CHAPITRE PREMIER
l'origine de là guerre
La question de Tesclavage. — Le Compromis du Missouri. — Première ten- UnXiwG de sécession de la Caroline du sud. — Abolition de l'esclayage dana les colonies anglaises. — Son efiPet aux États-Unis. — Premier candidat abolitioniste à la présidence. — Annexion da Texas. — Gaerre da Mexique.
— Redoublement d'agitation. — Le Wilmot-proviso, — M. Van Buren, candidat antiesclavagiste. — Désorganisation du parti whig. — Compromis de 1850. — La loi sur les esclaves fugitifs. — Bill du Nebraska- Kansas. — Guerre civile au Kansas. — Naissance du parti républicain.
— Élection de M. Buchauan à la présidence. — L'échauffourée de Harper'a Ferry. — Le conflit irrépressible.
La grande rébellion américaine de 1861 a eu pour cause le maintien et la perpétuation de l'esclavage. A quelque point de vue que l'on étudie le développement des faits et la marche des événements qui aboutirent à ce grand conflit, on trouve au fond la question de l'esclavage. Tout le reste n'est que subsidiaire.
Cette question grosse de tempêtes datait de l'établissement même de la République. Les hommes sages qui avaient rédigé la constitution étaient opposés en principe
à l'esclavage, et ne pouvaient logiquement sanctionner un droit de propriété de Thomme sur Thomme, lorsqu'ils proclamaient « l'égalité et le droit inaliénable à la liberté » de tous les membres de la famille humaine (1). Dans leur pensée, l'esclavage était condamné; mais contraints de respecter de grands intérêts, ils avaient laissé au temps et à la marche progressive de la civilisation, le soin d'ajuster ces intérêts transitoires aux principes permanents.
L'antagonisme se développa rapidement par l'extinction volontaire de l'esclavage dans les États de la Nouvelle-Angleterre, de New- York, de Pennsylvanie, les forces opposantes commençant dés lors à s'équilibrer. La lutte active se déclara lorsque la création de nouveaux Etats et l'expansion du travail libre tendirent à faire pencher la balance du côté de l'émancipation.
Toute l'histoire politique des États-Unis se rattache à cette lutte où les hommes d'État du pays épuisèrent en vain leurs forces pendant un demi-siècle. Leur erreur fut de croire à l'efficacité des compromis ; pauvre expédient pour réconcilier d'irréconciliables différences ; efforts puérils qui, en présence des résultats, évoquent invinciblement l'image de ces digues de sable que les enfants s'amusent parfois à élever sur la plage, pour arrêter la marée montante.
Le plus étrange de ces jeux d'enfants fut l'invention d'une ligne imaginaire tracée à travers le continent américain, pour limiter à jamais le domaine de la ïiberté et le domaine de l'esclavage, — pour faire à chacun sa part : ceci à la civilisation et cela à la barbarie.
Ce moyen terme fut, comme on le sait, le résultat de la première grande bataille livrée par l'esprit démocratique et émancipateur du Nord, aux principes oligarchiques et esclavagistes du Sud.
Pendant la session du Congrès de 1810-1819, le Missouri avait demandé son admission dans l'Union. Mais la
(1) AU men are created equaî with an unalienable right to Liberty,
A L'ARMÉE DU POTOMAG. li
Chambre des représentants mit à cette admission la condition que l'esclavage cesserait d exister dans le nouvel État. Le Sénat se refusa à sanctionner cette condition, et la question indécise dut être réservée à la solution du Congrès suivant. Ce délai fut mis à profit de part et d'autre pour enflammer les passions et envenimer la lutte. L'agitation fut profonde et violente, et produisit une scission éclatante entre le Nord qui soutenait ardemment la condition im|)osée par la Chambre des représentants, et le Sud qui la déclarait obstinément inconstitutionnelle.
Les choses en vinrent à ce point que le Congrès s'effraya des conséquences et recula devant la responsabilité d'une solution par les armes, à défaut d'une solution par les votes. La jeune République, qui ne comptait pas encore un demi-siècle d'existence, pourrait-elle résister à la terrible épreuve d'une guerre civile, et le démembrement de l'Union ne conduirait-il pas à des abîmes où les deux partis pouvaient s'engloutir dans une ruine commune?
Telle fut, au fond, la cause déterminante du « Compromis du Missouri » qui ne fut pas et ne pouvait pas être une solution. Les dangers se trouvèrent ajournés; l'esclavage avait obtenu un répit, — le répit du condamné.
Il est, en effet, diflB^cile de supposer que les hommes d'État de cette époque aient pu réellement compter sur la durée de leur digue de sable, et que le peuple américain ait cru de bonne' foi à l'efficacité d'une fiction géographique pour arrêter indéfiniment les progrès de la liberté. Mais les partis hostiles acceptèrent le Compromis comme une trêve dont chacun profiterait pour raviver ses forces et reprendre ensuite la lutte avec plus d'avantage. Quant à la masse du peuple, préoccupée de ses intérêts matériels, absorbée par le soin des affaires, elle devait naturellement favoriser tout répit à ces agitations passionnées qui la troublaient sans profit immédiat dans la carrière de ses entreprises commerciales, industrielles, agricoles.
Dans les gouvernements démocratiques , les minorités actives ont de tout temps entraîné à leur suite les majo-
tft QUATRB ANS PE CAMPAGNES
rites passives. Ainsi, dans la sphère militante de la question de l'esclavage, du moment que Tavant-garde déposait les armes, le gros de l'armée célébrait la paix du jour, sans s'inquiéter si la guerre n'éclaterait pas plus furieuse le lendemain. L'esclavage fut donc toléré dans le nouvel État, mais interdit à jamais au nord de la ligne 36'' 3(y de latitude nord, — et le calme succéda dans tout le pays à l'adoption du Compromis du Missouri.
Pendant dix ans, rien n'en troubla la continuation que l'agitation transitoire des deux élections qui élevèrent John Quincy Adams et Andrew Jackson à la présidence. La question de l'esclavage n'y fut point évoquée , et elle dormait encore lorsque, en 1830, la Caroline du sud commença à en préparer le réveil par une première agression contre l'Union fédérale.
Depuis l'établissement de la République, le développement prospère des États du nord, l'accroissement rapide de leur population, leurs progrès merveilleux dans les voies du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, laissaient de plus en plus en arrière les États du sud restés comparativement stationnaires. La cause en était simplement dans les mérites relatifs du travail libre et du travail esclave. Mais les planteurs du Sud ne le voulaient point voir, et le mécontentement chercha ses griefs dans le tarif de 1828.
Quand une loi heurte des préjugés ou froisse des intérêts, le prétexte le plus spécieux pour la combattre est de la représenter comme inconstitutionnelle. La Caroline du sud n'y manqua point en cette circonstance. Elle trouva dans M. Haynes,run des représentants au Sénat des États- Unis, un vigoureux et éloquent interprète, et pour la première fois, une voix s'éleva dans le Congrès pour proclamer la doctrine de la sécession, dont le génie politique et la puissance oratoire de Daniel Webster eurent bientôt fait justice.
On connaît l'histoire de ce dangereux conflit. Battue sur le terrain de la discussion, la Caroline du sud voulut
A L ARMÉE DU POTOHAG. 13
passer de la théorie à la pratique. Dans une convention réunie à Columbus, en novembre 1822, elle adopta et promulgua un décret qui déclarait nuls et non avenus tous les actes du Congrès imposant des droits sur les importations étrangères, rejetait la juridiction de la cour suprême sur la constitutionnalité de ces actes, et proclamait qu'en cas de tentative de coercition de la part des États-Unis, l'État se retirerait de l'Union et se constituerait en gouvernement indépendant.
Ce décret fut le suprême effort de l'esprit. de rébellion qui n'alla point au delà. Le président Jackson venait d'être réélu. Il répondit au décret de nullification, ainsi qu'on l'appelait, par une proclamation qui ne laissait point de doutes sur kt détermination d'en finir par la force, si les rebelles ne rentraient pas promptement dans le devoir. La Caroline du sud, isolée dans sa tentative de révolte, ouvrit enfin les yeux sur l'urgente nécessité de la soumission. Le Congrès avait adopté, sur la proposition d'Henry Clay, une modification au tarif de 1828, — et ce fut la planche de salut doaat l'État rebelle profita pour repasser son Rubicon.
Mais si la question irritante de l'esclavage demeurait ainsi ostensiblement étrangère à la tentative avortée de la Caroline du sud, en revanche, la cause de l'émancipation faisait précisément, à la même époque, de rapides progrès dans la Virginie. Après une agitation générale parmi le peuple de l'Etat, la question fut portée et discutée vivement à la législature. Les mesures proposées pour arriver graduellement à l'abolition de l'esclavage n'échouèrent que contre une très faible majorité. Fatal échec qui, en trente ans, devait précipiter l'Etat dans un abîme dont le déplacement de quelques votes eût alors suffi à le préserver.
En 1834, l'Angleterre abolit l'esclavage dans ses colonies des Antilles, et aussitôt le contre-coup s'en fait ressentir aux États-Unis, par un redoublement d'agitation dans le même sens. Une propagande plus active que
jamais s organise et travaille avec une énergie persistante, à semer partout l'idée de la liberté, à répandre en secret sur les plantations des appels abolitionistes sous toutes les formes, et à faciliter la fuite des esclaves par tous les moyens.
Le Sud s'émut, non sans raison, et porta la question au Congrès où M. Calhoun proposa une loi pénale contre les maîtres de poste qui, dans les États à esclaves transporteraient ou distribueraient dans les malles les imprimés, gravures, ou autres articles subversifs.. Et le Nord de fulminer contre la prétention exorbitante de soumettre les malles aux perquisitions des employés des postes rendus désormais responsables de leur contenu.
Bientôt, et simultanément, apparaissent, de presque tous les États libres, des pétitions au Congrès en faveur de l'abolition de l'esclavage dans le district de Colombie (1). En vain les représentants du Sud veulent-ils s'opposer à la lecture de ces pétitions dont le style est à leurs yeux une insulte publique à leurs constituants aussi bien qu'à euxmêmes. Le respect pour le droit de pétition l'emporte, et si la mesure recommandée ne passe pas, elle a du moins pris pied dans le domaine de la discussion et n'en sortira plus que lorsque son accomplissement sera le signal de l'abolition dé l'esclavage dans tous les États-Unis.
Dès cette époque, les hommes supérieurs purent prévoir les conséquences forcées de cette lutte dans un avenir auquel se préparaient les populations du Sud, mais sur lequel les populations du Nord s'aveuglèrent jusqu'au dernier moment.
« Que les abolitionistes, — disait Henry Clay dans le Sénat, — réussissent dans leur eJQfort actuel d'unir les habitants des États libres comme un seul homme, contre les habitants des États à esclaves ; l'Union d'uh côté engendrera l'Union de l'autre, et ce procédé de consolidation
(1) Le district de Colombie est, comme on le sait, le territoire réservé à la capitale fédérale et administré par le Congrès.
A L^ARMEE DU POTOMAG. 15
réciproque sera accompagné de tous les préjugés violents, de toutes les passions envenimées, de toutes les animosités implacables qui aient jamais dégradé ou difforme la nature humaine. Une dissolution virtuelle de l'Union aura déjà pris place, quand les formes en existeront encore. Les plus précieux éléments de l'Union, le bon vouloir mutuel, les sentiments de sympathie, les liens de fraternité qui nous unissent heureusement aujourd'hui, auront cessé d'être pour jamais. Une section se tiendra dans une attitude de menace et d'hostilité contre l'autre, et le conflit des opinions sera promptement suivi par le choc des armes. »
Ces paroles d'un grand homme d'État et d'un grand orateur étaient une prophétie, réalisée depuis de point en point par la marche des événements. Mais là où il ne voyait encore que les dangereuses intrigues d'un parti, en s'élevant plus haut, il aurait pu reconnaître les signes de la Providence éternelle et le développement infaillible du progrès humain.
Les grandes questions financières qui, en 1836, servirent à élever M. Van Buren à la succession présidentielle du général Jackson ; la réaction qui, en 18^, ramena le parti whig au pouvoir par l'élection du général Harrison, son candidat ; la mort prématurée de ce dernier appelant à la Maison-Blanche M. Tyler qui, en flottant d'un parti à l'autre, ne sut que mécontenter tour à tour whigs et démocrates ; la question des frontières âprement controversée à cette époque avec l'Angleterre; les complications amenées par la rébellion canadienne menaçant de faire éclater la guerre entre les États-Unis et la Grande Bretagne, furent des dérivatifs assez puissants pour laisser pendant quelques années la question de l'esclavage en dehors de l'agitation politique des partis. L'élection présidentielle de 1844 l'y fit rentrer, et dès lors, non seulement elle n'en sortit plus, mais elle marcha à pas de géants et en quelques années arriva à tout dominer.
Pour la première fois, en 1844, les abolitionistes eurent
leur candidat distinct, James G. Birney dont les adhérents, en se séparant du-parti whig, enlevèrent à Henry Clay un nombre de votes suffisant pour déterminer sa défaite. Ainsi contribuèrent-ils efficacement à Télection de M. Polk, dont les conséquences furent, comme on sait, l'annexion du Texas (1) et la guerre du Mexique, avec la conquête définitive de nouveaux territoires, — tout ce qui devait apparemment renforcer la cause de lesclavage en étendant son domaine. Mais « l'homme s'agite et Dieu le mène! » Le prétendu renfort aux États du sud leur fut un coup fatal, par le prodigieux élan qu'il donna au développement de l'abolitionisme dans les États du nord, et c'est précisément de l'annexion du Texas que date la dernière phase du conflit qui, en quelques années, allait aboutir à la grande rébellion, moyen terrible, mais nécessaire dans les voies providentielles , pour trancher en un jour ce nœud gordien de l'esclavage que la main débile des hommes politiques eût à peine dénoué en un siècle.
En 1846, à propos des négociations pour conclure la paix avec le Mexique, M. "Wilmot un des représentants de la Pennsylvanie, proposa d'approuver un bill qui mettait deux millions de dollars à la disposition du président, mais « à la condition expresse et fondamentale » que ni esclavage ni aucune servitude involontaire n'existeraient jamais dans aucune partie des territoires qui pourraient être acquis du Mexique, en vertu de quelque traité. Tel fut en substance, le fameux Wilmot proviso qui pendant un temps, agita si violemment le pays. Dans la Chambre des représentants, il passa à une forte majorité, tous les hommes du Nord (excepté deux) ayant voté en sa faveur, à quelque parti politique qu'ils appartinssent d'ailleurs. Dans le Sénat, la session prit fin pendant les débats de la question, avant qu'on en fût venu au vote, et de part et d'autre, le résultat fut le même à la session suivante. Il est bon de remarquer que la discussion portait alors non
(1) 27 décembre 1845.
pas sur le ïnaintien de l'esclavage là où il existait, mais simplement sur son établissement là où il n'existait pas. La cause de la liberté était encore sur la défensive.
En 1848, M. Van Buren, lex-président, fut le candidat antiesclavagiste. Ce fait seul suflSt à faire apprécier les progrès de l'opinion pendant l'administration de M. Polk. Le général Taylor fut élu, il est vrai, mais le nombre considérable de votes déposés pour M. Van Buren donnait déjà au parti qu'il représentait une importance qui, croissant de jour en jour, pouvait déjà faire présager son rôle dans un avenir prochain.
Le président Taylor meurt quelques mois seulement après son inauguration, et l'élévation de M. Fillmore à la magistrature suprême nécessite aussitôt un remaniement du cabinet. De là des divergences, des tiraillements, des mécontentements, des défections nombreuses dans le parti whig dont la désorganisation rapide va fournir un nouvel élément de force aux adversaires de l'esclavage.
L'introduction de ce régime dans les territoires libres, réclamée par le Sud et combattue par le Nord, fut le terrain sur lequel la lutte s'engagea avec une ardeur violente de part et d'autre. La question surgissait de l'organisation nécessaire des récentes conquêtes sur le Mexique, conquêtes dont la permanence venait d'être assurée par le traité de paix. Il ne s'agissait donc plus désormais de théories spéculatives ; on se trouvait en face de réalités pressantes. Le conflit entrait forcément dans les voies pratiques. De là l'immense intérêt qui, en peu de temps, transforma les opinions en entraînement, les sentiments en passions; — qui, d'un côté, donna à l'agitation générale le caractère d'une croisade contre l'extension de l'esclavage dans les territoires, et qui, de l'autre, provoqua des mesures significatives telles. que le manifeste signé de quarante-huit membres du Congrès, la convention du Sud à Nashville, et la menace de sécession formulée sous toutes les formes du défi. Tout semblait conduire à une crise décisive, et M. Calhoun, le chef du parti esclavagiste
crut pouvoir dès lors, dans un discours plein de prévisions prophétiques, annoncer virtuellement devant le Sénat que l'Union touchait à sa fin. Mais loin de chercher à conjurer Torage, il désirait plutôt en précipiter lexplosion. La dissolution de l'Union lui apparaissant inévitable dans un temps donné, son opinion était que le Sud devait hâter la séparation, avant que les progrès gigantesques et incessants du Nord eussent rompu tout équilibre entre les deux sections et mis dans la balance une prépondérance accablante en sa faveur .
Le calcul était juste. S'il fallait absolument en appeler aux armes, tout délai tournait à l'avantage du Nord, et il n'est pas douteux que le Sud n'ait eu alors de meilleures chances matérielles d'établir son indépendance que lorsqu'il se résolut à tenter l'épreuve en 1861 . Mais, à cette époque, le peuple du Nord ne croyait point à ces nécessités logiques. Aveuglé par sa foi dans ses institutions et son culte pour son gouvernement, il n'y a jamais cru jusqu'au moment . où lé canon tiré contre le fort Sumter le réveilla de son illusion.
f]n 1850 comme en 1820, l'on ne songea qu'à trouver un compromis qui terminât à jamais l'agitation de la question de l'esclavage aux États-Unis. Un peuple qui croit à 1 éternité de sa constitution, et à la perpétuation indéfinie de son gouvernement, peut aisément confondre un délai temporaire avec une solution définitive.
En demandant son admission dans l'Union comme État libre, la Californie parut ouvrir la porte à ce compromis tant cherché. Ce fut M. Clay qui se chargea d'en formuler les termes dont les principaux étaient : l'admission de la Californie avec la constitution qu'elle avait adoptée ; — l'organisation de gouvernements territoriaux pour le pays conquis, sans intervention du Congrès pour ou contre l'esclavage ; — le maintien de l'esclavage dans le district de Colombie; mais l'abolition du trafic des noirs importés dans ses limites; l'adoption d'une législation plus eflSicace pour l'arrestation et la restitution des esclaves fugitifs
A L'ARMÉE DU POTOMAG. 19
réfugiés dans les États ou territoires libres ; — enfin, là déclaration que le Congrès n'avait pas le pouvoir de prohiber ou d'entraver le trafic des noirs entre les États à esclaves.
Ce nouveau compromis donn^ lieu à des débats mémorables et prolongés, pendant lesquels Daniel Webster et Henry Clay s'élevèrent à Tenvi dans les plus hautes régions de l'éloquence parlementaire. Ils réussirent enfin à le faire adopter par le Congrès comme l'ancre de salut qui devait sauver le vaisseau de l'État de Técueil de la désunion.
L'illusion fut de courte durée. A l'adoption du compromis dans le Congrès, répondit, dans le peuple des États libres, une grande clameur de protestation contre les mesures assurant La restitution des esclaves fugitifs. En changeant de terrain, l'agitation n'en devenait que plus intense, et l'opposition plus violente. En efiet, il ne s'agissait plus de statuer sur la condition de lointains territoires presc^ue déserts; c'était désormais la juridiction même des États libres qui était mise en question dans leurs propres limites. Force leur était de se soumettre chez eux à l'application d'un droit de propriété qu'ils ne reconnaissaient pas, que leurs lois proscrivaient, et contre lequel se révoltait la conscience publique.
La loi n'était pas nouvelle, il est vrai, puisqu'elle remontait à 1793. Mais les effets s'en étaient restreints de plus en plus, à mesure que l'esclavage disparaissait successivement des États du nord, et elle avait passé àl'état de lettre morte, non moins par la réprobation des populations que par les actes des législatures. La ressusciter pour la rendre obligatoire, c'était verser de l'huile sur l'incendie qu'on prétendait éteindre. Il fallut bien le reconnaître, lorsque l'occasion d'appliquer la loi s'étant produite, on vit le peuple du Massachussetts se soulever contre la décision même de la cour suprême de l'État, et, toutes les ressources de procédure épuisées, résister violemment à la revendication d'un esclave fugitif par son
ancien maître. Le sang coula, et les fonctionnaires fédéraux assaillis par l'émeute, voués à l'exécration populaire, ne purent jamais, qu'au péril de leur vie, tenter de rendre un noir à la servitude. La moindre tentative de ce genre, suffisait à mettre tout le Nord en feu contre les « agressions du Sud » (southern agressions) mot de ralliement de tous les adversaires de l'esclavage.
Aussi les flots de l'abolitionisme montaient de plus en plus, à mesure qu'on s'efforçait de leur opposer de nouvelles digues. Dès cette époque, ils engloutirent la popularité de M. Webster. Elle sombra sous le poids de la condamnation de l'État même qu'il représentait, et des censures qui lui furent prodiguées dans tout le Nord. M. Calhoun était mort avant la fin de la session, comme écrasé par l'impuissance de ses efforts pour la cause du Sud. M. Clay et M. Webster devaient le suivre à deux ans d'intervalle. Ainsi ces trois hommes d'État, rivaux d'éloquence et de popularité, allaient disparaître de la ^cène, les yeux dessillés déjà sur la fragilité de leur œuvre de compromis.
Néanmoins, en 1852, les deux grands partis politiques qui se partageaient l'Union existaient encore, et pour la dernière fois dans la question d'élection présidentielle, on dut être wigh ou démocrate. Mais la question de l'esclavage n'était plus mise à l'écart de leurs programmes. Elle eut au contraire une large part dans la campagne électorale, et bien que ostensiblement le compromis de 1850 fût approuvé sur les deux « plate-formes », en réalité, le général Scott, mis en avant par le parti wigh, était le candidat antiesclavagiste auquel se rallièrent les forces abolitionistes. Le parti démocrate, au contraire, se posait carrément en faveur de l'esclavage, et en réunissant sur ce terrain l'unanimité du Sud et une portion du Nord, assura le succès du général Pierce. Triomphe stérile, qui devait plutôt hâter que retarder la marche des événements.
La première session du Congrès s'était à peine ouverte
A L'ARMEE DU POTOMAG. 91
SOUS la nouvelle administration, que M. Douglas proposa le rappel du Compromis du Missouri, sous la fogne d un bill devenu fameux sous le nom de Nebraska-Kansas. On se rappelle que le Compromis du Missouri avait, en 1820, établi une ligne géographique séparant à jamais le domaine territorial assigné d un côté au travail libre et de l'autre au travail esclave. L'œuvre qui devait être éternelle avait duré trente-deux ans, et elle allait être détruite par ceux-là mômes qu'elle avait eu pour but de protéger. Aveuglé par l'éclat trompeur de la victoire électorale qu'il venait de remporter, le Sud ne vit plus dans la barrière qui défendait son institution favorite, qu'un obstacle à son expansion. Il entreprit de la renverser, et il la renversa.
Le Kansas et le Nebraska étaient situés au nord de la ligne 3& 30' de latitude nord, et par conséquent interdits à l'introduction de l'esclavage par le compromis de 1820. En présentant le nouveau bill, comme chairman du comité des territoires dans le sénat, M. Douglas se proposait seulement d'établir en principe qu'aux populations seules appartenait le droit de se choisir leurs institutions locales, et de décider souverainement sur la question du travail libre ou esclave dans la constitution d'Etat requise pour leur admission dans l'Union. En appuyant le bill dé toutes ses forces, le Sud voulait bien davantage. 11 était résolu à s'assurer ces riches contrées vers lesquelles se dessinait déjà un courant d'émigration. Il ne réussit qu'à briser le fermoir de la boîte de Pandore, et en se donnant le tort d'une agression flagrante vis-à-vis du Nord, à ouvrir un champ de bataille sur lequel, pour la première fois aux États-Unis, les adversaires devenus ennemis, allaient se rencontrer les armes à la main.
Les Etats restés stationnaires sous l'étreinte de l'esclavage se sentaient, avec colère, amoindris et débordés par le progrès merveilleux des États croissant en nombre et en population sous le régime de la liberté. De là ce système de provocations hasardeuses qui n'aboutissait qu'à I. 2
envenimer les dissensions, et à ensanglanter la lutte. La revendigation des esclaves fugitifs avait déjà enflammé les ressentiments du Nord et soulevé lemeute dans les rues de Boston; le rappel du compromis de 1820 allait maintenant inaugurer 1 ère de la guerre civile au Kansas.
Ce territoire, ne se reliant que difficilement aux États libres à travers le Nebraska désert et Tlowa peuplé à peine, semblait une proie facile au Sud. L'esclavage y pouvait être infusé sans effort, par tous les points de la frontière ouest de l'État du Missouri, qui d'ailleurs s'interposait dans toute sa largeur comme un boulevard infranchissable à l'émigration libre de l'Illinois. — Mais si désavantageuses que fussent les conditions de la lutte pour les États libres, ce n'était point assez pour décourager leur énergie. Le Massachussetts, ennemi vigilant et infatigable de l'esclavage, se mit le premier à l'œuvre en organisant une société d'émigration au Kansas ; les États de la Nouvelle-Angleterre suivirent son exemple ; le mouvement s'étendit dans les États du nord-ouest, et en dépit des vastes distances à parcourir, Ton vit bientôt des convois de colons travailleurs s'acheminer de tous les points vers le territoire contesté. A cette émigration libérale du Nord, le Sud ne pouvait opposer une émigration esclavagiste égale soit en nombre, soit en valeur. Comme nombre, sa population était comparativement trop restreinte; comme valeur, au lieu de colons agriculteurs, ouvriers, commerçants, il n'avait guère à envoyer au Kansas que des gens de sac et de corde tirés de cette « racaiUe blanche » {white trash) qui sous l'oligarchie des planteurs, végétait dans une misère dégradante et une ignorance abjecte. Féroce par instinct, antipathique à tout travail, étrangère à toute idée de civilisation, cette classe n'était propre qu'au brigandage, et c'est parmi elle, en effet, que se recrutèrent ces bandits des frontières {Border rufians) qui, pendant des années, promenèrent au Kansas la rapine, le meurtre et l'incendie, à la honte de l'Exécutif
A L'ARMEE DU POTOMAG. 23
fédéral qui, il faut bien l'avouer, les couvrit trop longtemps d'une protection imbécile ou criminelle.
En 1854, une association organisée dans le comté de Platte se réunit publiquement à Weston (Missouri) et adopta des résolutions par lesquelles elle se déclarait prête, au premier appel, à expulser du Kansas tous les colons qui s'y étaient rendus sous les auspices des sociétés d'émigration du Nord. Cette fois, l'agression se formulait par une déclaration de guerre explicite.
L'effet suivit de près la menace.
A la première élection d'un délégué territorial au Congrès, des bandes armées de Missouriens s'emparèrent des poils, en chassèrent les partisans du travail libre, et sur 2,871 votes, en déposèrent dans l'urne 1,729 absolument illégaux. Quelques mois plus tard (mars 1855), quand il s'agit d'élire les membres de la législature, la même invasion armée se reproduisit, et cette fois, sur 6,218 votes, 1,310 seulement étaient légitimes. Et sur ces 1,310, en dépit de toutes ces violences, 791 furent encore donnés aux candidats antiesclavagistes (1).
Le gouverneur Reeder ne pouvait sanctionner ces fraudes monstrueuses. Il ordonna de nouvelles élections dans six districts dont cinq élurent des délégués antiesclavagistes, — le sixième (L'eavenworth) étant resté, en dépit du gouverneur, aux mains des Missouriens. Mais le premier soin de la législature fut d'expulser les cinq membres, seuls vrais représentants des habitants du territoire, et de donner leur place aux intrus de la fraude et de la violence, évincés par le gouverneur à qui cet acte de probité coûta sa position. — Tant régnait, à la Maison- Blanche, l'influence prépondérante des intérêts du Sud !
Débarrassés ainsi de toute opposition, les usurpateurs du pouvoir législatif se donnèrent libre carrière. Aider les esclaves à s'échapper soit à l'intérieur, soit à l'extérieur
(1) Voir le rapport officiel du comité d'enquête institué plus tard par le Congrès.
du territoire, fut déclaré crime capital; leur donner asile ou nier seulement le droit de les posséder au Kansas, ou encore faire circuler des publications antiesclavagistes, devint un délit punissable de deux à cinq ans de travaux forcés ; à l'exercice du droit de vote, fut attachée la condition de s'engager sous serment à soutenir la loi sur les esclaves fugitifs; et enfin les lois de l'État du Missouri furent appliquées par les Missouriens au territoire du Kansas.
Que faisait cependant la grande majorité des habitants, émigrés des États libres? Supposer qu'ils courbaient humblement la tète sous la tyrannie du bowie-knife et du revolver^ ce serait méconnaître la courageuse énergie que la cause de la liberté inspire toujours à ses défenseurs. Ils se réunirent en convention pour protester contre les actes de la législature, nommèrent l'ex-gouverneurReeder délégué au Congrès, et enfin promulguèrent à Topeka une constitution d'État qui proscrivait l'esclavage, La résistance s'élevait partout aux proportions de l'agression ; la haine provoquait la haine ; le meurtre répondait au meurtre, et les violences en vinrent à ce point que la ville de Lawrence dut s'armer et préparer sa défense contre une attaque imminente. Pendant quelques jours, la place fut virtuellement en état de siège. Mais son attitude résolue imposa aux Missouriens rassemblés pour la mettre à sac, et cette fois, ils repassèrent la frontière sans avoir livré bataille. La constitution libre de Topeka fut ensuite soumise à la ratification du peuple, et adoptée à l'unanimité moins quarante-cinq voix ! — si l'on excepte Leavenworth, le quartier général des bandits de la frontière. — Les fonctionnaires et la législature d'État furent élus en conséquence, et Charles Robinson fut inauguré gouverneur le 4 mars 1856.
En droit, la question était, résolue. L'émigration des États libres avait pris légitime possession du Kansas, et se prononçait unanimement contre l'esclavage. Cette solution logique eût peut-être été acceptée dès lors comme elle
dut l'être forcément plus tard par les hommes du Sud, si Télévation de M. James Buchanan à la présidence ne les eût directement encouragés à redoubler deflforts pour étouffer le droit sous la force.
La lutte acharnée qui se poursuivait au Kansas avait eu, depuis ses débuts, un immense retentissement dans le pays. De ce foyer embrasé, la discorde rayonnait dans tous les États, et chaque incident nouveau produisait son contre-coup au Nord comme au Sud. Les passions surexcitées se déchaînaient partout, dans le Congrès comme dans les législatures d'Etat. L'enceinte même du Sénat fut le théâtre d'un brutal attentat à la vie de M. Sumner, sénateur du Massachussetts, à la suite d'une philippique ardente qu'il avait prononcée contre le Sud et l'esclavage, à propos des affaires du Kansas.
La presse, on le pense bien, ne restait pas en arrière de la tribune. Le moindre événement prenait des proportions exagérées en passant par les voies innombrables de la publicité périodique, et Xexcitement universel s'alimentait de livres, de pamphlets, d'écrits de toute sorte, lancés sans relâche comme pour activer l'incendie.
L'ancien parti whig disparut dans la tourmente. Le nouveau parti américain ou Know-nothing, fondé sur un principe d'opposition à l'influence croissante des citoyens naturalisés, ne put vivre qu'un jour. L'esprit d'hostilité à l'esclavage et de résistance aux agressions du Sud avait irrévocablement pénétré tous les États libres. Il dominait tout et demandait impérieusement une organisation nouvelle sur ces bases. Le parti républicain naquit.
Le temps était passé où les adversaires de l'esclavage ne fournissaient qu'un appoint ou un décompte aux partis qui se disputaient le pouvoir. Dans la campagne présidentielle de 1856, ils entrèrent en lice comme les seuls champions du Nord, portant sur leurs bannières le nom de John C. Frémont. La lutte avait pris désormais le caractère bien défini par M. Seward. C'était un « conflit irrépressible » entre le Nord et le Sud, entre le travail
«6 QUATRE ANS DE CAMPAGxNES
libre et Le travail esclave. Toute autre question était irrévocablement tombée dans une insignifiance relative.
La popularité de M. Fremont s'attachait à ses explorations aventureuses dans les montagnes Rocheuses et danS la Californie, beaucoup plus qua aucune prééminence politique. Ce fut précisément ce qui détermina le choix du parti républicain, trop jeune encore pour brûler ses vaisseaux, en se donnant comme représentant, aucun des chefs reconnus de labolitionisme radical.
Au « frayeur de chemins » {Path finder) de la liberté, les défenseurs de l'esclavage opposèrent un roué politique vieilli sous le harnais du parti démocrate, « un homme du Nord avec les principes du Sud » selon l'expression appliquée pour la première fois au successeur du président Jackson. Le savoir-faire de M. Buchanan fut jugé préférable aux complaisances serviles de M. Pierce ou à l'ambition plus ardente que prudente de M. Douglas, — et après une campagne électorale conduite de part et d'autre avec une véhémence sans précédents, le dernier des présidents esclavagistes fut élevé à la magistrature suprême des Etats-Unis, parle vote de dix-neuf Etats. Les sixEtats de la Nouvelle-Angleterre, le New-York, l'Ohio, le Michigan, l'Iowa et le Wisconsin donnèrent leurs votes à M. Fremont, — et le Maryland à M. Fillmore (1). La Pennsylvanie (l'Etat de M. Buchanan) l'Indiana, riUinois et le New-Jersey décidèrent l'élection en votant avec le Sud ; — alliance anormale pour un bail de quatre ans à la Maison-Blanche.
Le Sud ne pouvait se méprendre à la signification de ces chifires. Dès lors, il se prépara activement à la grande rébellion dont l'élection suivante devait lui fournir le prétexte. Néanmoins, comme toujours au lendemain des grandes commotions, il se fit un moment de répit à l'agitation universelle. Les combattants reprenaient haleine,
(1) Le vote populaire se répartit dans la proportion suivante : Buchanan 1,838,232; Frémont 1,341,154; Fillmore (candidat américain) 884,707.
et M. Buchanan mettait le temps à profit avant son inauguration, promettant une administration nationale également opposée à toute politique sectionnelley s^'engageant d'avance à réprimer toute agression, qu elle vînt du Nord ou du Sud, assignant pour tâche à sa présidence, le rétablissement des bons rapports et des bons sentiments entre tous les États, et Imauguration d une nouvelle ère d'harmonieuse prospérité. Promesses et engagements coûtent peu en pareil cas. L'émission de ce genre de papier-monnaie politique se fait malheureusement sans garantie, et sa valeur réelle ne s'établit qu'à l'échéance. Aussi ne prit-on pas généralement celui-ci pour argent comptant.
M. Buchanan était à peine assis dans le fauteuil présidentiel que le Congrès envoya au Kansas un comité spécial d'investigation chargé de constater la condition réelle du territoire. Dans le rapport officiel qui fut le résultat de cette enquête, il est dit : « Toutes les élections ont été contrôlées, non par les véritables résidents, mais par les citoyens du Missouri ; — et comme conséquence, tous les fonctionnaires du territoire, depuis les constables jusqu'aux législateurs, excepté ceux nommés par le président, doivent leurs positions aux votes des non-résidents. Aucun d'eux n'a été élu par les habitants, et votre comité n'a pu découvrir aucun pouvoir politique quelconque, si peu important qu'il soit, qui fût exercé par le peuple du territoire. » L'occasion était belle pour le président d'exercer cette impartialité tant promise. Voici ce qu'il en fut : Une bande considérable d'hommes armés venus de différents États du Sud, avait envahi le Kansas sous le commandement du major Buford. Le maréchal des États-Unis les prit à sa paie, et leur fournit des fusils du gouvernement. Lawrence fut assiégée de nouveau, et quand ses défenseurs eurent rendu leurs armes au shérif, en échange d'une promesse solennelle de sécurité pour les personnes et de protection pour les propriétés, ce fut pour voir leur hôtel et la maison de M. Robinson livrés aux flammes, leurs magasins au pillage et leurs deux imprimeries à une
i8 QUATRE ANS DE CAMPAGNES
destruction complète. Les principaux adversaires de l'esclavage étaient déjà en fuite sous une accusation de haute trahison, et le gouverneur élu, Robinson, était prisonnier entre les mains des envahisseurs. Enfin, lorsqu'au mois de juillet, la législature libérale se réunit à Topeka, ce furent les troupes mêmes des États-Unis qui la dispersèrent par la force. M. Buchanan avait levé le masque. Créature du Sud qui l'avait élevé à la présidence, il lui livrait en retour tout le pouvoir de l'Exécutif; Assaillis par le Sud, sacrifiés par le gouvernement fédéral, privés de toute protection constitutionnelle, que restait-il aux habitants du Kansas pour se défendre? Le recours aux armes. On s'était déjà battu à Potawatamie et à Blaek-Jaek où un capitaine Pâte, de la Caroline du Sud, avait été fait prisonnier avec 30 de ses hommes ; — on attaqua maintenant et on emporta un camp fortifié près de Lecompton où l'on prit ou dispersa une bande d'esclavagistes commandés par le colonel Titus. Le gouverneur Shamon ayant alors racheté la liberté de Titus et de ses hommes, en échange d'un canon pris à Lawrence, fut destitué par le président, et remplacé par M. Geary de la Pennsylvanie. Le territoire fut déclaré en état de rébellion; les Missouriens, sous la conduite de M. Atchison, ancien sénateur, s'emparèrent de Potawatamie, après une vigoureuse résistance, envahirent Leavenworth un jour d'élection municipale, tuèrent et blessèrent nombre d'habitants, brûlèrent leurs maisons, et forcèrent cent cinquante d'entre eux à quitter le territoire. Mais rien n'abattait la vigoureuse résistance de cette population de travailleurs libres auxquels le Nord venait d'ailleurs en aide par des renforts d'hommes et des envois d'armes et de munitions. Pour la seconde fois la législature élue en vertu de la constitution de Topeka se réunit et tenta de s'organiser. Cette fois encore le marshal des États-Unis la dispersa, arrêtant en outre le président du Sénat et celui de la Chambre, et une douzaine des membres les plus influents, qu'il conduisit prisonniers à Tecumsech. Aussitôt la législature esclavagiste sortie
d'une élection frauduleuse à laquelle les habitants n'avaient pris aucune part, se réunit à Lecompton, et convoqua une convention pour bâcler une constitution d'État, à l'aide des moyens auxquels elle devait sa propre existence. Enfin la patience de la Chambre des représentants, à Washington, se lassa de la complicité du président dans cette oppression illégale et violente. Elle passa un Mil déclarant nuls et non avenus les actes de la législature territoriale, comme « cruels et oppressifs et émanés d'un corps législatif qui n'avait point été élu par les électeurs légitimes du Kansas, mais qui leur avait été imposé de force par des non-résidents. » Malheureusement, le Sénat se refusa à l'adoption de ce bill, ainsi qu'à la confirmation de M. Harrison nommé juge de district fédéral, à Tins- 'tante requête du gouverneur, en remplacement d'un esclavagiste prévaricateur qui n'usait de ses pouvoirs que pour assurer l'impunité des bandits de la frontière. Sur quoi, le gouverneur Geary donna sa démission, et fut remplacé par Robert J. Walker, du Mississippi.
Quand vint l'élection à la convention ordonnée par la législature territoriale, la population, qui ne reconnaissait point son autorité usurpée, refusa d'y prendre part, et tous les efforts des Missouriens purent à peine produire le vote d'un cinquième des électeurs enregistrés. Quand, ati contraire, il s'agit de l'élection des fonctionnaires territoriaux, les habitants s'étant rendus aux poils élurent à une énorme majorité leur délégué au Congrès M. Parroth, et 27 représentants sur 39. Dans cette circonstance, un fait caractéristique se produisit. Les retours d'élection d'un village de onze maisons nommé Oxford, accusaient 1,624 votes esclavagistes. Au dépouillement on découvrit que ces prétendus votes n'étaient qu'une liste de noms empruntés alphabétiquement â un dictionnaire d'adresse de Cincinnati.
Néanmoins, le Sud n'abandonna pas la partie. Les délégués de ses 2,000 votants rédigèrent une constitution d'État déclarant l'esclavage un droit inviolable au Kansas,
et prohibant tout acte d'émancipation par la législature. Le gouverneur protesta énergiquement contre cette imposition et partit pour Washington afin d'en arrêter l'effet. Il arriva trop tard, M. Buchanan s'était déjà hâté de l'approuver officiellement. Comme M. Geary, M. Walker donna sa démission, et M. Deuver de la Californie fut appelé à lui succéder. Peines perdues ! Il fallait soumettre cette constitution esclavagiste (connue sous le nom de « Constitution de Lecompton ») à l'acceptation du peuple. Elle fut rejetée à une majorité de 10,226 voix. Une seconde épreuve tentée encore par ordre du Congrès donna le même résultat (août 1858). Alors seulement, la législature esclavagiste, vaincue, remit au peuple la question de convoquer une nouvelle convention. Le vote fut affirmatif ; l'élection des délégués eut lieu, et la convention réunie à Wyandot, le 5 juillet 1859, promulgua une constitution définitive qui, comme celle de Topeka proscrivait l'esclavage. Le vote populaire l'accepta le 4 octobre suivant, et conquête légitime de la liberté, l'État du Kansas dut entrer dans l'Union, sauvé de la souillure de l'esclavage.
La lutte à outrance dont je viens d'indiquer sommairement les principaux épisodes n'avait pas cessé pendant cinq ans d'exciter un intérêt passionné dans toute l'Union. Des bords du Saint- Laurent à ceux du Rio- Grande, elle avait produit sans relâche ses retentissements et ses contre-coups. Qu'était-ce, en effet, sinon le prélude de cette guerre gigantesque à laquelle le Sud se préparait, bien que le Nord n'y voulût pas croire encore? En réalité, les éclaireurs des deux camps s'étaient rencontrés sur le territoire contesté. Ils s'y étaient battus avec acharnement, soutenus de part et d'autre par des renforts plus abondants du côté du Nord, plus forcenés du côté du Sud. Et lorsque enfin la victoire resta aux défenseurs du droit et à la cause de la civilisation, — comme si ce n'était pas assez des événements du Kansas pour rendre les animosités irréconciliables et le choc suprême inévitable, un nouveau ferment de discorde éclata
tout à coup sur les confins mêmes de la Virginie; fait d'autant plus significatif qu'il était plus étrange.
Au confluent de la Shemandoah et du Haut-Polomac, à l'endroit où les eaux ont f(»rcé leur passage à travers les montagnes connues sous le nom de Blue Ridge (chaîne bleue) s'élève, sur la rive virginienne, la petite ville d'Harper's Ferry (1) reliée au Maryland par un très beau pont. En 1859, elle comptait environ 7,000 habitants. Le gouvernement des États-Unis y possédait un arsenal contenant de quoi armer 90,000 hommes, et une manufacture employant 250 ouvriers pouvant fournir 25,000 fusils . par an.
Or, le 17 octobre de cette année, — treize jours après l'acceptation de la Constitution de Wyandot par le peuple du Kansas, — le télégraphe lança soudainement dans toutes les directions, la nouvelle inattendue qu Harper's Ferry venait d'être envahi par une bande armée qui s'était emparée de l'arsenal. D'où venaient-ils? Quelle était leur force? Dans quel but cette incroyable attaque? on Tignorait encore, mais on croyait généralement à une révolte des ouvriers, lorsque le lendemain, on apprit avec stupeur qu'il s'agissait d'une invasion d'abolitionistes appelant les esclaves à la liberté. Si incroyable qu'il parût, et si extraordinaires qu'en fussent les circonstances, le fait n'en était pas moins vrai. Ils étaient vingt-deux, — 17 blancs et 5 nègres, — qui avaient entrepris d'armer tout ce qu'ils pourraient rassembler d'esclaves, et de se frayer avec eux, à travers le Maryland, un chemin jusqu'à la Pennsylvanie où ils se disperseraient pour échapper aux poursuites. L'auteur et le chef de l'entreprise était John Brown, un homme de 60 ans, mais d'une vigueur encore juvénile; caractère trempé dans l'abolitionisme radical, et exaspéré jusqu'au fanatisme par les persécutions dont il avait été la victime au Kansas. Deux ans
(1) Littéralement : passage en bac de Harper ; probablement du nom du premier colore établi en cet endroit.
auparavant, il s était vu contraint d'abandonner avec sa famille le village de Potawatamie où il résidait et où il s'était fait remarquer comme un des plus intrépides champions du travail libre. Brûlé d'un ressentiment implacable contre loligarchie esclavagiste, dans l'idée de la frapper au cœur, il avait épuisé ses efforts à en préparer les moyens, lorsque enfin, las de projets irréalisables, il se résolut à tenter un coup de main hasardeux jusqu'à la folie.
Peut-être ne s'abusait-il pas complètement sur le résultat. Peut-être ce vieillard inflexible croyait-il que le sang des martyrs féconde le sol des révolutions ; peut-être en sacrifiant sa vie et celle de ses trois fils, entrevoyait-il dans un avenir prochain le jour où nos régiments libérateurs marcheraient au combat en chantant :
John Brown'a bodj lies mouldering in the dust, But his soûl is marching on (1)
Quoi qu'il en fût, il avait loué une petite ferme à huit milles de Harper's Ferry. Là il s'était procuré en secret les armes et munitions nécessaires, et de là il partit un dimanche à la tombée de la nuit, pour aller avec ses vingt et un hommes, attaquer le gouvernement des Etats-Unis et l'État de Virginie.
Le coup fut si imprévu qu'il réussit d'abord. Vers dix heures du soir la ville fut envahie, l'arsenal enlevé sans coup férir, et une vingtaine d'employés et d'ouvriers furent faits prisonniers avec quelques notables habitants destinés sans doute à servir d'otages.
Le jour vint, et les noirs ne bougeaient point. Bien plus, le premier sur lequel on mit la main ne songea qu'à s'enfuir et fut tué d'un coup de fusil.
On avait mis des sentinelles aux portes principales. Le
(1) Le corps de John Brown, gît pourrissant dans la première, mais son âme marche en avant
À L^ARMEE DU POTOMAG. 38
premier blanc qui parut au dehors était armé d'une carabine. Au qui vive ! il répondit par un coup de feu, et tomba mort, frappé de plusieurs balles. Un ancien officier de l'armée et le maire de la ville, s étant ensuite avancés pour reconnaître le caractère et la force des envahisseurs, eurent le même sort. Il n'y avait plus dés lors de ménagements à garder. Une compagnie de milice rassemblée en hâte attaqua et emporta d'assaut un bâtiment défendu par cinq hommes dont quatre furent tués sur place et le cinquième resta prisonnier. Quatre conjurés voyant les choses tourner au pire s'étaient esquivés au point du jour et avaient regagné les montagnes. Il ne restait donc plus à John Brown que douze hommes.
A leur tête, il se battit comme Charles XII à Bender. Barricadé avec ses prisonniers et quelques nègres dans la remise des pompes à incendie de l'arsenal, il y fut bientôt attaqué par les ouvriers du chemin de fer qui défoncèrent la porte, tuèrent deux hommes, mais furent repoussés avec une perte de sept blessés. La petite bande se trouva ainsi réduite à onze combattants.
Dans la journée, un millier d'hommes étaient arrivés en armes à Harper's Ferry; mais ils hésitaient devant un assaut définitif par crainte de compromettre la vie des prisonniers. Les assiégés essayèrent alors d'envoyer deux des leurs en parlementaires; l'un fut grièvement blessé; l'autre fait prisonnier. Restaient neuf.
Dans la soirée, cent soldats de marine arrivèrent de Washington avec deux pièces d'artillerie. Le mardi, au point du jour, la garnison fut sommée de se rendre. Elle s'y refusa. Mourir pour mourir, la baïonnette valait mieux que la corde. Les soldats de marine se ruèrent alors sur la porte défoncée au moyen d'une lourde échelle; le premier qui pénétra à l'intérieur tomba mort près du seuil. John Brown fut abattu d'un coup de sabre à la tête et percé de trois coups de baïonnette. Ses compagnons tombèrent autour de lui tués ou blessés, sauf deux nègres qui furent faits prisonniers sans blessure. Les survivants,
même, ceux qui s'étaient échappés la veille, furent repris plus tard, et furent tous exécutés. .
John Brown avait perdu la partie ; il paya l'enjeu sans sourciller. On le déposa devant ses juges , la tête et le corps entourés de bandages, sur un matelas ensanglanté. Il subit son procès sans forfanterie ni faiblesse, et le 2 décembre, marcha à la mort l'œil calme et le visage souriant. C'était en 1859. — En 1865, lorsqu'on me montra la place où la sentinelle perdue de l'abolitionisme avait été pendue, il ne restait plus un esclave sur le continent américain. Bien qu'elle fût inspirée par les doctrines abolitionistes, et qu'elle se reliât par là aux événements du Kansas, auxquels, d'ailleurs, son chef avait pris part, la tentative insensée de Harper's Ferry était en réalité un fait individuel et isolé. Mais il fut aussitôt exploité dans le Sud comme une agression flagrante du Nord. D'autre part, les sociétés abolitionistes redoublaient d'activité et d'énergie, et engageaient de plus en plus le parti républicain dans leurs voies. L'irritation en vint à ce point que M. Seward, son principal chef à cette époque, posa dans un discours d'un grand effet, le dilemme suivant : « Ou les champs de coton et de riz de la Caroline du sud et les plantations de sucre de la Louisiane seront en définitive cultivés par le travail libre, et Charleston et la Nouvelle Orléans deviendront des marchés ouverts seulement aux marchandises légitimes ; — ou bien les champs de seigle et de blé du Massachussetts et du New- York devront être rendus par leurs fermiers à la culture esclave et à la production des esclaves, et Boston et New- York devenir des bazars livrés au trafic des corps et des âmes d'hommes! » Les positions ne pouvaient être plus tranchées; mais il est bon de tenir compte de cette différence que le Nord ne youlait encore que conquérir constitutionnellement la présidence de l'Union, à laquelle sa prépondérance de population lui donnait un droit incontestable dans un gouvernement démocratique, tandis que le Sud marchait dès lors, à ciel ouvert, à la sécession.
Les chefs esclavagistes jouaient cartes sur table. L'un d'eux me disait à cette époque : « Si le candidat républicain triomphe, nous nous séparerons de l'Union , nous établirons une confédération du Sud avec un gouvernement à notre guise ; nous placerons un cordon de troupes à la frontière, et tous ceux de vos damnés abolitionistes qui mettront le pied sur notre sol, nous les pendrons. Alors nous aurons la paix chez nous. — Alors vous aurez la guerre, repris-je. — La guerre! Vous ne connaissez guère cette race de marchands. Leur grande affaire est de gagner de l'argent et de duper {to humhug) cette plèbe aux dépens de laquelle ils s'enrichissent. La guerre les atteindrait dans ce qu'ils ont de plus cher, leur bourse. Ils ne se battront pas. » En vain m'efforçais-je de lui faire comprendre son^ erreur sur ce point. « Vous êtes né Français, répondait-il, et les Français se battent pour moins que cela; mais vous ne sauriez comprendre la nature de ce peuple-ci ; les Yankees nous laisseront partir et ne se battront pas. » C'était précisément l'inverse que m'opposaient nos hommes du Nord à qui je prédisais la guerre civile comme conséquence inévitable de la question de l'esclavage. « La guerre civile? Impossible, me répondaient-ils. Les mangeurs de feu (fire eaters) sont des faiseurs d'embarras (fussy people) qui font en somme plus de bruit que de besogne. Depuis des années, ils crient à la sécession ; mais quant à rompre sérieusement l'Union, c'est une autre affaire ; ils n'oseraient ! »
N'est-ce pas un fait curieux qu'au milieu de leurs fureurs politiques sur la question de l'esclavage, les Américains du Nord, fascinés par le culte patriotique de leurs institutions, n'aient pas voulu voir où ils allaient? — Toujours le mot 4e Fénelon : — « L'homme s'agite et Dieu le mène! »