DE NEW-YORK A WASHINGTON
Les gardes Lafayette, 55® régiment de New- York. — Campa Staten-Island, — Départ pour Washington. — Collision. — A Philadelphie. — A travers Baltimore. — Arrivée dans la capitale. — 500,000 hommes et 500,000,000 de dollars. — Les tentes. — Organisation des régiments d'infanterie. ^— Composition du 55e. — Les insignes du grade et les uniformes dans l'armée américaine*
Le 55® des milices de New-YoA, désigné plus généraiement alors comme «<' gardes Lafayette ?» était un régiment français. Il portait le pantalon ^garance et le képi rouge, signés distinctifs. Il était peu nombreux, ne dépassant guère le minimum requis pour la milice, c'est à dire 320 hommes. Ce n'était pas le pied de guerre, il s'en faut ; mais cela suffisait pour figurer aux parades, défilés et enterrements, objets à peu prés uniques du service en temps de paix.
Lorsqu'au mois d'avril, le président avait lancé son premier appel de 75,000 hommes, personne à New- York ne douta que le 55® ne fût des premiers à y répondre. L'on allait se battre ; comment un régiment français pourraitil ne pas en être? Les volontaires étaient accourus en foule pour s'enrôler dans ses rangs ; les compagnies se complétaient rapidement, portant leur effectif à cent hommes. Une souscription ouverte parmi les résidents français, pour armer et équiper sans délai les nouvelles recrues, s'était aussitôt couverte de signatures, et avait
abondamment pourvu la caisse Et malgré tout, le 55®
ne partait pas.
Un jour le régiment avait reçu Tordre d'aller camper à la Batterie, promenade publique sur la baie, au point de jonction de la rivière de l'Est avec la rivière du Nord. Deux compagnies s'y étaient rendues ; mais le lendemain, un contre-ordre les avait relevées pour faire place à un autre régiment. L'opinion publique s'étonnait de ces allées et venues sans résultats, et de ces retards sans explication satisfaisante. Le colonel en rejetait la responsabilité sur les autorités supérieures ; mais les officiers en attribuaient directement la faute au colonel qui, disaient-ils, s'efforçait de tout son pouvoir de décourager les enrôlements, et d'empêcher le départ du régiment. Fatigués de ces tiraillements et de ces récriminations, les volontaires s'en allaient aussi rapidement qu'ils étaient venus. Les uns formaient une compagnie dans le 62® de New- York, (zouaves Anderson) ; les autres dans un des régiments de la brigade du général Sickles (Excelsior Brigade). Un jour toute une compagnie avait passé, tambours battant, au 14® de Brooklyn. Enfin nombre de gardes Lafayette s'engagaient isolément dans diverses organisations militaires où se trouvaient déjà des compatriotes et des amis. Les officiers du 55® qui voulaient se battre, et voyaient les recrues leur échapper, s'irritaient de la position fausse qui leur était faite, et des remarques peu flatteuses auxquelles elle donnait lieu dans le public. Pour en sortir, ils eurent recours à une démarche collective à la suite de laquelle leur colonel dut substituer à une demande de congé temporaire, sa démission définitive qui fut acceptée.
Quelques semaines s'étaient écoulées à chercher sans succès un nouveau commandant lorsque mon nom fut mis pour la première fois en avant par un lieutenant ayant servi en France, et le seul des officiers qui me fût personnellement connu. A quelques jours de là, un comité composé du major et de trois capitaines vint me faire
A TARMÉE DU POTOMAC. 75
des ouvertures à ce sujet. Il ne nous fut pas difficile j de nous entendre. La condition posée à ma candidature était que je conduirais le régiment à la guerre. La condition posée à mon acceptation était que le régiment me suivrait à la guerre. Le corps d'officiers fut convoqué pour procéder à Télection, le 21 juillet, veille de la bataille de BuU-Run. Je, fus élu à ^unanimité des votes.
Le 23, lendemain de la bataille, une dépêche télégraphique du département de la guerre m'annonça que les services de mon régiment étaient acceptés, et huit jours après, nous étions campés à Staten-Island, de l'autre côté de la baie de New- York, — les compagnies dans des barraques, l'état major seul sous.la tente.
Il s'agissait d'abord de se recruter, et de remplir les vides faits dans les rangs pendant les deux derniers mois. Un bureau d'enrôlement fut ouvert immédiatement à la salle d'armes du régiment. Ceux des anciens membres dont l'engagement ailleurs n'était pas définitif, nous revinrent; des nouveaux venus prirent par escouades le chemin du camp; en quatre semaines, notre effectif se trouva grossi de plus de 400 hommes.
Ce n'était plus le temps où la foule affiuait à Lafayette- Hall. Trois mois d'enrôlement continu avaient absorbé déjà bien de la chair à canon. Mais ce n'était pas encore le temps des mercenaires. Tous les enrôlements étaient gratuits, et en partant pour l'armée, je pus m'enorgueillir de n'y conduire que des volontaires libres. Pas un de mes hommes n*avait reçu une prime d'engagement.
Le 28 août, le régiment se trouva assez fort pour entrer en campagne. Il était armé et équipé au complet, et n^ieux exercé au maniement des armes que la presque totalité des autres régiments de volontaires. Les officiers étaient tous au fait du service qui se faisait strictement. Parmi eux et parmi les sergents se trouvaient nombre d'anciens militaires, bons instructeurs pour former les recrues. Les uns avaient fait la guerre en Algérie, les . autres en Crimée ou en Italie, et le service de campagne
76 QUATRE ANS DE CAMPAGiNES
leur était familier. Chacun, du reste, avait le cœur à la besogne. Les longs jours d'été étaient consacrés à l'exercice, et une partie des nuits aux études théoriques. Il fallait bien que le régiment français fît bon,ne figure en arrivant à Washington.
Avant de partir, quelques vacances furent remplies pour la dernière fois par voix d'élection dans les compagnies, système tolérable dans la milice en temps de paix, mais inadmissible pour des volontaires en temps de guerre, et le 55® de milice allait bientôt être transformé en 56® de volontaires. Il était enrôlé désormais, au service des États-Unis pour « trois ans ou la guerre ?», si la guerre durait moins de trois ans, ce qui semblait hors de doute.
Le 31 août , au matin , le régiment formé en bataille attendait, le sac au dos et l'arme au pied. Je suivis d'un long regard cette double ligne de braves gens allant gaîment affronter les hasards du champ de bataille où beaucoup devraient verser leur sang, et beaucoup laisser leur vie, ce à quoi aucun d'eux ne semblait songer pour le moment. Au commandement : Forward! march! la batterie des tambpurs fut un instant couverte par un bruyant hourrah! Le sort, en était jeté. Le 55® était en marche pour la guerre.
J'emmenais neuf compagnies seulement, la dixième devant nous rejoindre plus tard à Washington.
Un train de chemin de fer arrêté à courte distance du camp nous attendait, pour nous conduire à un embarcadère d'où un steamer nous transporterait à Amboy. Le steamer se fit attendre. On forma les faisceaux sur le quai. Les hommes y gagnèrent deux heures pour prolonger leurs adieux aux amis venus de New- York. L'embarquement à bord du Paul Potter s'opéra militairement et dans le meilleur ordre. Lorsqu'on largua les amarres, ce fut un long échange de hourrahs entre la rive et le steamer. Le vapeur livrait au vent ses pavillons et ses banderolles ; le quai faisait miroiter au soleil un fourmillement multicolore de chapeaux lancés en l'air, de mouchoirs agités sans
relâche, de robes de femme ondulant à la brise. Bientôt les hourrahs s'éteignirent, les objets s'effacèrent dans là distance. Se reverrait-on jamais? Adieu! — Le port commun, c'est Téternité, a dit Chateaubriand.
A Amboy, nous reprîmes le chemin de fer. Nous avions fait quelques milles à peine, lorsqu'une secousse violente arrêta net la marche du convoi. C'était une collision. Un train de marchandises, heureusement presque vide, s'avançait à notre rencontre, caché par les courbes de la route. Quand on s'aperçut, il était trop tard pour prévenir le choc. Deux machines désemparées, quelques wagons défoncés, c'est une occurrence qui n'a rien de rare aux États-Unis. Seulement, dans ce cas-ci, les esprits superstitieux en pouvaient être frappés comme d'un funeste présage. Mais comme nous avions plus de poids et de vitesse, et que le train venant du sud avait souffert presque tout le dégât, l'interprétation favorable prévalut, et il resta démontré que la seule signification prophétique de l'accident, était le triomphe du Nord et la déconfiture du Sud. Il n'en fallut pas moins retourner à Amboy à l'aide d'une nouvelle locomotive, pour y attendre jusqu'au soir que la voie fût déblayée. Au point du jour, le régiment arriva à Philadelphie.
Dans ces jours d'élan patriotique, les grandes villes du Nord se faisaient un devoir de venir en aide au gouvernement par tous les moyens possibles. Ainsi, celles qui se trouvaient sur la route habituelle des troupes se, rendant à Washington , avaient organisé d'immenses restaurants gratuits où les régiments étaient traités à leur passage. Philadelphie possédait un des établissements les mieux organisés de ce genre. Le 55® y reçut une généreuse hospitalité. Rien n'y manqua. Abondance de provisions pour les hommes ; table séparée et bien servie pour les oflficiers. Puis, en route pour Baltimore !
Là, la scène changeait. Nous entrions en pays ennemi. Plus de bienvenue, d'acclamations, de mouchoirs au vent, de God bless you! comme à Philadelphie; mais un
silence morne, des visages hostiles, des murmures à peine comprimés. Quelques précautions étaient bonnes à prendre. Avant d arriver, chaque homme reçut une dizaine de cartouches. C était un dimanche; le soleil était chaud; le temps superbe. Les femmes se montraient aux portes et aux fenêtres ; les hommes parcouraient les rues. A la nouvelle de larrivée du régiment français de NevTrYork, la foule se porta aux abords du débarcadère, et sur l'itinéraire habituel d'un chemin de fer à l'autre , à travers le centre de la ville. Nous inspirions évidemment beaucoup plus de curiosité que de sympathie.
Le régiment était à peine formé en bataille à la sortie des wagons, que le premier commandement fut de charger les armes ; le second de mettre la baïonnette au canon, ce qui fut exécuté ostensiblement afin que personne n'en ignorât. Puis, le régiment s ébranla au son des tambours accentuant vigoureusement les batteries françaises. Personne ne nous suivit. Tout le monde nous regarda passer. Ça et là quelques interpellations nous étaient adressées en français : « Qu allez-vous faire à Washington? — La guerre ne vous concerne pas. — Vous feriez bien mieux de rester chez vous. — Aller se faire tuer pour les Américains! Merci ! — Qu'est-ce que les gens du Sud vous ont fait, à vous? » Les hommes ne répondaient pas; la discipline défend de parler dans les rangs. Ils s'en dédommageaient par des airs gouailleurs et des gestes plus expressifs que polis. Le défilé s'acheva sans autre démonstration , et le soir à la nuit close, nous étions à Washington.
Tout y respirait la guerre. Des fortifications ébauchées montraient ça et là leurs profils rompus; les feux disséminés aux alentours indiquaient l'emplacement des camps, et le long du chemin de fer, les sentinelles nocturnes nous regardaient passer, appuyées sur leurs armes. Près du débarcadère, la masse du Capitole, surmontée de son dôme immense, s'élevait dans le ciel, morne, sombre, silencieuse. Des soldats dans la gare, des soldats dans la rue, des soldats partout. Le convoi s'arrêta devant une
baraque construite pour abriter temporairement les régiments à leur arrivée. Ce fut notre gîte pour la nuit. La vaste salle était planchéiée. Nous y dormîmes tous enveloppés dans nos couvertures, — après avoir reçu un souper Spartiate composé d'un morceau de pain , d'une tranche de porc salé, et d'une tasse d'eau plus ou moins claire. Les volontaires n'étaient point traités à Washington comme à Philadelphie. Là l'hospitalité généreuse de la cité; ici, le régime réglementaire du commissariat.
Tout le monde sait aujourd'hui ce qu'est Washington. Une ville grandiose restée à l'état de projet; un plan magnifique tracé sur des terrains inoccupés ; en réalité un village monumental avec des rues droites et de larges avenues perçant le vide à deux pas du rayon habité qui relie le Capitole à la Maison-Blanche, et dont l'avenue de Pennsylvanie est l'artère principale. Un port sans quais et sans navires, formé par l'évasement du Potomac, et terminé par un pont n'ayant de remarquable que sa longueur, — un mille et quart d'une rive à l'autre. La nature semblait avoir tout préparé là pour la réalisation d'une cité babylonienne. Les fondateurs de la République y furent trompés. Ils crurent que la centralisation politique suffirait à créer dans la capitale une affluence de population croissant en proportion de la prospérité universelle. Il n'en fut rien. Dans un pays comme l'Amérique, les hommes vont où les appellent leurs intérêts. Les grandes agglomérations se déterminent par la somme d'avantages offerts au développement des richesses commerciales, industrielles, agricoles. De là ces villages d'hier, grandes villes aujourd'hui ; de là NevrYork, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Bos- . ton etc., et plus récemment Cincinnati, Saint-Louis, Chicago, San-Francisco. Ces avantages ne se rencontraient pointa Washington; la population rêvée n'y vint point; les cadres restèrent vides, et autour des monuments élevés par le gouvernement pour les administrations centrales, se groupèrent seulement les demeures plus confortables que luxueuses des fonctionnaires à terme, les hôtels fréquentés
S6 QUATRE ANS DE CAMPAÔNfeS
par les solliciteurs et les politiques de passage, et la somme de chétives maisons nécessaires au courant d'affaires ^e tout genre alimenté par ce monde officiel. L'activité normale de Washington s'est toujours réglée sur l'intermittence des sessions du Congrès, — si Ton excepte les cinq ans d'une vitalité fiévreuse produite par la guerre et éteinte avec elle.
Au mois de septembre 1861 , Washington était moitié ville et moitié camp. Les vastes terrains vagues, où leà maisons se montraient à peine, étaient occupés par les tentes de l'infanterie se prolongeant comme une ceinture extérieure sur toutes les hauteurs avoisinantes. L'artillerie était un peu partout; le tfain des équipages était concentré dans un rayon plus rapproché. Enfin l'administration des subsistances montrait ses baraques jusque dans le centre de la ville où dominait l'uniforme.
La session extraordinaire du Congrès, ouverte le 5 juillet, s'était terminée le 5 août. Elle avait eu pour résultats principaux de donner au président 500,000 hommes et 500,000,000 de dollars , et d'autoriser l'émission de 250,000,000 de bons du trésor. L'eflfectif de l'armée régulière avait été porté à 40,000 hommes. On avait voté sans opposition sérieuse le tarif, l'impôt direct, la confiscation des biens des insurgés, y compris leurs esclaves. Les pouvoirs de l'Exécutif avaient été étendus. Enfin tout avait été prévu pour que le président pût agir sans entrave danà la répression de la rébellion, jusqu'à la prochaine réunion du Congrès, dans les premiers jours de décembre.
L'armée régnait donc sans partage à Washington, d'au* tant plus que le canon de l'ennemi s'y faisait entendre distinctement et que du haut du dôme du capitple, on pouvait distinguer le drapeau rebelle flottant sur Munson- Hiil.
Le lendemain de notre arrivée, un officier d'ordonnance fut envoyé du département de la guerre pour nous conduire â l'emplacement désigné pour notre campement provisoire. Un ordre récent prescrivait que les régiments se
A L'ARMEE DU POTOMAC. 8t
rendissent directement à leur destination, sans passer par l'avenue de Pennsylvanie, où la répétition quotidienne des défilés avait fini par devenir un embarras. Cependant, I4 belle tenue du 55® lui valut Thonneur d'une exception, et ce fut par la « voie sacrée » qu'il marcha vers Meridian- Hill, où des terrains convenables étaient encore inocr cupés.
L'administration de la guerre n était pas encore organisée de façon à suflfire complètement au surcroit de labeurs que lui imposait la concentration d une puissante armée à Washington. Elle pouvait à peine faire face à tous les détails du service* On ne s étonnera donc pas que nous ayons été laissés àMeridian-Hill vingt-quatre heures sans vivres, sans tentes et sans bois. Heureusement pour nous qu'il nous restait encore un certain nombre de rations apportées de New- York. Le temps était chaud d'ailleurs, et cette première nuit se pass^ facilement à la belle étoile. Le jour suivant, les tentes arrivèrent avec les rations.
Le gouvernement les distribuait alors avec une prodi? galité impossible en campagne, comme on le reconnut plus tard. Elles étaient de deux sortes : — Pour les officiers des wall4ents (tentes à murailles) de 10 pieds carrés (anglais), à parois latérales perpendiculaires de 3 pieds de 'haut, ayant la forme d'une maisonnette. — Pour les sousofficiers et soldats des wedge-tents (tentes-coins), de 6 pieds de profondeur sur 6 de face à leur base, dans la proportion d'une pour quatre hommes. Ainsi, pour un régiment d^ 1,000 hommes : 2 tentes pour le colonel, 2 pour le lieutenant-colonel, 2 pour le major, 2 pour l'adjudant et son bureau, 2 pour le quartier-maître et son bureau, 2 pour les deux chirurgiens, 1 pour chaque capitaine, 1 pour les deux lieutenants de chaque compagnie; total ; 32 wall'tents et 250 wedge-tents; plus, 2 tentes d'hôpital de 14 pieds sur 15.
Du reste, le modèle n'en était point uniforme, et nombre de régiments étaient fournis de tentes-sibley, ainsi nom-
mées d'après Tinventeur qui les avait fait adopter pour l'armée régulière. C'étaient de vastes cônes de toile, coiffés d'un capuchon mobile, se relevant pour aérer l'intérieur ou laisser sortir la fumée d'un poêle pendant l'hiver. Seize hommes y pouvaient dormir la tête contre les parois, les pieds convergeant vers le centre. Elles n'ont jamais pu être employées en campagne. La seule tente qui remplaça toutes les autres et fut d'un usage uniforme pour le soldat pendant la guerre, fut la tente-abri, dont le modèle nous était venu de France.
Le régiment d'infanterie américain différant essentiellement du régiment français, il n'est pas inutile d'en indiquer sommairement ici l'organisation telle qu'elle fut fixée par un acte du Congrès en date du 22 juillet 1861, et conservée sans altération pendant toute la durée de la guerre. Le régiment n'est, en réalité, qu'un bataillon de dix compagnies. L'état-major se compose de : un colonel, un lieutenant -colonel, un major, un adjudant, un quartiermaître, et deux chirurgiens, avec la faculté d'y adjoindre un chapelain. Le major n'est point, comme en France, un oflScier d'administration . Il est le suppléant du lieutenant-colonel, comme ce dernier est le suppléant du colonel. Soit à l'exercice, soit au feu, il est plus spécialement chargé de la gauche du régiment, comme le lieutenantcolonel de la droite, l'un et l'autre veillant à la prompte exécution des commandements.
C'est l'adjudant qui tient les livres du régiment, prépare les rapports, enregistre les ordres supérieurs, contresigne ceux du colonel, et reçoit les communications ofiicielles des officiers subalternes, qui doivent invariablement lui être adressées. Dans la hiérarchie militaire, il est de règle que toute communication d'un inférieur à son supérieur doit passer par l'intermédiaire de l'adjudance.
Le quartier-maître est chargé de la transportation, de l'équipage de camp, des fournitures et réquisitions dont il tient les comptes et fait les rapports. Sans lui, l'administration des subsistances n'est représentée dans le régiment
A L'ARMÉE DU POTOMAG. 83
que par un sergent-commissaire. Il est du reste assisté par un sergent-quartier-maître, comme l'adjudant par le sergent-major.
Chaque compagnie se compose de : un capitaine, un premier lieutenant, un second lieutenant, cinq sergents, huit caporaux, deux tambours ou clairons, un wagonnier, et de soixante-quatre à quatre-vingt-deux soldats. Le chiflfre total du régiment, est donc : officiers 37, sousofficiers et soldats, de 805 (minimum) à 985 (maximum).
Telle était l'organisation du 55® de New- York. Quant à sa composition elle était des plus variées. Le recrutement avait ouvert ses rangs à toutes les nationalités. Les Français y restaient en majorité dans six compagnies. Le séjour à l'étranger n'avait point altéré leur caractère. Leurs qualités et leurs défauts étaient les mêmes en Amérique qu'en France. Seulement, ici ils étaient moins rompus à la discipline, et leur ponctualité dans le service tenait moins au sentiment du devoir qu'à cette vanité nationale qui les portait volontiers à s'exalter eux-mêmes et à rabaisser les autres. Aux revues et aux exercices de brigade où ils attiraient l'attention, ils faisaient belle figure et manœuvraient avec ensemble et précision. Au feu où personne ne les regardait, ils ne firent ni mieux ni pire que leurs camarades.
Après les Français, les Allemands étaient les plus nombreux dans le 55®. Presque toutes les compagnies en comptaient plus ou moins dans leurs rangs. L'une d'elles, la compagnie H en était exclusivement composée. Bons soldats, portés à l'obéissance, animés d'un bon esprit et remarqués pour leur belle tenue, ils firent toujours bien leur devoir sur le champ de bataille comme au camp.
La compagnie K était toute composée d'Irlandais, commandés par trois officiers américains sortis de la pépinière du T de milice de New- York. Les Irlandais ont deux défauts favoris : la malpropreté et le penchant à l'ivrognerie. A l'inspection , leurs uniformes n'étaient guère sans taches, ni leur tenue sans reproches. Quand
du whisky était introduit au camp en contrebande, c'était au quartier des Irlandais que l'officier de garde s'en apercevait d'abord. Les punitions les plus sévères n'y faisaient rien. Mais en revanche, de fiers batailleurs. Quand ils étaient au feu, les taches de l'uniforme disparaissaient sous la poudre ou le sang. Bons enfants au demeurant, durs à la fatigue, prompts à l'enthousiasme et ne restant pas plus à court d'un bon mot que d'un coup de poing.
J'avais aussi dans mon régiment un petit nombre d'Espagnols, jeunes gens intelligents, sobres, réservés, d'une bonne tenue et d'une bonne conduite, et quelques Italiens, pauvres soldats.
Enfin, la 10® compagnie, qui ne nous avait pas encore rejoints, était composée d'Américains. Recrutée au hasard, mal commandée, peu disciplinée, à peine exercée, elle se trouva de beaucoup en retard sur les autres. Il fallut lui fournir des instructeurs. Mais officiers et sousofficiers en avaient autant besoin que les solda,ts, et la compagnie ne sortit jamais de son infériorité relative. C'est là, du reste, iin cas spécial qui ne préjuge absolu-r ment rien sur la valeur du soldat américain. L'expérience a prouvé qu'il n'était inférieur à aucun autre, et à certains égards il s'est montré supérieur à beaucoup, pour avoir accompli les plus grandes choses, sans jouir des avanr tages réservés aux nations militaires où la paix ne cesse jamais d'être une préparation pour la guerre. Si les ÉtatST Unis avaient eu en 1860 une armée régulière de 150,000 hommes, la rébellion n'eût probablement pas duré six mois.
Pour compléter cette esquisse du 55®, il me faut men-^ tionner ici une anomalie qui m'avait été léguée par le régime de la milice, et qui ne put être réformée qu'après une première campagne. Je veux parler d'une compagnie de zouaves bizarrement intercalés dan§ le régiment. Leur uniforme était exactement celui des zouaves français dont ils présentaient d'ailleurs tous les traits caractéristiques. Je ne sais si je dois attribuer cette particularité aux tra-
A L'ARMEE DU POTOMAG. 85
ditions soldatesques qui avaient traversé l'Atlantique pendant les guerres de Crimée et d'Italie, à l'esprit d'imitation, ou bien à l'influence de l'uniforme. La nationalité n'y pouvait être pour rien, la compagnie offrant une bigarrure de Français, d'Allemands, d'Américains, d'Irlandais, où aucun élément ne prédominait d'une façon sensible. Toujours est-il qu'ils étaient foncièrement zouaves. Leijr commandant était un jeune capitaine né dans une caserne, élevé au régiment, devenu plus tard sous-officier, ayant fait la campagne de Crimée, et redevable de sa position actuelle à ses qualités pratiquas comme instructeur, aus$i bien qu'à sa connaissance du service.
Les zouaves du55® vécurent ce que vivent les uniformes, l'espace d'une campagne. ; L'État leur avait fourni leur,s fez rouges, leurs jaquettes galonnées, leurs gilets fermés, leurs larges braies garance, leurs guêtres de cuir, et la caisse du régiment, leurs ceintures bleues. Quand il fallut renouveler -tout cela, le gouvernement nous envoya fort sagement l'habillement adopté pour les volontaires. Il en fut de même du képi rouge, du pantalon garance et de la capote bleue. Mais pendant près d'un an, le 55* déliait encore porter son uniforme distinctif.
La seule modification que les officiers durent y introduire immédiatement, fut l'adoption des shoulder-straps^ insignes du grade qui remplacent les épaulettes. La êhmlder-stmp est une bande de drap de quatre pouces de long sur trois quarts de pouce de large, cousue sur l'épaule à ses extrémités. La bordure en est d'or, et sert du cadre aux insignes suivants brodés au centre :
Pour le lieutenant général ou le major général commandant en chef une armée : trois étoiles d'argent. Pour le major général commandant un corps d'armée ou une division : deux étoiles d'argent.
,Pour le brigadier-général : une étoile d argent.
Pour le colonel : un aigle d'argent éployé tenant dans »es serres d'un côté une branche d'olivier, de l'autre un faisceau de flèches.
Pour le lieutenant-colonel : deux feuilles d'érable en argent.
Pour le major : deux feuilles d'érable en or.
Pour le capitaine : deux barres transversales en or, à chaque extrémité.
Pour le premier lieutenant : une barre transversale en or, à chaque extrémité.
Pour le deuxième lieutenant (sous-lieutenant) la bordure seule.
La shoulder-strap est bleu foncé pour Tétat-major, — rouge pour l'artillerie, — bleu-clair pour l'infanterie, — orange pour la cavalerie.
Les officiers subalternes portent un seul rang de boutons sur la poitrine; — les officiers supérieurs, deux rangs à distance égale ; — les brigadiers généraux, double rang de huit boutons espacés deux par deux; — les majors généraux, double rang de neuf boutons espacés trois par trois. Enfin, tous les officiers généraux indistinctement, portent le collet et les parements de velours noir.
L'uniforme des officiers se complète par une écharpe de tricot de soie à torsade, — jaune pour les généraux, cerise pour les autres, verte pour les chirurgiens. Les officiers de jour la portent en sautoir.
Quant aux hommes, leur uniforme est des plus simples. Ils portent le pantalon bleu-clair et la jaquette ou la tunique bleu-foncé. La jaquette est galonnée de jaune dans la cavalerie ; de rouge dans l'artillerie. Le pardessus à long collet est uniformément bleu-clair. Il est souvent remplacé par un punche en caoutchouc. Le feutre noir, ou le képi bleu-foncé, était la coiffure réglementaire — en campagne.
La grande variété d'uniformes qui distingue les armées européennes est au fond plus agréable qu'utile. Cela plaît aux yeux et ajoute à l'éclat des cérémonies publiques, en temps de paix ; mais en temps de guerre, à quoi cela sertil? Le temps viendra où les gouvernements militaires s'affranchiront de cette complication et économiseront
cette dépense. Aux États-Unis, nous avons fait une rude guerre sans shakos, sans casques, sans bonnets à poil, sans cuirasses, sans pelisses, sans chamarrures, — et il me semble que nous ne nous en sommes pas plus mal tirés pour cela (1).
(1) Les détails les plas complets sur l'organisation de l'armée américaine se trouvent dans l'ouvrage de M. Digo-Roussillon : Puissance militaire des Étais-Unis d^ Amérique, A peine y pourrait-on relever quelques légères inexactitudes sans importance, au milieu d'informations parfaitement correctes d'ailleurs.