I. ÎO
être placé. Puis , après avoir causé de choses et d'autres, il leva la séance en m'invitant à le venir voir aussi souvent que mon service le permettrait.
Pauvre Birney! Entre nous venait de germer la première semence d'une amitié qui ne se démentit pas un seul jour jusqu'à sa mort. Mais combien étaient morts déjà, et combien devaient mourir encore avant lui! Et à l'heure même où nous nous rencontrions pour la première fois, douze de mes amis plus ou moins intimes, n'étaientils pas couchés sans vie sur le champ de bataille d'Antietam?
Lorsque les confédérés avaient envahi le Maryland, leur ligne de retraite et leur base d'approvisionnements se trouvaient forcément transférées dans la vallée de la Shenandoah. A l'endroit où cette rivière se jette dans le Potomac, nous avions, à Harper's Ferry, un corps de neuf mille hommes, commandés par le colonel D. H. Miles, de l'armée régulière, et une brigade de 2,000 hommes à Martinsburg et Winchester sons les ordres du général White, du service volontaire. Ces troupes barraient le débouché de la vallée. Si le général Lee avait négligé de les en déloger de vive force, c'est qu'il croyait suffisant de les isoler de Washington, pour arriver au même résultat. Le général Mac Clellan recommandait, en etïet, l'évacuatiou, mais le général Halleck s'y opposait, en vue de l'importance de cette position pour contrecarrer ou tout au moins retarder les opérations de Lee dans le haut Marylai^d. Ce dernier se trouva donc, contre ses prévisions, forcé de détacher une portion considérable de ses forces pour aller réduire Harper's Ferry.
L'attaque était prévue, le colonel Miles avait ordre de tenir, mais on ne tient pas dans Harper's Ferry. C'est le fond d'une sorte d'entonnoir dominé par deux montagnes et une colline élevée, du haut desquelles on écraserait la ville, rien qu'en y lançant de grosses pierres. Evidemmeni l'ordre était de défendre la position, là où elle était défen-
À L'ARMEE DU POTOMAG. 311
dable, c'est à dire en se retranchant sur ce qu'on appelle les Maryland Heights, position culminante protégée d un côté par un précipice à pic, et offrant de l'autre tous les avantages d'une défense facile. Si le colonel Miles s'y était établi résolument, jamais Lee n'aurait pu ly forcer avant d'avoir à dos toute l'armée dé Mac Clellan, et la position des confédérés aurait été fort embarrassée pour livrer bataille. Mais avec une ineptie inexplicable dans un officier de son rang. Miles s'enferma bêtement au fond de son entonnoir, où White, se repliant devant Jackson, vint bientôt le rejoindre. Un simple détachement avait été envoyé sur la cime marylandaise d'où il fut chassé sans peine par une division confédérée, tandis qu'une seconde prenait position sur les hauteurs de Loudon, et qu'une troisième interceptait toute retraite par la colline de Bolivar.
C'était le 13 septembre. Le lendemain, les préparatifs d'attaque furent complétés; le surlendemain, l'artillerie des trois divisions ouvrit son feu, et en deux heures Miles se rendit, avec près de douze mille hommes, livrant à l'ennemi soixante-treize pièces de canon ! Il fut tué par un dernier boulet, au moment où il venait d'amener le pavillon qu'il n'avait pas su défendre. Prompte mais inutile expiation d'une faute dont les conséquences n'en étaient pas moins désastreuses.
Cependant Mac Clellan, en arrivant à Frederick, avait été mis au fait des mouvements de son adversaire, par suite d'un hasard heureux qui lui avait livré la copie de dépêches adressées aux généraux ennemis. Il savait donc que Lee s'était affaibli de trois divisions, et qu'il s'était retiré derrière la rivière d'Antietam pour y attendre le résultat de l'opération dirigée contre Harper's Ferry. L'occasion était belle pour frapper un grand coup.
Entre les deux armées s'élevait une chaîne de montagnes connues sous le nom de South-Mountains (Montagnes du Sud). Pour les traverser, deux défilés se présentaient à une distance de six milles l'un de l'autre. Tous
deux furent forcés, malgré une résistance énergique, et grâce à la nature accessible des hauteurs environnantes. Turner s Gap fut enlevé par Hooker çt Reno qui, malheureusement, y fut tué. Nous y perdîmes quinze cents hommes ; lennemi en perdit trois mille, dont quinze cents prisonniers laissés entre nos mains. — Crampton's Gap nous coûta moins cher. Franklin en vint à bout au prix de cinq cents hommes tués et blessés, infligeant à lennemi une perte beaucoup plus grande et en lui faisant quatre cents prisonniers.
De ce côté la route directe de Harper s Ferry était ouverte. Franklin n était plus qu'à cinq milles des Maryland- Heights. Deux heures de plus et tout était sauvé... Mais à l'heure même où l'armée débouchait dans la vallée pour le délivrer. Miles s'était rendu!... Le malheur qu'on n'avait pas prévenu, il s'agissait maintenant de le réparer. Le général Mac Clellan se lança avec toute son armée à la poursuite de forces qui se repliaient devant lui.
Elles s'arrêtèrent après avoir traversé l'Antietam, pour nous faire tête dans la position choisie par le général Lee. La nuit fut employée de part et d'autre à compléter les préparatifs d'une bataille imminente, et le soleil du lendemain (16 septembre) trouva les deux armées rangées dans l'ordre où elles devaient combattre.
La fortune ne s'était point lassée de fournir à Mac Clellan d'heureuses occasions, dont il n'avait su profiter ni à Yorktown, ni à Williamsburg, ni à. Fair-Oak. Ici encore, elle lui mettait dans les mains toutes les bonnes cartes. Elle l'avait amené avec plus de quatre- vingt mille hommes en face d'un ennemi forcé d'accepter la bataille avec cinquante mille ; — les rapports des généraux confédérés disaient même quarante mille hommes, — car Jackson seul avait rallié le gros de leur armée dans la nuit, avec sa division harassée de fatigue. Mac Laws et A. P. Hill étaient encore à Harper's Ferry.
D'autre part, le moral de nos troupes s'était merveilleusement relevé depuis qu'elles étaient rentrées dans les
A TARMÉE DU POTOMAC. 313
Etats loyaux. Sur le sol du Maryland, elles étaient at home; elles avaient à combattre désormais pour leurs foyers, à sauver la capitale menacée et avec elle peut-être la République. Une valeureuse énergie les animait. On lavait bien vu à la vigueur avec laquelle lennemi venait d être abordé et délogé de position en position dans les passes des South Mountains. Cette première victoire était d'un bon augure. Elle avait accru la confiance de tous, officiers et soldats.
Enfin, la popularité ressuscitée en faveur.de Mac Clellan lui garantissait tout ce qui avait fait défaut à Pope : l'entière et cordiale coopération de ses chefs de corps, la fidèle exécution de ses ordres, et la prompte obéissance de tous. Il semblait qu'il n'eût qu'à dire : — Allez!
La condition des confédérés était toute autre. Ils étaient de beaucoup inférieurs en nombre, comme nous venons de le dire. En outre, leur énergie s'était, sinon épuisée, du moins fatiguée dans le coûteux effort qu'ils avaient fait pour nous rejeter des bords du Rappahanock à ceux du Potomac. Mal vêtus, mal chaussés, mal nourris, ils s'étaient aussitôt remis en marche pour entrer dans cette terre promise du Maryland qui, — leur disait-on, — les attendait comme des libérateurs, et dont la population se lèverait avec transport à leur approche. En arrivaiit ,à Frederick, ils chantaient le fameux appel à la terre de Marie :
She is not dead, nor deaf, nor damb !
Hiirrali ! She spurns the Northern scum !
She breathes, she burns, she'll corne, she'U corne ! Maryland ! my Maryland (1) !
Mais le Maryland ne répondait point à cet appel. Non seulement il n'avait pas passé aux confédérés ; maintenant
(1) Il n'est pas mort, ni muet, ni sourd. Hurrah ! il rejette avec dégoût l'écume du Nord. Il respire^ il brûle, il viendra, il viendra ! Maryland, mon Maryland !
qu'ils lui tendaient la main, il refusait de les suivre. Rien ne bougeait. C'était un cruel désappointement.
Pis encore : alors que Mac Clellan s'avançait contre eux, renforcé de trois corps d'armée qui n'avaient point pris part aux combats de Pope (le 2®, le 6® et le 9®), les rebelles voyaient leurs rangs s'éclaircir de plus en plus par l'absence d'une foule de traînards et de maraudeurs restés en arriére. Il faut entendre sur ce sujet les généraux confédérés. Le génér^^l J. R. Jones qui commandait une troupe d'élite, l'ancienne division de Stonewall Jackson, dit dans son rapport : — « Ma division était réduite à l'effectif d'une faible brigade, et ne dépassait pas le chiffre de seize cents hommes. »
Le général Hill s'écrie avec colère : « Des milliers de poltrons voleurs s'étaient absentés par pure lâcheté. Le traînard est généralement un voleur et toujours un lâche, insensible à tout sentiment de honte. Il ne peut être maintenu dans les rangs que par une discipline stricte et sanguinaire. » — Et le général Lee lui-même répète avec plus de modération, mais non sans amertume : « Nos rangs étaient grandement réduits par le service ardu auquel nos troupes avaient été soumises, par leurs grandes privations de repos et de nourriture, et par leurs longues marches saris souliers dans les montagnes. Des milliers de braves gens avaient été ainsi forcés de s'absenter, tandis que beaucoup d'autres avaient fait de même par d'indignes motifs. »
Telles furent, de part et d'autre, les conditions dans lesquelles s'engagea la bataille.
La droite des confédérés s'appuyait à l'Antietam dont le cours protégeait tout leur centre déployé en avant du village de Sharpsburg. Leur gauche repliée se reliait à une courbe du Potomac par le déploiement de leur cavalerie. Ce fut de ce côté que le général Mac Clellan dirigea son attaque. Dans l'après-midi (16 septembre) Hooker remontant l'Antietam, le traversa à guéj et au tomber du jour, prit position en face de l'aile gauche de rennenai.
L'heure avancée ne ^permit pas d'engager immédiatement le combat, ce qui donna à Lee toute la nuit pour s'y préparer. Néanmoins, au point du jour, Hooker aborde si vigoureusement les confédérés qu'il les rejette en désordre au delà de la route de Hagerstown. Mais le 4® corps avait seul donné. Affaibli par des pertes terribles, il est bientôt arrêté par de nouvelles troupes envoyées contre lui, et forcé de rétrograder en confusion, tandis que Hooker grièvement blessé est emporté du champ de bataille. Mansfield qui avait traversé TAntietam durant la nuit, s'avance à son tour à la tête du 12® corps. A peine engagé, il tombe frappé à mort. L'ennemi n'en est pas moins refoulé une seconde fois de l'autre côté de la route. Mais là, renforcé de nouveau, il revient à la charge, et il avait repris la position deux fois perdue, lorsqu'il se trouve en présence de Sumner. Celui-ci arrivait avec le 2® corps. Il se jette sur les divisions confédérées qui, fort affaiblies et • non moins fatiguées, sont ramenées vivement et pour la troisième fois sur leur centre ébranlé.
A cette heure, une victoire décisive nous semblait assurée. La gauche de Lee était balayée, son centre affaibli* sa réserve harassée. Que sa droite fût seulement engagée, il ne lui restait plus rien pour arrêter Sumner, et après lui Franklin, sans compter Porter tenu en réserve. Malheureusement la droite de l'ennemi, formée du corps de Longstreet, restait en grande partie disponible. Pour l'aborder, Bur^side avait d'abord à emporter un pont de pierre étroit, sous le feu d'un coteau abrupt couronné d'artillerie, garni d'infanterie en étages. Ses premières tentatives, commencées trop tard et conduites trop mollement, avaient été repoussées assez aisément pour que Longstreet pût continuer à le tenir en échec avec une seule division. Les deux autres (dont l'une était revenue la veille des Maryland Heights) furent envoyées à l'aile gauche en déroute.
. En arrivant, elles firent irruption dans la ligne de Sumner, par un espace laissé vide entre la division de
French et celle de Sedgwick, isolèrent ainsi cette dernière placée à notre extrême droite, et concentrant contre elle leur commun effort, la ramenèrent rudement jusque vers le point où, le matin, Hooker avait commencé la première attaque.
A la faveur de ce vigoureux retour offensif, l'ennemi se ralliait, et son centre raffermi pesait à son tour sur les deux divisions de French et de Richardson. Elles tenaient bon. Cependant il est fort possible quelles eussent été forcées de reculer à leur tour, si Franklin ne leur était venu en aide. Son arrivée nous maintint en possession de l'avantage que nous avions chèrement acheté au prix de sept heures de combats meurtriers. Ce fut alors que Sumner, lassé d'attendre en vain une diversion sérieuse du côté de Burnside, prit sur lui d'arrêter Franklin au moment où celui-ci s'apprêtait à poursuivre le succès. L'ennemi épuisé n'en demandait pas davantage. Le feu cessa de part et d'autre, et l'après-midi s'écoula sans nouveaux engagements de ce côté.
Alors seulement, la lutte, épuisée à l'aile droite, prit un caractère décidé à l'aile gauche. Le pont fut franchi, le coteau çnlevé, et la force qui le défendait, rejetée sur Sharpsburg. Mais il était écrit qu'en ce jour nous ne pourrions avancer de deux pas sans reculer au moins d'un. Au moment où la capture imminente du village allait déterminer la défaite définitive des confédérés, A. P. Hill survint, ramenant la dernière des trois divisions envoyées à Harper's Ferry. Ce renfort sufiit pour changer la face des choses, et refouler le 9® corps jusqu'à la crête du coteau qui commandait le cours de la rivière. Là s'arrêtèrent les péripéties de cette sanglante journée.
Etait-ce une victoire? — Pas encore. L'avantage nous restait, il est vrai, puisque nous avions franchi l'Antietam, et enlevé à l'ennemi ses positions avancées. Mais loin de nous avoir abandonné le champ de bataille, il nous y tenait tête encore sur tous les points. Forcé de combattre non plus pour soulever le Maryland, non plus pour
gagner Baltimore ou Washington, mais bien pour assurer son propre salut, il avait puisé dans ses dangers mêmes un redoublement d'énergie, et setait battu avec une ténacité qui nous avait causé de grandes pertes. Malgré tout, sa position n en était pas moins à peu près désespérée. La journée lui avait coûté dix mille hommes. Toutes ses troupes avaient donné. La plupart avaient été cruellement décimées. Elles étaient fatiguées par leurs eflTorts et découragées par leur insuccès. De notre côté, nous avions perdu environ treize mille hommes; mais, quoique plus forte, notre perte nous était moins sensible, par suite de notre supériorité numérique. Nous avions, en outre, une réserve de quatre divisions (le corps de Porter et la division Couch) qui n'avaient pas tiré un coup de fusil. Enfin notre position était de beaucoup plus favorable que la veille, aucun obstacle naturel ne s'élevant entre nous et l'ennemi qu'il s'agissait d'achever.
Chacun s'endormit donc ce soir-là, convaincu que le soleil du lendemain verrait la destruction de l'armée de Lee par une attaque en masse, et que ce qu'il en restait serait jeté dans le Potomac, pris ou dispersé. Les généraux prirent leurs mesures en conséquence. Burnside demanda cinq mille hommes de renfort pour culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Franklin, qui n'avait vu qu'avec impatience sa besogne suspendue au milieu du jour, l'achèverait d'autant mieux le lendemain, qu'alors sa troisième division (Couch) l'aurait rejoint. Sumner était fort en état de prendre sa revanche de la mésaventure d'une de ses divisions. Enfin, il est à croire que Porter avait hâte de se dédommager de la complète inaction où il avait été tenu jusque-là.
Mac Clellan n'avait qu'un mot à dire... Ce mot, il ne le dit pas. C'était toujours le Mac Clellan de la péninsule, pusillanime et irrésolu, ne sachant rien oser pour achever un succès ou pour parer à un revers ; incapable, en tout état de cause, de manier une armée en face de l'ennemi.
Le 17 septembre, il tenait pour ainsi dire Lee entre ses
mains. Le plan qu'il avait conçu était incontestablement bon; l'exécution en avait été des plus maladroites. Au lieu d'opérer contre la gauche des confédérés avec trois corps d'armée réunis, il avait envoyé chaque corps isolément et à de trop longs intervalles pour que l'un pût profiter des avantagés de l'autre. Ainsi le P"* et le 12® avaientils vu successivement leur premier succès se changer en déroute. Peu s'en était fallu que le 2® n'eût le même sort. — Au lieu d'attaquer simultanément la droite de l'ennemi, ce qui eût empêché tout envoi de renforts à Jackson contre Sumher, le général en chef s'était contenté d'expédier à Burnside des ordres tardifs, que celui-ci n'avait pu exécuter que plus tardivement encore. La bataille d'Antietam n'avait été livrée qu'à bâtons rompus, sans ensemble et sans coordonnance dans ses difîerentes parties. Le succès relatif qu'on y avait gagné était exclusivement dû au courage obstiné des soldats et des commandants subalternes. Rien de plus.
J'ai vainement cherché dans tous les documents, dans tous les récits que j'ai consultés, une indication de la présence du général en chef sur aucun point d'où il pût surveiller l'exécution de ses ordres ou se rendre compte par ses yeux de la tournure des choses, pendant la bataille. Mais dans l'après-midi, après que le combat eut cessé sur notre droite, il s'y rendit pour approuver l'ordre dont le général Sumner avait pris la responsabilité, et empêcher le général Franklin de renouveler l'attaque avec la division Smith, qui n'avait été que partiellement engagée, et la division Slocum, qui n'avait pas été engagée du tout.
Ainsi, la journée du 18 s'écoula tout entière, sans que Mac Clellan pût se résoudre à profiter de cette dernière occasion que lui offrait la fortune. 11 avait demandé quinze mille hommes à Washington, et il les attendait! Des renforts toujours ; des renforts quand même ! .. .
On a dit qu'il sç proposait de renouveler l'attaque le 19. Mais pourquoi le 19 et non pas le 18? Etait-ce pour lais-
A L'ARMÉE DU POTOMAG. 319
ser à Lee le temps de s échapper? En tout cas, celui-ci ne fut pas lent à en profiter. Le 19 au matin, sans être inquiété, il avait mis le Potomac entre ses restes d'armée et son obligeant adversaire qui, bien entendu, ne songea pas à le poursuivre en Virginie.
Ainsi finit la première invasion du Maryland par les confédérés.