‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 18 sur 34 · INTERMÈDE · texte numérisé non relu

INTERMÈDE

Le général Berry. — Le recrutement volontaire. — Antipathie du peuple pour la conscription. — Nouveaux régiments. — Levée de trois cent mille hommes pour neuf mois. — Le SS» réorganisé en sept compagnies, — Pointe du général Stuart dans le Maryland. — Le 3« corps à Edward'i Ferry. — Stoneman. — Le colonel Duffié. — Liaction de Mac Clellan. — Correspondance avec le Président. — L'armée rentre en Virginie. — Les différentes classes de fermiers. — Marche en avant. — Le général Mac Clellan relevé de son commandement.

Tandis que la retraite de Tennemi en Virginie, tout en nous enlevant les fruits les plus importants de la bataille, nous laissait du moins l'honneur incontesté de la victoire, je m'étais présenté au général Berry, avec l'ordre qui assignait le 55® à son commandement. C'était un homme simple et bon, de haute taille et de large encolure. Il était vêtu d'une blouse en flanelle bleue d'apparence assez peu militaire, comme toute sa personne du reste. Mais on aurait eu tort de le juger sur l'apparence, car pour ressembler plutôt à un honnête fermier qu'à un général de brigade, il n'en était pas moins un bon officier, aussi fidèle à son devoir que dévoué à ses soldats. Il appartenait à cette belle race forestière de l'État du Maine, qui, malgré toutes les apparences d'une grande vigueur physique, ne put cependant résister aux fatigues et aux privations de la guerre, aussi obstinément que d'autres moins bien partagés sous le rapport de la taille et de la force musculaire. L'expérience a prouvé, en effet, que dans des conditions

de bonne santé, les hommes plutôt maigres que gras, plutôt de petite taille que de haute stature, faisaient les soldats les mieux endurcis. Dans le cas des bûcherons du Maine, le fait semble d'autant plus surprenant, qu'ils étaient habitués depuis l'enfance aux travaux en plein air, et aux campements dans les forêts qu'exploitait leur industrie. Je signale le fait, et laisse à d'autres le soin de l'expliquer.

La campagne de la péninsule et celle du Nord de la Virginie avaient déjà altéré sensiblement la santé du général Berry. Mais en lui, l'énergie morale luttait contre les défaillances physiques, et ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'il consentit à prendre un congé pour rétablir ses forces épuisées.

Sa brigade était composée de six régiments : trois de New- York : le P% le 37^ et le 55^ et trois du Michigan : le 2®, le 3** et le 5®. Tous avaient perdu plus de la moitié de leur eflFectif, et ne comptaient en moyenne que quatre cents hommes environ dans leurs rangs. L'ancienne division Hooker était dans les mêmes conditions. C'est pourquoi le 3® corps avait été laissé près de Washington pour s'y reposer et s'y recruter à nouveau.

S'y reposer, — bien. Mais s'y recruter, c'était une autre affaire. Le temps était passé où les volontaires affluaient gratuitement dans les rangs. Les dures épreuves auxquelles l'armée était soumise, ses combats, ses revers, et la perspective d'une guerre longue et acharnée, avaient considérablement refroidi l'enthousiasme militaire. Il avait donc fallu avoir recours aux primes d'engagement. Faibles d'abord, ces primes s'élevèrent graduellement à mesure que les circonstances devenaient de moins en moins encourageantes, et elles finirent par atteindre un chiffre fort élevé. Le gouvernement fédéral en donnait une. Pour arriver à remplir son contingent, chaque État en donnait une^ autre. Par la même raison, les districts durent en fournir une troisième. C'est ainsi que le prix d'un soldat s'éleva plus tard jusqu'à huit cents dollars en papier, ce

qui représenta, suivant les fluctuations monétaires, de quinze cents à deux mille francs en or.

Ainsi, le peuple s'imposait volontairement les plus lourds sacrifices pécuniaires, pour éviter la conscription contre laquelle il témoigne toujours la plus profonde antipathie.

Rien au monde de plus illogique que ce sentiment. Car, dans une république démocratique, par cela même que le gouvernement n est que le mandataire du peuple, sorti de ses entrailles et ne faisant qu'un avec lui, c'est au peuple qu'incombe directement le devoir de le défendre, ce qui revient pour lui à se défendre soi-même. Il n'y a point là matière à distinctions. Une même cause, un même intérêt sont enjeu. Qui dit : gouvernement, dit : peuple. La corrélation des droits et des devoirs est absolue, et tout citoyen jouissant des premiers dans toute leur plénitude, est tenu d'accomplir les seconds dans toute leur étendue. Ainsi, aux États-Unis, la conscription n'était point le tribut du sang imposé au peuple; c'était simplement le corollaire des institutions qu'il s'était librement données, et qu'il voulait maintenir à tout prix.

Toutefois, son sentiment à cet égard, pour être illogique, n'était pas inexplicable. Il prenait sa source dans la méfiance des institutions militaires dont le trop grand développement fut toujours fatal à la liberté. Si la conscription s'établissait dans les mœurs, n'était-il pas à craindre qu'après la guerre, elle ne donnât naissance à un pouvoir militaire inutile pour la protection extérieure du pays, et dangereux peut-être pour sa sécurité intérieure? Beaucoup d'appréhensions individuelles venaient en aide à ces considérations générales, pour reculer à prix d'argent, le tirage au sort de ceux que la République appelait à sa défense. Seulement, ce n'était plus que par euphé- ,misme qu'on les appelait volontaires. La plupart n'étaient en réalité que des mercenaires. Nos vétérans de la péninsule, qui n'avaient jamais rien demandé ni rien reçu en prenant le fusil, les appelaient Boutity-merij — hommes à primes.

Si, encore, on nous les eût envoyés par escouades, ou même par compagnies, pour remplir nos cadres à demivides, nous eussions promptement tiré d eux le meilleur parti possible. Mêlés à des soldats éprouvés, placés sous les ordres d'officiers expérimentés, ils se seraient formés en peu de temps à la discipline et aux manœuvres ; ils auraient appris vite le métier et auraient marché au feu avec la confiance qu'inspire aux nouveaux venus, l'exemple et l'appui des anciens.

Généraux et colonels, demandaient avec une égale insistance qu'on remplît avant tout les vides de leurs régiments. Mais d'autres considérations entraînèrent les gouverneurs d'État dans une voie différente. Pour eux, la grande affaire était de fournir le nombre d'hommes voulu, et le moyen le plus efficace pour y arriver, c'était la formation de nouveaux régiments. Voici pourquoi :

Tous les officiers de volontaires au dessous du grade de brigadier général, étaient, comme je l'ai expliqué ailleurs, à la nomination des gouverneurs d'État. Or, la commission de capitaine étant d'avance assurée à qui lèverait une compagnie, beaucoup de jeunes gens s'y employaient de tous leurs efforts. Chacun d'eux s'en adjoignait deux autres auxquels devaient revenir les grades de premier et de second lieutenant, — et tous trois usaient de concert de leur influence, de leur bourse et de la bourse de leurs amis. Des contributions individuelles, s'élevant à un chiffre élevé, venaient ainsi s'ajouter aux primes .offertes.

Le choix de l'état-major était généralement influencé par les mêmes raisons, et il n'était guère de colonels, de lieutenant-colonels, de majors ou de quartiers-maîtres qui ne dussent leurs promotions à la part plus ou moins importante qu'ils avaient prise au recrutement du nouveau régiment ; — à moins toutefois que leur influence politique ne fût considérée comme un équivalent; — ou que par leurs tenants et aboutissants, ils ne fussent en position de commander un acte de faveur qui ne dût pas rester improductif pour le pouvoir dispensateur.

En outre, on pensait généralement que ces régiments, en raison dé leur manque d'instruction et de leur inexpérience, seraient gardés autour de Washington et réservés au service des places et dépôts; — et cette idée, il faut bien lavouer, militait en faveur des organisations nouvelles, et leur valait une préférence marquée dans les enrôlements.

Enfin, on avait adroitement stimulé Tamour-propre de chaque Etat dans le nombre des régiments par lui fournis au gouvernement fédéral. La rivalité s'en était mêlée à ce point que, pour atteindre un chiffre plus apparent que réel, on avait imposé un noi^veau numéro aux régiments qui, engagés primitivement pour trois mois, s'étaient ensuite réengagés pour trois ans ou la guerre ! C'est ainsi que le 13® de Pennsylvanie, par exemple, s'était vu transformé en 102®. En réalité, ce n'était qu'un seul et même régiment. Mais il comptait double sur l'état des forces fournies par la Pennsylvanie, et le patriotisme des Pennsylvaniens y gagnait un lustre supplémentaire.

A cette combinaison d'ambitions individuelles, de vanités collectives, et d'expédients politiques, nous autres de l'armée nous ne pouvions opposer que le bien public, ce qui n'était pas d'un poids suflSsant. Si, en effet, on nous eût envoyé directement les recrues, on eût perdu par cela même la coopération de ceux qui voulaient obtenir d'emblée l'épaulçtte ; le nombre des régiments ostensiblement fournis par chaque État eût été diminué ; et les enrôlements eussent langui d'autant plus qu'il y eût eu moins de chance de rester à l'abri des coups de fusil.

A tout cela, il y avait un remède : la conscription. Mais le gouvernement ne voulait lui-même y avoir recours que dans le cas de nécessité absolue. Il redoutait évidemment l'impopularité de cette mesure, ce qui l'entraîna dans la mauvaise voie des expédients.

Un acte du Congrès en date du 17 juillet avait autorisé . le président à accepter pour neuf mois les services de cent mille volontaires à ajouter aux cinq cent mille qui de-

vaient être déjà sous les armes. Les volontaires ne se présentant pas assez vite, vu l'urgence des circonstances, on appela trois cent mille hommes de la milice, également pour un service de neuf mois. Un ordre du département de la guerre annonça, le 4 août, la répartition du contingent entre les différents États. Ceux d'entre eux qui ne l'auraient pas complété le 15 du même mois, devraient remplir les vides par un tirage au sort spécial.

Or, dans Timpossibilité de désigner au choix ceux des régiments de milice qui devaient partir, il fallait ou trouver dans leurs rangs un nombre suffisant de volontaires, ce qui était plus qu'improbable, — ou revenir au sort pour fournir le contingent, ce qui eut lieu forcément. C'était au fond la conscription , mais une conscription atténuée, déguisée, ne comportant qu'un service de neuf mois, et par cela même nécessitant l'organisation de nouveaux régiments.

Les Etats rivalisèrent aussitôt d'efforts et de largesses pour enrôler des volontaires, et quand on eut procédé au tirage, les remplacements absorbèrent les hommes disponibles qui s'étaient réservés pour cette spéculation.

Ainsi, l'on convoquait sous les drapeaux trois cent mille hommes qui n'étaient bons à rien qu'au service de garnison, et qu'il faudrait renvoyer dans leurs foyers, quand ils seraient en état d'être utilisés sur le champ de bataille, à l'heure même où l'on en aurait peut-être le plus besoin. Car, de finir la guerre en neuf mois, il n'en pouvait plus être question.

Dès lors, plus de recrutement possible pour nos vieux

'régiments dont les cadres restèrent à moitié vides. En

définitive, il fallut, comme on le verra bientôt, supprimer

les uns pour remplir les autres, et les fusionner ensemble,

afin de rétablir le chiffre des effectifs.

La fin de septembre et le commencement d'octobre se passèrent donc pour nous à attendre des recrues qui né vinrent pas. Heureusement, en dehors de la conscription des milices, il existait des régiments de volontaires déjà

organisés depuis peu, et qu'on nous envoya. Notre brigade fut ainsi renforcée du 17® du Maine. Le bon esprit et le zèle de ce régiment suppléèrent bientôt à son inexpérience. Les exercices journaliers, de rigueur au camp, et le service de campagne qui se faisait comme si l'ennemi eût été en face de nous, furent pour lui la meilleure préparation aux rudes épreuves dont il se tira ensuite' avec honneur.

Quelques changements eurent lieu dans la disposition des troupes. Notre brigade dut se porter à Upton-Hill pour y relever une division du corps du général Siegel, envoyée à Centreville. Là, mon régiment fut réorganisé en sept compagnies, pour faire place à trois nouvelles qui m'étaient promises de New- York, mais qui ne vinrent jamais. Cette consolidation, pour me servir de l'expression américaine, donna lieu à un certain nombre de promotions. Les vides, en effet, n'étaient pas moindres parmi les officiers que parmi les sous-officiers et soldats. Mon lieutenant-colonel avait donné sa démission à Harrison- Landing, par suite de son peu de connaissance de la langue anglaise, et de son manque absolu d'éducation, incompatibles avec un grade aussi élevé. Je ne crus pas devoir demander son remplacement. C'eût été pour le gouvernement une dépense inutile, dans un régiment réduit à un aussi maigre effectif. Deux capitaines avaient dû quitter le service par suite d'épuisement physique. Un troisième, après avoir déserté, s'était procuré une décharge, j'ignore par quels moyens. Parmi les lieutenants, un avait été condamné à mort pour lâcheté devant l'ennemi ; trois avaient été renvoyés de l'armée par arrêt de cour martiale. D'autres encore avaient été réformés pour blessures ou maladies. En somme, sur trente-trois offiofficiers que j'avais emmenés dans la péninsule, il m'en restait quatorze à mon retour devant Washington.

Les fonctions de président de cour martiale, dont j'avais été déjà investi l'hiver précédent à Tenallytown, m'occupèrent presque exclusivement à Upton-Hill.

Ce fut le 11 octobre que la division quitta ses campements pour aller rejoindre Tarmée, conformément aux ordres reçus la veille dans la soirée. Le général Stuart, des confédérés, venait de rentrer dans le Maryland, à la tète de quinze cents hommes de cavalerie et renouvelait son exploit de la péninsule, en faisant encore une fois le diable autour de nos campements. Il avait pénétré jusqua Chambersbury en Pennsylvanie, et poursuivi par le général Gleasonton, qui n'avait pourtant pas plus de huit cents hommes, il se rapprochait du Potomac pour rentrer en Virginie. Comme notre itinéraire longeait le fleuve dans la région vers laquelle Stuart se dirigeait avec son butin, nous avions tout espoir de lui barrer le passage; mais cette bonne fortune ne nous était pas réservée. Elle échut à la 2® brigade qui, malheureusement, ne put pas en profiter. Cette brigade avait pris Tàvance depuis quelque temps sur les deux autres. Elle avait accompagné le général Stoneman à Poolesville, où elle se trouvait, lorsque le général ennemi se présenta dans le voisinage. Le colonel qui la commandait par intérim en l'absence du brigadier général H. Ward, tout récemment promu, s'était porté avec deux ou trois régiments d'infanterie et un escadron de cavalerie sur la route de l'aqueduc, près de la rivière Monocacy. Ce fut là qu'il se trouva en présence des cavaliers confédérés qui occupaient un bois parallèle à la route et séparé d'elle par quelques champs découverts. Survient en ce moment le général Ward. Le colonel Stoepel se hâte de lui remettre le commandement. Le général, qui ne savait trop où était le reste de sa brigade, et n'avait sans doute pas connaissance des mesures prises, se retranche derrière les termes de sa permission dont il avait devancé l'expiration de vingt-quatre heures. Il refuse d'accepter ex-abrupto une responsabilité à laquelle il n'était pas préparé. Insistance égale des deux côtés :

— C'est à vous que revient le commandement de droit.

— Excusez-moi; c'est à vous qu'il appartient de fait. — Vous présent, je n'ai plus de droit de le conserver. — Je

suis absent; voyez ma permission. Bref, le temps passait, et Ton ne décidait rien.

Le résultat fut, — il ma été certifié par nombre de témoins oculaires, — que l'ennemi voyant cette indécision, donna Tavoine à ses chevaux à la barbe de nos soldats furieux, et s'en alla ensuite traverser tranquillement le Potomacà une courte distance. 11 venait d'atteindre la rive virginienne, lorsque Pleasanton accourut, mais trop tard, ayant fait à la poursuite des raiders soixante dix-huit milles en vingt-quatre heures.

Ce malencontreux incident laissa dans la 2® brigade un long et cuisant souvenir. Le général Ward fut à quelque temps de là appelé à Washington. Il faut croire qu'il y donna des explications satisfaisantes, puisqu'il en revint maintenu dans son commandement, tandis que le colonel Stoepel quitta l'armée, sa démission ayant été acceptée.

Pendant ce temps, notre brigade, après avoir pris position sur le Seneca-Creek, dans la matinée du 12, s'était portée le même jour, par une marche rapide, à Edward's Ferry. Nous arrivâmes de nuit et par une pluie battante. Le lendemain, la tempête s'étant un peu calmée, et Stuart étant parvenu à s'échapper, nous allâmes camper à un demi-mille de là, sur un terrain moins fangeux et plus favorablement disposé.

C était un beau pays ; — de grands bois entremêlés de larges prairies et de champs cultivés, au centre desquels s'élevaient des fermes de bonne apparence. L'esprit des habitants était généralement en faveur du Sud, et dans les familles, plus d'un jeune homme absent avait rejoint l'armée confédérée. Néanmoins, nous y étions poliment reçus, parce que nous n'y prenions rien qui ne fût payé comptant, et que les réquisitions en bois et en fourrages étaient réglées par le département des quartiers-maîtres.

Les vieilles gens se renfermaient dans une réserve prudente à l'endroit de la politique. Seules, les jeunes filles donnaient carrière à leurs langues, excitées par nos officiers qui se montraient d'autant plus égayés de cette

franchise, que lexpression en était plus animée et que les grands parents s'en montraient plus inquiets. Ce netait pas nous, défenseurs de toutes les libertés, qui pouvions trouver à redire à la liberté de la parole, même dans la bouche de nos ennemis. Nous la voulions pour les autres aussi bien que pour nous-mêmes.

Le général Stoneman avait son quartier général à Poolesville où je le vis pour la première fois. Ses manières polies, mais réservées, étaient celles d'un gentleman. Rien en lui ne trahissait 1 énergie active et un peu crâne qu'on eût pu s'attendre à trouver dans un général de cavalerie. Le mauvais état de sa santé, qui Tavaitfait assigner depuis peu à un commandement d'infanterie, suffisait, du reste, à expliquer son apparence tant soit peu somnolente.

Près de son quartier général était campé un régiment de cavalerie de la Nouvelle-Angleterre, ainsi désigné parce qu'il était autorisé à se recruter dans les différents États qui composent cette partie de l'Union, bien que la plus grande partie de son effectif provînt du Rhode Island. Ce régiment était commandé par un officier français, le colonel Duffié, qui l'avait trouvé dans l'état le plus pitoyable. Quelques mois lui avaient suffi pour transformer sa troupe, et la mettre sur un tel pied, que le V de cavalerie de la Nouvelle-Angleterre était déjà regardé à bon droit comme un des régiments les mieux tenus, et un de ceux sur lesquels on pouvait le plus compter.

Lorsque je visitai le colonel Duffié, je le trouvai sous sa tente, entouré de ses officiers à qui il faisait lui-même un cours de tactique. Nous parcourûmes ensemble son camp où tout respirait l'ordre, la propreté, et une entente parfaite des moindres détails du service. Les chevaux étaient en belle condition, les hommes en excellente tenue, les équipements irréprochables.

C'est ainsi que se formait de plus en plus notre cavalerie. Les officiers ignorants ou incapables avaient déjà fait place à d'autres plus instruits et mieux entendus. Les

cavaliers, novices au début de la guerre, apprenaient mieux le métier, et s'aguerrissaient davantage sous le frein d'une discipline plus sévère. Le temps approchait où la supériorité de l'ennemi en fait de cavalerie allait être paralysée comme qualité et comme nombre, en attendant qu'elle se changeât en infériorité.

Rien ne signala notre séjour près d'Edward's Ferry, que l'émotion fort vive causée par un ordre du ministre de la guerre autorisant le transfert dans les régiments de réguliers, des volontaires qui en feraient la demande, — et cela, avec ou sans l'approbation de leurs officiers.

Cette mesure déplorable avait été inspirée par le seul désir de remplir les cadres de l'armée régulière. Mais évidemment, on n'en avait point calculé les conséquences. On n'avait point songé qu'il y allait, non seulement du démembrement des régiments de volontaires déjà si terriblement réduits, mais encore de la subversion de toute discipline dans leurs rangs. Le soldat pouvait désormais narguer son supérieur. 11 était libre de passer dans les réguliers. Qu'on lui infligeât une punition si méritée qu'elle fût : — C'est bon, disait-il, je vais passer dans les réguliers. Trouvait-il que les galons de caporal se faisaient trop attendre? — Je vais les chercher dans les réguliers. Le désir de changement seul suffisait même à lui faire écrire sa demande pour entrer dans les réguliers.

Ainsi, comme si ce n'était point assez de ne pas remplacer les hommes que nous avions perdus, on allait encore nous enlever une partie de ceux qui restaient et démoraliser le reste. Et pourquoi? pour recruter un corps de troupes qui n'était ni meilleur ni pire que d'autres, et qui ne formait qu'un appoint insignifiant dans la composition de nos armées. Je n'ai jamais ouï dire qu'il y eût des réguliers dans l'Ouest; dans l'armée du Potomac on en comptait une division. Était-ce donc la peine de tant s'y attacher?

De tous côtés s'élevèrent les plus vives réclamations.

Alors on réduisit le nombre des transferts autorisés à dix hommes par compagnie. On oubliait encore qu'une foule de compagnies ne comptaient guère plus qu une trentaine d'hommes dans leurs rangs et même moins. Alors on établit un prorata d'après leffectif par régiment, comparé au nombre de demandes présentées sur une liste préparatoire. Bref, la mesure ne fut point exécutée. Elle finit par être révoquée définitivement, et ne coûta au service volontaire que quelques hommes dont on avait absolument besoin pour le maniement de l'artillerie.

Cependant le temps passait. Les beaux jours d'octobre,

— les plus beaux de la plus belle saison aux États-Unis,

— s'écoulaient sans que rien indiquât de la part du général Mac Clellan l'intention d'en profiter. Plus d'un mois s'était écoulé depuis la bataille d'Antietam, sans que l'armée sortît de son immobilité. Elle s'impatientait de cette inaction prolongée. Le pays s'en étonnait. Partout on se demandait ce que faisait Mac Clellan.

Ce qu'il faisait? — Rien. Ce qu'il voulait ? Nous garder dans le Maryland ; peut-être nous y faire hiverner ; qui sait? Toujours est-il que dès le 23 septembre, il avait recommencé son éternel refrain en demandant des renforts, et quatre jours plus tard, encore des renforts! En les attendant , il annonçait sa résolution de rester là où il était, pour attaquer l'ennemi, sïl repassait encore le Potomac, On pourrait croire à une plaisanterie, mais rien n'est plus vrai ni plus sérieux.

Le P"" octobre, le président visita l'armée. Sans doute il en revint convaincu de la nécesité de faire acte d'autorité pour triompher de l'inertie persistante du général, car le 6, il lui envoya l'ordre formel « de traverser le Potomac et de livrer bataille à l'ennemi ou de le chasser vers le sud. » Sans lui prescrire une ligne d'opération, il constatait seulement que Mac Clellan pourrait recevoir trente mille hommes de renfort, en avançant de façon à se placer entre l'ennemi et Washington, tandis que douze

mille seulement pourraient le rejoindre, s'il s engageait dans la vallée de Shenandoah, beaucoup plus éloignée de la capitale.

La réponse fut que l'armée ne pouvait se mettre en mouvement, dans la condition où elle se trouvait. Il lui fallait tant de tentes, tant de souliers, tant d'uniformes, tant d'approvisionnements, tant de munitions, etc., etc. Et vingt autres prétextes.

Le président répondait aux objections du général avec un rare bon sens. Il lui écrivait le 13 octobre :

" ... J'entends que vous avez télégraphié au général Halleck que vous ne pourrez pas faire subsister votre armée à Winchester (Virginie), à moins que le chemin de fer de Harper's Ferry à ce point ne soit mis en état de service. Mais l'ennemi fait maintenant subsister son armée à Winchester, à une distance de sa transportation par voie ferrée, presque double de celle que vous auriez à franchir sans le railroad en question. En ce moment, il s'approvisionne par wagons à Culpepper Court-House, qui est environ deux fois aussi éloigné que vous le seriez de Harper's Ferry. Et certes, il n'est pas à moitié aussi bien pourvu de wagons que vous l'êtes. Sans doute, il me plairait beaucoup que vous eussiez l'avantage du chemin de fer de Harper's Ferry à Winchester; mais vous le fournir prendrait tout le reste de l'automne, et laisserait de côte la question de temps qui ne peut ni doit être laissée de côté.

" Maintenant, une des principales maximes de la guerre est, comme vous savez, d'opérer contre les communications de l'ennemi, autant que possible, sans exposer les siennes. Or, vous semblez agir comme si cela s'appliquait C07it7'e vous, sans pouvoir s'appliquer en votre faveur. Changez de position avec l'ennemi ; croyez-vous qu'il ne romprait pas vos communications avec Richmond dans les vingt-quatre heures ?

« Vous redoutez qu'il aille en Pennsylvanie. Mais s'il y va avec toutes ses forces , il vous abandonne absolument

ses communications, et vous n'avez rien à faire qu'à le suivre et le détruire. S'il emmène moins que tout son monde, tombez sur tout ce qu'il aura laissé derrière, et vous ne l'en battrez que plus aisément. »

Rien n'y faisait. Un prétexte écarté, Mac Clellan en trouvait un autre. Et les jours s'écoulaient, et l'armée ne bougeait pas.

Parfois l'impatience du président se traduisait en mordante ironie. Voici une de ses dépêches en date du 25 octobre :

« Je viens de lire votre dépêche à propos de langues écorchées et de chevaux fatigués. Voulez-vous me pardonner, si je vous demande ce que les chevaux de votre armée ont fait depuis la bataille d'Antietam, qui puisse fatiguer quoi que ce soit? »

Et Mac Clellan de se plaindre que les services de sa cavalerie fussent méconnus. Ensuite, il demande à savoir ce qu'on fera pour protéger le Maryland quand il sera en Virginie, Il conseille ceci, il objecte cela, et une fois lancé, il arrive (sur le papier) jusqu'à l'armée de Bragg. Sur quoi, le général Halleck lui fait observer fort sensément que l'armée de Bragg est à quatre cents milles de lui, Mac Clellan , tandis que l'armée de Lee n'en est qu'à vingt milles. En dernier ressort, Mac Clellan découvre qu'il est nécessaire de remplir les anciens régiments avant de les mettre en campagne.

S'il ne se fût agi d'intérêts si graves, rien n'eût manqué à la comédie. Mais le pays n'était pas d'humeur à rire de bouifonneries, dont d'ailleurs il n'avait pas le secret. Il ne voyait que l'inaction inconcevable de l'armée du Potomac, et s'en indignait. Les amis de Mac Clellan s'efforçaient d'en rejeter la responsabilité sur le président, sur le général Halleck, sur le secrétaire de la guerre. Les partisans du gouvernement y devinaient l'œuvre de Mac- Clellan, oeuvre conforme, du reste, à ses antécédents. Il était grand temps de mettre fin à cette fausse situation; la patience de tout le monde était à bout.

Le 27 octobre, le président écrivit catégoriquement au général récalcitrant : — « Je vous demande de répondre distinctement à cette question : — Avez-vous Imtention de ne point entrer en action (not to go into action) jusqu'à ce que les hommes tirés maintenant au sort dans les États, soient incorporés dans les anciens régiments? » Cette fois le général répondit négativement^ annonçant enfin qu'il allait se mettre en mouvement.

Ce fut le lendemain, 28, que nous levâmes le camp. Le général Berry étant absent par suite de maladie, le commandement de la brigade me fut dévolu. L'effectif des septs régiments qui la composaient s'élevait à trois mille quatre cents hommes environ. Le même jour, nous traversâmes le Potomac au gué de White, entre Conrad Ferry et le Monocacy. Les troupes étaient pleines d'ardeur et de gaîté. L'eau était froide, et l'air n'était pas chaud; mais les incidents comiques du passage entretenaient partout la bonne humeur et provoquaient des explosions de rire retentissants. D'ailleurs, nous fîmes halte près de là et les feux du bivouac séchèrent promptement les souliers et les pantalons mouillés. Les bagages nous rejoignirent le lendemain.

Mon quartier général était dans une riche ferme dont le propriétaire, Alfred Belt, ancien whig, était devenu sécessioniste comme toute sa famille. Le bonhomme gromelait du matin au soir contre les soldats qui respectaient pourtant sa basse-cour, et payaient fort bien le lait, le pain et les galettes que sa fille leur^ vendait. Mais il avait sur le cœur la perte de ses fencés sèches qui, le soir, faisaient des feux magnifiques. Il ne pouvait s'empêcher de retourner sans cesse à la fenêtre pour les regarder flamber^ d'un œil morne. Puis il revenait s'asseoir dans son vieux fauteuil, au coin del'âtre, pour maudire la guerre, déplorer l'extinction du parti whig, et nous démontrer que Henry Clay' aurait sauvé l'Union s'il avait encore été de ce monde.

Il mavait demandé sous divers prétextes, la permission d'envoyer quelqu'un des siens au delà de la ligne de nos piquets, ce à quoi je m'étais formellement refusé, le sachant homme à faire passer au dehors des informations précises sur la force et la position de la division. Plusieurs femmes qui s'étaient présentées pour le veniï» voir, avaient été renvoyées d'où elles venaient. Aussi, le vieux sudiste n'4prouvait-il pour moi qu'une bienveillance fort mitigée.

Il avait dans les bois un poulain de valeur, sur le compte duquel il était fort inquiet, ne pouvant envoyer à sa recherche. La seconde nuit, une sentinelle avancée entendit dans les taillis un froissement de branches, et comme le pas de quelqu'un qui se fût approché avec précaution. — Halte! qui va là? cria notre homme. Point de réponse ; mais une ombre se montra à peu de distance. — Qui va là? cria pour la seconde fois la sentinelle, en couchant en joue. Et comme l'ombre s'avançait encore sans répondre, le coup partit. La ronde accourut et trouva le malheureux poulain expirant, victime de son ignorance des usages de la guerre. Jugez des sentiments du vieux Belt en apprenant cette nouvelle, par le rapport du matin. Volontiers m'eût-il persuadé que le gouvernement des Etats-Unis devait lui rembourser le prix de sa bête. Mais je finis par le convaincre qu'il devait se résigner à passer le poulain en balance de compte, pour les chevaux que son petit-fils alors dans les rangs confédérés, avait dû enlever dans le Maryland pendant son excursion à Antietam. Desorteque nous nous quittâmes... mauvais amis.

Le 31 octobre, nous prîmes la route de Leesburg. Nous supposions que l'armée tout entière devait avoir passé le Potomac. C'était une erreur. Avec sa lenteur accoutumée, Mac Clellan employa cinq jours à cette opération qui ne fut terminée que le 2 novembre. Aussi la marche de la division fut-elle des moins rapides. Il fallait attendre les autres corps qui, venant d'au delà dô Harpçr's ferry, avaient à faire une route plus longue que la nôtre.

La journée du 1®^ novembre se passa près de Leesburg, sur la route de Sneckersville où nous avionïi bivouaqué la veille. Les braves gens qui me reçurent dans leur petite ferme s'occupaient le moins possible de politique. Leur intérieur, quoique pauvre, était heureux et gai. Le mari avait échappé jusque-là à la conscription du Sud. Les enfants étaient réjouissants à voir, courant après leur mère qui allait, venait, riait et rougissait (pour moi, je suppose) de m'entendre lui parler anglais avec un accent français. J espère que la guerre leur aura été légère jusqu'au bout.

Le lendemain, nous marchâmes dans la direction du canon qui commençait à faire entendre dans le lointain sa voix menaçante. L'ennemi, disait-on, se réunissait en force considérable à six ou septmilles. Le P"" et le 9® corps étaient avec nous, l'un commandé par le général Reynolds, l'autre par le général Burnside sous les ordres duquel notre division était placée. A la nuit tombante, nous nous arrêtâmes, à Mount-Grilliat, dans une bonne position, au milieu d'un pays superbe, mais par un froid d'autant plus perçant que l'abaissement de la température avait été plus subit.

L'étape suivante nous conduisit à Millville, où j'allais pouvoir observer sur nature la plus basse catégorie des habitants de race blanche. Le hasard me servait bien sous ce rapport. En rentrant en Virginie, j'avais rencontré le type du riche fermier, intéressé, égoïste, politiqueur à l'occasion, plus virginien qu'américain, détestant la démocratie du Nord, parce que lui-même est un aspirante l'aristocratie, dans ces régions d'où le voisinage des États libres a chassé les planteurs.

Près de Leesburg, j'avais vu chez mes hôtes l'intérieur du petit fermier vivant beaucoup plus de son travail que du travail des autres, peu soucieux de politique parce qu'il est dénué d'ambition; philosophe sans le savoir, n'étendant ni son activité ni ses aspirations au delà du foyer domestique, et ne demandant à Dieu que de vivre et de faire vivre sa famille avec un peu d'aisance.

A Millville, mon abri pour la nuit fut la chaumière dé-

labrée dun de ces pauvres diables que le mépris public désigne, dans le Sud, sous le nom de White herring (hareng blanc) ou de White trash (friperie blanche.) Celui-ci s'appelait Hospital; il y a des noms prédestinés. Tout chez lui, respirait la misère et la malpropreté : les murs, les meubles, les vêtements. — Quels meubles! et quels vêtements! — Le moral de mes hôtes répondait pleinement à leur physique. Leur ignorance était au niveau de leur pauvreté. Ne possédant rien, ils ne savaient rien. Ils vivaient d'une vie animale chichement alimentée par des journées de travail dans les champs, sans paraître imaginer que pour eux il pût y avoir quelque autre existence.

Ces trois classes furent également emportées dans le tourbillon de la guerre. Dans la première se trouvaient les instigateurs et les meneurs qui trompaient les autres, sans prévoir où ils allaient eux-mêmes ; la seconde produisit les défenseurs du sol, dupes de théories politiques qu'ils ne comprenaient pas ; la troisième, « vil troupeau » fournit la chair à canon.

Le 5, nous traversâmes Middletown et White-Plains, pour aller bivouaquer près de Salem, et le 6, nous arrivâmes à quelques milles de Waterloo, — nom de funeste mémoire.

Cette marche fut pénible. Les chemins étaient horribles, car le temps avait bien changé depuis que nous étions rentrés en Virginie. Il faisait maintenant un froid perçant dont les hommes avaient peine à se défendre, mal protégés qu'ils étaient par des vêtements en mauvais état et insuffisants contre les rigueurs de l'hiver. Malgré la prolongation de notre séjour dans le Maryland, il s'en fallait que Tarmée eût reçu toutes les fournitures dont elle avait besoin. Le manque de souliers s'y faisait surtout sentir, et, pendant ces derniers jours, j'avais vu bien des soldats marcher péniblement dans la boue avec des restes de chaussures éculées, crevées, presque sans semelles, Quelques-uns étaient pieds nus ; mais ils allaient toujours, s'eflForçant de ne point rester en arrière.

La nuit fut véritablement glaciale. Heureusement, le combustible ne manquait pas. Les grands feux allumés de tous côtés continuèrent à flamber jusqu'au matin. Alors la neige commença à tomber, d abord en légers flocons, bientôt en épais tourbillons fouettés par des rafales continuelles. Les arbres gémissaient, la terre frissonnait, les hommes grelottaient. Au milieu de la tourmente, le général Stoneman m'envoya chercher. J'entrai comme un bonhomme de neige dans l'église de campagne où il était assez confortablement installé avec son état-major. Lorsque je me fus un peu réchauffé, il m'apprij. que les deux premières brigades de la division étaient campées sous bois dans une haute forêt de pins que la route traversait à peu de distance.

— Vous pouvez, ajouta-t-il, y aller choisir aussi un emplacement pour vos régiments. Ils y seront mieux, à couvert que dans la position où vous vous trouvez en ce moment.

Je remontai donc à cheval accompagné d'un oflicier de mon état-major, et nous trouvâmes sans trop de diflftculté un terrain réunissant les conditions désirables. Mais la tempête de neige ne se ralentissait pas, et le jour commençait à décliner, ce qui me décida à revoir le général Stoneman à mon retour, pour lui demander de remettre au lendemain le déplacement de ma brigade.

Il approuva immédiatement mes raisons d'un air qui me donna à penser que notre mouvement en avant pourrait bien être suspendu. Pourquoi? C'est ce que je ne pouvais imaginer ; mais il y avait comme quelque chose de nouveau dans l'air, et il me semblait saisir par moments je ne sais quoi d'indéfinissable dans l'expression du général et de son état major.

Cette énigme me fut expliquée, lorsque, le lendemain, au milieu de l'installation de notre nouveau camp, éclata la grande nouvelle : Mac Clellan était relevé de son commandement et remplacé par Burnside.

D'abord on hésita à y croire. Nous en avions entendu

tant de ces nouvelles acceptées un jour et démenties le lendemain ! Mais pour une fois, la rumeur avait dit vrai. La veille, un officier général avait apporté de Washington l'ordre suivant portant la date du 5 novembre :

^ De par le président des Etats-Unis, il est ordonné que le major général Mac Clellan soit relevé du commandement de larmée du Potomac, et que le major général Burnside prenne le commandement de cette armée. »

C'en était fait. La carrière militaire du général Mac- Clellan était terminée.

On a pu j uger si la mesure étaitimméritée. Mais il faut être juste; pour être trop tardive, elle manqua d'opportunité. En eflfet, il ne suffit pas toujours de faire une chose bonne en soi; il faut aussi savoir la faire à propos. Or, pour retirer au général Mac Clellan le commandement de l'armée, 1 a-propos s'était présenté deux fois : la première, au mois de juillet, après l'avortement désastreux de sa campagne contre Richmond, et l'envoi au président dune communication déplacée sur la conduite générale du gouvernement; la seconde, au mois d'octobre, en présence de ses mauvais vouloirs manifestes , lorsqu'il se refusait à mettre son armée en mouvement, désobéissant en cela à des ordres formellement signifiés. Maintenant qu'il était entré en pleine exécution de ses plans, quels qu'ils fussent, le moment était mal choisi pour le remplacer, — à moins que l'armée ne fût en danger d'être compromise, ce qui n'était pas le cas.

Ce fut ainsi qu'on en jugea généralement. Lès Copperheads (1) du Nord poussèrent, il est vrai , les hauts cris ; mais, en revanche, les rebelles du Sud déguisèrent mal leur contrariété d'un changement qui pouvait leur être fatal. Quant à l'armée, les avis et les sentiments s'y partagèrent. Mac Clellan y comptait un grand nombre de partisans qui ignoraient encore et sa part de responsabilité

(1) Tele de cuivre, nom d'un serpent venimeux d'Amérique. On désignait ainsi les membres du parti démocrate qui sympathisaient plus ou moins ott?ertement avec la rébellion.

dans la défaite de Pope, et son refus de poursuivre et d'achever Lee après la bataille d'Antietam. Aussi ne se firent-ils pas faute d'exprimer leur désappointement. C'est là, sans doute, ce qui donna lieu à l'idée trop répandue que Mac Clellan était l'idole de son armée et que son rappel avait porté un coup funeste à la confiance et à l'énergie de ses soldats.

Ce pouvait être vrai pour quelques généraux et un certain nombre d'officiers, dontl'ambition s'étayait plus sur la faveur du général en chef que sur leurs propres mérites. Mais c'était fort inexact pour l'ensemble de l'armée où la popularité de Mac Clellan, éclatante au début, obscurcie devant Richmond, éclipsée aprèsla retraitedes Sept-Jours, ne s'était relevée ensuite que par le contre-coup des malheurs de Pope, et n'avait rayonné de nouveau à Antietam que pour se couvrir de nuages pendant la longue inaction qui avait suivi la victoire.

L'armée du Potomac, animée du meilleur esprit, ne faisait pas dépendre son patriotisme du maintien d'un chef qui avait plus contribué à ses revers qu'à ses succès. La vérité est qu'à travers quelques murmures, intéressés pour la plupart, l'armée accepta le changement comme on prend femme : « pour le mieux ou pour le pire. »

Ainsi disparut de la scène, le général qui, jusqu'alors, y avait joué le premier rôle. Son malheur et le malheur du pays fut son élévation soudaine à un poste pour lequel il n'avait pas les reins assez forts. Fût-il resté dans une position en rapport avec ses talents militaires, par exemple le commandement des défenses de Washington , il est probable qu'il n'y eût figuré qu'avec honneur. Comme il était essentiellement officier du génie, il eût trouvé là le meilleur emploi de sa spécialité dominante. Mais le succès d'une opération secondaire bien conduite à Laurel-Hill, lui valut une si haute fortune qu'il en fut ébloui et comme écrasé. Tant est grande la distance entre le commandement d'un simple corps de troupes, et le commandement d'une grande armée.

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