TEMPS MEILLEURS
(antietam)
Invasion des confédérés dans le Maryland. — Passage da 55' à Tenalli^town.
— Avant-postes sur le Monocacy. — Transfert dans le 3« corps. — Physionomie de Washington. — Un legs de Keamy. — Le général Bimey.
— Comment Harper's Ferry se rendit à Tennemi. — Combats de South- Moun tains. — Condition des deax armées. — Bataille d' Antietam. — < Attaques partielles. — Résultat incomplet. — Hésitations de Mac Clellan.
— Lee repasse en Virginie.
Lorsque le général Lee avait renoncé à poursuivre notre armée en retraite sur Washington, ce n'était pas pour s'endormir dans sa victoire ou se mettre simplement en mesure de protéger cette portion de la Virginie qu'il nous avait reprise. Il avait de plus hauts desseins, et encouragé par ses succès il avait résolu de « combattre les Romains dans Rome. » C'est pourquoi, nous laissanl regagner Alexandrie dans la condition que Ton sait,\il marcha droit sur Leesburg, traversa le haut Potomac et envahit le Maryland sans obstacle. Dès le 7 septembre, il était campé avec toute son armée autour de Frederick.
A ces nouvelles, le général Mac Clellan se mit à son tour en mouvement, au devant de son adversaire. Il emmenait avec lui le l^^ et le 9® corps (Hooker et R^no) sous le commandement de Burnsidé, le 2® corps auquel était adjoint le 12® (Mansfield) tous deux sous le commandement de Sumner, le 6® corps (Franklin) renforcé de la division Couch, et le 5® corps encore commandé par
302 QUATRE ANS DE CAMPAGxNES
Porter. — Le tout formant un effectif d'environ quatrevingt-dix mille (90,000) hommes, y compris l'artillerie de réserve et la cavalerie de Pleasonton.
Le chiffre de l'armée confédérée était à peu près le même, quoique ses généraux l'aient représenté comme sensiblement inférieur.
Notre halte devant Washington ne dura donc guère; mais elle suffit à faire rentrer les traînards à leurs bataillons. Les chevaux et les bagages, laissés en arrière à Yorktown, ne nous rejoignirent que plus loin.
Le 4, le régiment campa sur les hauteurs du Chain- Brigde qui nous étaient si familières. Le 5, nous traversâmes le pont , et par un chemin bien connu , nouis arrivâmes à Tenallytown, passant devant notre ancien camp maintenant occupé par d'autres, et près duquel nos amis de l'hiver précédent étaient accourus au bord de la route pour nous saluer du geste et de la voix.
Cette courte entrevue fut pleine de douloureuses impressions. Quel contraste entre le départ et le retour! Nous étions partis au printemps gais, pimpants, bien fournis de tout. Les tambours battaient, les clairons sonnaient, le drapeau faisait miroiter au soleil ses plis de soie immaculés... Et nous revenions avant l'automne, tristes, harassés, couverts de boue, les uniformes en lambeaux. Les tambours portaient maintenant leurs caisses crevées sur leur dos; les clairons étaient bossues et silencieux; le drapeau troué par les balles, déchiré par la mitraille, décoloré par la pluie pendait tristement sur la hampe sans étui.
Où étaient les pantalons rouges? Et où les jaquettes des zouaves ! Et surtout, ceux qui les portaient et qu'on cherchait vainement dans les rangs, qu'étaient-ils devenus? Tués à Williamsburg, tués à Fair-Oak, tués à Glendale, tués à Màlvern-Hill; blessés ou malades dans les hôpitaux ; prisonniers à Richmond ; — déserteurs on ne savait où... Et en fin de compte, trois cents à peine revoyaient Tenallytown et le fort Gaynes en allant
encore se battre dans le haut Maryland. Ça n'était pas gai, mais n'importe! Dussions-nous y rester tous jusqu'au dernier, jamais le drapeau rebelle ne flotterait sur Washington !
L'armée n'avança qu'avec lenteur et précaution. En cela, le général Mac Clellan ne sortait point de ses habitudes, mais ici, les circonstances lui commandaient la prudence. Les confédérés menaçaient aussi bien Baltimore que Washington. Tout en s'efforçant de pénétrer leurs desseins, il devait donc s'appliquer à couvrir ces deux villes et se garder de tout mouvement trop déterminé qui eût pu livrer passage à son adversaire d'un côté ou d'un autre. Aussi n'arrivâmes-nous à Poolesville que le 10 dans l'après-midi, ayant mis cinq jours à parcourir moins de deux étapes ordinaires. Poolesville n'est qu'un village insignifiant, mais sa position lui donne une véritable importance militaire. Il est en effet situé au centre d'une section de cercle formée par le Potomac, et à courte et égale distance de trois gués par lesquels on peut aisément traverser le fleuve.
A peine avions-nous formé les faisceaux que le général Couch me fit appeler. Je le trouvai dans sa tente, préoccupé sinon inquiet.
— Je vous ai fait venir, me dit-il, pour vous confier une mission qui n'est ni sans dangers ni sans importance. Certains rapports nous font craindre que l'ennemi ne médite la destruction de l'aqueduc sur lequel le canal du Chesapeake à l'Ohio traverse la rivière Monocacy à son embouchure dans le Potomac. C'est ce qu'il s'agit d'empêcher. L'aqueduc est à six milles d'ici. Vous allez vous y rendre sans délai avec votre régiment. Un guide vous conduira. Vous aurez à prendre les meilleures mesures de défense, suivant que la nature du terrain vous les suggérera. A cet égard, je m'en remets entièrement à votre jugement. Je n'ai malheureusemert ni artillerie, ni réserve à vous donner, de sorte que vous n'avez à compter que sur vous-même en cas d'attaque. Néanmoins, je me
tiendrai en communication avec vous au moyen de quelques cavaliers. Tant que vous pourrez tenir, tenez. Tant que vous pourrez combattre, combattez. Mais si vous êtes délogé par des forces trop supérieures, votre ligne de retraite est par la route qui va vous conduire à votre poste. C'est par là que vous avez la meilleure chance de rencontrer les quelques renforts que je pourrais vous envoyer en pareil cas, soit pour reprendre l'otfensivé , soit pour protéger votre rentrée dans nos lignes.
— Général, lui dis-je, je ferai de mon mieux.
Et, comme j'allais sortir, il ajouta avec une certaine solennité qui n'était pas dans ses habitudes :
— L'heure est venue où chacun doit faire son devoir, et plus que son devoir, car jamais la république n'a couru d'aussi grands dangers
Cette réflexion me frappa comme l'expression du sentiment qui animait l'armée en ce moment. La confiance en Mac Clellan s'était relevée, et les derniers revers avaient beaucoup moins abattu le courage du soldat qu'excité dans son cœur la résolution de prendre sa revanche. Chacun était donc prêt à faire son devoir, et plus que son devoir. On le vit bien à quelques jours de là.
Un quart d'heure après, nous étions en route.
Nous arrivâmes à laqueduc avant le coucher du soleil. La position était très bonne et toute favorable à la défense. La rive sur laquelle nous nous trouvions était boisée. Par son élévation, elle dominait complètement la rive opposée qui était plate et bordait de grands champs nus comme la main. Près du canal, s'élevait, en outre, une colline assez haute, d'où la vue s'étendait au loin sans obstacles, et enfin un régiment de cavalerie du Massachussetts se trouvait dans notre voisinage immédiat. Décidément, la mission n'était pas aussi périlleuse que le général se l'était figuré. Je n'en pris pas moins toutes les précautions requises, dans la disposition de ma petite force. J'établis un cordon de sentinelles avancées dans la plaine, pour prévenir toute surprise; je fis allumer des
feux et planter des tentes sur le coteau, pour que l'aqueduc parût protégé par des forces plus considérables que celles dont je disposais en réalité; — et, cela fait, je m'endormis sur le seuil en pierre d'une maisonnette abandonnée, mais fermée à clef. Dans le Maryland, nous n'étions plus en pays ennemi. Les propriétés particulières étaient respectées aussi scrupuleusement que possible.
La nuit s'écoula sans alerte, et le jour se leva sans nous révéler aucun symptôme menaçant. Dans la matinée, une centaine d'hommes traversèrent le Potomac à un mille de nous. C'étaient des traînards qui rejoignaient l'armée confédérée par petits groupes, et des maraudeurs que les cavaliers de Lee ramenaient à leurs régiments. Du reste, pas l'apparence d'une force ennemie en face de notre position.
Vers midi, le 23® de Pennsylvanie vint nous relever. Il était accompagné d'un régiment de cavalerie et de deux pièces de canon.
Nous rejoignîmes la division à Poolesville, pour apprendre que nous n'en faisions plus partie. Nous y étions remplacés par un régiment fraîchement levé en Pennsylvanie, et composé de recruesn'ayant jamais vu le feu. Mais aux yeux du général Howe, il avait un grand mérite : celui d'amener sept cents hommes de plus dans sa brigade.
En toute autre circonstance, cette mesuré n'eût pu m'être que fort agréable. Le général Albion P. Howe, que son caractère insociable avait autrefois fait mettre en quarantaine parmi ses camarades de l'armée régulière, n'était pas un chef sous lequel on dût tenir beaucoup à servir. Nos rapports étaient purement officiels et empreints d'une grande froideur, depuis que, dans une reconnaissance à Hoxall-Landing, j'avais pris la liberté de lui faire observer qu'entre un soldat d'infanterie et un cheval d'artillerie, il y avait quelque différence. Que, depuis lors, il eût travaillé honnêtement à me faire remplacer dans sa brigade, je ne pouvais lui en avoir que de la reconnaissance. Mais, pour en venir à ses fins,
depuis notre marche d'Alexandrie à Fairfax, par une nuit de tempête où tant d'hommes étaient restés en arrière, il s'était plu à représenter le régiment comme démoralisé par l'étendue de ses pertes, et incapable de rendre de bons services avant d'être remis sur un meilleur pied, moralement et matériellement. L'ordre de transfert était, en conséquence, motivé en ce sens.
Le soir, en prenant congé du général Couch, je protestai énergiquement contre le caractère du procédé qui me rappelait àWashington à la veille d'une bataille, et contre l'injustice de l'allégation que démentait du reste suffisamment le posté d'honneur confié la veille même au régiment. Mais il n'y avait rien à faire qu'à obéir. Je donnai l'ordre du départ pour le lendemain au lever du soleil. — J'ajouterai ici que la division Couch ne fut point engagée à Antietam, ce qui m'épargna le seul regret que j'aurais pu éprouver de l'avoir quittée avant la bataille. '
En arrivant à Washington, j'allai, conformément aux ordres que j'avais reçus, me présenter à l'état-major du général Banks, qui commandait en ce moment les défenses de la capitale. J'avais installé provisoirement mon régiment à Tenallytown, de façon à pouvoir traverser directement le Chain-Bridge, si j'étais envoyé dans cette direction, ce qui eut lieu, en effet.
La physionomie de Washington me parut beaucoup changée. Le Congrès n'était pas en session; presque tous ses membres étaient absents. Avec eux avait disparu la légion des solliciteurs. D'autre part, les membres du corps diplomatique se livraient à leurs excursions d'été, que le passage d'une armée à travers la capitale n'était pas de nature à leur faire abréger. Partant, point d'étrangers. La population sédentaire, restée seule, semblait en proie à de vives anxiétés. Les nordistes craignaient pour leur sécurité ; les sudistes redoutaient une défaite pour l'armée confédérée, par suite de l'attitude passive sinon hostile du haut Maryland, qui ne s'était pas levé comme ils y avaient compté. Les proclamations de Lee, appelant les
habitants à se joindre à lui, étaient restées sans écho. Le sol menaçait de lui manquer sous les pieds au nord du Potomac, et le nouvel Antée perdait ses forces en quittant la terre de Virginie, sa mère. Enfin, la certitude d une bataille imminente et qui pouvait être décisive, enfiévrait toutes les têtes, et ne laissait place à aucune autre préoccupation.
L'administration militaire elle-même s en ressentait et n'était pas exempte de confusion. Par exemple, le 16, je fus assigné à la division Kearny dont le commandement venait d'être confié au général Stoneman. Mais où était le général Stoneman? On l'ignorait à l'état-major générai; seulement sa division devait être quelque part au sud du fleuve. Je dus, en conséquence, m'adr^sser par le télégraphe au général Heintzelman, commandant supérieur de cette partie des défenses. Ce dernier ne savait rien de plus précis que le général Banks, de sorte que nous nous mîmes en route un peu au hasard.
Nous traversâmes le Chain -Bridge , et après avoir passé devant Arlington, le régiment s'arrêta pour bivouaquer près du fort Albany, en face du Long-Bridge. Ce soir-là, en allant aux informations, je finis par arriver jusqu'au général Robinson dont la brigade faisait partie du commandement auquel j'étais attaché. Il m'apprit que le général Stoneman était absent avec une des brigades ; mais qu'en son absence, le reste de la division était commandé par le général Birney que je trouverais à trois milles plus loin, auprès du séminaire.
Le quartier général de la division était en efiet à la maison de campagne de 1 evêque qui n'avait eu garde d'y rester. Lorsque je m'y présentai, le lendemain matin, le premier officier que je rencontrai fut un de mes amis de New- York, le major Brevoort que je ne savais pas à l'armée. Il venait d'y arriver dans des circonstances assez curieuses et assez caractéristiques pour être rapportées.
Quelques jours avant de quitter la péninsule, Kearny
était en quête dun assistant adjudant général. Certes, il ne manquait pas autour de lui d'officiers braves et capables pour bien remplir ces fonctions ; mais il voulait plus. Ce qu'il cherchait, c'était un homme du . monde parlant plusieurs langues, ayant voyagé et vécu dans la société en Amérique et à l'étranger. Le difficile était de trouver un officier qui combinât les deux parties du programme. Il vint me faire part de son embarras, et me demander si je ne pouvais pas l'aider à découvrir ce phénix.
— Cela me paraît bien difficile, lui dis-je. Il y a tout à parier que vous aurez ou un bon officier qui ne sera guère homme du monde, ou un brillant homme du monde qui qui ne sera qu'un pauvre officier.
C'est alors qu'il me parla de Brevoort sur lequel il avait jeté les yeux.
— Il est vrai, lui dis-je, que Brevoort remplit à merveille toutes les conditions proposées, mais je doute qu'il réunisse au même point les qualités militaires requises.
— Bah! reprit Kearny ; quant à cela, je me charge de le former. Pour le travail de bureau auquel je le destine, que faut-il? Du bon vouloir et de l'intelligence. Brevoort en est surabondamment pourvu, et en quelques semaines, je l'aurai mis au courant. Ce sera d'abord un surcroît d'occupation pour moi ; mais ensuite j'y gagnerai un agréable compagnon de tous les jours, et des heures de distraction comme je les aime, en dehors du service...
Henri Brevoort ne fut pas moins surpris que flatté, lorsqu'il reçut avis qu'il venait d'être nommé major de volontaires et assistant adjudant général près du général Kearny qui venait de rejoindre Pope. Le temps de s'équiper à la hâte, et il se mit en route; mais il arriva trop tard. Kearny venait d'être tué à Chantilly. Néanmoins, le général Birney accepta le legs de son prédécesseur, et Brevoort venait d'entrer en fonctions près de lui, lorsque je me présentai à la maison de l'évêque.
L'homme de guerre me reçut dans le cabinet de travail de l'homme d'église. C'était élégant et confortable, et je
A L'ARMEE DU POTOMAG. 309
n'y vis rien qui respirât l'austère recueillement de la prière ou les pieuses méditations d'un pasteur d'âmes. Quoiqu'on dise, le sentier semé de ronces n'est pas le seul chemin du paradis. Il y a aussi pour s'y rendre, des grandes routes parfaitement macadamisées dont profitent volontiers les évêques, catholiques ou protestants.
Le général David Birney était un homme desprit et d'éducation, un gentleman de façons excellentes, non moins qu'un officier distingué. Sa famille avait d'abord habité l'Alabama, puis le Kentucky où son père James G. Birney avait été, en 1844, le premier candidat abolitioniste à la présidence, comme il avait été le premier planteur à sacrifier ses intérêts à ses principes, en émancipant ses esclaves. David Birney avait hérité du patriotisme de son père, mais non de son radicalisme politique. Ses opinions étaient modérées. Bien que condamnant l'institution de l'esclavage, il en eût demandé l'extinction plutôt à l'émancipation graduelle qu'à l'abolition immédiate. La guerre fut pour lui l'occasion de donner pleine carrière à ses goûts militaires mal satisfaits par les faciles honneurs de la milice. Laissant entre les mains de son associé, les intérêts d'une étude d'avocat très prospère à Philadelphie, il recruta et organisa le 23® régiment de Pennsylvanie à la tête duquel il rejoignit l'armée. Élevé au grade de brigadier général dans la péninsule, il commandait en ce moment par intérim la division dans laquelle il s'était fort distingué sous les ordres de Kearny.
Notre première entrevue me fut des plus satisfaisantes. La façon très nette dont je lui expliquai les motifs réels de mon transfert dans sa division, parut le convaincre beaucoup plus que les motifs indiqués dans l'ordre dont la forme me pesait sur le cœur. Il m'assura obligeamment qu'il connaissait trop mes services pour attacher aucune importance à ce détail, et qu'il éprouvait trop de plaisir à m'avoir sous ses ordres , pour se préoccuper de la formule de l'introduction. Il me parla avec beaucoup d'éloges du général Berry sous les ordres duquel j'allais