‹ Quatre lettres sur le MexiqueChapitre 4 sur 31 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

§ 1 . Vous avez lu ma première lettre sur le Mexique, et vous m'avouez qu'elle vous a intéressé. Je vois toutefois que vous n'êtes pas entièrement satisfait. Selon votre manière de voir, je suis trop concis, je parle de beaucoup trop de choses à la fois et je re m'explique suffisamment sur aucune. Je m'avance avec une liberté que vous taxeriez fort volontiers de présomption, et, en dépit de mes protestations, vous trouvez de l'orgueil dans mon assurance. A vous entendre, toute ma lettre ne serait qu'une série d'énigmes, certainement propres à éveiller la curiosité des savants, mais qui n'auraient servi qu'à vous laisser, ainsi que bien d'autres lecteurs, flottant entre l'indécision et une incrédulité absolue. Je comprends vos récriminations ; mais après tout sont-elles bien fondées? Veuillez vous souvenir que cette première lettre n'était, en quelque sorte, que les préliminaires de celles qui doivent suivre. J'y ai parlé de beaucoup de choses, cela est vrai ; mais je suis loin d'avoir traité, même sommairement, de tout ce que j'aurais à y exposer. Comment m'eût-il été possible de faire entrer en vingt-cinq pages le détail des nombreux sujets que j'ai mis sur le tapis? Convenez qu'il en faut davantage. J'ai réussi à éveiller votre curiosité, c'est tout ce que je voulais pour le moment. Il est si malaisé, d'ordinaire, d'amener l'esprit parisien à s'occuper d'archéologie américaine. Il a si peu de foi à l'Améri-

que ancienne que, s'il y croit, c'est d'une manière tellement arbitraire, qu'il faudrait, pour lui plaire, bâtir tout exprès une Amérique à la tournure gauloise, à la façon de certains romans soi-disant historiques. Mais voilà que je récrimine à mon tour. Abordons franchement notre sujet, et retournons au Mexique. Yous désirez que je cesse de vous poser des énigmes ; eh bien, soit. Seulement ne vous impatientez pas; songez que j'ai à vous parler à la fois de toute l'antiquité païenne, et qu'il ne me faudra pas moins d'espace que de temps, pour vous faire passer tous mes témoignages sous les yeux.

Vous connaissez le passage d'Homère qui fait d'Okeanos et de Téthys l'origine d'un système de dieux, et par suite, ajoute à ce propos un de vos anciens amis à qui j'emprunterai plus d'une pensée (1), l'origine d'un système de mondes. « Il n'y a dans ceci, continue-t-il, absolument rien qui soit homérique; car rien n'y rappelle les antécédents du système homérique, rien ne s'y rapporte à ses dieux, aux dieux de l'Olympe et à leur origine. Toute cette théorie est des plus antiques... Elle vient des écoles de théologie d'une vieille Asie, originairement céphène ou couschite, d'une Asie qui relève des Ethiopiens de l'Orient, comme Homère les appelle, d'une Asie qui fut la sourcedont les Aryas s'inspirèrent, aux lieux mêmes de leur berceau, avant la grande séparation des peuples auxquels on a donné le nom de peuples indo-européens, nom qui, par parenthèse, est des plus malencontreux. »

Le baron d'Eckstein, dont je cite ici les paroles, est du petit nombre des savants qui ont pénétré le plus

(l) Iliade, xiv, 201 , 2^5, 302. Conf. D'Eckstein, Sur les Sources delà Cosmogonie de Sanchonialhon, p. 9.

profondément l'idée primitive des cultes antiques. Seulement, au lieu de jeter les yeux sur une vieille Asie chamitique, pour y découvrir les origines qu'il cherchait , s'il eût suivi fidèlement les indications d'Homère qu'il invoque à ce propos, ce n'est pas vers l'Orient, mais vers l'Occident qu'il eût dirigé son attention. Ne m'interrompez pas, je vous prie, avant d'avoir entendu complètement ce que j'ai à vous dire, et n'allez pas vous récrier, si je me sers d'Homère et du baron d'Eckstein à propos du Mexique. Si je vous emmène en Amérique, au lieu de tourner vos pas vers l'Asie, c'est la logique des faits, c'est la logique même de votre Homère qui me conduit , remarquez-le bien. Mais le savant danois, en supposant qu'il eût été tenté de chercher de ce côté l'explication des énigmes qu'il avait sous les yeux, eût été dans l'impossibilité de rien conclure, faute de documents authentiques et précis. Ainsi que tant d'autres savants, il n'avait sur l'Amérique que les notions les plus élémentaires. C'est donc à moi qu'est dévolue cette tâche ; je vous supplie donc, mon cher Monsieur, d'abjurer vos préjugés, ces préjugés classiques, tant enracinés chez vous, et si je parle de l'Amérique à propos de l'Asie ou de l'Afrique, ne me croyez pas le jouet de mon imagination ; seulement ne vous laissez pas emporter aux dérèglements systématiques de la vôtre. Patience donc, dépouillez-vous franchement du vieil homme, et laissez-moi m'expliquer bout à bout.

Reprenons donc les traces d'Homère, et si vous trouvez sa géographie si exacte pour l'Orient, ayez assez de confiance en lui, pour croire qu'il n'est pas moins exact à propos de l'Occident. Reportons-nous donc avec Homère et Hésiode à ces traditions antiques des Ethiopiens de l'Orient et de l'Occident, vrais dé-

bris, ainsi que le dit encore fort bien votre ami d'Eckstein, d'une primitive mappemonde, mappemonde que vous m'aiderez à reconstruire à un moment donné. « C'est d'une Limné empourprée par les feux du couchant que sort l'Hélios d'Homère (1), pour remonter à l'Orient et trôner de nouveau dans un ciel d'airain. Voss et Welker, ainsi que Yœlker, ont rapproché ce passage de celui d'un fragment du Prométhée délivré, d'Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver Prométhée, attaché au mont Caucase : il arrive de la Limné qui est d'un rouge ardent, ou d'un golfe du couchant sur les rives de l'Okeanos, fleuve qui enveloppe le globe. C'est là que descend Hélios avec ses coursiers fatigués de la course du jour dans le pays des Ethiopiens du couchant. Il s'y restaure lui-même et par son bain restaure le monde entier dans sa divinité... Ces Ethiopiens, l'Odyssée les partage en deux {dichthà)^ les appelant les hommes des deux bouts ou des deux extrémités du monde [eschatoi andrôn). Les grands dieux s'y réunissent à certaines époques de l'année, une fois chez les Ethiopiens de l'Orient, une autre fois chez les Ethiopiens de l'Occident ; c'est chez ces derniers que Zeus passe les douze fameuses nuits de la fm de l'année (2), que nous rencontrons dans les mythologies anciennes, et qui appartiennent à la constitution d'un vieux calendrier. »

Jusqu'ici votre ami a raison. Mais sa plume ou plutôt sa pensée ne s'égare-t-elle pas quand il veut chercher en Abyssinie, au pays de Méroé ou au voisinage de l'Arabie, la région habitée par les Éthiopiens de l'Occident, tout en plaçant ceux de l'Orient aux sources

(1) D'Eckstein, Cosmogonie de Sanchoniathon, pag. 130.

(2) Iliade, I, 423-425; Xlli, 204-206.

des grands fleuves qui arrosent l'Inde? Comment ces Ethiopiens seraient-ils ainsi les hommes des deux bouts du monde ? Assurément, si Homère est exact, et nul helléniste instruit ne doute de son exactitude, les Ethiopiens de l'Orient ne sauraient être que les races brunes et cuivrées du continent asiatique et de son voisinage, et les Ethiopiens de l'Occident les races brunes et cuivrées de l'Amérique, puisque l'Occident d'Homère est ce même couchant d'où sort son Hélios, c'est-à-dire l'Océan. Soyez donc logique, je vous prie, Monsieur, et ne cherchez pas l'occident au sud ; car c'est absolument comme si vous cherchiez midi à quatorze heures, selon le vieux dicton gaulois. Malgré les mensonges des Grecs , malgré leur ignorance, trop souvent avérée, si ceux qui ne veulent ou qui ne peuvent lire que les ouvrages des Grecs, avaient néanmoins suivi leurs indications sans parti pris, ils eussent, comme Christophe Colomb, découvert une Amérique. L'océan ne peut être que l'océan et cet océan est toujours l'océan Atlantique, quand il n'est pas nettement question de celui qui fait le tour du monde. C'est celui dont la racine est oc ou og, gémir, entrer, s'embarquer, dominer, suivant les sens divers qu'en donne la langue quichée, sens d'autant plus vrais ici, que tous se rapportent aux grands événements géologiques d'où l'Océan sortit. Car là fut enseveli au milieu des « gémissements, » ce dieu, dont toutes les nations idolâtres pleuraient naguère la mort au 13 novembre : c'est là que ce dieu prit son chemin pour « entrer » dans l'éternelle demeure ; c'est là enfin que les dieux de l'Egypte s'embarquèrent sur le Nil, en « pleurant » Osiris, descendu aux Enfers, dont il se constituait le maître et le souverain. De là toutes ces idées mythologiques sur l'Océan, de là le

nom d'Ogen, qui signifie précisément, en quiche, « le gémissement, l'entrée, l'embarquement, la domination, cachée, mystérieuse, etc., de même qu'en langue maya, ok-eii signifie la «jambe descendue,» cette jambe étant, comme vous le verrez plus loin, le caractère hiéroglyphique d'Osiris, en Amérique, d'Osiris, entraîné dans le déluge d'Ogygès, dont le nom est, à son tour, en quiche, l'explication du même événement.

§ 2. Qui donc est Osiris, à votre avis, me direz-vous? Eh bien ! Osiris c'est la terre ensevelie sous les flots de l'Atlantique. Ouvrez bien vos oreilles, car je vais vous donner le mot d'ordre le plus sacré des mystères antiques, le mot de passe le plus auguste, pour pénétrer dans le sanctuaire dont le voile s'est tellement épaissi depuis les siècles des Pharaons. Osiris, pour le monde, c'est la moitié du continent américain que les éruptions volcaniques firent descendre au fond de l'abîme, en un seul jour et en une fatale nuit, ainsi que l'énonce de son côté Platon, en parlant de l'Atlantide, entre un lever et un autre de l'étoile du matin, suivant le Codex Chlinalpopoca. Yoilà pourquoi Osiris est le roi de l'Orcus, le juge suprême des régions infernales, ainsi que Mictlan-TeuctU , le seigneur de l'Enfer mexicain. Maintenant, si vous voulez savoir quel est ce golfe du couchant, cette Limné ardente qui est sur les rives de l'Okeanos, ouvrez, je vous prie, avec moi le tome III de la collection de lord Kingsborough, et à la planche 76 du Codex Borgia vous verrez cette Limné. C'est l'immense fournaise qui apparut après qu'Osiris, levant son phallus, c'est-à-dire l'immense montagne du volcan longtemps sousmarin, existant dans la mer des Antilles, le laissa

s'affaisser dans cet épouvantable brasier. Voilà la Limné, voilà le marécage signifié par la couleur bleue qui l'entoure, c'est le Tollan fameux des Mexicains, c'est la Jonquière, région basse et fertile qui recouvrait naguères les deux plus grands golfes de FAmérique, celui du Mexique et la mer des Caraïbes.

Tel est encore le vrai sens du Soma, dans la religion des Védas, littéralement le percement, l'ouverture du bras, ço-ma, en langue mexicaine, la terre engloutie ayant été tour à tour comparée àun bras, à une jambe et même à un phallus. Quant à la coupe du Sonia, identique avec celle de Dionysos, nom dans lequel vous retrouvez encore la même racine co, percer, ouvrir, déchirer, cette coupe des libations qui se produit dans la grande cuve atmosphérique, qui s'y remplit des sèves ou effluves, de la terre, des cieux, de Focéan, vous la reconnaissez déjà vous-même dans cette vaste déchirure volcanique, dans cette fournaise, dans cette coupe titanique, où toutes les effluves, les puissances telluriques, s'agitent dans l'ivresse de la destruction et de la ruine. On sait que c'est dans cette coupe que Sûrja s'embarque, comme Hélios, avec son char et ses coursiers ; elle lui sert de navire dans la traversée des deux bouts du monde. Stésichore chante ce Dépas chrjseon, cette coupe d'or ; Hélios s'embarque pour la traversée de l'Océan, afin de se rendre aux lieux des abîmes sacrés de la sombre nuit, au lieu où il va réjoindre la mère de ses enfants et ses enfants mêmes, au milieu de frais bocages (1). Ces abîmes sacrés de la sombre nuit, vous les reconnaissez avec moi dans ceux de l'Océan, creusés pour recevoir la grande momie, dont toutes les religions

{\) D'Eckstein, Cosmog. de Sanchoniathon, pag. 135.

idolâtres firent leur dieu. De là l'idée de l'Orcus, de l'Enfer qui préside à l'origine de ces religions. Vous retrouvez dans ce volcan sous-marin VAhir Budhnyah^ le dragon du feu au foyer du volcan, du Rig-Yéda. C'est le dieu qui règne dans les trois mondes, c'est le fils du Tvachtar qui s'engendre lui-même ; c'est le maître du foyer céleste, du foyer atmosphérique, du foyer de l'abîme qui lui a donné naissance. II est le dragon igné que vous trouvez dans les légendes de presque tous les peuples, le génie du foyer souterrain qui , à son apparition , bouleversera la moitié du monde. A lui appartient ce culte de l'autel souterrain, de l'autel de la grotte, que votre ami M. d'Eckstein revendique à juste titre pour les races chamitiques. Ces races, encore une fois, ce sont bien les Ethiopiens des deux bouts du monde, ceux de l'Asie et de l'Afrique orientale et ceux de l'Amérique : c'est à ces races qu'il faut remonter, comme il le déduit si justement, pour retrouver l'origine de ce culte.

« Un souffle chamitique respire, dit-il (1), dans cette poussière des cosmogonies babyloniennes, tyrienneset sidoniennes, dont nous possédons plus d'un curieux débris; on dirait qu'il en soulève les tourbillons. Le chiffre de la même pensée se trouve diversement gravé et reproduit sur les monuments de la vieille Egypte. Je ne parle pas ici d'identités; il n'y a rien de tel. Je parle d'un air de famille, que l'on saisit dans une certaine parenté d'idées. » Eh bien, cet air de famille vous le retrouvez également entre les cosmogonies américaines, entre les traditions mythologiques des nations de l'Occident trans-océanique : mais si vous établissez la comparaison entre les idées améri-

(i) Ibid. ubi Slip., pag. 5.

cainesetune grande partie de celles du vieux monde, ce n'est plus seulement un air de famille que vous découvrez, c'est une parenté réelle et fort souvent une entière conformité dans les mythes et les symboles.

Pour mieux élucider le fond de sapensée à cet égard, le baron d'Eckstein interroge tour à tour tous les monuments du vieux monde : il parle des Stelai ou Kiones, ces colonnes placées à l'entrée des temples de la Phénicie et dont Hiram avait décoré l'entrée du sanctuaire, bâti par Salomon sur le montMoria. Je vous expliquerai plus tard le sens de ces colonnes qui, comme il le dit encore, sont elles-mêmes un hiéroglyphe : je remonterai avec vous à la signification primitive de cet hiéroglyphe, dont votre ami n'a vu que l'enveloppe, sans la comprendre : nous le verrons dans son unité d'abord, puis dans le dualisme des deux colonnes, et nous prendrons à sa source le personnage divin qui se trouve placé entre les deux, tout en trouvant le moyen démettre d'accord les opinions diverses qui se sont agitées sur ce sujet mystérieux depuis quelques trois mille ans. « Les documents des races chamitiques, dit-il ensuite, sont en petit nombre , et il n'y a que la seule Egypte qui puisse nous ouvrir le champ des découvertes. » L'Egypte, en effet , semblait destinée à donner avec la clef de ses hiéroglyphes, le sens mystérieux des symboles antiques : mais elle n'en fit que préparer la voie à son insu; fille de l'Amérique, ainsi que l'Inde, elle devait laisser à sa mère l'honneur de rompre, la première, le silence que l'une et l'autre avaient gardé depuis tant de siècles. Si les égyptologues, au lieu de suivre les Grecs dans leurs appréciations de la haute antiquité, avaient mis de côté le transcendantalisme philosophique de l'école d'Alexandrie, s'ils avaient, à l'exemple démon ami, M. Rillieux, l'auditeur assidu

de M. de Rougé, réduit à leur juste valeur, dans leurs traductions du Livre des Morts, les mots égyptiens, dont ilsontdéjàcomposédes dictionnaires si complets, l'Egypte certainement eût eu la priorité, elle eut été la première à livrer à la curiosité du monde l'étonnante histoire que je me propose de lui révéler avec le Codex Chima Ipopoca .

Il n'en apparaîtra pas moins, avec une certitude croissante, et je suis ici entièrement d'accord avec M. d'Eckstein, que la race chamitique a eu dans la civilisation le pas sur le reste de l'espèce humaine. « Elle a, pour ainsi dire, ajoute-t-il, trouvé le cadre où les Sémites, d'abord, les Aryas , ensuite, ont pu loger leur pensée avant de l'occuper par l'originalité de leur esprit : car, poursuit-il, ils n'ont reçu de Cham que les formes, ce qui est, du reste, beaucoup ; mais quant à l'esprit, il ne lui ont absolument rien dû. » Si je relève ces paroles où je trouve, d'ailleurs, un sens si profond, c'est que je suis obligé de déclarer ici, ou que la dernière pensée qu'elles renferment est une erreur, ou bien que ce qu'on appelle la race aryenne a dû recevoir de celle de Cham, outre les formes, l'esprit qui les anime dans l'ensemble de la religion. Car longtemps avant la séparation des races qui ont pu se trouver en face l'une de l'autre, à l'origine, non-seulement toutes les formes du culte avaient reçu leur achèvement , mais elles enserraient déjà sous leurs hiéroglyphes, plus que les germes des traditions poétiques, du mysticisme religieux et des généalogies sacrées, qui existèrent ensuite chez tous les peuples de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Autrement, comment se ferait-il que ces conceptions se retrouvassent identiquement dans les traditions et les écrits des Américains, souvent même exprimées par des mots également identiques

dans le sens et dans le son? C'est là, Monsieur, ce que j'aurai occasion d'établir, sans que les amis de ce bon M. Bopp aient rien à me reprocher.

Quant à M. d'Eckstein, il constate, par des aperçus fort remarquables, le caractère distinctif de chacune des trois races principales de l'ancien monde pré-historique. Faute de documents positifs chez les Chamites, c'est dans les formes du culte chez les Sémites et les Aryas qu'il cherche à retrouver au moins en partie le secret de la science de Cham. « Les rapports des Sémites et des Ghamites, dit-il, sont de tout point évidents : c'est Cham qui vit à côté de Sem, dans les livres de l'Ancien Testament. Le Yéda est arya par la puissance d'un souffle unique : il est arya comme l'Ancien Testament est sémite. Mais les antécédents du culte, l'ordonnance de l'autel, l'orientation de l'espace, la division de l'année cosmique, tout ce qui touche aux formes de la religion, à part son contenu, mais un certain fonds d'idées qui se cache sous une terminologie technique, hiératiquement arrangée, la conception de la valeur divine des formes du culte, la notation des sons, des accents, des intonations; la réduction de l'importance sacrée du langage, à ces sons, à ces accents, à ces intonations, l'abstraction qu'on fait du vrai sens des mots, de leur sentiment, de leur étymologie, du génie mythique de la parole des Aryas; l'exclusive divinisation des rhythmes, considérée comme la plus haute expression du corps de la parole ; en un mot, tout ce qui se cache ainsi derrière la réalité par rapport à la conception primitive des Archai et des Stoichea, tout cela est-il arya ? Et encore le retour de certaines figures, qui ne sont que des hiéroglyphes et qui ne s'expliquent que par les antécédents d'une hiéroglyphie sacrée, cela est-il arya? »

§ 3.. Votre savant ami qui se pose ces problèmes croit les résoudre, en disant : « Le Yéda répond à toutes ces questions. 11 attribue tout cela aux Gandharvas qui en furent les instituteurs et les maîtres. Nous dirons bientôt qu'il considère les Marutahs, les ancêtres des Aryas, comme des barbares qui erraient dans les bois, ignorant les sacra des dieux de l'autel, les symbômoi d'Agnis et de Soma. Il nous dit comment- les sacra furent communiqués à ces chasseurs de la vie sauvage, puis retirés ; comment ils finirent par voler les dieux qu'on leur avait dérobés; comment ils finirent parles saisir de vive force, comment finit le règne de Tvachtar ; comment le règne de Varuna lui fut substitué, etc. Il suffit donc de bien interroger le Véda pour qu'il réponde. Il nous fait toucher du doigt à un état de choses qui précède les Aryas et qui nous fait connaître leurs anciens maîtres. »

J'admire la profondeur des vues de M. d'Eckstein : mais avec tout le respect que je professe pour cette critique ingénieuse, je me permettrai de dire à mon tour mon sentiment. Oui, le Véda, interrogé à ce point de vue, répond à vos questions, mais sa réponse n'estelle pas encore une énigme? S'il vous fait toucher du doigt un état de choses antérieur aux Aryas, il ne vous fait aucunement connaître quisont leurs prédécesseurs, ni où ils ont acquis la science qu'ils se sont laissée enlever avec les sacra. Chacun des versets du Véda est encore un mythe, dont vous ne saisissez que vaguement la signification, chacun des mots dont ces versets se composent, enserre un hiéroglyphe, doat les maîtres de la langue sacrée de l'Inde ont gardé pour eux la clef, s'ils ne l'ont pas perdue. Eh bien. Monsieur, c'est cette clef dont j'ai découvert le dépôt mystérieux et qu'il s'agit aujourd'hui de communiquer au monde

savant. La même clef ouvre également la porte des sanctuaires indous, comme des livres sacrés de la Perse et de l'Egypte, comme des mystères d'Eleusis et de Samothrace; car toutes ces choses sont unes, dans une grande variété de formes et de symboles. Le voile qui les recouvrait s'est déchiré et j'ai tout vu dans son ensemble; chaque jour me révèle de nouveaux détails. Bien moins instruit des langues et des livres de l'Inde que ne l'était votre ami d'Eckstein, humble disciple arrivé à la dernière heure sur le domaine de la science orientale, un seul coup d'œil, cependant, m'a suffi pour comprendre ce que sa pénétration même n'a pu découvrir, le sens caché des mythes dans leur enveloppe sacrée. Ne vous étonnez pas, d'ailleurs, de me voir vous citer si souvent les paroles du noble danois. Ames yeux, le baron d'Eckstein est celui, de tous les savants dont j'aie connaissance, qui se soit approché davantage de ce dépôt antique, et je trouve chez lui une terminologie scientifique à laquelle j'étais peu accoutumé auparavant, mais qui me sert admirablement à exprimer aujourd'hui ma pensée.

« Le pivot du culte védique, ajoute-t-il un peu plus bas, est l'adoration des dieux associés de l'autel, des deux colonnes de l'autel, des deux stèles de. l'autel, en quelque sorte des sthâla devatah... 11 en est absolument de même des dieux Héphestos et Dionysos chez les Pélasges, comme du dieu Vulcanus et du dieu Jupiter Liber chez les Latins de vieille souche. Ce sont les dieux de l'autel, ce sont les vrais fondements, les colonnes, les stèles du foyer domestique. Ce foyer est le principe de l'autel même; il passe de la famille à lag"e/z^,ou à la phratria; puis de celle-ci à l'association des voisins, à l'amphictyonie, et il s'achève ou il se termine dans la constitution d'une polis, d'une cité,

d'un État, centre d'une nation, d'un peuple. » J'ai lu plusieurs fois ces lignes avant d'en être arrivé au point où j'en suis aujourd'hui, avant de posséder la clef qui me permet d'en apprécier la justesse et la profondeur. Je les admirais instinctivement, sans en comprendre le véritable sens; mais en ce moment, je les cite comme un tribut d'hommage d'autant plus complet à la mémoire du savant qui les a écrites, qu'elles s'appliquent de la manière la plus formelle à la matière que j'ai sous la main. Cefoyer, cette association, cette cité, vous les découvrez dans le hiéroglyphe égyptien, mexicain ou maya, dont j'ai parlé dans ma première lettre /^^^^ ; on y trouve la désignation nette et absolue &J-2/ des quatre quartiers, dont se composait toute cité mexicaine, les quatre parties du monde, que désignaient les quatre quartiers de la ville de Cuzco, Tahuantin suyu, sousles Incas, les quatre grandes régions de la cité de Babylone, elle foyer, c'est-à-dire le temple ouïe sanctuaire, figuré au centre. La conception formelle de cette idée, d'Eckstein l'avait trouvée dans la lecture des Védas. « Cet établissement, continue-t-il, cette institution des choses, c'est le fait des Chamites. Elle constitue la forme des établissements que nous retrouvons dans leurs colonies et que nous pouvons poursuivre d'une façon toute spéciale dans tous les établissements des Phéniciens. Il s'agit ici de quelque chose de formel, de rituel ; de quelque chose qui se trouve en dehors de l'esprit même dans lequel ces rites ont été primitivement conçus. Les Aryas et les Sémites y ont logé, comme je l'ai dit, leur originalité et leur esprit. Cette forme, ce rituel, leur vient d'un monde antérieur; il ne sort pas des instincts de l'esprit humain, ni des instincts de la pensée hu-

maine; il sort d'une observation des deux, d'une étude des temps, d'une orientation scientifique dans les dimensions de l'espace et dans la succession des temps. »

Arrêtons-nous ici, pour le moment, dans ces citations qui semblent sortir si à propos pour commenter mon travail : ajoutons, toutefois, que ces formes, ce rituel, conservés en entier dans les documents mexicains, sortirent, non d'une observation descieux, mais d'une observation de la terre. Rien de plus simple, rien de plus grossièrement matériel que leur origine. Ce sont les phénomènes qui ont précédé le cataclysme ou qui se sont combinés avec ses phases diverses, qui en donnent la clef absolue. Chacun de ces phénomènes est devenu un hiéroglyphe, chacune de ses phases un mythe, compris sous les signes de l'alphabet et du calendrier mayas, calendrier géologique, s'il en fut jamais, et qui raconte, jusque dans ses moindres détails, l'histoire de cette immense catastrophe d'où sortit la terre actuelle. Certes, je suis encore bien loin d'avoir pu lire toutes les figures que présentent les pages du MS. Troano ou du Codex de Dresde, bien que la traduction du Teo-Amoxdi et l'analyse des mots de la langue nahuatl m'aient grandement aidé dans ce travail : mais j'en ai déchiffré suffisamment, pour me rendre compte de leur ensemble et esquisser avec plus ou moins d'exactitude les lignes d'une carte géographique du monde américain, d'il y a six ou sept mille ans, si pas davantage.

Jusqu'à ce moment, toutefois, je dois vous avouer, Monsieur, que mes documents se réfèrent presque uniquement au côté atlantique du continent américain, quoique certains indices, vagues encore, me donnent lieu de penser que les terres, englouties dans l'océan

Pacifique, étaient plus considérables encore en étendue que celles qui s'abîmèrent dans l'Atlantique. Celles-ci sont quelquefois comparées, quant à la forme, à un animal immense qui paraît couché d'ordinaire et dans la position du repos. J'aurai l'occasion de revenir sur cette image. Le reste du continent, si je comprends bien l'ensemble des données, résultant de la lecture de mes documents, aurait été renflé considérablement entre les tropiques, de manière à couvrir une grande partie de l'océan Pacifique, dans la direction de l'Inde et de la Chine. Les traditions antiques du Pérou mentionnent, de leur côté, le cataclysme durant lequel la terre se souleva d'une manière extraordinaire, abandonnant en même temps à la mer les vastes régions qui s'étendaient à l'ouest des Cordillères. Dans le sens opposé, les terres du continent recouvraient à la fois le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes; ces deux golfes sont désignés ici comme les deux faces du miroir présenté à Quetzal-Coatl par Tezcatlipoca, et le manche de ce miroir figurait le prolongement de ces mêmes terres vers l'est, dans une mesure que j'évalue approximativement, d'après les peintures du Manuscrit Troano, à huit cents lieues au moins en dehors des petites Antilles : à cette distance environ, cette région se recourbait au nord et au midi, de manière à laisser, de chaque côté, un golfe considérable ou une sorte de Méditerranée, l'un également au nord, entre cette terre et la côte des États-Unis, quelle qu'elle fût alors, et l'autre à la place où se trouvent aujourd'hui les embouchures de l'Amazone. Telle est la figure qu'en donne en abrégé un signe remarquable reproduit par

Landa, P] xA signe qu'on retrouve fréquemment dans le Codex de Dresde et le Manuscrit Troano et que

j'oriente suivant sa position normale. Ce signe, renversé, est identique avec le T grec et la croix ansée des

Egyptiens -S* , avec cette différence, que l'anse ou plutôt l'anneau qui la surmonte, signe du vase ou de la mer, dans laquelle le T s'est abîmé, est placé au-dessus, tandis que le hiéroglyphe maya s'y trouve renfermé.

Voilà pourquoi. Monsieur, le miroir joue un si grand rôle dans les mystères des cultes antiques. Ses deux faces sont les deux faces d'Hermès, la lanterne cosmique, le miroir magique du monde, dans lequel il voit tous les êtres, toutes les parties de la nature et la structure de la terre, aussi bien que celle des corps (1). Voilà comment il se fait que ces grands golfes sont les deux hémisphères dont Osiris, le grand X, est le roi tout-puissant ; c'est là qu'il fut glorifié, et les îles parsemées à leur surface furent pendant longtemps le refuge et la demeure des instituteurs de la civilisation, échappés au grand naufrage. Ce sont encore ces deux golfes dont la mythologie brahmanique fit, comme vous le verrez plus tard, les deux parties égales de l'œuf divin d'où éclot Brahma, le père des mondes, dont le nombre correspond au nombre des globules entourant d'ordinaire le miroir mystique. A leur tour, ces globules rappellent les sept dieux primitifs, ou bien, si vous le voulez, les sept premiers volcans, qui éclatèrent sur la région descendue sous les flots, sept en Egypte, sept au Mexique, sept qui deviennent huit, ainsi que les chefs toltèques dont j'ai parlé dans ma première lettre et dont le huitième , VEzmun des Phéniciens, Schmun en langue quichée (œmun), c'est-à-dire le petit serviteur, à la fois le plus jeune et le plus puis- Ci) Religions de l'Antiquité, t. I, p. 440.

sant, le ministre de ses frères, Tlamacazqui, en mexicain, connu tour à tour sous les noms de Topiltzin, de Cé-Jcatl et de Quetzal-Coatl. Mais laissons pour le moment Quetzal-Coatl, le prêtre et le roi, et retournons à la région atlantique, dont la ruine a été la base sur laquelle l'antiquité a bâti tous les mythes religieux. C'est cette région dont je veux actuellement vous entretenir et vous montrer comment elle a pu donner lieu simultanément aux deux symboles les plus féconds et les plus puissants des religions de l'antiquité.

§ 4. La première image sous laquelle elle se présente dans les documents mexicains, d'après l'ordre des caractères mayas conservés par Landa, est celle d'un Croissant plus ou moins régulier, dans laquelle vous reconnaîtrez immédiatement le signe Manik, quatrième du calendrier que je vous indiquais tout à l'heure, et oij les lignes, d'un côté, la tète de chat ou de tigre, de l'autre, énoncent les symboles de l'eau et de la mer. 11 se présente ici avec le signe de la localité, hiéroglyphe de pays. En l'examinant avec attention, vous verrez qu'il se retrouve, avec quelque diiférence, dans le premier signe de l'alphabet de Landa, A. Je n'entrerai pas pour le moment dans l'explication de ces caractères : il me suffit que vous les ayez sous les yeux et que vous puissiez les considérer à un moment donné. Je vous dirai seulement que les nuances qui se présentofit dans la forme paraissent correspondre aux changements éprouvés par la région atlantique, engloutie à la suite du cataclysme, et que, très-probablement, la première se rapproche davantage de la

configuration topographique du pays perdu. Metztli est le nom sous lequel il est connu dans les documents en langue nahuatl, dont il se traduit d'ordinaire, suivant Molina, par lune, mois et jambe, ces trois mots s'exprimant par le même dans le mexicain. Mais si Metztli, dont la signification répond à une chose courbée, à un croissant, est un des noms sous lesquels on désigne la région abîmée, il est aussi celui du compagnon de Nanahuatl, du Syphilitique, qui devint le soleil en s'clevant du bûcher où il s'était jeté, et d'où Metztli lui-même sortit ensuite transformé dans la lune , selon les traditions religieuses du Mexique. L'un et l'autre sont les symboles de la région atlantique, au moment de sa ruine, et le récit qu'en fait le Codex Chiinalpopoca est un des plus grands épisodes du cataclysme.

En jetant les yeux sur le hiéroglyphe précédent, vous remarquerez tout d'abord combien, dans cette seule image d'une terre courbée, telle que l'était cette région, se résolvent de mythes et de symboles. A droite et à gauche, à l'intérieur du Croissant, vous découvrez un grand golfe ou une mer intérieure toujours comparée à un vase dans les textes mexicains, le co, con ou comitl, le vase, source des attributions femelles données à la lune, considérée, d'ailleurs, comme divinité mâle, en tant que corps du dieu et portant ou étant son phallus, selon lesidéesexpriméesplushaut; telle est l'origine du Zi^«<5r- Lunus, dont je vous développerai le mythe en entier un peu plus loin. Et ne vous en étonnez point. Rien li'est plus simple, je vous le répète, rien n'est plus matériel que les commencements des cultes de l'antiquité païenne, dont les théories devinrent depuis si mystiques, en passant par la philosophie des écoles. Tout pour ces religions a commencé sur la terre et avec la

lerre, avant de monter aux cieux, et l'adoration du soleil fut d'abord celledu volcan qui détruisit la moitié du monde. Pour bien comprendre toute l'idée, relative à la forme courbée du Metztli, et le rôle que cette forme, dans sa rude topographie, a joué en passant par les allégories antiques, prenez un planisphère, cherchez la marche du fameux courant d'eau chaude, dit le Gulf- Stream, et assurez-vous s'il ne semble pas suivre entièrement au nord les contours de ce croissant, de cette jambe ployée, ensevelie dans les flots de l'Atlantique. Voyez si, au sud, le courant de l'Amazone n'est pas en train de reconstituer le golfe qui y existait naguères. J'avais depuis peu découvert dans les peintures mexicaines le hiéroglyphe de ce croissant; je cherchais, en traduisant mes documents, à me rendre compte plus exactement des effets du cataclysme dont j'avais sous les yeux un des plus grands épisodes; lorsque à propos de la géologie de l'île de Haïti, je tombai par hasard sur un passage d'un livre généralement estimé, où je lus les lignes suivantes (1) : « Il est des personnes qui, en examinant la carte de l'Amérique, ne se sont pas bornées à penser avec le Pline français, que les îles presque innombrables, situées depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'au canal de Bahama (îles parmi lesquelles on peut citer quelques Grenadins, qu'on ne voit pas toujours dans les très-hautes marées ou dans les grandes agitations de la mer), devaient être considérées comme les sommités de vastes montagnes dont le pied et la racine sont couverts de Vélémejit liquide ; mais qui ont été jusqu'à supposer que ces îles étaient les cimes les plus

{{) Moreau de Saint-Méry, Description topograplnque et polidque de la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue , Philadephie , 1796, tom, I, pag. 6.

élevées d'une chaîne de montagnes qui couronnait une terre dont la summersion a produit le golfe du Mexique. Cette opinion ne pourrait néanmoins se soutenir qu'en ajoutant à la disparition de l'immense surface du golfe , celle d'une autre surface qui aurait uni le continent, depuis l'Yucatan jusqu'à l'embouchure de rOrénoque, aux îles de cet archipel, et encore celle d'une troisième surface, au moyen de laquelle ces îles auraient été contiguës à la presqu'île de la Floride et à une terre quelconque qui les aurait terminées au nord. Car, on ne peut imaginer que ces sommités de montagnes eussent elles-mêmes terminé précisément un continent ; et quand on considère de plus qu'aux deux points par lesquels on doit concevoir, dans ce système, que les deux extrémités de cette chaîne de montagnes touchaient à la Guyane et au Mexique, il n'y a point de chaînes de montagnes qui appuient la possibilité de la scission. La raison achève de rejeter une idée qui fait disparaître une surface de plusieurs centaines de milliers de lieues, sans que la cause d'un pareil bouleversement soit indiquée, et sans que l'époque en soit consignée dans les annales du monde. >

Vous voyez, Monsieur, comment, bien des années avant moi, la configuration des mers et des contrées voisines du Mexique suggérait à un écrivain, imbud'idéesbiendifférentes,laforme qu'aurait dû avoir la portion du continent engloutie, avant la catastrophe. Assez de traditions cosmogoniques, conservées parmi les indigènes des Antilles et du continent américain, traditions que j 'ai consignées ailleurs(l ) , ont gardé , bien plus queSaint-Méry ne se l'imaginait, la mémoire de ce grand événement: je ne les rappellerai pas ici. Mais les

(I) Dans l'introduction de la Relation des choses de Yucatan, de Landa.

découvertes modernes de la géologie viennent aujourd'hui suffisamment à l'appui des témoignages que nous fournissent si clairement les rituels mexicains. Je n'en citerai qu'une dont la parole n'est pas suspecte : « Or, conclut M. Charles Martins, dans un article récent de la Rei^ue des Deux-Mondes {\),Vh^jdrograi^hie, la géologie, la botanique, s'accordent pour nous apprendre que les Açores, Madère, les Canaries, sont les restes d'un grand continent qui jadis unissait l'Europe à l'Amérique du Nord. »

D'où venait le nom de Metzdi que la tradition mexicaine donnait à ce continent? Je vais essayer de vous répondre en le décomposant. Me est une racine composée elle-même, qui appartient au groupe des langues mexico-guatémaliennes. E, en quiche, est la dent, le tranchant de l'instrument, il indique en particulier les pointes ou épines qui font de la feuille de l'aloès une sorte de scie : c'est le signe, le signal qui se complète avec le suffixe t, contraction de ti et de ta. Avec l'affixe ma, qui est l'aloès nourricier en quiche et la main, le bras en langue mexicaine, on a fait mae, contracté en me, exprimant les dents de l'aloès, ou plutôt la forme courbe qui lui donne l'apparence d'une faucille et qui a été le type primitif de la plupart des instruments recourbés de ce genre. De là le verbe me, courber, plier, doubler, comme une jambe pliée, verbe appliqué encore aujourd'hui pour énoncer l'action de plier les épis déjà mûrs du maïs, en les brisant, afin de les faire sécher sur pied. De là, en mexicain, le verbe meya, aller en courbe, en serpentant, pour exprimer l'idée de l'eau, sortant de la source, « manar la fuente » suivant Molina ; de là med, l'aloès, ce qui est

(1) les Glaciers polaires, art. du 1" mars 1867.

courbé avec des dents; de là enfin MetztU, la jambe, le croissant. Sous cette dernière forme, ce nom viendrait de me, pli, courbe, d'/z qui s'alterne avec ci, le lièvre, l'aïeule, mais, dans son sens primitif, l'ouverture, la déchirure, que j'expliquerai ailleurs, et de tliy contraction &e,til, t'il, dont le primitif est//, chose qui tourne ou se meut, racine ayant le même sens en sanscrit. Metztli serait donc « la courbe du lièvre ou de l'ouverture qui remue, qui tourne, » par allusion à sa racine ; et les dents de la feuille d'aloès exprimeraient les dentelures du Croissant, baies et golfes, déchiquetés par la mer.

Dans la langue maya, le nom de la lune ou du mois, car c'est tout un, comme en mexicain, est £/", prononcez ou. Le caractère qui représente ce son dans l'alphabet de Landa, a l'aspect d'un croissant dentelé, C

sorte que la même idée, présentée sous deux symboles différents, s'y trouve être à la fois celle qui exprime l'alpha et l'oméga, le principe et la fin. Elle se reproduit de nouveau dans le calendrier sous le nom

de Men, dixième signe ^^^^^J , dont le sens ordinaire

est celui d'édifier, de bâtir, de soutenir, contracté de meen, celui qui rompt la matrice, qui sort de sa mère, le fils par excellence. Ici ce mot fait évidemment allusion au volcan, issu du Croissant, de la terre courbe, qui était sa mère, et que vous apercevez encore comme une calotte sur la petite tête ici présente, où l'œil annonce le cratère, les barbes, surmontées de points, les montagnes soulevées. Ce nom, comme vous le voyez, offre encore la même racine que celle du Metztli, de la langue nahuatl. Dans la langue quichée, le même vo-

en

cable se retrouve ayant le sens de plier, courber, avec l'idée de se courber pour recevoir un fardeau. De là la signification secondaire de soutenir, comme la base soutient la colonne, puis de bâtir, d'édifier, d'être le fondement, comme en langue maya. De là également les significations analogues qu'il présente dans l'égyptien, dont les hiéroglyphes gjjW font allusion à la feuille dentelée de l'aloès, comme le bateau ::>u^ et le vase •^, images des deux golfes, au caractère femelle delà lune.

Ce mot et le nom du dieu Men des Grecs ont la même origine, autant que le Merisis des Latins, avec lequel les mythologues ont cherché avec raison à identifier le dieu Liinus. Vous me pardonnerez de vous tenir si longtemps sur des étymologies qui n'ont en ellesmêmes rien de bien attrayant ; mais le mythe deMeiztli ou de la lune est trop important, il occupe une trop grande place dans toutes les religions de l'antiquité, pour que je ne fasse pas tous mes efforts pour éclaircir son berceau. J'ajouterai, du reste, pour en finir, que si le hiéroglyphe d'une feuille d'aloès, me, était le signe de la lune, comme mesure du temps, la hampe de ce même aloès, droite et se dressant du fond de la plante comme d'un vase, men, fut adoptée en Amérique, dès les âges les plus reculés, comme la mesure de l'espace. Cette hampe, autre image du mâle joint à la femelle, le men dans le me, ainsi que la gerbe de maïs ou la canne, a/i, bref et légèrement aspiré chez les Quiches, hal, chez les Mayas, acail, chez les Mexicains, était en même temps le signe de l'existence, de l'être; et c'est encore aujourd'hui ce sens qu'il a dans un grand nombre de vocables, en ces différentes langues. De là le hal-ah des langues sémitiques, composé des deux

mots quiche et maya, qui, dans le même quiche, signifient ensemble « s'élever en changeant, » c'est-à-dire croître (1). Ah ou 'â, aspiration, signe du souffle ou de la vie, avec au, l'eau de l'étendue ou du collier, fait ahau, celui qui en est le chef, qui l'anime, et dont le hiéroglyphe est le même que celui de Swa, ou le Yoni-Ungam delà religion brahmanique, le titre royal par excellence dans l'Amérique centrale, mais dont je remets l'explication à un autre moment. Ce nom, d'ailleurs, a la même signification absolument que le mot men-sis, en quiche men-zizy le fondateur, le fondement ou la mesure de la fécondation.

En dépit d'une science fort profonde et à laquelle je suis tout le premier à rendre hommage, les mythologues, tant anciens que modernes, n'ont pu jusqu'à présent, convenez-en. Monsieur, donner de Men et de Mensis une étymologie entièrement satisfaisante, surtout dans les rapports de ces noms avec le mythe de la Lune. Bien que leurs recherches aient abouti à démontrer d'une manière sérieuse la double puissance mâle et femelle, attribuée à cet astre, il était difficile, disons mieux, impossible, sans un concours de circonstances, semblable à celui dont j'ai été favorisé, d'en découvrir l'origine. Jamais il ne serait venu à l'idée de personne qu'elle pût se retrouver dans les souvenirs du cataclysme. Qui se serait imaginé qu'elle fût le résultat de l'image topographique d'un continent disparu, image renfermée dans les livres hiéroglyphiques des Mexicains ? C'est là, cependant, ce qu'il faut aujourd'hui reconnaître: c'est bien à ce croissant, au Metztli, lune, jambe ou mois, de la langue nahuatl, que cette idée a été empruntée,

(1) Conf. Bunsen, Egypt's place in universal hislory, vol. IV, page 89.

la forme du mâle se retrouvant dans l'esquisse du caractère maya, renfermant au nord et au sud, dans son envergure, l'idée femelle par sa courbe et le retour de ses cornes vers le continent. Ce sont encore ces convexités, exprimées par le comitl mexicain, qui ont fait donner à l'Apollon, adoréà Naucratis, le surnom également peu intelligible pour les mythologues, de Comœits {{), nom que Creuzer rapproche de celui du ffom des Perses et dont vous verrez plus tard la raison.

§ 5. Je comprends combien il doit vous paraître étrange de voir se résoudre par les langues et les hiéroglyphes mexicains des mythes que tout le monde a cru jusqu'ici originaires de l'Asie. Mais c'est là une erreur commune à la plupart des philosophes et des historiens, depuis quarante siècles en arrière. Qui sait si les prêtres égyptiens eux-mêmes, au temps d'Hérodote, étaient encore en état de l'éclairer àcet égard? J'ai lieu d'en douter, bien qu'il parle fréquemment, dans son histoire, de contrées lointaines où je crois reconnaître l'Amérique; c'est, toutefois, à l'Ethiopie ou à la Libye qu'il se réfère alors, d'ordinaire, sans se rendre compte précisément de la nature des contrées en question. A mesure que vous pénétrerez avec moi la signification des hiéroglyphes, tout en déroulant le tableau des traditions mexicaines, vous verrez avec quelle facilité ces mythes et ces symboles viennent s'expliquer d'eux-mêmes ; vous remarquerez, d'ailleurs, combien ces hiéroglyphes sont souvent ingénieux, dans leur simplicité, et l'avantage qu'ils offrent pour l'interprétation de la mythologie. Le premier c'est de mettre immédiatement sous vos yeux le fait matériel des ori-

(1) Guigniaut, Religions de l'Antiquité, t. II, pag. ilfi.

gines: ils vous les font toucher du doigt, en éclaircissant les comparaisons variées, auxquelles leurs formes topographiques avaient donné lieu et vous fournissent ainsi l'instrument, destiné à les dépouiller peu à peu des voiles, tissus par le mysticisme sacerdotal ou par les spéculations des écoles philosophiques. Vous finirez ainsi par partager l'admiration que j'éprouve, chaque fois que je découvre à combien peu de chose tiennent la plupart des fictions mythologiques.

Je pourrais vous expliquer un à un le plus grand nombre des noms, attribués aux divinités des temps antiques, ainsi que je l'ai fait pour le Men des Grecs. Mais celles qui précèdent suffisent pour le moment; je craindrais, en m'étendant plus longtemps sur cette sorte de dissection, de fatiguer votre attention: aussi vais-je passer sans retard à l'histoire des Toltèques dont les traditions recouvrent l'histoire plus réelle du cataclysme dans les livres mexicains. Ce n'est qu'après avoir parcouru les principales phases de ce grand événement, telles qu'on les y trouve consignées, que vous serez à même de comprendre la raison d'être des mythes dont s'enveloppent les origines des rehgions de l'antiquité païenne. Ces mythes n'étant le plus souvent, comme vous l'avez vu pour celui de la Lune, que l'expression légèrement voilée des hiéroglyphes primitifs, destinés à perpétuer le souvenir de la catastrophe, il était utile, avant d'entreprendre l'histoire toltèque, devons mettre, d'abord, sous les yeux l'explication de celui qui concerne le continent disparu sous l'Atlantique.

Permettez- moi donc maintenant de vous ramener au Mexique et de vous exposer succinctement les épisodes généraux de cette grande ruine, tels que nous les ont transmis la tradition et les peintures. Ces ré-

cits, je dois vous en prévenir, sont fort variés, soit dans la langue nahuatlou le quiche, soit dans les ouvrages écrits en espagnol. En ce qui concerne ces derniers, ils ont été en grande partie compilés par le prince indigène Ixtlilxochitl, sous le titre de Relac/orze>f ou rapports, et leurensemble formerait plusieurs volumes. Les rapports originaux appartiennent aux archives nationales de Mexico; mais on les trouve publiés intégralement dans le tome IX^ de la collection de Kingsborough, à la suite de V Histoire Chichimèque du même auteur, traduite par M. Ternaux-Compans. J'ignore jusqu'à quel point les membres de la noblesse et du sacerdoce mexicains étaient instruits, au temps de la conquête, des mystères dont j'ai trouvé la clef dans ces divers écrits. Je pense, toutefois, qu'ils en savaient, sur les origines du monde, beaucoup plus qu'ils n'en laissèrent paraître devant les conquérants de leur pays, et l'on en trouve le témoignage dans les ouvrages mêmes d'Ixtlilxochitl.

Dès le premier moment où je m'étais attaché à l'histoire mexicaine, j'avais été frappé des impossibilités matérielles que renferment les Belaciones; ce qui m'avait frappé plus encore que l'étrangeté de certains faits, c'était le désaccord constant qui y existe entre les diverses dates chronologiques. M. Ternaux et M. Aubin n'étaient pas moins étonnés de cette confusion et ce dernier, a passé de longues heures à travailler à en rechercher la cause, dans l'espoir d'y remédier ensuite, à l'aide desnombreux documentsqu'il possède. Je ne saurais dire les efforts que j'ai faits, de mon côté, pour découvrir la raison de ces inexactitudes. D'ordinaire, les signes, exprimant les années, sont les mêmes dans les diverses relations ; le chiffre qui les précède est identique. Ce sont les années écoulées

entre chacun des événements auxquels ils réfèrent, qui jettent le trouble dans l'esprit du lecteur. Une autre cause de confusion, c'est l'âge extraordinaire, accordé par tous les documents à un certain nombre de princes toltèques ou chichimèques, et que des critiques peu clairvoyants m'ont reproché, comme si j'en avais été l'inventeur, à propos de mon Histoire du Mexique. Ces critiques oubliaient ou bien n'avaient pas lu ce que j'ai dit plusieurs fois, que mon histoire n'était, en quelque sorte, qu'une collection de documents, destinés à servir à une histoire postérieure. J'ai fait ce que j'ai pu pour expliquer ces âges, sans toutefois y réussir; mais les notes dont mon ouvrage est rempli attestent que je me suis conformé, autant que possible, aux originaux que j'avais sous les yeux. Est-ce ma faute si les héros primitifs de la Perse vivent des milliers d'années? Ce n'est pas moi qui fais vivre Xolotl trois cents ans, c'est Ixtlilxochitl et les autres ; quant à ceux qui ont tenté de dresser des rois toltèques et chichimèques des listes chronologiques plus exactes que moi, ils ne seraient sans doute pas peu surpris, s'il fallait encore multiplier les années de la vie de ces princes par treize ou par cinquante-deux, comme il faudra le faire un jour probablement. Aujourd'hui que je sais à quoi m'en tenir à leur sujet, l'embarras a cessé. J'ai reconnu que les rois toltèques n'étaient après tout que des localités, et avant même d'avoir achevé ma traduction du Codex Chimalpopoca, je commence à croire, que la plupart des noms de rois représentent des dynasties.

Mais j'en reviens à Ixtlilxochitl. Si cet écrivain a jamais relu les relations qu'il a rédigées, il a dû se trouver lui-même fort embarrassé devant les nombreuses contradictions où il est tombé. S'il ne les a pas corrigées, c'est apparemment qu'il s'en sentait

incapable et qu'il suspectait que les documents qu'il consultait lui cachaient une partie de la vérité. Les indigènes instruits de son époque qui ne voyaient en lui que le descendant d'un traître, le courtisan timide des oppresseurs de leur race et de leur pays (1), répugnaient naturellement à mettre en lui cette confiance qu'il eût fallu pour lui découvrir les arcanes de leur histoire. Aussi n'en sut-il jamais davantage que ce qui, au temps de leur prospérité, était enseigné au vulgaire, et on ne lui donna des hiéroglyphes et des images manifestées dans leurs peintures, qu'une traduction grossière, et qui par sa tournure fabuleuse ne pouvait affecter les sentiments religieux des Espagnols. Ixtlilxochitl dépeint lui-même, à la fm de sa cinquième relation, la défiance dont il était l'objet de la part de ses compatriotes.

« J'ai lu, dit-il, toutes les histoires de la conquête de ce pays, qui ont été composées par des Espagnols, et je les ai trouvées remplies des erreurs les plus grossières. La moins inexacte, toutefois, est celle qu'a écrite Francisco Lopez de Gomara. Ces erreurs proviennent surtout des passions qui dominaient les historiens, de leur ignorance de la langue du pays, et même des faux rapports que les naturels se sont amusés à leur faire. Cela m'est arrivé souvent à moi-même quoique né et élevé parmi eux, et bien connu de tons les chefs. J'en citerai quelques exemples. J'allai un jour visiter un de mes amis, nommé Don Lope Zeron, qui habitait Cohuatepec, à deux lieues au sud de Mexico. Ayant causé avec quelques-uns des principaux

(1) Don Fernando de Alva Ixtlilxochitl, le rédacteur des Relations, était l'arrière-petit-fiis d'Ixtlilxochitl, l'un des derniers rois de Tezeuco, qui contribua plus que personne à livrer le pays aux lispagnols.

de cette ville, ils m'assurèrent que Gohuatepec était autrefois la capitale du pays, qu'Azcapulzalco et Chalco n'étaient que des villages qui en dépendaient, et ajoutèrent une foule d'autres fables comme ils en racontent aux Espagnols. Ils prétendaient que ce n'était qu'à l'aide des habitants de Gohuatepec que Nezahual- Coyotzin était parvenu à recouvrer son royaume. J'eus beau leur citer les anciens chants et leur montrer les manuscrits historiques, je ne pus jamais les faire renoncer à leurs prétentions.

« Un gentilhomme, descendant du sang royal de Tetzcuco, ayant demandé à un vieillard natif de Tepetlaoztoc quelques renseignements sur les ancêtres d'Ixtlilxochitl, père de Nezahual-Goyotzin, celui-ci répondit qu'il n'en avait jamais eu, mais qu'un aigle immense vint un jour faire son nid sur un arbre au milieu de la ville de Tetzcuco, qu'il y déposa un seul œuf, et que de cet œuf sortit un enfant. Il assurait que les Aculhuas, étonnés de ce prodige, l'avaient proclamé leur roi. Le gentilhomme voulut lui remontrer l'absurdité de cette histoire, mais le vieillard lui répliqua sèchement: G'est ainsi que je réponds aux Espagnols qui me font des questions sur nos anciennes histoires ou à ceux qui viennent de leur part. »

Ge passage explique, ajoute M. Ternaux (1), toutes les erreurs où sont tombés les historiens espagnols et fait ressortir en même temps l'importance de l'ouvrage d'Ixtlilxochitl, qui savait apprécier à leur juste valeur les renseignements qu'on lui donnait. J'aurais sans aucun doute, quant à moi, Monsieur, eu toujours la même idée que M. Ternaux, si je n'étais arrivé à découvrir le sens caché des traditions toltèques et des

(1) Histoire des Chichimèques , tom. I, pag. si de la préface.

histoires mexicaines. Mais rien n'est plus vrai que les fables racontées parles vieillards de Cohuatepec et de Tepetlaoztoc au sujet de Nezahual-Coyotl et de l'œuf de Tezcuco. Quel est l'indianiste de bonne foi qui ne reconnaisse à l'instant dans la dernière une frappante analogie avec le mythe de l'œuf d'où sort la race de Kadrû ? En effet, le nom à'Ixtlilxochilt n'est pas ici seulement le nom d'un prince, mais la désignation de toute une race, la race brune, comme les fils de la Kadrû, de la déesse brune qui est l'Amérique, la Xadrû-vava, des traditions haïtiennes. Ijctlil-Xochitl, Fleur de Vanille, est bien le nom qui convient à cette divinité; car la couleur de la vanille est précisément celle de la plupart des groupes de cette race, dans l'Amérique ou dans l'Inde. L'œuf d'où sort cet Ixtlil-Xochitl, c'est la fameuse calebasse, dont les deux écuelles formèrent les deux méditerranées qui succédaient aux deux grands golfes du nord et du sud; l'arbre où cet œuf est déposé, c'est, ainsi qu'il est représenté dans un grand nombre de peintures, le continent enHouti et la ville de Tezcuco, « sur le Vase brillant, » c est la mer qui l'environnait ou qui l'a remplacé, après que l'enfant fut sorti de son œuf. Cet enfant lui-même, qui n'y reconnaîtrait l'Eros indien, le Crishna, l'enfant noir, d'abord, puis bientôt brillant et environné de splendeur, le volcan vomissant des masses de fumée, éclatant ensuite des feux qui remplissent le ciel et la terre, Ixtlil-Xocliitl, non plus Fleur de Vanille, ainsi qu'on le traduit d'ordinaire, mais la Vitalité sortant du fondement noir de l'œil (1).

Ce nom suffit à lui seul pour vous démontrer la puis- Ci) Ix-tlil-xo-ch-itl^ d'ix, œil, tlil, noir, xo, pied, fondement, ch pour chi, d'en bas, du fond, et iil, objet qui remue, instrument à percer comme tarière la vitalité.

sance et la fécondité de cette langue nahuatl et son caractère monosyllabique original, malgré les apparences contraires. Mais, d'un autre côté, les faits que je viens de citer, d'après l'auteur des relations, constatent souverainement l'ignorance où ses compatriotes l'avaient laissé du sens réel de leurs traditions, et la défiance générale dont lui et les siens étaient l'objet dans leur pays natal. Sahagun, venu de bonne heure au Mexique , peu d'années après la conquête, était bien autrement clairvoyant; il avait parfaitement compris que les chœurs mouvants des Mexicains, ainsi que les chants qui s'y répétaient, contenaient des mystères insaisissables, excepté pour les initiés. Bien que dans les diverses écoles, fondées pour la noblesse et la bourgeoisie, tous les enfants apprissent à « réciter de mémoire les harangues et les discours des orateurs et rhéteurs anciens, ainsi que beaucoup de chants composés par leurs anciens poètes, » suivant Acosta(l), et qu'on leur apprît a à chanter, selon Sahagun (2), les vers des chants, appelés les chants divins, écrits dans leurs livres en caractères antiques, » ce n'était toutefois que le petit nombre qui était admis à pénétrer la signification des arcanes, cachés sous les mots, non moins que sous les hiéroglyphes. Sahagun s'en était parfaitement aperçu, et c'est à quoi il fait allusion, quand il parle de ces chants que personne ne comprend, et qu'il accuse comme la source de l'idolâtrie, continuant à germer au cœur de la race conquise, en dépit des efforts des missionnaires. Quel eût été son étonnement s'il avait su pénétrer ce qu'il appelait a ce labyrinthe infernal » et en

(1) Historia nalural y moral de las Indias, lib. VI, cap. vu.

(2) Hist. gen. de las cosas de Nueva-Espana, lib. 111, in apend. ch. VIII.

comprendre l'immense réalité! Malgré ses connaissances, profondes pour un religieux de son époque, eût-il été capable d'atteindre à la hauteur de celles que les Mexicains possédaient? Ceux-ci avaient donc raison de se garder de ceux même qu'ils considéraient comme leurs amis. L'état de la science n'était pas assez avancé en Europe pour qu'un Espagnol, quelque savant qu'on puisse le croire, d'ailleurs, pût être initié tout à coup à l'histoire géologique du globe et des catastrophes qu'il avait subies. Ainsi que Cambyse à Memphis, les conquérants n'en eussent travaillé qu'avec plus d'ardeur à détruire ce qui restait des monuments échappés au premier mouvement de leur fanatisme, et dont l'existence n'eût paru qu'une insulte à leurs croyances.

§ 6. Avec les années l'interprétation de ces monuments dut se circonscrire naturellement à un petit nombre d'adeptes, si tant est que ceux-là même retinssent encore le sens véritable qui y avait été attaché. Quant à l'historien Ixtlilxochitl, il resta toute sa vie ignorant de ces arcanes, bien qu'il eût lieu d'en soupçonner l'existence. C'est pour se rendre agréable aux Espagnols, qu'il écrivit ses relations, publiées depuis parKingsborough : dans ces récits, ses efforts tendent constamment à faire concorder les faits de l'histoire primitive des Américains avec les dates et les ûiits de l'histoire mosaïque. C'est ainsi que, d'après lui, les Toltêques sortent de la terre de Sennaar, à la suite du déluge, et qu'il les amène, après une longue pérégrination, dans une région de l'Amérique septentrionale, où ils se trouvent, cependant, on ne sait trop comment, n'être encore que les troisièmes ou les quatrièmes colonisateurs. D'un côté, ce sont les Quinamés, de l'au-

tre, les Chichimèques qui les ont précédés, et qu'il finit par identifier les uns avec les autres. Ailleurs, ce sont les Olmèques et les Xicalanques auxquels succèdent les Toltèques. Les origines, telles qu'il les expose, sont donc des plus obscures et des plus embrouillées. Après un certain nombre d'années, les Toltèques, devenus, Ixtlilxochitl ne dit pas davantage de quelle manière, une portion intégrante de l'empire chichimèque de Huehue-Tlapallan, ambitieux de la puissance, se révoltent contre le chef suprême, décoré par l'auteur du titre d'Empereur. Une lutte terrible a lieu ; mais au bout de treize ans, les Toltèques, hors d'état de résister aux forces supérieures de leurs anciens alliés et suzerains, se voient obligés d'abandonner la patrie commune, pour ne pas succomber sous les armes du grand Chichimèque. A leur tète étaient les deux chefs dont j'ai parlé plus haut, guidant à travers des déserts et des régions lointaines, la marche de la nation émigrée.

A soixante lieues des frontières de l'empire chichimèque, ils s'arrêtent sur les bords de la mer. C'est la station à laquelle ils donnent le nom de Tlapallan- Conco, « sur le vase de la Terre Vermeille, » en souvenir de Huehué-Tlapallan, leur patrie délaissée, dont le nom peut s'interpréter a la Terre Vermeille des Ancêtres. » Après quelques années de séjour en cet endroit, les Toltèques se déterminent à continuer leur marche. Je ne vous mènerai pas dans toutes les stations de leur itinéraire. Il suffit de vous dire qu'entre le commencement et la fin de cette migration, il s'écoule tout juste deux de leurs cycles ordinaires, faisant un grand cycle de cent quatre ans, au bout duquel il semble résulter, des détails donnés par l'auteur, qu'ils se retrouvaient à peu de chose près, au point même de leur départ, dans les régions voisines de la Huaz-

tèque, où ils auraient bâti la ville de Tollantzinco. Je ne vous dirai pas, Monsieur, tout ce que j'ai écrit de chiffresetde noms, ce quej'aifrit de calculsetde recherches pour me mettre à même de découvrir sur la carte du Mexique les différentes stations de cette longue pérégrination. Les contradictions d'Ixtlilxochitl, les variantes sans nombre qu'il y a dans ses relations, ne m'ont jamais permis de leur donner un accord complet, bien que j'aie pensé plus d'une fois me trouver au moment d'arriver à une conclusion satisfaisante.

Outre les deux chefs suprêmes de la nation toltèque, j'ai dit précédemment qu'il y en avait cinq autres, inférieurs en rang, mais composant avec les premiers le conseil de la nation. A ces sept chefs, ainsi que je l'ai indiqué également, s'enjoignait un huitième, l'astrologue Hueman, prêtre, prophète et législateur, dont la sagesse les guide et les mènejusqu'au bout de leurs épreuves et de leurs travaux. C'est sur son avis, qu'après plusieurs années de séjour à Tollantzinco, les Toltèques se déterminent à bâtir une ville qui sera le siège de leur gouvernement; cette ville c'est Tollan. Ils se réunissent ensuite pour l'élection d'un roi à qui ils remettront l'autorité suprême. Afin de se concilier l'amitié des Chichimôques, leurs anciens maîtres, ils s'accordent à demander, pour leur souverain, un des fils du Grand Chichimèque qui vient régner à Tollan ; mais en mettant ce prince en possession du trône, ils établissent la loi bizarre qu'aucun roi ne régnera plus d'un cycle ou cinquante-deux ans. L'historien ne parle plus dès lors des anciens chefs de la nation. Je vous ferai observer seulement que pour avoir pu exécuter tout ce que leur attribue l'historien, ils auraient dû vivre chacun au moins deux cents ans, depuis le commencement de leur lutte jusqu'à l'établissement de la monarchie,

le temps écoulé durant la marche, ayant été de cent quatre ans. Mais en fait d'âge, il n'est question que de Hueman qui meurt, après une existence de près de trois siècles, laissant comme son testament aux Toltèques le fameux Teo-Amoxili, ainsi que des prophéties effrayantes pour l'avenir de leurs rois.

La dynastie de Tollan se compose en tout de huit rois et d'une reine, suivant Ixtlilxochitl. Le dernier, Topiltzin, fruit d'un concubinage adultère, est un prince doué des qualités les plus heureuses : il monte sur le trône du vivant de son père qui abdique, selon la loi, après cinquante-deux ans de règne. Son avènement est suivi d'une ère de prospérité sans exemple; mais Topiltzin se laisse aller bientôt aux séductions de la puissance, et il s'abandonne à tous les désordres de ses sens. L'empire entier le suit dans cette carrière fatale, le sacerdoce lui-même se rend complice des fautes du roi : oubliant les leçons du Hueman, les prêtres entraînent la nation dans l'abîme ; négligeant les dieux et leurs autels, non moins que la morale, ils finissent même par se rendre coupables des sacrilèges les plus énormes. Mais la fortune est changeante. Des prodiges effrayants, l'apparition de comètes, de phénomènes extraordinaires dans le ciel et sur la terre, les plus funestes présages, réaHsation des prophéties laissées par Hueman, ouvrent enfin les yeux à Topiltzin et à ses ministres. Le roi revient à lui et cherche à convertir son peuple. Au milieu des réformes salutaires auxquelles il se dévoue, il apprend que des princes, ennemis de sa famille, sont sortis des pays voisins de la mer, et s'avancent vers Tollan avec une armée considérable. Hors d'état de leur opposer une résistance efficace, Topiltzin travaille à les apaiser, en leur abandonnant une partie de ses richesses :

entre autres présents, est un tlachtU ou jeu de paume merveilleux, composé de quatre pierres précieuses, dont le ballon est une escarboucle, et qu'il leur envoie à la côte , en les conjurant de retourner sur leurs pas. Ils s'obstinent, toutefois, à venir jusqu'à Tollan ; après avoir dépouillé la capitale de tout ce qui faisait sa splendeur, ils consentent à se retirer, mais en menaçant Topiltzin de revenir au bout de dix ans pour combler sa ruine et celle de la monarchie.

Topiltzin profita de ce temps de répit pour se préparer à la défense. Malheureusement pour lui et pour la nation, des prodiges non moins sinistres que les premiers éclatent. Ils sont suivis de calamités de toute sorte: une sécheresse affreuse, des froids inaccoutumés succèdent à des chaleurs excessives, causant la stérihté et la misère; à la stérilité se joint naturellement la famine, et cette famine dure quatre ans. Ce n'est qu'après ce long intervalle, à la suite des désastres les plus affreux, que la pluie commence à rendre l'espoir aux Toltèques. Mais ils ont à peiné eu le temps de se remettre de toutes ces calamités, que la'trêve accordée par les princes de la mer expire, et qu'ils voient de nouveau le territoire du royaume envahi par les hordes ennemies. Topiltzin envoie contre eux ses meilleurs généraux : ils sont déroutés les uns après les autres. Dans un dernier combat, où son père Tecpancaltzin s'était mis à la tête des troupes royales, un bataillon d'amazones, commandées par la reine mère Xochiltzin, avait réuni les plus nobles damesde Tollan; mais elles éprouvent le même sort, elles succombent jusqu'à la dernière, et Tecpancaltzin tombe en héros sur le champ de bataille. Topiltzin, vaincu d'un autre côté, s'enfuit et va se cacher dans la grotte de Xicco, laissant ses ennemis se gorger de ses dépouilles. Au

bout de quelques jours, profitant d'une nuit obscure, il sort de la caverne avec un petit nombre d'amis dévoués; il confie à un serviteur ses deux enfants, espoir de sa race, et émigré dans les terres lointaines de Tlapallan, tandis que les restes des Toltèques se dispersent de toutes parts.

§7. Telle est en abrégé. Monsieur, cette histoire, suivant le récit d'Ixtlilxochitl. Elle diffère d'une manière sensible de celui du Codex Chimalpopoca^ au point même que j'ai pensé fort longtemps qu'il y avait eu deux monarchies toltèques, entièrement distinctes l'une de l'autre et dont la première aurait été antérieure à la seconde d'un grand nombre de siècles. Mais je dois à la vérité de confesser qu'il ne paraît pas y avoir eu jamais de monarchie toltèque, proprement dite, ni de nation particulièrement distinguée sous ce nom. Ce qui a existé c'est une civilisation toltèque qui a couvert l'Amérique entière de ses monuments. Qu'est-ce, en effet, quel'empire toltèque, c'est le symbole de l'âge d'or et d'une prospérité fabuleuse, attribuée aux régions dont Quetzal-Goatl passait pour avoir été le prince et le pontife. Mais Quetzal-Goatl n'était lui-même que la personnification de la terre engloutie dans l'océan, tandis que Tollan, sa capitale, c'était le golfe du Mexique, c'était la mer des Caraïbes, c'était l'ensemble des mers ou plutôt de l'orbe topographique où se dessinait naguère une des régions les plus fertiles de la terre du Croissant. Dans les idées métaphysiques d'une époque postérieure, Tollan parait avoir symbolisé, peut-être, aussi le foyer allumé dans les entrailles de la terre, foyer volcanique, source de toutes les richesses dont la légende attribuait la possession à Quetzal-Coatl, qui devenait ainsi le roi-pontife

des puissances telluriques, personnifiées dans les Toltèques. C'est par suite des mêmes idées que les rois de Tollan devinrent les symboles des volcans dont l'extinction annonçait leur mort.

Topiltzin, le dernier d'entre eux, se trouve identifié avec une foule de personnalités différentes, et ses aventures, comme ses malheurs, sont la matière d'un grand nombre de légendes. Vaincu par ses ennemis, lorsqu'il se retire dans la grotte de Xicco, c'est là tout simplement une image pour exprimer la retraite du volcan qui porta ce nom et qui, à la veille du cataclysme, redescendit tout à coup dans l'abîme. Topiltzin sortant de la grotte, c'est, ainsi que vous le verrez plus loin, sous d'autres images, la puissance volcanique qui se manifeste avec un nouveau cratère sur la région atlantique que les eaux avaient envahie momentanément quelques jours avant la catastrophe finale. Telle est la double histoire que présentent en général les documents mexicains et dont j'aurai l'occasion de vous développer ici les principaux épisodes : c'est de l'allégorie, comme les traditions ou les poëmes qui nous ont transmis l'histoire des dieux et des héros de l'ancien monde, et les vérités qui se dérobent sous ses voiles, se retrouvent aussi bien dans les récits des écrivains contemporains de la conquête, que dans les textes originaux.

C'est sans doute un trait bien singuher de l'histoire mexicaine que cette série d'annales chronologiques, enveloppant sous les voiles de leurs légendes et de leurs dynasties royales le récit des catastrophes de la nature américaine. Quelque intéressant qu'il paraisse, il n'offre rien, néanmoins, qu'on n'ait déjà dit, en traitant des origines des nations de l'Europe ou de l'Asie. « Dans tout ce vieux monde, dit très-judicieusement M. d'Eck-

stein (1), il n'existe pas de faits historiques qui nous aient été transmis d'une façon nette et simple... Partout ils se trouvent englobés sous la forme d'un emblême et couverts d'un vêtement. Absorbé dans le mythe stéréotypé, le fait historique est ainsi confié à la mémoire des bardes. » Ceci, toutefois, n'est qu'un des côtés du symbolisme qui cachait aux yeux du vulgaire les mystères sacrés du sanctuaire. Les grands faits historiques, liés aux origines du monde, et dont les initiés seuls avaient la connaissance, s'enveloppaient dans un symbolisme spécial dont la science était le dernier degré de l'initiation. Il consistait également dans les chants traditionnels qu'on enseignait dans les écoles de la noblesse, et ces chants étaient, en apparence, les mêmes pour tous. Après avoir appris à les réciter sur un ton commun avec les autres, les initiés étaient instruits à les dire sur un ton différent ; dans chaque verset, certains vocables recevaient une césure, distincte de la manière commune, le rhythme et surtout l'accentuation étaient partiellement changés. Les mêmes mots prenaient de là une acception tellement diverse, que bien qu'au fond il perçât une pensée analogue, le récit entier se trouvait modifié, au point d'être entièrement méconnaissable pour qui n'aurait entendu que le premier. Eh bien, Monsieur, c'est cette césure, c'est cette accentuation et ce rhythme, dont j'ai retrouvé la trace et que j'applique successivement à tous les versets du Codex Chimalpopoca.

ManéthonleSébennythique,Hérodoteetd'autresauteurs anciens, ont fait mention d'un langage sacréj réservé en Egypte à la classe sacerdotale ; et l'auteur des Stromaies y fait clairement allusion dans la seconde

{{) De quelques Légendes qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine, dans le Journal Asiatique, 2« art., oct. nov. 1855, p. 333.

de ses deux divisions de la méthode hiéroglyphique: énumérant les troisespèces symboliques, il indique (1), en effet, celle des énigmes, comme la dernière en ordre ; 'h 6è àvTiy.pù; aAAyiyopciTat y.aTa Tivx; atvi^aou:. DcS au-

teursmodernes,telsqueZoëga,Letronne,Champollion, ont parlé à leur tour de la duplicité de ce langage mystérieux, composé de paronomases ou de mots à double entente, sans toutefois s'en rendre parfaitement compte, tout en cherchant à s'expliquer les paroles de Clément d'Alexandrie. Pour moi, sans prétendre rabaisser le moins du monde l'étendue des progrès que la science égyptienne a faits depuisChampollion,jenesaurais m'empêcher de répéter ici ce que Klaproth disait, il y a quelques années, au sujet du fameux passage des Stromates, si lumineusement traité parLeironne (2) : « On ne saurait toutefois assurer, dit-il, que cette explication ait levé toutes les difficultés que le passage présentait, et qu'il n'ait même, après le travail du célèbre helléniste, besoin d'être encore repris et discuté à l'aide de la connaissance que l'on aura acquise des sujets auxquels il se rapporte. Loin de servir à l'explication des hiéroglyphes, on peut dire, ajoute Klaproth, que ce fragment de saintClémentd'xilexandrie ne sera lui-même complètement éclairci , qu'après que les hiéroglyphes auront été parfaitement connus, s'il est possible d'espérer que cette découverte puisse jamais s'effectuer. »

Ces réflexions d'un critique, beaucoup trop sévère ordinairement pour ChanipoUion, n'en sont pas moins judicieuses, si l'on considère l'état de mysticisme philosophique où les études égyptiennes sont restées jus-

(i) Clément. Alex. Oper. page 657 et suiv.

(2) Examen crilUjue des travaux de feu M. de ChanipoUion, page 1 1.

qu'ici, en dépit de leur progrès matériel. Il y a déjà longtemps que le baron d'Eckstein, avec cette perspicacité profonde des choses anciennes qui le distinguait, disait, en parlant du « soi-disant Livre des Morts de la vieille Egypte, » que « le texte en avait été publié par Lepsius, mais que nul égyptologue n'en avait encore brisé les sceaux (i). » « On ne parvient à l'intelligence des mystères, disait Macrobe (2), que par les routes obscures de l'allégorie. La nature ne les montre point à découvert aux initiés eux-mêmes : c'est seulement aux hommes éminents par leur sagesse, qu'il appartient d'être les interprètes de ses secrets ; il doit suffire aux autres d'être conduits à la vénération des choses saintes par des images symboliques. » Avec tout cet amphigouri mystique on finit par oublier le sens primitif des mystères et, très-probablement, du temps de Macrobe, il n'y avait plus que des initiés ordinaires, dont les égyptologues de nos jours ont recueilli la succession. On a traduit le Livre des Morts avec la vénération due aux choses saintes ; mais il a gardé son secret. Je ne connais jusqu'aujourd'hui qu'un seul homme qui soit parvenu à saisir le fil qui conduit dans cet antique labyrinthe : c'est mon ami, M. Rillieux, qui me signalait, il y a déjà trois ou quatre ans, après avoir lu ma traduction du Popol Vuh, les mystères renfermés dans le document sacré des Égyptiens. Ce qu'il me disait alors du Livre des Morts, je l'ai vérifié également pour les histoires américaines, aussitôt que je suis arrivé à comprendre la duplicité du langage, renfermée dans le texte mexicain du Codex Çhimalpopoca .

(1) Essai sur la Cosmog. de Sanchonialhon, page l'iQ.

(2) Macrob. in Somn. Scip. lib. i, cap. 2.

La parole avait donc deux sens entièrement distincts, suivant l'intonation qu'on donnait au récitatif et l'accentuation, plus ou moins brève, allongée, rapide ou détonnante, imprimée à chaque syllabe; c'est bien aussi ce que les écrivains espagnols , qui ont traité des langues du Mexique, et en particulier Carochi, font observer, surtout pour ce qui concerne la langue nahuatl. Chacune des syllabes correspondait anciennement à un hiéroglyphe, et l'on peut dire, sans crainte d'exagération, que les mots les plus importants du langage sont encore, dans les livres sacrés des Indous, comme dans ceux des Mexicains, des hiéroglyphes parlés, de véritables énigmes, dont les initiés seuls avaient la clef. A leur tour, ces énigmes et ces hiéroglyphes se traduisaient dans des peintures symboliques, où le mythe revêtait, en quelque sorte, sa forme divine, humaine ou animale, où les puissances de la nature, secrètes ou visibles, prenaient un corps, en s'animant d'après un système convenu, de manière à troubler les yeux et l'esprit du vulgaire et à lui faire adopter comme des vérités théologiques ou historiques les allégories inventées par les instituteurs de la civilisation.

Ces images , nécessaires à une époque d'ignorance profonde et de barbarie, pour amener à l'obéissance et aux formes régulières d'une société les populations disséminées à la surface du globe, étaient, par la nature bizarre et incertaine de leurs traits, susceptibles d'être interprétées diversement, suivant l'imagination ou le caprice des instructeurs, ou même, selon le degré plus ou moins avancé de leurs propres connaissances. De là, sans doute, la variété des allégories et des mythes, des cosmogonies religieuses, qu'on découvre chez les différents peuples, la diversité des romans et des

poëmes, comme des histoires dynastiques de l'antiquité; poëmes, cosmogonies ou mythes, dont les détails peuvent diiférer, mais qui tous ont plus qu'un air de famille, qui tous sont identiques au fond et sortis d'une source unique. Vous comprenez, cependant, qu'à mesure que les conceptions de ce genre s'éloignaient de cette source primitive, moins l'identité devaitêtre frappante, moins les détails devaient offrir de finesse et de netteté. Avec le temps, les nouvelles explications devinrent plus rudes encore, et il en arriva précisément ce que M. Renan a deviné au sujet d'une des cosmogonies phéniciennes (1), où il ne reconnaît pour sa part que « des récits grossièrement travestis, des contre-sens qui ne s'expliquent que par l'inexactitude des renseignements transmis de vive voix. Parfois même, ajoute-t-il avec raison, on serait tenté d'avoir recours aune hypothèse plus hardie encore, et de supposer que la transmission s'est faite sur des représentations figurées qui auraient été mal comprises. »

Ce qui se dit ici des cosmogonies phéniciennes peut s'appliquer à la plupart de celles de l'ancien monde, où l'éloignement du berceau originel fit oubher peu à peu les traditions primitives, et où les conceptions les plus romanesques remplacèrent avec le temps les allégories antiques. Voyez, par exemple, tout le chemin qu'ont parcouru les traditions védiques, dans l'Inde, jusqu'au Ramayana, et, en Europe, les récits sacrés des Druides jusqu'aux poëmes sur l'enchanteur Merlin et les hauts faits des héros de l'Arioste. Au Mexique, au contraire, les traditions sacrées sont restées intactes jusqu'à l'époque funeste de la conquête : elles sont demeurées

(1) Mémoire sur l'origine et le caractère véritable de l'histoire phénicienne qui porte le nom de Sanchoniathon, par M. E. Renan , dans le tome XllI des Mémoires de l'Académie des Inscrip. etc., p. 259.

stéréotypées dans le hiéroglyphe comme dans la peinture vulgaire, dans le rhythme et le chant, dans la musiquesolennelle et la cadence des drames mouvants, j usque dans les moindres détails des costumes et de la vie domestique ou civile, comme dans tous les actes de la religion et du culte. L'histoire sacrée, c'est-à-dire l'histoire des dieux, ou plutôt des volcans et du cataclysme, à la suite duquel ils furent déifié^, se retrouvait là tout entière, et aujourd'hui même, après trois siècles d'abaissement et d'humiliations, les indigènes mexicains ou guatémaliens, mayas et péruviens même, laissent aisément comprendre à l'observateur combien ils sont restés attachés aux coutumes de leurs ancêtres. La société américaine tout entière reposait sur l'intégrité des hiéroglyphes dont elle était sortie, et ceux-ci à leur tour se signalaient dans ses moindres observances. C'est pour cela que les prêtres, qui en avaient le dépôt traditionnel, veillaient avec tant de soin à ce que rien ne pût s'en perdre ou s'en altérer avec le temps. J'ai moi-même été témoin plus d'une fois de l'importance que les indigènes, quiches ou cakchiquels, attachaient à l'exécution de leurs ballets nationaux et du respect dont ils environnaient les maîtres du tun ou du tambour sacré (1), leur cédant en toute circonstance la première place, dans les festins, comme à l'église : ce n'est que d'aujourd'hui, d'ailleurs, que je comprends, en traduisant le Codex Chimalpopoca,

^1) Le tun, grand tambour formé d'un tronc de bois creusé, n'ayant pour ouvertures que deux fentes latérales , réunies par une planchette fort mince sur laquelle on bal avec desbàlons à tête de caoutchouc : c'est l'instrument qu'on appelle Uponazlli, en langue mexicaine, «aile de fumée ou vapeur de la pierre » ; le son, qui en est grave et mélancolique, s'entend de fort loin, et aujourd'hui que je suis au courant de tous les mystères antiques, je suis persuadé que ce tambour est un symbole de la terre anéantie et le son celui des bruits sinistres qui précédèrent sa ruine.

les hommages dont je fus moi-même l'objet, lorsque par amour pour les antiquités guatémaliennes, je fis sortir de l'oubli et ressuscitai, en quelque sorte, les grands souvenirs du passé, en faisant représenter le drame mouvant du Rab'mal-Jchî, interdit par la politique espagnole. Je ne m'étonne plus qu'ils aient voulu me déférer un jour l'autorité suprême dans leur pays, et qu'à Rabinal, en apprenant l'arrivée de mes deux volumes, le Popol Vuh et la grammaire, contenant leur drame national, la commune entière se soit rendue à plus d'une lieue au-devant du messager qui en était chargé, portant en procession la croix et les bannières, avec l'encens et les chandeliers de l'église, comme s'il se fût agi de recevoir l'archevêque en personne.

Je ne saurais trop appuyer sur tous ces détails. S'ils rendent raison de l'obstination que les missionnaires espagnols reprochent si souvent aux indigènes américains, c'est-à-dire de leur fermeté et de leur attachement à leurs anciennes coutumes, ils aident certainement à nous faire comprendre, à nous autres Européens, comment l'Amérique a pu garder, après plus de soixante siècles, l'intégrité de ses traditions religieuses : les chœurs et les drames mouvants, encore actuellement si recherchés de ces populations, étaient certainement une des parties les plus attrayantes des cérémonies de leur culte; là étaient aussi les actes les plus solennels de leurs mystères religieux. L'ordre et la mesure des ballets, les gestes du corps, des bras et des mains, les chants, l'intonation particulière qu'on y mettait, le son des instruments, l'accent imprimé à chaque parole, tout y rappelait l'histoire terrible du départ de Tollan, Tidan Ululunz, l'histoire des catastrophes du monde primitif. Les prêtres, en instruisant leurs disciples, s'efforçaient surtout à leur faire

apprendre intégralement ces sons et ces accents; c'est la ce qui fait que ces chants antiques ont pu se perpétuer jusqu'à nous, non-seulement parmi les Mexicains, mais chez la plupart des autres nations de l'Amérique : c'est là ce qui fait encore que le Codex Chimalpopoca, dont les mots ne sont pas accentués, laisse au traducteur le choix de deux interprétations si différentes avec le même texte. Cette circonstance explique également l'absence d'accentuation dans le texte du PopolFuh et dans celui du drame de Rabinal-J chi , où je découvre aujourd'hui un second sens, identique avec celui du Teo-Jmoxtli, et dont il sera nécessaire avec le temps de faire une nouvelle traduction. Jugez donc. Monsieur, de la confusion qui pouvait s'introduire dans ces récits sacrés par le changement d'un mot, d'un accent ou d'une lettre quelconque. On serait porté à croire que c'est à des altérations de ce genre, introduites par une cause ou une autre, à mesure qu'on s'éloignait du berceau commun, qu'on doit attribuer les changements qui s'introduisirent insensiblement dans les langues et par suite dans les traditions religieuses. Les Mexicains, au contraire, de même que les Mayas et les Guatémaliens, avaient une raison toute simple, pour garder mieux que les autres nations de l'Amérique ou du reste du monde, les secrets de leur origine, par la proximité où ils étaient des lieux qui avaient été le théâtre des grands événements dont tout leur rappelait la mémoire.

Bien qu'en petit nombre, les traditions conservées par les conquérants dans les livres qu'ils ont écrits de la découverte de l'Amérique, viennent de toutes parts à l'appui des mystères que nous révèlent aujourd'hui les rituels mexicains. Lisez les détails qui s'en trouvent dans les diverses éditions des correspondances de

Pedro Martyi' d'Anghiera, dans la vie de Colomb par son filsFernand, dans les ouvrages des premiers missionnaires, et vous verrez que tous sont des allégories plus ou moins obscures, qui vous racontent les mêmes événements. Je dirai plus : les fêtes, les coutumes, les cérémonies, publiques ou secrètes, des populations nomades ou agricoles de l'Amérique du Nord, se rapportent toutes aux mêmes idées. Aujourd'hui qu'un heureux concours de circonstances m'a mis à même d'aborder ces smystère, jusqu'ici impénétrables, je me fais un plaisir de vous y introduire et de vous servir de guide dans ce labyrinthe.

§ 8. Retournons donc encore momentanément à Tollan etcontinuons à interroger l'antiquité mexicaine sur ce nom fameux. Si ce nom, me disiez-vous il y a peu de temps, n'est pas celui d'une ville, de la capitale d'un grand empire, comment se fait-il qu'on le trouve encore aujourd'hui donné à tant de lieux? A cela je répondrai que si toutes mes notions semblent exclure l'idée d'un empire toltèque, de même que d'un empire chichimèque ou aztèque, ces notions n'excluent nullement l'existence d'une ou de plusieurs villes, appelées Tollaîi ou Tulan ; car on sait parfaitement que bien des localités ont été et sont encore désignées de cette manière ou sous le nom dérivé ou corrompu de Tula ou Tola ; non-seulement, il y en a plusieurs en Amérique, soit au Mexique, soit au Pérou, mais il existe même une ville de Toula en Russie, renommée, encore de nos jours, par ses travaux d'orfèvrerie et de bijouterie, choses qui correspondent on ne peut mieux à la cité capitale de Quetzal-Coatl.

Mais, d'un côté, ce nom, attribué à la terre du Croissant, désignait-il en entier cette vaste portion ducon-

tinent englouti ou seulement un point quelconque ; de l'autre, les relations d'Ixtlilxochitl et du Codex Chimalpopoca,en parlant de Tollan et des Toltèques, en nous laissant apercevoir, sous les voiles d'une histoire ordinaire, celle des révolutions accomplies par la nature, excluent-elles toute idée que cette histoire fasse en même temps allusion à des époques réellement historiques, c'est-à dire à l'histoire de l'humanité anté-diluvienne, aux actions des hommes qui\ivaient sur ce continent, avant l'accomplissement des catastrophes volcaniques? c'est là pour moi, encore aujourd'hui, l'objet d'une grande incertitude. J'espère que la traduction suivie du Codex Chimalpopoca me mettra sur la voie; j'en ai déjà même quelques notions qui, en se complétant, m'instruiront clairement à cet égard dans la suite. Votre ami, le baron d'Eckstein, qui a vu dans les Védas et dans les traditions brahmaniques ce que me découvrent les traditions mexicaii es, allait déjà plus loin que moi dans ce sens, lorsqu'il disait : « Le Manthanarn de la légende brahmanique se rapporte à une série de catastrophes dont l'homme fut témoin dans les lieux voisins de son berceau, et qui déterminèrent une vaste dispersion d'une portion de l'espèce humaine. C'est ce qu'on est forcé de reconnaître par suite de l'analogie entre une foule de conceptions mythiques et légendaires, répandues dans les contrées les plus éloignées, toutes d'une nature trop spéciale pour qu'il soit possible de se méprendre sur la cause de leur parenté. Il en reste des traces dans la tradition d'une poussière de peuples et de peuplades que nous pouvons poursuivre jusqu'aux extrémités de l'Afrique, de la Polynésie et de l'Amérique. L'étonnement augmente quand on consulte la mémoire des races aryennes et de la race chinoise; quand on interroge

les familles de peuples qui se rattachent à l'Oural et au Caucase, comme les Finnois ; au Thianchan et à l'Altaï, comme les Turcs et les Mongols (1). >

Ces lignes, on dirait qu'elles ont été écrites tout exprès pour moi, tant elles concordent avec l'ensemble des lumières que m'a fait voir le Teo-Amoxtlî, ainsi que les autres monuments mexicains. Ce qui suit dans son article n'est pas moins curieux. C'est la contre-partie de l'histoire toltèque, avec ses variantes, telles qu'on les lit dans la plupart des documents reproduits par Kingsborough et ailleurs. « On raconte dans le Yendidad, dit-il (2), que les Aryas peuplèrent la Sogdiane, parce qu'ils furent forcés de quitter VJiryâna vaêdjâ, situé aux sources de l'Avant et du Jaxartes, comme Burnouf l'a démontré (?). Le serpent ayant mordu dans cette région de la félicité, y avait engendré la saison de Vhiçer, la maladie et la mort, au physique ; la corruption du cœur et de V esprit au moral, en frappant du même coup la nature et l'espèce humaine.... Les Brahmanes ont une autre légende : celle du Manthanam à laquelle ils rattachent également la migration de leurs ancêtres qui abandonnèrent le plateau du Mérou, dans le voisinage des sources de rOxus ou du Tschakschous. C'est ce qui arrive sous le règne d'un Manon, patriarche qui porte le nom de Tschakschous chas, c'est-à-dire du fils de ce fleuve. Dans le premier de ces deux mythes, tout se rapporte à l'abandon des régions voisines des sources du Jaxartes, par suite ^'d'un refroidissement de chmat, d'un changement dans l'état atmosphérique de l'Asie centrale; dans l'autre, il s'agit de grsiTides e'ruptious vol-

H) De quelques Légendes qui se rapportent au Berceau de l'espèce humaine^ 2' art. dans le Journal Asiatique, oct., nov. 1835, p. 302. (2) Id., ibid.

c/Jw/^^/ei-jaccompagnéesderécroulement d'un système de montagnes, voisines de la chaîne du Karakoram (1 ) . Entre ces deux événements, il a dû y avoir le laps de plus d'un siècle; également rattachés au mythe de la chute de Vliomme, ils le sont aussi à celui de la perte d'un ordre social qui établissait un rapport des plus étroits entre les hommes et les dieux, la race de Tantale et celle des Olympiens. »

Il va sans dire. Monsieur, qu'en citant les réflexions de votre ami, je ne prétends d'aucune façon vous faire adopter ses opinions doctrinales, elles n'ont rien à faire ici. Tout ce à quoi je tiens, c'est de vous faire juger par vous-même de l'identité des notions indoues avec celles du Mexique. Continuons et voyons jusqu'à quel point elles paraissent se rapporter au règne de Topiltzin, dans l'histoire deTollan. « Le monde avait i;/e////, tout était usé jusqu'au dernier fil de l'existence. Agnis ne flambait plus sur l'autel et ne brûlait plus dans le foyer domestique ; Sonia, qui pénétrait naguère sous la forme de Vischnou dans les trois mondes, avec sa sève inspiratrice, séchait obscurémententre les rochers; il n'y avait plus une goutte de pluie, rien qui fît déborder les fleuves. Dieux inséparables, Agnis et Soma ne se reproduisaient plus dans les rangs des Aryas, ne s'y réengendraient plus par les aliments du foyer, par les libations de l'autel. Tous les dieux perdaient leur vertu et leur éclat depuis qu'Agnis et que Soma ne les éclairaient plus, cessant de les inspirer de leur force et de leur sagesse. Les hommes ne pouvant plus se perpétuer, les dieux avaient disparu du monde....

(1) Le Kara-Koram est identique avec le Cara-Cara de l'île de Haïti, avec le Dimivdn Cara-Caracol et les autres personnages du mythe des areylos ou anciens drames mouvants des Antilles. Conf. lielation des choses du Yucalan, p. 440, et l'introduction du même ouvrage, § v.

Pour ranimer la vie au sein de l'univers et réinstaller la boisson de l'immortalité dans le séjour des cieux,les dieux anciens et nouveaux concluent une trêve qui met fin à leurs discordes.... »

Vous retrouverez, Monsieur, toutes ces choses dans la première partie du Codex Chimalpopoca, en lisant le récit de la ruine de Huemac et de son royaume toltèque. « La légende du Manthanam, continue M. d'Eckstein, ne se borne pas à la reproduction d'un Kosmos nouveau, issu des agitations de l'océan, œuvre de deux familles de dieux ; elle n'enfante pas seulement cette création sous la figure d'une déesse Ouranie, d'une Aphrodite, de la Mylitta des Céphènes ; elle rend compte également de toute une série d'apparitions célestes qui relèvent de la présence d'une comète. Il s'agit du dragon dont la tête envahit les cieux et dont la queue plonge dans l'océan, monstre qui veut dévorer le soleil et la lune, et menace de destruction le Kosmos nouvellement éclosdes ondes (1). »

Ce dragon, vous le retrouverez plus d'une fois, Monsieur, dans la suite de ces lettres. Vous le découvrirez bientôt dans le vaste foyer sous-marin, dont il est si souvent question dans les documents, et dont l'explosion définitive détermina la ruine du monde ancien. C'est le foyer dont les sept premiers volcans sont figurés par les sept têtes du monstre; telle est encore l'hydre deLerne, dont les têtes enflammées renaissent à mesure qu'elles sont tranchées. Et lorsque le dragon, dont la queue plonge au fond de l'océan, porte sa tête altière jusqu'aux cieux, comment ne pas apercevoir aussitôt dans cette image l'idée de la profondeur de ce foyer qui agite encore aujourd'hui les Antilles et qui,

(i) D'Eckstein, ibid. ubi sup. p. 302.

au jour de la ruine, éleva momentanément une montagne, dont la cime parut menacer les maîtres du firmament? Il n'y a pas d'autre explication à ce mythe, et vous vous convaincrez souvent avec moi de l'immense clarté que les livres mexicains projettent sur tout l'ensemble de la mythologie antique. « Tel est, continue M. d'Eckstein, le mythe du Vardhou et de la Kétou qui forment la tête et la queue du monstre; mythe dispersé sur toute la surface du globe, chez une foule de peuplades sauvages de l'Afrique, de l'Amérique et du monde austral, avec une conformité de traits des plus saillantes. L'équivalent se retrouve chez les Chinois, les Tibétains, les Mongols, les Turcs, les Finnois; chez les Aryas,les races pélasgiques, les races helléniques, les Scandinaves, les Celtes, etc. Il n'existe pas de tradition plus universelle. Mais ce qu'il y a de plus frappant, ce n'est pas le fait en soi, ce sont les rites, les cérémonies, etc., que l'on y rattache; c'est une conformité d'usages remis en vigueur à l'apparition d'une comète nouvelle. Il ne saurait y avoir l'ombre d'un doute sur l'origine de ces rites et de ces cérémonies, qui partent évidemment d'un foyer commun, antérieur à la dispersion de cette portion de l'espèce humame. »

M. d'Eckstein s'appuie sur un grand nombre de témoignages et de dissertations savantes, quand il s'efforce de démontrer que c'est dans l'Asie centrale qu'il faut chercher l'origine de tous ces mythes et des rites qui s'y rapportent. Des hommes plus compétents que moi, dans cette matière, ont discuté suffisamment la valeur de ces témoignages : je me garderais donc bien d'y introduire mon concours, si je n'avais à y apporter que les simples études que j'ai pu faire sur l'Orient. Mais quand je vois, d'un côté, la lumière inattendue

qui jaillit des documents que j'interprète pour la première fois, de l'autre, les contradictions inévitables des hommes éminentsqui ont le plus travaillé à éclaircir cette immense question, je ne saurais me dispenser d'entrer dans ce cénacle et de produire sur les côtés restés obscurs, en dépit de toute leur science, les clartés qui émanent des documents mexicains. Si dans la mythologie la plus antique d'Homère et d'Hésiode, l'Océan est la source d'où sortent les dieux, l'Océan joue également le même rôle dans les livres les plus anciens de la mythologie de l'Inde, et si l'on fait attention aux convulsions de la nature qui causèrent la migration dès Aryas, c'est encore l'Océan qui est signalé pour en avoir été le théâtre et non un centre quelconque, existant comme le sont actuellement les pays de l'Asie centrale. Les passages les plus antiques des Védas, ceux dont le sens est resté jusqu'ici le plus inintelligible aux commentateurs, viennent entièrement à l'appui de ce fait, et je vous les marquerai en temps et lieu.

Ce qu'il y a aussi de bien digne de l'attention des hommes spéciaux, c'est que l'Occident est également signalé comme le point d'oij sortirent les races primitives, et quand les Égyptiens parlent de leurs ancêtres, quand les traditions sacrées de l'Inde, de même qu'Homère et Hésiode, parlent de l'Océan, c'est toujours en désignant un océan qui est à Vouest. Les commentateurs indistinctement sont tous d'accord pour placer le mont Mérou à l'ouest de l'Inde, puisqu'en l'abandonnant, dit encore M. d'Eckstein, les Ouraniens et les Titans se dirigent du côté de l'est (1). « Les dieux, ayant tenu conseil pour inventer un breuvage qui

(l) De quelques Légendes, etc., p. 311.

donnât l'immortalité, dit à ce sujet M. Guigniaut, dans sa traduction de Creuzer, ou, selon d'autres traditions, une lutte violente s'étant élevée entre les bons et les mauvais génies, au sujet de ce divin breuvage, il se perdit, le mont Mérou fut précipité dans la mer, et, comme il s'enfonçait vers l'abîme, toute la terre en était bouleversée. Alors parut Vichnou qui, sous la formed'une immense tortue, plongea, souleva la montagne et la soutint sur son dos avec le monde entier. Cependant le Mérou fut enlacé dans les replis de l'immense serpent Sécha ou T^asouki, et les démons saisissant sa tête, les dieux sa queue, la montagne sainte, qui est l'axe du monde, tournait sous leurs efforts contraires au milieu de la mer de lait, comme un bloc de bois sous la main du tourneur (1). »

Malgré tout le respect que m'inspirent ces hommes éminentsqui, durant tant d'années, se sont consacrés aux antiquités de l'Inde, je dois vous avouer qu'il me paraît impossible que cette description ait jamais pu convenir à une localité de l'Asie centrale ; il en ressort évidemment qu'il est question d'une localité océanique, tournée dans les flots par le double serpent qu'on voit si souvent dans les peintures mexicaines (2), celui du feu et celui de l'eau, simple ou vaporisée, serpents toujours ennemis et toujours s'enlaçant pour bouleverser le monde, comme dans le caducée de Mercure. Quant à la tortue, elle a son origine dans celle qui, selon la tradition de Haïti (3), sort de l'épaule de Dimwan Cara-Caracol, après quelameret les îles sont sorties d'une calebasse brisée, tortue sur laquelle les hommes établissent leurs premières demeures après le

(1) Religions de l'Antiquité, tom. I, p. 183.

(2) Conf. Kingsborough, vol. 11-111, passim, et le Manuscrit Troano.

(3) Relation des choses de Yucatan, conf. pag. 442.

cataclysme. Dans l'épaule de Dimhan, reconnaissez celle de Pélops, image de la terre issue du Croissant dont nous causions un peu plus haut. Le Men ou Meiztli, dont la forme courbe n'est pas seulement comparée, ainsi que je vous le disais, à la Lune, à un phallus, mais encore à un bras, à une jambe, au genou de laquelle est un abcès qui, en crevant, bouleverse le monde, ce Metztli est encore la cuisse de Jupiter d'oii sort Bacchus, ainsi que je vous le montrerai plus tard, car dans (Jt.-/ipo;, cuisse, comme l'observe fort bien M. Guigniaut (1), vous avez également la racine du mot Mérou ^ identique avec celle de Men, et si jamais cette montagne sacrée doit se retrouver un jour, il ne sera pas inutile de se rappeler que a le mont Mérou , le point central de la terre, s'élève comme un immense phallus du centre d'une immense Yoni, parmi les îles dont la mer est semée (2), » ainsi que le pic de Caru-Queira, parmi les petites Antilles , ou celui du groupe de Cibao, sur l'île de Haïti, dans la mer des Caraïbes.

§ 9. Mais quelle que soit l'opinion qu'il faille avoir de cette montagne comme des autres mythes géographiques de l'Inde, il est constant, d'après Creuzer et les mythologues les plus savants, qu'on ne saurait d'aucune façon les appliquer topographiquement à l'hide ellemême. Remarquez, d'ailleurs, que le baron d'Eckstein, d'accord avec toutes les traditions, qu'il déroule successivement dans ses écrits, transporte les mythes qui concernent le cataclysme du Manthanam, tour à tour de l'océan indien au golfe Persique, à la mer

{{) Religions de V Antiquité, tora. I, p. 147. (2} Ibid,

Rouge et à la Méditerranée, où il les retrouve toujours avec un caractère plus ou moins local. Arrivé là il s'arrête, et je suis surpris qu'avec la hardiesse habituelle de ses idées, il n'ait pas tenté de sonder les profondeurs du véritable Océan. Sans doute, dans sa pensée toute recherche de ce côté devait être inutile. Qui eût pu songer un instant à placer le berceau de la mythologie ailleurs qu'en Asie? rien ne semblait devoir donner une pareille solution au problème si longtemps cherché, malgré l'analogie dans les traditions, malgré l'identité d'un grand nombre de rites que votre ami découvrait lui-même dans les deux continents. Les indications, cependant, ne manquaient pas, et je vous en ai signalé un certain nombre. Humboldt,avec toute la force de son génie, avait affirmé lui-même, après un examen approfondi de cette matière, que le mythe de l'Atlantide, dans sa plus simple expression, «désigne l'époque d'une guerre de peuples qui vivaient hors des colonnes d'Hercule contre ceux qui sont à l'est, c'est-à-dire une irruption de l'ouest (1). »

« Les Atlantes des temps historiques, dit-il, sont à l'est des colornes d'Hercule. Hérodote les place à vingt journées des Garamanthes. » Rien de plus naturel, convenez-en; l'Atlantide n'existant plus, ce qui restait de ses habitants orientaux devait s'être réfugié en Afrique, comme les occidentaux en Amérique. De là la ressemblance si frappante de certaines populations africaines, surtout de celles de Fernando Po (2) avec les aborigènes américains. « Les Atlantes mythiques, continue Humboldt, ont pu être portés vers

(1) Examen critique de l'histoire de la Géographie du nouveau continent, tom. I, p. 174.

(2) Thiercelin, Journal d'un baleinier, rapport dans le Bulletin de la société de Géographie, juin 18tj7.

l'ouest, au delà des Colonnes, selon que la fable d'Atlas montagne a été reculée progressivement dans la même direction. La guerre des Atlantes avec les habitants de Cerné et les Amazones, si confusément traitée par Diodore de Sicile, eut lieu dans tout le nord-ouest de l'Afrique, au delà du fleuve Triton, limite entre les peuples nomades et les peuples agricoles (1) et les plus anciennement civilisés, si toutefois il est permis d'assigner une localité déterminée à une lutte dans laquelle interviennent des êtres fabuleux, les Gorgones (2). Ajoutons que le lac Triton, suivant Diodore, n'est point sur les côtes de la Méditerranée, mais sur celles de l'Océan. Cette même région (et ce fait est d'autant plus digne d'attention, que Diodore ne fait nulle part mention de la destruction de l'Atlantide de Solon) « offrait de grandes éruptions volcaniques, T^upoç èxçu-

a Le lac Triton même disparut par l'effet d'un tremblement de terre et le déchirement du sol qui le sépa- 'rait de l'Océan, dont le littoral était occupé par les Atlantes (3). Le souvenir de cette catastrophe et l'existence de la petite Syrte, attribuée sans doute à un événement semblable, ont fait confondre quelquefois, chez les anciens, le lac et la Syrte. Des mythes de l'anciennelimiteoccidentaledu monde connu peuvent donc avoir eu quelque fondement historique. Une migration de peuples de l'ouest à l'est, dont le souvenir

(1) Les populations agricoles dont il est question ici sont très-probablement celles qui habitaient le continent englouti.

(21 Les Gorgones sont un symbole des volcans; le sang qui coule, comme des serpents, de leurs têtes coupées, c'est le feu coulant des cratères dont la cime a été tranchée par l'action des feux souterrains. Cette image est fréquente dans les documents hiéroglyphiques du Mexique.

(3) Restes des populations de la terre disparue.

conservé en Egypte a été reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps bien antérieurs à l'invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste a reconnu les traces, et qui, également pour nous, est enveloppée de ténèbres. »

Vous le voyez, malgré les sarcasmes lancés, de nos jours, contre les théories du siècle dernier, concernant l'Atlantide, malgré ces sarcasmes, dis-je, Humboldt n'a pas cru devoir rejeter au nombre des fables le roman historique dePlaton. Le récit de ce philosophe a tous les caractères de la vérité, disait naguère un autre philosophe ; quanta moi je suis persuadé qu'on en trouvera de plus en plus, à mesure qu'on l'étudiera dans un esprit de critique sincère. Les géologues sont universellement d'accord aujourd'hui pour admettre l'antique existence d'une vaste terre entre notre continent et l'Amérique; aussi, ne suis-je pas médiocrement surpris quand je vois l'inconcevable contradiction du baron Bunsen qui ne craint pas, en reconnaissant la véracité de la tradition rapportée par Platon, de confondre l'invasion des Atlantes, sortie de l'ouest, avec celle des Aryas venus de l'Asie (1). On ne sait que penser d'une telle absence de logique, en voyant, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait de science et d'érudition chez cet homme distingué. Je ne conçois pas la crainte puérile qui empêche les savants de rechercher la vérité, de quelque côté qu'elle puisse se découvrir, que ce soit à l'orient ou à l'occident.

Me voici. Monsieur, bien éloigné encore une fois de l'histoire des Toltèques, que j'avais commencé à vous expliquer. Heureusement pour moi, si tout chemin mène à Rome, suivant le proverbe populaire, je me

(1) Egypt's place in universal history, vol. IV, p. 467-468.

permettrai de l'appliquer au Mexique, et je dirai ainsi que tout chemin mène à ToIIan. Vous l'avez vu et c'est votre ami d'Eckstein qui vous a déroulé, à propos de l'Inde, la tradition de sa prospérité et de sa ruine dans les rites religieux de tous les peuples de la terre. Mais si vous vous en souvenez, l'histoire desToltèques n'est qu'un grand épisode dans celle des Chichimèques, dont le vaste empire se trouvait, suivant les annales mexicaines, établi depuis longtemps, à une époque où les Toltèques n'avaient encore acquis aucune importance. Leur capitale porte alternativement les noms à'Amaquemé ou de Huéhué-Tlapallarij et c'est là, à en croire Ixtlilxochitl, que se réunirent anciennement tous les sages et les astrologues du monde américain pour travailler à la réforme du calendrier. C'est donc des Chichimèques qu'il faut que nous nous occupions, c'est de la situation de cette grande ville, centre des arts et de la civilisation, avant de poursuivre l'examen de Tollan et des Toltèques.

Où était Huéhué-Tlapallan ^ qu'était cette terre fameuse, en quels lieux de l'Amérique faut-il la chercher ? Voilà la question que se sont adressée, tour à tour, tous les historiens, depuis ceux de l'époque delà conquête jusqu'à Clavigero et Humboldt, jusqu'à votre serviteur. Tous nous avons travaillé à l'éclaircir de notre mieux, et ce n'est que d'aujourd'hui que j'ose y répondre avec l'assurance d'être dans la vérité. Les écrivains les plus sérieux, d'accord avec l'ensemble des traditions, placent unanimement Huéhué-Tlapallan dans les régions qui s'étendent au nord du Mexique, à une distance considérable et que Torquemada se hasarde à évaluer à six cents milles environ. Mais il donne Huéhué- Tlapallan pour la patrie desToltèques et aux Chichimèques il dissigne y^maquemé, que

Clavigero confond à tort avec Jviequemecan. En réalité, la première et la seconde n'en font qu'une; ce sont de's désignations différentes d'une même localité ou d'une même région, mais qui, ainsi que Tollan, a tous les caractères qui conviennent au continent englouti sous les eaux, bien qu'à la suite du cataclysme, les noms à'Amaquemé ei de Huéhué-Tlapallmi aient pu être donnés aux contrées voisinesdu nord. Le premier qu'on écrirait plus correctement a-mac-e-me, littéralement les trois courbes dans la main dereau(l), pourrait faire allusion aux trois mers formées par la ruine du Croissant, celle des Caraïbes, le golfe du Mexique et l'Atlantique; à moins que me de metî n'exprime ici l'idée volcanique et que le nom entier ne signifie « les trois volcans sur la main de l'eau. » Ces définitions rentrent toutes, comme vous le voyez, dans le même ordre d'idées, et il en est de même de celle de Huéhué- Tlapallan. Le premier vocable huehue, redoublement de huej, grand, présente en nahuatl le sens que nous donnons au mot ancien : mais ici, comme dans la plupart des textes du Codex Chimalpopoca, il doit faire allusion à « ceux qui se sont grandis, » aux géants des montagnes, aux soulèvements les plus considérables de la terre, et les soulèvements ayant eu lieu surtout au sud-est du Mexique, en dedans ou à l'entour de la mer des Caraïbes, il s'ensuit que c'est de ce côté qu'il faudrait chercher la capitale des Chichimèques. Tlapallan, la terre des couleurs, fait à la fois allu-

(1) Ou trois courbes dans le golfe, amac, mot à mot sur la main d'eau ou sur l'eau amassée, d'à, l'eau, et de ma, la main, atnall étant pris généralement pour un golfe ou un estuaire; ici, cependant, il y aurait en réalité amall qui prend le sens de papier ou bien de l'arbre dont on le faisait. Me ou 7netl pourrait au lieu de courbe signifier un volcan, les peintures nous montrant fréquemment des aloès enflammés qui semblent y faire allusion.

— Hi —

sion à l'idée de l'aurore, aux couleurs du ciel, au soleil levant et à un lieu coloré ou bien où il y a des flammes. Telles sont les étymologies que je crois pouvoir vous donner de ce nom, bien que, depuis, Tlapaïlan, sans être précédé de Huéhiié, ait paru signifier tour à tour l'Orient, les pays voisins du Honduras et même, au dire d'Ixtlilxochitl, le golfe de Californie. Tout se réunit, néanmoins, ici pour démontrer que ces noms ne sauraient, en réalité, s'appliquer qu'à la région engloutie sous les flots, soit à cause de sa situation, soit par rapport aux circonstances qui en marquèrent la catastrophe finale.

Arrivons maintenant aux Chichimèques, à ces populations représentées, tantôt comme vivant dans la dernière barbarie, tantôt comme ayant fait les progrès les plus étonnants dans la civilisation. Ce contraste que j'avais si souvent cherché à m'expliquer autrefois, sans pouvoir me satisfaire entièrement, provient uniquement d'une confusion inévitable pour tout le monde, personne n'ayant été jusqu'ici initié aux antiques mystères du Mexique ; c'est la confusion des Chichimèques, en tant que nation, et des Chichimèques, puissances telluriques. Ces puissances, autant que j'ai pu m'en rendre compte, paraissent surtout devoir se classer au nombre de trois principales: ce sont les Chichime ou Chichimeca, les Tolteca et les Azteca. Je vous parlerai tour à tour des unes et des autres; je vous expliquerai leurs fonctions dans l'ordre naturel, fonctions parfaitement analysées dans les textes du Teo-Amoxtli et qui se trouvent résumées dans leurs noms. Commençons avec les premiers.

CM (qu'on prononce tchi) est une syllabe dont Molina ne rend pas compte dans son vocabulaire ; mais, selon Vetancurt, c'est une préposition, exprimant ce

qui est tout eu bas, au plus profond, comme aco signifie ce qui est au plus haut: en quiche, chi est la bouche, une ouverture; c'est la préposition, dans, ou à. Chichi est un petit chien (c^/-en), de ceux qu'on appelle de Chihuahua, qui se creusent des tanières souterraines, où ils vivent en société, chose étrange à rapporter! non-seulement avec leurs pareils, mais encore avec des serpents et des hiboux. C'est ce qu'affirment des voyageurs, ainsi que les rapports faits par les commissaires américains au gouvernement de l'Union, bien que je soupçonne ici la réminiscence de quelque tradition ancienne. C^z/cy^/ énonce tout ce qui est amer, aigre ou acre, tout ce qui fait tache : il a le sens de sucer, d'absorber; c'est la salive, c'est le poumon et la mamelle. Si maintenant, pour compléter le mot, tel queje le trouve dans le Codex Chimalpopoca, j'ajoute nie, primitif de metl, aloès, chose courbée, vous aurez Chichime, choses courbes, tortueuses, suçantes, absorbantes, amères, acres ou acides, se cachant, comme les petits chiens terriers, sous le sol où elles se concentrent, comme des poumons ou des mamelles, et qui s'en exhalent ensuite, ainsi qu'on peut le voir en un grand nombre de peintures mexicaines. Or, puisqu'il est acquis, d'après ces peintures et ces explications, que tout cela doit s'appliquer à une puissance tellurique, errante, d'ordinaire, comme les populations nomades, auxquelles on attacha le nom de Chichimeca, souvent malfaisante, ainsi que les estuaires des bords du golfe, où la tradition colloque d'ordinaire ces mêmes populations, que faut-il y voir. Monsieur, si ce n'est un terme géologique? Eh bien ! alors, si j'ouvre l'excellent petit traité élémentaire de Géologie, de M. Beudant, j'y lis précisément l'identification de toutes ces choses dans les limons gazeux et méphy-

tiques, souvent recouverts d'une couche de terre ou de lave, plus ou moins refroidie, mais près d'éclater fort souvent, et dégageant des vapeurs pleines de danger.

Ne croyez pas que j'invente rien ici. Le texte du Teo-Amoxtli entre à ce sujet dans tant de détails, que je reste souvent stupéfait, en les traduisant, de voir les connaissances profondes des Mexicains, soixante siècles avant nous. Seulement, moi qui ne suis ni géologue ni chimiste, j'éprouve souvent de la difficulté, à mesure que j'avance, pour trouver les termes équivalents, en français, des termes mexicains.

§10. On s'explique, dès lors, les caractères divers, appliqués aux Chichimèques, tantôt sauvages, cruels et nomades, tantôt civilisés et non moins habiles que les Toltèques dans tous les arts. C'est sous ces aspects divers que nous les montre Sahagun, bien qu'il dise expressément, à la fm de son chapitre historique, que le nom de Chichimeca ne désignait que les populations du nord, jusqu'à la ligne des provinces mixtèques, ce nom s'échangeant, au sud, avec celui à^Nonohualca, « ceux de l'étendue ou qui sont étendus, » sous lequel se comprenaient, en général, les habitants du Yucatan. Aussi, d'après la classification de cet écrivain, les familles et nations du Mexique sont-elles toutes ^o/^è^z/ei-, mais non toutes chichimèques. Nous examinerons plus loin d'où provient cette distinction. Constatons, en attendant, le rôle de ces derniers, comme émanations des gaz, plus ou moins putrides, renfermés dans le sein de la terre, issus de ce foyer central sousmarin, auquel le Teo-Amoxtli attribue les derniers effets du cataclysme.

Du caractère de leurs apparitions subites et souvent

éphémères, dhuacan tepehuacan, dit le Codex Chimalpopoca, c'est-à-dire dans les eaux et dans les montagnes, est venue ainsi l'application qu'on en a faite aux populations nomades de l'Amérique du Nord, en particulier, à celles qui vivaient dans les contours du golfe. C'est là. Monsieur, ce qui identifie si complètement les Mixcoas, connus comme les chefs des Chichimèques du Mexique, avec les Aswins et ensuite avec les Maruts du Véda, qu'on pouvait si aisément confondre avec les vents du ciel, tandis qu'en réalité, ils ne symbolisent que les souffles intérieurs de la terre : de là le titre de Prisnimdtarah, qui leur est donné, c'est-à-dire qui ont pour mère la terre, suivant Sd/anâ, dans Wilson (1); s'ils sont appelés ailleurs Anarvdnâm, qui n'ont point de chevaux, c'est, comme le remarque aussi le même auteur, que leur char était traîné par des cerfs (2), insignes des Chichimèques et le hiéroglyphe particuher de l'île de la Guadeloupe et de l'Amérique du Nord. De là. Monsieur, l'identification que le baron d'Eckstein fait des Maruts avec les Aryas, encore sauvages et errants dans les bois. Ce fait, à lui seul, serait peut-être peu concluant, à vos yeux; mais vous en verrez surgir une foule d'autres analogues, à mesure que nous avancerons, et vous reconnaîtrez avec quelle facilité toutes les divinités des Védas retournent à celles du Teo- Amoxtli.

Et puis, voyez, d'ailleurs, combien tout s'enchaîne merveilleusement; car si les Toltèqucs sont les agents

(1) Rig-Vecla-SanhUd, etc., translated from thc original sanskrit, by W. H. Wilson, vol. I, p. 56.

(2) Id., ibid., p. 104, conf., notée, ibid. — Ma-riU, en quiche, signifie radicalement « filasse, étoupe ou bien boufl"ée qui se dégage, ou éructation de la bouflee. » Peut-on rien de mieux pour ces vapeurs renfermées dans la terre, à leur issue?

volcaniques qui bouleversent l'empire chichimèque, s'ils sont, ainsi que vous le reconnaîtrez tout à l'heure, identiques avec les Cabirés des Grecs, dans les Chichimèques vous aurez sans doute déjà retrouvé les Telchines, si vous vous souvenez de ce qu'écrivait d'eux M. Guigniaut : « Les Telchines, disait la tradition, mirent à mort Apis. On parle aussi de leur révolte contre Bacchus. Sont-ce là des vestiges de luttes antiques entre des religions et des peuplades ennemies? ou bien faut-il envisager les Telchines sous un point de vue différent? et quand une autre légende nous les montre, versant les eaux sulfureuses du Styx sur les animaux et les plantes qu'ils font périr par ce moyen, faut-il reconnaître en eux des puissances physiques, de funestes influences de la mer et de l'abîme infernal sur les végétaux et les êtres animés ? Ces influences furent dominantes dans les âges primitifs, voisins des grandes catastrophes de notre globe. Aussi les vieux souvenirs des Rhodiens portaient-ils que les Telchines, établis dans leur île au nombre de neuf, avaient dû en disparaître pour quelesHéliadesvinssentrhabiter(l).» Trouvez- vous la coïncidence assez remarquable? mais le nombre neuf y avez-vous fait attention ? neuf Telchines et neuf chefs chichimèques, suivant le Codex Chimalpopoca, comme vous pourrez vous en assurer, dès que j'aurai terminé la traduction de cette partie de cet important document. Neuf chefs chichimèques, Mixcoatl (prononcez x comme ch français), Xiuhnel^ Munich^ Quahuicol, noms des quatre principaux, puis les cinq autres Ixtlacaliuhqui, Nequametl, Amimitl, Iquehuac et Nahuacan (2). Ces neuf. Monsieur,

(1) Religions de V Antiquité, tom. II, p. 280.

(2) Je remets l'explication de ces noms aux notes et commentaires

du Codex Chimalpopoca.

sont autant de localités ou de montagnes où s'exerça plus spécialement leur action à la fois heureuse et malfaisante, comme celle des Telchines rhodiens. Toutefois ce qui a dû vous frapper déjà dans ce nom, c'est la syllabe chi, fondamentale dans le nom des Chichimèques, chl et XI étant identiques dans les langues anciennes. Mais ce n'est pas ce mot seulement qui est remarquable, c'est l'ensemble du nom de telchin qui est du plus pur nahuatl, et dont le sens est entièrement d'accord avec les explications de la symbolique , citée plus haut. Telchin, TeXyiv, en grec, signifie exactement le foie qui brûle ou l'incendie du foie; il est aussi le pluriel régulier du mexicain « Telchitl, endemal, dit Molina, él que se goza del mal de otro, » malfaisant, qui se réjouit du mal d'autrui. C'est un vocable composé de tel, le foie, dans son acception ordinaire, mais dont le sens primitif est celui d'un gaz enfermé qui a trouvé son issue, chitl, de chi, primitif déjà connu, et itl, tout ce qui remue et s'agite pour entrer ou sortir ; ce qui donne pour telchitl, « ce qui remue pour sortir du foyer ou bien le gaz enfermé. » Observez encore ceci, c'est que telchitl et ses dérivés, suivant Molina, répondent tous à l'idée que les Grecs se faisaient, en général, des Telchines et du mal qu'ils pouvaient causer.

Pour conclure, je reprends le livre de M. Guiguiaut et je continue : « Ils (les Telchines) figurent sous les traits les plus divers, tantôt génies bienfaisants autant qu'habiles, tantôt démons malfaisants, jaloux, adonnés à la magie. Cette dernière idée semble surtout inséparable de leur caractère bon ou mauvais. Auteurs et consécrateurs des premières idoles, ils leur communiquent ce pouvoir équivoque qui les rend tour à tour un objet de reconnaissance et d'exécration. Du

reste, leur puissance est sans bornes; ils fondent les métaux, ils brisent les barrières de la nature, ils tournent à leur gré le cœur des hommes, et fléchissent sans résistance la volonté même des dieux. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les Telchines passer euxmêmes dans la sphère des antiques divinités de la nature et de leurs ministres sacrés, tellement qu'ils paraissent quelquefois s'identifier avec les Cabires (1). »•

Oui, précisément comme les Toltèques s'identifient avec les Ghichimèques et vice versa, ainsi qu'on le voit dans Sahagun et dans les documents originaux. Les Telchines, disons-nous plus haut, avaient mis à mort Apis; rien de plus vrai, puisque c'étaient eux, comme puissances plutoniennes, qui avaient causé par l'explosion du grand volcan, la ruine de la région atlantique, en qui se personnifiait Osiris. On voit, dès lors, comment la lutte où les Toltèques s'engagèrent contre les Ghichimèques, suivant les relations d'Ixtlilxochitl, symbolisent l'agitation des éléments volcaniques au sein de la terre : car si, d'un côté, les Ghichimèques offrent l'image des vapeurs et des gaz condensés au fond de la terre, de l'autre, les Toltèques, autant qu'il m'est possible de déterminer le sens des expressions qui les concernent, sont, au premier aspect, les puissances de l'eau à la surface delà mer et l'eau des sources, remplaçant les gaz au sein des montagnes, comme les Héliades les Telchines à Rhodes ; puis, peut-être, dans une cosmogonie plus raffinée, les vapeurs qui mettent en ébullition les amas de boue où ces gaz sont renfermés, et s'excitant avec eux à soulever la croûte terrestre.

(1) Rdigions de l'Antiquité, t. II, p. 281.

§ 11. Le moment est donc venu de vous faire connaître le nom des Toltèques et de vous en découvrir l'origine. Commençons avec Tollan, que les histoires signalent comme leur capitale; et voyons quelles lumières nous pouvons trouver dans l'analyse de ce nom. Elle est frappante au premier abord pour qui connaît tant soit peu la grammaire mexicaine, par l'identité qu'elle présente avec le nom de MetztU ou le Croissant. En effet, ce qu'elle exprime, d'ordinaire, c'est l'idée d'un « pays recourbé » ou incliné. Sa première syllabe toi, primitif de toloa, « abaxar, inclinar la cabeça, » dit Molina, « entortar, encorvar, » dit-il ailleurs, signifie donc baisser, incliner la tête, se tortuer, courber, ce qui, avec la particule locale lan pour tlan ou tan, la terre, l'endroit, annonce une terre ou un pays recourbé, sens exact du mot tollaji. Du même verbe vient tollm, le jonc, le roseau, dont la tête s'incline au moindre vent; de là, le sens de Jonquière, de limné, que peut prendre tollan, dont le hiéroglyphe représente précisément le son et la chose, et qui paraît exprimer doublement l'idée de cette terre fameuse de la Courbe ou du Croissant, basse et marécageuse en beaucoup d'endroits, suivant la tradition, mais qui était d'une étonnante fertilité. Voilà donc pour ce qui concerne toloa, considéré comme verbe neutre. Dans sa signification active, Molina le traduit par « tragar, 3) avaler, engloutir, ce qui donne alors pour tollan, le sens de terre engloutie, abîmée, qui, comme vous le voyez, convient on ne peut mieux dans le cas présent. Mais si tollan est la terre engloutie, si c'est en même temps le pays de la Courbe, Metztli ou le Croissant, ces deux noms, remarquez-le, peuvent s'appliquer aussi bien au lieu où il a été englouti, à l'eau qui se courbait le long des rivages du Croissant,

soit à l'intérieur des grands golfes du nord et du midi, soit au rivage convexe, tourné comme le genou de la jambe, vers l'Orient. C'est ainsi qu'on retrouve l'identification continuelle de l'idée mâle avec l'idée femelle, du contenu et du contenant, de tollan, le pays englouti, avec tollan, l'océan engloutisseur,de l'eau qui est contenue et des continentsquil'enserrentdansleurslimites. Ajoutons, pour compléter cette analyse , que toi, dans la langue quichée, est un verbe, àoni tolan est le passé, et qu'ainsi que tulan il signifie l'abandon, la nudité, etc. De toi, faites tor, dans la même langue, et vous aurez avec toran, ce qui est tourné ou retourné, comme en mexicain, de même que dans turan (touran) vous trouverez ce qui a été renversé, bouleversé de fond en comble, noyé sous les eaux, etc. Dans la langue maya, /«/signifie remplir, combler, QÏaii, comme en quiche, est le passé du verbe : mais si à tul on ajoute ha ou a, l'eau, nous avons Tulha ou Tula, rempli, submergé d'eau. En dernière analyse, toi ou tul paraît avoir pour origine oZ, ul, couler, venir, suivant le quiche encore ; primitif d'o///, ou bien à^ulli, en langue nahuatl, la gomme élastique liquide, la boule noire du jeu de paume, qui devient le hiéroglyphe de l'eau, remplissant les deux golfes. Le préfixe t pour ti serait une préposition; faisant to, il signifie l'orbite de l'œil, en quiche, image de l'abîme que la boule noire remplit comme sa prunelle, ce dont vous pouvez vous assurer dans la figure de la page suivante; to est, en outre , l'aide, l'instru ment, devenant tool; mais en mexicain, to, primitif deiow, est la chaleur de l'eau bouillante. Toi, contracté de /o-o/, pourrait donc avoir signifié, « le liquide bouillant, » ou la venue de la chaleur bouillante, de l'embrasement. Avec /ec<2, étendre, le mot entier tolteca, nous aurions donc, étendre le

courbé, etc. , et tol-tecatl, le toltèque, seraitcequi étend le courbé ou l'englouti, ou bien l'eau bouillante, etc. Ces étymologies rentrent donc toutes dans la même idée qui, sous bien des rapports, fait des Toltèques, une des puissances telluriques, destructrices de la terre du Croissant, telles que nous les montrent les peintures du Codex de Dresde et du Manuscrit Troano. Ouvrez , en effet , ces deux documents intéressants, et en plus d'un endroit (1) vous verrez d'abord les Chichimèques, noirs de corps, à l'œil sanglant, occupés à tourner le bois en le frottant pour allumer le feu ; puis, ailleurs, lesToltèques, ces artistes par excellence, ainsi qu'on les traduit d'ordinaire, creusant une écuelle àTaided'un instrument analogue au vilebrequin de nos tonneliers, mais qui n'est en réalité que la feuille d'une espèce d'aloès, r^=:::n .^s^rrui noirs, suivant les appelé tum par ^^^ y^^^^sBp éléments auxles Quiches. Ces [(BV^>r-^§Sj^ quels ils se ratta- Toltèquessontal- ^■^^PjT^'^^j© client. Quant aux ternativement \ L^Sj^w ^J écuelles que vous bleus, blancs ou ' lf^£!S- m leur voyez percer avec un sourire perfide, ce sont là les deux moitiés de la calebasse, destinées à devenir, soit, dans un sens restreint, les deux grands golfes américains, celui du Mexique et la mer des Caraïbes; soit, dans un'^sens plus vaste , l'Amérique entière avec les îles et les golfes, peut-être, même avec l'océan Pacifique, symbolisés dans un hémisphère, et l'océan Atlantique dans l'autre. La boule noire qu'elles renferment, surmontée du signe /^>y qui exprime l'action de l'eau qui va remplir * Cx ces calebasses, en perçant le sol comme la tarière perce un tonneau.

(1) Entre autres aux fol. xixiv et xxxv, sans astérisque.

Tels sont les Chîchimeca, Chichimèques, tels sont les Tolteca, Toltèques, qui, obéissant ensuite à la puissance suprême, /^ S^^q ^^^^ rétablir la personnifiée d'à- <^w^^^ ^^^^^' ^P^^^ ^'^" bord dans Hue- j/^'^^'^^^^r ^^ir bouleversée.

man, puis dans ^^ lu^ ^® ^^^^ ^^^ ^^^' Quetzal-Goatl,doi- ^^--^ ^^k:^C>-^ avec les Chichimèques qu'ils combattent et qu'ils aident, se taraudent ensuite une voie, dans la terre, entre les montagnes dont les premiers sont les constructeurs. Mais lorsque leurs cimes seront suffisamment élevées, ce sont les Chichimèques qui se creuseront un œil au front, comme vous le voyez encore dans les mêmes peintures, et qui vous présenteront ainsi le prototype de vos Cyclopes, à l'œil unique, les sept premiers volcans des îles ou les volcans principaux du Croissant avant sa destruction (1).

Tels sont les premiers chefs des Toltèques, sept devenant huit, comme j'ai eu occasion de vous le dire ; car les chefs des Toltèques, comme les rois de Tollan, sont encore des Chichimèques, Quetzal-Coatl étant considéré lui-même comme fils d'une princesse toltèque et d'un chef chichimèque. Ces sept premiers sont donc les sept Cabires, deux, trois, quatre, sept ou huit, alternativement, sortant du demi-globe ou hémisphère occidental, destiné à devenir la mer des Antilles, et dont laréunion avec l'hémisphère de l'océan Atlantique formait l'œuf mystérieux, suspendu dans les temples, etqu'on disaitavoirété enfanté par Léda(2). Voilà, Monsieur, ces sept Cabires, les Cabirim, en quiche « ceux qui ouvrent la bouche en bâillant »

{{) Fol. XV et XVI avec astérisque. MS. Troano. (2) Religions de V Antiquité, t. II, p. 308.

(comme les volcans); « ceux qui sont deux, qui remuent les bras, comme les Titans, les Forts par excellence, les tuyaux d'où sort le vin pétillant (cab-ir-im), c'està-dire la lave bouillonnante ; voilà, dis-je, quelquesunes des nombreuses significations du nom de cabirim (pluriel de cabir), aussi exactement grammatical dans le quiche, que ielchm l'est en mexicain. L'idée du chef, toutefois, celle des chefs des Toltèques, s'exprime, dans la langue nahuatl, par un autre vocable : c'est Tlaioani, l'orateur, the speaker, comme disent les Anglais, ou plutôt le parleur, le murmurateur, du verbe tlatoa, parler, murmurer, gazouiller. Si vous désirez, néanmoins, un sens plus précis, plus analytique, décomposons ce mot, et selon l'accentuation , plus ou moins prononcée, que nous donnerons à la première syllabe, nous verrons qu'il signifiera, ou faire une voie, une surface de feu ou une voie, une étendue cachée : tla, primitif de ilatla, veut dire cacher quelque chose ou le brûler ; vient ensuite o, primitif d'o^//, voie, surface, chemin, et hua qui joue le rôle de posséder, c'est-à-dire : « Celui qui est le maître de la voie brûlante. » Tla-to-hua peut également donner le sens de faire un feu caché, de to, ton, la chaleur, d'où tonatiuh, la chaleur qui marche, ou ton-a-tiuh, l'eau bouillante qui marche, nom donné d'abord à l'énergie volcanique ou plutôt à l'eau de la mer qui se précipita sur le grand volcan, au moment de son explosion, et qui fut transportée ensuite avec lui au soleil.

Tlatoani fut donc la désignation ou le titre des montagnes volcaniques, avant d'être celui des chefs et des rois. De là l'idée particulière qu'on attachait au verbe tlatoa, parler, c'est-à-dire avoir le feu ou la vie, idée exprimée, d'ordinaire, dans les hiéroglyphes mexicains, par une petite langue devant la bouche des person-

nages vivants, langue qui est alternativement, suivant la couleur qu'elle adopte dans les peintures, le symbole de la parole, de l'âme et de la vie, ou bien du feu, du gaz ou de la fumée. Dans le quiche, comme dans le mexicain, le vocable rendant toutes ces nuances est le même, à peu de chose près, une légère détonation, une accentuation presque insaisissable, faisant de l'une à l'autre l'unique différence. Aussi, voyez combien les peintures sont expressives à tous égards. Si de l'absence de la langue, vous concluez à la mort des individus, la présence des bandelettes, dont le cadavre est enveloppé, vous annonce la mort des chefs, en même temps qu'elle fait allusion à l'extinction des volcans. Le prince qui règne, c'est celui qui parle, c'est le feu qui éclate au sommet de la montagne, c'est le volcan qui se fait entendre. S'il meurt, c'est aussi le volcan qui s'éteint. Mie, il est mort, en nahuatl, veut dire aussi qu'il s'est absorbé, mie, peutêtre qu'il s'est bu, qu'il est redescendu sous l'eau; mais mo-miquilli, expression révérentielle, pour énoncer le décès, signifie en même temps qu'il s'est enveloppé de bandelettes. Le prince est décédé ou bien le volcan s'est éteint, en étouffant, en resserrant sa voie intérieure, au moyen de ses sécrétions superposées comme des bandelettes, et alors, indubitablement, il veut dire qu'il est mort, mais demeuré en entier audessus des flots où il aura formé une île. L'histoire de Tollan, la double interprétation qu'exige constamment la duplicité des documents mexicains, quiches, mayas, etc., se trouvent en entier expliquées dans ces quelques lignes.

J'en reviens maintenant aux sept chefs des Toltèques, à l'origine de ce chiffre sept-huit dont je vous ai déjà dit quelques mots. Ces sept-huit sont les dieux

primitifs, les engendrés de la Mère universelle, les sept grands dieux au Mexique, ainsi qu'en Egypte et ailleurs ; ce sont les sept Cabires; ils ont été créés à TVdtihuacan, suivant toutes les traditions, c'est-à-dire au « Lieu où furent faits les dieux, » à l'endroit qui a été le maître de les créer, de les faire naître, ou bien encore à « l'Endroit de celui qui a fait les dieux, » de teo, ou teotl, dieu, teotîa, faire des dieux, teotihua, celui qui fait les dieux. Le Téotihuacan primitif, comme VAmaquemé primitif, comme le primitif Tollan, c'est donc toujours la terre engloutie, mais divinisée par ceux qui l'avaient vue descendre dans l'abîme. Considéré sous un autre aspect, toutefois, Téotihuacan n'était pas seulement le tombeau des dieux morts, mais le berceau des dieux vivants, le lieu où ces dieux avaient pris naissance après le cataclysme, la région des îles nouvelles qui avaient surgi, avec le feu des volcans, pour recueillir les débris du grand naufrage de l'humanité. Ces dieux nouveaux, c'étaient ces îles, au nombre de sept, les petites Antilles, les sept grottes de Chicomoztoc, ainsi que vous le verrez plus loin. C'est ainsi seulement que le mot teo, qui s'applique, peutêtre aussi, au volcan ou à la cheminée du volcan, creusée dans la pierre, ieo^ la voie de pierre ou la surface solide, et teotl, la vie sur la surface solide {te-o-tl), deviennent réellement compréhensibles et s'expliquent avec une véritable grandeur; c'est ainsi que Téotihuacan devient le lieu qui a fait les dieux, qui est en possession de les faire, le véritable berceau de la religion mexicaine. Voilà donc les sept grands dieux de la mythologie antique, voilà les sept qui font huit, en joignant la puissance volcanique à ceux qu'elle a créés, cette puissance, leur ministre et leur serviteur, qui leur sert à boire et à manger son feu, le plus petit

quelquefois et le plus humble, quand cette puissance demeure invisible et cachée, le plus grand, lorsqu'elle vient à éclater comme au jour de la ruine. Tels sont les dieux de l'antiquité païenne, les sept-huit, qui se réduisent 4 trois-quatre, à deux-trois, à deux, à un seul, l'énergie volcanique, élevée ensuite au soleil et aux autres astres, ainsi que nous le verrons plus loin. Croyez-vous, Monsieur, qu'aucune des étymologies que les auteurs ont données du mot grec ôeç, ou 6eot, soit plus correcte ?

§ 12. Je n'ai pas à rechercher ici jusqu'à quel point les fondateurs primitifs de cette religion des dieux chthoniens ont pu conserver ou altérer, à cette époque reculée, les notions de la religion révélée, telle que nous l'enseignent les traditions de l'Église. Je vous ferai remarquer seulement que les chiffres mystiques qui s'y rapportent paraissent avoir été tous, à leur origine, le résultat d'effets purement naturels. Ces chiffres, comme vous le savez, se réduisant de sept-huit à quatre, puis successivement à trois, deux et un, ont pu fort liien aussi, à la même époque, servir de voile aux instituteurs des religions antiques, pour dérober au vulgaire la connaissance de la vérité. Les relations d'Ixtlilxochitl ont été mon premier guide pour m'aider à débrouiller cette apparente confusion. Deux est le nombre des premiers chefs des Toltèques-Chichimèques. Deux sont les premiers volcans qui naissent sur la terre du Croissant. Il en surgit quatre autres; voilà deux des chiffres mystiques ; puis un septième, insignifiant d'abord, s'élève avec deux bouches ; c'est celui qui a les pieds liés ensemble et sur lequel se sont faits tant de jeux de mots dans les deux mondes. Car c'est le dernier et le plus jeune ; il est double, c'est le chiffre

sept-huit, et comme c'est à celui-ci que succède le grand volcan de la catastrophe, il devient ainsi le chef et le maître de ses frères, après en avoir été le plus humble. Voilà donc, en dehors des sept dieux sauveurs de Téotihuacan, les chiffres 2, 4, 7, 8, tels qu'on les découvre dans les documents mexicains et que je m'explique d'après les Relations d'Ixtlilxochitl. Il y a cependant une observation fort importante à faire à ce sujet : c'est que dans les documents originaux, tels que le Popol Vuh et le Codex Chimalpopoca^ ces chiffres paraissent résulter de combinaisons entièrement différentes. Les sept volcans se réduisent en un, parce qu'une est la puissance qui les anime ; mais cette puissance devient tour à tour double et triple, dans l'examen des éléments qui la composent et dont l'existence n'avait point échappé à la perspicacité de l'antiquité mexicaine, comme le démontrent fort bien les documents que je viens de citer.

Ces chiffres mystérieux ont ainsi plus d'une source : la plus ancienne est certainement la plus matérielle. Car il est évident, ainsi que nous venons de le voir, que les premiers dieux que les Américains adorèrent furent les localités elles-mêmes qui survécurent au grand naufrage ou qui périrent dans le cataclysme. Une était la portion du continent englouti, comme elle était deux avec l'eau qui l'environnait et où elle s'abîma. Un est le continent américain, de même qu'il est deux avec l'eau qui l'environne, ou deux par sa condition topographique, en deux portions distinctes, célébrées dans les deux plumes que les rois de Mexico portaient sur leur couronne royale. De là vient qu'un des noms de l'Être suprême, dans la tradition haïtienne, Atabeira^ signifie étymologiquement « la place de la vie, » ou « le sec sur l'eau, » idée qui correspond entièr-e-

ment à celle que présente le nom de Téotihuacan. Le chiffre quatre, qui est celui des quatre grands dieux, dans la cosmogonie égyptienne, comme dans la haïtienne et la mexicaine, se rapporte tout simplement aux quatre grandes Antilles qui résistèrent à la secousse formidable du cataclysme et qui sont appelées, pour cette raison, les quatre soutiens du ciel. Tous les autres chiffres mystiques découlent de circonstances analogues et qui s'expliqueront en partie dans le cours de ces lettres.

Mais si c'est aux Antilles qu'il faut chercher le Téotihuacan primitif des traditions mexicaines, ainsi que le primitif Tollan, si là sont les Sept Grottes d'où sortirent les Chichimèques, c'est encore là qu'il faut que nous découvrions les Chichimèques eux-mêmes, arrivant du Nord, suivant Ixtlilxochitl, pour remplacer les Toltèques, après la ruine de Tollan. C'est donc ici qu'après les avoir considérés, les uns et les autres, sous leur aspect symbolique, en tant que puissances telluriques, il faut, pour achever de vous les faire reconnaître, que je vous les dépouille entièrement de ce dernier voile. Reprenant en main les relations d'Ixtlilxochitl, qu'y voyons-nous? d'un côté, les Chichimèques, précédant les Toltèques dans l'Amérique, où, les uns après les autres, ils fondent leurs empires respectifs; puis, en dernier lieu, les Chichimèques, arrivant au Mexique, sous le commandement de Xolotl et de Nopaltzin et remplaçant les Toltèques, depuis leurs frontières extrêmes du nord jusqu'aux alentours de la vallée d'Anahuac. Suivant les mêmes relations, Tollan alors était ruiné et abandonné, et les faibles restes des Toltèques s'étaient réfugiés dans les montagnes et dans les îles des marécages de Colhuacan. Cela dit, prenons de nouveau le nom des Chichimèques et des

Toltèques et voyons comment il faut que nous les entendions ici. Si le mot chichi exprime l'idée 'd'un endroit exposé à des exhalaisons méphytiques, ainsi que nous l'avons vu plus haut, chichime, qui en est le pluriel, donne celle des mottes gazeuses, des lieux bas d'où ces exhalaisons s'échappent, et ca, verbe être ou forme substantive, est ici l'énoncé de la localisation, indiquant qu'il s'agit de heux où ces gaz se faisaient sentir.

Or, suivant les relations, après que l'ensembie du pays a été occupé par les Chichimèques, leurs chefs, Xolotl et Nopaltzin s'établissent aux grandes grottes de Tenayocan, ne laissant aux débris de la race toltèque que quelques sommets de montagnes, avec les îles et les marécages de Colhuacan. Eh bien. Monsieur, si l'ensemble de l'antique empire de Tollan fait allusion à l'ensemble de la terre du Croissant, Tenayocan, c'est-à-dire « le' Pays qui est au bord de la Calebasse, » fait allusion aux îles qui séparent les deux hémisphères dont je vous" ai entretenu plus haut, l'océan Atlantique, des golfes et du continent américains. Tenayocan est le séjour des chefs, tandis que la population qu'ils ont amenée, reste en arrière, dans les régions qui, de là, s'étendent au nord. C'est une donnée topographique qui m'explique immédiatement la distinction que fait Sahagun entre Chichimeca, ou Toi. tèques du nord, et Nojiohiialca, ou Toltèques du sud. Avec l'interprétation des noms qu'on trouve dans Ixtlilxochitl et ailleurs, ainsi que les notions variées que m'offrent mes documents^, elle sert à me faire reconnaître immédiatement, dans cette plèbe chichimèque, tous ces groupes d'îles, de bancs et de récifs qui s'étendent des côtes de la Floride à la grande courbe des petites Antilles. De là l'interprétation plus directe que

donne le nom de chichimeca, « cordons de mamelons fumants ou absorbants », le mot /wec^^Z indiquant le lien, la corde qui réunit les choses éparses, à peu de distance les unes des autres. C'est la multitude, identifiée, d'un côté, avec les quatre cents Mixcoas du Codex Chimalpopoca, de l'autre avec les quatre cents Chichimèques, créés par Tezcatlipoca, selon le Manuscrit de Motolinia, afin qu'il y eût des cœurs à donnera manger au soleil et du sang à donner à boire à la terre, ce qui s'explique par les feux et les laves des volcans. De Tenayocan, continue Ixtlilxochitl, les chefs des Chichimèques tenaient en observation les restes des Toltèques, échappés à la ruine. Cachés, d'abord, dans les ajoncs des marécages de Colhuacan, ceux-ci ne tardent pas à reparaître et à se montrer : bientôt même ils s'unissent par des liens de famille aux Chichimèques et ils les civilisent. Suivant le point de vue sous lequel on les place, les petites Antilles sont tour à tour symbolisées dans ces chefs chichimèques ou dans les Toltèques. C'est sur les débris de la courbe de Tollan et en s'unissant à ces débris, que les îles nouvelles surgissent à la surface de la mer: elles sont chichimèques et chefs, car toutes sont des montagnes fumantes; elles sonttoltèques, tol-te-ca, c'est-à-dire des lieux étendus en courbe ou contournés, restes de Tollan ; des lieux de pierre, c'est-à-dire solides et courbés, tol-te-ca, courbés par leur forme, courbés en montagnes, où les feux des volcans inspireront aux hommes l'idée des arts métallurgiques, etc., et d'où ils se répandront plus tard sur toutes les autres îles, pour instruire, pour cultiver les Chichimèques. C'est sur ces îles privilégiées, c'est à Colhuacan, c'est-à-dire au « Lieu de la Courbe ou du Serpentement, » sur ces terres issues des flots, avec leurs formes courbes, décrivant, à la

surface des mers, la plus belle courbe d'îles qui fût jamais, que devait renaître la civilisation, avec les sept dieux de Téotihuacan, sept avant, sept après, toujours sept-huit, comme vous le verrez encore plus loin.

C'est ainsi que des idées matérielles, nées de circonstances purement locales, surgirent les principes fondamentaux de la société et des religions chamitiques, sources de cette civilisation. La puissance de l'Orcus, le feu et l'eau, mis en contact, durant les épouvantables épisodes du cataclysme, le feu et l'eau, rompant sur la terre atlantique, avec laquelle, encore une fois, ils faisaient trois, tels furent les phénomènes qui occupèrent l'esprit humain et sous le nom desquels les civilisateurs primitifs dérobèrent, au commencement, les notions de l'unité divine et de la révélation pré-diluvienne. Ces phénomènes servirent dès lors de base à tout le système dogmatique et social. La fumée et le feu du volcan, l'eau de l'Océan et la vapeur qu'elle produisit, en s'y élançant, le double volcan dit de Xolotl, ou des pieds liés, telles furent les choses qui firent naître plus tard les idées de cette dualité, déjà moins matérielle que celle du double continent et qu'on retrouve dans toutes les cosmogonies antiques. L'étude de ces phénomènes amena insensiblement des distinctions plus subtiles, et longtemps avant que les migrations eussent porté sur l'autre continent les éléments des nouvelles sociétés, les sages, ancêtres des Mexicains,avaient spiritualisé leurs doctrines premières. En apprenant à reconnaître l'origine des volcans dans le vaste foyer, sous-marin, dont l'explosion avait changé la face du globe, ils personnifièrent successivement l'eau et le feu, l'humide et le sec, la lumière et le chaud, dont l'agitation se voit représentée dans le mouvement gi-

ratoire du bois mâle dans l'arbre femelle, mouvement auquel s'occupent, en ricanant, les puissances telluriques dans les peintures du Manuscrit Troano. De là, toutes ces individualités mythologiques, dont les fonctions laissent entrevoir l'origine et qui se trouvent identifiées ensuite avec les montagnes, avec les îles volcaniques elles-mêmes, premiers dieux visibles de l'antiquité. De là, enfin, dans un sens plus élevé pour les initiés, l'investigation et l'analyse des forces telluriques, pour y découvrir un premier moteur, indice de la toute-puissance divine, personnifiée, à son tour, dans le souffle qui avait donné la vie à Quetzal- Coatl. Ce spiritualisme, néanmoins, resta toujours plus ou moins voilé pour le vulgaire. C'est pour lui qu'on adapta les phénomènes de la catastrophe à des histoires chronologiques, dont l'origine remonta aux premiers dieux. Alors les montagnes devinrent des rois, descendants des premiers héros, fils des dieux : les forces de la nature divinisée, se transformèrent d'abord en ouvriers sacrés, puis en corporations diverses, dont les noms symboliques finirent par désigner des nations et des tribus, après avoir servi à caractériser des accidents purement topographiques. Ainsi, c'est bien de l'Orcus, c'est du foyer de l'autel, image de ce premier foyer, de cet autel invisible' que partirent toutes ces transformations. Pour les familles, cette image se retrouvait dans le foyer domestique, composé invariablement de trois pierres brutes, d'égale dimension, sur lesquelles l'Américain posait son comitl ou son cornai^ ce qu'il fait encore aujourd'hui et dont j'ai été témoin mille fois durant mes voyages. De ces trois pierres, il l'a oublié depuis longtemps, deux représentaient les deux colonnes de l'autel, et la troisième le lien qui les unissait, en les

animant : elles représentaient les trois premiers volcans; et, la marmite ou la tourtière, l'océan bouillonnant sur les feux soulevés de l'Orcus. Les quatre piliers de la cabane ou de la maison, dont le toit abritait cet autel domestique, étaient les symboles des quatre grandes îles, des quatre chefs qui avaient abrité la civilisation et l'humanité, au temps du cataclysme. Là était le modèle du teocalli, de la pyramide, d'où étaient sorties les divisions combinées du temps et de l'espace, de manière toutefois à ce que « les divisions du temps correspondissent à celles de l'espace et s'accommodassent au principe formel de l'institution du dieu de l'autel. De là un premier calendrier rituel et un second calendrier, se rattachant à un type cosmique des divisions d'une année cosmique et créatrice; de là une division quadrilatérale de l'espace ; de là encore une division cosmique du temps et de l'espace, d'après les six divisions de l'année cosmique, dans laquelle l'œuvre de la création s'est accomplie. L'unité et le lien de toutes les forces est le septième, qui est la force radicale ou créatrice, dont les six autres ne sont que des rayons ou émanations, dans l'ordre d'un temps typique, sur lequel ont été réglés ensuite les temps du monde (i). » Je cite encore une fois votre ami d'Eckstein à l'occasion des chiffres mystiques, où il vient tout à propos pour en expliquer les combinaisons. En effet, si l'on prend pour base le nombre 4 qui est celui des grands dieux, des quatre grandes îles et des quatre chefs ou rois, et qu'on le multiplie par 13, celui des dieux descendus dans l'abîme, on trouve 52, chiffre du cycle mexicain : à son tour, 52, multiplié par 7, qui est celui des sept chefs des Toltèques, donne 364, nombre des

(1) D'Eckstein, Sur les sources de la Cosmogonie de Sanchonialhoriy p. 46.

jours de l'année ordinaire. Prenons maintenant ensemble les treize dieux descendus dans l'abîme et les sept sauvés du naufrage, suivant les auteurs, et nous avons le chiffre 20 qui, multiplié par 13, donne 260, formant le nombre des jours de l'année astrologique, suivant Sahagun (1). L'examen de ces chiffres nous ferait encore découvrir bien des choses, dans ce genre, mais je crois devoir laisser ce sujet aux curieux. Je continue avec M. d'Eckstein, en disant : « Toute la science astronomique, toute la science géométrique, toute la métrique, toute la rhythmique, le tact de la parole, la mesure du son, comme celle de l'espace, relèvent ainsi, dans l'origine, de l'autel. C'est un primitif hiéroglyphe qui renferme la signification d'un monde découvert et mis à nu, puis orienté, fixé, délimité et ordonné sur le type d'une sagesse qui eut pour principe la science augurale d'une race sacrée, » non « de Dactyles idéens, » mais des hommes puissants échappés au naufrage du monde primitif.

Ces hommes, vous les connaissez maintenant. Ce sont ceux qui s'appelèrent les Toltèques, comme les forces delà nature auxquelles ils succédèrent, en leur empruntant leurs noms, en apprenant d'elle à les observer, à les mettre en œuvre dans l'intérêt de l'humanité. C'est sous ce point de vue que les Chichimèques, avec qui ils ne faisaient qu'un, en réalité, peuvent être considérés comme les populations agrestes ou nomades de l'Amérique septentrionale, populations qu'ils soumirent à leur volonté, en leur montrant l'usage qu'elles devaient faire des phénomènes dont elles étaient les témoins, en leur enseignant à se servir du feu, non-seulement pour faire cuire leurs ali-

(1) HisL gen. de las cosas de Nueva-Espaiia, lib. IV, introd.

ments, ainsi qu'on le voit dans un ancien document (1), mais encore pour durcir leurs ustensiles de ménage et fondre les métaux.

§ 13. Vous avez remarqué déjà. Monsieur, en lisant les premières pages de cette lettre, combien l'imagination s'était exercée, dans les temps primitifs, sur la forme concave, au nord-ouest et au sud-ouest, et convexe à l'est du continent, qui s'étendait naguère aux lieux où roulent aujourd'hui les flots de l'Atlantique. Ce n'est là, cependant, qu'un des côtés d'une question qui semble se renouveler à l'infini et vouloir épuiser toutes les combinaisons des mots comme des hiéroglyphes. Ouvrez, je vous prie, les peintures mexicaines reproduites dans Kingsborough, examinez tour à tour ces images aux couleurs ardentes, aux bonshommes contorsionnés de toutes les façons. Quelle est celle qui se présente le plus fréquemment? C'est celle d'un lapin. En^plus d'un endroit, vous le voyez, occupant le centre d'un bassin, rempli d'eau, d'ordinaire, ouvert par le haut et qui prend assez bien la forme d'un vase. Ce bassin, vous le reconnaissez, c'est encore une fois l'image des deux grands golfes, qui fit naître l'idée du vase féminin, symbole de la lune, puissance humide et femelle ; le lapin, c'est de nouveau le symbole de la terre engloutie, du continent descendu au fond des eaux. Examinez-le, par exemple, dans la planche 12 du Codex Borgia. Il est vivant, mais blessé, couvert du sang qui s'échappe de ses plaies ; eh bien ! là il est l'image du continent

(1) Conf. La peinture de la coll. Aubin, Histoire des Rois et des Etats souverains d'Acolhuacan^ et Mémoire sur la peinture didactique, etc., des anciens Mexicains, p. 74. L'histoire de la rencontre de Tlotli et du Toltèque Achcauhtii est un mythe très-ancien , beaucoup plus ancien qu'on ne l'a cru jusqu'ici.

existant encore, mais déjà ouvert par l'action des volcans qui le déchirent; enveloppé d'un serpent de feu, comme dans la planche 29, il rappelle le mont Mérou, enlacé dans les replis du serpent Sécha qui doit l'entraîner dans l'abîme.

Mort, il a les yeux fermés; sa couleur blanchâtre est celle des bandelettes dont on enveloppait les cadavres, ce qui signifie que le lapin ne représente déjà plus qu'une terre morte et ensevelie sous les flots. Continuez à feuilleter les pages du Codex Borgia. Souvent encore, au lieu d'un lapin vous aurez un lièvre, vous aurez un animal dont le caractère est mal défini, ou plutôt qui réunit des caractères différents, qui offre des aspects dont il n'est pas toujours facile de se rendre compte au premier abord. Seraient-ce là les caractères distinctifs des animaux qui jadis habitaient ce continent disparu, c'est ce sur quoi je ne me hasarderai pas à me prononcer. Mais ce qui est certain, c'est qu'au lieu d'un lièvre ou d'un lapin, vous croirez reconnaître tour à tour un de ces chiens terriers des provinces mexicaines du Nord, une sorte de taupe, un sarigue, un chacal ou un tigre américain. C'est qu'en effet, suivant le caprice de l'imagination ou le coup d'œil du moment, on peut découvrir dans le hiéroglyphe topographique du continent englouti la forme (1) de l'un ou de l'autre de ces animaux, dans la position d'un agneau lié et préparé pour le sacrifice , tel qu'on le voit dans les peintures. C'est ainsi que de la multiplicité de ces noms et de ces images, résultats naturels des manières différentes d'envisager l'esquisse de

(1) L'image ne s'accorde avec le hiéroglyphe que dans la position de l'animal renversé sur le dos.

la terre abîmée, sont nés la plupart des noms, donnés à la Lune, ainsi que les mythes et les symboles qui s'y rapportent dans les religions de l'antiquité.

On est particulièrement frappé de la multiplicité de ces esquisses, en parcourant les peintures mexicaines, reproduites dans la collection de Kingsborough. Vivant ou mort, blessé ou mourant, vous y retrouvez presque à chaque feuillet cet animal mystérieux, étendu sur la terre ou sur les flots, ici avec les caractères de l'existence, les yeux enflammés, indices des cratères allumés sur la région condamnée, ou bien portant au flanc une blessure formidable d'où coule un torrent de sang, signe du grand volcan dont l'explosion annonça l'heure suprême de la ruine. D'autres fois, l'animal est mort, ses yeux sont fermés, et vous seriez étonné de la ressemblance qu'il offre avec l'agneau de l'Apocalypse. Mais où il présente surtout un aspect remarquable, c'est à la planche 2 et à la planche 47 du Codex de Dresde, suivant la pagination de Kingsborough (1). Dans la première, il est seul, étendu sur un fond bleu, symbole de l'eau, le corps

sa destinée, au moment de rendre le dernier soupir. Dans la seconde, on le voit avec

percé d'un glaive ; sa tête est tristement tournée vers le ciel, auquel il semble se plaindre de

'^Ai

-•la même atti-

tude ; il n'a pas encore été percé du glaive : mais il succombe, accablé sous le poids d'une divinité ter-

(1) La pagination dans Kingsborough ne suit pas régulièrement les originaux qu'il faut lire, en comptant, de droite à gauche, d'un côté d'abord, puis de l'autre.

rible, assise sur son dos et tenant entre ses mains le fouet mystérieux de Teau et du feu, ou plutôt de l'eau, vaporisée par le feu, le Shivatlatl (Xivatlatl), dont elle menace sa victime. Eh bien ! Monsieur, comparez ces images à celles du taureau mithriaque, reproduites sur tant de monuments anciens, voyez les planches xxv, XXVI et XXXVII de la symbolique de Creuzer, traduite par M. Guigniaut, et dites-moi si ce ne sont pas là des scènes absolument identiques? Ne reconnaissez-vous pas là Siva sur le taureau Nandi, Mithra, le feu déjà

visible dans les volcans dont il se couvre, terrassant la terre, que l'Océan s'apprête à engloutir? Oui, vous avez là simultanément l'explication du mythe de Bacchus, dans sa relation avec Men et Lunus, et de la connexion du culte de Mithra avec les Sabazies phrygiennes (1). Vous y retrouvez le Zagreus, à la tête de taureau, dont le corps, mis en pièces par les Titans, est bouilli dans le chaudron mystique, le comitl, c'est-à-dire le vase de l'Océan que je vous ai expliqué plus haut. Vous y retrouvez Osiris, coupé en

(1) Religions de l'Antiquité, t. III, p. 240-245.

morceaux par Typhon, dont les complices s'identifient à leur tour avec les Cabires rhodiens, mettant à mort le bœuf Apis.

C'est qu'en effet, Titans, Cabires ou meurtriers d'Osiris, se confondent ici avec le fouet mystérieux du dieu mexicain, le Shivatlatl, la fronde de feu et d'eau, puissance tellurique qui est l'âme même du taureau qu'elle s'apprête à déchirer. Cette âme d'ailleurs, cette vapeur, ce dieu qui la tient en main, c'est Tezcatlipoca, qui s'identifie ici avec le feu montant d'en bas, et vaporisant cette eau. C'est Nanahuatl, c'est l'embryon qui vient de naître et que vous verrez s'identifier 3iYec^gni, le petit-fils des eaux, ainsi que l'appelle le Véda (1) ; c'est ce feu symbolisé dans Bacchus, qui, à Delphes, se présentait avec raison « comme un pouvoir tellurique, comme un prophète divin, inspiré par les émanations souterraines du gouffre sacré, et rendant des oracles à côté d'Apollon (2). »

Telles sont, Monsieur, les métamorphoses de ce mythe auquel se rattachent dans l'antiquité les rites les plus importants des mystères de la Crète et de Samothrace ; mythe fondé lui-même sur l'image indécise de la terre, engloutie sous les flots de l'Atlantique, et dont les variantes s'expliquent par la diversité des esquisses primitives. C'est de là que sont nés tous les noms que je découvre à ce sujet dans les documents mexicains. Le plus commun, toutefois, c'est le tochtli\ le lapin, dont l'image aussi est la plus ordinaire. Ce nom même, dans son acception la plus ancienne, fait allusion surtout à l'idée de l'abîme qui dévore tout, à l'Océan, Och, le large, le profond, mot qu'on ne trouve

(i) Ce titre revient fréquemment àAgni. Conf. leRig-Veàa-Sanhitày trad. de Wilson, t. I, passim.

(2) Religions de V Antiquité, t. III, p. 240.

dans le vocabulaire de Molina que sous la forme composée d'och-pantli, chemin ou voie large, mais dont le sens antique est celui d'une étendue incommensurable.

Sa racine primitive, que nous avons vue déjà à l'œuvre dans d'autres vocables, est o ou bien u^ variantes du même son, dans lequel on croirait presque reconnaître un des côtés de l'origine du langage. < Une foule de relations d'onomatopée qui frappaient vivement la sensibilité des premiers hommes, dit à ce

propos M. Renan (1), nous échappent » Oui, sans

doute, mais elles semblent se découvrir de nouveau, quand on parvient à dépouiller de leurs enveloppes les vieux mots de la langue mexicaine ou quichée. Cet o, cet u surtout, exclamations peut-être échappées aux spectateurs du cataclysme, ouvrent la bouche naturellement, en laissant échapper l'haleine dont le son ou le bruit, comme tout le monde l'observera, est toujours exprimé par un z, identique ici avec celui de Vs. Eh bien. Monsieur, si à cette consonne constitutive dans le groupe mexico-guatémalien, vous ajoutez affixe ou suffixe, une voyelle quelconque, vous avez aussitôt un monosyllabe, donnant l'idée de quelque chose qui s'échappe avec plus ou moins d'effort d'une ouverture ; vous avez une rupture ou une déchirure, ^s, vapeur, plume, chose légère ; ez, le sang ; iz, la racine qui perce la terre ; oz, l'entrée, l'ouverture, la grotte en nahuatl et même en latin ; l'éructation en quiche; uz, le bourdonnement de la mouche. Za ou sa, briller, rôtir, éclater ; ze, tourner; zi, déchirer, ouvrir ; zo, percer; 2M, sucer, absorber, donner un son, etc. Affixez, suffixez, n'importe quelle autre consonne, le vocable se

(1) Histoire des Langues Sémitiques, liv. V, chap. 2, pag. 465.

modifie, mais en gardant un fond d'analogie avec le premier : changez le z ou .v en ch (tch), en x (sh) ou en tz^ et vous avez une modification d'un autre genre; mais toujours la variante plus ou moins rattachée à l'idée première. Toutes les consonnes dans le groupe mexico-guatémalien ont la même propriété, et j'aurai l'occasion de vous en fournir plus d'un exemple. En attendant, retournons, je vous prie, à la lettre o, et veuillez vous souvenir que si le son vous exprime l'idée d'une étendue, c'est celle d'une étendue plus ou moins circonscrite. De là, sans doute, son application, avec la consonne 2, ^, ou ç, faisant ço, la piqûre ou le percement, ou bien o- ou oj-, la grotte ou l'exhalaison qui s'en échappe, à l'éruption du volcan, peut-être du premier qui éclata sur la terre. Delà l'idée, si étrange, en apparence, mais si vraie et si expressive, d'avoir représenté à l'origine les volcans par des têtes humaines, dont la bouche était le cratère.

En effet, prenez les planches de l'ouvrage de Stephens (1) ou bien de l'album Waldeck, examinez-en les katuns^ placez horizontalement toutes les têtes que vous y trouverez la face en haut, et vous ^ aurez immédiatement dans ce profil la silhouette d'une montagne ; le nez et le menton en seront les traits les plus saillants et la bouche un abîme ou un cratère, dont l'orifice, souvent même, semblera se prolonger jusqu'aux oreilles, c'est-à-dire aux cavités les plus profondes. La chose est des plus simples. Qui l'eût deviné, cependant, sans cet ensemble d'indices de toute espèce fournis par la variété de mes études. Aussi n'est-ce bien qu'à la suite de cette découverte

(1) Incidents of Iravel in Central America ^ Chiapas, etc., vol. II, pi. du frontispice.

que je suis arrivé à me rendre compte de l'extrême variété des angles faciaux qu'on remarque dans les têtes palenquéennes. On dirait, en les considérant, que toutes les nuances de l'espèce humaine ont passé par là, et que les constructeurs de ces antiques palais ont voulu graver sur leurs monuments les traits spéciaux de toutes les nations qu'ils avaient vaincues. Ce qu'il pourrait y avoir de vrai là dedans, je l'ignore ; mais ce que je sais, ce que je puis affirmer aujourd'hui, sans craindre de me tromper, c'est que les faces humaines, dans les katuns, sont des profils de montagnes et, peut-être même, ces silhouettes, dans leur variété, présentent-elles un souvenir de celles des montagnes où le volcan avait existé. Un simple coup d'œil sur les bonshommes, Telchùies ou Cabires, du Manuscrit Troano, dont les bouches sont généralement des plus significatives, sous ce rapport, suffira pour vous en convaincre.

Voilà donc à quoi se réduisent le premier o et le premier u, la voie, c'est-à-dire la surface, d'abord, puis une étendue circonscrite , en mexicain ; et en quiche, la chose ou l'endroit contourné, le collier. Si, ensuite, à cette racine primitive vous ajoutez le suffixe ch pour chi, en bas, au fond, vous aurez och en nahuatl, l'étendue avec la profondeur, en quiche la calebasse peinte de couleurs brillantes, image de la mer en feu : mais uch^ identique avec och, en mexicain, donne, dans le quiche, le sarigue, à cause de la poche où la femelle met ses petits (1). De là encore en mexicain le mot poch, la fumée, depo, la vapeur, et de chi, d'en bas, de l'abîme. Voilà d'où vient que, dans la

(1) Poche, ou mieux poch, en quiche signifierait dans la poche, dans la profondeur, p'och pour pa-och.

langue quichée, pour exprimer anciennement l'idée d'un tremblement de terre, on disait que le sarigue entr'ouvre ses jambes. Enfin de tout cela vient le mot tochon iochtliy lapin, le t étant ici pour la préposition ti, des langues de l'Amérique entrale, qui ne se présente, en mexicain, que dans des mots composés.

g 14. N'êtes-vous pas émerveillé comme moi de voir combien, dans ces langues antiques de l'Amérique, tous ces noms, tous ces symboles, en apparence si éloignés, s'accordent au fond pour exprimer la même idée et se circonscrire dans le hiéroglyphe qui leur a servi de point de départ. « Il faut évidemment admettre , continue M. Renan , parlant de l'origine du langage (1), chez les ancêtres de l'espèce humaine un sentiment spécial de la nature, qui leur faisait apercevoir avec une délicatesse dont nous n'avons plus d'idée les qualités qui devaient fournir l'appellation des choses. La faculté des lignes qui n'est qu'une sagacité extraordinaire pour découvrir les rapports, était en eux plus exercée ; ils voyaient mille choses à la fois. La nature leur parlait plus qu'à nous, ou plutôt ils trouvaient en eux-mêmes un écho secret qui répondait à toutes les voix du dehors et les rendait en paroles. Est-il surprenant que la trace de ces impressions fugitives soit insaisissable quand il s'agit de mots qui ont subi tant de changements et sont si loin de leur acception originelle? »

Sans doute, cette trace serait insaisissable, si nous n'avions pour la suivre que les seules langues de notre continent. Nous devrions « désespérer de retrouver jamais les sentiers capricieux que suivit l'imagi-

(l) Histoire des Langues Sémitiques, pag. 465.

nation des créateurs du langage et les analogies qui leur servirent de guides dans cette œuvre délicate, à laquelle présidèrent les associations d'idées les plus imperceptibles et la plus vive spontanéité (1). » Mais, grâce aux documents mexicains, nous pouvons remonter, sinon à la source la plus ancienne, au moins avec certitude aux ruisseaux qui en ont découlé à l'origine et qui se sont conservés, presque avec leur pureté primitive, dans le groupe des langues mexicoguatémaliennes. Plus rapprochés du berceau antique, comme vous avez été à même de le voir déjà plus d'une fois, les mots, dans ces langues, se retrouvent avec leur acception première, et les populations ellesmêmes ont gardé cette sensibilité exquise, ce tact si délicat qui faisait apercevoir vingt choses à la fois, qui distinguaient leurs ancêtres. Tous les Européens qui ont voyagé parmi les races rouges et cuivrées de l'Amérique, nomades comme dans les provinces du Nord, ou fixées au sol comme au Mexique, peuvent en rendre témoignage. Hommes ou enfants, indistinctement, saisissent, à l'instant, les mille nuances qui échappent à l'attention de l'homme civilisé de notre continent.

Poursuivons le thème que j'avais commencé à développer au sujet du lapin et du sarigue, dont j'ai besoin d'expliquer encore un côté resté obscur. Je vous ai parlé de Tollan, du pays englouti, de Tollan, l'Océan engloutisseur : ces deux idées se représentent constamment dans le hiéroglyphe de la terre disparue, qui s'associe à celui de l'abîme où elle est descendue. C'est ainsi qu'Osiris s'identifie avec le Nil et qu'Isis, la terre-mère, personnifie en même temps l'é-

(I) /ôid., ui supra.

lément humide qu'elle contient dans son vase. A son tour, Oxomoco, l'Isis mexicaine, dont le nom s'expliquera plus loin, Oxomoco^ symbole particulier de la terre américaine, la mère des dieux et des hommes, doublement leur Aïeule, suivant le Popol- Vuli, la Génératrice, la Nourricière par excellence, la Grande-Tisseuse, se voit signalée, dans les histoires, comme une Gourmande, toujours pleine et toujours avide : de là, la traduction de « Femme enceinte et Gloutonne, » que donne de ce nom, d'après Ixtlilxochitl, l'historien Veytia, « la Prenada Golosa » et qui se rapporte d'une manière si particulière à Isis, suivant l'idée de PluLarque ; Oocomoco, la mère par excellence, d'abord, puisqu'ens'ouvrant, elle avaitdonnénaissance à tous les dieux, à tous les volcans, qui sortirent, en la déchirant, de son sein; Gloutonne par excellence, puisqu'elle avait, en s'ouvrant encore, englouti une partie de ses enfants et enseveli son époux dans les replis de son jupon, symbolisé par les deux golfes. C'est là. Monsieur, un des côtés les plus remarquables de ce mythe, et je veux vous le montrer encore une fois dans les hiéroglyphes divers de la terre engloutie, comme dans les vocables qui en sont l'image parlée. Le sarigue, en mexicain, se dit tîaqiiatzin, le seigneur qui dévore, ou l'anus qui broie le feu (1). La taupe, tozan, qui est un autre caractère du hiéroglyphe, signifie la plume jaune, la flamme qui s'étend ou si l'on veut plus radicalement encore t-oz-an,

(1) Tzin, expression révérentielle,en mexicain, signifie lanus, l'orifice , ce par où sortent les excréments : il devint révérentiel pour avoir été applique anciennement aux excréments volcaniques, dont le cratère était l'exutoire ; de là izin pour le cratère vomissant, comme je le ferai voir dans les commentaires du Codex Chimalpopoca. Le mot tzin a pour primitif tzi, le sperme, l'embryon, le petit enfant à la mamelle.

ce qui s'étend sous terre ou dans la grotte de feu ({). Peut-on rien de plus expressif! Ba qui est la taupe, en quiche, signifie en même* temps la bouchée, ce qu'on engloutit : si nous passons au symbole du tigre, nous trouvons pour cet animal, en quiche, balam, ou plutôt bal-arn, l'araignée, la gloutonne qui tourne autour. Décomposons ^ûtZ et nous trouvons ba-al, l'embryon de la taupe, de la chose souterraine de l'Orcus, avec am, araignée, ou plutôt l'être qui va englobant dans ses tissus, dans ses fils mille fois retournés, engloutissant tout. En langue mexicaine, le tigre, ocelotl, offre un sens analogue, « la voie obscure de la grotte » , oz-elotl, littéralement la voie du foie de la grotte, suivant la signification actuelle du vocable eZy c'est donc toujours l'Orcus ou l'abîme, le fond de la terre, comme le fond de l'Océan où fut englouti le grand animal terrestre. Qu'ai-je besoin, après ces analyses, de vous parler encore du chien, dont le symbole est également celui d'Hécate, de la Lune, comme le loup ou le chacal, dont j'aurai, d'ailleurs, occasion de vous parler encore? Le chien, le loup, le cheval lui-même, sontdevenus tour à tour les hiéroglyphes d'une même idée mythique. Chez les Aryas, c'est le cheval qui a prévalu pour le sacrifice, bien que le Véda, plus ancien que la domination de la race aryenne dans l'Inde, ne parle en général que de la vache.

C'est donc encore dans l'ensemble de cette exposition que vous trouverez. Monsieur, comment, selon Pausanias, de l'union violente de Poséidon ou Neptune avec Demeter, c'est-à-dire de la mer et de la terre, était issu le cheval, dont le symbole se rattachait au culte mystérieux de Cérès en Arcadie et en Atti-

(i) Dans la grotte de feu, to-oz-an, devenu to-zan.

que (1). De là les caractères dominants des diverses représentations de Neptune, sous un extérieur sévère, un regard presque sauvage, des cheveux en désordre, et le surnom italique de cotisus, qui prend évidemment sa source dans le con ou comitl mexicain, le vase de la Lune, dont il a été question plus haut. On ne saurait, en effet, méconnaître dans le type hiéroglyphique du continent atlantique l'origine des amours de Neptune, l'Océan {och) dans son caractère de mâle avec Demeter, la terre, qui se métamorphose en cavale pour échapper à ses poursuites. Dans l'action du dieu, prenant la même forme pour satisfaire sa passion, on voit comment l'imagination avait poétisé l'idée de la mer, occupant la place d'où le continent disparut. Dans la fable diErysîchton, puni d'une faim dévorante, pour avoir coupé un peuplier dans un bois consacré à Cérès, vous retrouvez un autre mythe du grand épisode du cataclysme, que je vous développerai plus loin. Le bois sacré, c'est la terre, en général, ou l'Amérique entière, telle qu'elle existait avant la catastrophe : l'arbre coupé, c'est cette portion du continent, enlevée par les eaux, par le dévorant, par l'affamé, la mer qui fournit les formes diverses du hiéroglyphe, sous lesquelles la fille d'Erysichton reparaît, toujours nouvelle, pour satisfaire l'insatiable appétit de son père. « Tantôt elle sort du sein des flots sous la figure d'un chien abo\^ant, et elle rappelle Hécate, entourée de ses chiens, quittant sa grotte ténébreuse ; tantôt elle s'élance en cheval marin, telle qu'apparaît Cérès, lorsque Neptune s'unit à cette déesse ; ou bien c'est un taureau mugissant

(1) Religions de i Antiquité , tome III , 2™* partie, pages 519-

qui s'élève au-dessus des vagues, ou bien encore une douce colombe qui les rase de son aile. Mesira, quel que soit le sens de son nom, est une héroïne lunaire, analogue à Médée, la conseillère (1) ; elle est comme celle-ci une magicienne, et même elle en porte le nom. Elle est encore analogue à Hélène, qui sait imiter toutes les voix, et un auteur l'appelle expressément « la prostituée qui prend toutes les formes (comme la terre engloutie des documents mexicains). En effet, elle se métamorphose à volonté, si bien qu'elle finit par se présenter à son père sous la figure d'un homme. Ainsi la magicienne, la prostituée lunaire, au terme de ses métamorphoses, devient un Lunus ou un dieu-lune, à côté d'yEthon le dieu-soleil dévorant : cette dernière transformation s'opère au printemps, où le dieu-soleil Mithras, identifié avec Lunus, frappant le taureau , ouvre la nouvelle année (2). »

C'est ainsi. Monsieur, que nous le verrons tout à l'heure, sortant de la Jambe, comme Bacchus de la cuisse de Jupiter, s'identifiant avec Apollon dont il revêtira les attributs, sous les noms de Nanahuatl et de Tezcatlipoca. Quant à Médée, dont le nom vient de s'offrir avec celui de Mestra, je n'ai pas besoin d'y fixer de nouveau votre attention : vous y avez retrouvé la syllabe initiale, me, le primitif mystérieux de MetztU. Lunus frappant le taureau vous rappelle, de son côté, l'Artémis Tauropolos ou Taurobolos, c'està-dire traînée par des taureaux ou bien frappant le taureau, comme l'écrivent et l'expliquent diversement

(1) Religions de l'Antiquité, tom. III, 2^ part., pag. 524é

(2) Mestra est identifiée par Creuzer avec Miiras; voir les raisons qu'il en expose, ibid., p. o20-523. Dans la langue quichée, mi alemême sens que me, c'est-à-dire d'une courbe, d'un croissant.

]es historiens grecs (1). Ainsi, toujours avec la Lune, avec la terre, l'idée de la mer, de l'Océan vorace, l'idée de la gloutonnerie que la langue mexicaine rend, d'une manière si remarquable, par l'expression Jpiz-Teotl^ le dieu ou la divinité gourmande par excellence.

Apiz-Teotl! eh bien, oui, les deux vocables, ainsi orthographiés, se lisent en toutes lettres dans le T^ocabulaire meœicain de Molina, apiz-teutl ou teotl^ car c'est tout un en langue nahuatl, et ne croyez pas (^e ce soit là une simple coïncidence. Gloton, glouton, gourmand, voilà l'unique traduction que l'auteur du vocabulaire donne de cette locution en espagnol, en la faisant précéder et suivre de plusieurs autres expressions analogues, ayant rapport à la faim, à la voracité, dont apiz est le fondement. Malgré tout ce que vous avez déjà reconnu de l'identité d'un grand nombre de mythes mexicains avec ceux de l'ancien monde, vous ne vous attendiez sans doute pas à cette étrange rencontre. Etrange, en effet, de trouver le nom du dieu égyptien, Jpis, et le mot teotl, dieu, en nahuatl aussi bien qu'en grec, accolés ensemble dans un vocabulaire mexicain, imprimé par des moines espagnols, à Mexico, en 1571. On ne dira pas au moins que c'est moi qui l'ai inventé. Votre étonnement, toutefois, cessera, si vous réfléchissez aux symboles divers qu'exprimait le bœuf Apis. Rappelezvous, pour commencer, ce qu'en dit M. Guigniaut, dans sa traduction de la Symbolique deCreuzer : « Apis était un vivant symbole d'Osir'is sous tous les rapports, comme soleil, conmie Nil, comme principe de la fécondation, et, en même temps par la liaison nécessaire de toutes ces choses, il représentait Isis, comme la

(1) Ibid., p. 563-4.

lune, comme la terre fécondée, comme la nature terrestre (1). >

Reportez d'ici vos regards sur le golfe du Mexique et sur la mer des Antilles, retracez-vous, en considérant l'image de l'animal mystérieux, hiéroglyphe du continent englouti sous les eaux, tout ce que nous avons déjà vu au sujet de Metztli, du Luna-Lunus des anciens, la tradition d'Apis, mis à mort par les Cabires, et votre étonnement cessera entièrement. Il est bien évident que l'idée égyptienne dont M. Guigniaut, d'après Creuzer, s'est rendu l'interprète, n'est qu'un souvenir de l'idée mexicaine, Isis et Osiris, représentés dans la même image, l'engloutisseur et l'englouti. Or, si cette image se personnifie en mexicain dans le nom d'apiz-teotl, le glouton ou la gloutonne par excellence, rien de plus naturel que de la trouver dans le vocabulaire, quelque étrange que cela paraisse au premier abord. Reste à expliquer sa signification intrinsèque, ce que ni Hérodote, ni les autres historiens n'ont fait, bien qu'ils admettent la naissance mystérieuse d'Apis, par l'influence prolifique de la lune, dont il devait porter les marques, j^piz, dans sa plus simple expression, en langue nahuatl, signifie le mugissement, le reniflement de Teau, d'à, primitif d'^^Z, eau, et depiz, primitif de /?/çrt oupitza, souffler, renifler, mugir, enflammer, etc.; teotl, vous l'avez vu, c'est le dieu ou plus simplement l'étendue , la voie sur la pierre. Ainsi Jpiz-Teotl donne en réalité le sens d'une étendue de pierre ou du sol, reniflant, soufflant dans l'eau qui l'engloutit avidement. D'autres sens pourraient se trouver encore dans ce vocable, en le scindant d'une autre manière ; mais celui-ci, je pense,

(l) Religions de l'Antiquité^ tom. I, pag. 499.

suffit pour montrer l'accord de ce nom curieux avec l'ensemble des mythes appliqués au Croissant, renfermé, ainsi qu'Osiris, dont il est l'âme, dans l'Océan, après sa mort. Bien que ce nom ne soit pas tout à fait orthographié suivant le vocabulaire égyptien d'aujourd'hui où il s'écrit hâpi, ce mot, traduit par le moyen du quiche, dit exactement la même chose qu'^^/z, en mexicain : c'est l'idée de l'eau s'ouvrant dans le sol et rompant, en mugissant avec elle. C'est là une image frappante du passage ouvert par la puissance volcanique aux vagues de l'Océan. C'est l'épisode le plus terrible du cataclysme, celui où le volcan longtemps sous-marin, finit par éclater et dont l'histoire se trouvé en entier dans la légende de Nanahuatl, de QuetzaU Coati et de Tezcatlipoca. C'est le moment où la rupture nouvelle, cette effroyable gueule de bœuf, de taureau, de tigre, de sarigue, de lapin, etc., que la fantaisie des nations primitives caractérisa sous tant d'images différentes, devint le symbole de la terre engloutie aussi bien que de l'Océan engloutisseur, le synonyme en mexicain, du gourmand, de l'avide par excellence. De là le titre de vorace donné à Indra, dans le Véda, où sans cesse cette divinité se trouve mise en parallèle avec l'Océan. « Yorace {Indra) s'est levé (aussi ardem- » ment) qu'un cheval (qui approche) la jument, afin » de prendre sa part aux abondantes libations (conte- D nues dans les coupes du sacrifice) ; après avoir arrêté » son splendide char d'or, aux coursiers rapides, il se » détourne lui-même, dans la grandeur de son hé- » roïsme (1). » Vous le voyez, toujours l'animal symbolique, vorace, affamé comme l'Océan, vous le voyez ici avec les deux coupes, les deux golfes, les deux hé-

(1) "Wilson, Rig-VedorSanhitd, vol. 1, p. 152.

misphères, les deux moitiés de la calebasse, devenant le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes ou bien l'Amérique avec ses deux méditerranées, d'un côté, et l'Atlantique, de l'autre. Le char d'or à' Indra, c'est le volcan, c'est Nanahuatl, si souvent dépeint dans le Véda, comme une immense roue de feu, le dieu syphilitique qui devient le soleil, en s'identifiant avec Tezcatlipoca.

Mais sa légende est longue. Si celle de la lune m'a déjà entraîné à vous donner tant de détails, les traditions qui concernent le soleil n'en demanderont pas moins. Metztli, comme signe de la terre, a eu la priorité ; car comme terre, le Croissant exista, ou du moins manifesta son existence, longtemps 'dYani Najiahuatl. Mais il devint le premier en se précipitant dans le bûcher ; le premier il accomplit son sacrifice, victorieux de la terre avec Tezcatlipoca, avec qui il mérita d'être transporté aux cieux, où il obtint la première place. C'est la légende que j'analyserai dans la lettre suivante, conjointement avec celle de Quetzal- Coati.

Agréez, je vous prie, etc.

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