TITRE III
DE L'jiXISTENCE- TEMPORELLE DES PAPES
i5. — Il sera préparé pour le pape des palais dans les différents lieux de l'Empire où il voudrait résider. Il y en aura nécessairement un à Paris et un h Rome.
16. — Deux millions de revenu en biens ruraux, francs de toute imposition, et sis dans les différentes parties de l'Empire, seront assignés au pape.
17. — Les dépenses du Sacré-Collège et de la l^ropagande sont déclarées impériales.
NAPOLÉON ET LE CONCORDAT 2o3
La papauté temporelle s'écroulait momentanément, mais la papauté spirituelle subsistait et elle avait en main des armes capables de faire trembler son vainqueur.
C'est en 1806, non pas pour défendre ses intérêts politiques, mais pour amener Napoléon h respecter les immunités garanties à l'Eglise du royaume d'Italie que Pie VU avait porté pour la première fois la résistance sur le terrain de l'institution canonique des évêques. L'empereur avait vu le danger. « J'aurai toujours pour Votre Sainteté comme chef de notre religion, la déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes les circonstances; mais je suis comptable envers Dieu, qui a bien voulu se servir de mon bras pour rétablir la religion. Et comment puis-je sans gémir la voir compromise parles lenteurs de la cour de Rome ? On ne finit rien, et, pour des intérêts mondains, pour de vaines prérogatives de la tiare, on laisse périr les âmes, le vrai fondement de la religion. Ils en répondront devant Dieu ceux qui laissent l'Allemagne dans l'anarchie; ils en répondront devant Dieu, ceux qui retardent l'expédition des bulles de mes évêques... Moi que Dieu a commis, après de si grands bouleversements, pour veiller au maintien de la religion, je ne puis rester indifférent à tout ce qui nuit au bien et au salut de mes peuples... Je sais que Votre Sainteté veut le bien ; mais elle est environnée d'hommes qui ne le veulent pas... Ce n'est pas en dormant que j'ai porté si haut l'état du clergé, la publicité du culte, et réorganisé la reli-
gion en France, de telle sorte qu'il n'est pas de pays où elle fasse tant de bien, où elle soit plus respectée et où elle jouisse de plus de considération ^ » Un peu plus tard, dans son audience de congé, lorsqu'il fut remplacé par Alquier, le cardinal Fesch dit au souverain pontife « qu il n avait pas le droit de faire usage de V autorité spirituelle dans les affaires présentes de la France âçec Rome. » Le pape avait pris, comme il convenait, la chose de très haut. Après la bataille d'Eylau, il avait même parlé de dénoncer Napoléon à la chrétienté. Vainqueur h Friedland, Napoléon avait exhalé sa fureur dans sa lettre célèbre au prince Eugène, destinée à passer sous les yeux du pontife : « 11 y avait des rois avant qu'il y eût des papes... Ils veulent me dénoncer h la chrétienté ! Il y a là une erreur de mille ans de date. Le pape qui se porterait h une pareille démarche cesserait d'être pape à mes yeux... Si cela était ainsi, ye séparerais mes peuples de toute communication ai>ec Rome... Peut-être le temps n'est-il pas éloigné où je ne reconnaîtrai le pape que comme évêque de Rome, comme égal et au même rang que les évêques de mes Etats. Je ne craindrai pas de réunir les Eglises gallicane, italienne, allemande, polonaise, dans un concile pour faire mes affaires sans pape et mettre mes peuples h
l'abri des prêtres de Rome Je n'ai jamais
demandé autre chose qu'un accommodement. Si
* Napoléon au pape, 22 février 1806. Correspondance, t. Xlf, p. 38.
Rome n'en veut point, qu'elle ne nomme point d'évêques; mes peuples vivront sans évêques, mes églises sans direction, jusqu'à ce qu'enfin l'intérêt de la religion, dont les peuples ont besoin, me fera prendre un parti que commandent leur bien-être et la grandeur de ma couronne ^. »
A l'heure où Napoléon écrivait cette lettre, le pape avait déjà fait savoir au prince Eugène, viceroi d'Italie, qu'il nommait 7?io!u proprio aux évêchés vacants les évêques désignés par Napoléon -. Mais le précédent était posé et le procédé allait s'étendre aux évêchés français.
C'est alors que Napoléon commença à s'éprendre tout de bon des principes de 1682 et de la doctrine qui déclare le concile supérieur au pape; il lui fallait diminuer la papauté spirituelle, afin de pouvoir la vaincre, la dominer et finalement la faire servir à ses projets.
Captif, Pie YII devenait plus redoutable à l'empereur; sa puissance morale était singulièrement grandie et du même coup son action sur ce clergé gallican jusqu'alors si dévoué à l'empereur. Mais surtout il pouvait maintenant arguer de l'impossibilité d informer pour refuser l'institution canonique aux évêques nommés ; il n'était plus entouré de ses conseillers naturels; il ne pouvait plus communiquer avec les évêques français; séquestré, livré aux seuls agents de Napoléon, comment eût-
' Napoléon au prince Eug-ène, s>.?, juillet 1807, Correspondance, t. XV, p. 441.
- Pie VII au prince Eugène, ;ï juillet 1807.
pu se prononcer en conscience ? Son bon droit était désormais évident, même aux yeux des plus prévenus.
Or, lorsque Pie VII arriva à Savone, c'est-àdire vers la fin d'août 1809, il y avait déjà dans l'Empire français plus de vingt diocèses vacants. Napoléon craignait l'anarchie dans l'Eglise et la désaffection des catholiques. Chercher un moyen de se passer du pape pour l'institution canonique, telle allait être désormais son idée fixe.
Pour mener à terme cette entreprise difficile, quel concours allait-il trouver dans ses évoques et dans son clergé? L'Église de France, issue du concordat, allait-elle faire litière de son indépendance et de ses devoirs envers le Saint-Siège, centre de l'unité catholique?
Oh! que les évoques aient eu dans ces circonstances parfois tragiques une attitude héroïque, ou même toujours digne, qu'ils aient été pour le souverain Pontife persécuté ce que seraient, grâce à Dieu, nos évêques d'aujourd'hui, je ne veux pas le prétendre. Assurément il est douloureux de voir des évêques se faire les agents de Napoléon dans cette cruelle tentative de pression exercée en 181 1 sur le pape prisonnier pour lui arracher des concessions qu'au surplus il désavoue le lendemain; il est humiliant de voir des chapitres multiplier, comme en 18 10, leurs plates
adhésions, crailleurs à peu près extorquées, aux décisions prises par le gouvernement pour tourner les difficultés nées du refus de TinstitLition canonique ; il est très regrettable qu'il ne se soit rencontré dans le clergé français qu'un si petit nombre d'hommes de qui Napoléon pût dire, comme de M. Emery, que cet homme-la lui faisait peur.
J'ose néanmoins prétendre que, malgré de trop nombreuses et de très coupables faiblesses, les évoques français, même sous le régime de fer de Napoléon, n'ont pas cependant, si l'on va au fond de leurs paroles et de leurs actes, réellement sacrifié la doctrine et la discipline de l'Eglise, encore moins accepté l'idée d'un schisme, d'une séparation d'avec Rome. Je n'en veux pour preuve que l'impossibilité où Napoléon s'est trouvé, quelque assistance qu'il ait demandée h ses prélats les plus dévoués et quelques paroles qu'il ait obtenues d'eux, de recourir a une autre solution pratique de la question de l'institution canonique, que la négociation d'un nouveau concordat, celui de i8i3.
D'actes à tendances schismatiques, à vrai dire, je ne verrais que celui par lequel le cardinal Maury et M^'' d'Osmond, l'un évêque de Montefiascore et l'autre de Nancy, acceptèrent d'administrer provisoirement les archidiocèses de Paris et de Florence; c'était l'expédient, jadis employé par Louis XIV : faire désigner comme administrateur provisoire parle chapitre cathédral l'é vêque
o.2« QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
nommé par le pjouvernement. Encore est-il h noter que précisément INIaiiry n'est pas un évêcpie issu du concordat, mais du libre choix de Pie VI. On sait d'ailleurs comment cet expédient échoua devant la résistance du clergé et des fidèles et comment Napoléon en sentit l'inefficacité.
Quant aux paroles et aux résolutions, si elles sont parfois dignes de bhune, elles laissent cependant la place à des échappatoires qui permettront aux principes de passer et de sortir victorieux. Voyez par exemple la commission ecclésiastique de 1809, présidée par le cardinal Fesch, l'oncle de l'empereur, assisté du courtisan Maury, et où siègent deux théologiens souples et habiles, l'archevêque de Tours, de Barral, l'évêque de Nantes, Duvoisin, si prêt à tout faire pour Napoléon, les évêques au rôle efTacé de Verceil et d'Evreux, le supérieur de Saint-Sulpice, l'abbé Emery, et comme secrétaires les abbés Frayssinous et de Rozan.
Que répond-elle aux c|uestions du ministre des Cultes Bigot de Préameneu? L'autorité d'un concile œcuménique ne serait-elle pas supérieure h celle du pape et ne pourrait-on pas y recourir ? — Mais, répond la commission, il n'y a pas de concile œcuménique sans convocation et confirmation du pape. — Napoléon n'a-t-il pas fidèlement exécuté le concordat et ce pacte n'est-il pas en ce moment méconnu ou violé par le souverain Pontife ? — Oui, l'empereur a été fidèle au concordat, mais de ce que le pape, en raison de cer-
taines circonstances, en rend pour le moment l'exécution difficile, il ne s'ensuit pas que le pacte soit nul et qu'on puisse se passer de rinstitution canonique. — Si la résistance du Saint Père se prolonge, par quels moyens pourrait-on procurer aux évèques l'institution canonique ? — Sur ce point, la commission déclare qu'elle ne peut même pas se prononcer sur le parti à prendre et que seul un concile national pourrait se prononcer; que ce concile ménagerait sans doute un arrangement avec le pape, mais qu'encore faudrait-il toujours la ratification de celui-ci.
Tout ce que la commission, sous la pressante action du gouvernement, consentira finalement à déclarer, c'est qu'à son avis le concile national, après avoir épuisé tous les moyens pour obtenir l'observation de la discipline en vigueur, pourrait décider provisoirement que l'institution donnée cojiciliairenient par le métropolitain ou par le plus ancien suffragant ce tiendrait lieu des bulles pontificales jusqu'à ce que le pape ou ses successeurs eussent consenti h l'exécution du concordat ».
Ceci n'est qu'un avis, et encore entouré de protestations de fidélité au Saint Siège. L'empereur comprend, revient aux négociations avec le pape, puis aux mesures arbitraires — (c'est l'époque où il installe Maury à Paris), — aux violences contre Pie YIl qu'il entoure d'espions, aux mesures législatives qu'il fait étudier par ses conseillers d'Etat : mais ceux-ci lui répondent comme la
23o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
commission ecclésiastique que rien ne peut être résolu sans le concours de l'Eglise, qu'autrement, c'est le schisme; et Napoléon se résigne en frémissant.
Même conduite de la part de la commission ecclésiastique de 1811 (celle de 1809, renforcée de complaisants comme l'abbé de Pradt et le cardinal Caselli). Malgré l'attitude courageuse du cardinal Fesch qui affronte les colères de son neveu et de l'abbé Emery, sur le point de mourir, elle émet, non sans répugnance, un avis faible et mauvais, à" savoir que le pape a refusant les bulles, sans alléguer aucune raison canonique de son refus, le moyen le plus sage h prendre serait de faire ajouter au concordat une clause par laquelle il serait établi que le pape devrait donner l'institution dans un temps déterminé, faute de quoi le droit d'instituer serait dévolu au concile de la province. Si le pape refusait d'acquiescer h cette modification du concordat, il n'y aurait rien de mieux à faire que de rétablir pour ce qui concernait les évêques, les règlements de la Pragmatique sanction » ; c'est-à-dire, en langage clair, l'élection par les chapitres, avec un droit de recommandation accordé au chef de l'Etat et l'institution canonique réservée au métropolitain.
Procédé qui, en soi, remarquons-le bien, n'a rien de schismatique, puis qu'incontestablement ce droit a appartenu aux métropolitains ; mais qui tirait des circonstances quelque chose de schismatique ; i*^ parce qu'il impliquait Tintention for-
melle de se passer du pape et i^ parce que, dans les Etats modernes puissants et centralisés, l'institution conférée par les métropolitains ne présenterait pas les garanties d'Indépendance nécessaires et donnerait lorcément, — sauf le correctif des élections dont Napoléon n'eût assurément pas voulu, — un épiscopat esclave du pouvoir civil.
Aussi la commission a-t-elle recours au même échappatoire qu'en 1809 : elle n'est que consultative, un concile national peut seul prendre une décision; encore faut-il au préalable ouvrir une nouvelle négociation avec le pape.
Et le concile de i8i i, comme il trompe les espérances deNapoléon î Dès le premier jour, le sermon d'ouverture, prononcé par ^I'"' de Boulogne, évèque de Troyes, est une protestation de fidélité au pape : « Oui, quelques vicissitudes qu'éprouve le siège de Pierre, quels que soient l'état et la condition de son auguste successeur, toujours nous tiendrons à lui par les liens du respect et de la déférence filiale. Ce siège pourra être déplacé, il ne pourra être détruit. On pourra lui ôter de sa splendeur, on ne pourra pas lui ôter sa force. Partout où ce sièo-e sera, la tous les autres se réuniront... tels sont nos sentiments invariables. »
N'est-ce pas comme l'écho de la grande voix de Bossuet dans l'assemblée de 1682?
Sur l'invitation du cardinal Fesch, président, tous prêtent serment d'obéissance et de fidélité au Saint-Siège. Réunis, les évêques se sentaient plus
forts; ils avaient des chefs, de Broglie, évêque de Gand, d'Aviau, archevêque de Bordeaux, Dessoles, archevêque de Chambéry, Ilirn, évêque de Tournai.
Aussi quand le ministre des Cultes leur fait connaître les intentions de l'empereur : « Sa Majesté veut que les évêques soient institués suivant les formes antérieures au concordat, sans que jamais un siège puisse vaquer au delà de trois mois », cette communication est mal reçue du concile. Dans la commission de l'adresse, à côté des négociateurs de Savone exigés par l'empereur, il nomme des évêques hostiles, entre autres M^'' de Broglie. Celui-ci s'empresse de déclarer que le concile doit réclamer la liberté du Saint Père ; l'adresse est réduite à un banal compliment. Napoléon refuse d'en entendre la lecture.
Sur la motion de Broglie, le concile décide qu'on ne fera rien sans le pape et qu'on lui enverra une députation. Il déjoue la manœuvre de Napoléon qui essaie de lui faire croire que le pape a donné son consentement.
Alors il est dissous ; Broglie, Hirn et Boulogne sont enfermés à Vincennes, en attendant que l'empereur exige leur démission.
Mais, après une bruyante colère, Napoléon s'aperçoit qu'il n'est pas plus avancé qu'avant. Alors il s'avise d'un procédé, suggéré par Maury : obtenir de chaque évêque individuellement ce que le concile a refusé : a Notre vin n'a pas été trouvé bon en cercles, dit Maury, vous verrez qu'il
sera meilleur en bouteilles. » Le ministre des Cultes les fait venir un à un, excepté les ré fractaires notoires ; et, au bout de quinze jours, presque tous les évêques avaient consenti. Alors, Napoléon réunit le concile pour une seule séance le 5 août, et 8i voix votèrent ce projet accepté par l'Empereur :
Artict-e premier. — Conformément à l'esprit des saints canons, les archevêchés et évèchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai ; dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la consécration devront avoir lieu.
Art. 2. — L'empereur sera supplié de continuera nommer aux sièges vacants, conformément aux concordats, et les évêques nommés par l'empereur s'adresseront à notre Saint Père le pape pour l'institution canonique.
Art. 3. — Dans les six mois qui suivront la notification faite au pape par les voies d'usage de ladite nomination, le pape donnera l'institution canonique conformément aux concordats.
Art. 4- — Les six mois expirés sans que le pape ait accordé l'institution, le métropolitain ou, à son défaut, le plus ancien évêque de la province ecclésiastique procédera à l'institution de l'évêque nommé. S'il s'agit d'instituer le -métropolitain, le plus ancien évêque conférera l'institution.
Art. 5. — Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre Saint Père le pape, et, ii cet effet, Sa Majesté sera suppliée de permettre qu'une députa lion de six évêques se rende auprès
de Sa Sainteté pour le prier de confirmer ce décret, qui seul peut mettre uij terme aux maux de Eolises de France et d'Italie.
Napoléon était vainqueur en apparence. Mais par l'article 5, la décision dernière était remise au pape, et par conséquent tout était à recommencer ^
C'était encore le pape qu'il fallait convaincre ! Une nouvelle délégation d'évèques triés sur le volet parNapoléon accepta la triste mission d'aller le circonvenir à Savone et lui arracha le bref du 20 septembre 181 1 : Pie VII concédait l'institution par les métropolitains, sous la seule condition qu'elle fut donnée au nom du pape.
Cette réserve, jointe au refus de quelques exigences, suffit à irriter Napoléon ; il refuse le bref, il outrage le pontife, le somme de se démettre, lui fait savoir qu'il considère le concordat comme abrogé. Mais il a beau menacer ; il sait que le clergé de France lui échappe ; que les curés ne prêchent plus l'obéissance aux lois; que les séminaires sont devenus des foyers de mécontentement et d'opposition ; il frappe rigoureusement : les séminaristes des diocèses dont les évêques ne se sont pas montrés dociles sont astreints au service militaire ; les sulpiciens ne devront plus enseigner dans aucun séminaire ; les petits séminaires sont incorporés h l'Université ; quantité de prêtres sont internés. Inutiles mesures; la haine
' Frayssinous a déjà fait remarquer que par là « les évoques se montraient fidèles aux saines doctrines ».
grandit; la paix religieuse est compromise. De peur que les Anglais n'enlèvent le pape h Savone et ne lui rendent la liberté, Napoléon, avant départir pour la Russie, ordonne qu'on le transfère à Fontainebleau ; il y restera un an et demi « attendant avec douceur et patience l'heure de la justice ^ ».
C'est la qu'au début de i8i3 se livra le duel suprême entre l'empereur devant qui l'on tremblait encore et le doux pontife que l'Église de France n'a pas trahi, mais qu'elle a laissé seul en face de son terrible adversaire. Rentré aux Tuileries le i8 décembre 1812 laissant ce qui restait de la Grande Armée achever sa lamentable retraite. Napoléon avait compris c^e pour se rallier tous les Français et ne pas achever de s'aliéner l'Autriche, il lui fallait se réconcilier avec l'Eglise et la papauté. Dix jours après, il adressait de sa propre main h son prisonnier des ouvertures de paix que celui-ci, toujours magnanime, ne repoussait pas. L'évêque de Nantes, Duvoisin, bientôt rejoint par les prélats et les cardinaux de la députation de Savone, étaient envoyés pour négocier un nouveau concordat. Les propositions étaient exorbitantes ; entre autres, le pape ne devait plus nommer désormais qu'un tiers du Sacré-Collège ; les deux autres tiers seraient dévolus au choix des souverains catholiques ; le pape devait résider à Paris ; toutes les exigences antérieures étaient
* Welschinger. Le pape et Vejiipereur, p. 342.
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maintenues. Napoléon ne demandait tant que pour obtenir le minimum auquel il tenait. Pie VU ne se laissa pas prendre. Après dix jours de pourparlers, jugeant le vieillard livré à tant d'intrigues assez épuisé par la lutte qu'il soutenait tout seul, l'empereur résolut d'en finir. Le 19 janvier i8i3, il commande une chasse h courre dans les bois de Melun ; puis, au milieu de la journée, il saute dans une chaise de poste qui le conduit à Fontainebleau.
Le voici en face de sa victime, de ce pape qu'il n'a pas vu depuis i8o5, depuis les adieux qui avaient suivi les dernières fêtes du sacre impérial. Que de choses en ces huit années ! Que de victoires pour Tun î que de douleurs pour l'autre ! L'heure de l'expiation n'a-t-elle pas déjà sonné pour celui qui a fait souffrir ? Oui, mais il ne le croit pas. Renard et lion, Napoléon ruse et menace ; il n'injurie, ni ne frappe, comme la légende l'a rapporté ^ Cinq jours durant, les entretiens se succèdent, graves et troublants. Le 25 janvier, enfin. Napoléon croit tenir sa victoire : le nouveau concordat est signé. Napoléon avait beaucoup cédé ; il avait abandonné parprétérition La déclaration de 1682 et les quatre articles, aussi bien que la nomination des cardinaux par les souverains ; il avait formellement reconnu que le pape exercerait sa souveraineté spirituelle en France et en Italie de la même
* Voir le récit de cette entrevue dans Welsehinger. Le pape et V empereur , p. 354-355.
manière et avec les mêmes formes que ses prédécesseurs ; il avait reculé sur bien crautres points ; en retour, il n'obtenait qu'un avantage séi'ieux, la confirmation du décret conciliaire de 181 1 relatif à l'institution des évèques. Encore le dernier article de la convention pouvait servir à l'annuler le cas échéant : « Le Saint Père se porte aux dispositions ci-dessus en considération de l'état actuel de l'Eglise et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la religion dans les temps où nous vivons. )> Et de plus le préambule du traité le donnait seulement « comme devant servir de base à un arrangement définitif ».
Pour forcer la main au pape, Napoléon fit publier le concordat de Fontainebleau comme loi de l'Etat; inutile de dire qu'il ne pouvait obliger l'Eglise, puisque ce n'était pas un acte définitif. Le 23 mars i8i3, le pape envoyait par lettre à l'empereur sa rétractation : « C'est en présence de Dieu... que nous déclarons dans toute la sincérité apostolique, que notre onscience s'oppose invinciblement à l'exécution des divers articles contenus dans l'écrit du 20 janvier. »
En vain, Napoléon se débattit pendant près d'une année pour faire observer par LEolise de- France le concordat de 181 3; il ne put que recommencer la persécution religieuse et multiplier au dedans de l'Empire le nombre de ses
ennemis, au moment où de toutes parts les peuples coalisés enserraient la France vaincue.
Le 6 avril i8i4, il déposait la couronne dans ce même palais de Fontainebleau a muet témoin des tortures de sa victime ». Le 24 mai, Pie VII rentrait à Rome, acclamé par le peuple, tandis que son geôlier de la veille prenait possession de la petite île que ses vainqueurs lui assignaient pour prison.
Napoléon lui-même n'avait pu détruire son propre concordat; ce bloc de granit qu'il avait dressé, sa rude griffe n'avait pu que l'égratigner; comme le Code civil, comme la Légion d'honneur comme l'Université, l'empereur laissait à ses adversaires, royalistes et libéraux, devenus ses successeurs, le concordat de 1801. Pas plus que ses ambitions personnelles au débat de son règne n'avaientpu empêcher Napoléon d'en tirer du bien, pas plus les excès de son despotisme dans les dernières années n'avaient suffi à transformer en instrument d'irrésistible oppression pour l'Église la convention passée auxheures fécondes du consulat entre « le saint et le héros ». Les attaques même dont elle avait été l'objet n'avaient fait qu'en démontrer la solidité et la relative perfection : la violence des temps avait bien pu la rendre momentanément inapplicable, mais la preuve était faite qu'il n'était point aisé de la remplacer.
LE CONCORDAT DE i8i5 A 1870.
Comment les divers régimes qui se sont succédé en France de 181 5 à 1870 ont-ils été amenés à maintenir purement et simplement le concordat de 1801 et les articles organiques ?
Comment en ont-ils entendu l'application et quel épiscopat ont-ils formé ?
L'attitude de cet épiscopat mérite-t-elle les reproches opposés de révolte ou de faiblesse qu'on a portés contre lui; justifie-t-elle l'opinion des adversaires du concordat et des partisans, catholiques ou non, de la séparation de l'Eglise et de l'État ?
Je me propose aujourd'hui de répondre h ces trois questions. La matière est vaste et je dois, avant tout, faire appel à votre bienveillante attention.
Joseph de Maistre écrit en 181 4 : « On se tromperait infiniment si l'on croyait que Louis XVITI est remonté sur le trône de ses ancêtres. 11 est seulement remonté sur le trône de Bonaparte. »
24o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
C'est le pendant du mot de Napoléon lui-même sur l'organisation qu'il avait donnée à la France et le parti qu'en pouvait tirer Louis XVIII : « Le lit est bon ; il n'a qu'à changer les draps. » Conseil du despote de génie, parole du grand penseur qui devaient être l'un suivi et l'autre vérifié presque à la lettre, notamment en ce qui concerne le régime religieux de la France soùs la monarchie restaurée.
Et pourtant le moment semblait favorable pour rendre à l'Eglise sa pleine liberté a l'heure où l'on introduisait la liberté dans l'ordre politique. (( La charte que l'Eglise attendait de la Restauration, dit M^'' Baunard, c'était la suppression des articles organiques de 1802, la fin du césarisme et du gallicanisme. »
« N'est-ce pas l'heure de revenir au pape, à - l'obéissance du pape entière et sans réserve ? répondait M^"^ d'Aviau à notre ambassadeur à Rome, l'ancien évêque de Saint-Malo, Cortois de Pressigny qui Favait consulté. Convenons-en de bonne foi.: n'avons-nous pas la-dessus quelques reproches à nous faire, n'y eût-il que cette trop fameuse déclaration de 1682 ? Depuis plus de cent trente ans, douze papes consécutifs ne cessent de l'improuver, et depuis cent trente ans, on oppose à l'autorité pontificale des réquisitoires et des arrêts. Où en sommes-nous si chez nous on peut rendre nulle l'action des successeurs de saint Pierre, sur qui Jésus-Christ a bâti son Eglise^? »
* Cité par Msr Baunard. Un siècle de L'Eglise de France^ p. 36.
LE CONCORDAT DE l8l5 A 187O 24 I
Restait à savoir si ceux qui n'acceptaient la liberté politique qu'à leur corps défendant, qui rêvaient de restaurer l'ancien régime, étaient aussi disposés que certains évoques à renoncer à ce legs du passé ?
Louis XVIII, dès le début de son règne, manifesta le désir de revenir au concordat de François P'". Ce n'est pas qu'il n'en trouvât la substance dans celui de Napoléon. Mais l'un, c'était la tradition, l'autre l'œuvre odieuse de l'usurpateur. Pour le satisfaire, il eût fallu faire table rase, obtenir la démission des évêques actuels, rétablir provisoirement les i35 diocèses de 1789, puis procéder d'accord avec le pape h une répartition nouvelle et réitérer également la nomination de ceux des évêques qu'il jugerait à propos de conserver : en un mot, il voulait recommencer lui-même l'opération de Bonaparte.
Consalvi, redevenu secrétaire d'Etat, et Pie VII lui-même étaient fort peu disposés à se donner un pareil démenti, vrai désaveu d'un des actes les plus importants qu'eut enregistrés l'histoire de la papauté. Ils estimaient que le plus pressé était de pourvoir aux sièges laissés vacants par Napoléon, d'augmenter le nombre des diocèses et de supprimer les articles organiques.
Le comte de Jaucourt, gérant des Affaires étrangères, agréait les deux premières de ces propositions ; mais la commission ecclésiastique instituée par Louis XVIII les jugeait fort insuffisantes. L'ambassadeur Cortois de Pressigny, qui
n'avait pas l'oreille du pape, s'épuisait en efforts inutiles. Le ii février i8i5, il écrivait, d'un style assez gallican à Talleyrand redevenu ministre des Affaires étrangères : « Il est plus que temps que le pape prenne enfin une décision qui puisse convenir au roi. S'il ne se détermine pas promptement, il pourra être exposé à un appel comme d'abus, plus fâcheux que ceux qui étaient autrefois si redoutés à Rome., 11 n'y a plus de parlements en France ; mais les maximes et la doctrine de Dumoulin, de Fréret, de Pithou y ont des partisans plus fâcheux pour les prétentions de ce pays-ci que ne l'étaient les magistrats élevés par Rollin dans le respect pour la religion et pour les vraies prérogatives du chef de l'Église.
C'est à quoi ne pensent pas assez ceux qui donnent des conseils au pape ^ »
Bref, rien n'était fait quand Napoléon arriva de l'île d'Elbe (mars i8i5) et redemanda au pape l'exécution de la bulle de Savone.
Lorsque Louis XVIII reprit possession du trône il ne rétablit pas la commission ecclésiastique de i8i4; la Chambre introuvable songea à rendre au clergé ses biens et son influence ; ce fut seulement en 1816 lorsque M. Laîné devint ministre de l'Intérieur que les négociations pour un nouveau concordat recommencèrent secrètement. Cette fois elles étaient conduites par un homme qui avait toute la confiance de Louis XVIII et qui
* Affaires étrangères, Rome, t. 946. Cité par Welschinger, op. cit., p. 43 1.
LE CONCORDAT DE I5l0 A IO7O 2\Ô
plaisait au pape, le duc de Blacas, nommé ambassadeur à Rome (mai 18 16). En trois mois on aboutissait au projet de convention du aS août 1816, signé par le pape le 4 septembre et aussitôt transmis à Louis XVIIT.
Le concordat de i5i6 devait être rétabli ; quant h celui de 1801, il ne serait ni désavoué, ni expressément révoqué, mais il cesserait de produire ses effets ; les deux parties contractantes procéderaient de concert à une nouvelle circonscription des diocèses et à la translation de certains évoques ; enfin les articles organiques seraient abolis.
Le pape demandait en outre : 1° que les évêques qui ne s'étaient pas soumis en 1801 donnassent leur démission ; 2^ que les évêques concordataires, anciens constitutionnels, qui avaient pu dans ces dernières années retomber dans leurs erreurs fissent amende honorable; 3° enfin que le roi donnât des explications satisfaisantes sur la portée du serment imposé en France, même aux pairs ecclésiastiques, à l'égard de la Charte, en raison de la liberté des cultes qui y était inscrite.
M. Decazes de qui l'influence sur Louis XVIII grandissait tous les jours lui démontra que le souverain pontife exigeait beaucoup trop et qu'en particulier il n'était pas possible de laisser supprimer ainsi les articles organiques, principale garantie des droits de l'État et des libertés gallicanes. Blacas dut se remettre h l'œuvre.
Louis XVIII demanda aux évêques réfractaires de 1801 leur démission ; ils furent assez durs à
persuader; six d'entre eux, dont le grand aumônier Talleyrand-Périgord, firent leur soumission en termes vagues (8 novembre 1816); quatre autres refusèrent et moururent en exil.
Le roi aflirma que le serment à la Charte n'avait de portée que dans l'ordre civil.
Il permit que la nouvelle circonscription des diocèses fût préalablement soumise au consentement des évêques en exercice et ceux-ci le donnèrent.
Rome de son côté transigea sur la question des articles organiques.
De ces négociations sortit le concordat du 1 1 juin 1817 ; il rétablissait le concordat de i5i6 ; il abolissait les articles organiques « en ce qiiils ont de contraire à la doctrine et aux lois de VEglise )) ; il restaurait des sièges épiscopaux supprimés en 1801, en tel nombre qu'il serait convenu d'un commun accord ; les titulaires des sièges actuels seraient conservés, sauf quelques exceptions particulières fondées sur des causes graves et légitimes. (Il s'agissait de se débarrasser du cardinal Fesch et de quatre autres trop compromis au service de l'empereur.) Il serait pourvu h l'entretien de l'Eglise (sièges épiscopaux, chapitres, séminaires) par une dotation en biens-fonds ou en rentes sur t Etat, dès que les circonstances le permettraient, et, en attendant, il serait fourni aux membres du clergé un revenu suffisant pour améliorer leur sort ; Sa Majesté devrait, de concert avec le Saint-Père, employer
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tous les moyens en son pouvoir pour faire cesser le plus tôt possible le désordre et les obstacles qui s'opposaient au bien de la religion et aux lois de rÉglise. Enfin, les abbayes et bénéfices qui pourraient être fondés le seraient suivant les prescriptions du concordat de i5i6.
Les ratifications ne tardèrent pas à être échangées. Pai' la bulle de circonscription, le pape, de sa pleine et libre autorité (quelle revanche de la constitution civile !), porta h 92 le nombre des diocèses français (qui n'était que de âo) et attribua h chacun son territoire, assigna au clergé de France une dotation, et ne craignit pas de mentionner ses droits sur Avio-non et le Comtat Venaissin, exprimant l'espoir que le roi très chrétien ne lui refuserait pas une compensation raisonnable.
En août 1817, Pie VIT donna l'institution canonique à trente-quatre prélats présentés par Louis XVIII. Joyeux d'avoir mené b bien une œuvre incontestablement favorable à rÉo-lise, le gouvernement pontifical publia le concordat et la bulle de circonscription,
Le concordat de 1801 semblait avoir vécu.
Cependant déjà la réaction contre l'acte de 1817 se dessinait autour du roi de France ; on lui représentait que le concordat et la bulle étaient en opposition avec notre droit public, avec les principes du régime constitutionnel, avec les libertés de TÉglise gallicane.
Mais comment revenir sur cet acte qui portait
24b QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
la signature du roi et déjà ratifié? L'expédient fnt bientôt trouvé.
Le duc de Richelieu avait cru que, pour promulguer le concordat, une ordonnance suffirait, avec quelques réserves sur les termes dont s'était servi la chancellerie pontificale. Le garde des sceaux Pasquier, le ministre de la police Decazes, le ministre de l'Intérieur Laine l'amenèrent, ainsi que le roi, h l'idée que le concordat et les articles organiques, lois de l'Etat, acceptées parles corps délibérants de 1802, ne pouvaient être supprimés que par une loi, régulièrement votée ; de même, ajoutaient- ils, pour la création de nouveaux diocèses, par le seul fait qu'elle entraînait une dépense. - Dès lors on était sûr que le texte tel quel ne passerait pas. Des Chambres ne pouvaient accepter des expressions aussi vagues que celles-ci : « Supprimer dans les articles organiques ce qui est contraire h la doctrine et aux lois de l'Eglise -», ou (( faire cesser le désordre et les obstacles qui s^opposent au bien de la religion », ou encore (( pourvoir à l'entretien de l'Eglise par une dotation perpétuelle en biens-fonds quand les circonstances le permettront )>. La diplomatie peut se contenter de telles formules; un texte législatif, non.
Donc il fallait rédiger un nouveau projet acceptable pour les Chambres; mais serait-il accepté de Rome ?
Ce projet fut élaboré, sous la direction de Pasquier, par Portalis, aidé d'une commission dont
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faisaient partie avec Ravez et Beugnot, Royer- Collarcl et Camille Jordan, ces clenx derniers gallicans intraitables qui demandaient l'institution d'un serment ecclésiastique analogue à celui de 1790. Adopté en conseil de cabinet, annoncé par le roi h l'ouverture de la session de 18 17, il fut présenté le 22 novembre à la Chambre des députés.
« Il établissait que dorénavant les évêques seraient nommés et institués suivant les prescriptions du concordat de i5i6. Le maintien des efFets passés du concordat de 1801 serait garanti. La vente des biens nationaux serait de nouveau confirmée. Les bulles, brefs et décrets du pape ne pourraient être publiés et exécutés en France sans l'autorisation du roi ; ils devraient même être soumis aux Chambres s'ils intéressaient l'Église universelle, l'Eglise de France, leurs lois, leur administration, leur doctrine, ou l'État,, ainsi que la législation de notre pays. Les appels comme d'abus seraient portés non plus devant le conseil d'Etat, mais devant les cours royales, juridiction de droit commun. Enfin la réception et la publication du concordat de 18 17 ainsi que de la bulle de circonscription n'auraient lieu que sous réserve expresse de la cliarle, des lois du royaume et des libertés de VEiilise i^allicane^ . »
C'était l'abandon du concordat de 1817 : articles des journaux libéraux, pamphlets, brochures, livres même, se déchaînaient contre cette
* Debidour, op. cit., p. 35i.
convention. La commission de la Chambre nommée pour examiner le projet Pasquier-Portalis ne comptait que deux ultra i7iontains, Trinquelagne et Marcellus, qui le jugeaient attentatoire aux droits du Saint-Siège, tandis que plusieurs de leurs collègues allaient jusqu'à vouloir le rétablissement d'un serment ecclésiastique ou même, comme Napoléon, le droit pour les métropolitains de conférer Tinstitution canonique quand le pape ne Taurait pas donnée dans les six mois, En général on trouvait excessive l'adjonction de quarante-deux nouveaux sièges.
Le gouvernement essaya de tenir tête h l'orage h Paris, tandis qu'à Rome, un agent spécial, Gaillard, travaillait à obtenir quelques concessions de Consalvi sur qui il passait pour avoir une certaine influence. L'épiscopat français consulté en la personne de plusieurs de ses représentants acceptait bien la diminution du nombre des diocèses créés en 1817, mais se prononçait contre le projet Pasquier. Interrogé parMarcellus, le pape répondit que lui et ses amis devaient s'en tenir au concordat. Pris entre les libéraux et les ultras, le gouvernement était battu d'avance ; il retira discrètement son projet.
Mais comment amener le Saint-Siège h renoncer à cette convention heureuse et glorieuse pour lui?
Le conciliant Portalis fut chargé d'aller de mander ce sacrifice. Avec Blacas, il s'efforça de démontrer au Saint-Père qu'à braver la Chambre et l'opinion on risquait d'ébranler le trône et par consé-
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quent la religion. Rome cependant faisait la sourde oreille et invoquait même l'article i4 de la Charte, celui-là même à l'aide duquel on fit les trop fameuses ordonnances de i83a.
Après plusieurs mois^ Portalis obtint que Pie YII autorisât, et encore inotu proprio^ les évêques actuellement en fonctions à administrer les diocèses créés en 1817. Le pape voulait de plus que tout l'épiscopat français consulté eût donné son adhésion.
Decazes, arrivé au pouvoir, enjoignit à Portalis de traîner les choses en longueur. Mais Pie YII perdit patience et déclara que si, dans un délai de quelques semaines, il ne lui était pas donné satisfaction, il ordonnerait aux évêques institués en 1817 d'aller prendre possession de leurs sièges.
Le ministère dut s'exécuter. Il autorisa d'abord dix prélats, désignés par lui, à se réunir chez Talleyrand-Périgord, le grand-aumônier (i i mai 1819). Ceux-ci demandaient la permission de s'adjoindre les autres membres de l'épiscopat présents h Paris ; ils se trouvèrent ainsi quarante qui réclamèrent la communication du bref de Pie VII au ministre et de la correspondance diplomatique ; sur le refus qui leur fut opposé, ils rédigèrent un projet de réponse au pape, vrai réquisitoire contre le gouvernement, tableau très noir de Tétat de l'Eglise. Puis ils signèrent une adresse au roi où ils le suppliaient de « réduire à l'impuissance les ennemis de Jésus-Christ, qui étaient aussi les siens, de faire rendre à la reli-
gion catholique les déférences qui lui étaient dues, de ne plus permettre qu'elle fût confondue dans les actes de l'administration publique avec les sectes que faisait naître chaque jour la mobilité de l'esprit humain et de ne plus souffrir que le nom de Dieu demeurât étranger à la lésfislation ».
Tout l'épiscopat adhéra. Le roi très mécontent, songea à ne pas envoyer la réponse au pape ; il se borna à la communiquer confidentiellement au cardinal Consalvi. Il fallut que Louis XVIIf, par une note officielle, s'engageât à abréger le plus possible les mesures provisoires qu'il sollicitait, h employer, d'accord avec Sa Sainteté^ tous les moyens en son pouvoir pour faire jouir l'Eglise de France des avantages d'une position stable et définitive, comme aussi h réaliser, suivant les formes constitutionnelles et dès que les ressources de l'Etat le lui permettraient, l'augmentation du nombre des sièges épiscopaux.
Dans sa réponse à l'épiscopat français et dans son allocution en Consistoire (19, ?.3 août 18 19), le pape fil connaître que le concordat de 1817 était suspendu en raison de difficultés financières et que, en attendant l'exécution des promesses royales touchant la nouvelle circonscription des diocèses, les évêques actuellement en fonctions étaient autorisés h conserver l'administration des territoires confiés à leurs soins en vertu de la bulle de 1801. En même temps, il préconisait les prélats désignés pour les sièges vacants ; par là, pour la première fois, depuis plus de dix ans,
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l'épiscopat français, tel que l'avait constitué le concordat de 1801, se retrouva au complet.
Après les élections de 1820, la majorité passa à droite. Alors, le gouvernement royal, incité sans relâche par Rome, proposa au Parlement en 1821 de créer douze diocèses.
La commission de la Chambre des députés par Torgane de Donald, soutint non seulement que ce n'était pas assez, mais que des créations pareilles ne regardaient en rien le pouvoir législatif, qu'elles dépendaient exclusivement du pape et du roi (ce dernier n'ayant du reste, h cet égard, qu'une autorité purement administrative) ; que le seul droit des Chambres en cette matière était de voter ou de rejeter de nouveaux crédits et sans se prononcer sur le fond de la question ; que le gouvernement était donc libre d'instituer en France, d'accord avec le pape, autant de diocèses qu'il le jugerait nécessaire.
Cette théorie ne fut admise ni par l'assemblée dont elle lésait les prérogatives, ni par le gouvernement, auquel la faculté illimitée de créer des diocèses aurait valu trop d'embarras.
En vertud'un amendement transactionnel auquel le ministère se rallia, la Chambre des députés et peu après la Chambre des pairs décidèrentqu'outre les douze sièges en question, il en serait institué d'autres dont le nombre serait fixé h dix-huit (mai 1821). Ces trente sièges furent effectivement bientôt créés et le nombre des diocèses ainsi porté a quatre-vingts.
Le 6.octobre 1822 était expédiée, en vertu de la loi et des accords avec le roi, la bulle Paternœ caritatis qui annonçait l'érection de trente nouveaux diocèses. Une ordonnance du 3i octobre en prescrivait 'la publication.
Vous voyez, pour le dire en passant, combien est vaine la prétention de ceux qui distinguent entre lesévéchés qu'ils appellent concordataires et les autres; tous ont exactement la même origine ; tous doivent leur existence à un i^ccord entre le gouvernement français et le Saint-Siège, à une bulle et à une loi. Qu'importe la date ?
Le concordat de 1801 triomphait. A vrai dire, c'est le seul assaut sérieux qu'il ait eu à subir avant 1 870.
Et quoi ! n'a-t-il pas failli être emporté dans la tourmente antireligieuse de i83o? Nullement. Louis -Philippe avait peur pour son trône; dès son avènement, il s'empressa de protester auprès du Saint-Siège « de son profond attachement au concordat ». Quant aux libéraux, ils trouvaient pour la plupart qu'avec les articles organiques la machine concordataire fonctionnait tant bien que mal et qu'après tout il serait peut-être plus dangereux qu'utile d'en construire une autre ^
En i832 pourtant, la discussion du budget des cultes donna lieu à un débat très important sur la politique concordataire ". MM. Luneau,
' Debidour. Histoire des rapports de l'Eglise et de V Etat, p. 4i5.
- ^o\v\q Moniteur à.Q^ i6et 17 février 183-2. Cf. Abbé Sevestrc. L'histoire, le texte et la destinée du Concordat de 1801, p. 3o.
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Gilloii rapporteur, Salverte, Dupiii aine, Odiloii Barrot, de Moiitalivet, ministre des Cultes, et Guizot y prirent par^. Tous furent unanimes à accepter le concordat et h le louer. Même ceux qui présentèrent des amendements commencèrent leur discours par Téloge de cette convention (( œuvre de génie et de haute politique » ; ils affirmèrent n'avoir pour but que « de rester dans les limites posées par le concordat ». Les déclu-. rations du ministre des Cultes furent encore plus louangeuses. Bref, ce fut une éclatante victoire de plus à l'actif de Tacte de 1801.
Même scène en i833. Cependant' cette fois la loi de finances supprima les crédits affectés aux évêchés dits non concordataires ; cette suppression n'eut point de conséquences. Déjà le gouvernement était entré en pourparlers avec le Saint-Siège ; les évêques menacés avaient fait savoir au souverain Pontife qu'ils étaient prêts à renoncer h leur traitement, tout en restant avec le pouvoir civil dans les termes convenus par le concordat \ En i834, sur la demande du ministère, le crédit fut rétabli et depuis lors régulièrement voté. En i838, l'évèché d'Alger fut créé par un accord analogue à celui de 1822.
Jusqu'à la fin du règne, le gouvernement de Louis-Philippe se montra foncièrement hostile à toute idée de séparation, qu'elle vint des catholiques ou des républicains.
' Thureau-Dangin. Histoire de la monaicJiie de Juillet, t. II, p. Jji.
Mais voici la révolution de 1848; catholiques et républicains sont les maîtres et parmi les Constituants siègent les plus illustres représentants du principe de la séparation de l'Eglise et de l'État. N'importe ! l'Assemblée refuse de suivre Lamennais, Pierre Leroux et les autres ; elle vote l'article vu de la Constitution, où il est dit : « Chacun professe librement sa religion et reçoit de FEtat pour l'exercice de son culte une égale protection. Les ministres, soit des cultes actuellement reconnus par la loi, soit de ceux qui seraient reconnus à l'avenir, ont le droit de recevoir un traitement de l'Etat ».
Sans doute il fut question de mettre les actes qui réglaient les rapports de l'Eglise et de l'Etat en plus complète harmonie avec la nouvelle constitution et l'esprit qui l'avait inspirée. Un comité de quarante-deux membres, parmi lesquels siégeaient des ecclésiastiques fort distingués, entre autres M^'"Parisis,évêque de Langres qui, presque dès le début en fut le président, des catholiques républicains, tels que Arnaud de l'Ariège, le viceprésident, et où Ton ne voyait aucun adversaire de l'Église, fut chargé d'en étudier les moyens. Il travailla en vue de la pacification, de l'indépendance réciproque et de la reconnaissance mutuelle des droits. Comme le disait M. Pradié : « Nous ne demandons pas l'union des deux pouvoirs, telle qu'elle existait au moyen âge; mais simplement leur alliance, cimentée par des concordats librement consentis... Nous demandons V entente cor-
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diale, pour nous servir d'une expression consacrée, et non une politique d' isolement . »
Le premier principe posé fut qu'aucune modi- * fication aux lois concordataires ne serait faite sans l'assentiment de l'autre partie contractante, c'est-à-dire du pape ; les résolutions du comité des cultes devaient être transmises au gouvernement pour servir de base aux négociations avec Rome (décision du 20 décembre 1848).
Après un savant rnpport de M. Chapot, il fut décidé que le traitement du clergé serait conservé dans le concordat, qu'il ne serait pas diminué, qu'au contraire celui des curés de campagne serait augmenté, dès que les ressources de lElat le permettraient.
Relativement au mode de nomination des évéques, le comité repoussa toute participation, même indirecte, des laïques au choix des candidats et émit l'avis qu'ils fussent présentés, au nombre de trois, par le clergé du diocèse vacant au chef de l'Etat ; celui-ci choisirait, pour les présenter à Rome, soit parmi ces candidats, soit parmi ceux qu'iuiraient précédemment désignés les autres diocèses.
Enfin la question des desservants fut l'une de celles que l'on examina avec le plus de soin. Le comité voulait leur assurer l'inamovibilité et les attacher à la République. C'est ce (jue souhaitaient les républicains catholiques, comme Anuiud de l'Ariège, et même d'autres républicains-, comme Quinet et Pascal Duprat.
On sait comment les événements politiques firent échouer, en cela comme en presque tout, les vues réformatrices des honnêtes législateurs de 1848. Du moins la République accorda la liberté des conciles et s'entendit avec le Saint- Siège en i85o pour ériger des évêchés dans les vieilles colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion^.
Héritier des traditions napoléoniennes, Napoléon III ne pouvait que maintenir le concordat. Ses premiers actes firent espérer h l'Église qu'il renoncerait aux articles organiques. Au début de i852, Montalembert avait remis au princeprésident un projet en quatre articles se référant à l'article du concordat de 1801 qui promet la liberté et la publicité du culte. Il s'agissait au nom de ce principe d'abroger toutes les dispositions des articles organiques et du Code pénal incompatibles avec la liberté du culte et des associations religieuses ^
Napoléon III entama des négociations secrètes avec le Saint-Siège, par l'intermédiaire de son aide de camp le général Cotte, puis de M*'''' de Bonnechose, évêque de Carcassonne, enfin de M*'^'' de Ségur, récemment nommé auditeur de
* P. Pradié. La question religieuse en 1G82, 1790, i8oaet 1848 et historique complet des travaux du comité des cultes ù l'Assemblée constituante de 1848 (Paris, 1849). Clf. article du P. de Pascal sur le comité des Cultes dans la Revue du Clergé, i5 décembre 1901. — Debidour. Histoire des rapports de l Église et de l'Etat, 2* partie, ch. v.
^ Lecanuet. Montalembert, t. 111, p. 44.
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rote. Ces deux prélats avaient aussi mission de déterminer Pie IX à venir sacrer Tempereur à Paris.
« Eh bien ! disait nn jour Pie IX avec son entrain et sa finesse ordinaires, nous irons. Mais si l'empereur veut que j'aille en France, il faut qu'il m'ouvre la porte, qu'il abroge toute disposition, tout décret contraire au concordat. Je laisserai passer trois mois pour éviter h l'arrangement l'apparence d'un marché, et, puis en voiture ! »
Napoléon III ne se résigna pas à sacrifier les articles organiques^ ou du moins sa bonne volonté fut paralysée par l'influence de son cousin le prince Napoléon, de son ministre de l'Intérieur, M. de Persigny, et du parti des légistes, Delangle, Portails, Bonjean, Rouland. Sans l'avouer, l'empereur renonça à donner à l'Eglise la satisfaction espérée \
Jusqu'à la fin, le gouvernement impérial devait, malgré certains différends, se montrer nettement attaché au concordat. Surtout devant le Corps législatif, en 1867 et 1868, il opposa sur ce point les affirmations les plus catégoriques aux orateurs de la gauche, partisans de la séparation. Le ministre Baroche déclara que l'Empire ne renoncerait jamais h la politique concordataire, « parce que la séparation serait le commencement d'une situation pleine de dangers et grosse de difficultés ».
* Msr Besson. Vie du cardinal de Bonnecliose, p. 3o8-3.ij.
Donc, bon gré, mal gré, tous les régimes ont cru devoir conserver le concordat de 1801. Quel usage en ont-ils fait ?
La politique de la monarchie restaurée fut exactement la politique de Tancienne, avec quelque chose aussi de la politique impériale. C'est dire que le gallicanisme fut à l'ordre du jour.
Comme sous l'Empire, on vit les évèques invités h concerter leurs mandements avec l'autorité préfectorale. Seulement, cette fois, les évèques y allaient de bon cœur et c'était avec joie qu'ils faisaient du droit divin des princes l'un des thèmes favoris de leurs mandements.
L'intervention du Conseil d'Etat en matière ecclésiastique, la procédure de l'appel comme d'abus, continuent à jouer. En 1823, le Conseil d'Etat supprime une lettre pastorale du cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, comme contenant des propositions contraires aux lois du royaume et à l'indépendance de la couronne. Ce cardinal s'était permis de réclamer la restitution au clergé de la tenue des registres de Tétat civil, la convocation des synodes diocésains et des conciles provinciaux, le rétablissement des fêtes solennelles supprimées par le concordat, celui des ordres religieux, l'indépendance absolue des ministres de la religion, la suppression des articles organiques et, dans beaucoup de cas, la res-
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tauration de la juridiction ecclésiastique au moyen de la réorganisation des chapitres et des officialités.
Le ministre de ^l'Intérieur écrit une circulaire aux évêques pour leur recommander de faire enseigner dans leurs séminaires la déclaration de 1682.
En 1825, la bulle de Léon XII relative au jubilé est arrêtée par décret au seuil du Conseil d'État.
Lorsque les ordonnances de 1828 sur les petits séminaires et contre les jésuites produisent dans le clergé une légitime agitation, le gouvernement rappelle sèchement aux évêques qu'ils n'ont pas le droit de se concerter. Le roi appuie son ministère. Le dauphin allait encore plus loin. Dans un conseil où la question était débattue, Lévêque de Beauvais, M^'" Feutrier, ayant donné lecture d'une lettre offensante qu'il avait reçue de l'archevêque de Paris, « si j'étais roi, s'écria le prince, l'archevêque coucherait ce soir h Vincennes ».
Que fut l'épiscopat de la Restauration en vertu de ce droit de nomination qui donnait au souverain presque toute latitude pour le composer? Louis XVI 11 et Charles X choisirent presque tous les évêques dans la noblesse, prirent volontiers leurs conseils et, sans leur rendre Tinfluence d'antan, les replacèrent au premier rang de la société. Quant à eux, ils furent les partisans convaincus, aimants, de la monarchie restaurée, gai-
oGo OUATRE CE>TS A:yS DE CONCORDAT
licnns plutôt par amour du roi que par principe doctrinal. Le recteur des Facultés catholiques de Lille a fait de cet épiscopat un charmant portrait, où se révèlent les grâces littéraires dont il estcoutumier; qu'on me permette de le citer ; je ne saurais dire aussi bien.
(( Les évêques sont faits ministres d'Etat et membres du Conseil privé. Ils sont créés comtes et ducs. Ils entrent dans la pairie et siègent au parlement. Les portes de l'Académie sont ouvertes aux plus instruits, aux plus éloquents, aux plus en vue dans l'Église, à la cour, dans le monde. Ce sont d'ailleurs des esprits cultivés, délicats, nourris de leurs classiques, d'une grande correction de style à défaut d'originalité ; portant dans leur langage comme dans leur personne cet atticisme de bon goût et de bonne compagnie qui, dans leurs écrits, tient lieu de puissance et d'éclat. D'ailleurs ils prêchent rarement, seulement en solennité, dans les grandes circonstances et dans la grande manière. C'est surtout dans leurs mandements qu'ils s'adressent h leurs peuples, pompeuses pièces d'éloquence, traitant d'ordinaire quelque sujet de morale sous forme homilétique, invectivant contre les philosophes et la philosophie, cause des malheurs du temps, et omettant rarement d'y joindre comme correctif les consolations et les espérances que donne h la religion le retour de la race de saint Louis.
« En somme, sauf exception, l'évêque d'alors c'est le prélat, c'est le gentilhomme, le grand sei-
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gneur, le pasteur fondus ensemble dons un personnage dont la dignité est tempérée d'aménité et de boni:é. Toutes les figures épiscqpales que nous avons de ce temps-lh ont des traits généraux de ressemblance. Sur la soie et Thermine de la cappa et de Taumusse, et pour quelques-uns sur le large cordon d<^ commandeur de l'ordre royal du Saint- Esprit qui s'étale sur leur poitrine, ces tètes vénérables se détachent graves et souriantes, solennelles et attirantes. La poudre qui les blanchit uniformément leur donne l'aspect de personnages à peu près de même âge, mais d'un autre âge aussi ^'et cet âge, aujourd'hui fijii, est celui de la chère et vieille Eglise gallicane qui expire \ »
Le gouvernement de i83o crut devoir à se& débuts s'associer dans une certaine mesure à la réaction antireligieuse qui avait accompagné la chute de la Restauration. M^^' de Quélen, archevêque de Paris, fut obligé de se cacher; le cardinal de Latil, archevêque de Reims, M^^' de Forbin-Janson, évêque de Nancy, furent réduits à quitter leur diocèse. Comme aux premiers temps du concordat, on vit les ministres prétendre imposer de force au clergé ce qu'ils appelaient la tolérance ; c'est ainsi qu'ils exigèrent un service religieux pour les obsèques de l'évêquc Grégoire et de l'évêque Dubertier, autre constitutionnel , morts sans s'être réconciliés avec l'Église.
' Ms"" Baunard. Un siècle de l'Eglise de France, p. 44, ■
if).
Ils recoururent aussi h ce qu'on devait qualifier plus tard d'interprétation stricte du Concordat. A diverses reprises ils nommèrent des évoques douteux et tentèrent d'obliger Rome à leur donner l'institution canonique ; ils y réussirent parfois. Louis-Philippe nomma par exemple h Tévêché de Beauvais l'abbé Guillon qui, malgré la défense de son archevêque, venait d'administrer les derniers sacrements h Grégoire impénitent. Le pape le refusa, mais laissa passer M. Rey, h Dijon, et M. d'Humières à Avignon. L'opinion se montra moins transigeante. Ni l'un, ni l'autre de ces prélats ne put trouver d'évêque pour le consacrer, sinon finalement un prélat étranger, assisté de deux simples prêtres. - Les mesures tracassières et mesquines auxquelles devait se complaire le gouvernement républicain depuis 1880 furent inventées alors, réductions diverses opérées sur le budget des cultes, diminution du traitement des évêques, suspension administrative des traitements ecclésiastiques. De ce dernier procédé c'est la monarchie de juillet qui, avant le régime actuel, a le plus volontiers usé^
Dès le 7 novembre i83o, le directeur du service des cultes, M- Chatillon, proposait le système et indiquait la procédure selon laquelle il convenait de l'appliquer. « Il parait naturel, ditil, de penser que si le clergé se montre antina-
* E. Ollivier. Le concordat est-il respecté ? p. 80.
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tional, rÉtat ne lui doit certainement pas un traitement h ce titre et que, les intérêts temporels des ecclésiastiques étant entre les mains du gouvernement, il peut traiter les prêtres selon la conduite qu'ils tiennent. Voici comment on pourrait procéder : Un préfet désigne un ou plusieurs ecclésinstiques comme ayant tenu une conduite blâmable... Avanttoute décision, la partie inculpée doit être entendue; l'évêque est invité a la mettre à même de présenter sa justification ; si elle n'est pas satisfaisante, le ministre enjoint à l'évêque de changer ou de révoquer le desservant selon la nature des griefs, et de répondre courrier par courrier ; si Tévêque fait une réponse évasive ou qu'il n'annonce pas qu'il a déféré à l'invitation du ministre, celui-ci prend un arrêté pour appliquer le décret du ly novembre 181 1, et la partie du traitement qui cesse d'être payée fait retour au Trésor. Pour un curé de chef-lieu de canton, après l'avoir entendu seulement et sans besoin d'invitation préalable h l'évoque, puisqu'il n'est pas au pouvoir de l'évêque de le changer ou de le révoquer, le ministre applique immédiatement, s'il y a lieu, le décret précité. » Les ministres commencèrent aussitôt, au Midi comme à l'Ouest, h mettre en action la procédure qu'on leur proposait et a retenir les salaires.
Avec timidité toutefois, car ils sentaient leur droit douteux. Le 17 mai i83i, M. Barthe ministre des Cultes, écrivait : « La question de la suspension des traitements ecclésiastiques a été exa-
minée cléfiiiitivement ; le droit ne résulte d'aucune loi ; dans Tétat actuel de la législation, c'est une mesure extra-légale. » Casimir-Périer, président du Conseil, appréciait ainsi, le 2 juin i83i,laconduite de son collègue : a Je crois, comme vous, c{ue les moyens exceptionnels de coercition manquent de fondement légal. Je n'hésite pas h reconnaître qu'en droit une pareille mesure est inadmissible... » Enfin M. de Montalivet écrivait- au général Bonnet : « A l'égard du traitement attaché aux fonctions remplies^ le ministre des Cultes n'a pas légalement le droit de le supprimer ou de le retenir. »
Ce qui ne l'empêcha pas en 1882 de supprimer trois traitements ecclésiastiques, contre des prêtres qui avaient joué un rôle actif dans le soulèvement de la duchesse de Berry. Il invoqua la nécessité des circonstances et, pour couvrir sa responsabilité personnelle, il sollicita de la Chambre une approbation que d'ailleurs elle ne lui refusa pasi. Nous sommes loin, on le voit, de la brutalité et de l'excès des procédés d'aujourd'hui.
La politique d'hostilité à l'égard du clergé dura peu et le gouvernement royal ne tarda pas à reconnaître que ses vrais ennemis étaient du côté révolutionnaire.
Dès le 8 août i83o, au moment où Louis-Philippe constituait son premier ministère, le duc de Broglie l'entretenait de la politique à suivre entre
* Lucien Crouzil. Les traiteînents ecclésiastiques (Collection Science et Religion), p. 3i-32,
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un clergé mécontent, hostile, et la réaction voltairienne et révolutionnaire qui déjà s'at4:aquait de toutes parts au catholicisme : a Un tel état des choses et des esprits, disait-il, devra nécessairement placer tout ministre des Cultes dans une position délicate et doublement périlleuse ; il lui faudra tenir ferme entre deux feux, porter respect au clergé et le tenir en respect... ; il faudra surtout se garder d'engager avec lui aucun débat qui touche de près ou de loin h la controverse, sous peine, dans un temps comme le nôtre, de s'enfoncer dans quelques-unes de ces querelles théologiques, où Ton ne tarde pas h voir contre soi toutes les bonnes âmes, pour soi tous les vauriens, et qui ne finissent jamais que de guerre lasse... Vous avez bien raison, interrompit le roi; il ne faut jamais mettre le doigt dans les affaires de l'P^glise, car on ne l'en retire pas. il y reste \ »
De leur côté les évèques avaient pris leur parti du régime nouveau et se montraient soumis au gouvernement et au roi : « Eprouvé sous la main sévère de Dieu, a écrit M. Meignan, depuis archevêque de Tours, le clergé de France ne désespéra point de TEglise. Il prit une attitude humble, mais digne ; il revint h son rôle conciliateur, à sa vie laborieuse et cachée. Tel on l'avait vu au retour de l'exil, tel il parut au lendemain de i83o. Jamais l'épiscopat français ne montra
* Thureuu-Dangin. L'Eglise et l'État sous la monarcJiie de Juillet, p. 78.
pins de sagesse et plus de véritable grandeur ^ » Par de nombreux mandements, les évèques prescrivirent d'éviter les discussions politiques. Dès 1882, Casiniir-Périer se disait heureux de déclarer qu'il n'y avait presque plus de sujets de plaintes contre le clergé et qu'au contraire on constatait sa soumission aux lois.
« Donnons au clergé, disait M. Guizot, la ferme conviction que le gouvernement porte un respect profond h sa mission religieuse. Le clergé lui donnera en retour l'appui qui, plus qu'aucun autre, peut vous mettre en état de lutter -contre vos ennemis. » A partir de i833, la réconciliation fut presque complète.
(( Rien de pareil, écrit M. Thureau-Dangin aux choix peu heureux par lesquels au début de la monarchie, des prêtres tels que MM. Guillon, Rey et d'Humières avaient été désignés pour l'épiscopat. Le gouvernement apportait dans l'usage de cette prérogative une droiture consciencieuse. Ses nominations étaient excellentes. En i834, le ministre des Cultes, M. Persil, écrivaitaux évoques pour leur demander de lui faire connaître les prêtres dignes de devenir leurs collègues. Bien loin de se raidir contre les observations de l'autorité religieuse, le pouvoir civil s'y rendait avec bonne grâce et bonne foi : ainsi fit-il en renonçant h proposer le successeur qu'il avait d'abord songé à
* D'un mouvement antireligieux en France, par M. l'abbé JVIeignan, Correspondant du aj février iSSg. Cité par Thureau- Dangin. L'Église et l'État, etc., p. 65.
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donner h M^"" Mathieu sur le siège de Langres, et en lui substituant M^'" Parisis. Le chargé d'affaires du Saint Père, M^'' Garibaldi, disait h ce propos : « Nous obtenons du roi Louis-Philippe ce que tout autre gouvernement nous aurait refusé ^ »
Le projet de Guizot relatif à la liberté d'enseignement acheva, en i836, de rapprocher l'Eglise du gouvernement de Louis-Philippe. « C'est à dater de cette époque, a écrit plus tard M^^^'Oupanloup, qu'il se fit entre l'Flglise de France et le gouvernement un rapprochement depuis longtemps désiré et qui fut solennellement proclamé.» — « Je suis très content de Louis-Philippe, dit le pape à Montalembert, en 1837 ' j^ voudrais que tous les rois de TEurope lui ressemblassent ».
On sait comment, en juillet 1845, après la négociation de Rossi, le Saint-Siège devait aider Louis-Philippe h sortir de la crise ouverte par la question des Jésuites, au grand scandale d'ailleurs des ardents champions de la liberté".
Les rapports avec Rome étaient donc bons.
Il n'en est pas moins vrai que sous ce règne l'évêque est considéré comme un fonctionnaire et comme un fonctionnaire à surveiller. C'est en vain que la Cour de cassation par un arrêt du 27 mai i83i a déclaré que les ministres des Cultes ne sont pas des fonctionnaires publics^, on
' Vie du cardinal Mathieu, par M?' Besson, t. I, p. 146. — Thureau-Dangin. Histoire de la monarchie de Juillet, t. II, p. 33(3. * Lecanuet. Montaletnbert, t. II, p. 260. ^ E. Ollivier, Nout^eau manuel de droit ecclésiastique, p. 345.
n'en lit pas moins clans tel Manuel de Droit ecclésiastique cette définition : « Episcopot^ fonction de l'Eglise exercée au nom et sous le contrôle absolu de VEtat. »
C'est en vain aussi que Montalembert proteste à la tribune contre une pareille conception :
(( Eh bien ! Messieurs, cette idée est complètement erronée. Non, mille fois non, l'évêque n'est pas fonctionnaire. Elle est fausse, elle est erronée l'opinion de ceux qui ne voient dans un évêque qu'une espèce de préfet en soutane, un commissaire de haute police morale... Les évèques sont les aaibassadeurs de Dieu auprès de nous. Le roi les désigne, il les choisit, mais ce n'est pas de lui qu'ils tiennent leur pouvoir. Ils tiennent cette autorité de Dieu, ou ils ne la tiennent de personne. C'est là leur croyance et la nôtre... Tout évèque qui, ayant cette croyance, n'agirait pas comme ont agi les évèques de France pour le salut des âmes, serait un prévaricateur. )>
La Chambre murmure en entendant ces paroles.
Les ministres, je dis les meilleurs, comme Martin du Nord, se refusent à abandonner la thèse, même en théorie \ mais surtout en pratique. Par des translations habilement ménagées, il y a un avancement pour les évèques et on les tient par là comme les juges ; ainsi que les autres fonctionnaires, ils sont des « déracinés ». Par des menaces et par des caresses, le gouverne-
Lecanuet. Montalembert, t. II, p. 73.
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ment s'efforce de les diviser, de prévenir tout concert entre eux. C'est le mal que signale M. Foisset, lorsqu'il écrit à Montalembert : (( L'épiscopat n'existe pas. Il y a des évèques, mais isolés, intimidés, décousus, débordes, éperdus. On les prend un h un, on les cajole, on les effraie, on les annule K »
On conçoit que jNI*^'' Affre se soit déclaré fatigué de l'étroitesse des vues de la cour et des ministres : « Tous ces gens-la, disait-il, ne A-oient dans la religion qu'une machine gouvernementale ; ils ne se doutent pas que nous avons une conscience ».
Au fond, Louis-Philippe, sceptique voltairien, ne s'éleva jamais jusqu'à l'intelligence du grand mouvement religieux qui se déroula sous son règne. Il ramenait tout à des proportions mesquines. Dans la lutte de l'Université et de rÉglise, il ne daignait voir « qu'une querelle de cuistres et de bedeaux ». « Je n'en veux point de votre liberté d'enseignement, disait-il à M^'" Affre. Je n'aime pas vos collèges ecclésiastiques. On y apprend trop aux enfants le verset du Magnificat : Depo^uit potentes de sede. » Et après le départ du prélat, il disait en riant : « Je lui ai fait une peur de chien ^. » Qui ne connaît le mot fameux qu'il aimait à répéter à propos des évèques : « Quand ils ont reçu le Saint-Esprit, ils ont le diable au corps. »
' Cité par M-' Baunard. Un siècle, etc. , p. i53. * Lecaniiet, Montalembert, t. II, p. (77.
A côté du roi et des ministres, sous Louis- Philippe, deux personnes royales eurent la main dans les nominations épiscopales, la reine Marie- Amélie, respectable et sainte femme, auprès de laquelle les gallicans avaient réussi à placer comme aumônier ce même abbé Guillon qui, refusé par le pape pour Beauvais, avait été muni d'un évèché in partibus. La seconde était ]y|rae Adélaïde, sœur du roi, élevée comme lui dans le philosophisme de leur institutrice M™" de Genlis.
De ce concours d'influences sortit un épiscopat assez différent de celui de la Restauration, exclusivement renfermé dans sa mission religieuse, vertueux, un peu terne, craignant de porter préjudice au roi et au gouvernement. Jamais d'ailleurs, ni à la cour, ni chez les ministres, nous ne surprenons la malhonnête pensée de déshonorer Tépiscopat par de mauvais choix. Mais, nous l'avons, dit, cet épiscopat est très peu homogène. On y compte des évoques ultra-dévoués au monarque et à sa dynastie, comme M^'" Olivier, évèque d'Évreux, pour qui Montalembert n'est même pas catholique, mais qui, par contre, dans ses tournées, invite ses ouailles à substituer au cri de Vive Monseigneur ! celui de Vive le Roi ! des évêques de qui l'ardeur touche à la violence comme le cardinal de Bonald, qui a parfois de beaux élans, ou M^'* Clausel de Montais, de qui les emportements de langage dépassent le but et produisent de fâcheux effets ; des évêques avant
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tout consciencieux et temporisateurs, tel que M'''' AfFre, h qui son glorieux martyre vaudra du moins de vivre dans la mémoire des hommes ; des évêques enfin, mais en trop petit nombre, vraiment dignes par leur intelligence et par leurs talents, autant que par leurs vertus de conduire l'opinion catholique et de grouper leurs frères, le savant archevêque de Reims, M^"" Gousset et le plus actit de tous M^' Parisis, qui, h une heure donnée, eut la gloire de faire Tunité de l'épiscopat^
Les évêques virent pour la plupart sans chagrin la chute de Louis-Philippe ; la nouvelle République se montrait favorable à l'Eglise ; ils accueillirent en grande majorité FEmpire avec joie et se donnèrent h lui de bon cœur. « On est stupéfait aujourd'hui, dit M^'' Baunard, quand on relit les dithyrambes que des prélats aussi vénérables que M^'" Donnet, archevêque de Bordeaux, que M^"" Brossais Saint-Marc, évêque de Rennes, entonnaient à la gloire de cet étrange successeur de Charlemagne et de saint Louis ^. »
Successeur de Charlemagne et de saint Louis, Napoléon III, au début de son règne, pouvait bien le paraître à TEglise. Jamais le concordat n'avait été si largement appliqué. Jamais les évêques n'avaient été si libres dans leurs rapports avec Rome. Ils y allaient comme ils voulaient et recevaient directement les bulles pontificales sans que
' Abbé Follioley. Moiitalembert et M^^ Parisis, ch. m et viii. ' Msf Baunard. Un siècle de V Eglise de France, p. 359.
le pouvoir civil parût y prendre garde. Dans un pays où le droit de réunion n'était plus qu'un souvenir, ils tenaient des synodes et se concertaient sans que l'autorité publique, y mit obstacle ^ En i853, le concile tenu à la Rochelle se montrait au témoignage de INP'' Pie « le plus pratiquement romain qu'on eût encore tenu en France ». Les pères de ce concile rédigeaient une lettre collective pour solliciter la fondation à Rome d'un séminaire français. Vingt-huit évèques réunis à Amiens le i3 octobre i853, à Toccasion de la translation des reliques de sainte Théodosie proclamaientleur foi h V infaillible et ir ré for niable autorité du pori- ' tife romain. Cet âge d'or ne dura pas.
Dès la fin de i854, le gallicanisme juridique commença h relever la tète. Lors de la promulgation de V Immaculée Conception^ les gallicans du Conseil d'Etat, Bonjean, Boulay de la Meurthe et quelques autres firent difficulté pour accepter la bulle par laquelle le souverain pontife notifiait sa décision au monde chrétien. Une discussion assez vive s'engagea sur ce point. Finalement la bulle fut admise, mais d'assez mauvaise grâce et le gouvernement ne dissimula guère qu'au fond il la désapprouvait. Sa mauvaise humeur fut encore aggravée par l'attitude d'un grand nombre d'évèques qui, sans attendre l'avis du Conseil d'Etat, avaient publié la bulle ^.
^ Debidour. Histoire des rapports de VEglise et de i'Elat, p. 525. -^
- Debidour. Op. cit., p. 538.
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Puis ce fut- le tour du gallicanisme politique. Au Sénat, en i856, lors de la discussion de la loi sur la régence, un grand nombre de sénateurs demanda qu'en cas de minorité le régent ou la régente fût tenu de prêter serment, non seulement à la Constitution, mais aux lois concordataires^ en englobant sous ce titre, comme on prétend le faire encore aujourd'hui, les articles organiques. Cette mesure, déclarée par d'autres inutile, ne fut écartée que par une très faible majorité.
Pour avoir enfreint les articles organiques, en imposant à l'avance des démissions en blanc à des prêtres reconnus inamovibles, l'évêque de Moulins, ^P'' de Dreux-Brézé, fut condamné par le Conseil d'Etat.
M. Baroche, devenu ministre des Cultes en juin i863, se montra le défenseur intransigeant des droits de l'Etat ; l'un de ses actes les plus caractéristiques fut le décret qu'il fit promulguer le 5 janvier i865 par l'empereur pour défendre aux évêques de publier le Syllahus.
En ce qui concerne les nominations épiscopales, il y eut cependant peu de conflits entre le Saint-Siège et le gouvernement français, même après la guerre d'Italie. En 1860, Pie IX refusa l'institution canonique à l'abbé Maret, désigné par Napoléon III pour l'évêché de Vannes ; il s'était signalé comme adversaire des idées ultramontaines soit dans son livre Philosophie et Religion^ publié en i856, soit surtout, en i858, dans
sa Lettre à NN. SS. les évêcjues de France. M. Maretdat se contenter du titre d'évêque deSura.
En 1868, le pape rejeta également Tabbé Gérin nommé à l'évêché d'Agen et un autre candidat nommé à la Martinique. Ce conflit était en voie de solution quand la guerre éclata. M. Emile Ollivier avait promis au nonce M*^'' Chigi^ de « parler à l'abbé Gérin pour le décider à donner sa démission avec la perspective d'obtenir en compensation une place de chanoine de Saint-Denis, pour laquelle il espérait ne point trouver d'obstacle du côté du Saint Père^. »
L'épiscopat du second Empire qui, par ses origines, se rattache en partie au règne de Louis- Philippe est^ dans son ensemble assez brillant, d'abord de cet éclat extérieur, de cette pompe dont l'Empire aimait à entourer les représentants de l'autorité ; mais aussi par sa valeur intellectuelle ; un épiscopat qui compte des hommes comme Ms' Dupanloup, M^'" Pie, M*''" Darboy, le cardinal de Bonnechose, le cardinal Régnier, le cardinal Donnet, le cardinal Mathieu, M^'" Ginouilhac, M^' Plantier, M'''' Dupont des Loges, M^'^ Guibert, M^'' Landriot, M^'' Place, M^^' Parisis, mort seulement en 1866, M*'^'" Lavigerie, M^'" Berteaud, pour ne citer que ceux dont les noms me viennent spontanément h la mémoire, ne fait vraiment pas trop pâle figure dans l'histoire de l'Église. Est-il beaucoup plus homogène que
* Cité dans YOsseri'atore romane, août 1904, article traduit dans l'Univers du 22 août 1904.
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celui du règne précédent ? On y distingue au moins trois tendances principales : celle des évoques libéraux dont M^' Dupanloup est le chef inoubliable, celle des ultramontains, avec leur docteur M^"" Pie, de Poitiers, et leur vigoureux soldat, M^"" Doney, de Montauban ; celle des gouvernementaux, des césariens, si Ton veut, dont l'un M°'" Darboy, par excès d'affection pour l'Empire, fut accusé de tendances gallicanes et s'attira les reproches de Pie IX ; peut-être serons-nous moins sévères, nous qui avons vu ce que la chute de l'Empire a valu h l'Eglise, à l'égard de l'homme qui comprit l'intérêt qu'il y avait pour l'épiscopat à vivre d'accord avec le pouvoir et, malgré de justes griefs, h ne pas l'ébranler; qui observa pour son propre compte la règle par lui-même rappelée à ses prêtres : être absolu sur les principes et, en même temps, se souvenir que nous vivons dans le domaine du continûment et du relatif^ ; l'autre INP*" de Bonnechose, qui représente le tiers-parti dans le partage des opinions sur les affaires romaines, tout dévoué au pape, très attaché à l'Empereur, et qui sut, sans trahir sa cause, lui faire entendre des vérités utiles. Parlant dans son diocèse, pourraisje ne pas faire une place h part au cardinal Régnier, ce caractère si noble et si haut, si inébranlable dans ses convictions romaines, si ferme à en
' Oraison funèbre de Ms^ Darboy, par le Père A. Perraud. Cf. Mi^ Darboy, archevêque de Paris, par Ms' Foulon, p. 618 et suivantes.
imprégner ses prêtres, k maintenir en tous lieux la saine doctrine et le bon ordre ; il est mort depuis bien des années, mais le diocèse de Cambrai vit encore de sa tradition pieusement recueillie par ses successeurs \
Tel nous apparaît l'épiscopat Irançais de i8i5 à 1870, reflet par quelques côtés des divers régimes qui se sont succédé dans notre pauvre patrie si tourmentée, mais de plus en plus romain, au fur et à mesure que se perdent dans la nuit du passé les derniers vestiges de ceux qui par eux-mêmes ou par leurs maîtres avaient connu V Ancien Régime,
Ce que nous venons de dire prouve surabondamment, n'est-il pas vrai, que l'épiscopat français n'a pas eu, comme le prétendent nos adversaires , de parti pris d'opposition contre le pouvoir civil. Dans l'ordre politique, il a accueilli avec joie et servi avec amour la Restauration, il s'est résigné au gouvernement de Louis-Philippe, il a accepté avec satisfaction la République de 1848, il a adhéré, en grande majorité, avec enthousiasme à l'Empire et lui est resté fidèle, tant que l'Empire, par son intervention en Italie, n'a pas porté atteinte aux droits et aux intérêts du souverain Pontife ? On pourrait peut-être reprocher plus justement aux évêques d'avoir pris si
' Destombes. Vie du cardinal Régnier, 2 vol. iu-80.
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facilement leur parti de nos diverses révolutions, si ce n'était une fatalité d'une époque troublée comme la nôtre. Que n'eùt-on pas dit s'ils avaient adopté une attitude contraire et manifesté une intransigeance de principes que le Saint-Siège condamnait d'ailleurs absolument ? Grégoire XVI, par exemple, ne pouvait comprendre que des prélats estimables comme M°'' de Quélen ou M*'''" de Forbin-Janson s'obstinassent à bouder Louis- Philippe. Mais, si l'on ne peut contester le loyalisme de la grande majorité des évoques français et leur condescendance pour le pouvoir civil dans l'ordre politique, peut-on piétendre, avec une certaine école catholique, qu'ils ont fait preuve de faiblesse dans la défense des intérêts religieux dont ils avaient la garde, et que mieux eût valu la séparation de lÉglise et de l'État qu'un régime cjui paralysait à ce point l'essor de l'épiscopat ? A vrai dire, je ne le crois pas.
Qui ne connaît les violences de langage de Lamennais ? 11 maudit l'époque de la llestauration comme une époque de honte et de décadence, comme une épreuve plus funesie que les persécutions de la Terreur, comme le dernier terme de profanation et d'avilissement où pût descendre le saint ministère. Dès 1826, sa correspondance privée reflète et confirme les véhémentes attaques qu'il a consignées dans la deuxième partie de son fameux livi-e : De la j-eliij^ion considérée dans ses rapports avec F ordre polilique et cUnl : « J'ai vu toute la Révolution, écrit-il, mais je n'ai rien vu
qui ressemble au spectacle que nous avons sous les yeux. C'est comme une espèce de renversement du sens humain. » Jamais, il ne s'est rencontré « dégradation si burlesque et corruption si bête ». En 1829, dans Les pio^fès de la Ré{>olution^ il traîne sur la claie Tépiscopat. Et plus tard, dans quelques pages célèbres des Afjaires de Rome, pages d'une verve entraînante, mais d'une exagération passionnée, il a stigmatisé, autant qu'il a dépendu de lui, ce temps de l'alliance entre le trône et l'autel : « Les Bourbons reviennent, ils reparaissent au milieu d'un peuple nouveau, entourés des solennelles antiquailles de l'Ancien Régime, de prélats concordataires pleins des idées serviles d'autrefois, ennemis de tout ce que n'avait pas vu leur jeunesse, fiers de n'avoir rien appris durant quarante ans ; de vieux abbés dont l'ambition moisie dans Texil infectait les antichambres du château ; de valets aux genoux d'autres valets ; tout cela se remuait et fourmillait, à la cour des fils de Louis XIV, comme des vers dans un cadavre.
« Les restes du bonapartisme clérical, par une affinité naturelle, se mêlèrent à ces éléments légitimistes. La servitude s'unit h la servitude, et l'or, et les honneurs et les dignités, devenus la proie de l'intrigue, la récompense de l'oisiveté, le salaire de la bassesse, s'appelèrent la restauration de l'apostolat. Les maximes du siècle précédent reprirent leur autorité ; la naissance parla de ses droits dans le sanctuaire. Pour user du
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langage d'alors, on s'occupa de décrasser Vépiscopat. Le zèle des restaurateurs ne s'arrête pas là ; il voulut encore renouer la chaîne des traditions anciennes, non certes des traditions d humilité, de charité, de bonté paternelle, mais des traditions plus récentes de luxe et de hauteur. En plusieurs diocèses, il ne fut pas permis aux simples prêtres de s'asseoir devant leur évêque. Jésus-Christ, pontife et roi, n'avait pas, que je sache, établi cette étiquette parmi ses apôtres. Les doctrines gallicanes, conservées dans l'émigration comme le palladium de la monarchie, et liées indissolublement aux prétentions du pouvoir qui se disait le seul légitime, furent dès lors les doctrines de quiconque aspirait h la faveur. On les défendit dogmatic[uement, sans trop y croire ; on essaya même de fonder une grande école destinée a leur assurer une immortalité au moins matérielle ; on les proclama obséquieusement avec toutes les formalités officielles, dans une déclaration que le souverain fut humblement supplié d'agréer; on les mit enfin, comme loi de l'Etat, sous la protection des amendes et de la prison. En un mot, on travaillait ardemment et sans relâche à fabriquer, sous le nom de catholicisme, je ne sais quelle religion de flatterie et de servitude, digne d'être offerte en présent au prince. De son côté, il encourageait gracieusement les ouvriers, tant l'ouvrage lui paraissait beau, utile et commode. Les bonnes gens disaient : Tout va bien, et il n'y a rien à craindre pour Dieu, le roi
le protège. Le roi en effet daignait lui permettre de se choisir un certain nombre fixé de jeunes gens pour le service de ses autels, à condition toutefois de surveiller leur enseignement. Il tenait à épargner ce soin à Tépiscopat, fatigué d'ailleurs de ses fonctions civiles ; car c'était encore la un moyen de s'assurer de lui. Les évêques déposaient leur mitre à la porte de la Chambre des pairs et leur crosse à celle du Conseil d'Etat. On prodiguait l'or en échange d'une obéissance explicite. Une partie du clergé, confiante dans la piété personnelle du souverain, usait ses genoux devant le trône et le trône vacillait sur un abîme. Une lutte intestine, une lutte h mort, avait commencé entre l^absolutisme, qui s'efforçait de renaître, et la liberté résolue h conserver ses glorieuses conquêtes... La France vouhiit être libre... L'Eglise aussi avait besoin de 1 être, et plus que nul autre ; emmaillottée comme un enfant de deux jours, si quelquefois un souvenir, un regret, une de ces pensées qui traversent soudainement la conscience lui arrachait un gémissement, on la berçait pour la faire taire. La cause nationale était donc la sienne, quelles que fussent d'ailleurs les croyances religieuses de quelques-uns de ses défenseurs. Le clergé néanmoins, par une erreur funeste, embrassa celle de labsolutisme. On le baptisa du nom de légitimité, et la légitimité retentit dans toutes les chaires, circula dans tous les confessionnaux ; on fit des missions pour prêcher la légitimité * on la chanta
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au pied des autels, on profana de ses emblèmes l'auguste simplicité de la croix... Une fois engagée dans un faux système, une conséquence en attire une autre, les fautes naissent des fautes ; nulle folie, nul danger n'arrête ; on va jusqu'où Ton peut aller. Ainsi en fut-il en France à Tépoque du délire dont nous parlons. On établit une véritable inquisition sur les consciences... Lliypocrisie déborda de toute part ; jamais on ne vit rien de plus hideux... Qui s'étonnerait delà réaction que produisirent tant de causes irritantes ?... Les journaux les plus répandus attaquaient sans relâche le catholicisme et surtout le clergé qui, chaque jour, perdait quelque chose dans l'opinion. Les évèques publiaient des mandements contre les journaux, tâchant d'étayer l'un par l'autre le trône et l'autel, pour eux inséparables. Et cependant, jamais le trône auquel ils s'appuyaient n'avait été, au fond, plus hostile h l'Eglise \ ))
Quels remèdes apporter à cette situation ? Abjurer les maximes gallicanes, le concordat, les articles organiques, autant d'instruments du despotisme de rÉtat et de la servitude de l'Eglise, comme l'expérience n'avait cessé de le prouver depuis François V ; se séparer résolument de l'Etat, reprendre sa pleine et entière indépendance, en rendant à TÉtat les biens temporels qu'il avait jusqu'à présent assurés à FEglise.
Au service de cette idée combattra V Avenir.
^ Lamennais. Araires de Rome, p. 264-269.
Dans le prospectus de ce journal, daté du 20 août i83o, nous lisons : « Il y a deux libéralisnies, Tancien et le nouveau : Ta-ncien, héritier des doctrines de la philosophie du xviii® siècle, ne respire qu'intolérance et oppression religieuse. Mais le jeune libéralisme^ qui finira par étouffer l'autre, se borne en ce qui concerne la religion, à réclamer la séparation de l'Eglise et de rÉtat, séparation nécessaire pour la liberté de rÉglise ^ »
Sur tous, a coups redoublés, VAçenir ne cesse de frapper. L'Ancien Régime, c'est « la tyrannie sans échafaud » ; la monarchie bourbonienne « un cadavre, jç/n fœtet », l'état présent « un enfer légal », les catholiques (s les damnés que Dante a peints se traînant sous des chapes de plomb ». Il use du sarcasme à jet continu contre « cette bonne vieille religion gallicane, que Bossuet avait présentée dans son berceau à Louis XIV et h M""^ de Maintenon, qui lui avait souri, et qui vient d'être tuée, le 28 juillet i83o, h la 148*^ année de son acre ». L'Église ramenée aux catacombes, sans pain, sans temples, rien que l'évangile et la liberté, voilà l'idéal. Et le lendemain comment vivra l'Eorlise ? « Du lendemain nous ne savons
qu'une chose, c'est que la Providence se lèvera plus matin que le soleil ^ . »
« A Téloquence rien ne manquait, dit M^'" Bau-
^ Lecanuet. Montalembert^ t. I^r, ch. vu : Les idées ^^\ Avenir. " Toutes ces citations sont empruntées au P. Lecanuet, Montalemhert, t. l^', p. 161-167.
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nard (sauf le bon goût, pourrions-nous ajouter), à la sagesse presque tout \ »
Et quelque chose aussi à la justice.
Toutes les puissances se trouvèrent d'accord contre ces utopies généreuses.
Tout en souhaitant la chute de la royauté nouvelle, les évèques n'allaient pas jusqu'à désirer un divorce entre l'Eglise et TEtat. Le contrat qui existait entre les deux puissances n'était pas sans défaut, mais il avait fait ses preuves, assuré à l'Eglise le caractère d'une institution d'Etat, des moyens d'existence réguliers, sans entraver l'essentiel de son ministère auprès des âmes. Fallaitil se jeter dans les hasards et lâcher la proie pour l'ombre ? Sans hésiter, les évoques répondaient : non.
Le gouvernement traduisit VAçenir en cour d'assises pour avoir violemment attaqué le principe du budget des cultes et la nomination des évèques par l'Etat, dans deux articles, dont l'un était de Lamennais et l'autre de Lacordaire. Il fut acquitté, en janvier i83i. Acquitté par l'Etat, mais non par l'Eglise.
En août 1882, l'autorité suprême de l'Eglise catholique faisant entendre sa voix dans l'encyclique Mirarl pos : « Et nous ne pourrions augurer de plus heureux résultats pour la religion ni pour l'État des vœux de ceux qui désirent la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la rupture de l'accord
Un siècle de F E "lise de France
entre le Sacerdoce et l'Empire. Car il est constant qu'il est singulièrement redouté des partisans de la plus impudente licence, cet accord qui a toujours été favorable et salutaire h l'Eglise et à l'Etat, qiiœ semper rei et sacrœ et c'wlli faiista exlitit ac salataris. »
N'était-ce pas du même coup proclamer excessives les invectives de Lamennais et de son école contre l'asservissement des évêques ?
Si, h partir de ce jour, les catholiques libéraux mirent une souj-dine à leurs revendications en faveur de la séparation de l'Église et de l'Etat^ ils continuèrent à se montrer sévères pour les faiblesses de l'épiscopat, mais ils ne furent pas les seuls. Au moment des grandes luttes pour la liberté d'enseignement, h la fin du règne de Louis- Philippe, ou pour le pouvoir temporel sous le second Empire, combien d'évêques furent traités de chiens muets par les catholiques les plus ardents, comme l'avaient été par Lamennais les évêques de la Restauration, à l'occasion des ordonnances de 1828.
Des chiens muets, sans doute il y en eut, mais il n'en est pas moins vrai que, dans les trois grandes crises de l'Église de France entre 181 5 et 1870, la majorité de l'épiscopat fut fidèle à son devoir et un bon nombre d'évêques furent les défenseurs intrépides et éloquents des droits imprescriptibles de l'Église. C'est ce qu'il me reste à vous faire voir.
Étaient-ils trop modérés dans leurs protestations
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contre les ordonnances de 1828 Tévêque du Puy, le fils de M. de Bonald, quand il écrivait : « Quoi, nous qui avons inondé les saints autels de nos larmes de joie lorsque le ciel nous rendit les Bourbons et rendit ainsi h l'Eglise de France sa véritable liberté, nous voila contraints de nouveau à gémir, au pied de ces mêmes autels, sur notre autorité méconnue » ; et l'évêque de Chartres, Clausel de Montais, quand il montrait le christianisme ébranlé dans ses fondements et la France livrée à tous les crimes : « Si l'autorité ne se^ réveille, nous reverrons d'affreux spectacles et d'abominables scènes... Que l'on sache que nous sommes les héritiers de ces ecclésiastiques français qui ont fait admirer au monde entier leur foi et leur courage ; leur sang fumant nous marc[ue la route que nous avons à suivre et cjue nous suivrons s'il le faut^ » ; et tous ceux qui signèrent cet acte collectif : a Les évèques ont examiné dans le secret du sanctuaire, en présence du souverain juge, avec la prudence et la simplicité qui leur ont été recommandées par le divin Maître, ce qu'ils devaient à César comme ce qu'ils devaient à Dieu. Leur conscience leur a répondu qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, lorsque cette obéissance cju'ils doivent pieusement à Dieu ne saurait s'accorder avejc celle que les hommes leur demandent. Ils ne résistent pas; ils ne profèrent pas tumultueusement des paroles
' Yiel-Castel, Histoire de la Restauralion, t. XYIII, p. 277.
hardies; ils n'expriment pas d'impérieuses volontés; ils se contentent de dire avec respect comme les apôtres : Non possiimus ^ ».
Même conduite sous Louis-Philippe lors des discussions sur la liberté d'enseignement. Sans doute on eut quelque peine h mettre les évêques en mouvement et les belliqueux, sans lesquels rien ne se fait, comme Montalembert, purent avoir des motifs légitimes de se plaindre. Pourtant, dès que la question fut vraiment engagée, la plupart d'entre eux ne faiblirent pas. Lisez plutôt les mandements que suscita le projet peu libéral de Villemain, ceux de Lyon, d'Autun, de Langres, de Saint-Claude, de Grenoble, de Dijon, qui donnèrent le signal, puis ceux de Rouen, de Sens, de Reims, de Tours, de Bourges, d'.\lbi, de Bordeaux, d'Auch, de Toulouse, d'Aix, de Besançon, de Cambrai et de leurs sufFragants, de soixante évèques sur quatre-vingts. « Quelle imposante manifestation ! écrit plus spirituellement que respectueusement un prêtre de province à Montalembert. Nous avons vu se renouveler la merveille de la statue de Memnon. La vérité que vous avez fait lever si resplendissante sur la tête de nos évêques a fait rendre des sons harmonieux, éloquents à ceux que nous étions accoutumés h considérer comme des statues. »
En 1843, Montalembert écrit son manifeste :
* Mémoire du i"»' août 1828, signé par le cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, comme doyen de lépiscopat, Yiel-Caslel. Histoire de la Restauration, t. XVIII, p. 279.
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Du deç'oir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement ; M^^ Parisis entraîne l'épiscopat; l'évêque de Châlons menace de retirer les aumôniers des collèges universitaires et est de ce chefdéféré comme d'abus au ConseildÉtat; ^l^^ AfFre et les évêques de la province de Paris protestent par un mémoire au roi contre cet arrêt; ce mémoire est publié dans V Uniçei's. Le ministre des Cultes signifie à M^'' AlFre que les articles organiques interdisent le concert même par écrit des évêques, ce qui n'empêche pas ceux-ci, au nombre de cinquante-six, de publier leur adhésion.
Ce concert, dont M. Dupin a fait un crime aux évêques, ^Nlontalembert leur en fait une gloire à la tribune des pairs : « Regardez donc ces catholiques, répète-t-on, ils font des livres, ils font des brochures, ils écrivent des lettres ; des évêques ont même Taudace de s'écrire par la poste; ils font ce que M. le ministre des Cultes appelle un concert. Et cela se passe dans un pays où existent les libertés de FEglise gallicane ^ »
Au commencement de 1844? M^'" de Bonald condamne la nouvelle édition du Manuel de Droit public ecclésiastique de Dupin, comme rempli de propositions fausses et hérétiques. Le Conseil d'Etat déclare qu'il y a abus. L'archevêque répond que le Conseil d'Etat n'est pas son juge en pareille matière et qu'un appel comme d'abus ne peut pas
* Pour ces faits, voir Lecanuet, Montalembeit. t. II, p. 169 et suivantes.
même effleurer son ame. Plus de soixante évèques adhèrent publiquement au mandement de Lyon. (( Nous n'avions pas seulement des évêques alors, a-t-on dit, nous avions un épiscopat. ^ »
La troisième des grandes questions qui agita l'Éo-lise de France de i8i5 à 1870 fut celle du pouvoir temporel, posée depuis 1860 et bientôt compliquée des déclarations de Pie IX sur les rapports de TEglise et de la société moderne dans le Syllahus.
Dans l'affaire du pouvoir temporel, les évêques unanimes dans la réprobation ne le furent pas dans la résistance.
Lorsqu'en 1860, l'évêque de N.antes, M^"" Jacquemet, félicita M^*" Pie de son courageux éloge des victimes de Castelfidardo : « Enfin , lui écrivit-il, voilà donc quelques vengeurs armés pour la défense de la cause de Dieu, et le droit ne sera pas étouffé sans protestation. Mais hélas ! que de voix silencieuses ! Pourquoi tous les archevêques et évêques se taisent-ils ? Est-ce le lieu de se réserver? Et doivent-ils nous laisser écraser par une certaine opinion publique, comme une poignée d'évêques mécontents au milieu de l'épiscopat satisfait et confiant? »
L'évêque de Poitiers n'était pas moins attristé. Cependant, répondant aux acerbes inculpations de M. de Falloux contre l'épiscopat^ il l'accusa courtoisement d'avoir exagéré en généralisant,
' Ms>' Baunard. Un siècle de V Église de France, p. 66.
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et le pria « de ne pas oublier que dix ou douze évèques au moins étaient irréprochables, qu'il y en avait une trentaine d'autres très graciables )), ajoutant « qu'il n'était pas besoin de lui apprendre que la fermeté de caractère et de conduite vis-à-vis du pouvoir temporel n'avait été, en aucun siècle, le partage du plus grand nombre ^ ».
Dans l'emportement de son zèle M^.'" Pie, comme ^1. de Falloux dans l'excès de son hostilité politique au gouvernement, exagéraient. Les années 1860 et 1861 en particulier furent ] emplies de protestations épiscopales « contre les attentats dont le pape et le Saint-Siège étaient menacés ou frappés ». Les mandements de M*=^'' Plantier, de W Pie, de M^'" Dupanloup, les lettres et les brochures de ce dernier, provoquèrent un mouvement qui inquiéta l'Empire et lui fit effectivement beaucoup de mal. Nos adversaires ne s'y trompent pas : « Les mandements épiscopaux, dit M. Debidour, atteignirent vers la fin de 1860, un tel degré de violence que le ministre de l'Intérieur crut devoir soumettre au dépôt légal et a l'impôt du timbre ceux d'entre eux c[ui étaient distribués en brochures^. » Déjà, par une circulaire du 17 février i86o, M. Rouland, ministre des Cultes, avait rappelé aux
* Ms'' Baunard. Ufi siècle de l Église de France, p. it)3, - Circulaire du ministre de l'Intérieur du 17 novembre i8(3o, corroborée par la circulaire du ministre des Cultes, du 2 janvier i8(ji. Debidour. Histoire des rapports de l'Eglise et de C Etat, p. 5G7.
évêqiies, en même temps que les bienfaits de l'empereur, les maximes et la jurisprudence gallicanes de l'ancienne royauté. Il les avait invités, non seulement h contenir leurs subordonnés, mais à se surveiller eux-mêmes.
Le fameux mandement de M^'" Pie : a Lave tes mains, 6 Pilate », février 1861, fut déféré au Conseil d'Etat et bientôt parurent les circulaires du ministre de la Justice Delangle sur « les prédications et les mandements séditieux « (8 avril 1861).
En i863 INF'' Dupanloup écrivit et les archevêques de Cambrai, de Tours, de Rennes, les évoques de Metz, de Nantes, de Chartres, signèrent avec lui la Réponse de plusieurs éçécjues aux consultations qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines (mai i863). Nouvelle et énergique intervention qui fut encore blâmée par le ministre des Cultes. L'archevêque de^Tours ne craignit pas de répondre qu'au pape seul il appartenait de dicter à l'épiscopat sa règle de conduite (4 juin).
L'encyclique Quanta cura avec le Syllabus ( 1 864) ramena l'attention de l'épiscopat français sur le terrain doctrinal. Devant l'interdiction officielle qui leur fut faite par le gouvernement de publier ce grand acte, les évêques se partagèrent. Ceux qui, comme ]M^''" de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, ne craignirent pas de passer outre, furent déférés au Conseil d'État : ils furent le petit nombre. Ceux qui, par libéralisme, se rallièrent aux expli-
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cations et restrictions proposées par M^'' d'Orléans, se comptèrent plus nombreux. Un autre groupe déclara hautement adhérer absolument et implicitement à toutes les sentences et affirmations énoncées par Pie IX.
Le nonce, M^'' Chigi, approuva ceux qui avec M^'' Pie avaient ainsi souscrit. Il écrivit le 12 janvier i865àrévêque de Poitiers : « Votre man4ement, Monseigneur, est admirable de fermeté et de courage épiscopal. Cela ne m'étonne nullement et je m'y attendais. Plut au bon Dieu que tous les évoques de France eussent imité le bel exemple que vous leur avez donné ! Il faut cependant espérer que ceux des prélats -qui ne se sont pas encore prononcés suivront vos traces, que le nombre en sera grand, et que la véritable gloire de l'Eglise de France resplendira sans ombre en
cette mémorable occasion ! )) « Dans cet auouste
corps, dit M^'' Baunard, il y avait des timides, il n'y avait pas de transfuges ^ »
Là est la strtcte vérité. M^*^ Pie, dans sa lettre à M. de Falloux, ne voyait dans la timidité de certains évoques qu'une conséquence de la fragilité humaine et avait soin d'ajouter : « L'essentiel est que la complaisance n'aille pas jusqu'au sacrifice de la doctrine. » Eh bien ! la doctrine n'a pas été sacrifiée. On le constate encore dans les Alarmes de Vépiscopat en 1867 à propos de l'enseignement d'Etat des jeunes filles organisé
* Un siècle de l'Eglise de Fiance, p. 1G4.
292 QUATRE CENTS Aîs^S DE CONCORDAT
par M. Dui'uy ^; on le voit surtout à l'attitude unanime des évèques français aussitôt après la définition du dogme de rinfaillibilité par le concile du Vatican.
Au surplus, la preuve que les évéques n'étaient pas si faibles qu'il plaît a quelques-uns des nôtres de le proclamer, je la trouve encore une fois dans cette perpétuelle accusation de révolte portée contre eux par les adversaires de l'Église. Car il grandissait, ce parti qu'avait entrevu Grégoire XVI et qui réclamait la séparation pour des raisons bien opposées à celles qui, en 1 83 1 , avaient pu séduire Lamennais et Lacordaire et qui, à la fin de l'Empire, valaient encore aux yeux de Montalembert et de ses amis. Lors de la protestation des évéques en 1828,1e Conslitulio/inel tournait en ridicule ces anges de paix et de soumission, comme il les appelait, se révoltant et disant à Charles X : Noi/s sommes prêts à mourir. Sur un ton plus sérieux le Journal des Débats leur reprochait d'entraîner dans la révolte, autant qu'il était en eux, leurs curés et leurs prêtres.
On leur disait d'abandonner leurs traitements et de reprendre leur liberté ^
Mêmes reproches de i843 à i845. Les journaux libéraux, le National, le Courrier français^ la Constitutionnel, le Journal des Débats lui-
* Les alarmes de l'épiscopat justifiées par les faits. Lettre à un cardinal, par Ms'" l'évêque d'Orléans. (Avec près de quatrevingts adhésions épiscopales sous des formes diverses.) Paris, Douniol, 1868.
- Yiel-Caslel. Histoire de la Restauration, t. XYIII, p. 278.
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même mêlaient le sarcasme à la violence. Lamartine exprimait le vœu en i843 (au Palais Bourbon) que l'Eglise fut séparée cle l'Etat; et je ne parle pas des anathëmes cle Quinet contre le régime menteur, selon lui, issu du Concordat ; nous les avons entendus sortir de la bouche de Lamennais \
Les revendications de l'épiscopat français en faveur du Saint-Siège, a partir de 1860, soulevèrent les mêmes colères et redonnèrent des forces aux partisans de la séparation de l'Eglise et de l'État. Les républicains commencèrent à la réclamer avec opiniâtreté et fracas. En 1868, au Corps législatif, le 9 et le 10 février, Jules Simon et Guéroult la déclarèrent nécessaire. ?2mile Ollivier leur répondit par des observations modérées et Baroche par une réfutation en règle. Aux élections de 1869, quatre-vingt-dix membres de Topposition libérale et démocratique entrèrent au Corps législatif : la séparation figurait sur leur programme. Et déjà l'on pouvait se demander si, malgré l'alliance imprudente de quelques catholiques libéraux , la séparation ne serait pas entre leurs mains ennemies un instrument plus dangereux pour TEglise que ne l'avait été le Concordat, même appliqué par les régimes monarchiques les plus férus des droits de l'I^^tat.
• Quinet. Le Christianisme et la Révolution, surtout les leçons XIV et XV : Napoléon et Idcal de la Démocratie, Paris.