CHAPITRE XIV
DE GHARYBDE EN SGYLLA
Misérable condition de l'armée. — Désertions. — Bravade militaire et manifeste politique de Mac Clellan. — Reconnaissances. — Ordre d*évacuer la Péninsule. — Retards sur retards. — Pope sur le Rappahanock. — Retour à Alexandrie. — Marche de nuit. — Fairfax Gourt-House. — ^ Mort de Keamy. — Retraite sur Washington. — Pope et Mac Clellan:
Le Vanderhilt, qui m'avait amené le P' juillet àHarrison- Landing, me ramena le surlendemain à la forteresse Monroë, en compagnie de 650 blessés. Le mauvais temps et la mauvaise nourriture avaient donné raison à la faculté et déterminé une rechute qui me mit hors d'état d'être débarqué. Ce ne fut que huit jours après, le 10 juillet, que je pus reprendre le commandement de mon régiment réduit désormais à moins de 400 hommes. Le reste, à part un certain nombre de déserteurs, était couché sûr quatre champs de bataille, enfermé dans les prisons de Richmond ou gisant dans les hôpitaux.
Officiers et soldats étaient dans la plus triste condition. La plupart sans tentes, beaucoup sans couvertures, quelques-uns presque sans uniformes. Et cela, depuis Fair- Oak où, comme on se le rappelle, le camp du 55® et tout ce qu'il contenait avait été perdu. Pour une cause ou pour une autre, la perte n'avait point été réparée. Le peu que les hommes possédaient maintenant, ils l'avaient ramassé çà et là, dans les combats et dans les marches. C'était la dépouille des morts et des blessés. Les officiers n'étaient pas mieux partagés ; leurs bagages avaient été brûlés à
Savage-Station, par suite de Tordre trop hâtif d'un quartier-maître inexpérimenté.
Heureusement pour moi, le lieutenant-colonel s'était procuré une vieille tente délabrée que je pus partager avec lui, en attendant mieux, — abri problématique sous lequel j'entendis les récits des souffrances endurées, des périls bravés, des privations subies pendant les terribles sept jours.
Maintenant, il ne s'agissait plus que de se refaire physiquement et moralement. L'un était plus facile que l'autre. Dans le repos dont nous jouissions sous la protection de nos retranchements , le matériel nécessaire arriva bientôt, et le régiment put être remis à neuf au bout de quelques jours. Mais le moral des soldats ne se remonte pas avec un nouvel uniforme, et celui de l'armée était terriblement atteint; — si terriblement atteint qu'en arrivant à Harrison-Landing, à la faveur de la confusion universelle, les désertions avaient eu lieu par milliers parmi les hommes, et par centaines parmi les officiers subalternes. Les déserteurs avaient pu se jeter à bord des transports avec les malades et les blessés et abandonner ainsi l'armée, tant la désorganisation régnait dans les différentes branches du service.
Dans une lettre au général Mac Clellah en date du 13 juillet, le président établit, rapports en main, l'absence inexpliquée de quarante-cinq mille hommes de l'armée du Potomac. Or, les rapports officiels du 20 juillet portent à cent cinquante-huit mille trois cents quatorze (158,314) le chiffre total, et la perte pendant la fatale retraite était de quinze mille deux cent quarante-neuf (15,249). Et le 8 juillet, lorsque M. Lincoln était venu lui-même visiter l'armée, on n'avait pu lui présenter que quatre-vingt-six mille hommes (86,000) présents sous les armes.
Dans sa réponse, le général Mac Clellan allègue que trente-huit mille deux cent cinquante hommes (38,250) ont reçu des congés temporaires. Le chiffre laisse encore' bien de la marge à la désertion, comme on voit. Mais il est
une autre remarque qu'il semble impossible de ne pas faire : comment le général en chef pouvait-il autoriser une si énorme quantité de permissions, alors même qu'il ne cessait de se plaindre du manque de forces suffisantes. Car s'il avait, avant les derniers revers, demandé et redemandé à satiété des renforts, on peut croire qu'il fut loin de changer de gamme après avoir été rejeté à quelques vingt milles en arrière. Le lendemain de la bataille de Malvern-Hill, il avait demandé cinquante mille hommes, c'est à dire tout ce qui restait pour couvrir la capitale. Le surlendemain, on assure qu'il en avait demandé cent mille «« plutôt plus que moins » pour prendre Richmond.
Prendre Richmond avec une armée commandée par le général Mac Clellan? Il n'était personne qui ne sût à quoi s'en tenir désormais sur cette cruelle plaisanterie. Aussi, lorsque le général en chef crut devoir lancer de Harrison- Landing un ordre du jour où il signifiait à l'ennemi qu'avant peu il allait lui prendre sa capitale, on ne put que hausser les épaules à cette ridicule gasconnade. Le soldat américain est trop intelligent pour se payer de mots sonores, mais creux. Il juge pratiquement les choses d'après la réalité, non d'après les couleurs sous lesquelles on peut s eiforcer de la déguiser.
Mac Clellan le comprit probablement à l'effet produit dans l'armée par sa bravade, et à l'impression répandue dans le pays par sa déplorable campagne. Il faut croire qu'il voulut créer une diversion, et échapper au moins en partie à ses responsabilités militaires en évoquant les passions politiques.
Le 7 juillet, — cinq jours après son arrivée à Harrison- Landing, — il adressait au président de la République, une lettre dans laquelle il entreprenait, avec un égal mépris de l'à-propos et des convenances, de lui dicter la conduite à tenir dans le gouvernement général du pays. Il y déclarait qu'en aucun cas, la guerre ne devait être dirigée dans le sens de la subjugation du peuple d'aucun Etat; — que ni confiscation de propriétés, ni exécutions politiques,
ni organisation territoriale d'État, ni abolition forcée de Vesclavage ne pouvaient être envisagées un seul instant. — Qu'il ne devait pas être permis au pouvoir militaire d'intervenir dans les relations de servitude, soit pour, soit contre l'autorité du maître, sauf pour réprimer k$ désordres, comme en tout autre cas ; — qu'en appropriant d'une façon permanente à son service le travail esclave, le gouvernement devait reconnaître le droit du maître à une
indemnité ; — que, » la déclaration dé vues radicales,
spécialement à propos de l'esclavage, désorganiserait ra* pidement nos armées... » Enfin, pour donner force à cette politique, le général Mac Clellan recommandait au président de nommer un généralissime qui possédât sa confiance et pût exécuter ses ordres. C'est à dire que, sans demander positivement cette position pour lui-même, il s'offrait implicitement à conduire la guerre contre la rébellion, en ménageant de toute façon les rebelles, et par dessus tout en sauvegardant pour eux cette institution de l'esclavage, cause directe du conflit, source incontestable des maux présents, mais qui restait pour lui l'arche sainte à laquelle il n'était pas permis de toucher.
Ce manifeste donnait la clef des idées et de la conduite du général, de ses hésitations, de ses lenteurs, de ses tendres ménagements pour l'ennemi , et peut-être de certaines maladresses jusque-là inexpliquées. C'était, en tout cas, un appel direct à ce parti suspect de sympathie avec la rébellion, qu'encourageait son opposition de plus en plus tranchée à la marche du gouvernement. Dans cet appel, on sentait déjà poindre la candidature des compromis proclamée plus tard à la convention démocrate de Chicago.
En cette circonstance, le président manqua de décision. Le moment était opportun pour retirer le commandement de l'armée du Potomac à un général qui, comme militaire, avait fait avorter la campagne par son inhabileté, et comme politique, se séparait avec éclat de la ligne de conduite tracée par le Congrès et adoptée par le gouver-
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nement. Mais soit que radministration reculât devant une rupture ouverte avec le parti démocrate, soit qu'elle ne se sentît pas assez éclairée sur la valeur des généraux pour désigner le plus digne d une succession si importante, les choses furent laissées dans l'état où elles étaient. Seulement, les corps isolés de Mac Dowell, Banks et Fremont, furent réunis et concentrés dans une seule main, celle du général Pope, afin de protéger plus efficacement Washington.
Notre position à Harrison-Landing n'était ni agréable ni encourageante. Nous nous y sentions dans une impasse dont il ne nous serait possible de sortir qu'à reculons. Par nous-mêmes, nous ne pouvions plus rien tenter d'efficace contre Richmond, et notre jonction avec l'arméede Pope, qui couvrait Washington du côté de Culpepper Court-House, était devenue impraticable depuis que nous avions été rejetés sur la rivière James. Nous attendîmes donc passivement la solution des questions qui s'agitaient entre le quartier général et le gouvernement.
Ce fut une pénible attente de plus d'un mois. Nous étions entassés derrière nos retranchements où le manque d'espace était aussi préjudiciable à la propreté qu'au bienêtre du soldat. Nos campements étaient insalubres. L'eau était de mauvaise qualité. La chaleur accablante du mois de juillet était à peine tepapérée par d'effroyables orages qui se renouvelaient assez fréquemment dans l'aprèsmidi. Si le ciel restait pur, un soleil torride criblait la terre de gerçures d'où s'exhalaient des miasmes malsains. Malgré le soin que l'on prenait d'enterrer chaque jour les matières animales et les détritus de toute espèce, une odeur infecte se répandait autour des tentes trop agglomérées où la chaleur , la vermine et les mouches ne laissaient guère de repos au soldat. Ces mouches étaient un véritable fléau. Elles s'étaient multipliées à l'infini, et leurs piqûres aiguës tourmentaient les hommes et affolaient les chevaux impuissants à s'en défendre. La nuit seule apportait une trêve à leurs persécutions.
Telle était notre condition à Harrison-Landing. L'ennemi nous laissait tranquilles, sans s'inquiéter d'y troubler notre oisiveté inoflfensive. Il se préparait à de plus importantes opérations. Une fois seulement, le P"" août, entre minuit et une heure du matin, il ouvrit àl'improviste une canonnade assez vive sur nos transports. Dans ce but, il avait envoyé quelques batteries sur la rive droite du James; mais elles furent promptement réduites au silence, et se retirèrent au jour, sans nous avoir fait grand mal. Coggin's Point, où elles avaient été portées, fut occupé par nos troupes qui s'y retranchèrent, et l'ennemi ne s'y présenta plus.
Le 5 août, la division Hooker sortit en reconnaissance .vers Malvern-Hill. Elle n'y rencontra personne, et s'en revint comme elle était allée.
Le 6, ce fut notre tour de pousser une pointe jusqu'à Haxall's-Landing. Depuis la bataille de Fair-Oak, le général Peek avait été promu au commandement d'une division , et avait été remplacé à la brigade par un capitaine d'artillerie pour brigadier général dans le service volontaire. Le général Albion P. Howe était donc plus familier avec le commandement d'une batterie qu'avec le service de l'infanterie. On s'en aperçut bien en cette circonstance. Partie au coucher du soleil, la brigade n'arriva à la ferme de Hoxall qu'à une heure du matin. La distance est de trois à quatre milles et aurait pu être aisément franchie en moins de deux heures. Mais égaré dans des détours multipliés , à la clarté brillante de la lune, le général ne sembla pas imaginer que les hommes pussent a.voir besoin de temps à autre de quelques minutes de repos. Pour leur avoir trop peu ménagé la fatigue, il laissa derrière quantité de retardataires, et n'arriva au bivouac qu'avec un commandement réduit d'un tiers et tellement harassé que si nous avions rencontré l'ennemi, nous nous serions trouvés dans la condition la moins favorable pour l'attaquer ou même pour nous bien défendre. Heureusement, Haxall était abandonné comme Malvern,
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et après une journée de déploiements assez médiocrement conçus en cas d'attaque, la division rentra la nuit suivante, cette fois en droite ligne et sans avoir brûlé une amorce.
Le surlendemain, 10 août, le premier ordre de départ arriva. Les hôpitaux furent évacués et les bagages embarqués à bord des bâtiments de transport , même les sacs, ne laissant aux soldats que leurs armes, leurs couvertures et leur poche aux rations — en anglais : havresack. On embarqua également la grosse artillerie. Tout cela demandait quelques jours pendant lesquels l'armée sembla se transformer au milieu des manifestations du contentement universel. N'allait-on pas quitter enfin cette péninsule odieuse où nous n'avions trouvé que déceptions et revers? Nous laisserions sans doute les mauvaises chances contre lesquelles nous avions tant eu à lutter, et la fortune tournerait en notre faveur sur de nouveaux champs de bataille. On fit des feux de joie sans nombre de tout le combustible qu'on ne voulait pas laisser derrière. La gaîté reparut sur tous les visages; le moral se relevait dans tous les cœurs. Il n'eût pas fallu que l'ennemi tentât de nous barrer la retraite. Nous lui eussions passé sur le corps avec un élan irrésistible.
Mais l'ennemi ne songeait à rien de pareil. Ses yeux étaient fixés sur un autre point, et ses efforts allaient se porter dans un autre sens, pour écraser Pope avant que nous eussions le temps de lui venir en aide. C'était là précisément ce qu'avaient prévu et l'administration à Washington et le général Halleck appelé récemment au commandement en chef des armées, et la plupart des chefs de corps de l'armée du Potomac. Ces derniers s'étaient exprimés en ce sens lorsqu'en juillet, le président d'abord et le général Halleck ensuite avaient visité l'armée.
Le projet d'évacuer la péninsule datait de la visite du président le 8 juillet, et depuis lors le général Mac Clellan n'avait pas cessé d'y faire opposition par tous les moyens et sous tous les prétextes possibles. C'était pour se rendre
tu QUATRE ANS DE GAMÏ»AGN£S
bien compte de la valeur de cette opposition que, le 25 juillet, le général Halleck s'était rendu à son toUr à Harrison-Landing. Là il avait pu apprécier par lui-même la condition réelle de l'armée, s'entourer d'informations directes et recueillir l'avis des généraux dont la majorité se prononçait pour l'évacuation immédiate de la péninsule. Il retourna à Washington pleinement satisfait delà nécessité de cette mesure, et le 30, adressa au général Mac Clellan l'ordre d'expédier promptement tous ses malades, pour pouvoir lever le camp. Le 2 août, point de réponse encore. Nouvel ordre confirmatif du premier. Le 3j Mac Clellan répond qu'il ne peut décider quels malades expédier, jusqu'à ce qu'il sache ce qu'on fera de l'armée. Sur l'heure il lui est signifié que l'armée va être transportée de la péninsule à Aquia-Creek. Le 4, au lieu d'obéir, il s'étend en protestations contre l'ordre donné et demande qu'il soit retiré. Le même jour, troisième ordre . au général Mac Clellan de hâter le départ de ses malades, sans attendre communication de ce qu'étaient ou n'étaient pas les intentions du gouvernement relativemei^t aux opérations futures.
Les motifs 'de cette détermination sont très clairement exprimés dans une dépêche du général Halleck, en date du 6 août.
«... A notre dernière entrevue, écrit-il au général Mac Clellan, vous et vos officiers avez estimé à deux cent mille hommes, les forces de l'ennemi autour de Richmond. Depuis lors, vous et d'autres rapportez que ces forces ont et reçoivent encore des renforts considérables du Sud. L'armée du général Pope couvrant Washington n'est que de quarante mille hommes environ. Votre force effective ne dépasse pas quatre-vingt-dix mille hommes. Vous êtes à trente milles de Richmond et le général Pope à quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, avec Vennerfii directement entre nom, prêt à tomber avec sa supériorité numérique sur Vun ou l'autre à son choix. En pareil cas, aucun de vous ne peut renforcer l'autre.
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« Si l'armée du général Pope était diminuée pour vous renforcer, Washington, le Maryland et la Pennsylvanie seraient laissés découverts et exposés. Si vos forces étaient réduites pour renforcer Pope, vous deviendriez trop faible môme pour maintenir la position que vous occupez maintenant, si l'ennemi se retournait contre vous et vous attaquait avec toutes ses forces.
« En d'autres termes, l'ancienne armée du Potomac est partagée eç deux parties, avec toutes les forces de l'ennemi directement entre elles. Elles ne peuvent pas être réunies par terre, sans les exposer toutes deux à la destruction, et cependant, il faut qu'elles soient réunies. Envoyer les forces de Pope par eau dans la péninsule, çst, dans la circonstance présente, une impossibilité xàilitaire, La seule alternative laissée est d'envoyer les forces maintenant dans la péninsule à quelque point par eau, disons Frederiksburg où les deux armées peuvent être réunies... »
En opposition à ces raisons péremptoires, la théorie ^Q général Mac Clells^n se réduisait simplement à ceci : Que la meilleure protection de Washington était dans une menace contre Richmond ; qu'il fallait donc lui envoyer toutes les troupes disponibles devant la capitale et ailleurs pour le mettre à même de reprendre l'ofifensive, et de recommencer sur nouveaux frais ses opérations çivortées contre Richmond. Ce qui était insoutenable dans l'état actuel des choses. Car en prenant ses propres chiffres, s'il était vrai que les confédérés disposassent do plus de cent mille hommes, il leur suffisait d'en garder upe moitié pour paralyser Mac Clellan et Pope réunis dan^i la péninsule, tandis qu'avec l'autre moitié, ils n'avaient qu'à marcher droit à Washington laissé sans protection, pour s'en emparer sans coup férir; — ce qu'ils n'eussent certes pa^ manqué de faire.
Enfin le généra} Ms^c Clellan, contraint d'obéir, ne s'y résigna qu'avec une mauvaise grâce et une lenteur excessives. Le 7 août, huit jours après la réception du premier
ordre, il n'avait encore embarqué que moins de quatre mille malades, et il en restait encore près de six mille dans ses hôpitaux. En vain, dès le 9, le général Hallecklui télégraphiait-il que l'ennemi massait ses troupes en face de Pope pour l'écraser et marcher sur Washington. Mac Clellan répondait tranquillement qu'il mettrait son armée en mouvement aussitôt qu'il aurait expédié ses malades. En vain, le lendemain 10 août, le général Halleck annonçait-il que l'ennemi avait déjà traversé le Rapidan en forces considérables et attaqué Banks à Cedar Mountain; ce ne fut que le 14 que nos premières divisions furent mises en mouvement, et le 23 seulement, le général Mac Clellan s'embarqua pour Aquia-Creek où il arriva le 24.
Or, pendant ces funestes délais, dès le 18, Pope ayant sur les bras la masse des forces confédérées, avait été forcé de se replier derrière le Rappahanock où, tandis qu'il faisait tête à Lee, Jackson tournait sa droite par un grand mouvement de flanc et prenait position sur ses derrières à la station Bristoë sur le chemin de fer d'Orange et Alexandrie, interceptant ainsi ses communications avec Washington.
Dans ces conjonctures, les corps de Porter et de Heintzelman arrivés enfin de la péninsule, entrèrent en ligne. Leur coopération eût pu entraîner l'annihilation de Jackson dans la position dangereuse où il s'était risqué. Ce dernier parvint néanmoins à rejoindre Lee, et dès lors commença une série de combats acharnés dans lesquels Pope, accablé par le nombre, se vit, en dépit d'avantages partiels, rejeté sur Manassas, et vaincu finalement dans une dernière bataille, aux lieux mêmes où la fortune nous avait été déjà contraire une première fois.
Pendant que ces choses se passaient dans le nord de la Virginie, c'est à dire du 20 au 30 août, — le 4® corps était resté campé entre Yorktown et la forteresse Monroë, attendant son tour d'embarquement qui ne vint pas. Partis de Harrison-Landing le 16 au matin, nous étions arrivés
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à petites journées sur le bord de la rivière York où nous avions bivouaqué le 20. Ce ne fut qu'au bout de neuf jours d'attente, que la division Couch reçut seule l'ordre de se rendre à Alexandrie, La division Peck fut envoyée plus tard dans la Caroline du nord d'où le corps de Burnside avait été rappelé, et le général Keyes resta avec une seule division à Yorktown. Le 4® corps n'existait plus désormais.
Des transports étaient venus nous prendre. Le 55® et le 62® de New-York, placés temporairement sous mon commandement, furent entassés à bord de l'un d'eux. Le 30, on se mit en route, et le 31 au soir, nous jetions l'ancre devant Alexandrie. Triste retour, après la défaite, au point même d'où nous étions partis cinq mois auparavant, confiants dans la victoire.
Le bâtiment qui nous avait ramenés était un gros navire à voiles qu'il avait fallu remorquer, et sur lequel les autres avaient pris l'avance. Pendant la nuit, un steamer fut envoyé pour nous débarquer. L'obscurité était profonde; nous manquions de falots, et le transbordement des bagages et des hommes se fit à peu près à tâtons. Malgré tout, au point du jour, nous prîmes terre sur le quai d'Alexandrie.
Les nouvelles qui nous y attendaient étaient désastreuses. Mille rumeurs circulaient plus décourageantes les unes que les autres. Comme toujours dans les grands revers, le mot de trahison était prodigué. Le soldat vaincu aime toujours à se dire trahi par quelqu'un. Peutêtre, dans ce cas -ci, l'avait-il été en efiet jusqu'à un certain point ; mais non pas certes par ceux que désignaient ses aveugles accusations. En ce moment, à Alexandrie, le héros du jour était Siegel, et le bouc émissaire, Mac Dowell. Pourquoi cette double absurdité? C'est ce qu'il est impossible d'expliquer, surtout depuis que la justice tardive a élucidé les faits et désigné ou frappé ceux qui avaient fait noblement leur devoir, et ceux qui l'avaient indignement trahi.
Quoi qu'il en fût, à travers toutes les exagérations sinistres se dégageait le grand fait indéniable de la défaite. Battue pour la seconde fois à Manassas, l'armée avait passé le BuU-Run en retraite, et pris position à Centreville, où les deux corps de Sumner et de Franklin lui fournirent trop tard un renfort d'environ 40,000 hommes de troupes fraîches.
A trois heures de l'après-midi, je reçus l'ordre de rallier, avec mes deux régiments, le reste de la brigade qui ïious avait précédés à Fairfax Court-House. Nous partîmes aussitôt. D'autres régiments, mieux partagés que nous, étaient emportés par des convois de chemin de fer; mais le matériel ne pouvait suffire à toutes les exigences du moment, et il fallut nous rendre à pied à notre destination.
La chaleur était accablante. Vers le coucher du soleil, de lourdes masses de nuages plombés commencèrent à s'amonceler à l'horizon, et s'élevèrent bientôt dans le ciel avec de sourds roulements de tonnerre qui nous menaçaient d'un orage. En effet, une obscurité prématurée ne tarda pas à se répandre dans l'atmosphère alourdie. La nuit se fit avant l'heure, et presque aussitôt les nuées fondirent sur nous en cataractes.
L'abondance torrentielle de la pluie nous faisait espérer qu'elle serait de courte durée ; mais il n'en fut rien, c$.r elle ne cessa de tomber avec plus ou moins de violence jusqu'après minuit. En peu de temps, la route délayée se changea en bourbier où l'on pouvait à peine se guider aux courtes lueurs des éclairs. Le désordre commençait à se glisser dans les rangs. Les soldats marchaient péniblement dans cette terre gluante d'où ils avaient peine à dégager leurs chaussure^. Le milieu de la chaussée fut bientôt accaparé par une interminable file (Je wagons dirigés en retraite sur Alexandrie. Il s'y mêlait des batteries d'artillerie qui, en cherchant à dépasser les fourgons, produisaient parfois des encombrements. Les ordres des officiers, les cris des wagonniers, les
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jurons des soldats se mêlaient aux éclats de la foudre. Tout cela produisait un tumulte assourdissant, au milieu duquel il était difficile.de se reconnaître, et doù nous nô pouvions nous tirer sans laisser derrière une certaine quantité de traînards. Plus nous avancions, et plus lé nombre en augmentait. Dans les forêts que nous avions â traverser, les grands arbres invitaient partout les hommes fatigués à quelques instants de repos. Beaucoup cédaieiit à la tentation, comptant rejoindre leur bataillon à la pre* mière halte. Mais dans cette nuit noire, à travers ce cou* rant de wagons et de canons, d'hommes et de bêtes, marchant en sens inverse, comment regagner le temps perdu et retrouver le régiment? Les officiers ny pouvaient rien. Les compagnies étaient forcément mêlées et lobscurité défiait la surveillance. Le 62® s'égrena ainsi, presque tout entier, le long de la route. Dans le 55®, pas un officier ne demeura en arriére (je n'en avais plus que seize) ; mais les deux tiers des hommes manquèrent à l'appel, lorsque, vers onze heures du soir, nous fîmes halte à l'entrée du village de Fairfax,
Tout y était dans une terrible confusion. A la lueur des feux allumés partout, dans les rues, dans les cours, dans les champs, on pouvait voir des encombrements sans fin de voitures, fourgons, ambulances, caissons, autour des-^ quels des milliers d'hommes envahissaient les maisons, s'entassaient dans les granges, renversaient les clôtures, fouillaient les jardins, cuisaient leur souper, fumaient où dormaient sous la pluie. Ces hommes appartenaient à différents corps. Ils n'étaient ni malades ni blessés; mais à la faveur du désordre inséparable d'une défaite, ils avaient laissé leurs régiments à Centreville pour se mêler à l'escorte des trains ou s'échapper isolément, talonnés par la crainte de nouveaux combats ; — traînards et maraudeurs, méprisable engeance dont la seule préoccupation est de fuir le danger.
Aucun d'eux ne put nous fournir de renseignements sur la position de la division. Les officiers que j'avais '
envoyés aux informations revinrent sans avoir rien appris à ce sujet. Force nous fut de bivouaquer où nous étions, en attendant le jour.
C'était une sorte de petite place entourée de jardins et de basses-cours. Près dune clôture en planches déjà détruite à moitié et qui nous servit à entretenir nos feux, nous nous assîmes sur quelques pierres pour sécher nos vêtements trempés et réchauffer nos membres engourdis. La pluie tombait encore, mais on en sentait venir la fin. Les hommes se roulèrent promptement dans leurs couvertures et s'endormirent autour des faisceaux sans se soucier autrement de la boue. Quelques officiers allèrent aux nouvelles. Elles étaient toutes du caractère le plus décourageant. Battue à Manassas, l'armée s'était à peine ralliée à Centreville et continuait sa retraite vers Washington.
Parmi tous les rapports vrais ou faux qui me furent répétés durant cette nuit sinistre, il en est un dont je n'ai pas oublié la douloureuse impression : Kearny avait été tué la veille. Ce n'était pas seulement un deuil pour ses amis ; c'était une grande perte pour l'armée et pour le pays.
Philippe Kearny appartenait à une famille des plus considérées, qui avait déjà fourni un général aux États-Unis. Nul ne possédait à un plus haut degré les goûts et les qualités de l'homme de guerre. A ces dons naturels et à l'éducation militaire qu'il avait reçue à West-Point, il joignait, en outre, une expérience que bien peu d'officiers possédaient dans nos armées. Ainsi, envoyé en mission en France, pour y étudier spécialement l'organisation de la cavalerie, au lieu de se contenter des renseignements puisés au département de la guerre et d'études sur les régiments en garnison à Paris, il s'était courageusement astreint à tous les exercices de l'école de Saumur où il avait passé deux ans. Il visita ensuite l'Algérie où il obtint d'accompagner le duc d'Orléans comme aide de camp honoraire, pendant la campagne des Portes-de-Fer. Là il ' obtint la seule distinction qui fût à sa portée, la croix de
la Légion d'honneur. Il n'eût ensuite dépendu que de lui d'entrer au service de France, par un commandement qui lui fut offert dans la légion étrangère; mais il préfera retourner en Amérique où la guerre du Mexique lui fournit bientôt l'occasion de se distinguer. Après s'être signalé dans maints engagements, il perdit un bras et gagna le grade de major à l'attaque de Mexico.
Plus tard, il quitta le service, pour jouir librement de sa grande fortune. En 1861, il habitait Paris où ses amis et ses compatriotes trouvaient chez lui un accueil cordial et une élégante hospitalité. La politique l'intéressait peu, et il recevait avec une égale aménité ses anciens camarades de l'armée, qu'ils fussent du Nord ou du Sud. Mais lorsque la guerre éclata entre les deux sections du pays, il n'hésita pas dans l'accomplissement de son devoir. Au premier coup de canon, renonçant aux joies de la famille et aux conforts tranquilles de la richesse, il partit pour aller demander de l'emploi au gouvernement fédéral. Peu après son arrivée, il fut nommé brigadier général de volontaires.
Dans la péninsule, il commandait une division qui brilla entre toutes par sa tenue, sa discipline, son élan dans l'attaque et son opiniâtreté dans la défense. L'esprit de Kearny était en elle, et l'anima jusqu'au bout, après qu'elle eût perdu le chef dont la mémoire resta toujours vivante dans ses rangs.
Kearny fut nommé major général à Harrison-Landing. Cette promotion méritée plutôt deux fois qu'une, perdit beaucoup de son prix à ses yeux, pour être comprise dans une fournée faite sans discernement à l'occasion du 4 juillet anniversaire de l'indépendance nationale. Tous les brigadiers généraux qui, pendant la campagne, avaient bien ou mal commandé une division , furent promus comme lui, et tous les colonels qui Vêtaient trouvés à la tête d'une brigade reçurent indistinctement l'étoile de brigadier général. Déplorable système qui ne contribua pas peu à prolonger la période de nos revers.
i9i QUATRE ANS DE CAMPAGNES
Kearny joua un rôle actif et brillant dans la série de combats que Pope eut à soutenir. A Manassas, il aborda si vigoureusement la gauche de l'ennemi qu'il la rejeta au delà du chemin de fer qu'elle couvrait. Ce succès partiel aurait pu nous valoir une victoire. En effet, l'attaque de Kearny devait coïncider avec une attaque, du corps d6 Porter contre la gauche des confédérés. Mais Porter né se présenta point en ligne, et laissa à l'ennemi toute liberté d'envoyer des renforts à son aile débordée. Kearily fut forcé d'abandonner le terrain qu'il avait gagné, et la chance tourna contre nous.
Le P"" septembre, Lee, poursuivant nos forces en retraite, rejoignit notre droite près de Chantilly. Le général Stevens ayant été tué, sa division à court de munitions se replia en désordre. Kearny se hâta d'envoyer la brigade Birney pour maintenir notre ligne, et l'appuya d'une batterie d'artillerie qu'il mit lui-même en position. Cependant, une brèche restait encore ouverte. Pour en reconnaître l'étendue et les dangers, il s'élance seul dans cette direction, laissant ses officiers d'état-major et ses cavaliers d'ordonnance, afin de ne point attirer l'attention... Ceux-ci l'attendirent en vain; il ne revint plus... Emporté par son ardeur, il avait donné, sans s'en apercevoir, dans la ligne des tirailleurs ennemis cachés sur la lisière d'un bois. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas d'eux, les plus proches lui crièrent de se rendre. Pour toute réponse, il fit volte-face et se couchant sur le cou de son cheval, repartit au galop. Les balles allaient plus vite que lui. L'une d'elles l'atteignit au dessus de la hanche et lui traversa le corps. Il tomba et mourut au bout de quelques instants.
Les généraux confédérés, dont il avait été le camarade et l'ami avant de devenir un de leur plus redoutables adversaires, voulurent en cette occasion témoigner en quelle haute estime ils le tenaient. Par ordre du général Lee, le corps de Kearny, son cheval, son équipement et ses armes nous furent rendus, sans que rien en eût été
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distrait. Tête ardente et noble cœur, ainsi commandait-il la sympathie et l'admiration, même parmi les ennemis qu'il combattait les armes à la main.
Cette mort fatale me fit songer aux dernières paroles qu'il m'avait adressées sous ma tente où il venait parfois causer de la France, de Paris, de nos amis communs de New-York, et de ces mille choses qui intéressaient toujours en lui l'homme du monde, au milieu des devoirs de l'homme de guerre. Comme je lui faisais remarquer qu'il était désormais lancé dans une voie qui pouvait le conduire à tout :
« Bah! fit-il; il ne faut rien exagérer. Sans doute, je crois pouvoir commander un corps d'armée avec quelque distinction ; mais une plus haute responsabilité dépasserait probablement mes forces, et je ne pense pas que je vise jamais à un commandement en chef, — Tel brille au second rang... vous savez. Aussi n'ai-je point moi-même l'ambition que mes amis peuvent concevoir pour moi. Que la guerre finisse de façon ou d'autre, et je retournerai aussitôt reprendre ma vie de famille à Paris, satisfait d'avoir fait mon devoir et de n'avoir rien à me reprocher. 59
Ainsi sommes-nous. Il avait compté sans la mort qui l'attendait à vingt jours de là. Ce fut comme un deuil public, à New- York surtout où on lui fit des obsèques magnifiques. Mais nulle part sa perte ne fut aussi profondément sentie qu'à l'armée du Potomac dont il avait été une des premières gloires et où les mille récits du bivouac finirent par donner à sa mémoire les proportions d'un héros de légende.
Pendant la nuit que nous passâmes à Fairfax-Court- House, peu d'hommes rejoignirent le bataillon à travers mille difficultés résultant de la confusion générale. Le plus grand nombre de ceux que nous avions laissés derrière, s'étaient groupés par escouades, mais restaient sur le bord de la route à nous attendre. Au premier point
du jour, la masse de rôdeurs agglomérés autour du village, setait remise en route pour Alexandrie. A toutes les questions, ils répondaient invariablement que larmée entière les suivait en retraite et que ceux qui voulaient rejoindre leurs régiments n'avaient rien de mieux à faire que les attendre passer. En effet, les trains défilaient sans relâche sur la route, bientôt suivis d artillerie et d'infanterie.
Mieux informé par rapport à la position de la division, je la ralliai à l'extrême arriére-garde, en remontant ce vaste courant humain et en traversant deux lignes de bataille qui me prouvèrent au moins que la retraite ne s'opérait pas tout à fait sans ordre. Je n'amenais malheureusement qu'une poignée d'hommes avec moi, mais tout était précieux alors. Nous fûmes aussitôt détachés en piquet sur la route de Centreville où l'on s'attendait à voir paraître l'ennemi d'un instant à l'autre. Le 10® du Massachussetts et le 29® de New- York étaient avec nous. Là nous rejoignirent encore un certain nombre de ceux qui s'étaient séparés de nous involontairement la nuit précédente.
Dans l'après-midi, vint notre tour de nous replier, sans que les vedettes de cavalerie qui nous couvraient eussent signalé l'ennemi. Il avait, en effet, renoncé à nous poursuivre plus loin. Le mouvement rétrograde s'était donc continué pendant toute la journée sans obstacle et sans désordre. Mais quand la nuit fut venue, les choses prirent un autre aspect.
Ceux qui, depuis huit jours, n'avaient fait que marcher et combattre, étaient harassés de fatigue. Tous savaient que lennemi n'était plus à nos trousses. Aucune crainte salutaire ne les retenait dans les rangs, et beaucoup cédaient à la tentation d'un repos de quelques heures. Ils allumaient de grands feux dont le nombre augmentait sans cesse, si bien qu'à quelques lieues d'Alexandrie, la campagne finit par en être tout illuminée.
Sur la route, régnait partout la plus grande confusion.
A TARMEE DU POTOMAC. 295
Infanterie et cavalerie, artillerie et équipages, tout s y pressait pêle-mêle, au milieu des cris de ralliement des officiers, des appels et des jurements des hommes.
Je me rappelle que notre brigade fut coupée par un convoi de chevaux appartenant au corps du général Banks. Ces animaux attachés deux à deux à une longue corde, se jetaient à droite et à gauche, et semaient partout le désordre sur leur passage, par leurs impatiences ou leurs frayeurs. Sans nouvelles et sans ordres du général Howe dont les officiers d'état-major restèrent invisibles durant toute la nuit, je m appliquai avant tout à garder ensemble le bataillon, tâche rendue moins difficile par la réduction, depuis la veille, des hommes restés autour du drapeau.
Ce fut ainsi que chaque régiment arriva séparément dans la ligne des fortifications qui couvraient Alexandrie. Là, un officier de Tétat-major de la division nous dirigea, par un chemin de traverse, sur une lande voisine du séminaire. Quelques brindilles ramassées à grandpeine servirent à allumer deux ou trois maigres feux autour desquels on s endormit sans souper. Les havre-sacs étaient vides.
Le lendemain, tous les journaux annoncèrent, sur un ton d'exaltation, que l'armée était en sûreté derrière les lignes de Washington. Il y avait de quoi, en vérité!
La campagne malheureuse de Pope fut aussitôt l'objet des censures les plus violentes. Les amis de Mac Clellan poussèrent les hauts cris. A les entendre, on avait sacrifié l'armée du Potomac à l'outrecuidance d'un général inepte qui avait perdu la tête en présence de l'ennemi. Les journaux du parti auquel Mac Clellan s'était livré sans réserve par sa fameuse lettre du 7 juillet, se répandirent de leur côté en récriminations dont le but nétait pas difficile à pénétrer. — « Voilà donc à quoi avaient abouti les ridicules rodomontades de Pope ! «C'était bien la peine de faire venir de l'ouest un général ignorant et incapable ,
uniquement parce qu'il était lami personnel du président! Tel était l'effet du favoritisme. Eût-on écouté Mac Clellan, Richmond serait peut-être, à cette heure, en notre pouvoir. Mais pour avoir voulu mettre bas le seul général capable d'en finir avec la rébellion, lé seul qui comprît le vrai caractère de la guerre et la volonté manifeste du peuple, on avait perdu tout le fruit d'une année d'efforts et de sacrifices !.... etc., etc. »
Dans tout cela, il entrait beaucoup plus de passion que de raison. C'est qu'il s'agissait avant tout de replacer Mac Clellan sur le pavois. Pour y arriver, la défaite de Pope offrait un moyen que l'on exploitait sans mesure , et qui réussit en effet. Plus tard la vérité s'est fait jour là où, sous la pression des circonstances, on ne pouvait porter le flambeau de l'investigation. Aujourd'hui les pièces du procès sont sous les yeux de tous et permettent de formuler, en connaissance de cause, un jugement impartial.
Pour moi, je puis bien à ce sujet m'appliquer le mot de Tacite à propos d'Othon, de Galba, de Vitellius : Mihi nec beneficiOy nec injuria cogniti. Mac Clellan et Pope ne me sont connus ni par un bienfait, ni par une injustice. A l'un je n'ai jamais adressé la parole que pour le remercier d'un compliment à l'adresse de mon régiment , et je n'ai ni approché ni vu l'autre de ma vie.
Que Pope ne se soit pas montré à la hauteur de sa tâche , qu'il n'ait pai^ réalisé ce qu'on attendait de lui ; — c'est là un fait que personne, je pense, ne songe à contester. Mais la justice réclame en sa faveur bien des circonstances atténuantes. D'abord, sa tâche était herculéenne, et pour l'accomplir, il eût fallu être un grand capitaine , ce qui n'est pas donné à tout le monde , il s'en faut de beaucoup. Ensuite, les renforts et les secours sur lesquels il était en droit de compter , lui firent défaut en grande partie, ce qui le maintint constamment dans une position désavantageuse vis-à-vis de l'ennemi. Enfin, le mauvais vouloir et la désobéissance d'au moins un de ses
chefs de corps, contribua sensiblement à déjouer ses plans et à paralyser ses efforts.
Rappelions les faits :
Le 20 juillet, lorsque Pope, ayant sur les bras toute l'armée confédérée, prit position derrière le Rappahanock, il n'avait pas encore reçu un seul homme de ceux que, depuis plus de huit jours, Mac Clellan avait Tordre formel de lui envoyer. Néanmoins, une première tentative de Jackson pour tourner sa droite à Sulphur-Springs, fut énergiquement repoussée le 22.
Cependant Jackson, parcourant un long circuit à marches forcées, arrive, le 26, à Brestoë-Station, sur les derrières de Pope dont il rompt les communications avec Washington , en détruisant les chemins de fer. Ce mouvement hardi devait nécessairement correspondre avec une attaque de front. Lee, avec le gros de son armée, délogerait Pope de sa position sur le Rappahanock, tandis que Jackson le prenant à revers, achèverait sa déroute et probablement la destruction de ses forces. Autrement, la marche de Jackson n'eût plus été qu'une faute grave qui l'exposait lui-même à être anéanti. Peu s'en fallut qu'il n'en fût ainsi, car Pope prévenant l'attaque de Lee, et se renforçant en chemin des deux corps de Porter et de Heintzelman arrivés enfin de la péninsule , se hâta de manœuvrer de façon à envelopper Jackson à Manassas où il s'était retiré.
Ce fut dans l'exécution de cette combinaison capitale, que commencèrent à se manifester les mauvais vouloirs dont le général Pope eut tant à souffrir. Le 27, Hooker avait rejoint et refoulé l'arrière-garde de Jackson à Bristoë. Porter, l'ami intime et le lieutenant favori de Mac Clellan, devait s'y trouver le 28 au point du jour, pour tirer un parti décisif de ce premier avantage. Il ne s'y montra que vers dix heures, et l'on sait ce que peut coûter, en pareil cas, un retard de six ou sept heures.
Jackson glissa, pour ainsi dire , entre les doigts de son adversaire et réussit à rejoindre Lee. Ce fut fort habile à
lui ; mais on doit admettre qu'il n y fût point parvenu, si Pope, même sans la coopération de Porter, avait mieux pris ses mesures.
Cependant, rien n'était encore perdu, pourvu que les corps de Sumner et de Franklin entrassent maintenant en ligne. Malheureusement, Mac Clellan était arrivé à Alexandrie, et, le 27, avait reçu l'ordre de prendre entièrement la direction des envois de troupes au rival dont le succès eût été sa propre condamnation. A partir de ce moment, des quarante mille hommes qu'il avait là sous la main, pas un ne rejoignit Pope. Pourquoi? — C'est ce que nous explique clairement le général Mac Clellan lui-même dans une dépêche adressée à M. Lincoln, le 29 août à deux heures quarante-cinq minutes de l'aprèsmidi.
« Il est clair pour moi, — écrit-il au président, — que Tune ou l'autre de ces deux propositions doit être adoptée : premièrement, concentrer toutes nos forces disponibles, i^our ouvrir une communication avec Pope... » (Non pas, notez bien, pour renforcer Pope, comme il en avait reçu l'ordre formel et vingt fois répété de jour en jour et presque d'heure en heure, mais simplement pour lui faciliter un refuge derrière les lignes fortifiées.) « Secondement, laisser Pope se tirer d^ affaire comme il pourra {to get oui of his scrape) et employer toutes nos ressources à mettre la capitale parfaitement en sûreté... »
Laisser Pope se tirer d! affaire comme il pourra! Voilà le mot lâché. Il n'a pas besoin de commentaires.
Franklin et Sumner furent donc gardés inactifs sous toutes sortes de vains prétextes dont on ne saurait imaginer la puérilité et les contradictions sans en lire le détail dans les documents officiels publiés à ce sujet par le Congrès, — notamment dans la série de télégrammes échangés entre le général Mac Clellan et le général BLalleck, et servant d'appendice à la déposition de ce dernier devant le comité sur la conduite de la guerre.
En ce qui concerne la conduite du général Porter, la
justice militaire a prononcé. Il fut cassé de son grade, renvoyé de l'armée, et déclaré inhabile à occuper aucune fonction de confiance, d'honneur ou de profit sous le gouvernement des États-Unis.
Ainsi, l'absence de deux corps d'armée attendus en vain ; le manque de coopération opportune d'un troisième corps, par le fait de son chef; les erreurs de quelques généraux de division; certains ordres mal donnés ou mal exécutés ; — tout tournait contre Pope, Il s'ensuivit un manque d'ensemble fatal dans la concentration de ses forces et dans les différents combats dont la série aboutit à la défaite de Manassas.
Depuis lors, le pays a fait la part de chacun dans ces revers, et pesé dans la balance la responsabilité de Pope et celle de Mac Clellan. Mais alors; que savait-on? Le soldat, d'autant plus irrité de ses défaites qu'il s'était plus bravement battu, était prêt à s'en prendre à quiconque serait désigné à ses ressentiments. En dehors de l'armée, l'opinion publique, indécise, fut bientôt entraînée dans la voie que lui ouvraient des apparences exagérées sans scrupule. Le gouvernement lui-même eut la main forcée. Pope disparut de la scène pour aller garder au loin nos frontières du nord-ouest, tandis que Mac Clellan retrempé dans une popularité factice, réunissait sous son commandement l'armée du Potomac, celle de Virginie, et les troupes amenées par Burnside de la Caroline du nord.
Mac Dowell fut sacrifié. Sa mauvaise chance était toujours de payer pour les autres. Par contre, Hooker fut promu au commandement du premier corps. Voilà du moins un acte de justice à constater.
Au milieu des rumeurs insensées et des faux rapports qui, d'un jour à l'autre, portaient au Capitole ou traînaient aux gémonies tantôt un général et tantôt un corps d'armée, la glorieuse réputation du troisième corps (Heintzelman) était restée au dessus de tout soupçon. Dans la Virginie du nord comme dans la péninsule, ses deux généraux de division, Kearny et Hooker avaient rivalisé
d'empressement à obéir et d'ardeur à combattre. L'un et l'autre avaient déployé, dans Je commandement, des mérites supérieurs qu'il n'était pas possible de méconnaître. Kearny était mort; mais Hooker survivait, réservé par la fortune à des épreuves plus difficiles et à des services plus éclatants.