‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES RUBIMSftTS DE l'âJVMÊE DU POTOMAC

La brigade da général Peck. — Environs de Washington. — Régiments de cavalerie. — Batteries d'artillerie. — Grande revne. — Les princes d'Orléans. — Lincoln et Mac Clellftn. — Orage d'été. — Le général Buell. — Inspections, -r- Les défenses au sud du Potomac. -^ Arlington et la famille Lee. — Le général Wadsworth à Up ton-Bill. — La division Blenker. — Mouvement de l'ennemi sur le haut Potomac.

Les régiments qui arrivaient sans relâche à Washingf* . ton, n'étaient point encore en état d'être présentés à l'enaemi. Ils pouvaient bien servir à défendre la capitale derrière des retranchements , mais un très petit nombre seulement auraient pu entrer immédiatement en campagne. Recrutés en hâte, habillés au fur et mesure, on les expédiait aussitôt qu'ils avaient atteint le chiflfre réglementaire. Ils avaient tout à apprendre, l'exercice, la manœuvre, le service, la discipline, et fort peu de sous-officiers pour les instruire, à supposer que les officiers en fussent capables, ce qui était rarement le cas. Telle fut la eause principale de l'inaction dans laquelle s'écoulèrent les moisî d'automne et d'hiver. On avait beaucoup d'hommes et très peu de soldats. L'affaire de Bull-Run avait été une leçon. Avant de reprendre les opérations offensives, il fallait faire une véritable arpaée. Ce fut, en effet, par où l'on commença.

Nous n'étions pas loin de l'ennemi. Les stimulants ne naanquaient pas, et l'on était volontiers sur le qui vive.

Ainsi, le camp du régiment était à peine assis et le service installé, que nous eûmes une alerte de nuit. Tout dormait excepté la garde et les sentinelles, lorsque tout à coup, le long roll, — la générale américaine, — retentit à quelque distance. Ce signal d'alarme, répété promptement, se propage de proche en proche. En quelques minutes nous voilà tous en armes, — le régiment en bataille sur le front de bandiére, les premiers sergents le falot à la main, les officiers le revolver à la ceinture. On entendait vaguement dans le silence comme un grand fourmillement d'hommes ; des lumières s'agitaient dans la nuit, et le galop précipité des orderlies (soldats d'ordonnance) passait et repassait sur les chemins. Nous attendions des ordres, le temps s'écoulait et les ordres n'arrivaient point. Enfin, l'on apprit la cause de toute cette émotion. Deux régiments du Wisconsin, campés dans le voisinage, venaient d'être envoyés au Chain-Bridge, pont traversant le Potomac au dessus de Georgetown, où quelques rapports indiquaient une concentration de forces ennemies. Cela ne nous regardait pas ; nous rentrâmes dans nos tentes pour y reprendre le sommeil interrompu. Ces alertes se renouvelaient de temps à autre, prouvant plus de zèle que d'expérience.

A quelques jours de là, nous fûmes attachés à une brigade définitivement constituée sous le commandement du général Peck. Elle se composait de quatre régiments : le 55« et le 62« de New- York; le 6^ du New- Jersey et le \d^ de Pennsylvanie , formant un eflFectif d'environ 3,500 hommes.

Le général Peck avait fait la guerre du Mexique comme officier, après quoi il avait abandonné la carrière militaire pour mener de front la politique et les affaires. C'était le cas de la plupart de nos généraux. Quand il reprit l'uniforme, il eut d'abord besoin de se dérouiller. Commandant capable, du reste, homme consciencieux, tellement dénué de charlatanisme, que, lorsque pour la première fois, il vint assister aux manœuvres de mon régiment , il voulut

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commander lui-même une pause, « pour se refaire un peu » , — disait-il, ajoutant à haute voix devant les hommes, quil n'avait pas prononcé un commandement depuis plus de dix ans. Beaucoup d'autres auraient jugé la confidence inutile. Le colonel qui commandait le 62® était un avocat de New- York, sans notion des devoirs de sa nouvelle position. Les connaissances les plus élémentaires du métier lui étaient étrangères et il ne semblait pas qu'il se mit en peine de les acquérir. Son régiment était campé sur les terrains d'une villa élégante où il s'était installé lui-même sans façon. Il était bel homme, et passait volontiers son temps à Washington où sa haute taille faisait valoir son uniforme et les aigles éployés de ses shoulder straps. Il abandonnait à un instructeur spécial le soin des exercices. Quant à la discipline, il avait là dessus des idées toutes particulières, se déclarant, en principe, opposé aux punitions, parce que, disait- il, «la punition dégrade le soldat! » On devine aisément le résultat d'un pareil système. L'insubordination régnait parmi les hommes , la discorde parmi les officiers , l'administration était livrée au tripotage, et le régiment qui, en d'autres mains, eût valu tout autant qu'un autre, s'en allait à l'abandon. Mauvais voisisînage qui exposa plus d'une fois nos sentinelles à des insultes dont il nous fallait faire justice nous-mêmes, sous peine de les voir rester impunies. Je cite ces faits comme exemple des obstacles à surmonter alors pour arriver à une bonne organisation de l'armée. On y arriva cependant, mais il fallut du temps.

Le 13® de Pennsylvanie dépassait le maximum , ce qui lui fit retrancher deux compagnies supplémentaires. Il était en bonne condition relative, sous le commandement d'un politicien influent de Pittsburg, bon compagnon, rond de figure et de pause, qui n'avait pas d'objection à s'exposer au feu , mais qui ne dédaignait pas encore de se préserver de l'eau du ciel, à l'aide d'un parapluie, sous lequel je le trouvai un jour parcourant son camp, sans souci du qu'en dira-t-on?

%i QUATRE ANS DE CAMPAGNES

* Le 6*^ du New-Jersey ne fit que passer dans la brigade; où il fut remplacé par le 93* de Pennsylvanie,

Le premier soin du général Peck , en prenant le cora* mandement, fut d'établir l'uniformité des exercices, et d'eii fiker la durée à six heures par jour; le matin, Técole du soldat et l'yole de peloton; dans l'après-midi, l'école dé bataillon et le service en campagne. Tout cela n'avait rie» de nouveau pouf le 55^ ; mais il n'en était pas de même ailleurs. Un lieutenant français , appartenant à un régiment du Wisconsin, me racontait qu'il ne s'y trouvait pas un capitaine pouvant commander sa compagnie, et que le colonel assistait naïvement à l'école de peloton, le manud a la main, pour se rendre compte de la signification des commandements. Ce qui n'empêcha point que ce régiment fut envoyé à quelques jours de là de l'autre côté du Poto^ mac. On se demande ce qu'il aura pu faire en face de l'ennemi. Du reste, nous n'en étions pas tellement loin à Mferidian-Hill, que nous n'entendissions distinctement les détonations de l'artillerie. Il n'était pas rare que nous fis^ dons l'exercice au son du canon.

Cette proximité de l'ennemi n'était pas sans donner à réfléchir à ceux qui voyaient de quelle étrange façon se faisait — ou plutôt ne se faisait pas le service dans nos campements. Un seul feit peut suffire à en donner l'idée;

Le 20 septembre, le commandement de la grand'garde de la brigade fut dévolu au major du 55^ officier zélé dans Iteus les détails du service qu'il avait appris dans les rangs de la garde nationale de Strasbourg. Le lieutenant de la compagnie de zouaves fut envoyé faire une grande ronde pendant la nuit, et il fut constaté au rapport da lendemain qu'il était entré dans les camps de douze régi*ments sans être ni arrêté, ni même interpellé, se prome*nant librement partout avec ses hommes. Dans le 62? de New- York, il avait trouvé sept sentinelles endormies dans leurs couvertures. Enfin, ce qui semble à peine croyable, pénétrant dans la tente déserte du colonel du 19^ de l'Indiana, il en avait enlevé le drapeau du régiment, sans que

personne fût là pour s y opposer. Le drapeau fut remis au général Peck pour être rendu au régiment qui, peut être; ne s'était pas aperçu de sa disparition. J'aime à croire que les choses se faisaient différemment de l'autre côté du Potomac. Autrement, il faudrait en conclure qu'à cette époque, la sécurité de la capitale dépendit moins de la protection de ses défenseurs que de l'inhabileté de ses assaillants.

De notre côté, en dehors des camps qui coavraient Greorgetown et Washington, pas un ennemi ne se montrait. Cette portion du pays est ce qu'on peut imaginer de plus-pittoresque. Les paysages y sont charmants, pleins de variété, abondants en agréables surprises. De grands bois couronnent les collines aux pentes rapides, enfouis* sent les ravins sous leur ombrage épais, se penchent sur les eaux babillardes du Rock Creek qui va se jeter plus bas dans le Potomac. Ici, le moulin caché dans une étroite vallée, là le pont hardiment jeté d'un rocher à l'autre au dessus du torrent. Plus loin, la ferme avec son caquetage de volailles, ses champs de maïs jaunis au soleil, ou la villa avec ses pelouses vertes, ses vergers pleins de fruits, ses jardins pleins de fleurs. Partout la nature féconde, calme, souriante, en regard de nos camps destructeurs, agités, menaçants. Contraste saisissant, protestation éloquente de la paix contre la guerre envahissant rudement son domaine.

Sous les grands arbres, au bord des routes, la blancheur des tentes signalait les camps de la cavalerie plus espacés que ceux de l'infanterie, et distribués dans un rayon plus étendu. La plupart de ces régiments étaient encore en voie de formation. Les hommes qui devaient être armés, équipés et montés à Washington, y arrivaient, parfois même sans uniformes. Il va sans dire que le très grand nombre n'étaient point cavaliers, et ne connaissaient rien à l'entretien du cheval. Beaucoup d'officiers n'étaient guère plus avancés. Ils avaient obtenu leurs commissions en contribuant de leurs bourses à l'en-

rôlement de leurs compagnies. Ce titre suffisait. On ne pouvait faire'autrement.

J'ai connu tel négociant de New- York qui, retiré des affaires, et possédé de la vanité de l'uniforme, consacra une vingtaine de mille dollars à lever un régiment de cavalerie dont il fut, bien entendu, nommé colonel. Son camp était dans notre voisinage; on ne l'y rencontrait jamais. En revanche, il promenait assidûment son uniforme sur les trottoirs de l'avenue de Pennsylvanie, et dans les buvettes des grands hôtels. Il était de toutes les réceptions à la Maison Blanche, de toutes les soirées dans les ministères, toujours empressé autour des femmes des hauts fonctionnaires et des sénateurs. Radicalement incapable de commander son régiment, encore plus de le conduire au feu, mais soutenu par la double influence de l'argent et de la politique, il fut nommé brigadier général et proposé plus tard à la garde des barraques vides d'un poste évacué par l'ennemi. Ce fut là sa principale part de gloire, et sans avoir tiré son sabre du fourreau, il retourna chez lui pour y savourer en paix la jouissance du titre de général sur ses cartes de visites.

Ces colonels de carton avaient généralement soin de s'assurer un véritable lieutenant-colonel à qui incombait en réalité le commandement du régiment, et si le major était également un officier capable, il n'y avait pas trop à se plaindre. Mais si l'on peut à la rigueur former promptement le fantassin, il n'en est pas ainsi du cavalier. La cavalerie ne s'improvise pas. Notre expérience l'a bien prouvé. Dans les premiers débuts de la guerre, l'organisation de cette arme avait rencontré un obstacle sérieux dans la disposition marquée du général Scott à s'en passer. Le commandant en chef qui ne pouvait plus monter à cheval, et réglait alors toutes choses de son cabinet, s'était fait, assurait-on, une théorie particulière à ce.sujet. De là des retards nuisibles.

L'ennemi, au contraire, favorisait par tous les moyens la formation des corps de cavalerie. Les jeunes gens riches

du Sud pourvoyaient eux-mêmes aux frais de leur équipement. Ils amenaient à l'armée d'excellents chevaux qu'ils savaient déjà manier habilement, et ils ne dédaignaient point d'entrer dans les rangs, suivis le plus souvent d'un nègre, qui suppléait son maître dans les détails rebutants du métier.

Ces détachements bien montés et bien équipés, compo- • ses de jeunes gens alertes et braves, étaient fort utiles à l'armée confédérée. Ils éclairaient ses mouvements et recueillaient des informations exactes sur les nôtres. Ils protégeaient leurs convois et enlevaient nos wagons. Ils couvraient leurs lignes et capturaient nos piquets, apparaissant là où ils n'étaient point attendus, disparaissant avant qu'on pût leur couper la retraite, retournant rarement sans butin ou sans prisonniers. On sait quel bon parti l'ennemi tira de sa cavalerie, pour des opérations plus importantes et des razzias hardies qui illustrèrent le nom de Stuart et quelques autres. Cette supériorité dura près de deux ans, — tant que durèrent les chevaux et les hommes, — jusqu'au jour où nos cavaliers aguerris et mieux commandés purent conquérir la fortune à chances égales, et, vétérans, culbuter partout ces adversaires contre lesquels, novices, ils n'avaient pu tenir.

Les régiments de cavalerie variaient de quatre à six escadrons. Chaque escadron comprenait deux compagnies de trois officiers et quatre-vingt-douze sous-officiers et soldats.

En dehors des exercices, un certain nombre de régiments d'infanterie étaient employés à construire des redoutes détachées, système de fortifications adopté pour défendre la capitale fédérale, particulièrement au nord du Potomac, où l'ennemi pouvait plus difficilement se présenter. Sous la direction d'officiers du génie, les hommes s'acquittaient fort bien de ces travaux.

La première occasion qui s'oflFrit à moi d'apprécier avec quelque ensemble les progrès réalisés déjà dans l'organisation de l'armée fut une grande revue de cavalerie et

d'artillerie, par le général Mac-Clellan, Elle eut lieu h 24 septembre dans la plaine, à l'est de Washington, der* rière le capitole. A cette époque, on. n'était pas encore blasé sur les solennités militaires qui; devinrent de plus en plus fréquentes, à mesure que les troupes étaient mieux préparées à y figurer avec avantage par leur tenue • et' par leur instruction dans les évolutions de ligne. Pour le moment, les manœuvres ne figuraient pas encore au programme. On s'en tenait à la revue et au défilé. .

Le temps était magnifique. La population s'était portée en foule sur le terrain, et admirait sans réserve neuf bat* teries d'artillerie de six pièces chacune, cinquante-quatre canons de divers modèles, neufs pour la plupart, tout en parfait état. Le reste à l'avenant. Les hommes ne dépa* raient point le matériel, se tenant chacun à son poste» dans une tenue irréprochable.

Trois mille hommes de cavalerie étaient en ligne, jyien habillés, moins bien montés, et trahissant leur inexpét rience dans la formation en colonne et le défilé.

Un assez grand nombre d'officiers supérieurs avaient obtenu la permission d'assister à la revue et reçu l'invita? tion de se joindre à l'état-major du général en chef. Au milieu de ces uniformes sans broderies, mais sévèrement militaires, trois cavaliers ea habit civil attiraient naturellement les regards. Ces trois citoyens privilégiés, dont on se demandait les noms, étaient M. le prince de Joinvillô et ses deux neveux, M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres, rejetons d'une royauté découronnée. Les jeunes princes venaient offrir leurs services au gouvernement fédéral, et poursuivre dans une armée républicaine La carrière des armes, qui avait déjà conduit l'un d'eux sur les champs de bataille d'Italie». La vocation militaire est l'apanage inaliénable des princes français, le seul que les révolutions ne puissent pas leur enlever.

Les hommes de ma génération qui ont couru le monde ont assisté à d'étranges revers de fortune. Enfant bercé aux récits de la grande épopée impériale, j'avais vu le roi

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Charles X dans tout l'éclat de. la royauté, de droit divin, la duchesse d'Angouléme dont le front morne semblait garder l'empreinte indélébile des infortunes de son enfance, la duchesse de Berry, la jeunesse et la joie de cette cour vieillissante, et le duc de Bordeaux, espoir de la dynastie, à qui j'avais été présenté au milieu de ses jouete, comme un futur défenseur de son trône. Mais le trône s'était écroulé avant que je fusse d'âge à tenir une épée.

Jeune homme , j'avais vu le roi Louis-Philippe , l'élu couronné de la bourgeoisie, passer en revue la garde nationale de sa bonne ville de Paris, entouré d'une famille nombreuse et brillante, destinée, semblait-il, à protéger et perpétuer la monarchie nouvelle. Mais un coup de griffe du lion populaire avait précipité dans l'exil la royauté citoyenne, comme autrefois la royauté légitime.

Un jour, j'avais passé au pied des murs du château de Ham, et cherché à découvrir sur ses épais remparts la silhouette du prince Louis-Napoléon Bonaparte qu'ils retenaient captif. — Une tête sans cervelle, disaient les sages d'alors....

Homme fait, j'avais assisté, trois mois durant, au mélodrame républicain joué en France en 1848, sifflant les mauvais acteurs qui se démenaient sur les planches branlantes du pmivoir, jusqu'à ce que le rideau tombât sur un dénoûment sanglant, pour se relever sur une parodie de dictature militaire.

De cette dictature avortée j'avais vu naître l'empire, et le captif de Ham couronné par le suffrage populaire, s'asseoir en triomphe sur le trône relevé.

Tous ces grands naufrages ont semé le monde de débris. J'en ai bien rencontré dans ma vie voyageuse. — J'ai défchiffré lepitaphe du roi Charles X sur une dalle obscure d'un couvent de Franciscains à Goritz. — J'ai rendu hommage à l'infortune du comte de Chambord, l'héritier déshérité des rois de France, dans ce vieux château de -Froshdorff où la fille de Louis XVI cherchait encore dans la. prière un adoucissement à l'amertume de douleurs

imméritées. — J'ai été l'hôte de la duchesse de Berry, la princesse aux inspirations héroïques, la femme à l'humeur charmante dont ni l'âge ni les malheurs n'altérèrent jamais l'aflFable sérénité. — Et près d'elle, n'ai-je pas vu à Venise cette archiduchesse d'Autriche qui fut la mère du roi de Rome, grommelant encore ses plaintes d'avoir partagé le plus beau trône du monde avec le plus grand capitaine du siècle? — En Angleterre, j'ai été reçu sous le toit où s'était éteint le roi Louis-Philippe, par le prince qui eût pu être régent de France.

Autour de ces grandes épaves des révolutions, que de célébrités effacées, que de pouvoirs déchus j'ai rencontrés « mangeant le pain amer de l'étranger! » Et maintenant sur cette terre lointaine où le duc d'Orléans avait erré proscrit, je retrouvais ses petits-fils proscrits comme lui. En d'autres temps, j'avais été déjà présenté à M. le prince de Joinville, à l'époque où il visitait New-York, à bord de la Belle-Poule qu'il commandait. Nous étions jeunes alors. Tempora mutantur Les temps changent et nous changent.

A cette revue où je vis les jeunes princes pour la première fois, se trouvait une calèche découverte fort simple, mêlée sur un pied d'égalité démocratique aux autres voitures chargées de spectateurs. Et pourtant,* elle portait M. Lincoln et sa famille. Remarque à noter : les regards n'étaient point pour le président de la république. L'homme sur lequel pesait la plus haute responsabilité, de qui plus que de tout autre, dépendait le salut ou la ruine du pays à cette heure des périls suprêmes, —restait inaperçu dans la foule, sans gardes, sans entourage, reconnu seulement par ceux qui se trouvaient dans son voisinage immédiat. Toute l'attention se concentrait sur ce jeune général à l'œil tranquille, à l'air satisfait qui se mouvait suivi d'un immense état-major, au cliquetis des sabres et aux acclamations des spectateurs.

vanité des enthousiasmes populaires ! Pour un combat heureux livré à la tête de quelques milliers d'hommes,

le général Mac Clellan était porté sur le pavois. C'était ridole du moment. La popularité aveugle le sacrait Napoléon. A celui qui, par ses hésitations politiques et son inhabileté militaire, devait aggraver les dangers, prolonger les épreuves, alourdir les sacrifices, on décernait d'avance l'apothéose. — A celui qui devait conduire la lutte jusqu'au triomphe, avec un patriotisme inébranlable et un dévoûment sans défaillance aux meilleurs intérêts de l'Union, — qui, sa tâche accomplie, devait donner sa vie à son pays et mourir martyr de la liberté, — à celui-là le passant oubliait d'ôter son chapeau !

Le 26 septembre, sur un ordre reçu la veille, le régiment leva le camp dès le matin. La brigade se portait à trois ou quatre milles en avant, se rapprochant de Tenallytown. La route était bonne et agréable. Elle suivait les méandres du Rock-Creek, à l'ombre des saules et des peupliers, puis s'enfonçait dans la forêt pour arriver à la ferme Swartz, où nous devions asseoir notre nouveau camp. Les hommes cadençaient le pas en chantant la Marseillaise ou le chant des Girondins, hymnes inconnus aux échos de ces parages qui les répétaient pour la première fois, — probablement pour la dernière.

L'emplacement qui nous fut assigné ne valait pas celui de Meridian-Hill. Le terrain était montueux, inégal, à pentes abruptes. On en tira le meilleur parti possible, et le camp fut établi avant le soir. Bien nous en prit.

Le soleil s'était couché derrière un rideau de nuages sombres envahissant lentement l'horizon. A l'extinction des feux, lorsque les lumières s'éteignirent dans le camp, les éclairs s'allumèrent dans le ciel; lorsque les tambours se turent, le tonnerre commença à parler, les premiers jours del'équinoxe s'étaient passés sans encombre; mais nous n'avions rien perdu pour attendre. Les premiers messagers de l'orage furent des coups de vent impétueux s'engoufirant dans les ravins, bondissant sur les collines, menaçant de déraciner les arbres et d'emporter nos tentes.

tOO QUATRE ANS DE GÂMPAaNES

Les dormeurs furent bien vite éveillés. Aux mugissements qui remplissaient l'air, aux bruissements éplorés de la forêt, aux claquements des flies, répondit promptement le son clair des piquets frappés à coups pressés pour affermir nos frôles abris de toile.

On se hâtait encore à la besogne, lorsque le ciel sembla crever sur nos têtes comme le fond d'un vaste réservoir qui viendrait à manquer tout à coup. Une nappe d'eau formidable s'abattit sur nous. Tout le monde disparut aussitôt-sous les tentes. Seules les sentinelles continuaient leurs allées et venues interrogeant le ciel, contemplant l'orage et se bornant à protéger d'un pan de leurs capotes la batterie de leurs fusils. Nous n'avions encore que. des données incertaines sur la solidité des tentes, et chacun se demandait si elles n'allaient pas s'aifaisser sous le poids du déluge ou s'abattre sous l'effort de la rafale.

J'ai dit que le terrain était inégal et montueux. En quelques minutes les ruisseaux commencèrent à courir dans toutes les directions, grossissant à vue d'œil, et se ruant .en petits, torrents par toutes les anfractuosités, et sur toutes les pentes. La tempête, qui ne pouvait venir à boiait de nos tentes par le sommet, les envahissait maintenant par la base. Et chacun de se défendre de son mieux contre cette nouvelle attaque. C'étaient alors des digues élevées -avec les mains faute de pelles, et des rigoles creusées avec ;les baïonnettes, faute de pioches. Ainsi, à la lueur des éclairs, on voyait reparaître les travailleurs un à un, ou deux à deux suivant l'urgence du cas, mais cette. fois pieds nus, dévêtus jusqu'à la ceinture, et se consolant d'une douche forcée en narguant l'orage qui n!atteii*drait pas leurs vêtements.

La nuit fut rude, mais nous laissa à peu près intacts, À l'exception toutefois du deuxième chir^irgien du . régi- /ment.La tourmente semblait s!acharner particulièrement contre sa tente. Il la défendait avec obstination, bouchant les ouvertures, réparant les brèches, resserrant les cordes, luttant avec l'énergie d'un homme qui combat j?raam et

fccis. Malheureusement les torrents de pluie détrempaient la terre, et les piquets secoués furieusement sans relâche, s'ébranlaient de plus en plus dans leur alvéole de boue. Un moment vint où tout s'écroula. Le docteur était vaincu, mais exaspéré. Il navait pu sauver sa tente debout; il résolut de la défendre abattue. On put l'apercevoir à la lueur des éclairs, la tête nue, les cheveux ruisselants, dédaignant d'appeler des renforts à son aide, plonger dan0 la toile comme un matelot prenant un ris, en couvrir encore sa malle et son lit de camp, la maintenir des pieds «t des mains, et défier le ciel qui, sans doute pour rendre hommage à une résistance si héroïque, ferma enfin ses écluses et calma les vents déchaînés.

Le lendemain, le soleil était brillant, l'atmosphère limpide. Mais, instruits par l'expérience, les soldats n'eu achevèrent pas moins avec soin les travaux protecteur» ébauchés pendant la nuit.

Au camp Holt (nom donné, j'ignore pourquoi, à la nouvelle installation de la brigade) le service commença à se faire avec plus d'ensemble et de régularité. C'est là que nous fûmes adjoints à deux autres brigades pour former une division sous le commandement du général Buell, le même qui devait bientôt commander une armée dans le Kentucky, et, au mois d'avril suivant, jouer à Shiloh en faveur de Grant, le rôle que Blûcher joua à Waterloo en fîaveur de Wellington. En septembre 1861, il n'était encore que brigadier général de volontaires. Dans l'armée régulière à laquelle il appartenait, il avait le grade de major et exerçait avant la guerre les fonctions d'assistant adjudant général. C'était un officier précieux pour le gouvernement dans les circonstances présentes. Parfaitement versé dans tous les détails du service, fort strict en matière de discipline, il faisait marcher à grands pas l'organisation des nouvelles troupes, et l'instruction du soldat. Il avait établi son quartier-général à l'écart, au milieu d'un champ entouré de bois. Là il dormait sous la tente, don^ nant à ses officiers l'exemple des habitudes d'activité et de

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frugalité qui conviennent à la vie militaire. Comme il aimait à se rendre compte de tout par lui-même, il n'était pas rare de le voir arriver à l'improviste dans nos régiments, suivi seulement d'un soldat d'ordonnance, vérifiant si chacun faisait son devoir, et si ses ordres étaient strictement exécutés. Aucune négligence n'échappait alors à son regard inquisiteur, et il fallait que tout fût en règle, la propreté du camp, comme la ponctualité des exercices, la tenue des officiers comme la vigilance des sentinelles. La division Buell était couverte par une ligne de piquets dont le service se faisait comme en face de l'ennemi. Elle décrivait une courbe irrégulière à travers les bois et les champs, les chemins et les cours d'eau, au milieu d'une contrée pittoresque dont ne sauraient avoir l'idée ceux qui n'ont vu du Maryland que la partie traversée par le chemin de fer de Washington au Susquehannah. De jolies maisons de campagne disséminées sur les hauteurs, diversifiaient le paysage. Mais tout cela semblait déserté. Le voisinage incommode des troupes, entraînant toujours quelques actes de maraudage dans les potagers et excitant des appréhensions exagérées, en avait éloigné les habitants : nous n'y rencontrions guère que quelques garçons de ferme généralement nègres, laissés là à l'a garde du mobilier. Dans les champs, personne, sinon nos postes avancés qui n'ajoutaient pas beaucoup à l'animation du paysage. Les vedettes allaient et venaient le fusil sur l'épaule. Le reste dormait ou causait tranquillement autour des feux pour lesquels on avait le bois sous la main.

D'autres fumant silencieusement, songeaient A quoi?

— A la famille sans doute, aux chances de la revoir, aux hasards de la guerre, à sa durée probable. Mais c'était lé très petit nombre. Le soldat n'est point songeur. L'activité de sa vie ne- lui en laisse pas le temps. La sensibilité s'émousse vite dans une existence au jour le jour livrée au sort, et où la veille n'a souvent point de lendemain. L'insouciance naît de l'inutilité des prévisions. On s'abandonne à la destinée et l'on jouit de son mieux de l'heure

présente, en s'inquiétant le moins possible de l'heure à venir.

Près de notre camp, derrière la ferme Swartz, se dessinaient sur la hauteur des fortifications commencées que nous allions, supposions-nous, achever. Mais il n'en fut rien. Les exercices habituels ne furent suspendus que pour les revues et les inspections devenues de plus en plus fréquentes. L'une d'elles valut au 55® l'honneur d'une mention particulièrement flatteuse.

Le colonel Marcy, chef d'état-major du général en chef, avait été chargé d'inspecter toutes les forces volontaires campées au nord du Potomac. Le comte de Paris et le duc de Chartres, attachés comme capitaines à l'état-maj or du général Mac Clellan, l'accompagnaient. Leur amourpropre national n'eut point à souffrir du régiment français. — « Le régiment — dirent les journaux citant le rapport d'inspection, — mérite une mention spéciale. Presque tous les officiers sont français. Beaucoup ont servi en Europe. Les hommes sont principalement français, et en tenue, en instruction comme en discipline, n'ont point de supérieurs, même parmi nos troupes régulières des États- Unis. y>

Après l'inspection et la revue qui en est la conclusion habituelle, le général Peck, le colonel Marcy et les princes se réunirent sous un tente où le Champagne prolongea la visite. A cette époque, un panier de Champagne pouvait encore se trouver sous le lit de camp d'un colonel.

La proximité de Washington, le bon état des routes, les beautés du paysage, faisaient de notre camp un but agréable de promenade. Aussi les visiteurs n'y étaient pas rares. C'étaient des hauts fonctionnaires, des hommes politiques, des membres du Congrès ou du corps diplomatique, des officiers étrangers venant offrir leurs services ou simplement étudier la formation de notre armée, des correspondants de journaux, — les uns et les autres accompagnés souvent de dames curieuses d'assister à nos exercices ou à nos revues.

toi QUATRE ANS DE CAMPAGNES

Il n'en était pas de même au sud du Potomac où se trouvait l'ennemi. Les ponts étaient gardés, et nul ne pouvait les traverser sans une permission spéciale. De' ce côté notre ligne de défense formait un arc de cercle appuyant ses deux extrémités au fleuve. — Tune à Alexaih drie, quelques milles au dessous de Washington, l'autre couvrant le Chain -Bridge quelques milles au dessus^ Elle se composait d'une ceinture d'ouvrages détachés plus impbrtants et mieux armés que les redoutes élevées au nord du fleuve. Ces forts couronnaient une Sjérie de hauteurs présentant de grands avantages naturels. Quelques mois auparavant, elles étaient généralement couvertes de magnifiques forêts dont la hache avait déjà fait des abattis immenses, brise-lames d'une puissante efficacité contre les flots humains d'une attaque régulière. Dans un rayon plus rapproché s'élevaient d'autres ouvrages défendant les hauteurs d'Arlington, en face de la ville, et couvrant la tête de pont qui protégeait le Long-Bridge.

Le domaine d'Arlington appartenait encore à cette époque au général Robert E^ Lee de l'armée confédérée. La famille Lee est historique aux États-Unis, et n'a pas été sans distinction en Angleterre. Le premier du nom qui passa en Amérique fut Richard Lee, émigré sous Charles P'^, partisan énergique et dévoué des Stuarts» comme la plupart des Virginiens, de son temps contre lesquels Cromwell dut envoyer une expédition qui ne ré^ duisit point la colonie royaliste à la soumission. Les des^ cendants de Richard Lee qui avaient conservé après lui une position influente, jouèrent un rôle important dans la guerre de la révolution , et assurèrent à leur nom une considération plus haute que jamais dans la Républiq^^ américaine, quoique les instincts de leur race fussent beaucoup plug aristocratiques que démocratiques.

En. 1861, Robert E. Lee était colonel de l'armée régulière des États-Unis. Fils du général Henry Lee, il était sorti de West- Point dans le génie et avait servi au Mexique avec une distinction récompensée par plusieurs

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promotions consécutives. Plus tard, il avait été chargé du commandement de 1 école militaire. Enfin, au mois d avril 1861, il avait donné $a démis^on pour s'attacher à la fortune de la Confédération du Sud.

Arlîngton dont il faisait sa principale résidence, est d'un aspect seigneurial. Un vaste parc ombragé d'arbres magnifiques entoure la maison d'habitation dont l'architecture démodée possède un prestige d'ancienneté d'autant plus respecté en Amérique, qu'il s'y rencontre plus rarement. Chacune des deux façades est ornée d'une large piazza dont les hautes colonnes supportent la projection du toit qui les recouvre. Sur celle du nord, on jouit d'une vue admirable. Dans la plaine, le cours majestueux du Potomac perdu au loin dans les horizons gris d'Alexandrie; puis la ville de Washington tout entière avec ses grands monuments et ses petites maisons ; Georgetown s'élevant à gauche en amphithéâtre; enfin comme cadre à ce panorama, la ligne des collines bleues coupée à droite par l'immense dôme du Capitole élevapt vers le ciel la statue de la Liberté armée.

Le 29 septembre, lorsque je visitai Arlington pour la première fois, l'empreinte de la guerre en avait déjà altéré la physionomie. La demeure des Lee était devenue îe quartier général de Mac Dowell, commandant maintenant une division dans l'armée dont il avait été général en chef, — les corps d'armée n'étant point encore organisés. Les chevaux sellés et bridés des cavaliers d'ordonnance creusaient impatiemment le sol autour des arbres où ils étaient attachés. Les tentes de la garde et des suivants de l'état-major s'étalaient dans les jardins foidés en tout sens par les hommes et par les bêtes. Les allées du parc étaient profondément sillonnées par le passage continuel des fourgons et de Tartillerie. A travers les barrières renversées , les haies effondrées , dans les champs, dans les bois et sur les pelouses, nombre de camps abandonnés, où quelques feux fumaient encore, indiquaient par mille débris informes l'emplacement où

les régiments avaient séjourné, et qu'ils avaient quitté au point du jour.

La division forte de douze mille hommes, venait en effet de se porter en avant, par suite d'un mouvement rétrograde de l'ennemi qui, la veille, avait évacué ses positions avancées à Upton-Hill et à Munson-Hill. Il ne nous fut pas difficile d'atteindre la colonne principale. Elle suivait un chemin étroit et montueux, tantôt encaissé dans de hauts talus, tantôt traversant en chaussée des terrains vaseux. Les fourgons encombraient parfois la voie, arrêtés par quelque obstacle ou quelque accident. Les hommes filaient par les côtés de la route, se hâtant de combler les intervalles ouverts dans les rangs.

Un escadron de cavalerie, hàlté dans un champ, indiquait la place où le général Keyes avait établi son quartier général dans un char-à-bancs couvert d'où il expédiait ses ordres et surveillait le mouvement de ses troupes. Tout le monde était en belle humeur ; personne ne restait en arrière.

Quand j'arrivai à Upton-Hill, la brigade du général Wadsworth en avait déjà pris possession. Le général n'appartenait point à l'armée régulière. Il n'avait servi précédemment que dans l'état-major du général Mae Dowell, pendant la campagne de trois mois si malheureusement terminée par le désastre de BuU-Run. Il possédait des propriétés très étendues dans l'état de New-York où sa famille était fort considérée. Lorsqu'au début de la guerre, les communications avec Washington avaient été interrompues, il avait nolisé un bâtiment, l'avait chargé d'approvisionnements à ses frais, et s'y était embarqué luimême pour en mieux assurer l'arrivée à Annapolis. Ce généreux dévoûment à la cause de l'Union l'avait recommandé aux faveurs du gouvernement pour lequel, après l'emploi de sa fortune, il devait faire plus tard le sacrifice de sa vie.

Je trouvai le général Wadsworth sous le toit de la ferme saccagée. Il avait alors cinquante-quatre ans ; mais l'ar-

deur de son patriotisme suppléait à la vigueur physique de la jeunesse, et son énergie morale supportait, sans faiblir, le contraste de la rude vie des camps avec lexistence luxueuse qui avait été jusque-là son partage. Quelques tabourets éclopés étaient tout ce qu'il restait du mobilier. Des portes enlevées de leurs gonds servaient de table ; des planches ramassées dans le jardin servaient de bancs. Les confédérés qui, la veille, occupaient encore la maison, avaient charbonné leurs noms sur les murs dégradés de toutes les chambres. Ils y avaient joint, comme c'est l'habitude des soldats, des croquis informes, parmi lesquels se reproduisait de préférence la pendaison de M. Lincoln. Il suffisait d'en modifier la légende expb'cative pour en faire la pendaison de M. Jefierson Davis. Les nôtres n'y manquèrent pas.

La maison était surmontée d'une sorte de belvédère, d'où la vue embrassait, dans tous ses détails, une scène des plus variées. Dans les jardins, des faisceaux d'armes se dressant au milieu des soldats couchés à Tentour ou fouillant le potager; des régiments prenant successivement position en ligne ; une douzaine de canons en batterie, les canonniers à leurs pièces, interrogeant du regard les contours de la vallée, les officiers promenant leurs longues vues sur un horizon couvert de forêts, les caissons en arrière, les attelages au revers intérieur du coteau. En face, la route de Leesburg sur laquelle galopaient çà et là des officiers d'état-major, suivis de leurs orderlies, et le monticule isolé de Munson-Hill, au sommet duquel flottait déjà le drapeau fédéral. Quand nous y arrivâmes, nos hommes préludaient à leur installation, derrière une ligne circulaire de retranchements laissés inachevés par l'ennemi, en brûlant la paille à moitié pourrie sur laquelle avaient dormi les premiers occupants. De là, les rebelles avaient pu contempler à leur aise le dôme du capitole, objet de leur convoitise, terre de Chanaan qu'il leur fut donné d'entrevoir mais où ils ne pénétrèrent jamais.

Au carrefour de Bailey {Bailey's crow-roads) étaienl massés plusieurs régiments, parmi lesquels la garde de Garibaldi, comptant autant de nationalités àvfSêrenies que de compagnies, bataillon mal tenu par un colonel bon* grois, dont la carrière suspecte devait finir au pénitentiaire de Sing-Sing. La compagnie française désirait être trans^ férée dans le 55®; le capitaine qui la commandait était venu lui-même m'en entretenir; mais il était trop tard. Le département de la guerre, craignant d'ouvrir la porte à de nouveaux abus, écartait toutes les demandes coUec* tives ou individuelles de ce genre. Tel avait été le sort d'une pétition signée par vingt zouaves Anderson et présentée par M. le comte de Paris au général Mac* Clellan.

Du carrefour de Bailey au séminaire, — vaste maison d'éducation bâtie sur le point le plus élevé des hauteurs qui dominent Alexandrie, — presque tout le terrain était couvert d'abattis traversés par la route. Quelques points fortifiés se montraient à peine de distance en distance, en avant des ouvrages plus sérieux, dont j'ai déjà parlé. En revanche, les piquets avec leurs réserves bordaient par^ tout la route. De ce côté, le mouvement se bornait à relier les positions à l'avance de la droite du côté de Munson-^ Hill.

Les camps que nous visitâmes au retour étaient gêné* paiement bien tenus et en bon ordre. Là se trouvait la division allemande du général Blenker, tout émaillée de feuillages, de petits jardinets, de tonnelles, où les souve* nirs du Vaterland étaient surabondamment arrosés de lager-beer.

Le général avait fait la guerre en Europe. Il avait servi en Grèce dans la légion bavaroise, et, plus tard, en 1849, avait commandé un corps de troupes révolution* naires en Allemagne.

Il nous reçut sous une vaste tente qui avait évidemment été destinée au service des hôpitaux. Elle était doublée d'une étoffe bleuâtre agréable à l'œil , et précédée d'un

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tmAUtent réglementaire formant vestibule. Là se tenait l'aide de camp de service , près duquel se réunissait un état^major nombreux composé d'officiers étrangers, presque tous venus d'Allemagne.

La courtoisie démonstrative du général Blenker contrastait singulièrement avec les manières réservées des officiers américains de son grade. Je le voyais pour la première fois; et il semblait que je fusse de ses amis intimes. C'était à chaque instant : « Mon très cher colonel, — mon bon camarade, — quel plaisir de vous voir! etc. » Sâr musique, qui était excellente, nous fit entendre un choix de morceaux du répertoire italien. Du Champagne incontestable nous fut servi sur une table chargée de fruits et de gâteaux délicats ; nous assistâmes ensuite à la parade d'un régiment d'une belle tenue et apparemment d'tine instruction avancée; — après quoi nous prîmes eongé avec force compliments et poignées de main.

La carrière de Blenker ne devait pas répondre à l'éclat de ses débuts. Il ne suivit point l'armée du Potomac dans la Péninsule , fut relevé de son commandement pour de$ actes de haute fantaisie et des mépris de discipline préjudiciables au gouvernement dans certaines portions de la Virginie, qu'on désirait concilier à la cause de l'Union. Il mourut dans l'humble position dont la guerre l'avait tiré, avec le regret d'une fortune manquée pour s'en ^tre laissé éblouir , — poussé peut-être dans la tombe par la pire des d'ôuleurs, selon le poète : Il Ricordarsi del tempo felice, néUa ndseria,,.

©n somme , cette position de l'armée du Potomac avait alors sur nous l'avantage d'avoir vu le feu. Des escarsaouches peu importantes, mais assez fréquentes avaient commencé à aguerrir les hommes dont une partie avait en outre assisté plus ou moins activement à la bataille de BuU-Run.

Je rentrai le soir à Washington en compagnie du ballon militaire de Lawe dont les services encore à l'essai, se continuèrent pendant près de deux ans , et finirent par

être définitivement abandonnés. De ce que la nature très boisée de la Virginie en rendit l'utilité problématique, il ne s'ensuit pas que dans les pays de plaines, on ne puisse tirer bon parti des aérostats pour éclairer les mouvements d'une armée, et juger avec un certain ensemble des posisitions de l'ennemi.

A mon retour au camp, je trouvai Tordre de faire cuire trois jours de rations, de requérir un complément de fourgons et de tenir le régiment prêt à marcher au premier signal. La cause en était une reconnaissance en force de l'ennemi qui passait le haut Potomac à cinq ou six lieues de nous. La journée du lendemain se passa dans l'attente. Le soir, le général Peck convoqua ses colonels dans sa tente. On savait positivement que huit mille confédérés étaient à Great-Falh, sur la rive nord du fleuve. On discuta, les cartes sous les yeux, la probabilité de leurs intentions, les chances d'une attaque au point du jour, les meilleures mesures de défense à prendre. Mais il ne me parut pas qu'aucune intention définie fût venu du quartier général, ni qu'aucun plan d'ensemble eût été arrêté. Se tenir prêt, voilà à quoi se bornaient les ordres. On s'y conforma strictement. Les piquets furent renforcés, des consignes sévères furent données sur toute la ligne. Chaque homme reçut cent cartouches, et dormit tout habillé, sans savoir s'il se réveillerait au son du tambour ou de la fusillade.

Je me rappelle que la nuit était belle et calme. Les étoiles brillaient au ciel dans une atmosphère limpide, mais froide. La grande ourse s'abaissait lentement à l'horizon. .En la suivant du regard, je fus quelque peu surpris d'y compter une huitième étoile plus brillante que les autres. Un examen attentif, à l'aide d'une longue vue, me révéla bientôt que l'astre supplémentaire n'était qu'un petit ballon lumineux, lancé sans doute par l'ennemi comme un signal. D'innombrables vers luisants étincelaient dans les herbes, comme si la terre eût voulu refléter le scintillement des étoiles... Rien ne troubla le silence que quelques

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coups de feu lointains, tirés par des vedettes trop aisément alarmées. Au jour , on reconnut que la colonne ennemie s'était retirée comme elle était venue, et tout rentra « dans Tordre accoutumé. »

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