‹ Quatre cents ans de Concordat (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · L ANCIEN REGIME ET LE CONCORDAT IO · texte numérisé non relu

L ANCIEN REGIME ET LE CONCORDAT IO

concours utiles. On voyait un Louis de Bourbon, cardinal à dix-neuf ans posséder rarchevêché de Sens, les évèchés de Laon, du iNlans, de Luçon, de Tréguier, avec les abbayes de Saint-Corneille, de Compiègne, de Ferrières, de Saint-Denis, de Saint-Faron de Meaux, etc., etc. ; un cardinal de Trivulce, Italien, jouissant aux deux extrémités de la France des deux évèchés de Bayeux et de Toulon ; un cardinal de Tournon, archevêque d'Embrun, de Lyou et d'Auch ; un Jean de Lorraine, cardinal a vingt ans, élu h quatre ans évoque de ^Nletz, puis de Toul et de Thérouanne ; archevêque de Narbonne, de Reims, de Lyon ; évêque de Verdun, de Valence, de Die, d'Albi, de Mâcon, de Nantes, de Luçon, d'Agen ; abbé de Gorze, de Fécamp, de Cluny, de Saint-Ouen, de Saint-Mansuy, de Marmoutier; dix prélats comme celui-là auraient absorbé toutes les dignités de l'Eglise de France ; il eut honte lui-même d'une pluralité de bénéfices aussi scandaleuse ; car, dans la suite, il ne retint que Narbonne, Albi, Toul, Metz et ses abbayes.

Jusqu'à la fin des guerres de religion, le roi peupla les bénéfices ecclésiastiques de laïques, de gens de guerre, de favoris, voire de favorites qui les apportaient en dot aux maris qu'on leur donnait. Des ménages s'installaient dans les évèchés et jusque dans les abbayes au grand scandale du peuple ; Pierre de Bourdeille, le spirituel capitaine, était abbé de Brantôme ; Bussy d'Amboise, le plus heureux duelliste de son temps.

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se nommait l'abbé de Bourgueil, le farouche Biaise de Montluc jouissait d'une abbave à Sens. Du Guast, capitaine dauphinois, de qui Henri III était (( possédé » recevait de Sa Majesté les évèchés de Grenoble et d'Amiens, vacants par la mort du cardinal de Créquy ; (c il vendait l'évèché d'Amiens à une fille (l^'Estoile emploie' un mot plus cru) de la cour, qui dès longtemps avait le bouquet sur l'oreille, pour la somme de trente mille livres^ ». Le revenu de réveché de Cornouailles (Quimper), lorsqu'il viendrait à vaquer, était donné en dot à Louise de Ilsle-Rouet, afin qu'elle put épouser Robert de Combaud, premier maître d'hôtel du roi, sur qui on fit cette épi-

Pour épouser Piouet avoir un évêchè ' N'est-ce pas à Combaud sacrilège péché Dont le peuple murmure et l'Eglise soupire ? Mais quand de Cornouailles on oyt dire le nom, Digne du mariage on estime le don, Et au lieu d en pleurer chacun n en fait que rij'c.

D'autres évèchés étaient confiés à des entants de cjuinze ans ; d'autres à des politiques, d'autres à de grands seigneurs aimables et lettrés ; ne voyait-on pas un évêque de Paris, le cardinal Jean du Bellay, protéger ouvertement Rabelais et appeler tout simplement le roman de Gargantua et de Pantagruel « le Livre » ?

' Mémoires de l'Estoile, t. I^i. p. 107.

- Ibid., p. ig;. Cf. Forneron. Les ducs de Guise, t. II, p. loS ; de yïeanx. Les Lufies re'igieuses en France auXVI° siècle, p. 47.

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L'excuse du pape, si c'en est une, — saint Pie Y ne le pensa point, — c'était la peur qu'il avait d'irriter le roi de France, en ces temps où le schisme et l'hérésie guettaient tous les royaumes (on sait que ni le concile de Trente ni le Saint-Siège ne purent accomplir la réforme des princes qui n'était pas moins nécessaire que celle de l'Eglise) ; c'était aussi la demi-ignorance où, vu l'éloignement et le défaut de publicité, il était, quoi qu'en dise Saulx Tavannes \ de la condition vraie des candidats qu'on lui proposait.

^Nlais on comprend dès lors les instances du clergé et des deux ordres laïques pour que les choix fussent plus éclairés et entourés de meilleures garanties.

Ces garanties on les donna et les rois de La maison de Bourbon, nous l'avons déjà laissé entendre, se montrèrent beaucoup plus scrupuleux que les Valois dans l'exercice de leur redoutable prérogative. D'ailleurs, le concile de Trente avait iourni au Souveraip Pontife un terrain solide de résistance. Est-ce à dire que, plus jamais, la commende, indépendamment des inconvénients inhérents au régime, ne donna lieu à quelques-uns de ces abus si criants dont le xvi^ siècle nous a fourni trop d'exemples ? Non. En i6o3, Henri lY assignera encore à son ancienne favorite, Corisande d'Andoin, les revenus de l'ab-

* Mémoires, éd. Didier, p. iGo : « Le pape sçait que les bénéfices se donnent aux aux et aux huguenots; néanmoins

on envoie les bulles en France. »

baye de Chàtillon, où saint Bernard avait été élevé; il fera don d'une abbaye au protestant Sully, pour éviter ses remontrances, en lui annonçant un cadeau de cinquante mille livres qu'il vient de faire à la marquise de Verneuil ; si, sous Louis XIV, le maréchal de Yauban est, comme Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, du moins ses vertus sont d'accord avec sa place, mais que dire quand on voit fe trop fameux chevalier de Lorraine recevoir, pour les services c[ue Ton sait, les abbayes de Saint-Benoit-sur-Loire, de Saint-Père-en-Vallée, à Chartres, la Trinité de Tiron et Saint-Jean- des- Vignes, à Soissons ?

Même parmi les évêques, il se glissera toujours, quoiqu'enpetit nombre, desbrebis galeuses, soit que l'on n'ait tenu compte pour les nommer que de « conditions séculières et politiques^ », soit que la feuille des bénéfices se soit momentanément trouvée entre des mains indignes, comme celles de Jarente, Tévêque d'Orléans, aux ordres de la Pompadour-.

Ala veille delà Révolution, Lépiscopat français n'a-t-il pas, hélas ! à rougir d'une dizaine de ses membres ? Qu'est-ce que cet évèque d'Arras, M. deConzié, surpris à quatre heures du matin chez une femme par un rival officier des gardes et qui,

* Lettre de Gui Patin à Falconet, 17 octobre 1659 : « Voilà bien des évêchés pour ceux qui s'en veulent fournir, en moyennant les conditions séculières et politiques qui sont requises en ce temps- ci. »

* Abbé Sicard. L'ancien clergé de France. Les évoques, t. Il, p. 41-

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descendant au jardin, échange avec lui un coup d'épée ? Que cet archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, qui fait présider ses réceptions par une dame, sa maîtresse, que ce Talle) ranci, évèqiie d'Autun qui, dès le séminaire, avait lui aussi une maitresse et qui s'en vante, lui de qui la foi est à la hauteur de la moralité ? Que ce Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse^ émule trop accompli de Talleyrand ? Et Jarenle, évêque d'Orléans^ qui ne vaut pas mieux que son oncle et prédécesseur ? Et Lafont de Savines^ évêque de Viviers, lecteur assidu de Rousseau, tout livré au plaisir? Et Dillon, de Narhonne, et Rohan, de Strasbourg, le triste héros de l'alFaire du collier, ne méi'itent-ils pas toutes les sévérités ?

Tout cela est vrai et je ne chercherai pas à pallier le mal. Mais demandons-nous, avec la même sincérité, si tout autre système n'eut pas donné les mêmes résultats ? Ne voyait-on pas même chose et pire en Allemagne, là où régnaient les élections ? N'était-ce pas reffet, non seulement de rinévitable faiblesse humaine qui agit dans tous les temps et qui entraînera toujours un certain nombre d'individus dans un corps si saint qu'il soit, mais TelFet aussi de l'état social, de la puissance politique, de la richesse de l'Eglise, du recrutement exclusif de ses chefs dans une noblessebrillante, mondaine ettrop souvent tarée? Et de ce recrutement, qui était responsable ? Le roi assurément dans une certaine mesure, mais il

obéissait lui-même aux conditions de la société à laquelle il présidait et a l'opinion de ceux au milieu de qui il vivait.

Evidemment, en théorie, les élections auraient pu éviter ces choix fâcheux ou scandaleux, mais, en théorie, le concordat aussi devait les rendre impossibles ; il s'agit de la pratique ; et bien ! je le répète, en pratique, qui osera affirmer qu'étant donné l'état social, intellectuel et moral de la fin du xviii*' siècle, les élections les plus canoniques n'auraient pas laissé passer tout aussi bien que le concordat une dizaine de sujets indignes sur cent trente-cinq dont se composait alors l'épiscopat français ?

Car, ne l'oublions pas, c'est là le chiffre. Et de combien par conséquent le bien, somme toute, l'emporte sur le mal ! J'ai reconnu les faiblesses et les erreurs de nos rois dans l'application du concordat : pourquoi ne tiendrais-je pas compte de leurs bonnes intentions, de leurs actes souvent conformes à leurs promesses, du témoignage qu'ils se sont rendu ?

N'entendrons-nouspas Henri IVlorsqu'en 1098, enfin affermi sur son trône, il dit aux députés du clergé : « Je sçay que la religion et la justice sont les colonnes et fondements de ce royaulme qui se conserve de justice et de piété, et quand elles ne seroient, je les y vouldrois establir, mais pied à pied, comme je feray en toutes choses. Je feray en sorte. Dieu aydant, que l'Eglise sera aussi bien qu'elle estoitil y a cent ans. J'espère en

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descharger ma conscience et vous donner contentenient\ » Le contredirons-nous, alors qu'aucun de ses contemporains ne se leva contre lui, quand, sept années plus tard, parlant des nominations épiscopales qu'il avait faites, il signalait joyeusement le progrès accompli : « Quant aux eslections, vous voyez comme j'y procedde. Je suis glorieux de voirceuxque j'ay establisbien différents de ceux du passé. Le récit que vous m'en avés faict me double encore le couraore de mieux faire h l'advenir". » Qui dira que Louis XIV n'a pas eu le sentiment de la grandeur de son devoir après avoir lu ces nobles pages dictées par lui j^our l'instruction du Dauphin? Il vient de rappeler qu'en 1662 il nomma archevêque de Paris, son ancien précepteur Hardouin de Péréfixe, alors évêque de Rodez : « Je ne fus pas fâché sans doute, mon fils, de reconnaître par cette marque de mon affection, le soin qu'il avait pris de mon enfance, et il n'y a personne à qui nous devions davantage qu'à ceux qui ont eu l'honneur et la peine tout ensemble de former notre esprit et nos mœurs. Mais je ne me serais jamais déterminé à ce choix, si je n'eusse connu en lui, avec plus de certitude qu'en aucun autre, les qualités qui me semblèrent le plus nécessaires en un poste aussi considérable que celui-là. J'ai très souvent résisté à mon inclination, je le puis dire avec vérité, pour ne faire de cette nature de bien à des personnes à qui

* Lettres niissices, t. V, p. 33.

" Picot. Histoire des Etats généraux, t. III, p. 4^J-

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j'aurais fait avec plaisir du bien de tout autre sorte, ne remarquant pas en elles ou la capacité, ou l'application d'un véritable ecclésiastique. Qui poiirroit croire, mon fils, qu'il y eut quelque chose de plus impoitant que notre sersnce et que la tranquillité de nos sujets P Cependant la distribution des bénéfices^ par la suite nécessaire quelle entraîne après elle^ lest sans comparaison davantage^ et autant que le ciel est éle^'é au-dessus de la terre. C'est en apparence une riche et abondante moisson qui nous revient en toutes les saisons de Tannée pour combler de grâces ceux qui nous servent ou ceux que nous aimons. Mais peutêtre n'y a t-il rien de plus épineux en toute la royauté^ s'il est vrai, comme on n'en peut douter que notre conscience demeure engagée pour peu que nous donnions trop, ou h notre propre penchant, ou au souvenirdesservices rendus, ou même à quelque utilité présente de TEtat, en faveur de personnes d'ailleurs incapables, ou beaucoup moins capables que d'autres, sur qui nous pourrions jeter les yeux... Dieu n'entend point très assurément mon fils, que nous fassions le choix du plus digne comme il le pourroit faire lui-même, ce qui nous est impossible. C'est assez que nous le fassions en hommes et en hommes bien intentionnés, qui n'oublient rien pour ne se point tromper. Alors j'ose le dire, nous pouvons nous assurerque c'est lui-même qui le fait par nous... J'ai toujours cru que trois choses dévoient entrer dans cet examen, le savoir, la piété et la conduite. A

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