendue jusqu'à Haxall's Landig sur le James, était protégée par nos gun-boats, tandis que la droite se repliait sur des terrains couverts de bois épais et coupés de cours d'eau marécageux. Les crêtes et les pentes du plateau étaient hérissées d'artillerie pouvant
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foudroyer la plaine, par dessus les lignes de l'infanterie déployées en avant. Dans cette position, l'armée attendît une dernière attaque.
L'ennemi y joua sa dernière carte, et perdit la partie. C'était peut-être une imprudence ; mais il avait été victorieux à Gaine's Mill, et depuis lors, bien que repoussé avec perte à Savage-Station, à White-Oak Swamp et à Glendale, après chacun de ces engagements, il avait repris sa marche en avant, comme nous avions repris notre marche en retraite. Quelles que fussent les pertes matérielles de part et d'autre, l'effet moral restait tout en sa faveur, car dans cette funeste semaine, nos hotames, reculant toujours après chaque combat, se crurent invariablement vaincus, même quand ils étaient vainqueurs; et ï\fi se sentirent démoralisés en proportion. Par la même raison, les confédérés, convaincus qu'ils nous avaient battus constamment depuis le 26, nous poursuivaient avec l'élan vigoureux et confiant que donne la victoire.
Et, en réalité, n'était-ce pas en effet pour eux une victoire? Qu'ils eussent été repoussés à Savage-Station et à Glendale, et arrêtés à White-Oak Swamp, qu'était-ce, sinon un délai de quelques heures? Et si leurs pertes avaient été plus considérables que les nôtres, la différence du chiffre des morts et des blessés n'était-elle pas largement compensée par la différence en sens inverse de la condition morale des survivants? Pour parler vrai, nos avantages, pendant les derniers jours, s'étaient bornés à sauver nos équipages en leur donnant le temps de prendre l'avance. Mais quand le général Lee amena toutes ses forces réunies devant les hauteurs de Malvern, c'était une armée victorieuse quoique affaiblie, qu'il lançait à l'attaque, pour donner le coup de grâce à l'armée de Mac Clellan, — de Mac Clellan qui, à ce moment même, s'était retiré à bord du gum-boat Galena.
Il lui fallait se hâter. Chaque pas en avant l'éloignait davantage de ses approvisionnements, et nous approchait des nôtres. Derrière nous, les routes défoncées devenaient
de plus en plus impraticables, les difficultés se multipliaient d'heure en heure. En pareil cas, Lee n'avait guère le temps dattendre que son adversaire eût évacué sa position présente, pour aller essayer de le forcer dans quelque autre qui n'offrirait peut-être pas de meilleures chances. Il tenta la fortune, et livra bataille le P"" juillet. Sur tous les points ses colonnes durent se replier en désordre, écrasées à chaque tentative par un double feu d'artillerie et d'infanterie à tout renverser. Il n'était pas d'élan qui pût en venir à bout. Cette fois, force fut à l'ennemi de se reconnaître vaincu et incapable de pousser la poursuite plus avant.
Mais les nôtres furent lents à ajouter foi au succès. En recevant, quelques heures seulement après que la nuit eût mis fin au combat, l'ordre de se retirer en masse à Qarrison's Landing, ils en conclurent naturellement que nous n'étions pas de force à faire tête plus longtemps à l'ennemi, et que tandis que Couch et Porter avaient maintenu victorieusement leurs lignes intactes, un malheur avait dû arriver sur quelque autre point, compromettant notre position et nous forçant ainsi à une retraite précipitée. Harrassés de fatigues et de combats, épuisés de privations et de veilles, découragés, et soupçonnant que la fortune n'était pas seule à les trahir, ils se traînèrent en désordre vers le but assigné à cette dernière étape nocturne, qui eut tout le caractère d'une déroute.
Le lendemain, ils purent enfin se reposer et comprendre que le terme de leurs épreuves et de leurs dangers immédiats était arrivé, en voyant que leur général avait fait halte parmi eux. Son quartier général était établi à la plantation de Harisson, au bord du James et -sous le canon des gun-boats.
Ce fut là que se rallia, comme un équipage naufragé, cette armée qui venait d'accomplir son salut par elle-même et en dépit de tout, — luttant avec une égale constance et contre les hommes et contre les choses, et ne se laissant détruire ni par Robert A. Lee, ni par Georges B. Mac Clellan.