CHAPITRE m
AUX ARMES, citoyens!.
Capitulation du fort Suniter. — Appel de 75,000 hommes. — Quatre États refusent de fournir leur contingent. — Premiers régiments en route pour Washington. — Emeute sanglante à Baltimore. — Sans nouvelles. — Sécession de la Virginie. — Nouvel appel de 83,000 volontaires. — Sécession de l*Arkansas. — Occupation d'Alexandrie par les fédéraux. — Des hommes, mais pas d*armée. — Bataillons-écoles. — Premiers succès dans la Virginie occidentale. — Le général G. B. Mac Clellan. — Bataille de Bull-Run.
Le mois de mars fut consacré à organiser l'administration nouvelle, et à préparer les secours nécessaires aux quelques forts du Sud conservés encore au gouvernement fédéral par la fidélité de leurs commandants. Le premier envoi se fit de New- York le 7 avril. Il se composait de dix-huit bâtiments de divers tonnages et de six transports. Sa destination était tenue secrète; mais il avait à peine pris la mer que le général Beauregard, commandant à Charleston, fit signifier au major Anderson enfermé dans le fort Sumter, que toute communication lui était désormais interdite avec la ville. C'était couper les vivres à la petite garnison qui, jusque-là, avait pu s'approvisionner au jour le jour en vertu d'arrangements pris par le commandant, sous sa responsabilité personnelle. Le 11, Anderson fut sommé de rendre le fort. Il s'y refusa. « J'attendrai le premier coup de canon, écrivit-il. Si vous ne nous démantelez pas, nous nous trouverons réduits par la famine
SOUS peu de jours. » Cette information n'apprenait ne:tCk^ l'ennemi, mais pouvait l'engager à retarder l'attaque, ^^ par là, prolonger la chance d'être secouru à temps. Il n ""^«n fut rien cependant. Le lendemain, — vendredi 12 avril, -^ dès quatre heures du matin, toutes les batteries rebel^Bes ouvrirent le feu. Le fort ne comptait que quatre-vingt-^^un hommes de garnison, et n'était même pas en état de (^éfense. Dans les casemates, une quarantaine d'embrasur^^s en voie de reconstruction, présentaient des vides béants^ à peine dissimulés par des rideaux de planches de quelquô5 pouces d'épaisseur. Néanmoins, on répondit comme on put, à la grêle de projectiles qui ne discontinua point de toute la journée. 11 s'y trouvait des boulets rouges qui mirent le feu aux baraques construites extérieurement. 11 fallut abandonner le service des pièces pour travailler à éteindre l'incendie qui n'en dévora pas moins sa proie. Quelques navires se montrèrent au large ; mais on reconnut bientôt que l'un d'eux s'était échoué sur la barre, et que les autres étaient dans l'impossibilité de franchir la passe avec quelque chance d'arriver jusqu'au fort. Le commandant eût pu tenir deux jours encore, avec ce qu'il lui restait de vivres en magasin. Il préféra épargner la vie de ses hommes, en abrégeant une résistance inutile, et il capitula le samedi dans l'après-midi. Les défenseurs du fort Sumter furent traités avec les honneurs de la guerre et laissés libres de s'embarquer pour le Nord où, quelques jours plus tard, ils durent être agréablement surpris de se voir transformés en héros.
Ils avaient fait leur devoir, rien de plus. Abandonnés à eux-mêmes dans une position désespérée, ils avaient subi un bombardement de deux jours, qui ne fît de mal qu'aux murailles , pour qu'il demeurât bien constaté qu'ils ne cédaient qu'à la force ; après quoi, ils avaient plié bagage et rendu la place. Avec la meilleure volonté du monde, il semblait impossible de trouver là rien de bien héroïque. Et cependant à voir les ovations qui leur furent décernées, — à lire les dithyrambes composés en leur honneur, il
A L'ARMEE DU POTOMÂG. 59
semblait qu'Anderson et ses quatre-vingts eussent renouvelé pour l'Amérique, au fort Sumter, ce qu'autrefois Léonidas et ses trois cents avaient fait pour la Grèce aux Thermopyles. C'est que, depuis quelques jours, tout avait bien changé de face dans les États libres. Autant ils avaient été lents jusque-là à se préparer à la guerre, autant ils se montraient prompts maintenant à courir aux armes. La dernière illusion s'était dissipée avec la fumée des canons caroliniens.
Le 15 avril, deux jours après la reddition du fort Sumter, le président avait lancé une proclamation appelant aux armes 75,000 hommes, pour un service de trois mois. La mesure était absolument insuffisante, et ne pouvait être considérée comme un remède proportionné au mal; mais elle eut du moins ce bon résultat de fouetter le saag des hommes du Nord, et d'allumer dans leurs poitrines la fièvre des batailles. Rien de ce qui pouvait y contribuer efficacement ne fut négligé, et c'est ainsi que la défense du fort Sumter , insignifiante en soi , fut exaltée aux proportions d'un exploit, autant pour stimuler l'enthousiasme populaire, que pour honorer la loyauté fidèle, à l'heure des défections qui déshonoraient les cadres de l'armée, et tournaient contre le gouvernement fédéral les services de presque tous les officiers appartenant au ,Sud.
Après les ovations populaires, vinrent les promotions officielles pour ces heureux vaincus à qui leur défeite profitait plus qu'aucune victoire. Les brevets d'héroïsme étaient alors à bon compte, et la presse américaine devait longtemps encore les débiter à vil prix, avant que la valeur réelle en fût établie par l'épreuve du sang et du feu.
La Caroline du nord , le Kentucky , le Missouri et le Tennessee refusèrent de fournir leur contingent pour réprimer la rébellion. C'était se séparer virtuellement de l'Union. En revanche, la plupart des États libres offi:irent bien au delà du chiffire demandé. La Pennsylvanie et le Massachussetts ofirirent chacun cent mille volontaires. Le gouverneur du New- York, homme pratique et peu en-
clin aux exagérations, promit trente mille hommes armés et équipés, et Ion se mit aussitôt à l'œuvre pour faire honneur à sa parole.
Quiconque a vu New- York dans ces jours de contagion patriotique, ne peut plus oublier la grandeur et l'étrangeté du spectacle : cette excitation fébrile dé la population, ces fourmillements affairés aux abords des salles d'armes de la milice, ces courants humains sillonnant les rues vers les bureaux de recrutement, ces immenses meetings où le peuple, accouru en masse , s'agitait en vagues bruyantes sous la parole passionnée des orateurs improvisés. Un souffle ardent avait passé sur cette multitude et entraîné tout dans son tourbillon, — tout, jusqu'aux alliés du Sud qui, pour quelques jours, renoncèrent publiquement à leurs sympathies connues, ou du moins les couvrirent hypocritement du manteau d'un patriotisme affecté.
Ce ne fut pourtant point l'Etat impérial qui, au milieu de l'élan universel, eut l'honneur de répondre le premier à l'appel du gouvernement menacé. Il fut devancé par le Massachussetts auquel il ne fallut que quarante-huit heures, après la proclamation du président, pour expédier 640 hommes par mer, de Boston à la forteresse Monroë, et un régiment de 800 hommes par terre, à destination de Washington. Le 18 avril, le 6® du Massachussetts traversa New- York, tambours battant, enseignes déployées, au milieu des acclamations de la population accourue pour saluer à son passage cette première avantgarde de l'armée nationale.
Mêlé à la foule, j'allai admirer la bonne tenue des volontaires, étudier le double caractère de bravoure et d'intelligence empreint sur leur physionomie, et battre des mains à leur dernière compagnie. Surnuméraires sans armes et sans uniformes, ils n'avaient point voulu rester en arrière, et ils suivaient le régiment, prêts à prendre la place des tués et à relever au feu les blessés. Leur léger bagage enveloppé dans un mouchoir, pendait sur leur épaule en guise de havre-sac, et ils s'en allaient à la gloire
OU à la mort, sûrs, dans Tun ou l'autre cas, d'avoir accompli leur devoir de citoyens et de soldats.
Et je songeais, malgré moi, à ces spectacles familiers de ma première enfance, où des bataillons français défilaient devant les épaulettes étoilées de mon père ; et je me demandais vaguement si la destinée qui m'avait privé en France de l'héritage de son épée, ne pourrait pas me réserver en Amérique quelque compensation dans les rangs de ces volontaires allant combattre pour une cause qui avait immortalisé Lafayette
Le 6® du Massachussetts fut presque immédiatement suivi par le 8® et par le P^ du Rhode Island. Leur passage stimulait l'émulation des New-Yorkais et hâtait le départ du 7% le plus beau régiment de leurs milices, qui allait se mettre en route à vingt-quatre heures d'intervalle. Ces vingt-quatre heures furent signalées par un événement qui ^porta l'agitation à son comble.* Le chemin de fer ne présentait pas à cette époque une ligne continue de New- York à Washington. A Philadelphie et à Baltimore, il fallait traverser la ville en voiture ou dans des w^agons à chevaux, pour se rendre d'un débarcadère à l'autre. A Philadelphie, le passage du 6® Massachussetts ne fut signalé que par les acclamations sympathiques de la population. A Baltimore, ville dévouée à la cause du Sud, le peuple s'ameuta pour barrer le passage au régiment yankee. Il passa néanmoins, mais au prix d'un combat sanglant qui coûta la vie à quelques hommes de part et d'autre. Des volontaires philadelphiens, qui s'étaient mis en route pour la capitale, mal armés et mal équipés, furent obligés de rebrousser chemin.
C'était là un événement d'une haute gravité, en ce sens qu'il menaçait directement les communications des États libres avec la capitale fédérale, enclavée dans le Maryland . Le péril était plus pressant qu'on ne l'avait soupçonné ; il fallait le conjurer à tout prix. Le 7® de New- York partit aussitôt, salué avec enthousiasme à son départ par les applaudissements de la cité impériale. Il fut promptement
suivi par le 12% le 7P, le 8% le 69^ et autres dont la liste serait ici trop longue.
Ils partirent; mais il fallut des jours et des nuits d'anxiété pour apprendre de leurs nouvelles. Les fils télégraphiques avaient été coupés de tous côtés dans le Maryland, et c'est à peine si l'on pouvait suivre le mouvement des troupes jusqu'à Baltimore. Au delà, tout devenait incertitude. En l'absence des faits, les rumeurs avaient libre carrière, et elles étaient généralement d'un caractère sinistre. On s'abordait dans les rues, on se visitait dans les maisons pour se communiquer ce qu'on avait entendu ici ou là. Car tout se réduisait à peu près à des on-dit. Les journaux du matin, dont on se disputait les extra jusqu'à midi, les feuilles du soir, dont les éditions successives s'épuisaient à peine parues, publiaient tout ce qui venait à leur connaissance, mais sans se porter garants de l'exactitude de leurs renseignements, à moins toutefois que quelque hardi correspondant n'eût traversé la région d'isolement autour de Washington, pour apporter lui-môme de précieuses informations aux points extrêmes des communications maintenues. Alors New- York respirait en apprenant de source certaine que ses régiments n'avaient point été taillés en pièces, que le président n'était point assassiné; que Washington n'était pas livré aux flammes, comme les* affiliés du Sud s'appliquaient à en semer le rapport vingt fois le jour.
Il y avait au Fifth avenue hôtel une agence télégraphique. Chaque soir le vestibule, aux proportions monumentales, était envahi par une foule compacte des habitants de ce quartier élégant. On s'y entretenait avec une animation extrême, en attendant les nouvelles. Aussitôt qu'arrivait une dépêche, un employé monté sur une table en donnait lecture à haute voix, avant de l'afficher sur un bulletin livré gratuitement à la curiosité de tous. Dans l'intervalle, quelques orateurs se livraient à des improvisations de circonstance, si l'absence des nouvelles laissait languir les discussions dans les groupes, et la foule ne
s'écoulait que lorsque l'heure avancée de la nuit ne promettait plus rien à ajouter à la somme d'informations attendues avec anxiété dans les familles.
Le jour se fit enfin lorsque le général Butler eut occupé militairement Baltimore. Les communications rétablies, on put apprécier la situation. A vrai dire, elle n'offrait rien de bien encourageant; mais, du moins, on savait à quoi s'en tenir. C'était déjà beaucoup. Harper's Ferry et sa manufacture d'armes étaient tombés au pouvoir des Virginiens qui s'étaient également emparés de Norfolk, où l'arsenal maritime avait été livré aux flammes. A Richmond, ils avaient mis la main sur l'administration des douanes et des postes, préliminaires que compléta promptement la sécession formelle de l'État. En conséquence, les ports de la Virginie et de la Caroline du nord furent déclarés en état de blocus. C'était tout ce qu'on pouvait faire pour le moment.
La Virginie était fort en arriére de l'extrême Sud. Au fond, elle .répugnait à la séparation, et jusqu'au dernier moment, elle avait tourné tous ses efforts vers un compromis pacifique. A l'élection présidentielle, elle avait voté pour Bell et Everett, candidats unionistes. Elle avait pris ensuite l'initiative de la convention de la paix à Washington, pour rallier les Etats du centre autour de M. Crittenden, dans une résistabce conservatrice aux emportements des partis extrêmes. Les intérêts des États à coton n'étaient pas les siens. L'esclavage était sans racines dans toute la portion montagneuse de son territoire, à l'ouest de la Shenandoah , et le dévoûment à l'Union y fleurissait au contraire avec une énergique vitalité. Même dans la partie orientale, le travail servile n'était qu'un obstacle à la prospérité du pays, dont le climat, le sol, l'agriculture et l'industrie avaient tout à gagner du travail libre. De là une tendance générale à l'émancipation, contre laquelle les planteurs avaient à défendre un genre honteux de spéculation qui les enrichissait en appauvrissant l'État. Je veux parler de l'élève du bétail humain et de la production des
nègres pour les États à coton qui en faisaient consomma tion. Pour, alimenter ce trafic, la pratique commune, sur les plantations virginiennes , était d'entretenir des haras ad hoc dont les conditions étaient ingénieusement calculées, pour développer autant que possible la production. C'était là le seul intérêt de l'État dans la question de l'esclavage. L'oligarchie des propriétaires d'esclaves en monopolisait les profits; mais la classe inférieure n'en partageait, ni directement, ni indirectement, les bénéfices. Il fallait donc quelque chose de plus que l'intérêt des éleveurs de noirs pour entraîner la Virginie dans les hasards périlleux de la sécession. Un leurre ofiert à sa vanité accomplit la tâche. Richmond, capitale de la Confédération du Sud, — voilà le feu follet que l'on fit briller à ses yeux. Elle le poursuivit, et s'alla jeter dans les fondrières. Tant il est vrai que l'on conduit les hommes, — non par la raison, comme le prétendent les philosophes, — mais par la passion, comme le pratiquent les politiques. Associée à la rébellion, la Virginie devenait nécessairement le grand champ de bataille de la guerre. Dans tous les sens et sur tous les points, elle allait être foulée, saccagée, ruinée par les armées ennemies, et quel que fût le sort des armes, elle était vouée au fer et au feu. Fidèle à l'Union, au contraire, elle eût été couverte par la protection des armées fédérales dont les opérations se fussent poursuivies, en pareil cas, dans la Caroline du nord. C'est là que se serait produit le choc des batailles, là que la guerre eût promené ses terribles dévastations, et le sort de la Virginie eût été celui du Maryland qui, pour être resté dans l'Union, ne subit que les dégâts de quelques escarmouches, et la commotion d'une bataille sur un coin de son territoire délivré presque aussitôt qu'envahi. La Virginie prouva en cette circonstance que si, selon la définition de M. Thiers, « une nation libre est un être qui est obligé de réfléchir avant d'agir, » ses réflexions peuvent bien le conduire à commettre les plus grosses sottises. Elle ne parut pas s'apercevoir qu'en l'attirant par un appât perfide, l'extrême
Sud la sacrifiait délibérément à sa propre sûreté. Le but, c était surtout de confiner les hostilités actives aux Border States, c'est à dire à la région limitrophe des États libres. Derrière ce boulevard, le cœur de la Confédération se croyait hors d'atteinte ; mais c'était compter sans Grant et Sherman.
Le gouvernement fédéral ne pouvait cependant se faire plus longtemps illusion sur la grandeur de la tâche qui lui incombait. L'appel de 75,000 miliciens était un seau d'eau pour un incendie. Le président fît un nouvel appel de 83,000 hommes, à savoir : 40,000 volontaires pour un terme de trois ans; — 25,000 hommes de l'armée régulière pour cinq ans, — et 18,000 marins. Le total des deux levées s'élevait ainsi à 158,0Q0 hommes ; mais 75,000 devaient rentrer dans leurs foyers au bout de trois mois. On était encore loin de compte.
D'autre part, la Confédération était en mouvement. Renforcée parla sécession de l'Arkansas, et de forts contingents du Kentucky et du Tennessee, elle concentrait activement ses forces en Virginie. Ses éclaireurs se montraient sur la rive droite du Potomac, jusqu'en vue du dôme du Capitole. D'un m,oment à l'autre, ils pouvaient s'emparer d'Alexandrie, presque en face de Washington. On résolut de les prévenir. Le 24 mai, la ville fut occupée et mise aussi vite que possible en état de défense par six régiments des troupes de New- York, une brigade du New- Jersey et une du Michigan. Ce fut dans ce mouvement en avant que le colonel EUsworth, commandant un régiment de zouaves, fut assassiné au moment où il venait d'amener lui-même le drapeau rebelle flottant sur le principal hôtel de la ville. Sa mort, vengée sur place, fît grand bruit. C'était le premier officier tué. L'on n'avait pas encore vu les colonels tomber par douzaines à la fois.
L'armée confédérée n'était qu'à une vingtaine de milles, s'établissant à Manassas dans une position bien choisie. Elle couvrait son front d'ouvrages de campagne sur une crête de terrains escarpés qui suivaient les sinuosités d'un
cours d'eau inconnu jusque-là, célèbre depuis : Le BuU- Run. C'est là qu'affluaient les recrues du Sud, comme les recrues du Nord affluaient à Washington.
Vers le P' juin, les forces réunies autour de la capitale
• ne s'élevaient pourtant pas au dessus de 34,000 hommes
dont 21,000 près de la ville, et 13,000 de l'autre côté da
Potomac. Mais, il y arrivait en moyenne à peu près mille
hommes par jour.
L'élan des enrôlements se soutenait. Les hommes abondaient; mais il fallait les armer et les équiper, et en l'absence de dépôts préparés d'avance, les États avaient tout à créer. L'industrie privée, à laquelle il fallait avoir recours, ne suffisait qu'imparfaitement aux commandes. En attendant les armes généralement inférieures que le gouvernement faisait acheter en Europe, et celles que les manufactures américaines ne pouvaient livrer qu'à termes plus ou moins rapprochés, on confectionnait en hâte des uniformes, des chaussures, des équipements, tout cela de détestable qualité, quoique payé fort cher aux adjudicataires des contrats. Pour encourager le recrutement, chaque organisation militaire nouvelle était libre de se choisir un uniforme, et Dieu sait si la fantaisie se donnait carrière! Les zouaves étaient par dessus tout en faveur; mais quels zouaves ! ! ! C'étaient les débardeurs de ce carnaval guerrier.
Chaque régiment en voie de formation avait son camp séparé. Les environs des villes en étaient couverts, je pourrais dire infestés, car la discipline ne réprimait point encore les instincts turbulents et pillards de ces rudes novices, aussi peu habitués à l'obéissance que leurs officiers au commandement. Ces derniers étaient aussi ignorants que le reste en matières militaires. Les gouverneurs, n'ayant pas le choix, donnaient les commissions à qui leur amenait des hommes. Aussi les anciens soldats étaient-ils fort recherchés, car seuls, ils pouvaient servir d'instructeurs et enseigner tant bien que mal à marcher au pas, à charger et à tirer une arme. Ils étaient sergents
sans conteste , et s'ils pouvaient s'élever à l'école de peloton, le gradé d'officier leur était à peu près assuré.
En dehors des enrôlements communs ouverts à la multitude, il s'était formé à New- York quelques bataillonsécoles dont les membres subvenaient à tous leurs frais d'uniforme, d'instruction, etc., etc. Par suite de ces contributions pécuniaires, et de quelques formalités d'admission, l'organisation ne se composait que de personnes appartenant à la classe aisée, gens d'éducation en général. Tel était le bataillon deâ New-York rifles. Le jour était toujours consacré aux afiaires, mais chaque soir après dîner, nous nous réunissions à la salle d'armes, pour nous livrer avec une ardeur infatigable à l'école du soldat et à l'école de peloton jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Quand le temps était beau, nous allions, tambours battants, pratiquer l'école de bataillon dans un des grands squares de New- York, où faute de lune, l'éclairage au gaz suffisait encore à nos évolutions.
Ces écoles d'instruction fournirent une certaine quantité d'officiers capables à l'armée ; mais à l'origine, le plus grand nombre sortit de la pépinière des régiments de milice. Ainsi le 7® de New- York qui rentra le V juin, après une campagne de quarante jours sinon sanglante, du moins harassante, put compter en quelques mois plus de trois cents officiers de volontaires sortis de ses rangs. L'un d'eux, le major Winthrop, aide de camp du général Butler, fut le premier officier supérieur tué sur le champ de bataille, à la malencontreuse affaire de Big-Bethel.
Le mois de juin se passa ainsi de part et d'autre à rassembler les armées, et à les organiser autant que faire se pouvait. Il y eut seulement quelques escarmouches sans* conséquence à Halifax-Courthouse, au carrefour de Bayley et sur les hauteurs d'Arlington, c'est à dire sur la ligne de défense où l'on commençait à couvrir Washington par une suite de forts détachés. Le seul mouvement de quelque importance fut une avance du général Mac
Clellan dans la Virginie occidentale qui, jointe à la présence d un corps d armée pennsylvanien à Chambersburg, sous les ordres du général Patterson, eut pour résultat l'évacuation de Harper s Ferry par les confédérés qui se replièrent sur Winchester. Pour eux, en effet, la fidélité à rUnion des habitants de ces contrées, ajoutait sensiblement aux risques d une position trop avancée. Un régiment de volontaires fédéraux levé à Wheeling s'était déjà avancé jusqu'à Grofton au devant du général Mac Clellan, et là ne devaient pas s'arrêter les manifestations loyales des Virginiens de l'Ouest. Le 18 juin, ils se réunirent en convention à Wheeling, pour déclarer nulles et nonavenues toutes les ordonnances et mesures votées par la convention de Richmond. Cela fait, ils procédèrent à l'organisation d'un gouvernement provisoire, d'où sortit la constitution d'un nouvel État, sanctionnée plus tard par le congrès d'une façon définitive.
Le mois de juillet, gros d'événements, ne fut d'abord signalé que par la convocation du trente-septième Congrès en session extraordinaire, et par une première victoire du général Mac Clellan à Laurel-Hill. Comme ce combat heureux fut la cause immédiate de sa surprenante fortune, il n'est pas sans intérêt de s'y arrêter un instant.
George Brinton Mac Clellan, né à Philadelphie en 1826, était élève de l'école militaire de Westpoint d'où il était sorti, en 1846, gradué le second de sa classe. Il fut aussitôt envoyé comme sous-lieutenant du génie au Mexique où ses brillants services lui valurent successivement les brevets de premier lieutenant et de capitaine. En 1852, il fit partie d'une expédition d'exploration sur la rivière rouge en Louisiane, et fut ensuite envoyé comme ingénieur hydrographe au Texas. La mission d'explorer la route proposée pour le chemin de fer du Pacifique à travers les déserts de l'Ouest, lui fut ensuite confiée, et lui valut les félicitations officielles de M. Jefferson Davis, alors secrétaire de la guerre. En 1855, nous le retrouvons étudiant avec les majors Delafield et Mordecai lorgani-
sation des armées européennes, et assistant à une partie des opérations de la guerre de Crimée. La partie du rapport qui lui échut, publiée séparément à Philadelphie, fait honneur à ses connaissances militaires et à la culture de son esprit. La carrière militaire aux États-Unis no promettait néanmoins que des satisfactions fort incomplètes à son ambition. L'avancement limité à lancienneté était d'une lenteur désespérante, et le service actif en temps de paix se réduisait ou à des explorations lointaines au milieu des déserts , ou à la vie de sauvage dans les postes perdus des nouveaux territoires. Le capitaine Mac Clellan fit comme tant d'autres. En 1857, il quitta le service pour la position plus agréable et plus lucrative de surintendant général du chemin de fer de TOhio et du Mississippi, et de président de la portion Est de cette ligne.
En 1861, la guerre le rappela sous les drapeaux. Le gouverneur de TOhio lui avait d'abord confié le commandement des troupes de l'État; mais bientôt le gouvernement fédéral étendit ce commandement à tout un département militaire composé, outre l'Ohio, de l'Indiana, de rillinois , et d'une portion de la Pennsylvanie et de la Virginie. Ses troupes entrèrent en campagne le 1®' juin. Le 3, sa tête de colonne surprit et culbuta un détachement de rebelles à Philippa. Mac Clellan était encore à Cincinnati. Il ne rejoignit sa petite armée que le 18 à Grufton, et un mois s'écoula avant la reprise des opérations qui avaient pourtant débuté de façon fort encourageante. Enfin à la mi-juillet il se décida à lancer en avant le général Rosecrans à la tête de quatre régiments : trois dô l'Indiana et un de l'Ohio, Rosecrans rencontra dans les montagnes l'ennemi commandé par le colonel Pegram. Il l'aborda résolument, et le battit dans un engagement très vif où il lui infligea une perte de trois cents hommes çt de deux pièces de canon.
Pegram se retirait en désordre sur Beverley où il espérait pouvoir attendre l'arrivée d'un autre détachement
confédéré commandé par le général Garnett avec qui il n'avait pu opérer sa jonction à Laurel- Hill. Mais Mac Clellan le prévint, et attendit de pied ferme Garnett qui, se voyant devancé, se replia aussitôt sans combat. Mac Clellan avait encore en réserve une partie de ses forces sous le commandement du général T. A. Morris. Celui-ci, averti à temps, traversa rapidement la montagne, poursuivit Garnett, le rejoignit le lendemain à Carrick, fort prés de Saint-Georges, et le battit comme Rosecrans avait battu Pegram. Garnett lui-même fut tué dans l'afifaire.
Cette opération, fort bien conduite par le général Mac Clellan, lui valut d'abord comme trophées six canons dont un rayé, dix wagons, quantité de tentes, et quelques provisions. On sait ce quelle lui rapporta bientôt après. Le résultat immédiat fut de débarrasser cette partie du pays de tout ce qui s'y trouvait de rebelles.
Dans le Nord, une acclamation- triomphale répondit à cette première victoire. Les imaginations s'enflammèrent. Mac Clellan s'était avancé avec quelques milliers d'hommes, et la rébellion avait disparu de la Virginie occidentale. Que Mac Dowell marchât en avant avec son armée, et la rébellion disparaîtrait du reste de l'État. Et sur cette donnée un cri universel s'éleva : « En avant ! sur Richmond ! » La pression populaire poussait de toutes parts le gouvernement à une bataille.
Le général Irwin Mac Dowell, qui commandait l'armée du Potomac, ne pouvait guère partager cette aveugle confiance. Son éducation militaire avait été coïnmencée en France, et complétée à Westpoiiit. Il avait fait la guerre du Mexique, dans l'état-majôr du général Wool, et professé à l'école militaire. C'était un oflficier instruit et expérimenté qui savait beaucoup mieux que les journalistes et les politiciens quels étaient les risques d'une attaque tentée avec des recrues à peine organisées contre un ennemi nombreux, fortifié dans une excellente position. A vrai dire, son armée n'était point une armée. Les régiments dont elle se composait n'avaient encore du soldat
que les armes et les uniformes. Pour braves qu'ils fussent, les hommes étaient à peine façonnés à la discipline ou aux manœuvres élémentaires ; les officiers étaient presque tous incompétents. Un bataillon ayant fait l'exercice à feu était une exception aussi bien qu'un colonel sachant le commander. Quant aux évolutions de ligne, il n'en avait jamais été question. Mais à la nouvelle du succès de Mac Clellan, tout plus long délai devint impossible, et l'ordre fut donné d'un mouvement général en avant.
La déroute de BuU-Run n'eut d'autre effet que de donner à la lutte des proportions plus formidables. Cette déroute n'eut d'ailleurs rien de surprenant. L'attaque fut mal exécutée, parce qu'avec une armée telle que je l'ai décrite, il était impossible d'opérer avec ensemble ou d'évoluer avec précision. Des régiments se battirent bien, d'autres se battirent peu , d'autres enfin ne se battirent pas du tout. Les confédérés avaient tous les avantages. Fortement établis dans une bonne position , protégés par des lignes complètes de retranchements, ils n'avaient qu'à s'y défendre avec vigueur, ce qu'ils firent. Ils eurent en outre cette bonne fortune d'être puissamment renforcés, dès le début, îpar le corps d'armée du général Johnson, à qui la déplorable inaction du général Patterson permit d'accourir sans obstacle de Winchester.
Avec des troupes sans discipline et sans expérience, une attaque manquée se change facilement en déroute. Dans ce cas-ci, la débâcle fut complète. Les soldats s'enfuirent en jetant leurs armes, les wagoniers en laissant leurs wagons et les canonniers leurs canons. Les bêtes d'attelage ne servirent qu'à hâter la fuite de ceux qui pouvaient s'en emparer, et tel spectateur qui était venu de "Washington pour assister à la victoire, s estima encore vheureux de ne perdre que son véhicule dans la défaite. Ainsi se rua, loin du champ de bataille, cette horde d'hommes et de bêtes à la débandade.
Ils ne s'arrêtèrent que dans la capitale, après avoir mis le Potomac entre eux et l'ennemi qui ne les poursuivait pas. '
Les confédérés manquèrent là leur plus belle chance. Eussent-ils poursuivi les fuyards, ils seraient entrés sur leurs talons à Washington, probablement sans coup férir. A la guerre , une occasion perdue se retrouve rarement. Celle-ci ne se représenta jamais.
La bataille s était livrée le dimanche 21 juillet. Le 22, le général Mac Clellan fut appelé au commandement de l'armée, en remplacement du général Mac Dowell.