‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 40 sur 75 · Scène V Les mêmes, Rosemberg · texte numérisé non relu

Scène V Les mêmes, Rosemberg

ROSEMBERG, se crovatit seul Je crois maintenant que mon plan est fait. Il y a dans ce petit livre d'Uladislas l'histoire d'un certain Jachimo qui fait une gageure toute pareille à la mienne avec Leonatus Posthumus, gendre du roi de la Grande- Bretagne. Ce Jachimo s'entroduit secrètement dans l'appartement de la belle Imogène, en son absence, et prend sur ses tablettes une description exacte de la chambre. Ici telle porte, là telle fenêtre, l'escalier est de telle façon ... Il note les moindres détails ni plus ni moins qu'un général d'armée qui se dispose à entrer en campagne. Je veux imiter ce Jachimo.

BARBERINE, à part

Il a l'air de se consulter.

KALÉKAiRi, de même N'en doutez pas; c'est peut-être un espion turc.

ROSEMBERG

Le portier L'Uscoque a pris mon argent. Je me glisserai furtivement dans la chambre de Barberine, et là . . . oui. . . (jue ferai-je là, si je viens à la rencontrer? Hum ! . . . c'est dangereux et embarrassant.

Il8 QUATRE COMÉDIES

KALÉKAiRi, bas, à Barbenue Voyez- vous comme il réfléchit?

ROSEMBERG

Eh bien ! je plaiderai ma cause, car Dieu me garde de l'offenser ! ce serait me déshonorer moi-même. — Mais dans tous les romans, et même dans les ballades, les plus parfaits amants font-ils autre chose que s'introduire ainsi, quand ils peuvent, chez la dame de leurs pensées? C'est toujours plus commode, on est moins dérangé. — Ah ! voilà la belle comtesse ! — Si j'essayais d'abord, par manière d'acquit,^ quelques propos de ^ galanterie? Sachons ce qu'elle dit sur ce chapitre, cela ne peut pas nuire, car, au bout du compte, si je venais à ne pas lui déplaire, cela me dispenserait de ruser — et c'est cette ruse qui m'embarrasse ! {Haut.) Excusez-moi, comtesse, d'être demeuré si longtemps loin de vous; mes équipages sont considérables, et il faut mettre quelque ordre à cela.

BARBERINE

Rien n'est plus juste, et je vous prie de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre dans cette maison. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait être un étranger pour nous. {A Kalékairi.) Va, Kalékairi, va, ma chère, et n'aie pas peur. {Kalékairi sort. )

Vous me pénétrez de reconnaissance. A vous dire vrai, en venant chez vous, je ne craignais que d'être

^OaM

importun, et je courrais grand risque de le devenir si je laissais parler mon cœur,

BARBERINE, à part

Parler son cœur ! déjà ! quel langage ! {Haut. ) Soyez assuré, seigneur Rosemberg, que vous ne me gênez pas du tout; car cette liberté que je vous offre m'est fort nécessaire à moi-même, et je vous la donne pour en user aussi.

ROSEMBERG

Cela s'entend, je connais les convenances, et je sais quels devoirs impose votre rang. Une châtelaine est reine chez elle, et vous l'êtes deux fois, madame, par la noblesse et par la beauté.

BARBERINE

Ce n'est pas cela. C'est que dans ce moment-ci nous sommes en train de faire la vendange.

ROSEMBERG

Oui, vraiment, j'ai vu en passant sur ces collines quantité de paysans. Cela ressemble à une fête, et vous recevez sans doute, à cette occasion, les hommages de vos vassaux. Ils doivent être heureux puisqu'ils vous appartiennent.

BARBERINE

Oui, mais ils sont bien tourmentants. . . il me faut aller aux champs toute la journée pour faire rentrer le maïs et les foins tardifs.

ROSEMBERG, à part Si elle me répond sur ce ton, cela va être bien peu poétique.

BARBERiNE, de même S'il persiste dans ses compliments, cela pourra être divertissant.

ROSEMBERG

J'avoue, comtesse, qu'une chose m'étonne. Ce n'est pas de voir une noble dame veiller au soin de ses domaines; mais j'aurais cru que c'était de plus loin.

BARBERINE

Je conçois cela. Vous êtes de la cour, et les beautés d'Albe Royale ne promènent pas dans l'herbe leurs souhers dorés.

ROSEMBERG

C'est vrai, madame, et ne trouvez-vous pas que cette vie toute de plaisir, de fêtes, d'enchantements et de magnificence, est une chose vraiment admirable? Sans vouloir médire des vertus champêtres, la vraie place d'une jolie femme n'est-elle pas là, dans cette sphère brillante? Regardez votre miroir, comtesse. Une jolie femme n'est-elle pas le chef-d'œuvre de la création, et toutes les richesses du monde ne sont-elles pas faites pour l'entourer, pour l'embeUir, s'il était possible?

BARBERINE

Oui, cela peut plaire, sans doute. Vos belles dames ne voient ce pauvre monde que du haut de leur palefroi,

OU si leur pied se pose à terre, c'est sur un carreau de velours.

ROSEMBERG

Oh ! pas toujours. Ma tante Béatrice va aussi comme vous dans les champs.

BARBERINE

Ah ! votre tante est bonne ménagère?

ROSEMBERG

Oui, et bien avare, excepté pour moi, car elle me dormerait ses coiffes.

BARBERINE

En vérité?

ROSEMBERG

Oh! certainement; c'est d'elle que me viennent presque tous les bijoux que je porte.

BARBERINE, à part

Ce garçon-là n'est pas bien méchant. {Haut. ) J'aime fort les bonnes ménagères, vu que j'ai la prétention d'en être une moi-même. Tenez, vous en voyez la preuve.

ROSEMBERG

Qu'est-ce que cela? Dieu me pardonne, une quenouille et un fuseau.

BARBERINE

Ce sont mes armes.

Est-ce possible? quoi ! vous cultivez ce vieux métier de nos grand'mères? vous plongez vos belles mains dans cette filasse?

BARBERIXE

Je tâche qu'elles se reposent le moins possible. Est-ce que votre tante ne file pas?

ROSEMBERG

Mais ma tante est vieille, madame; il n'y a que les vieilles femmes qui filent.

BARBERIXE

Vraiment ! en êtes- vous bien sûr? Je ne crois pas qu'il en doive être ainsi. Ne connaissez-vous pas cette ancienne maxime, que le travail est une prière? Il y a longtemps qu'on a dit cela. Eh bien ! si ces deux choses se ressemblent, et elles peuvent se ressembler devant Dieu, n'est-il pas juste que la tâche la plus dure soit le partage des plus jeunes? N'est-ce pas quand nos mains sont vives, alertes et pleines d'activité qu'elles doivent tourner le fuseau? Et lorsque l'âge et la fatigue les forcent un jour de s'arrêter, n'est-ce pas alors qu'il est temps de les joindre, en laissant faire le reste à la suprême bonté? Croyez-moi, seigneur Rosemberg, ne dites pas de mal de nos quenouilles, non pas même de nos aiguilles; je vous le répète, ce sont nos armes. Il est vrai que vous autres hommes, vous en portez de plus glorieuses, mais celles-là ont aussi leur prix; voici ma lance et mon épée. {Elle montre la quenouille et le fuseau.)

ROSEMBERG, à part

Le sermon n'est pas mal tourné, mais me voilà loin de mon pari. Tâchons encore d'y revenir. {Haut.) Il

n'est pas possible, madame, d'être contredit quand on dit si bien. Mais vous permettrez, s'il vous plaît, armes pour armes, que je préfère les nôtres.

BARBERINE

Les combats vous plaisent, à ce que je vois?

ROSEMBERG

Le demandez-vous à un gentilhomme? Hors la guerre et l'amour, qu'a-t-il à faire au monde?

BARBERINE

Vous avez commencé bien jeune. Expliquez-moi donc une chose. Je n'ai jamais bien compris qu'un homme, couvert de fer, puisse diriger aisément un cheval qui en est aussi tout caparaçonné. Ce bruit de ferraille doit être assourdissant, et vous devez être là comme dans une prison.

ROSEMBERG, à part Je crois qu'elle cherche à me dérouter. (Haut.) Un bon cavaUer ne craint rien, s'il porte la couleur de sa dame.

BARBERINE

Vous êtes brave, à ce qu'il parait? Aimez- vous beaucoup votre tante?

ROSEMBERG

De tout mon cœur, d'amitié s'entend, car pour l'amour c'est autre chose.

BARBERINE

On n'a pas d'amour pour sa tante.

Je n'en saurais avoir pour qui que ce soit, hormis pour une seule personne.

BARBERINE

Votre cœur est pris?

ROSEMBERG

Oui, madame, depuis peu de temps, mais pour toute ma vie.

BARBERINE

C'est sûrement quelque jeune fille que vous avez dessein d'épouser.

ROSEMBERG

Hélas ! madame, c'est impossible. Elle est jeune et belle, il est vrai, et elle a toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un époux, mais ce bonheur ne m'est pas réservé; sa main appartient à un autre.

BARBERINE

Cela est fâcheux, il faut en guérir.

ROSEMBERG

Ah ! madame, il faut en mourir !

BARBERINE

Bah ! à votre âge !

ROSEMBERG

Comment! à mon âge? Êtes-vous donc tant plus âgée que moi?

Beaucoup plus. Je suis raisonnable.

ROSEMBERG

Je l'étais aussi avant de l'avoir vue ! — Ah ! si vous saviez qui elle est! Si j'osais prononcer son nom devant vous . . .

BARBERINE

Est-ce que je la connais?

ROSEMBERG

Oui, madame ! — et puisque mon secret vient de m'échapper à demi, je vous le confierais tout entier, si vous me promettiez de ne pas m'en punir.

BARBERINE

Vous en punir? à quel propos? je n'y suis pour rien,^^ j'imagine?

ROSEMBERG

Pour plus que vous pensez, madame, et si j'osais. . .

Scène VI Les MEMES, Kalékairi ROSEMBERG, à pari Peste soit de la petite barbaresque ! j'avais eu tant de peine à en arriver là !

KALÉKAIRI

Le portier L'Uscoque est venu pour dire qu'il y avait sur la route beaucoup de chariots.

BARBERINE

Qu'est-ce que c'est?

KALÉKAIRI

Je puis le dire à vous seule.

BARBERINE

Approche.

ROSEMBERG, à part

Quel mystère ! Encore des légumes ! Voilà une châtelaine terriblement bourgeoise !

KALÉKAIRI, bas à sa maîtresse Il n'y a point de chariots. Rosemberg a encore donné beaucoup d'or au portier L'Uscoque.

BARBERINE, baS

Pourquoi faire, et sous quel prétexte?

KALÉKAIRI, de même Il a demandé qu'on le fasse entrer secrètement chez la maîtresse.

BARBERINE, baS

Chez moi, dis-tu? en es- tu sûre?

KALÉKAIRI, de même L'Uscoque ne voulait rien dire; mais Kalékairi l'a grisé, et il lui a tout raconté.

BARBERINE, regardant Rosemberg Vraiment, cela est incroyable !

ROSEMBERG, à part Quel singulier regard jette- t-elle donc sur moi?

BARBERINE, de même Est-ce possible? Ce jeune homme un peu fanfaron, il est vrai, mais, au fond, d'humeur assez douce et qui semblait. . . Cela est bien étrange !

KALÉKAIRI, bas

L'Uscoque dit maintenant que, si la maîtresse le veut, il se cachera derrière la porte avec Ludwig le jardinier. Ils prendront chacun une fourche, et quand l'autre arrivera. . .

BARBERiNE, riant

Non, je te remercie. Tu en reviens toujours à ta méthode expéditive.

KALÉKAIRI

Rosemberg a beaucoup de domestiques armés.

BARBERINE

Oui, et nous sommes seules, ou presque seules, dans cette maison au fond d'un petit désert. Mais je te dirai une chose fort simple — il y a un gardien, ma chère, qui défend mieux l'honneur d'une femme que tous les remparts d'un sérail et tous les muets d'un sultan, et ce gardien, c'est elle-même. Va, et cependant ne t'éloigne pas. — Écoute ! lorsque je te ferai signe par cette fenêtre. . . {Elle lui parle à V oreille.)

KALÉKAIRI

Ce sera fait. {Elle sort.)

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