‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 42 sur 75 · Scène IX · texte numérisé non relu

Scène IX

ROSEMBERG, Seul

Elle va revenir ! elle me dit de l'attendre pendant qu'elle va éloigner tout son monde ! Peut-elle me faire mieux entendre que je ne lui ai pas déplu? Que dis- je? n'est-ce pas m'avouer qu'elle m'aime? n'est-ce pas là le plus piquant rendez-vous?. . . Parbleu! j'étais bien bon de me creuser la tête et de dépenser mon argent pour imiter ce sot de Jachimo ! C'est bien la peine de s^aller cacher, lorsque, pour vaincre, on n'a qu'à paraître ! Il est vrai que je ne m'attendais pas, en conscience, à me faire écouter si vite. O fortune ! quelle bénédiction ! non, je ne m'y attendais pas. Cette fière comtesse, ce riche enjeu ! tout cela gagné en si peu de

temps ! Qu'il avait raison, ce cher Uladislas ! Je vais donc l'entendre me parler d'amour ! car ce sera son tour à présent ! elle ! Barberine ! ô beauté ! ô joie ineffable ! Je ne saurais demeurer en repos; il faut pourtant un peu de patience. (// s^ asseoit.) En vérité, c'est une grande misère que cette fragilité des femmes. Conquise si vite! est-ce que je l'aime? non, je ne l'aime pas. Fi donc ! trahir ainsi un mari si plein de droiture et de confiance ! Céder au premier regard amoureux d'un inconnu ! que peut-on faire de cela? J'ai autre chose en tête que de rester ici. — Qui maintenant me résistera? Déjà je me vois arrivant à la cour, et traversant d'un pas nonchalant les longues galeries. Les courtisans s'écartent en silence, les femmes chuchotent; le riche enjeu est sur la table, et la Reine a le sourire sur les lèvres. Quel coup de filet,^" Rosemberg ! Ce que c'est pourtant que la fortune ! Quand je pense à ce qui m 'arrive, il me semble rêver. Non, il n'y a rien de tel que l'audace. — 11 me semble que j'entends du bruit. Quelqu'un monte l'escaUer; on s'approche, on monte à petits pas. Ah ! comme mon cœur palpite ! {Les fenêtres se ferment, et on entend au dehors le bruit de plusieurs verrous.) Qu'est-ce que cela veut dire? Je suis enfermé. On verrouille la porte en dehors. Sans doute, c'est quelque précaution de Barberine; elle a peur que pendant le dîner quelque domestique n'entre ici. Elle aura envoyé sa camériste^^ fermer sur moi la porte, jusqu'à ce qu'elle puisse s'échapper! Si elle allait ne pas venir! s'il arrivait un obstacle imprévu! Bon, elle me le ferait

dire. Mais qui marche ainsi dans le corridor? On vient ici. . . C'est Barberine, je reconnais son pas. Silence! il ne faut pas ici nous donner l'air d'un écolier. Je veux composer mon visage. . . celui à qui de pareilles choses arrivent n'en doit pas paraître étonné. {Un guichet s'ouvre dans la muraille.)

BARBERINE, en deliors, parlant par le guichet. Seigneur Rosemberg, comme vous n'êtes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l'honneur d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités. Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'està-dire de filer. Vous avez là, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repas sera scrupuleusement augmenté ou diminué, selon la quantité de fil que vous filerez. {Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG

Est-ce que je rêve? Holà! Barberine! holà! Jean! holà! Albert! Qu'est-ce que cela signifie? La porte est comme murée; on l'a fermée avec des barres de fer — les fenêtres sont grillées, et le guichet n'est pas plus grand que mon bonnet. Holà! quelqu'un! ouvrez, ouvrez, ouvrez ! c'est moi, Rosemberg, je suis enfermé ici. Ouvrez! qui vient m'ouvrir? Y a-t-il ici quel-

qu'un?. . . Je prie qu'on m'ouvre, s'il vous plaît. Hé ! le gardien, êtes- vous là? ouvrez-moi, monsieur, je vous prie. Je veux faire signe par la croisée. Hé ! compagnon, venez m'ouvrir — il ne m'entend pas — ouvrir, ouvrir, je suis enfermé. Cette chambre est au premier étage. — Mais qu'est-ce donc? on ne m'ouvrira pas !

BARBERINE, oîiv'rant le guichet

Seigneur, ces cris ne servent de rien. Il commence à se faire tard; si vous voulez souper, il est temps de vous mettre à filer. {Elle ferme le guichet.)

ROSEMBERG

Hé ! bon ! c'est une plaisanterie. L'espiègle ^" veut me piquer au jeu par ce joyeux tour de malice. On m'ouvrira dans un quart d'heure; je suis bien sot de m'inquiéter. Oui, sans doute, ce n'est qu'un jeu; mais il me semble qu'il est un peu fort, et tout cela pourrait rne prêter un personnage ridicule. Hum ! m'enfermer dans une tourelle ! Traite-t-on aussi légèrement un homme de mon rang? — Fou que je suis ! Cela prouve qu'elle m'aime ! elle n'en agirait pas si familièrement avec moi, si la plus douce récompense ne m'attendait. Voilà qui est clair; on m'éprouve peut-être, on observe ma contenance. Pour les déconcerter un peu, il faut que je me mette à chanter gaiement. (// chante.)

Quand le coq de bruyère Voit venir le chasseur, Holà! dans la clairière, Holà! landerira.

QUATRE COaiÉDIES I37

Oh! le hardi compère!

Franc chasseur, l'arme au poing, Holà! remplis ton verre, Holà! landerira.

KALÉKAiRi, ouvrant le guichet La maîtresse dit, puisque vous ne filez pas, que vous vous passerez sans doute de souper, et elle croit que vous n'avez pas faim; ainsi je vous souhaite une bonne nuit. {Elle ferme le guichet. )

ROSEMBERG

Kalékairi ! écoute donc un peu ! écoute donc ! ma petite, viens tenir compagnie ! . . . Est-ce que je serais pris au piège? voilà qui a l'air sérieux ! Passer la nuit ici! sans souper ! et justement j'ai une faim horrible ! Qu'est-ce que cela veut dire? une bonne nuit? Combien de temps va-t-on donc me laisser ici? Assurément cela est sérieux. Mort et massacre ! feu! sang! tonnerre! exécrable Barberine ! misérable ! infâme ! bourreau ! malédiction ! Ah ! malheureux que je suis ! me voilà en prison. On va faire murer la porte; on me laissera mourir de faim ! c'est une vengeance du comte Ulric. Hélas ! hélas ! prenez pitié de moi ! . . . Le comte Ulric veut ma mort, cela est certain ! sa femme exécute ses ordres. Pitié ! pitié ! je suis mort ! je suis perdu ! . . . je ne verrai plus jamais mon père, ma pauvre tante Béatrice ! hélas ! ah ! Dieu ! hélas ! c'en est fait de moi !. . .-^ Barberine ! madame la comtesse ! ma chère demoiselle Kalékairi ! . . . O rage ! ô feu et flammes ! oh ! si j'en sors jamais, ils périront tous de ma main;

je les accuserai devant la Reine elle-même, comme bourreaux et empoisonneurs. Ah ! Dieu ! ah ! ciel ! prenez pitié de moi.

BARBERINE, ouvrant le guichet Seigneur, avant de me coucher, je viens savoir si vous avez filé.

Non, je n'ai pas filé, je ne file point, je ne suis point une fileuse. Ah ! Barberine, vous me le paierez !

BARBERINE

Seigneur, quand vous aurez filé, vous avertirez le soldat qui monte la garde à votre porte.

ROSEMBERG

Ne vous en allez point, comtesse. — Au nom du ciel, écoutez-moi !

BARBERINE

Filez, filez !

ROSEMBERG

Non, par la mort ! non, par le sang ! je briserai cette quenouille. Non, je mourrai plutôt.

BARBERINE

Adieu, seigneur !

ROSEMBERG

Encore un mot ! ne partez pas.

BARBERINE

Que voulez-vous?

ROSEMBERG

Mais . . . mais . . . comtesse ... en vérité ... je suis, je . . . je ne sais pas filer. Comment voulez-vous que je file?

Apprenez. {Elle ferme le guichet)

ROSEMBERG

Non, jamais je ne filerai, quand le ciel devrait m'écraser ! Quelle cruauté raffinée, voyez donc cette Barberine ! elle était en déshabillé, elle va se mettre au lit, à peine vêtue, en cornette, et plus jolie cent fois. . . Ah ! la nuit vient; dans une heure d'ici il ne fera plus clair. (// s'asseoit.) Ainsi, c'est décidé, il n'en faut pas douter. Non seulement je suis en prison, mais on veut m'avilir par le dernier des métiers. Si je ne file, ma mort est certaine. Ah ! la faim me talonne cruellement. Voilà six heures que je n'ai mangé; pas une miette de pain depuis ce matin à déjeuner. Misérable Uladislas ! puisses-tu mourir de faim pour tes conseils ! Où diantre suis- je venu me fourrer? Que me suis- je mis dans la tête? J'avais bien affaire de ce comte Ulric et de sa bégueule de comtesse ! Le beau voyage que je fais ! J'avais de l'argent, des chevaux, tout était pour le mieux; je me serais diverti à la cour. Peste soit de l'entreprise ! J'aurai perdu mon patrimoine, et j'aurai appris à filer ! ... Le jour baisse de plus en plus, et la faim augmente en proportion. Estce que je serais réduit à filer? Non, mille fois non! J'aimerais mieux mourir de faim comme un gentil-

homme. Diable 1 . . . vraiment, si je ne file pas, il ne sera plus temps tout à l'heure. {Il se lève.) Comment est-ce donc fait, cette quenouille? Quelle machine diabolique est-ce là? Je n'y comprends rien. Comment s'y prend-on? Je vais tout briser. Que cela est entortillé ! Oh, Dieu ! j'y pense, elle me regarde; cela est sûr, je ne filerai pas,

UNE VOIX, au dehors Qui vive! {Le couvre-Jeu sonne.)

Le couvre-feu sonne ! Barberine va se coucher. Les lumières commencent à s'allumer, les mulets passent sur la route, et les bestiaux rentrent des champs. O Dieu ! passer la nuit ainsi ! là, dans cette prison ! sans feu ! sans lumière ! sans souper ! le froid ! la faim ! hé ! holà ! compagnon, n'y a-t-il pas un soldat de garde?

BARBERINE, oiivrant le guichet Eh bien?

ROSEMBERG

Je file, comtesse, je file; faites-moi donner à souper.

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