LETTRE PREMIÈRE
§ 1. Vous voulez, Monsieur, que je vous communique mes idées sur l'Amérique, ainsi que les notions que j'ai recueillies depuis vingt ans sur l'antiquité, l'histoire et les langues des populations de ce continent. Vous désirez que je vous parle du Mexique, de cette terre classique de la civilisation occidentale, et que je vous mette rapidement au courant des mythes et des symboles de la religion mexicaine, encore aujourd'hui si obscurS;, dites-vous, et d'une interprétation si difficile ; vous voulez que je lève pour vous les voiles qui les enveloppent et que je les rende intelligibles pour tout le monde.
Avouez-le, la tâche que vous m'imposez n'est pas facile. Mais j'ai promis de vous satisfaire dans la mesure de ma capacité. Assez souvent vous m'avez fait envisager l'opportunité de ce travail : tout en me le demandant pour vous-même, vous m'avez fait apprécier l'intérêt qu'il aurait pour les autres, surtout pour les personnes qui éprouvent quelque désir de connaître les sources de la civilisation américaine. Nous n'avons, dites-vous, aucun ouvrage spécial qui éclaire les origines religieuses ou sociales des nations de ce continent : nous manquons des notions les plus élémentaires sur leur mythologie et sur les dieux qu'elles ado-
raient, au temps de la conquête; les détails que vous avez publiés jusqu'ici sont insuffisants, et nous laissent dans l'incertitude touchant la condition morale des sociétés détruites par les Espagnols. Excepté vousmême, ajoutez-vous, et quelques-uns de vos amis, qui connaît l'histoire de ces contrées, si tant est qu'il y en ait une? En dehors des érudits et des savants, vous rencontrerez dans le monde des hommes qui vous parleront avec intelligence de toutes les sciences historiques, qui vous entretiendront du sanscrit et desVédas, qui sauront où en sont restés les travaux de Brugsch et de Mariette, qui vous intéresseront même aux progrès que M. Oppert a fait faire à l'interprétation des inscriptions cunéiformes, depuis Hincks et Rawlinson ; mais combien en trouverez-vous qui soient capables de soutenir une conversation suivie sur les antiquités de l'Amérique?
Voilà, si je m'en souviens. Monsieur, la substance de vos arguments. Je les comprends mieux que personne ; mais je ne saurais trop vous répéter combien il y a de difficulté dans la situation que j'accepte. Je serais trop heureux, néanmoins, que le public que vous m'offrez voulût bien m'écouter, et que les savants, au nom desquels vous m'avez parlé plus d'une fois, ne repoussassent pas sans examen les lumières que l'étude des langues et des antiquités de l'Amérique peut répandre sur l'ensemble des sciences historiques. Disposés par vous, peut-être seront-ils assez justes pour croire cette fois que je ne parle pas d'après un esprit de système et d'idées préconçues, comme plus d'un critique a paru me le reprocher, sans avoir approfondi les matières dont je m'occupe, autant qu'il le faudrait pour être en état de méjuger équitablcment.
Si mes ouvrages sur le Mexique et TAmériquc centrale ne se composaient pas de sept énormes volumes in-8% je dirais à ces critiques : Lisez et vous verrez combien peu je suis systématique. Chacun de mes livres porte l'empreinte la plus entière de mon indépendance et des progrès que j'ai faits en travaillant. Les systématiques, les doctrinaires sont ceux qui s'obstinent à demeurer éternellement dans les mômes ornières, en faisant de l'opposition par esprit de système académique, à ceux qui les abandonnent ou qui, dès le commencement, se sont refusés à suivre la routine. Je conviens volontiers avec eux que les innovations ne sont pas toujours sans danger. Mais que deviendrions-nous, bon Dieu, que deviendrait la science, où serait le progrès, si la crainte d'un danger souvent imaginaire arrêtait tous nos pas? Je comprends, du reste, pour ce qui me concerne, tout ce qu'il y a de difficile à entreprendre des études du genre de celles auxquelles je me suis livré. Les documents manuscrits sur l'Amérique sont rares partout en Europe, excepté en Espagne (1) ; les livres imprimés ne le sont guère moins. Pour en acquérir l'intelligence, il faut avoir appris l'espagnol, il serait même utile d'avoir voyagé dans le Nouveau Monde; plus que cela, il serait presque nécessaire d'y avoir séjourné. Il y a une autre difficulté, peut-être plus grave encore, et cette difficulté est surtout inhérente à la France. La science, malheureusement pour la science, n'est trop souvent chez nous qu'un marche-pied pour arriver aux em-
(1) Je possède les cartes portant les titres et désignations d'un grand nombre de documents manuscrits sur l'Amérique, existant dans les diverses archives et bibliothèques d'Espagne, cartes écrites par un de mes amis, M. Muûoz, ancien bibliothécaire de l'Académie royale d'histoire de Madrid. Ces cartes forment un fort volume, qui se publiera, j'espère, sous les auspices de la Commission scientifique du Mexique.
plois, qu'un moyen pour obtenir des honneurs. Il y a dans notre pays des chaires pour toutes les branches de la science, il y a des prix pour tous les genres d'études : la plupart des langues savantes de l'ancien monde, l'histoire et la littérature des nations qui les ont parlées, sont représentées au Collège de France, à la Sorbonne ou à la Bibliothèque impériale. Pour l'Amérique, soit ancienne, soit moderne, il n'y a rien d'analogue : nos foyers scientifiques la dédaignent ou feignent de l'ignorer. Il est vrai que les études qui ont l'Amérique pour objet, n'ont encore mené à rien, et que le Mexique est en baisse parmi les spéculateurs.
Et, cependant, si on le voulait bien, ce qu'on sèmerait sur le sol américain, on le récolterait au centuple! Le monde qu'on appelle l'Ancien, n'est pas plus riche en monuments antiques, et les archives espagnoles recèlent des trésors à l'infini touchant celui qu'on croit nouveau. Quel champ plus vaste aux recherches de la science! Quoi! parce que l'expédition militaire a manqué au Mexique, est-ce une raison pour abandonner l'expédition scientifique, pour négliger l'étude de ses monuments? Bonaparte a-t-il été plus fortuné en Egypte que son neveu ne l'a été au Mexique, sa retraite précipitée, entre les bâtiments de la flotte anglaise, a-t-elle empêché les magnifiques résultats apportés par l'Institut du Caire? n'est-ce pas, après tout, à l'expédition d'Egypte que nous devons les découvertes de Champollion et celles de ses successeurs? On aurait , du reste , mauvaise grâce aujourd'hui de comparer l'expédition scientifique duMexique à l'expédition scientifique de l'Egypte, et de reprocher aux voyageurs qui ont fait partie de la première, de n'avoir encore rien produit.
Attendez donc, je vous prie. Comment pouvez-vous mettre en parallèle une expédition qui avait pour inspirateur et pour guide le plus grand génie des temps modernes, et une expédition composée de cinq ou six jeunes gens, presque sans autre appui que leur propre courage, livrés entièrement à leurs inspirations personnelles? Seuls, cependant, ils ont parcouru la moitié du Nouveau Monde, ils ont exploré dix fois plus de pays que n'en firent jamais les savants de l'expédition d'Egypte, ils ont affronté avec une intrépidité, une abnégation, qu'en Europe on saurait difficilement apprécier, tous les dangers de la terre et de l'océan, les périls et les horreurs de la guerre civile, qui continue à dévorer le Mexique ; ils ont supporté patiemment la faim et les privations de toute espèce, dans les montagnes et les forêts, dans les marécages insalubres, sans autre espoir que celui de se rendre utiles à la science et de se faire un nom !
Est-ce donc à eux qu'il faut reprocher maintenant l'inactivité de la Commission scientifique du Mexique, est-ce à eux qu'il faut s'en prendre si jusqu'à ce jour elle n'a rien produit de complet. Ayez donc un peu de la patience qu'ils ont eue et dont ils ont encore si grand besoin. Rome n'a pas été bâtie en un jour. Attendez qu'ils aient eu le temps de mettre en ordre les documents de toute espèce qu'ils ont recueillis dans leurs voyages; attendez que les hommes éminents qui dirigent la Commission aient complété l'œuvre de sa création, en les mettant à même de faire connaître au public instruit les résultats de leurs voyages et de leurs observations. Ce n'est pas leur faute, après tout, s'ils n'ont été que cinq ou six pour des travaux qui demanderaient une légion de savants, et si les fonds de l'État si largement dépensés pour l'expédition mi-
litaire, ont été distribués si parcimonieusement à l'expédition scientifique. Si, comme me le disait dernièrement l'un d'eux, la Commission du Mexique eût eu à sa tête le chef de l'État, ainsi que la commission d'Egypte, ces cinq ou six jeunes gens qu'on affecte parfois de traiter avec dédain, et qu'on voudrait oublier, eussent eu au Mexique l'armée entière à leur disposition ; en France, ils eussent été comblés d'honneurs, à leur retour, et les noms de Guillemin, de Dolfus, de Montserrat, de Pavie, le nom deMéhédin, ceux deBocourt et de Bourgeot, seraient sur le point d'être inscrits aujourd'hui au front de quelque monument public, parmi ceux des hommes illustres de leur époque. Patience, encore une fois. Le temps viendra, et je vous assure qu'il n'est pas loin, où la considération fera place à l'indifférence, et ces cinq ou six jeunes gens qui ont l'expérience de l'âge mûr, parce qu'ils ont vu de leurs yeux et touché de leurs mains, sauront témoigner, en dépit de leur petit nombre, qu'ils n'ont pas moins travaillé que les savants de l'expédition d'Egypte. A'ous vous souvenez du téocalli de Xochicalco, reproduit au Champ de Mars l'année dernière, et que des dissentmients fâcheux obligèrent M. Léon Méhédin à construire en décors de théâtre au lieu de le mouler en plâtre, comme il en avait eu le dessein à son retour du Mexique. Eh bien! quand on songe qu'à lui seul, il a relevé, dans l'espace de dixhuit mois, deux cités entières, des plus anciennes du monde, Xochicalco et Téotihuacan, moulé, dessiné et photographié sur place, toutes les pièces du musée de Mexico, je me demande si ce fait ne prouve pas plus en faveur de l'expédition mexicaine que les meilleurs arguments?
Pour moi, je l'avoue, si je regrette les lenteurs
que l'on met à l'accomplissement des grandes choses, annoncées avec une si haute raison, parle Ministre de l'instruction publique dans son programme mexicain, je regrette encore plus les conflits jaloux qui viennent si souvent entraver les progrès de la science. Si les savants parvenaient à s'entendre et à ne pas s'envier mutuellement leurs découvertes, combien ne marcheraiton pas plus vite ! On s'aiderait tour à tour des lumières acquises ou qu'on croirait entrevoir, et le professeur qui cherche les sources de l'histoire et des langues de l'Inde, ne hausserait pas les épaules avec dédain, en entendant émettre une opinion favorable à la parenté de ces langues et de cette histoire avec celles de l'Amérique. Pourquoi donc l'Amérique ne prendrait-elle pas son rang parmi les parties de la terre dont s'occupent nos écoles savantes ? L'étude seule du monument de Xochicalco, si l'on était assez heureux pour que les cartons rapportés par M. Méhédin en fussent publiés, fournirait des documents du plus haut intérêt, non-seulement sur les origines de la civilisation américaine, mais encore sur le berceau des civilisations de l'antiquité classique. Trop souvent on n'a voulu voir que des paradoxes dans les idées que j'ai émises précédemment sur les affinités des mythes égyptiens et de ceux du Mexique ; mais si mes contradicteurs connaissaient les antiquités et les langues américaines, seulement dans la même mesure que je connais celles de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie, ils seraient dans l'étonnement, en voyant la masse de lumière que ces connaissances leur donneraient pour reconnaître le berceau primordial des religions et des langues de l'Ancien Monde.
§ 2. Maintenant que le sanscrit a été classé à peu
près à sa véritable place parmi les langues de notre continent, qu'il n'est plus regardé comme « la mère commune, » comme « le prototype qui se reflète plus ou moinsdansTorganisme dechacunede ses filles (1), » comme « la langue primitive (2), » je crois qu'il y aurait quelque opportunité à vous citer, en passant, quelques lignes d'un article fort court, mais rempli de vues extrêmement remarquables, écrit par M. Oppert pour la Revue de Linguistique. « Les Aryas, ditil (3), en pénétrant sur le sol européen y ont implanté leur caractère linguistique; mais ils n'ont pas effacé le souvenir des aborigènes qu'ils trouvèrent dans les différents pays, et de là, les nouveaux habitants se sont superposés, comme une souche nouvelle, à ceux qui existaient déjà, et, par la suite, se sont mêlés aux populations existantes en Europe, pour former des êtres ethnographiques nouveaux. L'existence de ces anciennes populations est attestée d'abord par les quelques débris qui nous ont été transmis, puis par les découvertes toujours renouvelées de la géologie et de l'anthropologie. On ne peut plus nier que la science doit admettre des langues indo-européennes; elle doit également déclarer qu'il n'y a pas de nations indoeuropéennes. La seule histoire de ce qui s'est passé au moyen âge nous enseignera à ce sujet, et les hypothèses sur la formation des nations antiques comme procédant des seuls Aryas, commencejit déjà à rejoindre tant d'erreurs aujourd'hui abandonnées. »
Voilà donc, bien constatée par un savant dont l'opinion est souvent d'un grand poids dans des questions d'origines, d'accord lui-même avec beaucoup d'autres,
(1) Schleiger, les Langues de l'Europe, traduction de M. H. Ewerbec, page 310.
(2) Citation de la licvue de Linguistique, tora. I, page C. (i<) Les Variations du V oryaque, ihid., page 129.
l'existence en Europe de langues et de peuples antérieurs aux Aryas. Continuez à lire avec moi l'article de M. Gppert, et vous verrez, Monsieur, combien ses idées viennent à l'appui de la thèse que j'entreprends en ce moment de poser.
« Si la grammaire des langues antiques, comme celle des langues modernes, poursuit judicieusement M. Oppert (1), a un même caractère bien défini, le dictionnaire nous démontre, même négativement, la vérité de notre thèse. Les philologues jusqu'ici, et je fais la même chose dans le présent travail, se sont attachés à prendre dans le dictionnaire sanscrit, grec, latin, slave, les mots qui leur paraissaient présenter une analogie avec les autres langues. Ainsi, l'on parvient en parcourant une assez grande quantité de mots, à faire croire à une très-grande similitude qui éclaterait partout dans le dictionnaire. Erreur complète. — Quand on se place à un point de vue plus élevé, quand on envisage le dictionnaire d'une langue dans son ensemble, ce qui jusqu'ici n'a pas encore été fait ; quand on ne cherche pas seulement les vocables qui peuvent se rattacher à un autre idiome indo-européen ; quand on n'exclut pas ceux qui manifestement n'ont aucun rapport avec une des langues connues, on acquiert, dans la forme d'une preuve négative, la certitude de l'existence d'un ou de plusieurs éléments allogènes qui ont, dans différentes proportions, envahi le lexique des langues aryennes. — J'ai fait le travail pour le latin et le grec. En tenant compte des racines seules et même des dérivations primitives de ces dernières, mais en laissant de côté tous les dérivés secondaires et les composés, on voit qu'il y a en latin
(1) Ibid. page 130.
à peu près 40 pour cent de mots aryens; les autres GO pour cent ne peuvent pas être reliés à d'autres racines indo-europcennes, et 5 pour cent sont sémitiques. En grec, la proportion de l'aryanisme est beaucoup plus large, elle s'élève à 65 pour cent, mais le sémitisme est représenté dans une quadruple proportion, par 20 pour cent ; 15 pour cent sont reconnus. Si Ton considère les racines verbales exclusivement, on voit dans chacune des langues un autre rapport : nous verrons en latin les racines aryennes revendiquer 70 pour cent, et en grec 80 pour cent, c est-à-dire plus des quatre cinquièmes de la totalité. »
Eh bien, Monsieur, pendant que M. Oppert faisait ce calcul du latin vis-à-vis de l'aryanisme, ne vous en déplaise, je le commençais un soir, pour le latin, par rapport aux langues du groupe mexico-guatémalien (1). Le dictionnaire latin-français de Noël, d'un côté, ainsi que le savant ouvrage de M. Eichhoff sur les langues indo-européennes; de l'autre, les divers vocabulaires que je possède du groupe américain, je faisais un travail comparatif où l'Amérique emportait non-seulement la plupart des racines latines inconnues aux Àryas, mais encore un grand nombre de sanscrites. On rira, je le sais bien, de ce que j'avance ici, et vous. Monsieur, tout le premier, peut-être. Mais 1^ fait est là; je dirai plus, il y est avec une telle clarté que le scalpel inventé parBopp, pour décomposer d'abord et puis pour rattacher les uns aux autres les nombreux idiomes de l'Europe et de l'Inde, est à peu
(I) Je comprends sous le nom de groupe mexico-guatcmalien, les principales langues parlées entre l'isthme de Tehuantepec et celui de Nicaragua, dont le Nahuatl ou mexicain, le maya, le tzendal, le tzotzil, le quiche et ses dialectes, le mame et le pokomame sont les plus connus; j'entends surtout, par ce groupe, le mexicain, le quiche et le maya, en y comprenant l'ancienne langue des insulaires de Ua'iti, dont toutes les autres paraissent issues.
près inutile ici. N'allez pas me dire, comme il y a quelques jours un savant professeur de faculté, que plus il y a de dissemblance entre un mot européen et un A^ocable indou, plus il y a de chance pour le premier d'être sorti du second : vous me permettrez de ne pas admettre de telles subtilités ; elles sont bonnes tout au plus pour des jongleurs. C'est absolument comme si l'on disait que Paul ne peut être le fils de sa mère, s'il a le malheur de lui ressembler, et qu'un cheval doit avoir pour mère une vache, parce qu'il ressemble à un étalon. Je reviens donc à mon dictionnaire, en vous disant, que si vous voulez vous donner la peine d'en faire l'examen, vous trouverez au moins la moitié des mots du dictionnaire de Noël dans le groupe des langues mexico-guatémaliennes : vous en trouverez l'origine et la nature et vous les décomposerez jusqu'au simple son d'une voyelle, ce que le scalpel de Bopp, tout-puissant qu'il soit, n'ajamais tenté de faire pour aucune des langues qu'il avait soumises à son génie. Vous, Monsieur, qui maniez cet instrument bien mieux que je ne saurais le faire, il vous suffirait d'un peu de bonne volonté et à vos amis d'un peu moins de dédain à l'égard de l'Amérique, pour arriver au même résultat; il vous suffirait de consulter à la Bibliothèque impériale le vocabulaire mexicain de Molina, ainsi que les vocabulaires Quiche et Gakchiquel de la collection américaine.
Je ne m'appesantirai, néanmoins, pas pour le moment, sur la relation qui existe entre le latin et le groupe mexico-guatémalien, et quand je dis le latin, j'entends sous ce nom la plupart des langues congénères. Toutefois, avant de passer à une autre matière, je désirerais vous faire une simple observation, concernant l'origine orientale, si longtemps attribuée
aux langues indo-européennes. En vous la faisant, je n'ai nullement la prétention d'en savoir à ce sujet plus que vous ou vos savants confrères : je ne suis pas orientaliste, bien que l'Orient m'ait toujours intéressé et qu'il ait été longtemps le but de mes études, avant mes voyages en Amérique. Il y a vingt-cinq ans de cela : depuis lors, si j'ai continué à avoir les yeux sur l'Orient, si j'ai cultivé sa littérature et ses langues, ce n'a pu être que d'une manière tout à fait secondaire, et je dois à la vérité de confesser franchement que je ne m'attendais nullement à me voir dans la nécessité d'en faire à nouveau une étude sérieuse. Mais au moment où j'y pensais le moins, je me suis trouvé ramené delà manière la plus soudaine au point d'où je m'étais éloigné autrefois, et j'ai dû aborder l'Asie et l'Afrique, quand, en réalité, je voulais rester entièrement en Amérique. Au rebours de Christophe Colomb, qui découvrit ce continent en croyant voguer vers l'Asie, j'ai retrouvé l'Orient, lorsque je travaillais à m'enfoncer de plus en plus vers l'Occident. Dans cette conjoncture, qu'y avait-il à faire? fermer les yeux à la lumière qui s'offrait, certes. Monsieur, vous eussiez été le premier à me le déconseiller. Eh bien, j'ai fait ce que vous eussiez fait, ce que vous feriez encore; j'ai consulté Bopp,Burnouf etWestergaard, j'ai ouvert les Védas, et afin de m'aider, j'ai pris pour maîtres la traduction anglaise de Wilson et le texte latin de Rosen.
Peut-être, me direz-vous, les livres ne suffisent-ils pas : ce ne sont ni quelques semaines ni quelques mois, pas même une ou deux années d'étude qui vous permettront d'acquérir la science de la sagesse orientale. Là-dessus, je suis entièrement de votre avis. Aussi vous répéterai-je que je n'ai aucune prétention
à l'orientalisme ; j'ai pour ceux qui le possèdent au prix de leurs longues veilles le respect le plus profond, et je me considérerai toujours comme le dernier de leurs disciples. Mais il n'est pas interdit à ceux qui écoutent de faire entendre de temps à autre leur voix pour interroger les maîtres ; c'est donc aux maîtres euxmêmes, c'est à vous que je ferai remarquer le peu d'originalité qui existe dans la langue sanscrite, malgré la richesse et la perfection de sa grammaire. Ce n'est pas une langue-mère, comme l'a fort bien dit Bopp, et après lui M. Chavée (1) ; mais j'ajouterai qu'elle ne me paraît pas même être la fille ni la petite-fille de la mère, et qu'elle ne saurait être qu'une descendante d'autant plus éloignée delà source primordiale, qu'un fort petit nombre, entre les racines qu'elle renferme et qu'on dérive de l'aryaque, s'expliquent rationnellement. Aussi le doute m'est-il venu. Je serais donc bien aise que vous voulussiez me dire, Monsieur, comment il se fait que la plupart de ces prétendues racines soient produites par l'émission unie de deux sons différents ? Comment se fait-il encore que ces mêmes racines, je parvienne, moi, à les disséquer avec votre propre scalpel, et que chacun des éléments primitifs dont elles se composent se retrouvent dans les langues du groupe mexico-guatémalien ; c'est là une question que je soumets, en attendant, à toute votre sollicitude?
Je vois d'ici votre étonnement, disons plutôt votre incrédulité. Je compte toutefois sur votre sagesse et sur votre impartialité pour ne pas rejeter sans examen les notions que je pourrai vous fournir à ce sujet dans le cours de cette lettre ou dans d'autres. Quelles que
(1) La Science positive des langues indo-européennes, etc., dans la Revue de Linguistique, tom. I, article d'introduction.
soient, d'ailleurs, vos objections à ridiîc que les nations américaines aient pu précéder celles de notre continent dans l'ère de la civilisation, je vous serais obligé également de ne la pas repousser les yeux fermés et devons munir d'un peu de patience. Ce que j'ai à vous en dire se lie d'une manière intime à un ordre de faits géologiques d'une grande importance qui ne sauraient manquer de vous intéresser. Je suis peutêtre encore moins géologue que je ne suis orientaliste. Ce n'est pas là non plus une raison pour rejeter ou mettre sous le boisseau les lumières que la géologie m'envoie. L'histoire fait profit de tout, et je crois de mon devoir d'exposer franchement les découvertes que je fais ou que j'entrevois, ne fussent-elles même en aucune façon dans l'ordre accoutumé de mes études. Ce que j'ai trouvé, simultanément avec les origines de la civilisation, ce que je lis dans un grand nombre de documents, c'est l'histoire de la formation géologique du golfe du Mexique et des contrées environnantes, formation qui eut lieu à la suite d'un cataclysme causé par des mouvements volcaniques. Les documents où je lis cette histoire sont ceux que nous a transmis la conquête de l'Amérique; mais où je découvre le plus de suite et de clarté à cet égard, c'est dans les textes écrits en langue nahuatl, quichée, cakchiqueleou maya, danslesmanuscrits espagnols etles peintures originales conservées dans les bibliothèques, reproduites dans la magnifique collection de lord Kingsborough (1).
(i) Antiquities of Mexico, comprising fac-similés of ancient mexican paintings and hierogliphics, preserved in thc royal librarics of Paris, Berlin and Dresden ; in the impérial library of Vienna , in the Vatican library ; in the Borgian muséum at Rome; in the library of the Institute at Bologna, and in the Bodleian library at Oxford, etc., the whole illustrated by many valuable manuscripts, by lord Ivingsborough, the drawings, on stone, by A. Aglio, 9 vol. grand in-folio. London, 1831-1848.
§ 3. Voici tantôt vingt ans que j'étudie les langues, les histoires et les traditions américaines ; mais il n'y a pas six mois que j'ai réussi à acquérir l'intelligence des arcanes cachés sous le voile de ces histoires et de ces traditions. Un concours heureux de circonstances, résultat d'études fort diverses, m'y amena inopinément l'été dernier. La connaissance du nahuatl ou mexicain, auquel je me suis livré avec plus d'ardeur que jamais depuis mon dernier voyagea Mexico, celle de la langue maya que j'ai eu l'opportunité d'approfondir au Yucatan, non moins que la langue quichée, et ses dialectes, ont singulièrement contribué à étendre le rayon de mes aptitudes. La découverte de l'alphabet maya que j'ai publié en 1864, avec l'ouvrage de Landa (1), ainsi que les notions intéressantes relatives à la religion et au calendrier mayas, contenues dans ce livre, m'avaient déjà fait pressentir, dès cette époque, ce que les histoires américaines pouvaient nous apprendre, même sous le rapport de la géologie : c'est à peine sij'en avais quelque idée confuse, en publiant le texte quiche avec la traduction du Popol Vuh (2) ; mais l'examen de l'ouvrage de Landa , l'étude encore superficielle, il est vrai, de quelques documents égyptiens, fortifiée des notions sur le Livre des Morts ^ que m'avait fournies un égyptologue étranger de mes amis, m'ouvrirent les yeux petit à petit, non-seulement sur l'analogie qui existait entre les mythes des deux continents, mais encore sur le caractère essentiellement géographique et géologique de plusieurs de
(1) Relation des choses de Yucatan, de Diego de Landa, texte espagnol et traduction française en l'egard, etc. Paris, Durand, 1864, gr. in-8°.
(2) Popol Vuh. Le livre sacré et les mythes de l'antiquité américaine avec les livres héroïques et historiques des Quiches, ouvrage original des indigènes de Guatemala, etc. 1 vol. gr. in-8. Paris, Durand, 1 80 1.
ces mythes, dans leur rapport avec le sol américain. Ce sont ces appréciations diverses qui m'engagèrent à donner à l'introduction de la Relation des choses de Yucatan, son titre, qui parut à bien des gens, si étrange et si paradoxal (1).
Votre théorie n'a nullement été reçue dans le monde académique, me disait dernièrement un savant de mes amis, en faisant allusion à cette introduction. Je n'en saurais être surpris. L'université est avant tout un corps classique, helléniste et latin. Si les langues orientales ont pris part à ses travaux et à ses honneurs, ainsi que la science inaugurée par ChampoUion, c'est qu'il s'est trouvé des hommes assez au courant de ces sciences nouvelles, pour les lui faire connaître et les lui faire apprécier dans des lectures suivies à l'Institut. Mais de l'archéologie ou des langues américaines, qui donc, à l'exception de deux ou trois savants, s'en est suffisamment occupé pour en faire l'objet de mémoires particuliers? Personne que je sache. L'Académie des Inscriptions et belles-lettres toutefois n'ignore pas ce qui se passe et elle y prend intérêt ; la preuve c'est qu'elle m'a fait l'honneur, en 1862, de décerner une mention très-honorable à mes deux volumes sur la langue quichée, à l'occasion du prix Volney.
Revenons donc au Mexique. Si j'ai excité vos susceptibilités, j'ai réussi également à éveiller votre curiosité. Vous éprouvez malgré vous le désir de voir à quel point je pousserai mes comparaisons. Eh bien ! vous serez satisfaits; seulement, je vous avertis que votre opposition, pas plus que votre incrédulité, ne saurait
(1) Des Sources de l'histoire primitive du Mexique, etc., dans les monunienls égijpliens et de l'histoire primitive de l'Egypte dans les monuments américains.
durer. L'ouvrage que j'ai sur le métier en ce moment est un livre d'une nature si exceptionnelle, que je suis certain d'avance du chemin qu'il fera dans le monde savant. Il n'y a ni orgueil, ni présomption à m'énoncer ainsi; car ce livre n'est pas de moi. C'est uniquement la traduction d'un vieux manuscrit mexicain que j'ai copié à Mexico en 1850. Désigné au n° 13 des documents en langue nahuatl, § vni, de la collection de Boturini, il a pour titre : Historia de los Rejcs de Colhuacaiij Mexico (1), et je l'ai signalé bien des fois, dans mon Histoire des Jiations civilisées du Mexique et de V Amérique ceiitrale, sous celui de Codex Chimalpopoca, du nom de don Faustino Chimalpopocatl Galicia , mon professeur de langue nahuatl et celui de M. Aubin. Deux autres copies de ce document existent en France, dans la possession de ce savant, l'une faite par l'astronome Gama y Léon, l'autre par le père Pichardo, de l'Oratoire de Mexico. Je transcrivis moi-même la mienne sur l'original qui existait alors au collège de San Gregorio, et j'ai des raisons pour la croire plus exacte que les deux précédentes. Vous comprendrez plus tard, Monsieur, sur quelles raisons je me fonde pour m'exprimer ainsi.
En attendant, vous vous croyez édifié, sans doute, sur la nature de l'ouvrage que je prépare ; vous ne l'êtes, toutefois, qu'en apparence. Je vois d'ici votre étonnement; mais il estd'uneautre sourcequeceluique vous marquiez tout à l'heure. Vous ne pouviez, en eifet, qu'être surpris de la valeur que je paraissais attacher à la traduction d'un manuscrit, inédit, il est vrai, mais que j'avais si souvent défloré moi-même dans la compo-
(1) Boturini, Idea de una mieva hisloria gênerai de la America septentrional, etc. Madrid, 1746.
sition de mon Histoire du Mexique ^comma du succès que j'en attendais. Sans doute, m'eussiez-vous dit, cette traduction aura de l'intérêt pour ceux qui désirent étudier la langue nahuatl et les sources de l'histoire mexicaine : ce sera un grand pas de fait dans l'ordre de ces études, que la publication d'un document original aussi remarquable; mais après tout, ce n'est là qu'une chose d'un intérêt purement secondaire et qui aura la chance de faire son chemin comme tout ce qui concerne une étude spéciale.
N'est-ce pas là le raisonnement que vous m'eussiez fait bien naturellement? Eh bien, je le répète, vous n'êtes qu'à demi dans le vrai, vous ne voyez qu'un des côtés de mon travail. Ainsi que moi-même, durant près de vingt ans, ainsi que tous les écrivains qui se sont occupés de l'histoire ancienne du Mexique, depuis la conquête jusqu'aujourd'hui, vous n'en voyez que l'apparence. Sous les chiffres d'une chronologie fastidieuse, sous le récit plus ou moins animé de l'histoire des Toltèques, se dérobent les mystères les plus profonds, concernant les origines géologiques du monde actuel et sur le berceau des religions de l'antiquité. Vous souvenez-vous d'avoir lu, dans un des volumes àes Mémoires sur le Mexique, publiés par M. Ternaux- Compans (1), que les Toltèques, après leur révolte contre le monarque de Huehue-Tlapallan et une guerre civile de plusieurs années, s'étaient trouvés dans la nécessité d'abandonner leur patrie et d'émigrer vers une terre étrangère? A leur tête étaient sept chefs, dont deux exerçaient l'autorité suprême, conjointe-
(1) Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français par II. Ternaux-Compans, Paris, 1840, tom. V<^, page?, note.
ment avec un prêtre, appelé Hueman ou Huematzin, leur inférieur, si l'on ne considère que son rang, mais leur égal et leur supérieur, à cause de sa sagesse qui dirigeait leurs conseils, toujours uni à eux, soit qu'avec les deux premiers il fût le troisième, soit qu'il fût le huitième, quand les sept étaient ensemble.
Ces détails se trouvent consignés, avec beaucoup d'autres, dans les relations historiques de l'écrivain indigène Ixtlilxochitl (1), et j'extrais de la première la suite du récit concernant Huematzin, déjà connu d'un grand nombre de lecteurs. «Avant de continuer, » dit-il, en parlant de la série des rois toltèques, je ^ veux faire mention de Huematzin, l'astrologue: » car peu d'années avant la mort d'Ixtlilcuechahuac, » père de Huetzin, il décéda âgé de près de trois cents » ans. Mais auparavant il réunit toutes les histoires » que possédaient les Toltèques, depuis la création » du monde jusqu'à ce temps ; il les fit consigner dans » un grand livre où était peinte l'histoire des persé- » cutions qu'ils avaient souffertes, ainsi que leurs » travaux, prospérités et heureux succès. 11 conte- » nait les dynasties de leurs rois et princes, les lois et » le gouvernement de leurs ancêtres, avec les sen- » tences anciennes et les bons préceptes, la des- » cription des temples et des dieux, leurs sacrifices, » rites et cérémonies ; il faisait aussi relation de tout » ce qui concernait l'astrologie, la philosophie, l'agri- » culture et les autres arts, tant bons que mauvais, » résumant ainsi toutes les sciences et la sagesse, leur » bonne et mauvaise fortune, sans compter encore une » foule d'autres choses. 11 donna à ce livre le titre de » T'eo-^moj:iZ/,cequi,bieninterprété,veutdirechoses
(1) Apud Kingsborougli, vol. IX.
» diverses de Dieu et Livre divin. » Ixtlilxochitl ajoute que c'était là le livre primordial, et sans s'expliquer sur ce qu'il serait devenu après la mort de Huematzin et la destruction des Toltèques, il ajoute: « Les indigènes appellent aujourd'hui Teo-AmoxtU » la seconde écriture, pour être presque de la même » manière, principalement en ce qui touche aux per- » sécutions et aux travaux des hommes. » C'était, à ce qu'il paraîtrait, selon le même auteur, le nom qu'ils donnaient aux peintures sacrées, gardées dans les archives royales de la ville de Tezcuco, et brûlées par ordre du premier évoque de Mexico.
Heureusement, Monsieur, plusieurs de ces peintures ont eu la chance d'échapper à cette destruction déplorable. Vous connaissez celles qu'avec une munificence vraiment royale lord Kingsborough a fait reproduire dans la collection de ses Antiquités Mexicaines^ copiées dans les principales bibliothèques de l'Europe, et vous avez eu le plaisir de voir déjà diverses épreuves du Manuscrit Troano qui se reproduit, sous ma direction, au nom du Ministre de l'Instruction publique et de la Commission scientifique du Mexique(l). Eh bien! divers de ces documents ne sont que la transcription hiéroglyphique du fameux Teo- Amoxtli, et je mentionnerai comme les plus remarquables à ma connaissance, le beau manuscrit, dit de VeUetri ou du musée Borgia^ conservé à la bibliothèque de la Propagande à Rome, souvent cité par Alexandre de Humboldt(2), et celui de la bibliothèque
(1) Le Manuscrit Troano est un document, actuellement en voie de publication , et qui sera achevé dans le courant de l'année présente 186S. L'original appartient au sefior don Juan de Tro y Ortolano, professeur à l'école des Chartes de Madrid, qui me l'a prêté généreusement avec autorisation de le laisser reproduire.
(2) C'est le premier document reproduit dans le vol. III de Kingsborough.
royale de Dresde (1). Quant au manuscrit mexicain de la bibliothèque du Corps législatif, je n'ai pu réussir à le voir.
§ 4. J'entends d'ici vos objections, Monsieur. Tout cela est fort bien, direz-vous ; nous possédons des manuscrits que je crois fort précieux, puisque vous me l'assurez; mais je n'y vois qu'une lettre morte, et toutes leurs vilaines images m'en disent encore beaucoup moins que les signes de l'obélisque de Louqsor ou du tombeau de Sati, que l'on a commencé à déchiffrer. Pardonnez-moi, si je vous interromps; mais êtes-vous bien sûr, Monsieur, qu'aucun égyptologue de votre connaissance ait commencé à interpréter le beau sarcophage dont vous parlez? Pour moi, j'en doute, bien qu'un savant de ma connaissance s'en occupe actuellement, ainsi que de la traduction du Livre des Morts. Le moment n'est pas éloigné où les arcanes de ce livre mystérieux se dévoileront, sans qu'on ait besoin de recourir à tout cet amphigouri mystique que les Égyptiens hellénistes des dernières époques s'imaginaient y découvrir, après avoir perdu le véritable sens des hiéroglyphes. J'en reviens à ces ébauches mexicaines que voustrouvez si hideuses etqui le sont effectivement. Mais savez-vous pourquoi elles sont si laides et si difformes? C'est, tout d'abord, que ces images sont des hiéroglyphes, ni plus ni moins que les hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire une écriture sacrée, dont la forme, une fois convenue et adoptée, indépendamment de toute pensée d'art, ne pouvait changer et devait se transmettre immuable à la postérité, comme tout ce qui est rituélique et sacer-
(1) Ce document vient immédiatement à la suite du précédent dans le même volume.
dotal. C'est, en secondlieu,quecesimagessont des rébus qui seraient devenus inexplicables, si les successeurs de ceux qui les ont inventés, se fussent permis d'en altérer la moindre ligne. Les formes de ces bons hommes que vous trouvez si affreux, sont des formes conventionnelles : plus ils seront laids, plus ils se rapprocheront de l'objet primordial qu'ils sont destinés à représenter; car au lieu d'êtres humains, ces images sont, dans les documents primitifs, les esquisses plus ou moins anthropomorphisées, de faits purement géologiques. Reportez-vous, je vous prie, aux rébus que V Illustration vous donne chaque semaine ; examinez ces squelettes, formés de lignes enchevêtrées, prenant une forme plus ou moins réelle, qu'on y trouve assez souvent, et vous aurez une idée de la pensée qui a présidé à ces étranges ébauches. Convenez donc que la laideur ou la beauté d'un bonhomme, dans les peintures mexicaines, n'a absolument rien de commun avec une œuvre d'art, pas plus que nos cartes à jouer avec les tableaux de Raphaël ou du Titien. Cela n'empêche pas, néanmoins, qu'au milieu de ces difformités et de ces laideurs, il ne se révèle souvent, en dépit de la raideur hiératique, un véritable sentiment artistique; c'est une main, un pied, une tête, un oiseau, dont l'esquisse est loin d'être indifférente.
Aujourd'hui, d'ailleurs, ne commence-t-on pas à revenir sur l'idée qu'on s'était faite du génie des nations, en voyant la grossièreté de quelques-uns de leurs symboles ? L'anthropomorphisme fit oublier aux Grecs l'origine de leurs divinités : les raffinements de l'art dans l'exécution des symboles, en particulier des statues des dieux et des héros, marchèrent en raison inverse de la science des choses primitives ; les perfectionnements de la statuaire durent donc contribuer
puissamment à l'évéhmérisme grossier dont se plaignent plusieurs philosophes. Dans le secret du sanctuaire, dans les mystères que l'on y dérobait si soigneusement au vulgaire, les initiés retrouvaient, sans doute, avec les notions augustes des origines sacrées, l'explication de la rudesse des images antiques, auxquelles se rattachait, non sansxaison, la superstition populaire. Plus elles étaient grossières et plus elles offraient de ressemblance avec l'objet terrestre, la localité ou le phénomène qu'elles avaient été chargées de représenter au berceau de la religion. Pourquoi les prêtres mexicains, dépositaires des traditions sacrées, avaientils tenu si fermement à perpétuer les ébauches informes dontnousnousétonnonsaujourd'hui,c'estqu'ils étaient plus rapprochés que les prêtres d'aucune autre nation du monde, des lieux où s'étaient accomplis les mystères terribles qui avaient donné naissance aux cultes idolâtres ?
Je m'aperçois que je m'éloigne encore une fois, tout en causant, du sujet de notre entretien. Que voulezvous? la familiarité d'une lettre est comme celle d'une conversation; tel qu'un oiseau, sautant de branche en branche, on entame une matière, et l'on traite d'une autre; un mot amène une explication. On ouvre une parenthèse, on parle de tout, sauf de ce qu'on devrait dire, puis on la ferme, après avoir entrepris vingt sujets différents. Je retourne donc au Codex Chîmalpopoca, ce manuscrit mexicain que je disais devoir exciter un si vif intérêt dans le monde savant. J'ajoutais que vous ne connaissiez encore qu'une des faces des histoires mexicaines, et c'est alors que j'amenai l'entretien sur le Teo-Amoxlll ou Livre divin des Toltèques. Eh bien! l'autre face de ces histoires, c'est ce livre également qui me l'a révélée. C'est en le tradui-
sant, pour la troisième ou la quatrième fois, que je suis arrivé à soulever successivement les voiles qui la recouvraient, et à faire jaillir de tant de hiéroglyphes incompréhensibles auparavant, la plus grande lumière historique de l'époque.
Imaginez un livre entier écrit en calembours, un livre dont toutes les phrases, dont la plupart des mots ont un double sens, l'un parfaitement net et distinct de l'autre, et vous aurez, jusqu'à un certain point, l'idée du travail que j'ai entre les mains. C'est en cherchant l'explication d'un passage fort curieux, relatif à l'histoire de Quetzal-Coatl, que je suis arrivé à ce résultat extraordinaire. Oui, Monsieur, si ce livre est en apparence l'histoire des Toltèques et ensuite des rois de Colhuacan et de Mexico, il présente, en réalité, le récit du cataclysme qui bouleversa le monde, il y a quelques six ou sept mille ans, et constitua les continents dans leur état actuel. Ce que le Codex Borgia de la Propagande, le Manuscrit de Dresde et le Manuscrit Troano étalent en images et en hiéroglyphes, le Codex Cliimalpopoca en donne la lettre : il contient, enlanguenahuatl,rhistoiredu monde, composée par le sage Hueman, c'est-à-dire par la main puissante deDieu dans le grand Livre de la nature, en un mot, c'estle Livredivin lui-même, c'est le Teo-Amoxtli.
Comprenez-vous maintenant. Monsieur, l'intérêt que m'inspire ce document, l'attrait que je trouve dans le travail auquel je me livre actuellement? Tel est, en effet, cet attrait, depuis que j'ai commencé à soulever le voile qui en recouvrait les mystères, que jamais, au temps de ma jeunesse, la lecture d'aucun roman, celle d'aucune histoire, dans l'âge sérieux, ne m'a offert rien d'aussi véritablement attachant. Longtemps avant cette découverte inattendue, j'avais souhaité de pou-
voir donner au public, qui a pris goût aux antiquités américaines, avec une traduction du Codex Chimalpopoca, le texte entier de ce document important; je lui fournissais ainsi les moyens d'étudier à la fois l'histoire et la langue des Mexicains. Ceux qui avaient eu l'heureuse chance d'en posséder une copie avant moi, Gama, Pichardo et M. Aubin, l'avaient considéré, non sans une grande apparence de raison, comme une des sources les plus précieuses de l'histoire du Mexique : quant à moi, dans la traduction plus qu'imparfaite que j'en avais écrite, il y a dix-neuf ans à Mexico, sous la direction de mon professeur de nahuatl, j'y trouvais déjà des choses d'un intérêt si considérable, à part de sa spécialité mexicaine, que je regrettais souvent que les documents que j'ai publiés sur l'histoire et les langues de l'Amérique centrale, m'eussent empêché d'y remettre la main d'une manière sérieuse. J'avoue qu'en dehors de ces travaux, j'avais longtem.ps espéré que M. Aubin finirait par le publier lui-même. En jetant les yeux sur ma première traduction, j'y avais reconnu de nombreuses erreurs, ayant leur source non-seulement dans l'incapacité de mon interprète, mais encore dans les difficultés dont le texte est hérissé. Après dix-huit années de travail et de remaniements incessants, ce n'est que d'aujourd'hui que j'en ai compris la nature réelle.
§ 5. Il y a un an, je ne voyais dans ce livre qu'une histoire chronologique, mêlée de légendes ; mais, tel que je le comprenais alors, j'avais fini par me résoudre à le remettre sur le métier et à en recommencer entièrement la traduction. Si lachronologie m'en paraissait aride, les légendes, tirées d'anciennes ballades, dont la noblesse et les prêtres avaient gardé la mémoire,
excitaient particulièrement mon attention : celles qui avaient rapport au mythe de Quetzal-Coatl présentaient des rapports si frappants avec les mythes de Bacchus et d'Hercule, j'y retrouvais, d'un autre côté, des analogies si remarquables avec celui d'Osiris , qu'en dépit de l'opposition de l'école classique et des nombreux incrédules qu'avait rencontrés mon introduction au livre de Landa, je m'attachais plus que jamais à mettre ces mythes en parallèle et à rechercher leur explication.
L'étude de quelques portions des Yédas, celle de la symbolique de Creuzer, dans l'excellente traduction de M. Guigniaut, me furent d'un puissant secours : ce n'est pas que je fusse un partisan bien déclaré du transcendantalisme qui se trouve au fond des idées de Creuzer; j'y recherchais uniquement les faits et les traditions qui concernent les divinités des religions antiques, allant ensuite aux sources, quand il m'était possible de les atteindre. Après chaque lecture, je sortais avec une conviction plus profonde de l'identité de tous ces mythes et de la communauté de leur origine. Bien plus, la pensée, d'abord si vague chez moi, que cette origine pourrait bien un jour se retrouver en Amérique, au lieu de décroître n'en prenait que plus de consistance. Ce qui acheva de me convaincre, c'est la suite et l'enchaînement de ces mythes dans la théologie mexicaine, tandis que je n'en voyais souvent que des lambeaux dans les mythologies de notre continent ; je me disais que si le Mexique ne pouvait encore s'attribuer la priorité de leur invention, il avait au moins le droit d'en revendiquer pour lui une notion plus claire et surtout plus complète. Quant aux attributs distinctifs des divinités de l'ancien monde, de l'Egypte, de la Grèce,
de l'Asie Mineure, etc., je les découvrais tous, les uns après les autres, chez les divinités mexicaines, et, qui plus est, celles-ci m'en présentaient souvent une explication plausible; ce qui est rarement le cas avec les divinités de l'ancien monde.
Si j'avais écouté mes contradicteurs, si j'avais fléchi devant l'attitude, je ne dirai pas de mes critiques, car je n'en ai eu qu'un seul qui mérite ce nom, mais des adversaires quand même de l'archéologie américaine, je me serais sans doute arrêté dans la voie où je me trouve encore aujourd'hui seul , abandonné à mes propres forces. Heureusement les traits qu'on m'a lancés ne pouvaient guère me toucher, et les sarcasmes manques dont j'ai été l'objet n'ont eu aucun effet sur mon esprit. Malgré vos préventions, vous savez fort bien, vous-même. Monsieur, que je ne me laisse pas entraîner, comme un jeune homme, aux écarts de l'imagination, et vous avez pu vous apercevoir combien peu j'étais réellement systématique. J'ai pour cela les allures beaucoup trop indépendantes, et je n'aime pas plus être astreint à soutenir éternellement mes propres idées que celles des autres, si je ne les trouve pas bonnes; à moins, toutefois, que l'on n'appelle système l'étude qui consiste à rechercher partout les vérités historiques, sans égard pour les règles que vous posent certains professeurs, nés dans la routine universitaire, nourris par elle et qui ne voient que par elle, sans égard pour ce qui les entoure. Quant à moi, je vous confesse en toute franchise que n'étant pas catalogué, je n'ai nulle envie de l'être. Acôtétoutefoisde cet esprit que vous taxerez, peut-être, de raideur, j'ai plus de flexibilité que vous ne pourriez vous l'imaginer : je ne suis nullement obstiné ; si je me redresse devant la hauteur ou l'ignorance, je
m'incline toujours devant la raison et la science. A l'époque où je repris en sous-œuvre ma traduction du Codex Cliimalpopoca,]^ étuis bien déterminé, en le publiant, à n'y pas insérer d'annotations analogues à l'introduction que j'ai placée au livre de Landa; je voulais laisser au lecteur le plaisir de la surprise, en découvrant lui-même les curieuses analogies que présentent les mythes mexicains avec les grands mythes de notre continent.
Mais à mesure que j'avançais dans mon travail, ces analogies devenaient si frappantes, de si étonnantes identités s'offraient sous ma plume, que je finis par revenir sur ce premier sentiment. J'avais cédé au désir de satisfaire cette classe de critiques qui prétendent qu'on ne peut faire rien de bon si l'on ne restreint pas, suivant leur manière de voir, chaque fait dans ce qu'ils af)pellent ses limites naturelles. Mais en reconnaissant le caractère universel des mythes dont j'établissais l'identité, avant môme d'en avoir saisi tous les côtés, me refuser à communiquer ce que j'apprenais, au public qui n'est pas toujours aussi absolu, ni aussi savant que ces critiques, me refuser à voir la lumière et à la répandre autour de moi, n'était-ce pas également faillir à mon devoir d'historien et manquer de courage?
Bopp, dont le monde savant déplore la perle récente, cet homme éminent, que l'on a raison de citer comme un modèle à suivre dans les études de linguistique, Bopp, en travaillant à arriver « à force de rapprochements et d'inductions, à la découverte des lois qui présidèrent an devenir de chacun des idiomes congénères (1), pour démontrer l'unité primitive des langues
(\) La Science positive ilrs langues indo-europccnncs , clc, dans la Revue de linguistique, lom. 1, page 3.
indo-européennes, » n'est-il pas parti, lui, du fait de leur unité radicale, rendu évident déjà par les travaux de Grimm, de William Jones, de Frédéric Schlégel, etc.? Mais si ces hommes éminents se fussent circonsci its, comme on voudrait que je le fisse, « dans des limites naturelles, qui ressortent de la nature même des choses (1), » comment eussent-ils fait pour comparer les langues européennes avec celles de l'Inde et de la Perse, pour amener des rapprochements entre les traditions sacrées des Védas et celles de l'Egypte et de la Grèce, entre les mythes de toutes les nations modernes, d'origine plus ou moins indoue ou germanique? Dites-moi, je vous prie, s'il n'y a pas aussi loin de l'Inde à l'Allemagne que de l'Amérique à l'Europe ou à l'Afrique? Si les communications d'un continent à l'autre sont moins prouvées en apparence, que celles de l'Inde et de l'Europe, dans les temps anciens, c'est uniquement parce que jusqu'ici on ne s'est guère mis en peine d'en étudier les documents. Ignorance n'est pas savoir, et l'étude ne consiste pas à dédaigner ce qu'on ne connaît point.
William Jones, parlant de la parenté des langues des Indous avec le grec et le latin, disait en 1786 : « Aucun philologue, après avoir examiné ces trois idiomes, ne pourra s'empêcher de reconnaître qu'ils sont dérivés de quelque source commune qui peutêtre n'existe plus. » Vous souriez, Monsieur. Je vous vois venir, medirez-vous, le Mexique entête, comme Pallas, coiffée de son casque; vous allez travailler à nous prouver que cette source se retrouve en Amérique, et vous mettre tous les orientalistes à dos. Ne craignez
(1) Vivien de Saint-Martin, V Année géographique, année 1866, page 291.
rien, je ne dis pas les choses aussi crûment. Quant aux orientalistes, à l'exception d'un ou deux, peut-être, ce sont des hommes sages, vieillis dans les études, et qui, comme moi, cherchent évidemment la lumière. Ils la saisiront de quelque part qu'elle vienne. Je n'ai donc aucune raison de les provoquer, et ils ne sauraient se fâcher avec moi, si je leur signale à l'horizon une lyeur qu'ils n'auraient pu apercevoir avant moi. Si je me trompe, si ce que j'ai pris pour une lumière n'en est pas une, ils me laisseront ; mais si c'en est une véritable, si c'est le phare qui doit nous guider tous, gens de science, sur l'océan des recherches historiques, ils me donneront la main et nous marcherons ensemble à la conquête de la vérité ; voilà quelle est ma manière de voir les choses, et vous ne pouvez, ainsi qu'eux, que me donner raison. Quand je vous aurai démontré que les expressions les plus importantes de la langue sacrée de l'Inde existent identiquement au Mexique et dans l'Amérique centrale, avec leur signification radicale; que je vous aurai fait toucher du doigt le lieu où elles ont pris naissance, vous me féliciterez d'avoir été assez heureux pour être le premier dans cette découverte, et vous travaillerez à en profiter tout comme moi. Ce n'est pas pour rien que j'ai voulu lire les Védas et me rendre compte par moi-même de ce qu'ils contiennent et des commentaires qu'on y a ajoutés. C'est ainsi seulement que j'ai pu reconnaître que les conceptions religieuses de l'Inde, servant de base à ces expressions, n'étaient que les images plus ou moins matérielles des idées originelles contenues dans un hiéroglyphe primitif. Voilà ce que j'ai amplement reconnu, en retrouvant dans les passages, considérés comme les plus difficiles par Wilson dans les strophes du poëte indou, une foule d e
détails dont le Teo-Amoxtli seul donne la clef, au moyen des tableaux du cataclysme.
§ 6. C'est là un fait dont vous apprécierez parfaitement l'exactitude, si vous avez la patience de me suivre, en vous dépouillant vous-même de toute idée préconçue pour ou contre l'Amérique. Avant d'entrer en matière, j'ai à vous initier préalablement aux épisodes divers qui m'ont conduit insensiblement jusqu'à la porte du sanctuaire, dont ensuite le voile s'est levé tout à coup âmes regards : j'ai à vous continuer le récit que j'avais commencé sur la manière dont je suis arrivé à cette importante découverte, en me mettant en possession du sens caché des hiéroglyphes mexicains. Gomment s'est éclairci ce mystère, comment s'est déroulé le tissu qui enveloppait cette momie auguste, que, durant soixante siècles, tous les sacerdoces de l'antiquité païenne s'étaient plu à épaissir, c'est là certainement un effet de mes études, mais auquel j'étais on ne peut plus éloigné de m'attendre, bien que tout, en apparence, m'y eût préparé. Ce qu'il y a de plus frappant dans cette découverte, c'est que la mythologie tout entière est fondée sur un mythe géologique, basé sur le cataclysme et sur la forme topographique de la terre dont il causa la ruine. Il y a longtemps, ce semble, que j'aurais dû reconnaître ce fait intéressant. Durant mon séjour dans l'Amérique centrale, il y a douze ans, je m'étais préoccupé plus d'une fois de voir les noms des héros du Popol Fuh attachés à des localités : tel est celui des Quatre cents Jeunes gens que je retrouvais sur les rivages de l'océan Pacifique, tel est le nom de Cabrakan, donné à une montagne du pays des Manies, et celui de Hun-Jhpu qui désigne le volcan de Feu auprès de Guatemala. J'a-
vais cherché à m'expliquer ces circonstances ; mais j'étais encore trop imbu des idées d'anthropomorphisme pour en revenir aisément. Un égyptologue étranger, M. RilHeux, dont j'avais fait la connaissance, il y a dixsept ans, en retournant en diligence deMexicoà laYéra- Cruz, et que depuis j'ai retrouvé à Paris, m'avait demandé plus d'une fois si, dans les documents d'origine américaine que j'étudiais, je n'aurais pas découvert autre chose que des histoires ordinaires ou une mythologie courante. Ayant lu ma traduction du Po/7oZ/^w/z, il m'avait assuré que cette lecture lui avait été d'une grande utilité pour ses travaux et qu'il croyait y voir des allusions aux mythes géologiques et géographiques existant, disait-il, dans le Livre des Morts. Ces idées m'avaient trouvé longtemps incrédule. La découverte de l'ouvrage de Landa, les recherches auxquelles je me livrai à propos des signes du calendrier et de l'alphabet mayas, l'examen des mythes géographiques, exposés dansHumboldt(l), de ceux auxquels font allusion les traditions, rapportées par le frère Romain Pane et Pedro Martyr d'Anghiera, à propos des Antilles (2), tout cela finit par modifier sensiblement mes premières impressions. Je demandai alors des explications plus nettes à mon égyptologue, et la dissertation qui précède mon Landa vous en donna la preuve.
A mon retour du Mexique, en 1866, un de mes amis me communiqua à Madrid un monument précieux dont la vue devait naturellement activer mes recher-
(1) Examen critique de Vhistoire de la Géographie du nouveau Continent, tom. I, ixissim.
(2) Voir l'opuscule de Romain Pane dans l'histoire de Christophe Colomb,, écrite par son fils Fernando; je l'ai traduite de l'édition italienne de Venise, à la suite de la Relation des choses de Yucatan, de Landa, page 431 et suiv. Voir les Décades de Pedro Martyr d'Anghiera, etc.
ches de ce côté : c'était le Manuscrit Troano^ dont je vous ai dit quelques mots. Don Juan de Tro y Ortolano, qui en est le possesseur, me le prêta obligeamment; puis, mettant le sceau à cette marque de confiance, il me permit généreusement de l'emporter et de le garder tout le temps que je jugerais à propos de m'en servir. Ce document, peint sur papier d'écorce d'arbre, battue et recouverte d'un léger vernis blanc, comme la plupart de ceux du même genre dont il est question dans Landa et ailleurs (1), comporte soixantedouze pages, généralement assez bien conservées. Il est tracé en caractères et figures, suivant l'expression ordinaire des écrivains espagnols de la conquête ; ce qui veut dire qu'à côté des images qui expriment symboliquement les faits, se trouve l'explication en caractères phonétiques, de ceux dont Landa a conservé l'alphabet. La rudesse des profils me ferait croire qu'il est d'une date très-ancienne, peut-être de mille ans antérieur à notre ère, et qu'il provient de quelque sépulture sacerdotale (2).
Ce que j'en dis présentement, je l'ignorais au moment oii il me fut confié, cette réflexion étant le fruit de ma découverte actuelle. L'analyse de certains groupes, jointe à la description de quelques fêtes du calendrier maya que je croyais y voir, m'avait donné lieu de penser d'abord que ce manuscrit ne pouvait être qu'une sorte d'almanach à l'usage des propriétaires de biens ruraux. La comparaison que j'en fis depuis avec les planches des manuscrits américains , repro-
(1) RehUion des choses du Yucalan, p. 43, 317 et suiv. — Conf. Pet. Martyr. De InsuMs nuper inventis, etc., éd. Coloniae, 1574, p. 334, où il y a une description fort curieuse des livres mexicains, etc.
(2) Les Mayas conservaient leurs livres, en les passant chaque année, après une suite de cérémonies religieuses, à une eau préparée avec de l'oxyde de cuivre et de l'acide acétique.
diiits dansKingsborough, me fit insensiblement changer cVavis. A la suite de diverses conversations avec M. Léonce Angrand, j'avais, d'un autre côté, commencé à dépouiller les auteurs mexicains que je possède, afin de me préparer les voies à une symbolique qu'il regardait, disait-il, comme le premier jalon à poser pour l'étude sérieuse de l'archéologie américaine. Les différents textes, publiés par les soins de Kingsborough, furent également mis à contribution. Je les confrontai les uns avec les autres, et en regard des planches de la célèbre Copie Vaticane, si souvent citée par le jésuite Fabrégat, dans son Examen du Codex Borgia (l), je relevai le texte entier du père Rios qui se rapporte d'un bout à l'autre au premier de ces documents. Durant ce travail, un signe de la Copie Vati-
Jô^ qu'on retrouve dans une des planches du
cane
Manuscrit Letellier de la Bibliothèque impériale, me frappa par sa ressemblance avec le hiéroglyphe égyptien, indiquant les cités du premierordreQ- Prenant en main les épreuves du Manuscrit Troano^ j'y retrouvai le même signe ^^ à peu près identique à
l'égyptien. Mais dans ce document il se présentait fréquemment dans la même page, et je m'assurai promptcmcnt qu'il avait la même signification, aussi bien dans les symboles mexicains et mayas que dans ceux de l'Egypte. Ce qui ajouta à ma satisfaction à cet égard, ce fut le phonétisme du mot « cité, ville ou forteresse, » cali, en langue maya, identique avec kah ou A-«Af, égyptien signifiant la terre, le lieu, la localité, etc.
(1) Manuscrit de la bibliothèque de rUniversité de Mexico, dont je possède une copie.
Je dirai plus tard quelle est la composition de ce m§t qui n'est pas une racine; remarquez pour le moment que cah, en langue maya et quichée, signifie quatre et fait allusion aux quatre vents du monde, comme aux quatre quartiers de toute ville américaine, désignés par les quatre bras formant la croix dans le signe.
Cette découverte, insignifiante en apparence, devait m'amener à d'autres. En parcourant de nouveau les pages du Codex de Dresde et du Manuscrit Troano, j'observai que cet hiéroglyphe s'y présentait toujours accolé à l'un ou à l'autre des signes du calendrier : il devenait évident dès lors que ces signes, donnés d'ordinaire comme les symboles d'autant de divinités, n'étaient en réalité que des représentations de localités ou de régions divinisées et transportées au ciel avec le caractère divin. Il m'était arrivé plus d'une fois de suspecter une apothéose de ce genre ; car en cherchant à traduire les noms donnés dans les histoires aux ancêtres des différentes tribus du Mexique et de l'Amérique centrale, comme aussi ceux des rois toltèques, tels qu'ils sont dans les relations d'Ixtlilxochitl, j'avais été surpris de ne trouver dans l'analyse de ces noms, que des qualifications applicables uniquement à des localités. La lumière que ce travail répandit sur l'ensemble des données que je possédais déjà, me fit faire des découvertes philologiques surprenantes, surtout en ce qui concerne les affinités de la langue nahuatl avec celles du groupe quiché-maya. Jusque-là, cependant, je n'avais encore rien reconnu qui fût de nature à modifier sensiblement mes idées relativement à l'ensemble de mes documents. Mais au mois dejuin dernier, j'en étais, dans ma traduction du Codex Chimalpopoca, à l'histoire de Quetzal-Coatl, roi et pontife de Tollan, au moment où Tezcatlipoca
dmspire avec un autre démon pour tenter le monarque. Dans l'espoir de réussir plus complètement à tromper le roi des Toltèques, Tezcatlipoca invente un miroir à deux faces, dont l'une a le pouvoir d'altérer d'une manière monstrueuse les traits qui s'y réfléchissent : avec cet instrument il espère le rendre odieux à lui-même et l'obliger à abandonner son royaume. 11 se présente au palais, et après des refus réitérés, finit par être admis dans la présence de Quetzal-Coatl. Il salue avec humilité le pontife qui l'interroge sur l'objet de sa mission. « Alors, continue le texte, il lui présenta le miroir, en disant : Connaistoi toi-même, regarde, mon seigneur, tu vas apparaître dans le miroir.
Reconnaissez ici la fameuse sentence gravée dans le temple de Delphes et que le dieu mexicain prononça longtemps avant que la Grèce eût eu connaissance de ce mythe. Mais je retourne à Quetzal-Coatl. Le pontife, obéissant à l'injonction de Tezcatlipoca, reste épouvanté en se voyant dans le miroir. Ainsi que Zagreus, dit avec CreuzerM. Guigniaut, « il n'y vit dans ce miroir trompeur qu'une image infidèle de luimême (1). » Alors il veut se retirer de Tollan. Un autre tentateur vient à lui, et, pour l'encourager à se montrer à ses sujets, s'offre à fabriquer au pontife un masque qui leur dissimulera ses difformités. Le prince y consent. Suit alors la description du masque dont le texte mexicain donne tous les détails. Vous pouvez le voir dans la face, dite du soleil, qui occupe le centre du fameux zodiaque de Mexico, ainsi que du trophée du temple, dit du soleil, dans les ruines de Palen-
(1) Religions de l'Anliquilé, tom. III, p. 278-9. Toute cette légende est développée dans la partie du Codex Chivudpopoca , dédiée à Uuetzal-Coall.
qué(l). Ce masque, c'est encore le même que celui de Silène que l'on trouve sur une foule de monuments bachiques, où il est en rapport avec Dionysus, dieu de la tragédie et des représentations scéniques, ainsi que Quetzal-Coatl au Mexique; c'est le même qui, en Egypte, représentait souvent le pore des dieux, suivant Athénée et Diodore (2). Eh bien ! Monsieur, c'est la description de ce masque, dont j'aurai l'opportunité plus tard d'expliquer tous les symboles, qui m'ouvrit subitement les yeux sur le sens caché des mythes mexicains. Dans l'idée qu'en donne le Codex Chimalpopoca, il est surtout question de deux dents sortant de la bouche, jumelles ou en forme de serpents. Ces dents, que j'ai vues aux images de Bouddha dans l'exposition siamoise, et qui se présentent assez souvent môme dans la bouche de certaines divinités de l'antiquité grecque, se retrouvent dans tous les symboles de Quetzal-Coatl. Quelques jours auparavant, en examinant un des hiéroglyphes locaux du Manuscrit de Dresde, j'avais cru en avoir découvert le sens mystérieux ; la description qu'en donne le Codex Ckimalpopoca fut donc pour moi une révélation aussi soudaine qu'inattendue.
Un travail instantané s'opéra alors dans mon esprit. Un jet de lumière le traversa, et le bandeau que j'avais sur les yeux tomba subitement. L'œuvre de l'anthropomorphisme, que durant tant de siècles les prêtres des cultes antiques n'avaient cessé d'embelhr de fables et de légendes, d'étayer d'une apparente chronologie, avec les dynasties divines et humaines, tout ce sys-
(1) Planches 29-30 de l'album Waldeck, Antiquilés mexicaines, etc. C'est la planche frontispice de louvraj^e de Stephens, Incidents oftravel in Central America, etc. vol. 11.
(2) Guigniaut-Creuzer , Religions de l'Antiquité , tom. III, pages 149-150.
tème, dis-je, s'éclaircit instantanément, et la vérité dans sa noble simplicité, c'est-à-dire le mythe géographique se déroula devant moi avec une étonnante lucidité. Ne vous est-il pas arrivé quelquefois comme à moi, en vous mettant en route de bon matin, entre les grands sites des Alpes et des Pyrénées, d'observer ces vapeurs dont les montagnes se recouvrent au lever du soleil? Ces vapeurs, en s'élevant du fond des vallées et des profondeurs humides des bois, enveloppaient le paysage d'un voile de brumes légères, en lui donnant souvent l'aspect d'un lac immense, où les angles delà forêt se projetaient çà et là, comme autant de promontoires ou d'îles couvertes de feuillage. Puis soudain le soleil apparaissant, brisait d'un rayon ce tableau factice semlilable à un mirage. Les eaux, le lac, se dissipaient comme par enchantement, et à mesure que l'astre du jour montait à l'horizon, le voile blanchâtre du brouillard, déchiré par la brise, se roulait commodes masses de neige aux flancs des collines où ses derniers lambeaux ne tardaient pas à disparaître entièrement.
Ces brouillards, ces voiles, ces eaux, ce lac, ce mirage enfin, c'est l'histoire américaine, telle que je l'avais conçue, telle que je l'avais lue et commentée d'après tous les documents, telle que je l'avais écrite aussi moi-même, en suivant les traces des auteurs qui m'ont précédé depuis soixante siècles. Mais la vérité s'est fait jour comme le rayon du soleil sur mon paysage ; elle a écarté peu à peu tous les voiles, et bien qu'il reste encore quelques légers brouillards sur les détails, elle n'en brille pas moins aujourd'hui pour moi dans toute sa splendeur. Aucune autre comparaison ne saurait rendre l'effet produit sur mon esprit par ce jet soudain de lumière, et c'est celle qui s'est
offerte spontanément quand j'ai essayé d'en parler. Voilà, Monsieur, comment l'illusion, comment l'allégorie a fait place à la réalité. Sachez-le bien, à l'exception, peut-être, de l'histoire d'une douzaine de rois, prédécesseurs de Montézuma, ce n'est pas l'histoire des hommes qu'il faut chercher désormais dans les documents que nous connaissons, mais bien celle de la nature américaine. Les Toltèques que j'ai pris si longtemps pour une nation antique et policée, poursuivie au xf siècle par d'implacables ennemis, ces Toltèques ne sont, en réalité, que des puissances telluriques, agents du feu souterrain : ce sont les Cabires, qui plus tard deviennent les Cyclopes, en se creusant un œil au front, c'est-à-dire en se soulevant avec les masses de la terre au-dessus de sa surface, et en remplissant de feu les cratères des volcans. Les Toltèques sont les véritables forgerons de l'Orcus, de la Limné, dont Tollan est le symbole ; ils sont réellement les maîtres de la civilisation et des arts, les fondeurs par excellence des métaux que les hommes n'apprirent à connaître qu'au milieu des convulsions d'un monde bouleversé par les agitations souterraines. '
§ 7. C'est de ces Toltèques tout-puissants que les fondateurs des sociétés primitives prirent leur nom. Les Ghichimèques, les Aztèques, sont également des noms symboliques, empruntés aux forces de la nature ou à la condition de ceux qui s'en revêtirent à l'origine, et dont se décorèrent ensuite les tribus de la vallée de Mexico, soit qu'ils eussent servi à distinguer hiérarchiquement les castes d'une même société, ainsi que les noms des castes de l'Inde, soit qu'ils fussent destinés à rappeler, d'une manière plus spéciale, les régions désignées par l'un ou par l'autre des phénomènes,
dont ces tribus étaient les symboles vivants. Mais la première hypothèse est celle qui me paraît la plus conforme au sentiment général de l'histoire mexicaine, et les sept tribus nahuatlacas auraient été, au commencement , des castes différentes , érigées d'après le nombre des sept chefs toltèques et des sept volcans primitifs. Moins immobiles que celles de l'Inde, ces castes se seraient, à différentes époques, disputé la puissance, et la destruction des Toltèques, si elle est vraie, historiquement parlant, ne pourrait s'appliquer ainsi qu'à une grande révolution sociale, où le corps sacerdotal, moins fort que les Brahmanes dans l'Inde, aurait succombé dans une lutte formidable, et se serait dispersé aux quatre vents des nations.
La traduction et Tinterprétation entières du Teo- Amoxtli me permettront peut-être plus tard de développer cette matière, et de vous signaler les résultats d'une telle révolution dans le fait de cette dispersion étonnante de rites et de symboles, issus d'un berceau unique, dans le monde entier. C'est un sujet de graves et immenses méditations. Vous me demanderez sans doute maintenant comment je suis arrivé, en si peu de temps, à des conclusions si différentes de tout ce que mon esprit avait réalisé auparavant. Je vous répondrai: c'est la double interprétation du texte du Codex Chimalpopoca qui m'a ouvert les trésors mystérieux du passé. C'est cette interprétation merveilleuse qui m'a instruit du sens véritable de tous ces noms de rois et de tribus, qui m'a fait comprendre le rôle important que le mythe géologique jouait dans les récits de l'antiquilé; c'est en apprenant à lire cette double signification du texte nahuatl, que j'ai reconnu que ces noms de tribus étaient tous tirés des attributions de la puissance volcanique qui bouleversa le
monde, il y a six ou sept mille ans, ou bien des symboles qui se rattachaient à cette catastrophe. C'est le récit de ces bouleversements, c'est Fhistoire du cataclysme, dont tous les peuples ont gardé la mémoire, que racontent tous mes documents. Jamais, je vous le confesse, jene meserais attendu à cedénoûmentde mes études, bien qu'il me semble en avoir eu plus d'une fois la prévision, depuis quelque temps, surtout à l'époque où je pubhai, avec ma traduction de Landa, ma dissertation sur les monuments égyptiens et mexicains. Marchant encore d'un pas incertain dans le dédale des traditions américaines, je citais alors, mais sans les entendre complètement, les fragments divers des cosmogonies antiques, relatives à ce cataclysme; je croyais pouvoir dire avec assurance que le moment viendrait où l'on retrouverait quelques-uns des documents précieux dont nous entretenaient les chroniques de la conquête, tout en étant bien loin de me douter que je les eusse présentement dans ma bibliothèque.
« L'Amérique, disais-je alors, l'Amérique, jusqu'aujourd'hui, n'a été l'objet d'aucune investigation archéologique sérieuse ; quelques travaux .individuels ne sauraient entrer en comparaison avec la multitude de ceux qui ont eu lieu pour l'Egypte ou pour l'Asie, travaux où les gouvernements de l'Europe sont entrés, en ce qui concerne la dépense, avec une générosité qu'on ne saurait trop louer. Cependant, c'est, peutêtre, l'Amérique qui contribuera davantage à la solution des grands problèmes historiques, dont on a vainement cherché la clef jusqu'à présent : cette solution, nous la trouverons dans les katuns ou cartouches incrustés de ses monuments, dans les livres, renfermés dans les sépulcres, restés cachés depuis la conquête,
peut-être même dans ceux que possèdent déjà nos bibliothèques. On finira par lire le Codex de Dresde, et l'on interprétera, nous l'espérons, le Tonalamad ou Rituel Meocicani de la bibliothèque du Corps législatif, dont M. Aubin possède également un exemplaire original. C'est dans ces livres mystérieux qu'on découvrira, à côté du système de l'astrologie judiciaire des Mexicains et des fêtes du Rituel ecclésiastique, les documents historiques les plus anciens, toutes les origines des cérémonies mystiques d'un culte qui s'était perpétué à travers les révolutions des nations et des cités, en conservant dans l'ordre chronologique le plus parfait, le récit des souvenirs antédiluviens et des catastrophes naturelles qui, à diverses reprises, avaient bouleversé le monde, depuis que Dieu y avait placé l'humanité.
» Ce sont ces faits mémorables qui servaient de base à toute la religion mexicaine : c'est la tradition de ces faits qui se répétait journellement dans l'histoire des dieux et des héros antiques, dont les noms seuls paraissent avoir subi des modifications avec le concours des siècles; on les retrouve dans les ballets sacrés, dans les jeûnes et pénitences que s'imposaient tour à tour les prêtres, les princes et la nation; enfin, dans tous les rites, dans chacune des fêtes importantes du Rituel. Sous des noms différents, mais qui avaient au fond la même signification ou qui étaient représentés par des symboles identiques avec ceux du Mexique, c'étaient encore les traditions de ces événements extraordinaires que rappelaient les usages et les cérémonies du culte, non-seulement chez les autres nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale, mais encore chez la plupart des populations de l'Amérique méridionale. Tant cette race américaine avait été for-
tement constituée par ses premiers législateurs, tant elle était conservatrice de ses mœurs et de ses coutumes ! L'Amérique ne manqua, cependant, pas non plus de novateurs, comme l'ancien monde. On reconnaît visiblement que des doctrines nouvelles cherchèrent à supplanter les anciennes, en différentes parties du continent et à des époques diverses ; mais il ne paraît pas que ces innovations aient réussi jamais à prévaloir au point de faire oublier les autres, et tout ce que nous avons pu recueillir jusqu'à présent à ce sujet, donne à penser, au contraire, qu'elles ne parvinrent à prendre racine qu'en laissant subsister les symboles précédents ou en se les identifiant. Aussi, est-ce là ce qui nous inclinerait à penser que pour retrouver la plus ancienne histoire du globe, il faudrait comparer aux antiques traditions de l'Asie et de l'Egypte celles des peuples primitifs de l'Amérique.
» En attendant que l'on parvienne à interpréter les livres que nous citons plus haut et qui contiennent intégralement ces traditions, c'est aux divers fragments cosmogoniques, conservés dans les livres et les histoires du temps de la conquête, que nous devons recourir. Les plus formels sont ceux que nous appelons V Histoire des Soleils, citée par Humboldt, d'après Gomara, et que l'on trouve, avec des variantes, dans divers documents, en particulier dans le Codex Chimalpopoca. Ainsi que nous l'avons fait remarquer déjà, ces soleils sont signalés comme des époques auxquelles sont rapportées les diverses catastrophes que le monde a subies ; ce que nous avons remarqué également c'est que le nombre des catastrophes, indiquées par ces soleils, varie, dans la plupart des documents précités, ainsi que l'ordre d'après lequel elles se sont succédé. Nous n'examinerons pas ici cequi a donné lieu à in ter-
verlir ces cvénemcnts : il nous semble que ce désordre appartient à une époque postérieure à la conquête espagnole, ce qui s'expliquerait par le désir que pouvaient éprouver les indigènes, chargés de les expliquer et obligés de plaire à leurs nouveaux maîtres, d'accommoder le déluge américain au déluge des traditions mosaïques.
» Quoi qu'il en soit, il paraîtrait d'après les annotations du Codex Letellicr, qu'il y eut particulièrement trois époques mémorables où le genre humain, après avoir existé pendant des siècles, aurait été subitement arraché à ses occupations ordinaires, et, en grande partie, anéanti par suite des convulsions de la nature. La terre, secouée par d'effroyables tremblements de terre, inondée à la fois par les flots de la mer et les feux des volcans, remuée dans ses entrailles par les gaz intérieurs se cherchant une issue à sa surface, agitée par des ouragans formidables, tel est le tableau que les traditions américaines nous présentent de ce continent, à trois époques distinctes, chronologiquement déteriiîinées dans les livres que l'ignorance a fait disparaître au temps de la conquête, mais que l'on retrouvera peut-être un jour. y>
11 y a quatre ans à peine que j'écrivais ces lignes. Eussé-je pu m'imaginer alors que si peu de temps après je me trouverais le possesseur de l'instrument destiné à briser les sceaux de ces livres mystérieux! C'est là, cependant, à quoi m'a conduit l'interprétation du Codex Chimnlpopoca. C'est dans ces pages extraordinaires que j'ai lu, comment à la suite de l'éruption des volcans, ouverts sur toute l'étendue du continent américain, double alors de ce qu'il est aujourd'hui, l'éruption soudaine d'un immense foyer sous-marin, fit éclater le monde et abîma, entre un le-
ver et un autre de l'étoile du matin, les régions les plus riches du globe. Ce n'est pas un roman que je raconte ici, comme on l'a dit de Platon, à propos de l'Atlantide. Je ne fais qu'abréger rapidement les faits narrés, avec d'innombrables détails, dans le Teo- Amoxtlî, dans toutes les relations d'Ixtlilxochitl et autres, dont on peut voir les peintures parmi les documents de la collection de Kingsborough. C'est là que vous verrez. Monsieur, répétée avec des variantes, l'image d'un arbre couvert de fleurs, au tronc rompu parle milieu, et d'où s'échappent, au dire des auteurs, des flots de sang. Cet arbre, je dois en convenir, après avoir été longtemps pour moi une énigme obscure, est devenu une des causes prépondérantes de la lumière qui s'est produite dans mon esprit. Que de fois j'avais consulté mes auteurs, dans l'espoir de m'éclaircir, et toujours en vain.
Cet arbre, suivant la Copie Vaticane et le Manuscrit Letellier, était, sous le nom de Tamoanchan, le symbole d'une sorte de paradis terrestre, d'oia les dieux avaient été précipités au fond de l'enfer, pour avoir osé y porter une main sacrilège, et le dépouiller de ses fruits et de ses fleurs. De là aussi le nom de Xochitl-lcacan, la Fleur debout ou dressée; car Xochitl, la fleur, regardée comme la Vénus mexicaine, la déesse de la luxure, était, suivant les commentateurs, selon Rios, Fabrégat et une foule d'autres, un souvenir confus de l'Eve biblique, ayant été la première à porter sur ces fruits sa main téméraire. D'autres donnaient à cet arbre le nom de Quahuitl-Icacan, l'arbre dressé, à sa place : ailleurs il prend celui d'Ezquahiiiil ou de l'arbre de sang, à cause du sang qui paraissait en jaillir. M. Aubin me dit même un jour qu'il croyait V voir une allusion à l'idée chrétienne de l'arbre de la
croix, à la prédication d'un christianisme primitif en Amérique.
Je vous l'avoue, Monsieur, j'étais peu disposé à admettre ces différentes versions. La lumière, néanmoins, comme vous l'avez vu plus haut, ne se fit pas tout d'un coup. La traduction de la partie du Codex Chimalpopoca , que j'intitulais l'histoire des soleils, jointe à l'examen des planches du Codex Borgia, m'amena d'abord à chercher dans cet arbre ensanglanté les effets des feux du soleil levant. J'y découvrais, sous divers symboles, les combats de l'aurore avec les nuages, et le nom de Xochid, assimilé à l'aurore dans les commentaires de la Copie P^aticane, me confirmait davantage encore dans cette opinion. Ces combats du soleil et des nuages, de la lumière et des ténèbres, sont d'ailleurs un des voiles nombreux dont s'enveloppe celte histoire. Je me rapprochais insensiblement de la vérité. Ouvrez, je vous prie, le troisième volume de Kingsborough, fol. 18 et 20 du Codex Borgia, qu'y voyez-vous? Cet arbre merveilleux dont nous entretiennent toutes les traditions, brisé parle milieu du tronc, d'où s'élancent des torrents de feu. Cette rupture, je la pris d'abord pour une gorge entre deux plis de la terre, d'où l'astre du matin s'élançait brillant; mais lorsque le bandeau fut tombé de dessus mes yeux, ce ne fut ni le soleil levant, ni l'aurore que je découvris, mais un volcan, à la gueule béante vomissant les feux de ses entrailles. L'arbre était bien la terre, mais cette terre c'était le continent américain, déchiré par la puissance souterraine; le tronçon qui s'en séparait, c'était cette vaste portion du continent qui recouvrait naguère le golfe du Mexique et la mer des Antilles, s'avançant au loin vers l'Europe et l'Afrique, à l'est et au nord-est. Oui, ce
sang qu'on croyait voir, c'est le sang bouillonnant de la terre qui s'entrouvre, c'est la lave qui coule de toutes parts ; les fleurs de l'arbre sacré, ce sont les volcans qui éclatent comme le bouton éclate sur un bouquet; et l'arbre, vous le reconnaissez, c'est celui qu'on retrouve dans toutes les mythologies antiques, égyptienne, persane, indoue, c'est V ahuehuetl des légendes mexicaines, le cyprès mystique, au sujet duquel M. Lajard a fait naguère une dissertation si remarquable, et dont tous les textes s'accordent on ne peut mieux avec l'interprétation du texte mexicain.
Cette lettre n'étant encore qu'une sorte d'entrée en matière, je m'expliquerai là-dessus en temps opportun. Mais je vous prierai d'observer, en attendant, qu'il y a une connexion fort remarquable entre cet arbre et le //bm sacré de laPerse, l'Oz^ 772 de l'Egypte, rO/TzduMexique et le Hom de l'Amérique centrale. Je vous dirai en temps et lieu le sens de ce mot mystérieux qui s'applique encore dans les mythologies à des choses en apparence fort diverses, mais identiques au fond, et je vous le montrerai existant, même aujourd'hui, dans un grand nombre des langues dites indo-européennes.
Ces faits. Monsieur, tous les documents mexicains en font foi, et c'est de quoi la traduction du Codex Chimalpopoca vous offrira surtout la preuve la plus entière. L'histoire qui s'y trouve consignée, c'est celle de la catastrophe la plus effroyable dont les hommes aient gardé le souvenir, dont tous les épisodes, jusque dans leurs moindres détails, se sont conservés nonseulement dans les religions américaines, mais dans toutes celles de notre continent. Ne vous étonnez pas de l'assurance avec laquelle je vous parle en ce moment. Elle ne provient ni de l'orgueil, ni d'une con-
fiance illimitée en moi-môme ; elle est le fruit d'une conviction profonde, basée non sur des résultats imaginaires, mais sur les faits les plus accentués et les plus nets. Pourquoi donc, quand la vérité éclate de toutes parts, quand les voiles les plus épais se déchirent les uns après les autres, pourquoi ne la proclamerais-je pas tout entière? Pourquoi viendrais-je bégayer comme un enfant, m'envelopper d'une fausse modestie, quand il m'est donné de parler la bouche ouverte? Non, Monsieur, sans crainte des sarcasmes que la révélation de tant de choses nouvelles pourra exciter au commencement, je parlerai tout haut, confiant dans la sagesse des savants véritables, seuls en état d'écouter et déjuger sans morgue et sans partialité.
Je suis, etc.