‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 58 sur 75 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

Bettine, Le Marquis

BETTiNE, allant au-devant du marquis

Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard,

cher marquis?... Comment vous portez-vous? que

faites- vous? que devenez-vous?. . . Vous avez bon

visage . . . Que je suis ravie de vous voir !

LE MARQUIS

Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.

BETTINE

Des compliments ! vous êtes toujours le même.

LE MARQUIS

Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue?

BETTINE

Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez !. . . Je vais me marier. . . Avez-vous déjeuné?

LE M.\RQUIS

Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de m'embarquer sans avoir pris . . .

BETTIXE

[ Vos précautions. D'où venez- vous donc?

Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.

BETTIXE

Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très séduisante.

LE MARQUIS

Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous marier?

BETTIXE

Oui, mon ami, aujourd'hui même.

LE MARQUIS

Aujourd'hui même?

BETTIXE

Le notaire est là.

LE MARQUIS

Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis enchanté.

BETTINE

Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois. Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le marquis?

Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde ! Oh ! comme je vous retrouve bien là ! '" Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. Calmez- vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête . . .

BETTINE

Comment, une tête?

LE MARQUIS

Eh ! oui, une tête ... {Il la regarde.) Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de Cendrillon . . .

BETTINE

Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.

LE MARQUIS

C'est vrai, avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.

BETTIXE

Miséricorde, marquis ! quelle vivacité !

LE MARQUIS

Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants. . .

BETTIXE

Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?

LE M.AJIQUIS

Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc?

BETTIXE chante les premières mesures de Vair final de la Cenerentola/ puis s'arrête tout à coup et dit:

Ah ! que tout cela est loin maintenant !

LE MARQUIS

Que dites- vous là? Renoncez-vous au théâtre?

BETTIXE

Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.

LE MARQUIS

C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique?

BETTINE

Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez . . . plus que vous n'en voudrez.

LE MARQUIS

Oh ! pour cela, j'en défie. . . Mais c'est égal, cela me fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous entendre.

BETTINE

Oui, vous étiez un de mes fidèles.

LE MARQUIS

Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet/ car je ne manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.

BETTINE

Mieux que cela, marquis; je me souviens très bien que vous avez été mon chevalier.

LE MARQUIS

C'est vrai. Contre ce grand benét^ d'officier. . .

BETTINE

Qui m'avait sifflée dans Tancrède?

LE M.\RQUIS

Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude coup d'épée. . . — Ah! c'était le bon temps, celui-là !

BETTINE

Oui, Ah ! Dieu ! que tout cela est loin !

LE MARQUIS

C'est votre refrain, à ce qu'il parait? Que dirai-je donc, moi qui suis \deux?

Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le cœur n'a pas de rides. ^°

LE MARQUIS

Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:

Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Eh bien ! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais Rossini est toujours

mon homme. Ici marchait la grande Pasta ^^ avec ses gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini ^^ avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia ^* avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini; ^^ Lablache ^^ m'a fait rire, la Malibran ^^ pleurer. Eh ! que diantre voulez-vous que j'y fasse?

BETTINE

Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes souvenirs.

LE MARQUIS

Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?

Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.

LE MARQUIS

Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. Vous re\dendrez tôt ou tard au théâtre.

BETTINE

Jamais, cher Stéfani, jamais.

LE MARQUIS

Mais, voyons, dans ce temps-là n'étiez-vous pas heureuse?

BETTINE

C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah ! c'est que je n'avais pas aimé.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous voulez dire par là?

BETTIXE

Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par hasard? ]Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti mon cœur.

LE M-ARQUIS

L'amour vous à rendu la raison? Ah! morbleu, prouvez-nous cela ! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de. . . de. . . vous ne m'avez pas dit.

BETTIXE

Si je l'aime ! ^^ ah ! mon cher ami, que les mots sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien Ton aime ! Vous n'avez pas ridée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.

LE MARQUIS

Si fait, si fait, pardonnez-moi.

BETTIXE

C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez- vous pas tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?

LE MARQUIS

Oui, le diable m'emporte.

BETTINE

Eh bien ! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme inexprimable ! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui, m'a sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs ^^ . .

LE MARQUIS

Peste ! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.

BETTINE

Eh ! que voulez-vous, quand on s'aime ! Nous avons fait le plus délicieux voyage ! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit tableau !

LE MARQUIS

Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.

BETTINE

N'est-ce pas, marquis, quand on s'aime ! Qu'est-ce que cela nous faisait, vos curiosités ! Si vous saviez comme il est bon, aimable ! Que de soins il prenait de moi ah ! quel voyage, bonté divine ! Moi qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai fait quatre cents lieues comme un rêve. — Votre Italie ! qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la tra-

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verse comme nous ! Nous avons passé comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.

LE MARQUIS

Pourquoi ici, dans cette province?

BETTINE

Pourquoi?. . . mais je ne sais trop. . . parce qu'il l'a voulu . . . parce qu'il avait loué cette campagne . . . Que vous dirais-je?. . . Je n'en sais rien. . . Je serais aussi bien allée autre part. . . au bout du monde. . . que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.

LE MARQUIS

Que ne vous épousait-il à Paris?

Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille obstacles. . .

LE MARQUIS

Vous ne m'avez pas encore dit son nom.

BETTINE

Ah! bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.

LE MARQUIS

Mais ce n'est pas un nom français, cela.

BETTINE

Non, mais sa famille habite la France.

LE MARQUIS

En êtes- VOUS sûre?

BETTINE

Oh ! il me l'a dit.

LE MARQUIS

Steinberg ! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines circonstances . . . assez peu gracieuses. . . Eh ! parbleu, c'est lui que je viens de voir ce matin.

BETTINE

Où cela? dites. Chez la princesse?

Précisément, chez la princesse,

BETTINE

Ah! malheureuse! il y est encore!

LE MARQUIS

Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?

BETTINE

Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand je l'attends ! . . . Ah ! quel outrage !

LE MARQUIS

Vous vous fâchez pour peu de chose.

BETTINE

Pour peu de chose ! où avez- vous donc le cœur? Vous ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait? Et cet

impertinent valet qui me répond d'un air embarrassé. . . Calabre ! Calabre 1 où es-tu !

SCÈXE VII

LES PRÉCÉDENTS, CaLABRE

CALABRE

Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?

BETTIXE

Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant, quand je t'ai demandé où était ton maître?

CALABRE

Moi, madame?

BETTINE

Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez la princesse.

CALABRE

Ma foi, madame, je ne savais pas. . .

BETTINE

Tu ne savais pas !

CALABRE

Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.

BETTINE

Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras- tu?

CALABRE

Eh bien ! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. M. le baron avait joué hier, il

avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, avant toute autre affaire, tenir sa promesse.

BETTINE

Il avait perdu, mon ami? Ah! mon Dieu, je n'en savais rien ! Vous le voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à Calabre ! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir rien dit?

LE MARQUIS

Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.

BETTINE

N'est-ce pas? Oh ! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme tout le monde. . . Il pourrait pourtant revenir plus vite.

LE MARQUIS

Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.

BETTINE

Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent?

CALABRE

Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le demander à son correspondant.^"

BETTINE

Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel! C'est donc une somme considérable?

CALABRE

Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le gênait point.

Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.

BETTINE

Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami, d'abord, en tendez- vous? notre ami à tous deux ! Je prétends vous voir tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez- vous?

LE MARQUIS

A trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.

BETTINE

C'est délicieux ! nous voisinerons.

LE MARQUIS

Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.

BETTINE

Ah ! bah ! si vite ! c'est impossible ! nous ne permettrons jamais cela. Et où allez- vous?

LE MARQUIS

Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et dans ce moment-ci je suis absolument forcé . . .

BETTINE

Ah ! mon Dieu ! quel ennui ! Vous êtes forcé, ditesvous? Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu sait maintenant quand vous reviendrez ! Allez, vous êtes un méchant homme ! Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.

LE MARQUIS

Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma visite d'adieu. Et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de noces.

BETTINE

Un bouquet?

LE MARQUIS

Oui.

BETTINE

Va pour un bouquet.^^

LE MARQUIS

OÙ allez-vous donc, s'il vous plaît?

BETTINE

Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus longtemps possible. Dieu ! que vous êtes y, ennuyeux ! que vous êtes insupportable !

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