‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du PotomacChapitre 7 sur 34 · QUARTIER D HIVER · texte numérisé non relu

QUARTIER D HIVER

Iiifttatiaiioii à Téballytoivn. — Clair de lune. --« Jour de paie. -«-^ Un cas dé delirimmiremeni, — Cours martiales. — Le général Kej^s. — Malheureoie affaire de BaU's Blust. — Aménagementa d'hiver. — La mess des officiera*

— Présentation de drapeaux. — Le président Lincoln à la table du 55«.

— Effets de la guerre autour de Washington.

Le 9 octobre, ladivision Mac-Call, forte d environ douze' Baille hommes, traversa le Potomac pour aller s'établir à quielques milles^ au dessus du Chain-Bridge, dans la direc* tion de Leesburg. Par suite de ce mouvement, la brigade Peck dut se porter en avant pour aller occuper Tenallytawn,. position importante qui couvre Georgetown, sur la limite du district de Colombie.

Le village est bâti sur une colline où convergent cinq routeS' différentes, dont trois de grande communicatiom. A droite, sur le point le plus élevé,, le fort de Pennsylvanie domine la plaine^. Le 13® de Pennsylvanie en fournit la garnison. Le 98® de Pennsylvanie et le 62® de New- York assirent leur camp en avant, sur les bords de la route de Roekvillo. Le 55® fut détaché à un mille de là, sur la gauche, près d-une forte demi^une, armée de quatre pièces de 32 et fermée par une haute palissade percée de meurtrières. Cet ouvrage, construit avec soin dans une position bien choisie, portait le nom de « fort Giaines. » Chacune de mes compagnies devait l'occuper successivement et s'y familiariser avec l'exercice du canon.

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En arrière du camp s'élevaient de grands bois bordés par la route de Tenallytown au Chain-Bridge. En avant, la vue s'étendait à de grandes distances. Au dessus des bois qui garnissaient encore la vallée , l'œil suivait le parcours du Potomac dont les eaux apparaissaient de distance en distance. Au delà, on pouvait distinguer les mouvements de nos troupes les plus avancées, et, dans le lointain, les lignes indécises de l'ennemi se perdant à l'horizon. Devant nous, entre le fleuve et la route de Rockville, s'élevait, de l'autre côté dé la vallée, une hauteur boisée dont les arbres ne tardèrent pas à disparaître. On y construisait trois redoutes qui, plus tard, furent reliées ensemble et formèrent un des forts les plus importants dans les défenses de la capitale.

Il ne parut pas d'abord que nous dussions rester longtemps dans cette position. Nous y étions à peine établis, qu'un soir, l'ordre arriva de nous tenir prêts à partir sur l'heure. Les tambours, qui battaient en ce moment la retraite, changent aussitôt de batterie. Les hommes répondent par des hurrahs, et, en quelques minutes, les compagnies se rangent à leur ordre sur la ligne du drapeau, lorsque survient un contre»ordre. On ne se mettra en marche qu'au point du jour. Chacun rentre dans sa tente, au milieu d'un feij roulant de plaisanteries. A neuf heures et demie, nouvel ordre d'aller, sans délai, bivouaquer au Chain-Bridge. Et tambours de battre. Dix minutes plus tard, nouveau contre-ordre par le télégraphe. Redoublement de gaîté dans les rangs. A dix heures, troisième ordre, définitif cette fois, avec instructions de ne laisser qu'une douzaine de soldats et un sergent à la garde du camp, d'emmener les deux chirurgiens qui confieraient l'hôpital aux soins du steward, et prendraient les quatre wagons d'ambulance avec eux.

A dix heures et demie, nous étions partis. C'était notre première marche de nuit, et les ordres n'indiquaient certainement pas qu'il s'agît d'une simple promenade militaire. Le moral des hommes semblait excellent, et volon-

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tiers se fussent-ils mis en route en chantant, si des instructions sévères n'eussent été données de garder le plus profond silence dans les rangs. Nous suivions un chemin de traverse, ici plongeant dans les bois, là émergeant dans les champs. De longs nuages couraient dans le ciel, comme les lambeaux d'un immense rideau déchiré. Tantôt la lune apparaissait dans les interstices, allumant des milliers d'étincelles au tranchant des bayonnettes, tantôt elle disparaissait laissant dans une obscurité douteuse le régiment qui s'allongeait dans les sinuosités du chemin, comme un serpent fantastique aux écailles bleues. A minuit, on fit halte près du Chain-Bridge.

D'où vient ce nom de Chain-Bridge? Je l'ignore. Toujours est-il que ce ^ pont de chaînes » n'est qu'un pont de bois supporté par des culées de pierres. En face de Georgetown, le Potomac se rétrécit tout à coup et cesse d'être navigable. La plus grande partie de son lit est envahie par des alluvions sablonneuses, couvertes de cailloux et de rochers,. laissées à sec pendant l'été, et sur lesquelles les eaux roulent bruyamment pendant l'hiver. Durant la plus grande partie de l'année, le courant profond et rapide s'encaisse dans le chenal étroit qu'il s'est creusé du côté de la Virginie, sous la dernière arche du pont. Le canal de Washington suit la rive du Maryland sur un talus assez élevé. Des deux côtés s'élèvent de hautes collines abruptes et rocheuses, généralement couvertes de bois . épais. Des fortifications construites à la hâte, mais suffisamment armées, défendaient les approches par les hau-« teurs virginiennes. Eussent-elles été forcées, le pont était encore protégé par une batterie de gros calibre, établie à mi-côte et par deux pièces de campagne pouvant le balayer dans toute sa longueur.

La nuit se passa sans accidents autour des feux du bivouac. Le jour se leva dans une tranquillité parfaite, et le premier ordre reçu dans la matinée, fut de retourner au camp où nous rentrâmes désappointés. L'impatience nous gagnait de n'être pas encore menés au feu. Si nous avions

pu lire dans un avenir de quelques mois seulement^ il est à croire que nous en aurions pris beaucoup plus aisém^ral notre parti.

A partir de notre installation à Tenallytovn, les évolutions de ligne firent partie des exercices de la brigade^ et se répétèrent presque chaque jour, lorsque le temps te permettait. Nous avions un vaste champ de manœuvres, où les quatre régiments pouvaient se déployer en ton* sens, déduction faite des compagnies détachées pour le service des forts et celui des avant-postes. Mais à mesure que la saison s'avançait , le temps devenait de plus ea plus incertain. Dés la fin d'octobre, des pluies froides et persistantes commencèrent à annoncer l'approche de lliiver, et le service devint plus pénible. Néanmoins, les der* niers beaux jours étaient activement mis à profit, et le général Buell put bientôt venir lui-même commander les manœuvres sans y relever autre chose que des erreurs de détail.

Le 31 octobre, le régiment fut, ce qu'on appelle en an* glais, mustered for pay. L'expression n'a pas d'équivalent en français , parce que la chose n'existe pas en France. Aux États* Unis, le système suivi pour la paie de l'armée est extrêmement défectueux. Le soldat comme l'officier n'y est payé que tous les deux mois, — à supposer que les choses se fassent régulièrement , ce qui n'est pas souvent le cas en campagne. Le muster a lieu le dernier jour du se* cond mois. Voici en quoi il consiste : après l'inspection en détail des compagnies, l'officier chargé dn .muster et qui doit être un inspecteur d'état-major ou l'un des colonels ou commandants de régiment de la brigade, procède luimême à l'appel, à rangs ouverts, les officiers à leur poste, les sous-officiers et soldats l'arme au bras. Chacun d'eux répond à son nom, et passe sans commandement au port d'arme et à l'arme au repos, jusqu'à ce qu'il soit ainsi constaté que tous les hommes présents figurent sur la liste. 11 est rendu compte sur les rôles de toutes les absences par désertion, congé temporaire ou autre cause, et

le mustering ofp^cer s'assure ensuite par lui-même de la présence des hommes notés comme faisant partie de la garde ou retenus à l'iiôpital du régiment. Les rôles dûment signés et certifiés par les chefs de compagnie, lui sont remis pour qu'il les signe à son tour, après y avoir ajouté un rapport sommaire sur la condition des hommes, leur tenue, leur discipline, etc., etc. Ces rôles en quadruple expédition sont envoyés : un à ladjudant général, à Washington, deux au payeur général, le quatrième restant au régiment. Même disposition du rôle séparé de Tétat-major. Dans les états-majors des généraux, les rôles sont individuels. Le payeur (pay-master) ayant charge de la brigade , fait le calcul de la somme due à chacun sur une colonne laissée en blanc à cet effet, et lorsqu'il a reçu les fonds nécessaires , il se rend au camp pour en opérer le paiement, — après quoi il retourne aussitôt à Washington.

Est-il besoin de faire ressortir les inconvénients d'un pareil système? Le soldat américain, dont la paie est de treize dollars par mois, ne reçoit jamais moins de vingtsix dollars à la fois , c'est à dire cent trente francs, somme trop considérable pour ne pas l'exposer à de dangereuses tentations. Je veux bien qu'ils en envoient une portion à leurs familles;, mais tous les soldats n'ont pas une famille à pourvoir, et parmi ceux qui sont dans ce cas , tous ne s'acquittent pas de ce devoir avec le même scrupule. 11 en est toujours parmi eux qui ne sont pas présents au jour fixé pour recevoir leur paie. Les voilà donc ajournés à deux mois, et alors ce sera cinquante-deux dollars ou deux cent soixante francs qu'ils auront à toucher. Et ne croyons pas que ce soit seulement par exception.

Les dépenses énormes de la guerre, les vols multipliés sous toutes les formes aux dépens du gouvernement, ou même les délais apportés à une nouvelle émission de papier-monnaie ont souvent placé le trésor dans l'impossibilité de remplir à heure fixe tous ses engagements. En pareil cas, l'armée et la marine ont toujours été consi- I. 8

dérées comme pouvant le mieux attendre. Devant Frede^ ricksburg, mon régiment reçut six mois d'arriérés à la fois. Ce fut donc soixante dix-huit dollars ou trois cent quatre-vingt-dix francs par homme. Les sergents en proportion.

De ces chiffres, il n'y a rien à déduire, car la différence de la valeur du papier-monnaie avec les cours de l'or a été compensée pour les soldats par un acte du Congrès qui porta la paie de treize à seize dollars, augmentation maintenue longtemps après la guerre.

Le soldat n'est pas thésauriseur, surtout en campagne, où les balles et les boulets entrent en ligne de compte dans toutes ses prévisions. Que peut-il faire alors d'une somme considérable? S'en laisser dépouiller au jeu, au risque des peines disciplinaires, s'il est surpris ; se procurer en cachette à des prix plus qu'exorbitants quelques bouteilles de mauvais whisky avec lequej il s'enivrera et enivrera ses camarades , quelque graves qu'en puissent être les conséquences. S'il est capable de déserter, l'argent lui en facilitera les moyens. Peut-être il n'y eût point songé sans cela ; mais pour l'avoir senti dans sa poche, la tête échauffée par la boisson, il n'est pas impossible qu'il meure fusillé à l'endroit même où il a reçu sa fatale paie.

Pour les absents, envoyés en service détaché ou retenus dans quelque lointain hôpital, naissent de longues complications de descriptive lists incorrectes, oubliées, perdues. Tous les commandants de régiments savent à quelles interminables réclamations donne souvent lieu la paie dans les hôpitaux, et combien de patients y ont été retenus un temps indéfini comme servants, par cela seul que leur arriéré ne pouvait leur être soldé. Il suffisait ainsi de quelque informalité, résultat presque inévitable des accidents de la guerre, pour rétenir dans un service répugnant des hommes auxquels d'honorables blessures donnaient droit à un congé définitif.

L'intérêt du soldat, comme celui de la discipline, réclame à cet égard une réforme. Le gouvernement et l'armée des

États-Unis ont tout à gagner à l'adoption du système de paie à courtes échéances et au changement qui en serait la conséquence dans l'organisation des officiers payeurs.

Je viens de dire quelle était la paie du soldat d'infanterie. Le sergent reçoit par mois 17 dollars; le P"^ sergent 20; le sergent-major, le sergent-commissaire, le sergent quartier-maître et le tambour -major 21; le stetoard d'hôpital 30.

Voici maintenant la solde mensuelle des officiers : Colonel, 194 dollars ; lieutenant-colonel, 170; major, 151; capitaine, 118; P"^ lieutenant, 108; 2® lieutenant, 103. Ce à quoi il faut ajouter 10 dollars par mois pour tout officier commandant une compagnie, en considération de sa responsabilité en fait d'uniformes, armes et accoutrements. En temps de guerre, les fourrages sont de plus fournis en nature aux officiers montés d'après le nombre de chevaux qui leur est alloué.

Les chiffres sont un peu plus élevés dans le génie, la cavalerie et l'état-major.

Un brigadier général reçoit par mois 300 dollars et quatre rations de fourrage. Un major général, 445 dollars et cinq rations de fourrage. Enfin, le lieutenantgénéral commandant en chef 720 dollars et autant de fourrage qu'il lui convient.

Le mois de novembre s'annonça assez tristement pour nous. Une pluie continuelle, accompagnée de violentes raffales, assombrit le jour de la Toussaint, et, le lendemain, nous eûmes à enregistrer le premier décès au régiment. Un soldat de la compagnie de zouaves avait succombé à une maladie de quelques jours, sans avoir pu être transféré à Washington. A défaut de l'honneur de tomber sur le champ de bataille, il eut du moins l'avantage de funérailles, accompagnées d'une certaine pompe militaire. Le corps, revêtu de son uniforme complet, resta exposé vingt-quatre heures sous une tente tendue de drapeaux et gardée par des factionnaires de la compagnie qui, non seulement se prêta à ce supplément volontaire de service,

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mais encore se cotisa pour acheter un cercueil assez coûteux et expédier le mort à sa famille. Chacun visita la tente mortuaire. C'était un spectacle nouveau, Mais le cercueil enlevé ne laissa point de vide apparent dans le camp.

Mieux vaut goujat debout que zouave enterré.

Ce fut la seule victime que la maladie fit dans nos rangs avant notre départ pour la péninsule, au printemps suivant. La santé des hommes se maintint dans les conditions les plus satisfaisantes, pendant tout l'hiver. A peine si quelques-uns durent être envoyés à Thôpital, beaucoup plus pour prévenir une maladie sérieuse que pour la guérir. Le seul cas en dehors des indispositions ordinaires, fut celui d'une recrue arrivée au camp vers cette époque.

C'était un jeune homme suisse de naissance, ayant reçu une éducation assez avancée pour être attaché à la rédaction d'un journal français de New- York. D'un tempérament excessivement nerveux, il avait ruiné sa santé par de malheureuses habitudes d'intempérance. L'usage immodéré des liqueurs fortes finit par développer en lui des symptômes de delirium tremens dont le résultat fut de lui faire perdre la place qui le faisait vivre. Sa seule ressource fut alors de s'engager comme soldat. Il était myope, et d'une constitution chétive évidemment impropre au service ; mais on n'y regardait pas de si près, et il fut envoyé au 55®. Le mettre dans les rangs, c'était l'achever à coup sûr. Je l'attachai à l'hôpital où il pouvait être utilisé sans danger pour sa santé délabrée. Tout alla bien d'abord, mais la terrible maladie n'avait pas lâché sa proie.

Une nuit, des hurlements lugubres retentirent tout à coup dans le camp, suivis bientôt d'une course tumultueuse réveillant en sursaut les hommes endormis. La garde poursuivait une sorte de fantôme demi nu qui fuyait "en poussant des cris de détresse : — Pour l'amour du ciel ne me tuez pas ! — N est-ce pas assez d'avoir brûlé ma tente? — Ah ! ils vont me fusiller ! — Et des appels désespérés

au colonel pour avoir la vie sauve. — Le tumulte s'apaisa bientôt, et alla s'éteindre dans le corps de garde. Presque aussitôt l'adjudant vint me rapporter que M..., le ward de l'hôpital, en proie à un accès de delirium tremens, avait été arrêté par la garde, et laissé aux soins des chirurgiens.

Le lendemain, je fis appeler. M... revenu à son état normal. Le récit qu'il me fit de ses hallucinations de la nuit me parut tellement saisissant que je puis encore le reproduire dans ses étranges détails. M... avait passé comme d'habitude la soirée dans la petite tente où il était installé séparément. Ses écritures terminées, il se coucha peu après l'extinction des feux et s'endormit sans malaise apparent. Vers une heure du matin, il fut réveillé par la sensation d'une chaleur ardente. Il ouvrit les yeux et vit avec efiroi sa tente en feu. Elle était remplie d'une épaisse fumée qui le suffoquait, et les flammes perçant la toile à divers points en rongeaient les parois et s'étendaient dans toutes les directions avec une clarté éblouissante.

Il allait s'élancer lorsqu'il entendit distinctement au dehors quelques oflSciers qu'il me nomma, parlant à voix basse, et se disant entre eux : — Attendons un peu ; le feu l'obligera à sortir et nous le fusillerons. Il n'est bon à rien. Le gouvernement ne peut pas continuer à nourrir ainsi des bouches inutiles dans son armée.

Le malheureux saisi d'épouvante à ces paroles sinistres, se couvrit la tête, essayant d'échapper à l'atteinte des flammes. Mais en vain ; la chaleur devenait de plus en plus intolérable; des langues de feu se glissaient sous la couverture, et lui léchaient le visage. Il se sentait brûlé vif. Éperdu, il se précipita hors de la tente... Étonné de n'être pas tombé mort, et de n'avoir même pas entendu la détonation des revolvers, il s'arrêta et regarda autour de lui. — La lune brillait au ciel dans une paisible sérénité ; la tente de l'hôpital se dressait à quelques pas; deux tjsons presque éteints fumaient encore à la cuisine en plein air des malades. En arrière, les wagons d'ambulance étaient

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à leur place; les chevaux se tenaient immobiles à leurs piquets, ou cherchaient du bout des lèvres quelques grains d avoine oubliés à terre. Les meurtriers avaient disparu. Partout le calme et le silence.

M... se rendait compte de tous ces détails, pour se convaincre pleinement qu'il était bien éveillé. Il considérait attentivement les étoiles, les arbres, les tentes et jusqu'aux pierres du terrain qui lui était familier, lorsque, s'étant avancé de quelques pas vers un espace ouvert, il y aperçut le régiment en ligne, les armes apprêtées, les officiers en arrière comme lorsqu'on va commencer le feu. Rien ne bougeait dans les rangs ; mais un peu plus loin, les sentinelles se promenaient à leurs postes habituels. Alors le colonel se pencha sur son cheval , et dit : — L'es fusils sont-ils bien chargés à balle? — L'adjudant qui était à pied répondit : — Gui, colonel.

A ces mots, tout fut révélé au malheureux M... C'était pour le fusiller que le régiment était sous les armes à cette heure insolite. Fou de terreur, il se prit à fuir au hasard, en poussant ces hurlements qui avaient mis tout le camp en émoi. La garde accourue -se lança à sa poursuite, et la réalité se confondant de plus en plus avec rhallucination, lé fugitif était absolument privé de raison lorsqu'il fut pris et entraîné au poste

Il me racontait ces détails avec une parfaite lucidité d'esprit, mais par moments, une expression d'angoisse passait sur sa physionomie. Ses regards scrutaient alors les objets qui l'environnaient et sa main touchait ceux qui se trouvaient à sa portée, comme s'il cherchait encore dans la certitude matérielle, une protection nécessaire contre le retour des fantômes.

M... ne suivit point le régiment en campagne. Il fut envoyé à l'hôpital militaire de Philadelphie où il reçut plus tard sa décharge du service.

Depuis trois mois, l'armée concentrée autour de Washington, pour être restée inactive contre l'ennemi, n'en

avait pas moins mis le temps à profit. De grands progrès avaient été réalisés comme instruction, comme discipline et comme organisation dans toutes les branches du service. Les troupes étaient exercées sans relâche, par bataillon, par brigade, et de temps à autre par division. A Tenallytown les exercices à feu étaient fréquents, surtout le tir à la cible auquel les soldats apportaient beaucoup d'émulation.

Des cours martiales générales furent constituées dans chaque brigade. Elles se composent de douze officiers pris en nombre égal dans chaque régiment, à savoir : un colonel, trois majors, six capitaines et deux lieutenants. Leur juridiction embrasse tous lés crimes et délits dont la pénalité dépasse la perte d'un mois de paie et la coH'damnation à un mois d'emprisonnement ou de travaux forcés, limite assignée aux sentences des cours martiales de régiment qui se composent seulement de trois officiers, et ne peuvent juger que les sous-officiers et soldats. Les arrêts des cours martiales générales comprenant la peine de mort, les travaux forcés, le boulet, l'emprisonnement, la dégradation militaire etc., etc., ne sont sujets qu'à la révision et à l'approbation confirmatoire du général en chef, avant d'être mis à exécution.

La peine corporelle du fouet avait été supprimée en 1812. Elle fut rétablie exceptionnellement en 1832 pour le -seul cas de désertion en temps de paix, et définitivement abolie en 1861.

Le code militaire des États-Unis {articles ofwar) est, à peu de chose près, le même qu'en Europe, sauf le duel qui entraîne le renvoi infamant du service, non seulement pour les combattants, mais aussi pour les témoins et tout officier qui aurait pris une part quelconque à l'envoi ou à l'acceptation du cartel, ou même qui se serait volontairement abstenu d'empêcher le combat. Comme, du reste, le duel a disparu des mœurs des États du nord, ces mesures de répression demeurent sans application dans l'armée. Pendant toute la durée de la guerre, je ne connais que

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deux cas isolés où le fait d'une provocation ait motivé le renvoi de l'officier qui en avait bravé les risques.

En dehors des cours martiales, de sages mesures furent prises pour se débarrasser des officiers d'une incapacité persistante. Des commissions d'examen furent instituées auxquelles les colonels pouvaient déférer ceux dont il ny avait décidément rien à attendre de satisfaisant. Cette mesure eut le bon résultat de stimuler généralement les paresseux et de renvoyer dans leurs foyers nombre de nullités incorrigibles qui ne purent subir l'épreuve devant les examinateurs. Seulement, elle ne fut pas assez générale. Il eût été plus profitable qu'elle s'étendît également aux colonels.

Eif^^ somme, tout prenait meilleure tournure à l'armée où le général Mac Clellan ne se lassait pas de passer des revues de division.

■Notre tour vint le 8 novembre. Ce jour-là, les trois brigades se rendirent dés le matin sur la plaine de Kolorama, voisine de l'emplacement où nous avions campé d'abord, en arrivante Washington. Pour nous, c'était une marche de cinq milles environ; mais le temps était favorable, la route en bon état, et les nouveaux pantalons garance arrivés quelques jours auparavant de New- York, n'eurent point à en souffrir. Comme toujours, il y avait foule à la revue qui fut suivie de grandes évolutions commandées par le général Buell. Le général en chef parut très satisfait et les spectateurs retournèrent à Washington persuadés qu'avec de pareilles troupes, il n'y avait qu'à se mettre en marche pour arriver tout droit à Richmond. Si cependant ils avaient parcouru le soir la route de Tenallytown, leur confiance eût pu être quelque peu ébranlée, en voyant ce qu'une colonne en marche peut laisser de traînards derrière elle après une journée de fatigue.

Cette revue fut l'adieu du général Buell à sa division. Quelques jours après, il nous quitta pour aller commander

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le département du Cumberland dont le quartier général était à Louisville (Kentucky.) Il fut également regretté des hommes et des officiers, en dépit de sa sévérité dans les détails du service. Tout le monde avait confiance dans ses talents militaires, et le soldat s'attache de préférence aux chefs dont le mérite justifie l'autorité et lui garantit que sa vie ne sera pas sacrifiée sans utilité et sans fruit sur le champ de bataille.

Le général Buell fut remplacé par le général Keyes, officier vieilli dans la carrière, ce qui ne veut pas dire | qu'il eût les façons abruptes d'un grognard. C'était au I contraire un homme de manières aimables ayant trouvé / en Californie l'occasion rare pour les militaires, de faire / une fortune considérable. Aussi son séjour à San Fran-/ cisco avait-il laissé en lui des empreintes beaucoup plus/ appréciables que ses anciennes expéditions contre les Indiens du Nord-Ouest. Peu jaloux d'imiter les allures Spartiates de son prédécesseur, il préférait décidément à la tente en plein air, une maison confortable à Washington. C'est là qu'il installa son quartier général sansi trop se soucier des inconvénients qui pouvaient en ré-\ sulter pour le service. Du reste, pour n'être pas un stiict disciplinarian comme Buell, Keyes n'en faisait pas moins un commandant capable. Sa conduite à la bataille de BuU-Run avait été citée avec éloges, et son affabilité lui concilia bientôt ses inférieurs auxquels il manquait rarement l'occasion d'adressei^ quelque compliment.

Il va sans dire que le général Keyes fit à son tour manœuvrer la division sous les yeux du commandant ea chef. Cette seconde représentation, à un mois d'intervalle de la première, fut décidément plus satisfaisante et put servir à constater les progrès que l'armée continuait à faire de jour en jour. Mais la saison était déjà tropavancée pour les utiliser immédiatement contre l'ennemi. La malheureuse affaire deBall's Bluft, encore toute récente, n'encourageait pas d'ailleurs à se presser. Voici ce qui s'était passé :

Le 20 octobre le général Stone dont la division gardait la ligne du haut Potomac, à une trentaine de milles en avant de Washington, donna l'ordre au colonel Devens commandant le 15® régiment du Massachussetts de traverser la rivière pendant la nuit, pour aller enlever et détruire un campement ennemi qui, selon le rapport d'un officier envoyé en reconnaissance, se trouvait à peu de distance. Le 21, au point du jour, le colonel Devens, arrivé à lendroit indiqué, trouva, au lieu du prétendu campement, un verger d arbres fruitiers plantés sur une éminence, et à travers lesquels la douteuse clarté de la lune avait pris aux yeux des éclaireurs l'apparence de tentes symétriquement alignées. Il envoya aussitôt son rapport, sans abandonner la position avancée où la présence du régiment fut bientôt signalée à l'ennemi. De ce premier rapport, on conclut beaucoup trop vite à la possibilité d'une attaque favorable contre Leesbury, et le 20 du Massachussetts, un régiment de Californie et un de New- York, reçurent ordre de traverser également la rivière. Pour cette opération, Ton n'avait que deux bateaux plats pouvant porter chacun une quarantaine d'hommes, et un canot métallique munis de rames ; — moyens d'autant plus insuffisants qu'on avait à débarquer d'abord dans une île longue et étroite, pour se rembarquer ensuite de l'autre côté.

Lentement et péniblement on parvint ainsi à transport ter sur la rive virginienne un millier d'hommes, un canon rayé et deux obusiers de campagne. Comme pour compliquer les difficultés, le commandement était dévolu au colonel Baker, ex-sénateur de la Californie, officier brave mais inhabile, bien qu'il eût fait la guerre du Mexique. Le général Stone commit la faute de laisser la conduite de l'expédition à sa discrétion. Lors donc que le colonel Devens, pressé par des forces très supérieures, et ayant l'ennemi sur ses talons, se replia en bon ordre sur le point où il devait repasser la rivière , il y trouva une ligne de bataille maladroitement disposée entravers du seul terrain découvert au milieu des bois. Plus maladroitement encore

les pièces d'artillerie étaient placées en avant, et si exposées qu'à peine pût-on commencer à en faire usage, avant que les servants fussent tués ou blessés par le feu concentré des tirailleurs ennemis. Enfin, la position assignée au 15® du Massachussetts fut si mal conçue, qu elle annulait la moitié de ses feux.

Les troupes se battirent bravement, — admirablement môme pour des hommes qui n'avaient jamais vu le feu, qui se sentaient mal commandés , et qui faisaient face à un ennemi deux fois supérieur en nombre. Groupés sur le bluff (coteau élevé au bord de l'eau) , ils se défendirent de leur mieux jusqu'à la tombée de la nuit; mais ils finirent par être écrasés. Les premiers qui s'élancèrent dans le seul bateau plat resté à portée, le firent sombrer sous leur poids. Alors tous ceux qui pouvaient nager se jetèrent à l'eau. Les autres tombèrent au pouvoir de l'ennemi avec les canons et les blessés , dont le nombre était fort considérable. Il faut en excepter, toutefois, cent cinquante hommes environ, sauvés par le sang-froid énergique d'un capitaine du 20® du Massachussetts, Frank Bartlets, devenu depuis général. Ce jeune officier ayant découvert un batelet caché sur la rive, y fit passer successivement les soldats qui l'avaient suivi, ne s'embarquant lui-même qu'avec les derniers. Le colonel Baker avait été tué en payant bravement de sa personne. Des seize cents hommes lancés ainsi à l'étourdie de l'autre côté du Potomac, la moitié à peine échappa au désastre.

Ce malencontreux engagement termina la campagne de 1861 comme elle avait commencé, par une déroute. 11 donna lieu à une enquête minutieuse devant le comité du Congrès chargé des rapports sur la conduite de la guerre. Le général Stone rejeta toute la responsabilité sur le colonel Baker qui n'était pas là pour répondre. Mais il ne fut pas démontré que ce dernier eût risqué sans ordres trois des régiments de sa brigade, dans une position d'où la retraite lui était impossible en cas de revers. Quelles que fussent d'ailleurs ses erreurs et ses fautes dans la

disposition des troupes durant le combat, elles auraient été repoussées, mais non écrasées, si les moyens de retour ne leur avaient pas manqué.

L'opinion publique s'émut d'autant plus de cette incurie, qu'elle y croyait reconnaître des indices de trahison. Certaines dépositions devant le comité, faisaient en effet peser sur le général Stone des soupçons de connivence avec les confédérés, — soupçons qui devinrent assez sérieux pour déterminer son incarcération au fort Lafayette. Cependant, comme aucune preuve ne vint corroborer des imputations que son caractère loyal et ses services passés rendaient invraisemblables, il fut remis en liberté, sans toutefois obtenir le bénéfice d'une cour martiale dont il attendait sa réhabilitation. Ce fut seulement vers la fin de la guerre que sa remise en activité devint la réparation tardive d'une injustice dont son honneur avait eu cruellement à souffrir.

La conclusion naturelle que l'on dut tirer de l'affaire de Ball's Bluff fut qu'en général les hommes étaient plus capables de bien se battre que les chefs de les bien commander,

La saison devenait de plus en plus défavorable aux opérations actives. Décembre arrivait avec son cortège de pluies et de frimats. Les chemins détestables de la Virginie se changeaient en bourbiers impraticables à l'artillerie et au train des équipages. L'armée dut entrer en quartiers d'hiver. Rien ne fut changé à la position des camps, mais des mesures furent prises pour mieux protéger les troupes contre les intempéries du ciel. On renouvela les tentes en mauvais état, en laissant aux différentes brigades toute latitude pour modifier ou compléter leurs installations de la façon la plus uniformément avantageuse au bien-être du soldat.

Le système adopté pour le régiment fut celui des logcabins, huttes carrées faites de rondins généralement feudus en deux, et maçonnés avec de la terre argileuse qui en bouchait hermétiquement les interstices. Sur ces pa-

rois verticales élevées de trois ou quatre pieds, la tente était fixée comme toiture. Une porte en planches ou en caoutchouc s'ouvrait sur la façade à l'intérieur. L'esprit inventif du soldat se manifestait en combinaisons ingénieuses pour multiplier le mobilier en ménageant la place dans un espace de six pieds carrés. Le problème était d'y faire tenir deux lils, une table, un râtelier pour les armes, un porte-manteau pour les habits, une cheminée californienne (1) ou un petit poêle en tôle et jusqu'à un tabouret. Problème qui finissait presque toujours par être victorieusement résolu, parfois même avec d'autres menus détails de confort supplémentaire.

Les bois environnants fournirent les matériaux en abondance, et les exercices quotidiens furent suspendus pendant les quelques jours nécessaires aux hommes pour construire leurs palais d'hiver.

Les oflBciers en profitèrent pour organiser leur mess dans une salle à manger qu'ils achetèrent toute faite à Washington. L'industrie américaine toujours active à tirer parti des circonstances, trouvait dans la guerre de nouvelles sources de profit. Entre autres inventions, elle fabriquait des maisons de planches de toutes dimensions, parfaitement construites, munies de portes et fenêtres et pouvant aisément se monter et se démonter à volonté. Celle des officiers du 55®, était assez longue pour contenir une table de quarante couverts, ressource précieuse pour les soirées d'hiver.

La mess est la table à frais communs des officiers d'un régiment. En Angleterre, c'est une institution permanente, Les officiers passent, la mess reste. Elle a son fonds d'argenterie, souvent magnifique, son service complet de linge, de porcelaine et de verrerie, ses provisions de vins

(1) La cheminée californienne est creusée en terre et recouverte, au niveau du 8ol« de larges pierres plates sous lesquelles, un courrant d'air habilement ménagé active le feu, et emporte la fumée au dehors par un conduit étroit opposé à son orifice.

IgO QUATRE ANS DB GAHPAGÏ^BS

fins, etc., etc. Dans un pays où les commissions s'achètent, et où la fortune est une condition à peu près indispensable pour entrer dans Tarmée, il est assez naturel que la pension des officiers prenne le caractère d'un club. Eq dehors du service, chacun est un gentleman en uniforme. Lçs degrés de la hiérarchie militaire font place à une sociabilité épicurienne qui réunit à la même table depuis le colonel jusqu'au dernier sous-lieutenant, d'autant plus que le sous-lieut«nant peut être l'héritier présomptif d'un grand titre seigneurial, et le colonel n'être qu'un riche bourgeois quand il a dépouillé son uniforme.

En France où la majeure partie des officiers n'ont guère que leur modestes appointements pour vivre, comme leurs mérites militaires pour s'élever, la gradation de la solde et la discipline hiérarchique s'accordent pour maintenir séparément la table des lieutenants, celle des capitaines et celle des officiers supérieurs.

En Amérique, pays de liberté démocratique et d'initiative individuelle, chacun s'arrange à sa convenance. Dans le 55®, composé d'éléments mixtes, nous avions adopté un moyen terme en établissant deux mess : celle de i'étatmajor et celle des officiers de compagnie.

Aucun événement militaire ne signala les quatre mois que nous passâmes en quartier d'hiver. La régularité monotone de notre vie de camp ne fut égayée que par quelques scènes de famille telles que la présentation d'un fort beau cheval de bataille qui me fut offert en cérémonie par les officiers de mon régiment. Malheureusement, le cheval de bataille ne put même pas me servir de cheval de parade. C était un étalon noir de superbe apparence, mais ombrageux et peu maniable comme la plupart des bêtes de sa qualité. 11 ne put jamais s'accoutumer au feu, et après des luttes interminables pour le familiariser avec les manœuvres du régiment, je dus me résigner à en faire un cheval de promenade. 11 fut capturé par les confédérés à Frédériksburg. J'aime à penser qu'il ne leur aura pas été plus utile qu'à moi.

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Je ne mentionne que pour mémoire, le réveillon traditionnel de Noël, et les sérénades échangées entre les régiments de la brigade, pendant la nuit du jour de Tan, — sérénades de musiques militaires, de tambours et de clairons, variées de chœurs polyglottes en anglais, en français et en allemand. Le jour mémorable entre tous fut celui où le président des États-Unis vint s'asseoir à notre table, en nombreuse et brillante société. Voici à quelle occasion :

Un des officiers de la compagnie de zouaves, avait à New- York de nombreux amis qui s'entendirent pour oflfrir au régiment deux drapeaux magnifiques, l'un aux couleurs américaines, l'autre aux couleurs françaises. La présentation fut préparée d'avance comme une solennité, et le jour en fut fixé au 8 janvier, anniversaire de la bataille de la Nouvelle-Orléans.

Le temps était favorable ; une gelée piquante affermissait le sol du champ de manœuvres que recouvrait une légère couche de neige. L'effet des pantalons garance et des capotes bleues y gagnait au point de vue pittoresque ; les spectateurs n'y perdaient rien, tandis que les acteurs principaux n'avaient point à s'en plaindre sur l'emplacement soigneusement balayé qui leur avait été réservé. Bien que ce genre de cérémonie ne fût pas nouveau, l'affluence des voitures, des cavaliers et des amazones était considérable pour la saison, La calèche découverte du président contenait M. et Madame Lincoln, le général Schields et M, N. P. Willis l'élégant écrivain dont les œuvres jouissent d'une double popularité en Amérique et en Angleterre.

M. Frédéric A. Conklin, membre du Congrès pour un des districts de New- York, prononça un éloquent discours auquel je répondis... ce qu'on répond en pareille circonstance. Les tambours battirent, les clairons sonnèrent, la garde du drapeau rentra dans les rangs, et le défilé termina la cérémonie militaire, mais non pas la célébration.

Le programme embrassait encore une collation prépa-

rée dans la salle à manger dont les parois intérieures étaient pour loecasion tendues de drapeaux, ornédS de guirlandes, et de tous ces trophées militaires que l'adresse des soldats s'entend si bien à combiner. Le président, les généraux, les dames et quelques hôtes de distinction prirent d'abord place à la table où l'orgueil du régiment était de ne servir aucun mets qui ne fût préparé par ses artistes culinaires.

Le triomphe de ces derniers fut complet, mais coûteux en ce sens que les lauréats de la cuisine, pour avoir fait preuve de trop de talent, ne tardèrent pas à être enlevés par les généraux qui les firent détacher à leurs quartiers. J'y perdis une demi-douzaine de combattants que le feu de la cuisine sauva du feu de l'ennemi.

Le président fit grand honneur à la collation. — Jamais, disait-il, il n'avait si bien mangé depuis son entrée à la Maison-Blanche. Il tenait à goûter de tout, et la gaîté de son humeur disait assez combien il appréciait cette diversion d'un moment aux graves soucis qui l'accablaient à cette époque. Il ne put échapper néanmoins au toast obligatoire qu'il était de mon devoir de proposer : — « La santé, et la prospérité du président de la République. Puisse-t-îl voir rUnion rétablie promptement sous son administration; pas si promptement toutefois que le 55® n'ait le temps d'y contribuer d'abord sur quelque champ de bataille. »

Le président répondit par quelques mots de remercîments qu'il termina ainsi : — « Tout ce que je puis dire, c'est que si vous vous battez aussi bien que vous traitez vos hôtes, la victoire nous est assurée. Et puisque l'union ne doit pas être rétablie avant que le 55® ait eu sa bataille, je bois à la bataille du 55®, et je souhaite qu'elle ait lieu le plus vite possible. »

A sa sortie de la salle, il fut accueilli par les acclamations enthousiastes des soldats qui se pressaient en foule autour de sa voiture, et se formèrent spontanément en haie pour saluer successivement de leurs vivats le passage de nos hôtes.

La visite du président Lincoln fut le premier fait mémorable gravé dans les souvenirs du régiment. Les deux drapeaux qui le rappelaient eurent un sort bien différent. L'un, le tricolore français, ne quitta Tenallytown que pour retourner à New- York, où il apparaît encore de temps à autre hors de son étui pour orner les sorties d un nouveau 55® qui nous a remplacés dans la milice. L'autre, le drapeau national américain, reçut son baptême de feu à Williamsburg, et troué par les balles, déchiré par la mitraille, laissa ses lambeaux à Fair^aks et à Malvern- Hill, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que la hampe et un morceau de frange à Frédéricksburg où finit sa glorieuse carrière.

Mais à Tenallytown, nous ne connaissions encore de la guerre que les roses, bien qu'autour de nous, d'autres en ressentissent déjà cruellement les épines. L'installation des camps dans toutes les directions autour de Washington n'avait pu se faire qu'aux dépens des propriétés que le gouvernement occupait d'urgence. On y construisait des forts, on y établissait des troupes ; on y abattait des bois, on y bouleversait des terrains. Les soldats, peu disciplinés dans la plupart des régiments, commettaient des dégâts difficiles à prévenir, surtout dans les vergers et les potagers. Les travaux de l'agriculture étaient arrêtés. A quoi bon labourer, à quoi bon semer là où l'on ne pourrait pas récolter? Et d'ailleurs, les nègres employés jusque-là dans les champs, faisaient défaut. Ils quittaient partout leurs maîtres, encouragés et aidés par la présence de ces troupes du Nord qu'animait la haine de l'esclavage et qui se croyaient à peu près en pays ennemi, parce qu'elles se trouvaient en pays à esclaves. Lespropriétaires de biensfonds privés ainsi de leurs revenus, étaient déjà sur le penchant de la ruine.

Les terrains occupés par le 55® faisaient partie d'une propriété considérable appartenant à M. L... dont l'habitation n'était séparée du camp que par un champ consacré aux manœuvres. C'était une belle maison entourée d'ar-

bres et de gazons, avec une large avenue sur la route, des jardins, des bâtiments d'exploitation rurale, — tout ce qui constitue la jouissance de la fortune dans la vie de campagne. M. L... était un des meilleurs hommes que j'aie connus, alliant la simplicité du cœur aux manières distinguées du gentleman, jugeant les choses sans passion ni préjugé, fidèlement attaché à TUnion, et préparé aux sacrifices par la sincérité de ses sentiments religieux. Avant la guerre, il vivait heureux, environné d'une famille charmante pour laquelle l'avenir semblait n'avoir que des promesses et point de menaces. Une année avait bouleversé tout cela. De ses deux fils, l'un était parti pour la Californie, l'autre avait rejoint l'armée des confédérés. Madame L... et ses deux jeunes filles restaient seules à Grassland (la terre des gazons) pour soutenir et consoler le vieillard dans ces terribles épreuves.

Outre Grassland, M. L... possédait encore une autre propriété à quelques milles sur la route de Rockville, Celle-là avait été saccagée par les troupes de passage qui la trouvèrent abandonnée. Il n'y restait qu'un moulin dévasté, une maison désertée, et des terres en friche, dont les barrières servaient à alimenter le feu des piquets. Et cependant les habitudes hospitalières de la famille survivaient encore au naufrage de leur fortune. Ceux de mes officiers que j'y avais présentés, y étaient accueillis avec une politesse sans restriction, et bien des fois, je me suis assis au dîner de famille qui m'était offert avec la même cordialité que celle qui y présidait dans les meilleurs jours.

Pendant cet hiver, le bon naturel des soldats autant que leur obéissance à la discipline, assurèrent aux jardins et à la basse-cour de M. L... une sécurité complète. Mais il n'en fut point ainsi après notre départ, et lorsque les fortunes de la guerre me ramenèrent dans ces parages durant la première invasion du Maryland» je trouvai cette famille autrefois si fortunée, contrainte par les nécessités

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présentes, à recevoir le prix de la table fournie aux officiers qui y prenaient pension.

Tel était l'effet de la guerre aux alentours de la capitale. Que serait-ce donc lorsque nous entrerions en pays ennemi?

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