LES HOMMES ET LES CHOSES A WASHINGTON
Le Congrès. — La population de Washington. — Les solliciteurs et les spéculateurs. — Les fournisseurs de l'armée. — Les découragés. — Le général en chef. — Le général Seth- Williams. — Le comte de Paris et le duc de Chartres. — Le corps diplomatique. — Sa partialité pour le Sud. — Pourquoi. — Les réceptions à la Maison Blanche. — M. Stanton. — M, Seward. — Le président Lincoln.
Ainsi les jours se suivaient et se ressemblaient dans la yie des camps. Pour en varier l'uniformité, nous avions de temps à autre la permission d'aller passer douze ou vingt-quatre heures à Washington. C'était l'occasion de se tenir au courant de ce que ne publiaient pas les journaux, et d'étudier le spectacle curieux que présentait alors la capitale.
Le Congrès y était rentré en session au commencement de décembre. Il marchait avec ensemble dans les voies énergiques, déblayées de toute opposition factieuse par l'absence des représentants du Sud et par le concours des démocrates du Nord, qui s'étaient ralliés aux républicains pour poursuivre la guerre avec vigueur. A peine si quelques voix discordantes empruntaient au simulacre d'un faux patriotisme le prétexte de vaines attaques contre la cause nationale, et d'excuses hypocrites en faveur de la sécession. — Rari nantes, — rares naufragés dans le vaste courant de l'opinion publique.
En dehors des États confédérés, le pays était unanime
pour réprimer à tout prix la rébellion, si Ton excepte le Maryland où l'opposition tombait dans le ridicule en se réduisant aux affectations puériles des femmes de B^iimore, le petit État de Delaware dont Tinsignifiance ne saurait guère entrer en ligne de compte, et le Kentucky que l'intérêt de l'esclavage ne pouvait arracher à l'étreinte du pouvoir fédéral. Néanmoins, il ne manquait pas, à Washington, d'oiseaux de mauvais augure affirmant l'inutilité de la guerre, ne prévoyant que désastres, et prédisant la ruine de l'Union par le maintien définitif de la Confédération du Sud.
Il faut se rappeler que Washington était une ville sudiste. Depuis l'établissement de la république, les hommes du Sud y avaient eu la haute main dans les affiiires de l'État. Ils y avaient précieusement conservé leur institution sacramentelle. Ils y avaient assidûment entretenu leurs idées et leurs principes, au moyen de cette influence prépondérante qu'ils exerçaient dans les différentes branches du gouvernement. Aussi étaient-ils chez eux, là ou les hommes du Nord se sentaient toujours hors de chez eux, — dans cette capitale commune où les représentants des États libres ne pouvaient arriver sans passer sur les terres de l'esclavage, et où les services de de la domesticité étaient rendus par des esclaves.
Cet état de choses avait laissé des traces profondes dans la population qui restait fidèle au culte du passé, sans dédaigner toutefois d'exploiter les -avantages du présent. Jamais, en effet, on n'avait vu un tel concours de i monde à Washington. La concentration de plus de cent | cinquante mille hommes autour de la ville, y avait déve- j loppé une activité industrielle et commerciale sanspn^ cédents. C'était commô une population quadruplée en j
quelques mois, dont ks trois quarts consommaient sans produire.
Mais outre l'armée qui faisait tête à l'ennemi, il y avait encore toute une autre armée de solliciteurs, fournisseurs, entrepreneurs, spéculateurs qui se renouvelait sans cesse
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et ne s'épuisait jamais. Ceux-là se ruaient à l'assaut du trésor, pareils à des nuées de sauterelles s'abattant sur la capitale, pour dévorer la substance du pays. On les ren-contrait partout : dans les rues, dans les hôtels, dans les ministères, au Capitole et à la Maison Blanche. Ils assiégeaient sans relâche les bureaux des administrations supérieures, ceux du sénat et ceux de la Chambre des représentants, selon ce qu'ils y pouvaient gagner.
Le gouvernement, obligé de s'adresser à l'industrie privée pour toute espèce de fournitures que l'armée et la marine exigeaient sans délai, était à peu ptès à la merci de ces spoliateurs avides qui s'entendaient entre eux pour lui faire la loi. De là des contrats excessivement onéreux qui appauvrissaient le trésor pour enrichir quelques individus.
il va sans dire que ces derniers, étrangers à toute inspiration patriotique, ne voyaient dans la guerre qu'une occasion extraordinaire de faire fortune. Tout leur était bon pour y arriver; aussi la corruption jouait-elle un grand rôle dans les transactions de ce genre. Les protections politiques s'achetaient au prix d'une part d'intérêt dans les contrats obtenus. Or, comme ces contrats devaient se multiplier ou se renouveler en proportion de la durée de la guerre, sa prolongation devint d'un avantage direct pour une certaine classe de gens disposant de capitaux considérables, et d'influences étendues. Quel en fut le résultat sur les événements? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Mais, en tous cas, on y peut voir une des Causes partielles qui embarrassèrent la marche du conflit et retardèrent plus ou moins le rétablissement définitif de l'Union.
Le gouvernement, — c'est à dire le peuple qui supporte en définitive le poids de toutes les dépenses publiques, — était donc rançonné par les plus modérés, volé par les plus avides. L'armée en souffrait directement. Ainsi, les objets qui lui étaient fournis à un prix bien au dessus de leur valeur s'ils eussent été de bonne qualité, étaient
presque tous d'une infériorité frauduleuse. Par exemple, au lieu d'épaisses couvertures de laine, les recrues reçurent souvent à cette époque de légers tissus à jour, fabriqués de je ne sais quels ingrédients incongrus, qui ne les protégeaient ni contre le froid, ni contre la pluie. Un court usage changeait en loques une grande partie des uniformes, et pendant l'hiver passé à Tenallytown, la durée moyenne d'une paire de chaussures n'allait pas au delà de vingt ou trente jours.
Ce dernier fait, constaté dans mon régiment, donna lieu à des réclamations énergiques à la suite desquelles le général commandant la brigade, nomma, conformément aux règlements, une commission spéciale d'inspection {poard of survey) dans le but d'obtenir la condamnation des articles défectueux. Parmi les membres de la commission se trouvait un oflBcier expert en ces matières, pour avoir été employé, avant la guerre, dans une des grandes fabriques de chaussures du Massachussetts. Le rapport put donc être fort explicite. Il y était expliqué en termes techniques que les chaussures étaient faites de mauvais cuirs n'ayant même pas subi les préparations nécessaires ; que l'intérieur des semelles était bourré de papier gris, et que les talons étaient si mal chevillés qu'il suffisait d'un temps sec succédant à quelques jours de pluie, pour les détacher du soulier. En somme, la fraude était flagrante et sur la matière et sur la façon.
Le rapport fut dûment transmis aux autorités supérieures. Fut-il pris en considération? Je ne l'ai jamais su. Toujours est-il qu'il fallut épuiser la fourniture avant d'en obtenir une autre meilleure, et que rien ne fut changé au prix porté sur le compte de chaque soldat.
Retournons à Washington.
L'impression la plus générale n'y était pas favorable au succès de la guerre. Presque personne n'en avait d'abord prévu les redoutables proportions. Aussi, à mesure que la vérité se faisait dans la situation, s'eflFrayait-on de la grandeur des. sacrifices et de l'incertitude des résultats.
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En supputant ce qu'il en pourrait coûter d'efforts, de dépenses, d'immolations, pour rétablir l'Union fédérale, les esprits timides se demandaient s'il ne serait pas plus sage d'accepter les faits accomplis et de se contenter d'une république de vingt États libres infiniment plus puissants et plus prospères que n'avaient jamais été les treize États qui avaient originairement fondé la grande nation américaine. Ils abondaient ainsi dans le sens de certains commerçants du Nord lésés dans leurs affaires avec le Sud, et des politiqueurs frustrés dans leur dévotion à la cause de l'esclavage. Les uns et les autres auraient aveuglément sacrifié le pays à leur pusillanimité, à leur intérêt, à leur ambition, — chacun d'eux à un égoïsme individuel.
Mais le gouvernement et le peuple étaient d'accord pour juger plus sainement les choses. Us comprenaient que la lutte engagée était une question de vie ou de mort. La seule chance de salut reposait sur le maintien du grand principe de cohésion, base fondamentale et garantie de l'Union des États en un seul peuple. Concéder le droit de sécession, c'était délier à jamais le faisceau, et livrer le pays à un morcellement indéfini dont ne pouvait sortir que la ruine commune, à travers d'interminables conflits dont l'histoire des républiques espagnoles du nouveau monde avait donné la mesure et montré les conséquences.
Que si, mettant toutes choses au pire, la Confédération du Sud parvenait à établir son indépendance après répreuve d'une guerre longue et acharnée, le principe du moins restait sauf en droit. Rien que la force n'y pouvait porter atteinte, ce qui est le cas de tous les principes gouvernementaux en face de toutes les révolutions. Aucune sécession nouvelle ne pouvait invoquer le précédent comme principe, et aucune tentative n'en pouvait être faite autrement que par la force sujette à la répression par les armes. Or, c'est là une épreuve à ne hasarder qu'à la dernière extrémité, et à laquelle on en viendrait d'au-
tant moins qu'on aurait plus durement éprouvé ce qtfellô entraînait de dangers et de sacrifices. Toute idée de compromis était donc illusoire, et cependant il semblé qu'il se soit trouvé encore à cette époque des esprits assez peu clairvoyants pour en caresser la chimère. Dans m conciliabule secret tenu au mois de juin à Baltimore, quelques démocrates du Nord et du Sud étaient allés jusqu'à discuter sérieusement le rétablissement de l'Unioft au profit de l'esclavage, et à l'exclusion de la Nouvelle Angleterre! On dit que pour en préparer les voies, toute l'influence de ce singulier cénacle fut mise en œuvre pour assurer au général Mac Clellan le commandement en chef de l'armée auquel il fut en effet élevé un mois plus tard. A cet égard, les présomptions semblent tirées sur* tout de la conduite politique du général en diverses circonstances, et notamment t)endant la campagne présidentielle de .1864, où, comme on sait, il fut le déplorable candidat du déplorable parti de la paix et des compromis*
Quoi qu'il en fût, pendant l'hiver de 1861-62, le général Mac Clellan était l'homme sur lequel reposaient les plus grandes espérances de la guerre. Sa popularité, pour être fondée sur une confiance anticipée, beaucoup plus que sur aucun motif plausible, ne lui en assurait pas moins la haute puissance du moment. A force de lui chanter des dithyrambes quotidiens, la presse en avait fait une sorte de Dieu sauveur pour le peuple, et de conquérant irrésistible pour l'armée. Jusque-là, néanmoins, le rôle de l'idole s'était borné à se laisser adorer.
Le général Mac Clellan demeurait à Washington dans une maison élégante où il tenait sa cour. Là il recevait les hommages qui affluent toujours autour du pouvoir, là il accueillait les empressements des officiers allant de* mander à la faveur ce qui leur manquait en mérite. Au reste de l'armée il ne se montrait que dans les grandes revues. Jamais il ne visitait nos campements. Jamais, que je sache, il ne chercha à se rendre compte par lui-même du degré de discipline, d'instruction ou de bien-être deô
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troupes qu'il devait conduire à l'ennemi. A cet égard, les rapports officiels lui suffisaient.
En revanche, lorsque quelques affaires de service nous induisaient au quartier général, nous ne manquions jamais dy trouver un officier qui a peut-être plus fait qu aucun autre pour Torganisation de Tarmée du Potomac. Je veux parler de Seth Williams, major dans l'armée régulière , et assistant-adjudant général, — fonctions qu'A conserva comme brigadier général de volontaires jusqu'à / la fin de la guerre, tant ses services furent précieux aux différents généraux qui se succédèrent dans le comman^- 1 dément. Seth Williams était un homme simple, modeste, | et dévoué à son devoir. Travailleur infatigable, rien ne! lui semblait indigne de son attention. Il l'appliquait éga-^ lement aux mesures générales et aux détails particuliers, \ - multipliant ainsi ses services pour obvier aux défauts \ des rouages intermédiaires dans cette vaste organisation ■ de larmée où il y avait eu autant à créer qu'il restait à coordonner.
M. le comte de Pa^is et M. le duc de Chartres étaient, comme je l'ai dit, attachés à l'état-major du général Mac Clellan. Ils habitaient avec M. le prince de Joinville une maison où les Français étaient toujours bien venus.
La position de M. le comte de Paris m'impose une ré- «ene que tout le monde comprendra. Je puis du moins, sans arrière-pensée politique, rendre ici justice à l'amabilité de ses manières, à la sagesse et à la modération de ses vues, comme aussi à la justesse de ses idées en général. Quant à leur application particulière à la France, en matière de gouvernement ou de politique, c'est un sujet dont le prince ne m'a jamais entretenu. Soit, dans le laisser-aller de sa table où j'ai eu parfois l'occasion de partager « la fortune du pot » soit dans la causerie du tête à tête sous ma tente où il m'a fait l'honneur de me "^siter, il m'a paru éviter avec une certaine circonspection tout ce qui eût pu sembler inspiré par le rôle de prétendant. Mais il parlait librement et sensément sur les ques-
tions générales, et jugeait bien la situation en Amérique.
Quant à M. le duc de Chartres, il jouissait franchement du privilège de n'être l'héritier présomptif d'aucune couronne éventuelle. Son naturel actif, gai, spirituel s'accommodait à l'uniforme du capitaine Robert d'Orléans. Son abord est franc, sa conversation ouverte. La saveur piquante d'une anecdote lui sourit ; le sel d'un mot de troupier convenablement amené ne lui déplaît pas. La guerre semble être son élément, tant il y va de bon cœur. Quoi qu'il arrive, sa grandeur ne le retiendra jamais au rivage.
Le dernier des Stuart mourut à Rome affublé de la robe de cardinal. Les d'Orléans ne finiront point ainsi, pour peu que le dernier d'entre eux ressemble à M. le duc de Chartres.
Un jour du mois de janvier, le prince qui ne manquait jamais une occasion de monter à cheval, fut envoyé faire une tournée sur notre ligne de piquets, le long du Potomac jusqu'à Great-Falls. Il s'arrêta un moment au camp qui se trouvait sur sa route. Je fis aussitôt seller un cheval, pour l'accompagner, et nous voilà partis.
De Tenallytown à Great-Falls on compte une douzaine de milles, et il s'en fallait que la route fût belle ou le temps agréable. Pour visiter les postes et les réserves, nous avions à grimper des hauteurs, à descendre des pentes rapides, à traverser des fourrés, à barbotter dans les boues. Le capitaine d'Orléans semblait à peine s*en apercevoir. Il faisait son service en conscience, sans se laisser distraire par les difficultés.
Vint un moment où il nous fallut traverser le canal. Le bac était sur l'autre bord et le passeur à quelque distance. Tandis qu'on l'allait chercher , nous mîmes pied à terre, tenant nos chevaux par la bride.
La vie amène de singuliers rapprochements. J'en ai trop vu pour m'en étonner outre mesure; mais il m'est resté une impression particulière de cette chevauchée
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dans les bois du nouveau monde, avec le petit-fils du dernier roi des Français portant l'uniforme de la République.
Au coucher du soleil, nous nous séparâmes à Tembranchement d'une route qui devait me ramener au camp. Le prince continua scrupuleusement sa tournée jusqu'à Great- Falls où il n'arriva qu'à la nuit close, — ce qui ne l'empêcha point de retourner cette nuit au quartier général.
Parmi les visites que je faisais de temps à autre à Washington, je ne saurais oublier celles qui me firent connaître directement l'opinion du corps diplomatique à l'endroit de la grande crise américaine. Je dois avouer à ce sujet que les représentants des puissances européennes firent preuve d'un manque de perspicacité remarquable dans leurs appréciations. Suivant eux, c'en était fait de l'Union; jamais nous ne pourrions la rétablir, et il vaudrait infiniment mieux, en acceptant la séparation, éviter une guerre désastreuse, dont le seul résultat serait de ruiner le pays, sans compensation imaginable.
Ce qui me frappait dans ces entretiens, c'était moins ; les erreurs de jugement que la partialité flagrante de ? l'argumentation.
Certes, les ministres étrangers résidant à Washington avaient tous les moyens d'être bien renseignés. Et cependant, ils voyaient les choses tout différemment de ce qu'elles étaient. Les obstacles, les abus, les embarras que j'ai signalés, prenaient à leurs yeux de telles proportions qu'ils semblaient ne les avoir considérés que sous le verre grossissant d'un microscope moral, tandis que la déter- j mination enthousiaste du peuple, sa promptitude spon- • tanée à tous les sacrifices nécessaires, les immenses res- ' sources matérielles du pays, la puissance d'une grande \ idée nationale, les inspirations d'une cause ennoblie par la civilisation et la liberté, tout cela échappait à leurs regards ou restait sans poids sensible dans la balance de leurs jugements.
S'agissait-il au contraire des confédérés? Tout tournait à leur avantage. Leur pénurie relative devenait une richesse inépuisable. Leur infériorité de population serait plus que compensée par la conscription et s'il le fallait, par la levée en masse. Leurs récoltes de coton seules valaient des armées. Tous les bons généraux combattaient dans leurs rangs ; tous les grands hommes d'État étaient pour eux. Les vastes solitudes de leur territoire étaient inaccessibles à nos colonnes, et si nous les entamions sur les frontières, ils resteraient toujours inexpugnables au cœur de la Confédération. Enfin, de guerre lasse, il nous faudrait céder, trop heureux si la loi du vainqueur ne nous était pas dictée dans Washington même.
Les ministres de Prusse et d'Italie étaient les seuls, à ma connaissance, qui ne partageassent point cette mar nière de voir et qui restassent fidèlement convaincus du triomphe ultérieur et définitif de nos armes.
Cette cécité du corps diplomatique provenait en partie des relations antérieures de la plupart de ses membres avec les hommes du Sud. Avant la guerre, ils se liaient de préférence avec ceux des Américains qui, par leurs manières, leur éducation, leurs habitudes, se rapprochaient le plus des usages élégants de la société européenne. A cet égard, il faut le dire, la supériorité était du côté du Sud. Les représentants à Washington, soit dans le gouvernement, soit dans le Congrès, soit dans la* \ société, appartenaient généralement à la classe des riches i planteurs où les traditions aristocratiques s'étaient conservées pon moins dans leur manière de vivre que dans leurs principes. Beaucoup avaient visité l'Europe. Ils en (pouvaient parler d'après leurs observations personnelles, jparfois en français aussi bien qu'en anglais. Plusieurs 1;enaient maison dans la capitale où leurs réceptions et leurs fêtes étaient fort recherchées. De là des rapports plus intimes avec les diplomates à qui, dans les épilogues de la table, ou dans les entractes du whist, ils ex^li* quaient à leur point de vue, les énigmes de la politique
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intérieure, et démontiaient le succès infaillible de leur plan de sécession.
Les hommes du Nord n'avaient pas les mêmes avantages. D'abord, leurs idées avaient beaucoup moins d'analogie avec les idées européennes, et leurs façons n'étaient pas, en général, celles d'une société raffinée; même parmi ceux qui jouaient un rôle important dans la politique, il se trouvait beaucoup de « fils de leurs œuvres » {self-made men) dont l'éducation première avait été fort négligée et dont les habitudes se ressentaient de l'humilité de leurs débuts. Ceux-là se tenaient volontiers à l'écart des ambassades où leur rare apparition n'était guère signalée les soirs de gala que par leurs bottes maculées, leur négligé de costume et leur appétit plébéien à la table du: souper. Toutes choses qui ont leur importance en matière diplomatique.
Sans doute le Nord envoyait aussi à Washington des hommes aux manières polies, des gentlemen distingués et même lettrés. Mais ils étaient en minorité. D'ailleurs leur républicanisme démocratique ne pouvait logiquement inspirer confiance ou sympathie aux représentants d'un ordre de choses diamétralement opposé.
La cause de cette différence entre le Sud et le Nord au siège du gouvernement, était celle-ci : au Sud, la carrière politique était considérée comme la vocation naturelle et l'apanage exclusif des hommes le plus haut placés. Au Nord, au contraire, elle était généralement abandonnée aux hommes d'une position secondaire, depuis que les plus considérés avaient quitté la partie pour échapper à Tobligation de courtiser la multitude et de se prêter à des transactions électorales répugnant à leur conscience ou à. leur dignité.
Ainsi, par la préférence des ambassades étrangères pour les hommes du Sud, pouvait s'expliquer leur partialité pour la cause du Sud. Mais il n'était pas difficile d'y apercevoir en outre le reflet des défiances qu'inspire la grande république aux monarchies européennes.
Depuis des siècles, les peuples le l'ancien monde ont été façonnés à croire que le gouvernement républicain est impossible sur une grande échelle, et que seules les petites communautés comme la Suisse peuvent s'en accommoder. En face de cette théorie se pose le fait des États-Unis d'Amérique qui porte en soi des conclusions tout opposées. Les arguments n'y peuvent rien, car la politique n'a pas comme la religion de révélation divine à invoquer pour substituer la foi à la raison et transformer l'absurde en évidence, quia absurdum.
Le général Bonaparte disait : — La république française est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas. — Il en est aujourd'hui de même de la république américaine. Les peuples ne sont pas assez aveugles pour ne pas la voir. Lorsqu'elle était encore à son berceau, Joseph de Maistre, le grand apôtre du trône et de l'autel, ne trouvait déjà contre elle que cette fin de non-recevoir : « On nous cite l'Amérique; je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot : laissez-le grandir. » Depuis lors, l'enfant a terriblement grandi. Il est devenu un géant. Sa naissance contredisait déjà la théorie de son impossibilité. Sa grandeur, sa prospérité, sa puissance en ont complété la réfutation.
Non que je veuille en conclure que la forme républicaine soit dès à présent la meilleure pour tous les peuples. Je suis au contraire convaincu qu'il n'en est rien. Tous les gouvernements sont bons qui conviennent au tempérament des gouvernés, à leur avancement en civilisation et aux conditions particulières dans lesquelles ils se trouvent placés. Tous les gouvernements sont mauvais qui ne répondent point aux exigences du sentiment public, aux besoins du bien-être général et à cette longue éducation des peuples sur laquelle se règle le développement du progrès. La meilleure forme de gouvernement peut devenir la pire suivant l'époque et le pays où elle est appliquée. Rien n'est absolu en ce monde. Etre exclusif, c'est fausser la vérité humaine.
Malheureusement, la philosophie rationnelle ne règle point les rapports des gouvernements entre eux. Ces rapports se fondent sur les intérêts nationaux ou dynastiques dont les diplomates sont les éclaireurs envoyés en avant pour reconnaître et préparer le chemin. Or pour les monarchies d'Europe, il y avait un intérêt moral dans le naufrage* de la grande expérience républicaine; pour quelques-unes, il pouvait y avoir un intérêt matériel au démembrement de l'Union. Leurs représentants à Washington le comprenaient ainsi, et se laissaient trop facilement aller à prendre leurs désirs pour des prévisions.
En recherchant, dans les archives des affaires étrangères à Paris , les rapports et correspondances diplomatiques de Washington pendant la guerre, on y trouverait un chapitre curieux d'appréciations erronées et de prédictions démenties. Qui sait si Ton n'y pourrait pas reconnaître la cause déterminante de certaines entreprises qu'on n'aurait pas tentées, de certaines complications qui ne se seraient pas produites dans le monde politique, si le gouvernement avait été plus exactement renseigné sur le véritable état des choses en Amérique?
Au milieu de ces agitations affairées, les visiteurs désintéressés aflluaient aussi dans la capitale pous assister au spectacle insolite qu'elle offrait à leur curiosité. Un voyage à Washington était une excursion de plaisir fort recherchée, surtout par les dames de New- York venues pour voir — et être vues. Les hôtels étaient brillamment remplis : on y dansait , on s'y amusait sans souci de l'ennemi qui n'était pourtant qu'à quelques milles. Les uniformes se mêlaient abondamment à ces fêtes où s'organisaient des visites aux différents camps, et jusqu'à des promenades à cheval aux avant-postes.
Jamais foule plus élégante ne s'était pressée aux réceptions de la Maison Blanche. On sait que dans ces occasions, les usages démocratiques en ouvrent les portes à qui veut s'y présenter. Cruelle épreuve pour le président I. la
contraint de subir, pendant toute une soirée, des poignées de main harassantes dont pas un ne lui fait grâce.
M. Lincoln, tout d'abord reconnaissable à sa haute et maigre stature, se tenait près de l'entrée du premier salon, flanqué de ses deux secrétaires. Ceux-ci lui transmet^ talent les noms inconnus des survenants qu'il répétait tant bien que mal dans la formule invariable de salutation, lorsqu'il croyait les avoir correctement entendus. En vain aurait-on cherché alors sur son visage osseux la trace de cette humour popularisée par tant d'anecdotes et de bons mots. On n'y eût trouvé que reflfort de pensées absorbantes aux prises avec l'ennemi d'un cérémonial vulgaire. Intérieurement en proie aux soucis les plus graves, pliant sous le faix d'une responsabilité formidable, il lui fallait distribuer un sourire banal aux uns et aux autres, comme s'il eût été réellement « charmé de vous voir. »
La tâche de madame Lincoln était beaucoup plus facile. Toujours mise avec une élégance dont elle jouissait d'autant plus qu'elle ne l'avait point connue précédemment, entourée d'attentions féminines, elle échappait à l'empressement de la foule, à l'abri des robes traînantes de son entourage. La présence d'un certain nombre de généraux en uniforme opérait en outre une diversion en sa faveur, les assistants ne voulant rien perdre de ce qu'il y avait à voir.
Les membres du cabinet s'abstenaient fréquemment de paraître à ces représentations. Ils avaient des soucis plus importants. On y rencontrait néanmoins, de temps à autre, la large carrure et la tête massive de M. Stanton qui venait de remplacer M. Cameron au département de la guerre, ou bien la haute figure vénérablement insignifiante de M. Welles, le secrétaire de la marine dont on a tant médit, — beaucoup plus, je crois, qu'il ne le méritait.
M. Stanton était un travailleur opiniâtre, dévoué par dessus tout à la cause de l'Union qu'il avait servie déjà de tout son pouvoir, comme attomey général dans les con-
seîls.de radministration précédente. Déterminé à la faire trioDa^er au prix de tous les sacrifices , il déploya dans i ses nou^^es^ fonctions une capacité vigoureuse qui le fit j plus d'une fois désigner comme le Carnot américain. | Pour ne s'être fait l'instrument docile d'aucun parti ou ] d'aucune coterie, il a été souvent en butte à de vives { attaques. Peut-être pourrait-on trouver à lui reprocher \ quelques faveurs personnelles mal placées. Mais les animadversions de ses ennemis — qui n'étaient pas en général les amis du gouvernement, — n'ébranlèrent point sa position affermie, au contraire , par l'importance de ses services. Il put donc accomplir sa tâche jusqu'au bout, et par ses efforts persévérants , par son dévoûment éclairé, compter parmi les hommes qui contribuèrent efficacement à sauver la répurblique des plus grands dangers qu'elle pût courir.
M. Seward était, parmi les ministres du président, celui qui semblait porter avec le plus d'aisance le poids des affaires. Sa part n'était cependant pas la moins ardue. La conduite des relations extérieures à travers des complications délicates et renaissantes, exigeait de sa part la combinaison des hautes qualités qui constituent l'hompie d'État. Il avait à lutter contre des difficultés de diverses natures. D'une part, il devait se garder de compromettre les susceptibilités d'une démocratie ombrageuse. De l'autre, il avait à concilier des dispositions douteuses, sinon à conjurer des mauvais vouloirs qui pouvaient, en se transformant en hostilité, peser d'un poids décisif dans la balance de la guerre. La Confédération travaillait de toutes ses forces à amener ce résultat. Elle avait à l'étranger des agents très actifs, très intrigants, peu scrupuleux, qui s'appliquaient sans relâche à influencer l'opinion en ce sens, — dans les régions officielles par la persistance de leurs démarches personnelles — dans le public par l'entremise des journaux auxquels ils fournissaient des informations trompeuses et d'insidieuses appréciations.
Ce danger. M, Seward ne pouvait pas toujours le çom-
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battre à armes égales. A Paris, par exemple, tandis que les agents confédérés se montraient partout, se mettaient en rapport avec les hommes influents, travaillaient la presse, et prenaient pied dans la finance, — la légation des États-Unis, où Ion ne parlait pas français, restait confinée dans la limite de ses fonctions officielles, et n'exerçait point au dehors une influence capable de contre-balancer les manœuvres de ses adversaires.
Malgré tout, la nature à la fois souple et énergique du secrétaire d'État, la lucidité de son esprit, la sûreté de son jugement, sa longue expérience des affaires publiques, et ces tempéraments que l'exercice du pouvoir imposa toujours aux ardeurs des chefs de partis, — firent face à tous les dangers extérieurs, et déjouèrent les menées des confédérés. Au milieu de ces travaux et de ces responsabilités, M. Seward conservait en toute occasion ses manières aimables et son humeur spirituelle. Il y avait en lui une vigueur physique et morale à la hauteur de toutes les épreuves.
En 1865, pendant que l'armée du Potomac, revenue triomphante de sa dernière campagne, attendait son licenciement autour de Washington, je passais un jour près de l'hôtel de la présidence, lorsque mon attention fut attirée par un piéton qui traversait la chaussée à quelques pas de moi. Sous un large chapeau de Panama, sa tête était emprisonnée dans un appareil chirurgical dont deux tiges flexibles contournant son visage soutenaient sa mâchoire, et pénétraient à leur extrémité, dans l'intérieur de sa bouche. Comme je ralentissais le pas pour le considérer, il se tourna de mon côté, et me salua de la main. Je reconnus M. Seward.
C'était la première fois que je le voyais depuis qu'un assassin du Sud l'avait criblé de coups de poignard, dans cette nuit fatale où le président Lincoln succomba frappé par un autre sicaire de la même cause. Tel j'avais connu précédemment M. Seward, tel je le retrouvai encore sous ce sinistre accoutrement de tête dont il ne fut débarrassé
que plus tard. Sa vitalité élastique défiait également et les labeurs et les blessures.
Il n'en était pas de même du président qui, aux heures sombres de sa première année d'épreuves, pliait parfois sous le fardeau. En janvier 1862, j'eus l'honneur de dîner à la Maison Blanche où vingt convives se trouvaient réunis. La conversation fut variée par les observations d'hommes appartenant à des carrières différentes, et ayant traversé des vicissitudes diverses. M. Lincoln n'y prit aucune part. Ni les saillies de M. P. Willis, ni les remarques excitantes de quelques dames ne purent le distraire de ses réflexions intérieures, ou alléger la fatigue morale et physique à laquelle il cédait visiblement.
C'étaitl'époque où l'opinionpublique, lassée de la longue inaction de l'armée du Potomac, commençait à réclamer hautement quelque revanche de l'échec de Ball's Bluff, et quelque mesure pour rétablir la navigation du fleuve impunément interrompue par les batteries de l'ennemi. Une pression directe était exercée en ce sens sur le président, dont l'anxiété était augmentée par une maladie du général Mac Clellan avec lequel il ne pouvait s'entendre à cet égard. Il lui fallait donc consulter ceux des généraux en qui il avait le plus de confiance, et débattre avec eux des questions militaires dont il n'était pas juge compétent, et qu'il était pourtant appelé à trancher en vertu de son autorité suprême; nouvelle source de perplexités terribles à ajouter aux terribles responsabilités politiques qui l'accablaient.
Ces défaillances momentanées restèrent du reste sans influence sur le dévoûment du président à son devoir. Il ne faillit point dans l'accomplissement de la tâche immense qui lui était échue. Animé du patriotisme le plus sincère, éclairé par une certaine sagacité politique, guidé par une honnêteté irréprochable dans ses vues et dans ses ambitions, soutenu par le concours du peuple dont il fut moins le chef dirigeant que le serviteur fidèle, il suivit la bonne voie en réglant son pas sur la marche des choses, sans
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chercher à hâter ou à retarder les exigences du moment. Il fournit ainsi une carrière plus utile que brillante pendant sa durée, mais immortalisée à sa dernière heure par la consécration du succès et la sanctification du martyre.