‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 17 sur 75 · Scène VIII Octave, assis, Marianne · texte numérisé non relu

Scène VIII Octave, assis, Marianne

Encore ici, seigneur Octave, et déjà à table? C'est un peu triste de s'enivrer tout seul.

octave Le monde entier m'a abandonné. Je tâche d'y voir double, afin de me servir à moi-même de compagnie.

MARIANNE

Comment ! pas un de vos amis, personne qui vous soulage de ce fardeau terrible^ la solitude?

OCTAVE

Faut-il vous dire ma pensée? j'avais invité une certaine Rosalinde, qui est de mes amies; elle soupe en ville comme une personne de qualité.

MARIANNE

C'est une fâcheuse affaire, sans doute, et votre cœur en doit ressentir un vide effroyable.

OCTAVE

Un vide que je ne saurais exprimer, et que je communique en vain à cette coupe. Le carillon des vêpres m'a fendu le crâne pour tout l'après-dîner.

MARIANNE

Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez?

OCTAVE

"N'en riez pas; c'est du lacryma-christi, ni plus ni moins, et délicieux.

Cela m'étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous; buvez-en, je vous en supplie.

OCTAVE

Pourquoi en boirais-je, s'il vous plaît?

MARIANNE

Goûtez-en; je suis sûre qu'il n'y a aucune différence avec celui-là.

OCTAVE

Il y en a une aussi grande qu'entre le soleil et une lanterne.

MARIANNE

Non, vous dis-je, c'est la même chose.

OCTAVE

Dieu m'en préserve ! vous moquez- vous de moi?

MARIANNE

Vous trouvez qu'il y a une grande différence?

OCTAVE

Assurément.

MARIANNE

Je croyais qu'il en était du vin comme des femmes. Quel misérable cœur est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple; vous aimez les femmes qu'il aime. L'esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront à quelque banal semblant de plaisir; vous rougiriez de boire un vin grossier, votre gorge se soulèverait. — Ah ! vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s'enivre à bon marché! — Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde venir consoler vos ennuis !

OCTAVE

Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez, pour obtenir d'elle un accueil favorable? Elle est, comme vous dites,

toute pleine d'un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un paysan à son seigneur. Cependant, regardez comme elle est bonne personne ! Un mot a suffi pour la faire sortir du cellier; toute poudreuse encore, elle s'en est échappée pour me donner un quart d'heure d'oubli, et mourir ! Sa couronne, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.

MARIANNE

Êtes- vous sûr qu'elle en vaut davantage? Et si vous êtes un de ses vrais amants, n'iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan?

OCTAVE

Elle n'en vaut ni plus ni moins. Dieu n'en a pas caché la source au sommet d'un pic inabordable, au fond d'une caverne profonde; il l'a suspendue en grappes dorées sur nos brillants coteaux. Elle est, il est vrai, rare et précieuse, mais elle ne défend pas qu'on l'approche. Elle se laisse voir aux rayons du soleil, et toute une cour d'abeilles et de frelons murmure autour d'elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se reposer sous ses rameaux verts; jamais elle ne l'a laissé languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne ! c'est un don fatal que la beauté ! La sagesse dont elle se vante est sœur de l'avarice, et il y a parfois plus de miséricorde

pour ses faiblesses que pour sa cruauté. — Bonsoir, cousine; puisse Célio vous oublier! (7/ entre dans V auberge. )

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