LETTRE TROISIÈME
§ 1. La variété des hiéroglyphes dont je vous ai donné l'explication au sujet des mythes qui sont en rapport avec la lune, paraît décidément avoir fixé votre attention. Je comprends que vous les ayez trouvés dignes d'être étudiés dans leurs détails et que vous vous en soyez préoccupé d'une manière spéciale, à propos des catastrophes récentes qui ont si subitement frappé les Antilles. Quoi ! donc, cette vaste fournaise, ouverte un jour et une nuit, dans ces lieux où l'Océan roule aujourd'hui ses grandes vagues, seraitelle prête à se rouvrir et à engloutir de nouveau une partie du monde ! A Dieu ne plaise ! l'abhîie s'est ouvert une fois sous les vastes régions qui naguère s'étendaient sur l'Atlantique, espérons qu'un si grand cataclysme ne se renouvellera plus de longtemps. Qui peut, néanmoins, prévoir rien de précis à cet égard? Malgré les belles découvertes de la géologie, le mystère continuera toujours d'envelopper les destinées futures de notre globe. Sa croûte, si mince, à ce qu'il paraît, sur l'ensemble de notre planète, serait, si je comprends bien les divers indices que présente le Teo- Jmoxtll, encore moins épaisse du côté du Mexique qu'ailleurs. Serait-ce donc à la proximité des feux allumés sous le sol de ces magnifiques régions, serait-
ce à ces volcans, éclatant à l'improviste et si fréquemment en Amérique, qu'il faudrait attribuer le caractère volcanique des populations américaines et la propension particulière qu'elles paraissent avoir pour les révolutions ? On serait tenté de le croire et de les prendre réellement pour les descendants des puissances telluriques dont nous parlions l'autre jour, Toltèques et Chichimèques. S'il en était ainsi, il y aurait là une preuve de plus à ajouter aux observations physiologiques sur les influences du sol et du climat, si prépondérantes danscertainescirconstances. Pour moi, j'ai cru remarquer, depuis quelque temps, que ces influences étaient bien plus puissantes sur les populations de sang mêlé; car ce sont surtout elles qui soufflent la guerre et l'insurrection en Amérique. Les indigènes pur sang sont, en général, beaucoup plus paisibles ; cela pourrait tenir, néanmoins, à leur assuéfaction à la terre qu'ils habitent et aux habitudes d'ordre et d'obéissance qu'ils avaient reçues, avec la religion et les lois antiques de leurs ancêtres.
L'indigène du Mexique et de l'Amérique centrale, et il doit en être de même des Péruviens, sent le besoin de l'autorité. Plus elle sera forte et plus volontiers il s'y soumettra. Vous en avez la preuve dans une foule de faits dignes de remarque. Encore aujourd'hui, après soixante années de troubles et de guerres civiles, le nom des rois d'Espagne est un nom vénéré en bien des lieux. Les rois d'Espagne c'était l'empereur Charles-Quint, et voilà pourquoi Maximilien fut reçu avec tant de respect et d'hommages par les Mexicains de vieille souche : il représentait l'idée monarchique, et sous la monarchie, malgré leur servitude, les indigènes de l'Amérique espagnole étaient moins opprimés que sous le gouvernement républi-
cain. Je me souviens, pour ce qui me concerne, avoir vu dans la maison de plus d'un chef quiche ou rabinalien, au Guatemala, le portrait de Ferdinand YII, devant lequel, aux jours de fête, on tenait deux cierges allumés. Ferdinand n'était cependant pas un bon roi !
D'où venait donc ce sentiment de respect pour l'autorité, d'où naissait ce prestige ? Ne croyez pas. Monsieur, qu'il fût inhérent à la couronne d'Espagne ou qu'il découlât de la terreur répandue par les conquérants. Non , son origine avait quelque chose de bien plus profond. Les rois d^Espagne n'avaient fait qu'hériter du bénéfice d'un sentiment qui s'était transmis, de siècle en siècle, depuis plus de six mille ans. Le nom de Roi c'était la puissance divine qui l'avait implanté, en Amérique, au jour immense du cataclysme, et pour lesAméricains il était grand comme Dieu lui-même. C'est au milieu de la foudre et des éclairs, c'est au milieu de l'émotion des volcans enflammés, symboles de leurs rois, que la divinité s'était pour la première fois manifestée à eux, ainsi que Jéhova à Moïse, au milieu des éclats de la foudre et du tonnerre. Ces volcans avaient été, dans la suite, identifiés avec les astres, et le plus épouvantable de tous avait, sous le symbole impur de Nanahuatl ou Najiahuatziiiy reçu les honneurs de l'apothéose dans le soleil. Issu de la terre du Croissant, personnifiée dans l'antique Quetzal- Coati, prototype des prêtres et de la continence sacerdotale, il est ainsi son fils et s'identifie avec lui : il est le modèle des sages sous le nom de Hueman et le prototype des rois sous celui de Topiltzin. Chose étrange, cependant, de trouver réunies en un seul des personnalités si diverses ! celles du roi et du philosophe, du sacrificateur par excellence, dont
les vertus serviront de règle à tous les sacerdoces de l'antiquité païenne, et à côté de tout cela, l'incontinence et la passion, divinisées dans ce malade, dont le nom même, le syphilitique, est l'expression de l'abus qu'il a fait du sexe. D'où provenaient tant de contrastes? uniquement, comme dans le mythe du Croissant, dont Quetzal-Coall et Nanahuatl ne sont qu'une autre face, de la multiplicité des détails du cataclysm^e, de la variété des hiéroglyphes, qui les exprimaient et sous le voile desquels se dérobait la connaissance réelle de son histoire.
J'entrevois, toutefois, un autre fait et d'une bien plus haute importance, comme la source de cette confusion. A l'origine des choses, lorsque la civilisation, née des phénomènes du cataclysme, eut commencé à se développer avec les nouvelles sociétés, deux écoles philosophiques, ou plutôt deux manières de juger les mêmes événements, paraissent s'être trouvées sur le même terrain, au berceau de la religion, et s'être nourries, en se développant ensemble, ^jusqu'au moment où l'antagonisme, devenant de plus en plus éclatant, il fallut pour les deux factions rivales songer ou à se séparer ou à lutter. La lutte eut lieu et la séparation ensuite: tous les documents en font foi, et les noms de Quetzal-Coatl et de Tezcatlîpoca sont les drapeaux sous lesquels elles combattirent principalement. Je dis principalement : car outre ces deux factions, il y en eut d'autres, et il y a tout lieu de croire que la religion qui prit Quetzal-Coatl pour symbole ne fut qu'une réformation d'une autre plus ancienne et qui avait la Lune surtout pour objet. C'est la Lune, mâle et femelle, Luna Lunus^ personnifiée dans la terre du Croissant, engloutie dans l'abîme, que je crois voir au commencement de cet amalgame de rites et de
symboles de toute espèce, religion de jouissances et de plaisirs matériels, née de la promiscuité des hommes et des femmes, réfugiés dans les petites Antilles à la suite du cataclysme, d'oii la piraterie et le commerce prirent bientôt après leur essor. On trouve à ce sujet, dans les documents américains, des détails d'un très-haut intérêt et dont j'aurai l'occasion de vous entretenir plus loin.
La religion qui avait pris la Lune pour son point de départ et où les femmes paraissent avoir joué le rôle principal, en qualité de prêtresses, portait, par cela même, une atteinte formelle à la religion plus antique, à la religion pré-diluvienne, qui paraît avoir été un sabéisme, entièrement exempt d'idolâtrie et où le soleil recevait les premiers hommages. Dans la nouvelle religion, au contraire, ce n'était pas même la lune, comme astre, qui en était l'objet réel, c'était la lune-terre, c'était la région du Croissant, ensevelie sous les flots, dont on pleurait la mort et dont la résurrection se célébrait ensuite dans l'apparition des îles, refuge des naufragés de la grande catastrophe, des petites Antilles, au nombre de sept principales, chantées, dans toutes les légendes américaines, comme les Sept Grottes, berceau des nations.
Là se retrouve l'origine du culte de Cybèle, pleurant Atys, d'Osiris, perdu et retrouvé par Isis ; là est le mythe, de Quetzal- Coati, qui meurt ou disparaît, et dont la personnalité se représente d'abord dans les îles, puis successivement, dans toutes les contrées où se porte la civilisation dont il était le drapeau. Autant que je puis en juger jusqu'à présent, le sacerdoce qui se plaça sous l'égide de ce grand nom, travailla uniquement à réformer ce qu'il y avait d'odieux et de barbare dans le culte dont les femmes avaient la haute
direction et où le sang humain coulait à flots. Après le triomphe de Quetzal-Coatl, les hommes qui portaient son nom auraient pris la direction de la religion et de la société, qui aurait fait des progrès considérables entre leurs mains : la prospérité inouïe de la grande Tollan, dont parlent toutes les traditions, bien que reflétant certainement un idéal, qu'on croyait'avoir existé antérieurement au cataclysme, est peut-être, à son tour, un écho véritable de la renommée que ces Toltèques, que ces prêtres, instituteurs de la civilisation et des arts, acquirent par leurs travaux et les bienfaits dont ils dotèrent le monde. Mais si l'on en croit ces mêmes traditions, leur prépondérance n'aurait pas eu une bien longue durée. Ce qu'il y avait de plus remuant et de plus audacieux parmi les partisans de l'ancien ordre de choses, auraient levé le drapeau de la révolte : ils seraient devenus les chefs d'une faction guerrière, rivale du sacerdoce, faction conquérante, source des véritables dynasties royales et de la religion du soleil, vivant et victorieux, par opposition au dieu enseveli dans l'abîme. Quetzal-Coatl, vaincu par Tezcatlipoca, se serait retiré alors devant un ennemi trop puissant, et les Toltèques se seraient dispersés aux quatre coins des nations. Ceux qui seraient restés auraient pactisé avec les vainqueurs, et de l'accord des trois cultes serait sorti cet amalgame monstrueux de tant d'idées et de symboles différents, tel qu'on le retrouve encore aujourd'hui dans ce qui nous reste de la religion mexicaine, ainsi que dans les religions de notre continent.
§ 2. Ce sont, Monsieur, ces symboles que je veux vous expliquer tour à tour dans les dieux où ils se sont personnifiés, Naiiahuatl, Quetzal-Coatl et Tezcatli-
pôca. Tous les trois ont des points de 'contact trèssensibles oii ils viennent s'identifier, malgré leur opposition, sous d'autres rapports et les caractères différents qu'ils représentent. Le point de contact principal c'est la terre et l'eau dont ils font partie, c'est la terre du Croissant, avec l'eau qu'elle enferme ou qui l'environne avant et aprôsle cataclysme, c'est le feu qui se trouve également dans l'un et dans l'autre de ces deux éléments. En précisant, toutefois, les choses, telles qu'elles devaient s'être présentées d'abord aux hommes qui en firent l'objet de leur culte, c'est la région du Croissant qui, de nouveau, attire notre attention. Cette région, dévorée d'un feu intérieur qui éclate en volcans divers, est comparée au corps ou plutôt à la jambe d'un homme malade, en proie à un chancre qui le couvre de pustules; c'est le corps, c'est la jambe de Nanahuatl. Ce chancre n'est luimême qu'un vaste foyer, qui s'étend à la fois sous la terre et sous la mer, et dont l'existence a donné lieu à tant de légendes énigmatiques, dans les traditions de tous les peuples du monde. En suivant les données, naturelles dans la circonstance, la partie la plus malade de ce corps tuméfié, c'est le membre dont l'incontinence est l'origine du mal, et qui lui-même symbolise, plus d'une fois, à lui seul, la région atlantique descendue dans l'abîme. Envisagés sous ce point de vue, le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes, ou plutôt les contrées qui les recouvraient naguère, sont considérées comme les testicules de l'organe génital, et l'Amérique entière devient le corps de Nanahuatl.
Suivant toutes les notions éparses dans mes documents, c'est principalement sous les terres, depuis englouties dans la mer des Antilles, entre les îles et la côte septentrionale de Venezuela, que devait exister le
grand foyer sous-marin qui causa la ruine du monde d'alors : de là l'idée du chancre caché dans la partie la plus intime et la plus vitale du corps de Nanahuatl; de là, ce nom qu'on traduit d'ordinaire par le chancre ou le vérole, « bubas, » suivant Molina, « buboso, » d'après Boturini. Mais bien que ce soit là l'acception commune de ce vocable, l'interprétation la plus directe et la plus sensible qu'il offre est celle d'un « embryon », ou si l'on veut d'un « ver, d'une chenille dans la matrice » , Nan-ahuatl. Le premier, monosyllabe primitif de nantli, mère, l'est aussi de nanjotl, la matrice, et par extension, il s'applique à la terre, comme à tout objet contenant et donnant le jour à autre chose. De naii-a, l'eau de la mère ou de la matrice, ou bien de nana, ouvrir, et A^huatl\)Ç,wv}iuatli^ vous avez quelque chose d'animé, de vital, un instrument dévie, aquatique ou aqueux, qui présente un sens analogue au premier, mais avec une nuance assez prononcée : dans na-nahuatl, vitalité qui est auprès, qui embrasse la mère, vous en voyez encore une nouvelle. J'ajouterai que de la même souche vient naiiacatl, nom générique du champignon ou de toute excroissance muqueuse, expression qui, ainsi que les précédentes, rentre complètement dans les attributions du demi-dieu mexicain, comme du foyer dont il était le symbole. Je passe maintenant à la légende qui le concerne.
Selon la version adoptée parSahagun, au temps où le monde était encore plongé dans les ténèbres, les dieux, réunis à Téotihuacan, se demandaient avec inquiétude les uns aux autres lequel d'entre eux entreprendrait d'y porter la lumière. Metztli fut le premier qui s'offrit; mais un seul astre ne suffisait pas au ciel : il en fallait deux, pour représenter le soleil et la
lune, et, les autres dieux, considérant l'immense brasier où devait s'accomplir le sacrifice imposé à cet effet, se regardaient avec épouvante, sans oser se déclarer. Alors se présenta le plus humble et le plus affligé de tous, Nanahuatl ou Nanahuatzin, qu'un mal incurable dévorait et qui ne demandait pas mieux que de trouver un moyen de mettre un terme à ses souffrances. Pour se préparer plus dignement au sacrifice, l'un et l'autre se baignent durant quatre jours et quatre nuits ; puis ils se rendent au lieu où le brasier était allumé. Mais au moment de se dévouer à la cause commune, Metztli qui s'était offert le premier hésita. Nanahuatl alors, excité parles autres, pritson élan et se jeta résolument dans le brasier, où il ne tarda pas à être consumé. Metztli, admirant son courage, s'élança après lui, mais ne réussit qu'à tomber dans les cendres. De là, ajoute la légende, la couleur cendrée de la lune. Aussitôt après Metztli, un 'aigle se livra aux flammes et s'y brûla, d'où la couleur noire des plumes de cet oiseau ; puis un tigre, qui commença à roussir, cause de la couleur fauve et mouchetée de sa peau. C'est de ce sacrifice, continue la tradition, que naquit l'usage de donner aux hommes vaillants et courageux le titre de QuauhtU-Ocelotl, aigle et tigre, qui devint même une sorte de nom de guerre.
Le feu avait achevé de consumer les deux premiers, que les dieux, rangés autour du bûcher, attendaient encore, en jetant les yeux de tous les côtés, pour voir de quel point de l'horizon sortirait Nanahuatl, transformé en soleil. Ce fut QiLetzatl-Coatl,\àQni\ï\é ici avec Ehécatl, l'air ou le souffle, qui le premier le signala du côté de l'orient, où l'astre du matin s'élança brillant, bientôt suivi de Metztli, transformé dans la lune. Mais, en apparaissant à l'horizon, les deux astres restèrent
immobiles. Ni l'un ni l'autre ne marchait, et les dieux, les voyant sans mouvement, s'écriaient : « Comment pouvons-nous vivre s'ils ne se meuvent? mourons tous et que notre mort oblige le soleil et la lune à ressusciter véritablement et à se mettre en marche. 9 L'air se chargea alors de faire mourir les autres dieux : l'un d'eux, toutefois, appelé Xoloil, refusait la mort et pleurait tristement. Pour y échapper, il s'enfuit au milieu d'un champ de maïs où il se changea d'abord en un plant de maïs à double gerbe, qu'on appela de son nom ; ensuite, il se cacha dans un champ d'aloès, où il se métamorphosa en un aloès double qu'on appela de lui, mexelotl; enfm, fuyant toujours ceux qui le découvraient, il se jeta dans l'eau où il prit la forme d'un axolotl, et disparut. La mort de tous ces dieux ne suffit pas pour déterminer le soleil et la lune à se mouvoir; mais l'air, ayant commencé à souffler vivement, le soleil se lança en avant, marchant selon son cours, jusqu'à ce qu'il disparut à l'horizon, après quoi la lune le suivit et en fit autant.
Tel est sommairement. Monsieur, le récitdeSahagun sur la métamorphose de Nanahuatl et de Metztli, auquel il donne ici le nom de Tecuciztecatl, « celui de la conque marine » , nom qui n'est pas moins significatif que les autres dans son rapport avec la terre du Croissant. Dans ce récit, aussi bien que dans celui du Codex Chimalpopoca, les détails paraissent tous, au premier abord, avoir été empruntés aux phénomènes divers qui précèdent ou qui accompagnent le lever et le coucher de l'astre du jour et de celui de la nuit. Ces allégories continuent de la même manière dans ce document, où les combats des dieux Mixcoas, la lutte de leur chef avec Chimalman, l'amazone de Huitznahuac, ne sont autre chose, en apparence, que les combats des nuages
et des brouillards du malin avec l'aurore. C'est ce que vous reconnaîtrez, en lisant la première partie du Codex Chinmlpopoca, dont j'achève en ce moment la traduction. Je ne m'étais pas formé, moi-même, d'autre idée de ce document, avant l'heureux hasard qui me permit d'en lever les voiles .Telle est encore aujourd'hui celle que les interprètes des livres sacrés de l'Inde paraissent se faire au sujet du Yéda. Nanahuatl n'est donc pas précisément le mythe du soleil. lien est le précurseur; il est le symbole du feu terrestre, comparé au soleil et uni à cet astre par son apothéose, après son identification avec Tezcatlipoca, ainsi que vous le verrez tout à l'heure. Il est, avant toute chose, l'expression du foyer souterrain et de l'explosion volcanique, la plus épouvantable qui fut jamais, à la mémoire des hommes. C'est lui qui résumant, au moment d'éclater, la puissance de tous les autres, fut ainsi censé traîner les autres dieux à sa suite, en ne se mettant en marche, qu'après que ceux-ci s'étaient donné la mort.
Voilà, Monsieur, l'explication du mythe de Nanahuatl, dont la grandeur comme volcan, d''abord,puis dont l'apparition, au matin, et la disparition au milieu des flots, au moment du soleil couchant, inspirèrent aux populations l'idée de le comparer à l'astre du jour, dont il avait suivi la marche. Metztli qui se montre, à sa suite, sur la région du Croissant, volcan de moins d'éclat, aux couleurs affaiblies et s'éteignant dans ses cendres, comme la lune dans les nuages, au lever de l'aurore ; que fallait-il de plus pour le faire mettre en parallèle avec elle ? Telle est donc cette fable dont l'interprétation ne peut manquer de jeter une grande lumière sur l'ensemble de la mythologie antique. Nanahuatl, volcan comme Queizal-Coatl.iype de la terre du Croissant, est également identique avec
le Vukub-Cakix du Popol f^uh, ce monarque ou plutôt cette terre « matrice du feu aux sept souffles, » résumé de la vie terrestre, dont l'image se retrouve dans Tollan. Ne vous étonnez pas, toutefois, s'il y a des détails dans la fable de Nanahuatl dont je passe actuellement l'explication sous silence; ils ne peuvent arriver qu'après l'interprétation du mythe et des noms de Quetzal-Coatl avec lesquels ils se lient intimement.
§ 5. Arrivons maintenant à ce nom remarquable. Quetzal-Coatl, c'est-à-dire « le serpent dressé, » suivant le symbole et l'interprétation ordinaire, « le serpent-quetzal » ou bien « revêtu des plumes » de cet oiseau. Mais si l'on en cherche le sens analytique, on découvre que co-atl, le serpent ou mieux co-a-tli, « la vie de l'eau du vase, » tl, pour t'il-i, « la vitalité ou la vie qui tourne, qui remue, » exprime toute la vitalité qui anime le vase, soit dans l'idée de l'océan, soit plutôt dans celle de la femme, de la femelle. Quetzal, à son tour, signifie ce qui s'est levé, ce qui est enrut, du verbe quetza^ qui veut dire dresser, mais aussi pour le mâle, se préparer au combat amoureux auprès de la femelle, suivant Molina. Remarquez, toutefois, que quetz-a signifie de son côté l'eau montante, et que quetz-al pour quetz-alli, dit exactement encore « la vie tournant ou remuant sur l'eau levée. » Vous avez donc dans le nom de Quetzal-Coatl, ce « serpent dressé » comme VUrœus, vous avez, dis-je, deux fois la répétition de la même idée, de cette vitalité qui anime tout, mais, en particulier de la vie à l'état, je dirais presque, latent, de l'aptitude à la vie, répandue en tout lieu, animant tout sans bruit, comme l'embryon est animé dans le sein de sa mère. Queizal-
Coati, enfin, après avoir été, dans l'origine, le type de la terre du Croissant, renfermant en elle-même tous les germes des êtres, tous les éléments de la vie et delà richesse, était devenu, selon les idées transcendentales des époques postérieures, le type de la puissance cosmique, de la vie et de la fécondation universelles. Mais comme c'est le point de départ qui seul peut expliquer la source de ces conceptions philosophiques, c'est toujours là que je dois vous ramener, pour vous faire comprendre les mythes variés qui s'y rattachent.
En effet, si la terre du Croissant, dans sa prospérité, est personnifiée dans Quetzal-Coatl, roi de Tollan, sa puissance comme maître et souverain des feux dont la terre est remplie, est symbolisée dans le nom de Vukuh-Cnkix, « la matrice du feu aux sept souffles, » qui s'identifie avec son ennemi Hunliun-Ahpu, chaque volcan en particulier, au moment où Hun-Ahpu^ l'arbalétrier, lui tire une flèche et donne lieu ainsi aux premières éruptions volcaniques. Dans les traditions purement mexicaines, Quetzal-Coatl, se délivrant de ses feux par l'explosion des sept volcans, personnifiés dans les sept chefs des Toltèques, prend le titre de Tlamacazqui, « le ministre ou le distributeur du feu.» C'est sous ce point de vue qu'il s'identifie avec Huemaji, le prêtre et le conseiller des Toltèques, qu'il est regardé comme le quatrième ou le huitième, toujours troisquatre ou bien sept-huit, parce que, sans se montrer, en restant dans l'humilité de sa retraite, il administre aux autres les conseils de sa sagesse, c'est-à-dire qu'il leur verse le feu à pleines mains, d'où sa qualité de pontife, qui fait qu'en Egypte, les prêtres, dont il était ainsi le type primordial, étaient représentés hiéroglyphiquement par un homme assis, portant sur sa tète
une cruche qu'il vidait. De là vient également le nom d'Èhécatl, le souffle, l'air, par excellence, ou plutôt « celui qui produit l'air, » en dedans de la terre, comme à sa surface, par sa puissance universelle, ce souffle, ce verbe divin, exprimé par la parole du volcan , par le Tecpatl, par la flamme, par le feu qui s'élance avec le souffle intérieur, longtemps comprimé. Voilà d'où vient àcette divinité, première et dernière à la fois, le titre de Tlamacazqui, le ministre, le serviteur de ses frères, auxquels il offre sa coupe toute pleine, VEzmiin des Phéniciens, le Schmoun des Égyptiens, nom qui a des significations bien diverses, suivant l'application qu'on en a faite, mais qui, selon le quiche, se rend par le « petit serviteur, » traduction absolue du mot Xmun (schmoun), dont les racines sont dans cette langue.
Les autres principaux noms que reçoit Quetzal- Coatl, sont ceux qu'il prend, en se personnifiant directement avec celui des volcans, où l'on avait cru reconnaître des marques particulières de sa puissance. L'histoire et les traditions mexicaines le signalent, surtout trois fois, d'une manière remarquable, avant le cataclysme. Le premier nom qu'il porte est celui de Topîlizin, dernier roi de Tollan, Topiltzin, c'est-à-dire le cratère suspendu de la chaleur. » Ce nom qui semble indiquer une montagne fort élancée paraît devoir s'identifier avec le Tzatzi- Tepetl, ou « la Montagne des Voix», au sommet de laquelle, disent les traditions, Quetzal-Coatl faisait entendre par la voix de ses hérauts, ses ordres à ses sujets, jusqu'à plus de cent lieues de distance. Ce volcan aurait fait partie des sept, et ce fut peut-être le même qui, en éclatant par deux bouches à la fois, donna la première idée du chiffre sept-huit.
Le second volcan de Quetzal-Coatl qni s'identifie
avec le troisième et avec le premier, est celui dont je viens de vous entretenir sous le nom de Nandhuatl^ qui est appelé son fils, engendré sans le secours d'aucune mère, suivant un document. NanahuatI est celui qu'il porte embryon dans son sein et que le Croissant met ensuite au monde, la veille de la grande catastrophe, après avoir passé quatre jours sous les eaux ; ce sont ces quatre jours qui sont symbolisés dans le bain de NanahuatI et de Metztli, se préparant au sacrifice. Topiltzin, descendu dans l'abîme, et reparaissant sous le nom de NanahuatI, remarquez-le, est identique avec le Ninjah, célébré par le chantre védique. Il est identique avec le Naïuis, le nain, le germe caché dans la grotte idéenne, le feu retiré au sein de l'humidité primitive, l'embryon divin que la nymphe porte dans son sein. Allumé une première fois par les mains des pontifes, les nymphes ses mères et ses amantes l'ont alimenté par le lait nourricier changé en beurre, et des tourbillons de fumée sont montés aux cieux avec les holocaustes. C'est-àdire que les eaux furibondes se sont changées en vapeurs et en fumée, en éteignant l'immense cratère. Mais il renaît du sein des eaux, comme le dieu de la foudre : c'est Eros, jeune et beau, mais terrible amant, remontant sous la forme de l'éclair, tandis que les eaux, ses mères, se penchent sur lui, en quelque sorte renversées, embrasées de ses nouveaux feux. Tel est le vrai sens d'un distique qui est plein des naïvetés du langage védique. Je copie M. d'Eckstein, mais en changeant quelques tournures; car le distique qu'il emprunte ici s'applique en entier à la légende de NanahuatI, ce volcan terrible, rentrant sous les eaux qui l'ensevelissent et reparaissantensuite plus terrible. «Le germe est soustrait aux yeux, enveloppé des ténèbres
du sein maternel, continue M. d'Eckstein (1) : on le cherche, on ne le trouve pas ; on se demande où peut être JVinjah, cet embryon, ce germe du forgeron, du Tvachtur garbhah, nourri secrètement dans la grotte des eaux, choyé des ondes maternelles, qui le cachent, le voilent, le soustraient aux regards des curieux, de sorte qu'il réside dans le palais des eaux, sous la garde des femmes, suivant les données d'une gynécocratie primitive. Voici ce distique. »
« Qui de vous a fait attention à ce nain (c'est-à-dire » qui de vous a suivi ses errements dans les ténèbres)? » qui de vous l'a observé dans sa retraite au sein des » eaux? qui de vous l'a étudié dans l'entourage des » nymphes? C'est un enfant, et il a engendré ses » mèree dans les holocaustes. Embryon d'une foule » de nymphes, il sort de la matrice des eaux. Grand, » hymnode, sonore, il poursuit sa route, renfermant » en soi le principe des holocaustes (2). »
Telles sont. Monsieur, les faces diverses sous lesquelles se montre Quetzal-Coatl, comme volcan, avant le cataclysme. C'est sous le nom de Cé-Acatl, Une Canne, ainsi que nous le verrons plus loin, Cé-Acatl, le fils de A//x(:oa^/ et de Chimalman, le prince victorieux de ses ennemis, le conquérant du monde, que Nanahuatl se montre, dans d'autres traditions, comme vous le verrez tout à l'heure. Mais ces transformations du dieu, ses personnifications diverses, se trouvent symbolisées, à leur tour, d'une manière particulière dans Xolotl, le pied de maïs à double tige, littéralement la «vitalité de la voie tournant sur la base », deyendLiitlemeœolotl, le pied d'aloès à double tige, puis
(1) Sur les Sources de la Cosmogonie de Sanchoniathon, pag. 42-43.
(2) Rig. I. hymne xcv, schl. i, pag. 194-195, trad. de Langlois, ap. D'Eckstein, ib.
enfin lorsqu'il descend au fond de la mer, devenant V axolotl, qui, comme la femme, évacue son sang sous les eaux, image de la lave que le volcan continuait à vomir du sein de l'abîme.
Le rôle de Quetzal-Goatl, dans la légende mexicaine, est donc identique avec celui des divers Bacchusde la mythologie, grecque, qu'on voit s'identifier tour à tour, avec Pan, et Prothée, dans leurs nombreuses métamorphoses. La suite de son histoire, dans sa lutte avecTezcatlipoca, va vous en donner encore un témoignage plus complet. Je vous ai fait connaître déjà les sujets de Quetzal-Coatl, comme roi deTollan, ces puissances telluriques, chichimèques ou toltèques, les uns, ses amis et ses serviteurs, les autres, ses ennemis et conjurant sa perte. Au milieu des splendeurs de sa gloire, le roi-pontife de Tollan était importuné par le génie du mal qui lui demandait de lui sacrifier ses sujets. Ce génie, c'était Tezcatlipoca, c'étaient les eaux envahissantes qui venaient frapper à la porte de son palais, c'étaient les eaux qui voulaient éteindre les feux dont il était le maître et le souverain. Sur son refus, Tezcatlipoca s'entend avec les autres conspirateurs pour l'attirer dans le piège, et l'obliger, par leurs maléfices, à abandonner Tollan. Afin d'être plus sûrs de réussir, ils l'enivreront. Mais avant de l'enivrer, Tezcatlipoca jettera l'épouvante dans son cœur, en lui présentant ce fameux miroir à deux faces, « ce miroir trompeur où il ne voit qu'une image infidèle de lui-même (1). » C'est après cette première tentative, quand Quetzal- Coatl s'est orné du masque fabriqué par ses ennemis, symbole de la face nouvelle que va prendre la terre américaine, que Tetzcatlipoca lui porte une coupe,
(1) Creuzer-Guigniaut, Religions de l'Antiquité, tom. III, pag. 279.
remplie jusqu'aux bords d'un pulqué pétillant, qu'il vient d'exprimer de l'aloès. Le roi-pontife refuse d'abord : le tentateur insiste et obtient enfin qu'il y trempe le bout du doigt, qu'il goûte cette liqueur dangereuse, source à la fois d'une douceur délicieuse, et du poison le plus subtil ; car c'est là ce qu'indique, en quiche, quii, vocable synonyme de pulqué. C'en est fait dès lors : le monarque succombe au plaisir, le prêtre devient prévaricateur. Il boit, il boit ; quatre fois il épuise la coupe fatale, et avant qu'on la lui présente pour la cinquième fois, il a consenti à sacrifier quatre de ses sujets au génie du mal.
Enivré de la volupté à laquelle il s'est laissé entraîner, Quetzal-Coatl veut faire boire tous ceux qui l'entourent : ses officiers prennent part au banquet. Mais ce n'est pas tout. Tezcatlipoca veut amener le pontife à souiller sa personne sacrée, à commettre le plus grand de tous les crimes. On lui amène Queztal-Pellatl, sa sœur, la prêtresse des dieux. 11 la fait boire et passe avec elle la nuit à se divertir. Au matin, Quetzal- Coatl, revenu de son ivresse, retourne en lui-même. Il pleure, il gémit, il veut faire pénitence de son péché. Alors il commande à ses officiers de lui creuser un sépulcre où il se retirera. Mais au bout de quatre jours il s'y trouve mal à l'aise. Il en sort, en ordonnant à ses officiers d'enfouir toutes ses richesses, après quoi il part avec eux. Arrivé au bord de la mer, il s'y fait construire un bûcher et se consume dans les flammes. Suivant une autre version, il part pour Tlapallan, y tombe malade et meurt au bout de quatre jours.
Le résultat de ces légendes est le même. Quetzal- Coatl tenté par ses ennemis, c'est le feu et l'eau travaillant à la ruine de la terre du Croissant. Le miroir que lui présente Tezcatlipoca, ce sont les deux médi-
terranées qui se creusent l'une après l'autre, préludes du cataclysme : la coupe que lui oifre ensuite ce génie malfaisant, c'est encore une fois une image de l'Océan, et le pulqué pétillant, c'est l'eau écumante qui se précipite sur le cratère du grand volcan, dont les vapeurs, causées par ce mélange d'eau et de feu, sont symbolisées dans la fumée de l'ivresse. Quatre fois l'Océan rompt avec fureur sur la terre du Croissant qui succombe à la cinquième, et s'enfonce en gémissant dans l'abîme, comme Quetzal-Coatl en s'enfermant au tombeau. Ses officiers, buvant avec lui, ce sont les terres détachées, ce sont les volcans qui se remplissent d'eau et qui descendent avec lui; Quetzal-PetlatL, « la natte de plumes vertes » ou « l'eau qui se précipite debout, » c'est la plaine humide elle-même, c'est la vague en fureur avec laquelle il passe la nuit à lutter jusqu'au matin, qu'il disparaît sous elle au fond de l'Océan. C'est cette submersion de la terre, durant quatre jours, qui est célébrée comme la retraite du pontife dans le tombeau : c'est là sa pénitence qui a donné lieu à tant de légendes, et ce sont les obstacles qu'il avait mis si longtemps aux emportements de la mer, considérée ici sous son aspect féminin , qui ont été chantés comme les épreuves de Quetzal-Coatl et les signes de sa continence. Quand il sort de sa retraite, après les quatre jours, c'est une image de la terre du Croissant, soulevée momentanément au milieu de ses angoisses, comme je vous l'ai montrée dans la légende de Nanahuatl, et qui s'abîme ensuite dans l'espace de quelques heures. Ces mouvements, ces oscillations, les secousses effroyables de cette terre immense qui se débat sous l'attaque furibonde de l'Océan, voilà ce que représentent les diverses légendes de Nanahuatl et de Quetzal- Coatl, et que vous retrouvez dans toutes les traditions
qui ont pour objet Bacchus ou Osiris. Rappelez -vous à ce sujet ce que raconte Hérodote, en parlant de la fête de Bacchus en Egypte (1). « Ils ont inventé, dit- » il, des figures d'environ une coudée de haut, qu'on » fait mouvoir par le moyen d'une corde. Les femmes p portent, dans les bourgs et les villages, ces figures » dont le membre viril n'est guère moins grand que » le reste du corps et qu'elles font remuer. Un joueur B de flûte marche à la tête ; elles le suivent, en chan- » tant les louanges de Bacchus. Mais pourquoi ces » figures ont-elles le membre viril d'une grandeur si » peu proportionnée, et pourquoi ne remuent-elles » que cette partie? On en donne une raison sainte; » mais je ne dois pas la rapporter. » Cette raison sainte, Clément d'Alexandrie croyait la connaître en reprochant aux Égyptiens (2) la turpitude de leur dieu ; mais il ne donnait guère lui-même qu'un mythe pour un autre, et que j'aurai, peut-être, occasion de vous expliquer plus tard. En attendant, j'ai à peine besoin de vous dire que ce phallus démesuré représentait cette terre du Croissant, le membre viril de Nanahuatl, dont le corps se retrouvait ainsi dans le reste de l'Amérique. La région engloutie était donc presque aussi grande en étendue que l'autre partie du continent. Quant aux mouvements désordonnés de ce symbole, remué par les femmes qui le portaient, quelle image plus frappante du Croissant, convulsivement agité par les eaux de l'Océan !
§ 4. En Egypte comme en Grèce, c'est donc le mythe de Quetzal-Coatl que les peuples célébraient
(1) Histoire, trad. de Larcher, liv. II, § xlviii.
(2) Clem. Alexand. Protrep. pag. 13, 29 et 30.
avec tant de solennité, sous le nom de Bacchus et sous les noms divers commémorant le souvenir de ce dieu. Ce mythe, vous le retrouvez surtout dans Zagreus, que vous avez reconnu sans doute, au moment où Tezcatlipoca présente son miroir à Quetzal-Coatl. Zagreus est fils de Jupiter et de Proserpine, comme Quetzal-Goatl, sous l'aspect de Topiltzin et de Gé-Acatl, est fils de Mixcoatl, roi des Chichimèques, le fondateur de la monarchie toltèque ; car Zagreus se traduit du quiche par ces mots : « le souffle de la déchirure brillante» , zak-re-ux (ush). Il est le fils de Proserpine, fille de Gérés, de même que Quetzal-Goatl, comme volcan de Gé-Acatl, est le fils de Chinialman, de celle qui étend le bouclier, forme de la mer des Garaïbes, dont la terre, aujourd'hui ensevelie sous ses eaux, est la fille de la Gérés américaine, de Clhua-Coatl, « la femme aux serpents », l'Amérique méridionale. Vous verrez plus loin comment ce mythe s'identifie avec celui d'Oj:o7720fo, la déesse mère. Proserpine, c'est donc cette région fertile du Tamoanchan, célébrée, ainsi que Tollan, dans toutes les annales mexicaines, c'est cette terre des délices, qui, la première, descendit sous les eaux, au commencement du cataclysme. Voilà comment, d'un autre côté, Cérès, ou Cihua-Coatl, dérobe sa fille Proserpine à ses prétendants dans une grotte, dont elle confie la garde aux serpents qui traînent son char. Ges deux serpents, c'est le feu et l'eau, que vous voyez continuellement sous cette forme dans les documents mexicains, les deux grandes causes de la ruine de la terre qu'ils semblent traîner comme en un char.
Mais Jupiter se change lui-même en serpent et a commerce avec Proserpine. De son côté, Ghimalman, vaincue par Mixcoatl, a commerce avec lui : elle en conçoit un fils, qu'elle met au monde, après quatre jours
de souffrance, et meurt en lui donnant le jour. Ce fils^ c'est Topiltzin Cé-Acatl. Zagreus naît avec une tête de taureau, et il est le favori de son père qui lui assigne une place auprès du trône. Cé-Acatl est associé par son père Mixcoatl à ses victoires et à sa grandeur, il est le type du guerrier pacificateur et du roi conquérant. C'est qu'en effet il pacifie la terre, en la délivrant des feux qui la tourmentaient. Sa mère, morte au bout de quatre jours d'enfantement, c'est la terre delà mer des Caraïbes qui descend sous les flots, au moment de la naissance de ce volcan terrible, c'est Proserpine enlevée par Pluton et emmenée par lui au séjour des morts. Les deux cornes de Zagreus, vous les avez dans la double bouche du volcan, celle de Nanahuatl et celle de Metztli, et dans les deux cornes du Croissant, semblable à une tète de taureau. S'il lance la foudre comme son père, vous le retrouvez dans les deux volcans, lançant leurs feux sur la terre, et dans la danse des montagnes soulevées, vous avez, ainsi que je vous le démontrerai plus loin, la danse des Curetés, armés autour de Zagreus. Les Titans qui mettent son corps en pièces, ce sont les puissances telluriques, déchirant de toutes parts la terre chérie de Quetzal-Coatl, dont les lambeaux disparaissent, bouillis dans les eaux du chaudron mystique de l'océan, ou rôtis dans les flammes jaillissantes de l'Orcus. Voilà, Monsieur, toute l'expHcation du mythe de Zagreus. Quant au côté orgiastique de ce mythe, dans le Bacchus Sabus ou Sabazius , il s'explique de lui-même, dans la scène de Quetzal-Coatl, s'enivrant avec ses officiers et se faisant accompagner de sa sœur Quetzal-Petlatl.
Il est temps maintenant de passer au troisième des personnages mentionnés plus haut, c'est-à-dire au dieuTezcatlipoca, qui joue un rôle si important dans
la mythologie mexicaine , en particulier dans la légende de Quetzal-Coatl, roi et pontife de Tollan. Tezcatlipoca, nom que les auteurs traduisent d'ordinaire par le « Miroir brillant » ou le « Miroir fumant, p signifie littéralement la « Vapeur du Miroir » ou bien la « Vapeur de l'eau Brillante, » le vocable poca étant composé de poc, fumée, et de a, eau, ce qui nous donne l'eau de la fumée, c'est-à-dire la vapeur. Le premier nom qu'on ajoute à celui-ci, c'est Yaotl, l'ennemi , littéralement la « voie ou la place de l'eau. » Puis après Yaotl, Sahagun l'appelle Necoc- Vaotl, qu'il interprète : «Sembrador de discordias por ambas partes » , Semeur de discorde entre les parties. Mais «ecoc signifie littéralement « dans le double vase, » ce qui fait avec Vaotl, la « voie ou la place de l'eau dans les deux vases, » c'est-à-dire dans les deux méditerranées. Il est donc impossible de méconnaître dans ces noms la signification qui leur a été assignée à l'origine et qu'ils devaient continuer à avoir pour ceux qui étaient initiés aux mystères antiques ; on y reconnaît, en effet, de manière à ne laisser aucun doute, l'action puissante de la vague s'ouvrant violemment un passage entre les terres de l'ancien continent. Analysons les autres et nous verrons qu'ils ne sont pas moins significatifs. Le premier qui se présente, c'est Titlacahuan, traduit d'ordinaire par ces mots : « Nous sommes tes serviteurs, tes esclaves », mais dont l'interprétation directe serait plutôt : « Nous, serviteurs de quelqu'un, » ou simplement « tes serviteurs. » Mais examiné avec le scalpel analytique que j'ai employé jusqu'ici, je trouve dans le mot titl-a-cahuan le sens de celui qui laisse ou amène l'eau dans le ventre ou l'eau de notre ventre. Mojocojatzin y titre de Tezcatlipoca, comme Dieu toutpuissant et universel se traduit par « le Seigneur, qui
peut tout par lui-même; » mais si on le décompose, on y découvre, outre le sens d'omnipotence, celui de « Seigneur de l'eau dans son propre centre. » Tels sont les noms principaux que l'on trouve dans Sahagun et dans d'autres auteurs, comme étant ceux de cette grande divinité. J'ajouterai seulement, pour finir cette nomenclature, qu'en ajoutant à la suite l'un de l'autre les noms divers de cette divinité, on trouve dans Moyocoyatzin^ Yaotl^ Tida-CahuaTi, Necoc-Yaotl^ Tezcatlipoca et Tlaca-huepan, cette phrase remarquable : le Seigneur ou l'étendue de l'eau dans son propre centre, voie de l'eau, abandonnant son centre, place de l'eau dans les deux vases, vapeur du miroir (c'est) le grand drapeau de l'eau et du feu.
D'où vient, cependant, que Tezcatlipoca soit identifié d'une manière si intime avec le feu et le soleil? D'autres noms vont nous l'expliquer. Un des plus remarquables qu'on découvre, entre un grand nombre, dans le Manuscrit Letellier, c'est celui de Teail- Tlachinolli, nom auquel on ne saurait faire trop d'attention ; car il est une des images les plus brillantes du cataclysme, dont ce dieu fut un des grands moteurs. Cherchez-le dans Molina et vous trouverez qu'^^Z et tlachinolli , réunis, ont le sens de guerre ou bataille : seulement ici nous avons un mot de plus, te, signifiant la personne à qui la guerre est déclarée, ou plutôt la pierre, le rocher indiqué par le te, c'està-dire la terre, le croissant sur qui la guerre est portée simultanément avec l'eau et le feu. Gai* tel est le sens réel de te-atl-tla-chinolli, que l'auteur anonyme du Manuscrit Letellier confirme entièrement, en faisant suivre ce long vocable des mots « tanto como abrasamiento de fuego y agua, » ce qui veut dire : « comme si l'on disait embrasement par le feu et par l'eau, » et
en le faisant précéder de « fiesta de Tezcatlipoca y demas companeros », c'est-à-dire indication de la fête de Tezcatlipoca et de ses compagnons.
L'identification ne saurait être plus complète. Si l'on examine ensuite l'image qui accompagne la légende, on y verra Tezcatlipoca environné de toutes les couleurs qui y correspondent : le vert, le rouge et le jaune, signes du feu et de la flamme, sont partout mêlés au violet, qui annonce la vapeur ou la fumée, au bleu, signe de l'eau, qui ne paraît qu'en petite quantité, absorbée qu'elle est par le feu qui la vaporise. Les armes que porte le dieu sont des armes de guerre, et c'est un serpent d'eau et de feu qui remplace son pied gauche. Qu'est-ce donc alors que Tezcatlipoca avec des attributs si variés et si différents? Ainsi que l'indiquent ses premiers noms, Tezcatlipoca, c'est la puissance de l'eau, c'est la violence de la vague de l'Océan qui se creuse une ouverture dans la terre du Croissant : elle commence par s'ouvrir une entrée dans la mer des Caraïbes : voilà pourquoi la variante de son nom TezcatUpouhca. Celui qui a ouvert le miroir; puis, quand vient le moment du combat, lorsque Nanahuatl a élevé son immense foyer au-dessus de la terre et de la mer qu'il menace à la fois, Tezcatlipoca arrive et se précipite sur lui, il se couche en travers sur l'ardente fournaise, comme Xbalanqué sur son frère Hun- Ahpu, dans le Popol-Vuh; l'eau se croise avec le feu dans tous les sens, excitant cet immense combat de la vague victorieuse de la flamme, qu'elle finit par éteindre, et Tezcatlipoca, identifié ainsi avec le feu, monte au ciel, transformé en un nuage de vapeur. C'est ainsi que la vague, que l'eau de la mer, unie au volcan, teotl, la voie sur la pierre, devint teotl à son tour, en remplissant le cratère, et qu'en union avec
Nanahuatl, elle fut prise par le parti militaire, victorieux de Quetzal-Goatl, comme son drapeau le plus insigne. Le combat avait fini au soleil couchant. De même que le soleil se dérobe dans l'Océan, à l'issue du jour, ainsi les feux du cratère s'étaient éteints et abîmés sous les masses puissantes de l'eau, en préparant, ce semble, eux-mêmes leur voie à l'apothéose. Tezcatlipoca, couvrant le volcan, devenait Tonatiuh, c'est-àdire « l'eau bouillante en marche, » et Tonatiuh^ aussi bien que teotl^ perdirent ainsi leur signification première, pour n'être plus que des idées représentatives du soleil.
Ce n'est qu'à la longue que ces images et ces allégories, si confuses, d'abord, pour moi, se sont expliquées etéclaircies. A mesure que les brouillards se dissipent, à mesure que cette symbolique mexicaine écarte ses voiles et que je saisis les détails de cet immense chaos mythologique, les caractères distinctifs de chaque divinité se dessinent plus nettement, et je finis par les dépouiller l'une après l'autre de tous les vêtements dont l'antiquité les avait habillées en Amérique, comme en Europe, en Afrique et en Asie. C'est ainsi que vous avez pu vous convaincre, en lisant dans leurs analyses, les noms divers, donnés à Tezcattipoca, de l'identité de ce dieu avec l'Océan, en tant que renfermé dans les bornes des deux méditerranées américaines, d'où lui vient surtout ce nom célèbre. S'il est le Dieu tout-puissant, impalpable, invisible, eh bien, Monsieur, c'est l'idée matérielle de la puissance de la mer, rompant la terre antique du Croissant; c'est l'impossibilité de palper l'eau, sans qu'elle s'échappe en coulant; c'est la difficulté d'en offrir une image correcte, de la même manière que des dieux montagnes et volcans, qui ont fait insensiblement revêtir Tezcatli-
poca de ces différents attributs, par le transcendantalisme des écoles. Si, comme Sagahun le répète en plus d'un endroit, il est le dieu universel, présent dans tous les lieux, au ciel, sur la terre et aux enfers, c'est que l'eau ou l'humide enveloppent, de toutes parts, la terre et le ciel, dont Tezcatlipoca partage ainsi le gouvernement avec Quetzal-Coatl ; c'est, comme l'énonce encore le même auteur, parce qu'il est l'abîme et qu'il s'appelle ténèbres et souffle, le vent de la nuit, YoliualliEhecatl la vitalité de l'air, dans la nuit comme dans le jour, la brise que l'on sent sur l'eau et qui souffle sur l'Océan avec lequel elle semble se confondre. De la réunion de tant de données diverses, j'en suis arrivé à comprendre enfin comment il est l'abîme, comment il est ténèbres, en même temps que soleil et lumière. Yoilà comment je me suis rendu compte de ces paroles énigmatiques de Motolinia, quand les interprètes des peintures mexicaines lui disaient « qu'après avoirété renversé dans l'eau par Quetzal-Coatl, Tezcatlif)Oca en était sorti, transformé en tigre, pour tuer les géants. » Cela voulait dire, en effet, que la mer, si souvent comparée au tigre, avait englouti les montagnes soulevées dans son sein, après sa formation. Et lorsque le même auteur ajoute que « celle-ci ressemble au » ciel, parce que la vie la plus longue descend à l'eau, » c'est parce qu'elle est Tezcatlipoca, et qu'elle y est » en mémoire de lui, » ainsi qu'il conclut en terminant sa phrase. Observez que si dans la Copie Vaticane^ il est appelé encore Tlatlauhqui, le Vermeil ou le Flamboyant, ainsi qu'Apollon, avec qui il s'identifie, c'est en souvenir du moment où la vague, s'enveloppant des flammes du volcan, parut se confondre entièrement avec elles. ^C'est ainsi, d'ailleurs, que les brillantes couleurs du soleil, à son lever ou à son coucher, se
reflétant dans l'Océan, semblaient ne faire qu'un, et de la surface étincelante du miroir et de l'astre qui s'y baignait au soir ou au matin, comme l'intime également Sahagun. Voilà comment cet écrivain vient à l'identifier, à son tour, sous le nom de Tlatlahuic- Tezcatlîpoca avec Totec « celui qui coupe l'embrasement » ou plutôt qui s'y enveloppe, idée terrible qui donna naissance au symbolisme barbare de l'écorchement humain. La victime ici, c'était celle du grand holocauste, c'était la terre du Croissant; c'était Quetzal-Goatl ou Nanahuatl, dont la peau, dont le vêtement de feu devenait la possession de la vague, du dieu redoutable qui s'y incarnait, en s'y enveloppant. De là le nom de Xipe-Totec, dont le sens mystérieux correspond à celui d'un vêtement embrasé sortant des entrailles de la terre ; c'est la même idée qu'exprime également Y axolotl, dont il est question plus haut, ainsi que ce cadavre qui empestait Tollan, cadavre au ventre ouvert, aux intestins répandus en désordre, image de la terre du Croissant, dans les dernières convulsions volcaniques, telle qu'on le voit dans la planche 13 delà Copie Vaticane.
Je ne saurais trop insister. Monsieur, sur la valeur de ces images. C'est, d'ailleurs, le cas de vous faire remarquer ici, ainsi que je l'ai fait déjà auparavant, que le même symbole est souvent le thème d'allégories fort différentes, en apparence, bien qu'identiques au fond. Voilà comment l'on pouvait dire, avec la Copie Vaticane, que Xipe-Totec était le compagnon inséparable de Quetzal-Coatl, et le précurseur du pontife, dans la voie de la pénitence qu'il prêchait aux Toltèques. Mais, suivant d'autres interprétations, l'écorchement de la victime dans la fête de Xipe-Totec, était le symbole de la victoire de Tezcatlipoca sur Quetzal-
Coati, de la vague sur la terre enveloppée de feu. D'autres, au contraire, y reconnaissaient Quetzal- Coatl, vainqueur de son adversaire. Car si le grand sacrifice consistait à ouvrir la poitrine de la victime avec un couteau de silex, pour en arracher le cœur, signe du feu sortant du volcan, et à l'écorcher ensuite, en riionneurdeTezcatlipoca; dans une cérémonie préparatoire, qui avait lieu la veille, la victime était scalpée d'avance et sa chevelure, ainsi qu'on le voit encore aujourd'hui chez les Barbares du Nord, était gardée comme le trophée de la victoire de Quetzal-Coatl. C'est en étudiant les rites de la religion mexicaine, dont Sahagun nous a transmis des détails si complets et si intéressants pour l'histoire de l'archéologie religieuse de l'antiquité, que j'ai réussi à comprendre l'ensemble, non-seulement des cérémonies du rituel mexicain, mais encore du rituel de la plupart des cultes du monde païen. Dans Técorchement du Xipe-Totec vous retrouverez Torigine de la peau du lion de Némée, dont s'enveloppait Hercule , divinité correspondante à l'un des aspects de Tezcatlipoca; vous y découvrirez les fondements de la fable d'Apollon, écorchant Marsyas, dont le talent musical l'avait emporté sur celui de ce dieu. Marsyas est identique avec Nanahuatl, et sa flûte, c'étaient les volcans dont l'éruption avait fait trembler le ciel et la terre.
g 5. Voilà, Monsieur, quelle est l'origine de ces différents mythes si célèbres, indissolublement unis, malgré leur antagonisme. Quctzal-Coatl avec NanahuatI, celui-ci, à son tour, avec Tezcatlipoca, et tous les trois se confondant, avec les symboles multiples auxquels ils ont donné lieu, avec Mctztli, avec la terre du Croissant, abîmée dans l'Atlantique, avec Xipe-Totec, dont
l'abominable sacrifice les réunissait dans les mêmes rites. Ce sont ces deux personnifications du mythe mexicain, Quetzal-Goatl et Tezcatlipoca, qu'un document, déjà cité(l), compare encore à deux grands arbres, le Quetzal-huexoch, la grande fleur dressée, et le Tezca-Quahuitl^ l'arbre du miroir, dans lesquels se seraient, à la suite du déluge, transformées ces deux divinités, afin de relever le ciel ; c'est au ciel ensuite que les aurait placés Tonaca-TecutU, le père suprême des dieux. C'est qu'en effet ces deux arbres, ce sont les fondements de l'autel, les deux colonnes, les deux stèles de la cosmogonie phénicienne, Knepli QïNeith, l'esprit et la matière, Phtha et Phra^ le chaud et la lumière, de la cosmogonie transcendantale des Egyptiens, mais plus encore la toute-puissance, latente et cachée dans Quetzal-Coatl, la toute-puissance active dans Tezcatlipoca. Quanta celui qui préside aux deux colonnes, l'union des deux stèles, c'est Tonaca-Tecutli^ le « Seigneur qui anime notre chair », le souverain maître de la chaleur, ou pour parler plus clairement la « voie de pierre avec l'eau bouillante, » l'union de l'eau et du feu sur le Croissant. C'est donc avec une raison profonde que M. d'Eckstein caractérisait l'ensemble de ces mythes, en disant que « toutes ces cosmogonies portent l'empreinte de la domination d'un système dualistique et fataliste, dont le symbole est l'œuf du monde. Le créateur y reste renfermé comme hermaphrodite, avant de diviser la nature entre les deux sexes, dans l'homme et dans l'univers, ordonnant sur ce type et l'homme et les mondes (2). » Cet œuf c'est le foyer souterrain, origine du cata-
(1) Motolinia, Historia de los Mexicanos por sus pinturas, MS.
(2) De quelques Légendes qui se rapportent au Berceau de V espèce humaine,l'^ art. dans le Journal Asiatique, nov. 1835, pag. 361.
clysme, origine par conséquent de la création nouvelle. Cet œuf « c'est la puissance nourrissante, source « de la vigueur virile », ainsi que l'appelle le Véda(l), d'accord ici avec le sens du nom de Tonaca- Tecutli, du seigneur de la nourriture ou qui nourrit notre chair : c'est « Jgîii qui est au fond des eaux et des bois*» , l'embryon, le germe intérieur de la chaleur et de la vie (2), tour à tour Quetzal-Coatlet Naiiahuatl. Sous un autre aspect, il est Ahi, de même que Tezcatlipoca est le prototype à'hidra qui le terrasse, en le frappant de son marteau. En effet, le ciel, dans bien des circonstances, ainsi que je vous le ferai voir plus loin, le ciel c'est la croûte qui formait la terre des deux méditerranées, c'est le firmament des puissances telluriques avant leur explosion. Voilà ce qui explique ces paroles du poëte védique : «Le firmament » solide a été déchiré de part en part, terrifié par » le rugissement d'Jhi, quand, ô Indra, tu fus ins- » pire de la libation, quand de ta foudre tu fis voler la » tête de Vritra qui obstruait la terre et les cieux(3).» En effet, ce dernier s'identifie à son tour avec Nanahuatl , embryon , sous l'épithète de « fils de \diDanu, semblable à une araignée (4) », le Bal-am, l'araignée tournante des Quiches, cette gloutonne qui personnifie l'Orcus. Dans la théogonie du Véda, comme dans la théogonie mexicaine, y^hi et Vritra ne font qu'un quelquefois avec Agni, avec qui vient s'identifier Indra lui-même, comme Tezcadipoca avec Quetzal'Coad.
Le Rig-Véda est rempli d'allusions analogues, énig-
(1) Rig-Veda-Sanhitd, trad. de Wilson, vol. I, pag. 189.
(2) Ibid. pag. 18o.
(3j Rig-Veda-Sanhilà, trad. de Wilson, vol. l, pag. 144. (4) /fcîd., vol.H, pag. 233.
matiques pour la plupart et qui ne sauraient s'expliquer que par l'identification absolue des divinités indoues avec les divinités du Mexique. Celles-ci, à leur tour, se résument en un petit nombre de mythes, dont l'origine se retrouve distinctement dans les divers épisodes du cataclysme, dans la personnification de ces épisodes avec les lieux qui en furent les témoins, soit les régions englouties dans l'abîme, soit celles qui en sortirent, après la ruine du Croissant. Une image également bien frappante dans les traditions mexicaines, c'est celle où les auteurs du texte réunissent autour du bûcher de Quetzal-Coatl tous ses oiseaux chéris, aux couleurs étincelantes ; c'est sous la forme d'un de ces oiseaux qui faisaient sa joie dans Tollan, que son âme s'élève aux cieux. Dans la légende de Nanahuatl, les couleurs brillantes de ces oiseaux sont les étoffes précieuses, dont les dieux de l'empyrée font un trône à la nouvelle divinité, suivant le Codex Chimalpopoca. Mais si, d'un côté, ce document semble comparer ces couleurs à celles dont s'enveloppe l'astre du jour, à son coucher, on reconnaît, de l'autre, que ces oiseaux, aux plumages si beaux, ne sont que des images poétiques du feu et des flammes, du grand cratère, avant que la vague fût venue l'éteindre.
Ces images, sans aucun doute, servirent de type aux fables qui concernent le Phénix dans les traditions de notre continent. Comment expliquer autrement, par exemple, dans les monuments ninivites, la présence de « cet oiseau debout avec la figure d'homme et la tête d'oiseau, portant la coupe de la libation sacrée]», suivant l'expression de M. d'Eckstein. Hérodote, à propos de cet oiseau merveilleux (1), raconte
(1) Hérodote, Histoire, liv. Il, § lxxiii.
que tous les cinq cents ans, le Phénix faisait son apparition à Héliopolis d'Egypte, la cité du soleil : le jeune Phénix y transportait le cadavre de son père qu'il enveloppait dans une masse, ayant la forme d'un œuf, qu'il bouchait ensuite avec de la myrrhe. Ainsi d'un côté la coupe des libations, c'est-à-dire le golfe du Mexique, de l'autre, l'œuf mystérieux, d'où sort l'embryon de la terre, le volcan qui transporte ses feux d'un cratère à un autre. Semblable au Phénix égj'ptien, l'oiseau aux ailes d'or des Védas, le Hiranya-pakscha, creuse un œuf pour en former un tombeau, ce qui rappelle la \é^%ndiQ àQ M ârt-andah, le génie renfermé dans l'œuf mort, dont sortira le Mârtt-aîidah ou le soleil vivificateur, ainsi queNanahuatl, s'élevant resplendissant du bûcher où il a laissé sa pourriture. Dans toutes les traditions qui le concernent, continue M. d'Eckstein, le sens radical, dans le mot Phénix, se rapporte toujours à la couleur rouge ou solaire, à l'oiseau-soleil, qui se plonge rouge et sanglant dans l'Océan où il se couche et dont il sort au matin avec la coupe des libations»... Eh bien, n'est-ce pas là tout entier le mythe que je viens de vous décrire dans les légendes de Nanahuatl et de Quetzal-Coatl ! « Philostrate, poursuit votre ami, fait venir le Phénix de l'Inde, c'està-dire de la région où dominait primitivement l'ethnos des Kaushikâh. Il le dépeint comme le Garouda et suppose qu'il sort des rayons du feu de l'autel ou des rayons du soleil, en déployant ses plumes d'or. Son berceau est aux sources du grand fleuve de l'Inde ou du Sindhou qui porte aussi le nom de Nîla ou du noir. C'est dans ces régions que la tradition épique de Firdouci place l'oiseau Simourg/i, protecteur du jeune Féridoun, qu'il préserve des embûches du serpent céphène »... Passant ensuite de l'Inde en Chine,
en recherchant les traces de l'oiseau merveilleux, il reprend: « La tradition chinoise sur l'oiseau Fonghoang nous ramène vers la région des Hyperboréens du nord de l'Inde. Là est l'Outtara-Kourou, où les Aryas ont vécu dans l'esclavage d'une race qui leur était supérieure en science et en civilisation, race qui avait pour représentant un roi des richesses. C^était le roi des 'productions métalliques des feux de la montagne, le Kshatra-vairyâ, comme disaient les Bactriens, le Kouvera-radshâ, comme disaient les Indiens; le Paulastya, serviteur du grand dieu, qui est le grand serpent de la montagne, du Nila-Kantlia, dont la gorge était devenue noire par suite du poison qu'il avait avalé... C'est de ces régions qui sont à leur occident, que les ancêtres des Chinois font venir l'oiseau dont je parle... Ils énumèrent cinq apparitions de l'oiseau Fong, et ce retour du cycle cinq pourrait avoir un rapport mythique avec le cycle de cinq cents ans du Phénix de l'Egypte (1). »
Toutes ces traditions, vous le voyez, ont un rapport frappant avec celles que je vous exposais tout à l'heure. Les noms des lieux eux-mêmes offrent, pour la plupart, un sens parfaitement grammatical dans les langues du groupe mexico-guatémalien, non moins grammatical que précis, dans leur concordance avec les détails du cataclysme. Les cinq apparitions du Phénix, ce fait même, comme vous le verrez plus loin, est une allusion au volcan de Topiltzin, disparaissant sous la vague furibonde et reparaissant avec le Nanahuatl; il énonce également le nombre des volcans personnifiés dans les différentes apparitions de Quetzal-Coatl, avant et après le cataclysme.
(1) de quelques Légendes, etc. 3« art. Décemb. 1855, pag. 476.
Le texte du Codex Chimalpopoca ajoute qu'il eut quatre successeurs qui régnèrent après lui dans ToIIan, c'est-à-dire qu'après la disparition du plus grand, quatre autres volcans se montrèrent encore sur les Antilles, où, pendant plusieurs années, ils manifestèrent leur activité. Le portrait, d'ailleurs, que trace Hérodote (1) du Phénix égyptien, dont les ailes, en partie étaient dorées et en partie rouges, dont la figure et la grandeur étaient celles de l'aigle, sont des détails qui peuvent également se rapporter au quetzal, à l'ara, à l'épervier, dont on aperçoit l'image plus ou moins symbolique au-dessus de la croix de Palenqué, mais plus fréquemment sous la forme d'un aigle, dont les plumes varient sans cesse de couleur, au-dessus de l'arbre mystique. On le voit dans une foule de peintures mexicaines, symbole tour à tour de l'eau, du feu ou de la fumée, personnifié, en dernier lieu, dans le colibri de Ifuitzil-Opochtli, ainsi que je vous loferai voir plus loin, et vous le reconnaîtrez également dans l'ara de la porte monolithe de Tiaguanaco, reproduite avec tant de fidélité dans les dessins de M. Léonce Angrand(2). N'oubliez pas non plus que c'est à Héliopolis, cette cité du soleil, que le Phénix faisait son apparition, Héliopolis, édifié en mémoire du grand volcan et que les Égyptiens nommaient Ifd/i, An ou On, identique avec le Hom, dont je vous ai parlé plus haut, mais dont je crois devoir vous donner ici une explication entière, avant d'aller plus loin.
n serait, sans doute, téméraire de ma part. Monsieur, de mettre, avec tant d'assurance, le pied sur un
(1) Hérodote, Histoire, liv. II, § lxxiii.
(2) Lettre sur les antiquités de Tiaguanaco et l'origine présumable de la plus ancienne civilisation du Haut-Pérou. Extrait de la Revue génér. d'Archit. etc., Paris, 1867, Liepmannssohn et C*.
terrain où tant d'illustrations scientifiques sont venues échouer, si je n'avais à offrir, à côté de leurs travaux, que les faibles lumières quej'aurais pu acquérir, à leur suite, dans une spécialité que je n'ai fait en quelque sorte qu'effleurer. Je répète donc ici, avec la plus entière franchise, que je n'ai pas la moindre prétention à m'ériger en docteur, ni à chercher à blesser les justes susceptibilités des savants qui ont blanchi sur les études orientales. Mais puisque les recherches que j'ai faites dans une voie, en apparence , tout à fait différente, m'ont conduit à l'entrée du sanctuaire d'où sont sortis tous les mystères de l'antiquité païenne, j'agis comme agiraient tous vos confrères, j'en ouvre les portes et j'en dévoile les arcanes.
§ 6. Le Hom^ à propos duquelj'ai pensé à vous faire encore une fois cette protestation, le hom, vous le savez, Monsieur, n'est mentionné nulle part dans le Véda, le livre le plus ancien d'entre les livres sacrés de l'Inde. Mais il en est question dans l'exposition des doctrines brahmaniques avec l'orthographe Oum, qui le ramène à VJn ou On des Égyptiens. « La première parole que proféra le créateur, dit M. Guigniaut,dans une note annexée à sa traduction de la symbolique de Creuzer (1), ce fut Oum. Ow/tz' parut avant toute chose et il s'appelle le premier-né du créateur. Oum ou Prana^ pareil au pur éther, renfermant en soi toutes les qualités, tous les éléments, est le nom, le corps de Brahm, et par conséquent infini comme lui, comme lui, créateur et maître de toutes choses. Brahmâ, méditant sur le verbe divin, y trouva l'eau primitive, lien commun de toutes les créatures, et le feu pri-
(1) Religions de V Antiquité, toiu. I, 2^ part. pag. 644.
mitif, et la Trimourti et les Védas, et les mondes et l'harmonie universelle des choses : son image est la vache qui est aussi l'image de l'univers. »
S'il est certain, comme l'observe avec raison le docteur Millier (1), que dans l'antique religion de l'Inde, les doctrines aussi bien que les légendes et les cérémonies populaires avaient un sens profond, dont la théologie métaphysique des Brahmanes possédait seule la clef, cette clef, j'en suis assuré, vous la tenez en ce moment et vous soulevez déjà, de vous-même, le voile sacré qui recouvre le sens caché de la théologie brahmanique. Vous reconnaissez dans la Trimourti les trois puissances réunies dans Queizal- Coati, le feu, l'eau et l'air, et dans le Brahm, l'auteur de toute chose, ces trois puissances, cachées en une seule, dans le foyer de l'abîme, sous une région dont le signe hiéroglyphique est aussi bien une vache, qu'un lapin, qu'un sarigue ou un taureau.
Vis-à-vis de l'exposé si rapide et si lumineux de M. Guigniaut, voyons maintenant celui que faisait, il y a trois cents ans, le moine, commentateur de la Copie yaticane, en interprétant la première peinture de ce document, au Mexique (2). L'image est sous mes yeux : elle représente un génie à figure humaine, aux mains gantées de gants jaunes, dont l'une porte une sorte d'éventail ; sa tête est ornée d'une couronne dont le devant offre une gueule ouverte, semblable à celle d'un serpent. Le génie paraît assis sur une espèce de tronc d'arbre vert, des extrémités duquel s'échappent des banderoles aux bouts roses, rouges et jaunes. C'est là le signe du Homejocan, nom qui se trouve
(1) Mûller, Glauben, Wissen und Kunst der alten Hindus, etc. 1 Band, Mainz, 1822.
(2) Voir Kingsborough, Mex. Ant. vol. V, pag. 161.
écrit en marge dans l'original par le commentateur dont l'explication vient de la manière suivante : « Ceci veut dire exactement que c'est le lieu oii est le créateur de toute chose ou la cause première qu'ils appellent autrement Hometeutl (hom-e-teutl), comme si l'on disait précisément le Seigneur de trois dignités ou seigneur trois, donnant encore à ce lieu où il est le nom à'Olomris, Zivenavich-Nepaniuhca , c'est-àdire.... (1) Homejoca, le lieu du Seigneur trois. C'est lui qui, suivant l'opinion d'un grand nombre d'anciens, engendra de sa parole Cipactonalei une femme, appelée Xomeo, lesquels sont les deux qui existèrent avant le déluge et qui engendrèrent Tonatiuk. »
Bien certainement. Monsieur, le religieux dominicain qui rédigea cette longue période, ne s'imaginait guère qu'on la comparerait jamais aux doctrines les plus sublimes des Brahmanes. Mais tout le monde le reconnaîtra : nous avons là sous une forme, sans doute bien peu élégante, mais vraie, de tout ce qui est contenu dans la partie de VOupnekhat, citée par M. Guigniaut. En effet, si dans Hom-E-Teutl, trois seigneurs, on trouve le seigneur trois du Hom, ainsi que l'indique son nom, nous avons là également Brahmâ, la cause première, le créateur de toutes choses, ainsi qu'il est dit dans les deux expositions. Celui qu'il engendre par sa parole, son verbe, c'est Cipactonal, littéralement l'eau bouillante qui couvre la déchirure, l'étendue, l'océan, VOumàQ la doctrine indoue qui ne fait qu'un avec l'eau, avec l'eau sans rivage. Mais VOum ou le Prana{para-na, la mère des eaux, l'océan, en langue tupi), qui est le corps de Brahmâ, qu'est-il en réalité? L'image décrite plus
(i) Il y a ici un nom illisible que l'éditeur a omis.
haut vous le montre, c'est ce sur quoi le maître est assis, c'est le tronc du grand arbre du monde, le contenant et le contenu de l'embrasement ou de l'eau bouillante, c'est ce tronc où Brahmd était renfermé comme en un œuf et qu'il fit éclater, en séparant les deux hémisphères, lui, le germe et le maître de toutes choses. De là, son titre de Hom-E-Teutl, trois fois seigneur du Hom ou plutôt trois éléments sur l'arbre; car telle est au fond la signification de Brahmâ, en sa qualité de maître des trois mondes. Voilà pourquoi le lieu où il domine s'appelle encore dans la langue quichée, Olomrisy la rupture de l'arbre qui tourne, et Zive-na-vich-Nepaîiiuhca , celui qui est placé entre les cimes de la grande mère de la Déchirure.
Ces différentes dénominations s'accordent on ne peut mieux avec ce qui précède. Maintenant, avant d'aller plus loin, il serait temps, je pense, de vous donner l'étymologie de hom^ de ce mot curieux, en vous exposant ce que j'en trouve dans le groupe des langues mexico-guatémaliennes. Om, dans la langue nahuatl, a le sens de deux, de ce qui est double, et on le trouve comme primitif de l'adjectif omaçic qui a celui de la maturité, delà plénitude. Aussi pourrait-on le prendre comme composé d'o, voie, étendue, et de me, le croissant, l'aloès, l'un des noms, donnés à la terre abîmée sous les flots, ou bien d'o et de mo, mu, la terre détrempée, la matière première, nom qu'on retrouve dans la composition de celui à'Oxomoco, la mère commune, dont je parlerai plus loin. Om aurait donc aussi la signification de voie sur la terre ou lien de la terre et de l'eau du foyer central, voie de la chaleur et de l'humide, toujours deux par conséquent, d'où sans doute le mot à' orne pour deux en mexicain, et celui àQjom OMfon, primitif de yoma, verbe indiquant le
plaisir de l'amour, etc. En maya, om a le sens du bouillonnement, um, celui d'aller autour, ainsi que dans le quiche où il est le fondement de la préposition causative, r'um-al, per, propter, etc. , pour ou à cause de, par raison de, préposition qui, décomposée, signifie l'engendré de la cause première. En mayaencore,7Mm c'est le père, le maître, dans un sens absolu; jom, dans les deux langues, c'est la femelle pleine, la femme enceinte et la sage-femme. Hum, c'est le bruit, le fracas de la foudre; hom, c'est le tambour ou la trompette de bois ; en maya, c'est un verbe qui signifie bouleverser, renverser de fond en comble. Enfin, en quiche, hum, qui exprime également le fracas, signifie l'arbre, et hom est le nom donné à l'édifice où l'on jouait à la paume anciennement, c'est le nom de la terre des volcans, symbolisés dans les héros Hunhun-Ahpu, Vukub-Hun-Ahpu, du PopoL Fuh, noms mystérieux qui signifient ensemble : chaque souffleur (sont les) sept souffles d'un seul souffleur ou d'un seul volcan.
Si maintenant nous passons de l'Inde en Perse, ce n'est plus YOum, le verbe de Brahmâ, que nous y découvrons, c'est le Hom, l'arbre de vie, calice de miséricorde et d'immortalité (1) , que la plupart des orientalistes identifient, non sans raison, avec ÏOum de Y Oupiiekhat, arbre de vie et de lumière, en rapport avec le soleil et son cours zodiacal et semblable à l'arbre Calpavrikcha ou Toulasa {Tula za?) des Hindous, également nécessaire aux sacrifices (2). Cet arbre hom, auquel Gœrres amène la création du système végétal (3), se retrouve, dans la cosmogonie
(1) Guigniaut, Religions de l'Antiquité, tom. I, 2« part. pag. 713, note 1 .
(2) Id. ibid. pag. 726, note 1 .
(3) Id. ibid. pag. 706, note 2.
persane, en rapport direct avec le taureau, blessé par Ahriman, et dont l'épaule droite donne le jour au premier homme, Kaiomorz, etc. Sans aller plus loin dans cet examen des idées persanes, je vous prierai de remarquer. Monsieur, combien tout y concorde avec celles que j'ai exposées plus haut sur les mythes variés qui ont eu le Croissant pour objet. Les sept Amschaspands qui forment la cour à'Ormuzd au séjour de la félicité suprême, sont encore une image brillante des sept-huit volcans, allumés sur le Hom, sur l'arbre sacré, et qui descendirent avec lui au séjour de la félicité éternelle, au Nirvana de la théologie bouddhiste, c'est-à-dire au néant de l'abîme.
Le Hom, c'est donc l'arbre percé de volcans, c'est VEzquaJmitl, arbre de sang ou plutôt de lave et de feu, de la théogonie mexicaine : c'est l'arbre, dont le Xochitl-Icacan, ce Lieu où la Fleur est dressée, dont Tamoanchan, la Demeure descendue, le paradis des traditions américaines, sont des parties distinctes et que vous trouverez dans une foule de peintures du Codex Borgia, aussi bien que de la Copie Vaticane et du Codex Leiellier, sans que j'aie besoin de vous les expliquer. Cet arbre, c'est Osiris enseveli par son fils Horus, Osiris, devenant par sa descente sous les flots, le juge suprême des enfers, ainsi qu'Ormuzd, ainsi que M ictlan-Teciitli, ce Seigneur d'Entre les Morts, si bien identifié au Mexique avec Chaiitico, « la Voie qui est comme la Demeure » qu'on représentait comme un renard ou un chacal, revêtu d'habits de veuve ; car Chantico était la veuve du dieu, semblable à sa demeure qu'elle recouvrait de son vêtement, sa tombe avec laquelle s'identifiait la momie descendue sous les eaux.
Le Jlom, ce mot que nous retrouvons encore aujourd'hui dans nos langues du Nord, home dans
l'anglais, hain, hem, la demeure, dans les idiomes germaniques, ainsi que la préposition um, om, ziim, rumal du quiche, \am l'araignée qui enveloppe et entortille, qui amène à elle et qui engloutit ; Xamac de la même langue, le foyer, le centre de la famille, de la tribu, cet hom mystérieux qui se révèle en tant de lieux, sous tant de formes, eh bien, voilà que la tradition mexicaine va vous le présenter encore une fois d'une manière significative dans V Ahuehuetl, dans le cyprès pyramidal des jardins du roi Nezahual- Coyotl à Tezcoco, et dans ceux qui prêtèrent leur ombre à l'infortuné Maximilien à Chapoltepec: Car c'est un cyprès de cette espèce, c'est un Ahuehuetl, littéralement le « Géant de l'eau » ou bien « celui qui vit en grandissant dans l'eau », ainsi nommé en souvenir de l'rt/me/^z^e^Z mystique, que Titlacahuan commande à Nata et à Nena de percer et de creuser, au temps où viendra l'inondation, selon le texte du Codex Chimalpopoca. Or, c'est ici surtout que la langue nahuatl présente un trait curieux de la double interprétation qu'exigent ces curieux livres mexicains : en effet, si d'un côté, il semble que JSaia et Nena soient avertis de creuser un grand arbre, afin de s'y renfermer, comme dans une arche et de s'y mettre à l'abri du cataclysme, de l'autre, le même texte leur fait dire positivement par Titlacahuan qu'il est temps que le feu et l'eau pénètrent le Géant des eaux et le fassent crouler dans l'abîme. Cet arbre mystérieux, ce Hom, c'est encore toujours le même que M. Lajard a décrit si savamment dans les rites de tous les peuples de l'ancien monde (1), c'est ce cyprès pyrami-
(1) Becherches sur le Cyprès Pyramidal chez les peuples civilisés de l'antiquité, passim.
dal, dans la signification duquel il écouvrait avec tant de raison les idées unies de la vie et de la mort.
§ 7. Type de la lune mâle et femelle, le grand Jhuehuetl portait ainsi le caractère androgyne, attribué au cyprès, dans les cultes orientaux. De ses débris allait sortir l'hermaphrodite qui donna le jour à Eros, symbole des feux dont il était dévoré et qui s'en échappèrent, comme on le voit dans quelques monuments, où l'Amour ailé est représenté naissant d'un arbre. En Amérique, ainsi qu'en Afrique, le cyprès était le symbole deXochitl, la Vénus mexicaine, d'où le nom de Xochitl-Icacan, le Lieu où la Fleur est debout, donné par la tradition à cette portion de la région atlantique, disparue dans la mer des Caraïbes. Si, à côté du Cyprès principal, M. Lajard en trouve deux autres inférieurs, consacrés à Apollon et à Diane, au soleil et à la lune, vous les avez également dans les deux arbres, le Tezca-Quahuitl et le Quetzal- Huexoch, l'arbre au Miroir et la Grande Fleur debout, dont je vous ai parlé plus haut, arbres dans lesquels se transformèrent Tezcathpoca et Quetzal- Coatl, pour être en état de relever le ciel et la terre, écroulés au temps de l'inondation. Une légende persane, empruntée à une source inconnue, ajoute M. Lajard (1), fait naître d'un arbre Meschia et Meschiane, le premier homme et la première femme. C'est également d'un arbre d'un ceiba, pochotl (voie de la fumée en mexicain), que l'histoire de Chiapas fait descendre les populations de cette contrée, et Pochotl, Ceiba, est le nom du fils que le dernier roi de Tollan laisse après lui pour continuer sa race. Le chro-
(1) Ihid. pag. 20.
niste d'Oaxaca raconte, de son côté (1), que deux arbres majestueux naquirent un jour à l'entrée d'une grotte, au bord de la rivière d'Apoala, où ils se maintinrent, malgré la violence des vents, et que de ces deux arbres sortirent un homme et une femme, souche des princes de cette contrée.
Je ferais un volume entier, plusieurs même, si j'entreprenais de mettre en regard des légendes et des traditions, rapportées par M. Lajard, toutes celles que me présentent identiquement les documents mexicains, dans leur rapport avec le cyprès pyramidal. La racine des deux noms que je viens de citer d'après son Mémoire, d'accord avec le Metztli des Mexicains, les deux serpents que l'on voit si souvent sortir des cyprès, consacrés à Mithra, identiques avec les deux serpents volcaniques, enlaçant l'arbre mystique dans les peintures mexicaines, ainsi que les légendes diverses, citées par M. Lajard, tout concourt à prouver l'origine purement américaine des mythes en question. Il n'est pas jusqu'à l'existence de tant de noms de princes et de chefs de race, au berceau des nations, intraduisibles, pour la plupart, dans les langues des peuples qui s'en disent descendus, mais parfaitement clairs dans celles du groupemexicain, qui ne justifient entièrement mon assertion. Je ne citerai pour le mo-* ment que le seul nom que désigne le cyprès en grec, xuTCapiGcoç, dont on a fait le latin cupressus et avec lequel on donne comme absolument identique l'hébreu gopher ou kopher. Si le vocabulaire mexicain de Molina, pauvre en expressions, ne nous donne que le seul vocable co/7zc^, creux, de copichaui, creuser, et le nom de l'arbre copal, dont la gomme fournissait l'en-
(1) Burgoa, Geograf. Descrip. Hist. de Guaxaca, etc. cap. 28.
cens le plus précieux, le maya nous présente d'abord l'arbre copo, sorte de grand peuplier qui servait à divers usages sacrés, dans les temples, du verbe primitif co/?, lier, courber, rouler; puis A00/7, enfoncer, absorber, et kup, couper, trancher. Enfin, dans le quiche, on trouve cop^ signifiant le pendant d'oreille en métal, et le verbe briller comme le feu ; cup^ le noyau de tout fruit, le tronc, le fondement de la famille et de la race; puis, comme dans le maya, la signification de couper, de trancher, de défaire, de délier violemment, etc. Enfin, dans la langue des insulaires de Haïti, cobo signifie lieu fertile et élevé, copei est l'arbre appelé raisinier aux Antilles, et hobin est le cuivre.
Ainsi^ vous le voyez, si le grec, si le latin, ne donnent qu'un sens sans résultat, dans l'idée du cuivre que présentent également l'anglais copper et l'allemand kopfer, si dans l'hébreu même on n'en trouve point d'autre que celui d'être le nom de l'arbre dont Noé construisit l'arche (1) ; dans le groupe des langues mexico-guatémaliennes^ au contraire, on aperçoit à la fois l'idée d'un tronc, celui de son retranchement abrupt, de sa rupture violente, du métal qui coupe, et de l'abîme où il a été enfoncé. Le nom du copal, celui du copo, l'arbre sacré, ne sont pas moins remarquables. Bien plus, en prononçant même le vocable comme les Français ou les Slaves, cyprès^ ciprus, tzipru, c'est le radical ci ou tzi qui se découvre dans le quiche et le mexicain, avec le sens de la déchirure, delà sortie violente ; enfin dans la dernière syllabe re, ri^ retz ou ritz, le quiche vous offre encore une signifi-
(i) Lajard, Recherches sur le Cyprès Pyramidal, page 68 et notes 1, 2, et 3.
cation analogue, CM/?-re^z et cup-r'oz, indiquant également la fraction, l'ouverture violente d'un tronc, la déchirure d'un arbre d'où s'élança le feu comme Éros, comme Gupidon, du cyprès pyramidal, consacré à sa mère, et qui lui-même encore est appelé Cobo dans la langue des indigènes de Haïti.
Ai-je besoin d'insister maintenant sur ce qu'il y a de significatif dans « l'affectation que mettent les auteurs chinois à dire, que le cyprès se tourne constamment vers le couchant » , d'après les renseignements fournis par M. Stanislas Julien, notre éminent sinologue (1), à son confrère de l'Institut ? J'ajouterai une autre coïncidence, si ce n'est davantage, et qui n'est pas moins remarquable, c'est au sujet des arbres, du soleil et delà Lune qu'Alexandre le Grand va consulter à son arrivée dans l'Inde, et qui, ajoute Julius Valerius (2), ressemblaient à des cyprès de l'espèce appelée, selon lui, mirobolani. Eh bien, Monsieur, ouvrez l'histoire de la vie de Christophe Colomb, écrite par son fils Fernando, et dans la relation du frère Romain Pane (3) qu'elle renferme, vous trouverez également que deux des hommes qui peuplèrent Haïti, étant sortis des grottes consacrées au soleil et à la Lune, furent changés en deux arbres, appelés hobi (encore le cuivre !) en langue haïtienne, les mêmes que nous nommons, dit l'auteur, mirobolani.
Je crois inutile d'affirmer ici le caractère funéraire que M. Lajard donne au cyprès, dans son Mémoire, quand tout, dans l'histoire du Géant des Eaux, n'est qu'un deuil immense, celui de la mort et de l'enseve-
(d) Id. iUd. pag. 159.
(2) Resgest. Alexand. lib. III, 38-42, ap. Lajard, zôid. pag. 156.
(3) Conf. cette trad. dans la Relation des choses de Yucatan, pag. 433. ^ °
lissement d'Osiris, du continent, descendu sous les flots et dont la commémoration s'est perpétuée à travers les siècles, dans toutes les cérémonies religieuses de l'antiquité. C'est encore à ce cataclysme, dont je vous ai déjà esquissé tant de traits, que faisaient allusion les fêtes de la mort d'Atys dans le culte de Cybèle [Cub-elos) et celles qu'on solennisait en Syrie en mémoire d'Adonis. Tout était également significatif dans les unes comme dans les autres. Dans les premières, vous vous en souvenez, un pin auquel était suspendue l'image d'Atys, était transporté dans l'avant-cour du temple de la déesse où on le brûlait avec diverses cérémonies. Le jour et l'acte symbolique qui s'y passait, étaient, dit Creuzer (1), désignes par une même formule : « L'arbre fait son entrée. » Eh bien, jusqu'au temps même de la conquête, des fêtes semblables continuèrent à être célébrées, tous les quatre ans, à Mexico, en l'honneur de Xiuh-Tecutli, ou la « Vie de la surface herbeuse ou de la Turquoise », considéré comme le dieu du printemps, de l'année ou du feu, trois choses auxquelles son nom fait également allusion. Cette divinité étant le symbole de la terre, à la fois, engloutie etressortie vivante de l'abîme, était représentée par un grand arbre, de l'espèce appelée xocotl, qu'on élevait encore sur un mât, après qu'on l'avait dépouillé de ses branches inférieures. On lui attachait tout autour des feuilles de papier, découpées d'une manière ondulée, dont je n'ai pas besoin devons donner la signification ; car elles étaient l'image des vagues qui avaient englouti le Croissant, symbolisé dans cet arbre. En d'autres circonstances, au lieu d'un arbre, c'était un faisceau de cannesou de jeunes plants, liésensemble,
^^) Religions de V Antiquité, tom. Il, 2* part. pag. o8.
auquel on attachait un masque, travaillé en mosaïque, dont les pièces principales étaient d'une sorte de vert antique, moucheté de noir, symbole de Tezcatlipoca qui semblait ainsi s'identifier avec le faisceau, en le recouvrant comme l'onde avait recouvert le grand Arbre atlantique. De là le nom de tezcapoctli « la vie dans la fumée brillante » ou bien dans « la fumée du miroir » qu'on donnait à la matière dont ce masque était fait. C'est un bassin circulaire de cette couleur de vert antique, représentant, non la ville de Tezcuco, mais l'idée fondamentale de ce nom, que l'on voit dans une pièce delà collection Boban, reproduite par les soins de M. le général Doutrelaine (1) : cette pièce, qui est d'un grand intérêt archéologique, n'a, je pense, d'un calendrier que l'apparence, quoi qu'en ait dit notre honorable collègue de la commission, dont les explications sont insuffisantes.
L'arbre qui fait son entrée ne rappelait qu'indirectement le souvenir du grand ahuehuetl, descendu dans l'abîme, avec les volcans auxquels on faisait allusion, en les livrant ensuite aux flammes. La commémoration de cet événement, ainsi que des épisodes qui s'y rattachaient, avaient lieu surtout au mois mexicain J^Tocotli-Huetzi, nom qui, dans le sens ordinaire, paraît avoir quelque rapport avec la cueille des fruits ; mais dont le sens littéral est « le grand jet vivifiant la voie sur le vase B {xoc-o-ili-hue-tzi) : le commencement de ce mois coïncidait avec les premiers jours d'août, et il paraît avoir été destiné à commémorer l'apparition du volcan de Nanahuatl. Au mois suivant, Ochpa-
(1) Rapport à S. Exe. M. le Ministre de l'instruction publique sur un Manuscrit Mexicain de la collection Boban, par M. le colonel Doutrelaine, dans les Archives de la Commission scientifique du Mexique, toni. m, pag. 130.
niztU, «l'Elargissement» que les commentateurs espagnols rendent par le mot « alimpiamiento», balayage, les Mexicains célébraient le commencement du grand balayage de la terre du Croissant par les eaux envahissantes. Car ce mot, profondément significatif, disait que c'était alors que le volcan avait déchiré en quatre cette région immense, comme l'ongle déchire une feuille de papier, och-pan-iz-tli, « la vie de l'ongle sur l'étendue » ou bien « la vie rayant, fendant la surface étendue ». C'est là ce qui explique la griffe et le signe funèbre ^^ , accessoires du balai, dans le Manuscrit Bohan, ^ dont l'honorable général ne parvenait pas à se rendre compte (1). Avec le mois Ochpaniztli, commençait le grand jeûne de quatre-vingts jours, par lequel on se préparait à solenniserlesapprochesde cette immense ruine, ainsi que la résurrection qui en fut la conséquence. Le dieu Huitzil-Opochili, « le Colibri Gaucher», était l'objet principal de toutes lesfèfes durant cette période. Mais le mois Qaecholli, précédant celui du cataclysme et de la résurrection, lui était surtout consacré. On lui offrait des sacrifices mystérieux, dont vous pouvez voir la description tout au long dans Sahagun (2). C'est que ce dieu, 'dernière manifestation de Quetzal-Coatl, comme volcan, ou sa troisième incarnation principale, était le symbole du feu vainqueur et de la nature renaissante, à la suite du cataclysme. A lui se rattachait cette cérémonie curieuse du bambou et du colibri, type de toutes les fables concernant le Phénix. Ce bambou, à neuf nœuds, image du volcan, était placé en pompe au milieu de la cour du temple : on y suspendait une foule d'objets,
(1) Id.ibid., pag. 126.
(2) Hist.gen. de las cosas de Nueva-Espana, lib. II, cap. 33.
les uns faisant allusion aux vagues de la mer, les autres aux attributs particuliers de cette divinité guerrière ; puis, à l'extrémité supérieure du roseau on attachait une espèce de pelote de coton, en forme de croix de Saint-André, d'où pendait à un fil blanc un colibri mort, image du feu éteint.
Rappelez-vous donc à ce sujet ce que je vous disais plus haut du Phénix qui enterrait le corps de son père, et songez que le nom de Huitzil-Opochtlî, « le Colibri- Gaucher » , de ce dieu terrible des Mexicains, dérobe sous cette interprétation, la signification plus littérale de fi Mouvement de la Fumée de la Voie s'échappant del'Epieu». c'est-à-dire de la cime du mont. Autour du colibri l'on suspendait par d'autres fils, des plumes blanches de héron, enduites de térébenthine, images de la vapeur; danscette condition, le bambou, avec l'oiseau mort, était porté sur la vasque, creusée dans une des grandes pierres rondes, appelées Quauh-xicalco^ c'est-à-dire « leYase de la chaleur centrale de l'Arbre, » symbole du cratère sur le croissant, et brûlé avec ses accessoires. Telle est l'origine réelle de la mort du Phénix. Quelques jours après cette cérémonie, commençaient celles qui se rapportaient à la mort du dieu Croissant ; elles avaient à Mexico moins d'importance que celles qui commémoraient la résurrection de Huitzil- Opochtli , célébrées au mois Panquetzaliztli , bien qu'elles eussent lieu également avec beaucoup de solennité. La fête s'appelait la « Descente des dieux aux Enfers ». Elle commençait au premier jour de ce mois, et se terminait le cinquième, correspondant au 13 novembre. Eh bien. Monsieur, c'était au 17" jour du mois à'Athyr, répondant également au 13 novembre, que les Egyptiens, selon Plutarque, célébraient la fête d'Osiris. AuYucatan, où le culte de Cuculkan^ c'est-à-dire
de Qiietzal- Coati, avait la prépondérance sur le dieu du feu, on fêtait avec la plus grande solennité l'anniversaire de sa « Descente », à laquelle on se préparait avec non moins de solennité qu'à celui de Huitzil- Opochtli à Mexico. La fête commençait au dernier jour du moisJÎ'w/(il est descendu), et au 1*' du mois Yaœkin (soleil nouveau), 13 novembre, on célébrait l'arrivée de la divinité des eaux, Ijcmol, nom que Landa traduit par « la llegadera » , celle qui fait arriver (l'eau probablement). On teignait alors en bleu, c'est-à-dire en couleur d'eau, tous les objets d'un usage ordinaire dans les temples et les maisons, et jusqu'aux mains et aux visages des petits enfants, images à son tour, de la terre abîmée, ou bien des îles et des rochers, enfants de l'Océan, qui allaient paraître à sa place. C'était le soir du 12 novembre que le grand volcan de Nanahuatl avait disparu sous les flots, et à l'aube du 13, le Croissant, symbolisé dans Metztli, objet de tant de mythes intéressants, avait suivi son compagnon dans l'abîme.
§ 8. N'est-ce pas à ce dieu terrible, symbole du volcan, que faisait allusion le chantre du Véda (1), lorsqu'il disait que « le petit fils des eaux s'est élevé » dans le firmament au-dessus du courbé, enveloppé » d'éclairs ; immense, éclatant comme l'or, il s'étendit » à l'entour, portant avec aisance la sublimité de sa » gloire. » Mais je ne comprends que trop, à la vue de ce texte et de tant d'autres analogues, l'embarras que doivent éprouver les commentateurs de ce livre sacré, en traduisant des paroles si obscures ; etWilson, en dé pit de l'aide que fournit le scholiaste indou, avoue
(1) Rig-Véda-Sanhitd, trad. de Wilson, vol. II, pag. 301, v. 9. Conf. Introd. pag. xxiii.
que ses interprétations sont loin d'être pour lui satisfaisantes. Il est bien évident ici, par exemple, qu'il ne s'agit nullement de rivières, à propos du « courbé », mais de la courbe du Croissant ; le scholiaste Sâyanâ ne comprenait pas lui-même le sens antique du Véda, ou bien il ne jugeait pas convenable d'en éclaircir les mystères pour ses lecteurs. L'interprétation de la légende de Nanahuatl, avec les commentaires que je trouve dans les hiéroglyphes deMetziîi, suffit pourlever tous les doutes. Comparez, d'ailleurs, l'histoire de iÇtt/Tzba, fils de Krishna, attaqué de la lèpre, dont il ne peut être guéri que par l'action du soleil levant, et dites-moi si ce n'est pas là encore une réminiscence de Nanahuatl (1). C'est encore lui qui, caché dans les profondeurs humides, apparaît comme des flammes audessus des eaux, et que Wilson croit pouvoir appliquer à l'existence d'un volcan sous-marin, suivant le VishnouPurànâ (2).
« Agni, s'écrie le chantre du Véda (3), Agni, la » tête du ciel et l'ombilic de la terre, devint le régu- » lateur de la terre et des cieux ! tous les dieux t'en- » gendrèrent, ô P^aîswânara, dans la forme de la » lumière pour le sage vénérable. » Je pourrais multiplier à rinfini les citations où Agni se montre alternativement dans le rôle de Nanahuatl et de Quetzal- Coatl. S'il remplit, en sortant des profondeurs de l'Océan, tous les autres dieux d'alarme, on y reconnaît le premier, absorbant tous les dieux qu'il tue, c'està-dire tous les volcans qui se taisent en sa présence. Sacrificateur, dans le rôle du second, il devient le mi- Ci) Ibid. vol. 1, pag. 134, v. 11 et note a.
(2) Ibid. vol. 1, pag. 58, v. 23 et page 177, v. 1 et 2. Conf. Introd. pag. XXX.
(3) Rig-Veda-Sanhiid^ vol. 1, pag. 137, v. 2.
nistre et le pontife par excellence. C'est dans ce sens que Nanahuatl est son fils, qu'il a engendré sans le secours de la femme, suivant un document déjà cité et qu'il livre lui-même aux flammes, prenant la forme de la victime, afin de devenir son propre holocauste. Car c'est sa mort qui donnera la vie au monde; c'est de ses cendres que renaîtra le Phénix , image du soleil, cette vie du monde matériel. Sous ce point de vue, Nanahuatl n'est plus seulement le pécheur qui porte la peine de ses propres fautes, il devient la victime expiatoire, au nom de tous et portant le péché des autres, comme le bouc émissaire des Hébreux, doctrine sublime qui semble avoir été inspirée aux nations, à l'aspect du deuil de la nature, comme une prophétie de la mort du Rédempteur.
Ces deux mythes, bien que sortis de la même source et ayant pour objet le même fait matériel, diffèrent essentiellement sous beaucoup de rapports. Les légendes qui les concernent, conçues dans un ordre d'idées totalement distinct, sembleraient bien, comme je vous l'ai fait pressentir plus haut, avoir été dans l'origine la représentation de deux sectes, peut-ôtrede deux races également distinctes, ayant été simultanément témoin du grand drame du cataclysme et vivant à peu de distance l'une de l'autre. C'est là un fait que je crois toujours entrevoir dans l'ensemble de ces mythes, dont la différence originelle dut être plus tard une cause puissante de divisions et de luttes, bien qu'elles aient dû se mêler subséquemment, par un accord entre les vainqueurs et les vaincus; mais, de tels événements durent se produire naturellement avant l'époque où les nations qui en avaient reçu le dépôt, se fussent dispersées sur les différentes parties du globe où elles les portèrent avec elles. Le Popol p^uh, de
son côté, fait allusion d'une manière particulière aux blancs et aux noirs qui vivaient en grand nombre du côté de Torient, paisibles et sans contentions, parlant une même langue, antérieurement à l'adoration du bois et de la pierre, ou plutôt de l'Arbre et de la puissance de l'eau ou du soufïle divinisé, c'est-à-dire avant l'établissement de l'idolâtrie. Je reviendrai plus tard sur cette question qui est d'un grand intérêt historique et moral, et pour le développement de laquelle ce document offre plus d'un renseignement précieux. En attendant, je pense devoir continuer à vous faire connaître l'examen des différentes parties de la légende mexicaine qui présentent les rapports les plus directs avec les traditions de notre con tinent. On y voit, en particulier, une image dont je vous ai dit quelques mots et sur laquelle il me semble opportun de revenir actuellement : c'est celle du Yoni-Lingam qui a été la source d'un culte, également obscène au Mexique comme en Egypte et dans Tlnde. Cette image que vous pouvez comparer à celles des planches de M. Guigniaut (Ij, est rendue en langue mexicaine par le vocable Acatl, nom du premier des quatre signes annuels du calendrier ; c'est la canne, le roseau ou bambou, figuré d'ordinaire par l'image suivante, g est dans Mais Acaû ne signifie pas seule- Wj^ l'eau , celui ment une canne : c'est celui qui «^> qui s'y dresse, ainsi qu'on le voit dans le hiéroglyphe ; il est sur toute chose, dans sa signification radicale la « vitalité de la chaleur de l'eau » , a-catl, pour a-caUi, acalli, le primitif cal, chaleur qu'on ne trouve, avec ce sens, dans Molina, que dans des mots composés, étant devenue figurativement d'abord, puis, en réa-
(1) Religions de V Antiquité, tom. IV, l''^ part, planches I et II.
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lité, la maison, ce en quoi nous sommes ; car c'est la chaleur en laquelle et par laquelle nous existons. Cest pour cela que les interprètes de Motolinia, en lui expliquant leurs peintures, lisaient ce signe acal et le traduisaient par ces mots « casa por agua, » maison dans Teau. De là le sens profond de ieo-calli, expression qui ne rend pas seulement Tidée de la maison de dieu, du temple, mais encore celle du volcan, teo-calli, chaleur de la voie de pierre: car le teo-calli c'était la pyramide, dont le nom suffisamment significatif en grec et en mexicain, indiquait que son objet était de commémorer le souvenir des antiques volcans américains; la pyramide, dont la forme conique, l'entrée mystérieuse et le feu qui s'allumait au sommet, rappelaient également l'idée mâle et femelle, symbolisée dans le signe Acatl.
Dans la langue maya, le signe du calendrier correspondant à Y Acatl mexicain, est Been^ dont le sens n'est pas moins significatif, le « chemin renfermé ou caché », par allusion à la marche occulte du feu dans le sein de la terre. Celui qui correspond, toutefois, de la manière la plus directe à l'idée et au hiéroglyphe à' Acatl, c'est Ahau /fK/^ à celui du gaz, expri-
joint ici au hiérogly- H v^^ \ mé par une aile; c'est phe de la localité et J (^M^ dans son ensemble le signe Yax-Kin, la vigueur du soleil ou du feu. Ahau est le titre par excellence des prêtres et des rois, que Tespagnol traduit par le mot seigneur, sehor, et que Ximenez fait venir à' ah, la canne, usité comme particule possessive, et à' au, la chaîne, le collier ou la semence, c'est-à-dire celui du collier, celui qui a le droit d'en porter un, comme les rois, etc. Au est, toutefois, encore un mot composé de a, l'eau, et de u, le collier
OU la chaîne également, mais qui exprime aussi, comme Vo mexicain, Tidée d'une surface, d'une place circonscrite. Ainsi akau, c'est la canne, la tige dans Teau de la surface, le maître, le chef de la chaîne volcanique, du collier de perles, dont chacune est un foyer souterrain, anneau de la chaîne invisible que son maître agite au sein des mondes souterrains. G^est ainsi que ce maître, le feu suprême dispose par ce moyen, de toutes les parties de la terre qull secoue ou qu^il abîme à sa volonté. Tel « Jupiter fixe à TOlympe, par le moyen d'une chaîne d'or, toutes les puissances et tous les corps de l'univers (1) ». yihau est le mâle avec la femelle, celui qui possède, qui donne et répand la semence; voilà pourquoi, si à'ahau vous faites auah^ vous aurez le semeur, vous aurez tout ce qui est privé, apprivoisé, homme, oiseau ou quadrupède; de là enfin une foule de verbes des plus intéressants à étudier.
C'est de ce terme ah, canne ou bambou, image substantielle du volcan, que vient àAgni, dansle Yéda, cette qualification de bamboueux, que Wilson trouve si difficile à appliquer à cette divinité. Si vous remarquez, d'ailleurs, les incidents divers qui se rattachent à l'existence, au nombre et au mode de l'apparition du feu, dont l'histoire toltèque donne l'explication, vous ^ découvrirez la raison d'une foule d'épithètes, affectées à Àgni, comme à Indra, et qui jusqu'à présent se sont présentées aux interprètes comme des énigmes insolubles. « Quand se furent formés les quatorze » mondes, disent les poésies nationales (2), avec l'axe » qui les traverse, et au-dessous le mont Calaya (eau
(1) Creuzer-Guigniaut, àdxi%\ Introduction, pag. 48.
(2) Religions de l'Antiquitéj tom. I, pag. 147.
B chaude qui marche), alors parut sur le sommet de ce B dernier le triangle Voniei dans l'Yoni lelingam, ou » Siva-Liîigam. Ce Lingam (arbre de vie) avait trois » écorces : la première et la plus extérieure était » Brahmâ, celle du milieu Visclinou, la troisième et la » plus tendre Siva ; et, quand les trois dieux se furent B détachés, il ne resta plus dans le triangle que la tige B nue, désormais sous la garde de Siva b.
Eh bien. Monsieur, jetez un moment les yeux sur ce signe J^ variante de Vahau, tiré du Codex Borgia , et Ço3 voyez si vous ne retrouvez pas là Siva dans le collier ou le triangle, avec les écorces significatives dont il se dépouille en s'élevant ; c'était à quoi faisait encore allusion l'ébranchement de l'arbre, consacré à Xiuhtecutli, que l'on brûlait tous les quatre ans à Mexico. Passez de là au nom sacré de Vo?ii, vous en avez l'interprétation la plus complète dans le verbe mexicain yoma, exprimant l'idée du plaisir charnel, en faisant au prétérit yon ou yoni, d'où le nom de yonio, la voie du plaisir, donné à des gâteaux sacrés, ayant la forme du sexe féminin, que l'on offrait, durant les fêtes du mois Tepeilhuitl^ aux souffles de la montagne Ehécatonim, images des volcans et des nuages qui s'amassent à leur sommet. Si vous prenez le nom de Cali, de la terrible déesse indienne, vous en trouvez Téquivalent, sans vous donner de peine, dans le nom même du fameux bambou acal, acalli ou acatl, c'est la chaleur dévorante, et la vache qui lui est consacrée se voit dans le hiéroglyphe de la terre engloutie dont je vous ai déjà entretenu si souvent. Vous pouvez donc sans difficulté, à l'aide de ces renseignements, reconstruire encore le mont Mérou, signifié par ce grand cône que soulevèrent les feux de Nanahuatl, peu de temps avant d'éclater définitive-
ment, le phallus de Siva, Yahau élancé, flamme qui perce violemment la terre ou la montagne à pic, tel qu'on le trouve exprimé dans les peintures, mais surtout d'une manière frappante dans les Katuns de Palenqué, selon les planches de Stephens et de Waldeck. C'est là également le signe de TopUizin, notre noble fils, titre royal d'une des personnifications de Quetzal-Coatl, dont le sens n'est pas moins profond que tous les autres, to-pil-téin, le jet suspendu, élancé, de la chaleur, prenant celui de Cé-Acatl^ une canne, en se manifestant en montagne hors du ventre de sa mère, comme vous l'avez vu plus haut.
g 9. Qui ne reconnaîtrait dans toutes ces images le type de Bacchus, sortant au milieu des flammes, de la cuisse de Jupiter, comme Siva du Mérou. Dioiiysus est né du feu. Qu'est-ce que le thyrse qu'il tient à la main, si ce n'est toujours le même symbole, et dans le lierre qui l'entoure et dont il se couronne, la voie tortueuse que s'y creuse le feu : de là, la racine jtvy identique avec le quiche gem, tortuer le chemin ; de là encore ce glaive, souvent caché sous le lierre, le feu dévorant, origine des titres de Flamboyant et de Bromios, retentissant, qu'on lui donnait, de xapiovioç, caché dans la colonne et de tant d'autres analogues (1), qui ne sauraient s'expliquer qu'à l'aide du Teo- Amoxtli. S'il est appelé le « fils du taureau, » rien de plus simple, puisqu'il est issu de la terre, dont la figure, celle d'une vache ou d'un taureau, nous ramène alternativement aux mythes de l'Inde ou de la Perse. Les cornes qu'il porte sont celles de ce taureau, ce sont les deux cornes formées par le croissant de la
{{) Religions de l'Anliqtiité, tom. llf, pag. 60 et suiv.
région engloutie. Les flambeaux que la Ménade porte devant lui, ce sont les deux volcans allumés, avant que la cuisse ou Bacchus était enfermé éclatât définitivement pour lui donner le jour. La coupe que porte en arrière le satyre, coupe remplie d'un vin généreux, c'est la coupe de Quetzal-Coatl, s'enivrant du jus de l'agave, c'est le cratère où déborde la lave écumante, c'est le vase où l'Océan s'engouffre tumultueux.
Si on lui donne le nom de Libérateur, c'est que par son apparition dans les volcans qu'il entr'ouvre, il a délivré la terre des liens qui la tourmentaient, en faisant exhaler les souffles qui la bouleversaient intérieurement. Voilà pourquoi ce nom de >^u<yio; lui convient si réellement. Ce n'est, en effet, là qu'une appropriation de celui qui est donné à Apollon Lycien, Xuxioç, ce dieu n'étant, comme le Tezcatlipoca des Mexicains, qu'un des aspects du mythe de Bacchus, dans l'union de l'eau au feu sur le bûcher de Nanahuatl. L'un et l'autre ont pour primitif//^ et non lue ou luk, et pour racine u, en nahuatl, la voie, la surface,dont je vous ai entretenu plus haut, u la lune en maya. De là ul, venir, couler, comme de l'eau, mot qui, s'échangeant avec lu, donne alors le sens de tout ce qui est mou, en particulier du poil des parties sexuelles et de cette partie-là même chez la femme, dans plusieurs langues du groupe mexicain. Delà, même, aurait pu venir le mot lujia, qui signifie précisément le sexe de la mère. Lu, avec le suffixe 7w, fait lum, amasser de la terre molle, en quiche, la pétrir, et lu-um, tout ce qui environne le sexe, la matrice, le centre, et en langue maya, la terre, suivant son acception commune. Mais le centre, le mou de la matrice terrestre, le foyer du monde, les éléments amollis, fondus dans son centre, voilà d'où vient le second sens du
mot lu, en langue quichée, le souffle qui anime, qui atise l'incendie. Et puis lu, le hurlement, le rugissement lointain, toutes ces choses exprimées, avec une foule d'autres, dans un même monosyllabe, depuis le jour où la mère par excellence, la terre entr'ouvrit sa matrice, sous la pression des feux intérieurs, lançant le mou de la lave, et s'effondra sous le choc des vagues mugissantes avec des hurlements de chacal. Tout cela dit-il assez pourquoi la /i^ne, le loup, la luimhYQ, aucio;, >uy.to;, viennent se confondre avec leurs étymologies et leurs dérivés dans une seule étymologie, dont il était impossible que les Grecs rendissent raison, celle du cataclysme qui explique tout et dont ils avaient par trop défiguré les symboles dans les raffinements de l'art?
« Déjà, dit M. Guigniaut, dans sa traduction de la symbolique de Greuzer (1), déjà l'antiquité était partagée sur le sens de ce surnom, donné non-seulement à Apollon, mais encore à Artémis. 11 est bien probable que le nom grec du loup en est l'origine ; car la Lycie elle-même, d'où on pourrait le dériver, est appelée chez les anciens la terre des loups. Ge qui paraît certain, c'est que les Grecs trouvèrent rattachées à cet animal, et les idées et les images d'une branche importante des religions. Suivant leur habitude, ils cherchèrent à s'en rendre compte d'après leur propre langue. Ils avaient reçu toute faite du dehors, la liaison des deux idées loup et soleil j ils essayèrent de la retrouver dans le rapport des deux mots Iuko;, loup, le soleil, dieu-loup, et >^ù}f/i, la lumière qui paraît au matin. »
Cette liaison, vous voyez. Monsieur, de quelle manière on la trouve naturellement dans la racine que
(1) Religions de V Antiquité, tom. II, pag. 108.
nous en donne la langue quichée. Vous découvrez là même le rapport originel de Bacchus et d'Apollon, comme celui du premier avec la lune^ dont le croissant renferma les feux, symbolisés dans l'un, et l'eau dans l'autre, jusqu'au moment de sa ruine. Les métamorphoses du premier en bouc, en chevreau, ne sont que des allusions à l'hiéroglyphe de la terre engloutie. De la même image est sortie l'idée mère de l'âne de Silène, qui joue un si grand rôle dans les processions de Bacchus. C'est aux rugissements de la terre prête à enfanter le dieu volcan, rugissements comparés à la voix de l'âne qu'on entend braire dans le Véda (1), qu'il faut attribuer ces expressions du poëte indou, dont les interprètes se rendent compte si difificilement. 11 est inutile, après tout cela, d'insister sur la fiction qui représente ce dieu cousu dans la cuisse de Jupiter. Cette cuisse vous la reconnaissez dans la partie du corps de Nanahuatl, où la légende mexicaine place lasource d'un mal, naissant d'ordinaire au fond de la cuisse, qui n'est elle-même que la forme supérieure de la jambe, Meiztli, le Croissant, la Lune, mère et fille de Bacchus, du feu qui l'animait.
Ainsi, Bacchus ou Nanahuatl, c'est le feu, ou plutôt c'est la combinaison des trois éléments cosmogoniques, du feu, de l'eau et de l'air, dans le quatrième, dans la terre de Quetzal-Coatl, renfermée au fond de l'abîme souterrain, avant d'éclater au dehors. Cette combinaison encore c'est Bralim, l'unité absolue de la théologie indoue, s'émanant successivement sous trois aspects divers, et dont le corps est Brahmd, c'est-à-dire l'eau de Brahm, l'Océan, l'eau primitive, sortie de son verbe, issue de sa première parole, Om/w,
(1) Rig-Veda Sanhitd, trad. de Wilson, vol. l, pag. 74, v. o.
qui est à la fois le continent englouti, l'arbre volcan qu'il proféra, dont le feu symbolise Bacchus, qui est le verbe de la cuisse de Jupiter et la figure de l'eau dans laquelle il s'abîma. Ce n'est qu'à l'aide des hiéroglyphes qui ont servi de type à toutes ces idées transcendantales qu'on peut se rendre compte de la manière dont les écoles philosophiques ont engendré tour à tour les divers systèmes de l'antiquité païenne. Qu'on jette les yeux sur le n» 4 de la planche 1'% tome IV, de M. Guigniaut, reproduite de la collection de N. Mùller, et dans cette image, étrange sous tant de rapports, on retrouvera, par le moyen des hiéroglyphes mexicains, l'explication de tous les traits dont elle est composée. C'est l'image de VOum, selon ces deux savants. Eh bien, qu'y voyez- vous? Tout en bas la mer et les îles, parmi lesquelles s'élève le Mérou, supportées par les mains d'un grand corps invisible sous des nuages de fumée. Le signe principal est le yoni-lingam, apparaissant au centre, puis en haut, formant une tète étrange, une fumée ondoyante comme une chevelure ; le nez est formé d'un tronc d'arbre, le hom, dont les rameaux supérieurs recouvrent en sourcils deux ronds entourés de rayons, figurant les yeux : ce sont là deux cratères ou plus probablement les deux grands hémisphères de la calebasse, qui sont effectivement la seconde révélation de Brahm, en ce sens que l'apparition de l'Atlantique et des îles suivit de près celle de la première parole, symbolisant le volcan de Nanahuatl. Tels sont les deux plateaux de la balance dans le zodiaque brahmanique, avec raison nommée Tula ou Toula, souvenir lointain des lieux où ce zodiaque eut son origine (1).
H) Religions de V Antiquité, tom. 1, 2epart. pag. 634.
Je retourne au mythe de Bacchus, et si les bornes de cette lettre me le permettaient, je vous montrerais comment, jusqu'aux moindres détails qui le concernent, comment tous les noms qui s'y rapportent, concourent à établir son origine occidentale et américaine. Son nom seul de Bacchus, dont on a si souvent et si vainement cherché l'étymologie, en fournit une preuve des plus curieuses, ba-quœ (prononcez œ comme sh), cœur, centre, vie de la taupe ou de la terre, c'està-dire du foyer souterrain, d'où sortirent tous les volcans. Ba étant une particule fort remarquable de la langue quichée, dont j'ai eu l'occasion devons entretenir déjà plusieurs fois, je nevous en parlerai pas davautage en ce moment, mon intention étant d'y appeler encore votre attention un peu plus loin. Le même nom peut encore s'interpréter ^«/r-çi^a:, le cœur de l'os, du noyau, du fondement, bak-ox, les trois du fondement, ou bakz^jc, le souffle, la respiration, la vie du fondement, toutes idées, comme vous le voyez, qui s'accordent, on ne peut mieux, avec celfe du cataclysme et des volcans.
J'ajouterai ici que l'explication des jouets de Dionysus enfant n'est pas moins significative. Les dés, avec leurs taches noires sur un fond blanc, devenant alternativement deux, trois, sept, neuf, douze, etc., représentent les stign)ates, indicateurs des volcans, les chiffres divers des chefs toltèques ou chichimèques. La boule, c'est le globe ailé, également fréquent dans les peintures mexicaines comme dans celles de l'Egypte, tantôt noir, rouge ou blanc, selon qu'il signifie le feu, la fumée, l'eau ou la vapeur. Les pommes sont une allusion au même sujet ou le symbole des deux testicules du phallus, représentés dans les deux golfe^, qui deviennent ailleurs le miroir du dieu ; la laine, c'est le signe de la fumée des volcans ou de Teau de la mer. Le
cerceau, c'est le cercle du golfe de la Lune ou du vase mystique ; la toupie qui tourne sur elle-même, c'est le monde agité convulsivement par le feu intérieur, c'est surtout la terre du Croissant, roulant « comme la roue du potier» , avant de descendre au fond de l'abîme. La sphère, c'est cet autre globe, symbolisant les deux golfes avant la catastrophe, et comparés, comme je l'ai montré ailleurs, aux deux moitiés d'une calebasse encore entière /<^^^^ comme la gueule béante du déjà fendue de (TyC; volcan, prête à s'ouvrir pour part en part ^—^ vomir le jet de feu, l'er/^^^^^, ou paume enchantée des Mayas, le tiliax, la lance ou le silex des Quiches, le tec-patl des Mexicains, premier symbole du verbe émané de la bouche de Phtha, selon la philosophie transcendentale des temps postérieurs. Vous le voyez, la terre ici est identifiée avec le feu qu'elle va vomir. Quetzal-Coatl avec Ehécatl qui, sur le bûcher, c'est-à-dire sur le cratère, devient Nanahuatl ; c'est ce qui fait que le même signe prend alternativemenl dans les documents la forme ronde d'une sphère ou la figure allongée d'une pointe de lance /h symbole du premier jet du volcan. Aussi est-ce là \J également une image du corps de Zagreus que les Titans se disposent à mettre en pièces.
Remarquez, je vous prie, la croix qui se manifeste sur la sphère et sur la lance : elle est tremblée comme la crevasse d'un terrain qui se fend par la chaleur ou par l'effet de l'oscillation souterraine, C'est là le type original de la croix de Saint-André, du Nahui-Olli/i- Tonatiuh de la langue nahuatl, signe du tremblement de terre, dans toutes les peintures mexicaines : mais c'est aussi le signe du « soleil dans ses quatre mouvements » qui fait allusion, dans l'astronomie du
Mexique, aux quatre mouvements des solstices et des équinoxes. C'est cette croix que Creuzer avait observée sur la tête d'une image de l'Artémis d'Ephèse (1) et dont il se demandait, non sans raison, bien qu'avec quelque incertitude: « Marque-t-elle, comme on l'a pensé, l'intersection de l'écliptiquc et de l'équateur aux points équinoxiaux? Et comme ces points forment le passage d'un monde dans l'autre, selon la doctrine de la transmigration des âmes, ne serait-ce pas là un nouveau symbole caractéristique de la déesse puissante qui règne sur la vie et sur la mort? » Sans doute, c'était bien là ce qu'importait ce symbole, aussi bien à Ephèse qu'au Mexique et qu'en Egypte, où il apparaît souvent même dans les sculptures des temples, croisant les flancs d'un lion. Si l'Artémis d'Ephèse, dont les attributs faisaient généralement allusion à la terre féconde, portait la croix, c'est que cette croix, signe symbolique du tremblement de terre, en même temps que de l'intersection de l'écliptique, signifiait en réalité ce qu'expriment les paroles JS ahui-Ollin-Tona-tiuh « les quatre secousses du feu roulant » ou plutôt de la vapeur en marche, qui avaient déchiré le vêtement d'Artémis, c'est-à-dire ouvert la croûte du globe au plus fameux volcan qui fut jamais. De là encore la signification de cette croix +, identique avec le signe ^|k du MS. Bohan, caractère géométrique de l'aug- •^ mentation, de la multiplication, au Mexique comme en Europe, puisqu'elle avait été la marque de la supériorité de ce volcan, qui s'était multiplié par l'abstraction de tous les autres. De là, peut-être aussi, le mot plus français qui pourrait fort bien venir du
(1) Religions de VAnliquilè, tom. Il, l'* part. pag. 144.
quiché pul-ux ou pul-uz {plush, ploz par contraction), le souffle, ou l'haleine bouillonnante ou bien, selon le mexicain pul-uz ou pul-oz {p'iuz), le centre du gonflement, de la poussée, de la ruine, étymologies qui, si elles ne sont pas les véritables, au moins concordent admirablement avec l'origine du signe.
§ IQ. Ai-je besoin pour ce qui concerne le mythe de Bacchus ou de Dionysus, de vous rappeler encore ici le glaive qu'Eschyle met aux mains de ce dernier, glaive de feu, identique avec le tecpatl mexicain et avec le glaive de Chrysaor, l'homme à l'épée d'or, sortant avec Pégase du sang de Méduse, décapitée par Persée, c'est-à-dire par le feu, Méduse, met-uœ on met-tuz, étant le souffle ou le roi du Croissant, et sa tête, la cime du cône volcanique, décapité par le feu. « C'est encore d'une épée, c'est du fourreau de Tépée de Persée, tombé dans le lieu où s'éleva sa capitale, ajoute Creuzer (1), c'est d'un champignon arraché parle héros dévoré de soif, et qui fit jaillir une source bienfaisante au même endroit, que des jeux de mots fréquents chez les Grecs, faisaient dériver le nom de Mycènes. » Observez encore ici la ressemblance avec le mythe de Nanahuatl et avec le chancre, cause cachée de son mal. Si (aùx-ziç signifie le champignon en grec, mue et moc, de mw, la terre molle, humide, signifient également, en quiché, le champignon, le poing ou la poignée d'une épée: il a le sens de tout ce qui naît et se nourrit dans l'humidité et la chaleur, de tout ce qui pourrit, c'est la charogne, c'est l'humidité cachée, c'est la pourriture du tombeau. Le grec n'en saurait trouver autant dans le sanscrit. Ce que le grec
(1) Religions de l'Antiquité, tom. II, !«•« part. pag. 164.
n'explique pas davantage, c'est l'origine de ce mot célèbre, l'origine du champignon et des fictions auxquelles il donna lieu, origine que vous donne en entier la légende de Nanahuatl, celle de son chancre, d'où sortirent les sources qui firent l'océan Atlantique. Ainsi, non-seulement les images brillantes de la fable grecque, mais les noms de ses héros, mais l'étymologié de ses cités les plus célèbres, tout cela vient non de l'Orient, mais de l'Occident, de la région atlantique.
Si du mythe de Bacchus, nous passons à celui d'Hercule, sous quelques images qu'il se présente, sous quelques formes qu'il s'enveloppe en Grèce, en Asie, en Egypte ou en Libye, vous trouverez constamment en lui les mêmes symboles que le Teo- Amoxtliyon^ montre dans le Tezcatlipoca mexicain, s'identifiant avec Nanahuatl sur son bûcher. Hercule, vainqueur de l'hydre de Lerne, n'est-ce pas Tezcatlipoca éteignant sous sa vague les sept cratères, sans cesse renaissants comme les têtes de ce monstre ? Dans Hercule, nettoyant lesétables d'Augias, ne voyez-vous pas l'onde mugissante qui nettoie et balaie, dans V Ochpaniztli, au jour du grand balayage, la moitié du monde anté-diluvien? Hercule s'enveloppant dans la robe de Déjanire, avant de se jeter dans le feu, c'est la vague, enveloppée dans les flammes du grand brasier et la fumée du volcan avec laquelle elle s'identifie, en se vaporisant.
Qu'est-ce qu'Ammon en Egypte, apparaissant à Hercule sous la forme d'un bélier, c'est toujours la même image du Croissant, que je vous expliquais plus haut, au sujet de Bacchus? Jmmon, Hammun, Am-n, vous le retrouvez dans l'idée quichée de Vam, l'araignée dévorante de l'abîme, mot que vous avez identiquement avec le même sens dans l'égyptien,
c'est-à-dire comme le Dévorant, un des génies de l'Amenti : outre le signe phonétique avec lequel il
s'écrit T •, » ^^^s voyez qu'il existe dans les
textes avec la tête du bélier et l'œuf noir, \am, l'embryon, d'où sortit le feu. Le monosyllabe en qui complète le vocable, chose cachée ou gardée, vous donne pour Amen le sens du dévorant mystérieux de l'abîme, dont leségyptologues ont fait un des génies de VAmenti, du Hadès (1). Or Hercule est bien le fils de ce Hadès, comme la vague est la fille de l'abîme de l'Océan, dont elle est la superficie. Voilà pourquoi Tezcatlipoca était appelé à Tlaxcallan Camaxtli, « le Mouvement de la face de la bouche ou de l'abîme », représenté soit sous la|figure d'un jeune homme, Telpochtli, l'Apollon mexicain, soit par les mâchoires béantes de Gipactli. Si l'Hercule égyptien avait deux visages, ils s'expliquent par la double méditerranée qu'il avait ouverte dans les deux faces du miroir cosmique. S'il est comparé à VEsmun phénicien, ce n'est pas seulement parce qu'il est le huitième, comme Quetzal-Coatl, c'est parce (\\]lEsmun, en quiche xmiui (shmoun) ou ixmiin (ishmoun), outre le sens de petit serviteur ou esclave, a aussi la signification delaGourmande et de la Gloutonne, et qu'il s'identifie alors avec l'Océan lui-même, déjà personnifié ainsi dans la grand'mère, Oxomoco. Enfin, si le Phénix est placé dans la main d'Hercule, Tezcathpoca est également représenté portant à la main, tantôt l'ara ou l'épervier, symboles de la vague, ou bien le colibri, quand, sous le nom de Tlacahuepan^ « le Grand signe » ou le « Grand drapeau de l'eau et du feu » , il fait danser dans sa main le Nanus, le petit nain, que Sa-
(1) Birch, Biclionury of hîeroglyphics, in Bunsen, Egypl's place in universal history,vo\. V.
hagun, en racontant la ruine de Tollan (1), identifie avec Huitzil-Opochtli.
D'Egypte, nous passons en Phénicie, où nous retrouvons Hercule sous un autre nom. « Melkarih, dit M. Guigniaut (2), était la divinité tutélaire de la puissante Tyr, et les navigateurs tyriens répandirent son cuite d'île en île et de rivage en rivage jusqu'aux extrémités de l'occident, jusqu'à Gadès, où une flamme perpétuelle brûlait dans son temple, comme à Olympie sur l'autel de Jupiter. » Nulle part, peut-être, sur notre continent, ce culte n'était aussi vivant, aussi solennel, pourquoi? C'est qu^au lieu d'être venu de l'Orient, c'est de l'Occident lointain qu'il s'était répandu d'île en île, d'archipel en archipel, de rivage en rivage, comme le flot mugissant dont il était le symbole, jusqu'au centre de l'Asie, s'affaiblissant ou se modifiant, comme une vague mourante, à mesure qu'il s'éloignait des lieux de son berceau, des îles du golfe du Mexique où il avait reçu sa première consécration. Les catastrophes partielles qui continuèrent le cataclysme, probablement durant plusieurs siècles, n'avaient pas fini de se faire sentir, que déjà Hercule avait, à Gadès, son temple bâti sur un rocher au milieu des flots, pour mieux rappeler^ ce semble, ce Phénix qu'il portait à la main, ce teocalli formidable, où il s'était enveloppé de la robe de Déjanire, avant de l'engloutir. Mais ce temple, à son tour, disparut dans l'abîme, à la suite d'un tremblement de terre , à peu de distance des rivages de la moderne Gadès.
D'où venait le nom de Melkarth^ que les Phéniciens donnaient à leur Hercule? Miinter l'explique avec rai-
{{) Hist. gen. de las cosas deNueva Espana, lib. 111, cap. 9. (2) Religions de l'Antiquilé, tom. II, l'e part. pag. J71.
son,je pense, de l'hébreu ''^in, qu'il traduit par Ci rcuitor et commente par mercator, mais que M. Guigniaut (1) semble vouloir appliquer au soleil, parcourant sa céleste carrière. Cela peut avoir été vrai plus tard ; mais dans l'origine, ce mot circuitor exprimait l'idée de la vague, rompant sa voie dans la mer des Caraïbes, puis tournant circulairement, en séparant Cuba du Yucatan, pour creuser le golfe du Mexique. Observez, d'ailleurs, que le latin circuitor lui-même est un vocable, composé de trois mots quiches, signifiant littéralement « percement de l'oiseau sur le vase circulaire », cir-cu-it-or, ou bien « qui tourne rapidement l'embryon du vase circulaire. » Melkarth a un sens analogue dans la même langue et pourrait venir de meZ, retourner, mot où vous reconnaissez encore le primitif me, courbe, composé avec eZ, sortir, et car, poisson, chose frétillante ou bouillonnante, ou, si vous le préférez, de mal et de car, déchirement. Si nous prenons mal, au lieu de mel, nous aurons pour mal-car, un frétillement invisible, merveilleux, enchanté , qui peut également se rapporter au feu comme à l'eau. Dans la langue nahuatl, la lettre r n'existant pas, est remplacée alternativement par un l ou un /. Dans ce cas mal-car s'interpréterait par la chaleur tournante comme le bois qu'on frotte pour allumer le feu. Hercol même trouve encore une étymologie satisfaisante dans le quiche : Her, la colère, la fureur cachée; col, outre une multitude d'autres significations, présente tout d'abord celle de tourner, de s'enflammer, de se concentrer; col encore est la résine, toute matière poisseuse, inflammable.
Que vous dirai-je encore d'Hercule, enlevant à
(1) Ihid.., pag. 172, note 4.
Apollon le trépied sacré? Vous le reconnaissez, sans que je vous le dise; c'est la vague rompant la terre, enlevant à son profit les trois grandes Antilles, qu'elle forme, en les environnant. Ce sont là, comme je vous l'ai dit, les trois pieds de la cuve mystique. Ce sont ces trois îles, oii l'humanité échappée au cataclysme, recomposa la société et ouvrit l'ère nouvelle de la civilisation. Ce sont là, comme le dit élégamment le Teo-Amoxili^ les trois pierres du foyer domestique, dont l'usage, depuis six mille ans, n'a cessé de se transmettre de génération en génération chez les populations de l'Amérique. Que de fois, voyageant avec les indigènes au Guatemala, n'ai-je pas observé cette pratique, quand il s'agissait de faire bouillir de l'eau ou de cuire des aliments. C'est le premier objet de la halte, en quelque endroit qu'on se trouve. On choisit trois pierres à peu près égales, on les réunit en triangle, on y souffle le feu et voilà le foyer. Vient la marmite remplie d'eau qu'on place dessus, et dans cet acte si simple, vous avez la représentation de plusieurs des mythes les plus profonds de l'histoire. Les trois pierres sont les signes des trois îles, peut-être aussi de trois volcans, le feu sous la marmite, celui du feu souterrain et de l'Océan formé par la catastrophe. Ouvrez les documents mexicains, prenez les peintures, reproduites dans Kingsborough, partout vous retrouverez ces images; vous les y verrez presque toujours avec les caractères du globe ailé de l'Egypte, dont elles sont le prototype, et accompagnées des détails les plus expressifs et les plus parlants.
§ 11. Je n'en finirais pas, sij'entreprenaisde vousles expliquer tous et de vous montrer leur identité avec les détails de la mythologie grecque ou orientale. J'arrive
donc d'un bond à l'une des allégories les moins comprises et qu'on retrouve également en Grèce, en Egypte et dans l'Inde, c^est celle qui concerne les Cercopes ou les singes. C^est, toutefois, une de celles que Creuzer a touchées avec le plus de perspicacité, lorsqu'il a vu dans ces animaux l'objet d'une fiction relative aux mouvements volcaniques de la terre. Quant à moi, j'en dois la première explication à M. Rillieux qui, plusieurs mois avant les dernières découvertes que j'ai faites, m'avait assuré, en comparant la tradition merveilleuse des deux singes du Popol Vuh. à sa lecture du Lwre des Morts, que ces deux singes étaient les symboles du soulèvement des montagnes sur une portion de la terre engloutie, avant la catastrophe finale. Depuis lors, mes propres recherches ont confirmé entièrement cette observation. C'est donc avec l'histoire des deux frères, telle qu'elleest racontée dans le Popol Vuh , que je vais vous éclaircir ce fait important.
Les premiers noms qui apparaissent dans cette partie du Lii^re Sacré des Quiches, sont ceux de Xpiyacoc et de Xmucané appelés constamment les grandspères et les grand'mères du soleil et de la lune, les enchanteurs et les astrologues par excellence, le père et la mère, les nourriciers des hommes. Bien que le premier soit distingué, d'ordinaire, comme le mâle et le mari de l'autre, tous les deux, néanmoins, portent le signe du féminin, x pour ix ou xi {isli^ shi, exprimant l'idée du vase, signe de la femme) : les deux sont donc des noms féminins, et ils le sont d'autant plus réellement, qu'ils désignent des étendues de mer, dans leur correspondance avec les deux grandes portions de l'Amérique. XpiyacocoM « Celle de la Calebasse ghssée àl'eau, » indiquant l'Amérique septentrionale avec le golfe, au moins jusqu'à l'extrémité du Mexique,
Xmucané, Celle des dents du Serpent mouillé ou des Pointes enterrées, comprenant, avec la mer des Caraïbes, toute l'Amérique méridionale. Ce sont, dans la langue nahuatl, Cipactonal et Oxomoco, deux noms que j'aurai à expliquer plus loin. De même que les deux grandes portions de l'Amérique ne font qu'une, terre, qu'un continent, avec le golfe du Mexique, d'un côté, et la mer des Caraïbes, de l'autre, de même les deux divinités n'en font qu'une seule, en se confondant l'une avec l'autre. Le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes, considérés ailleurs comme les deux faces du miroir mystique, sont encore envisagés ici comme lesjupons de la mère desdieux ; de là les noms qu'on lui donne dVlaii-Cueitl, « le Vieux Jupon» ou plutôt « le Jupon qui s'avance en tournant, » et d'Ilama-Tecutli, « la vieille Dame, » ou plutôt « la Voie qui coupe le contour du Golfe ou de l'estuaire, » noms éminemment topographiques, dans un rapport direct avec ceux de Tezcatlipoca, et sur lesquels je n'insiste pas sans raison. Car s'ils s'appliquent ici d'une manière spéciale à la mer, s'ils sont des épithètes de la divinité qui contenait les deux méditerranées, ils s'appliquent aussi à la terre, mère des dieux, en tant qu'elle était la maîtresse des deux mers américaines intérieures.
De là venait que cette divinité, appelée aussi Tona, « NotreMère ou la Mère de la chaleur, » renfermait ainsi en elle-même les deux sexes, la terre mâle et l'eau femelle, ou vice-versa. C'est pour cela aussi qu'à l'époque de la fête qu'on célébrait en son honneur à Mexico, durant le mois Tititl, la femme qui était chargée de la représenter, portait deux masques, l'un devant et l'autrederrièrcchacunavecunegrandebouche ouverte et des yeux saillants, images évidemment des deux mers intérieures et des terres environnantes, dont elle était
le double et mystérieux symbole. En sa qualité de mère des dieux, elle avait sur la tète une couronne de papier crénelée, semblable au modius de Cybèle, couronne que Sahagun n'explique pas, mais qui paraît faire allusion aux îles de la mer des Caraïbes, dont les créneaux symboliseraient la vitalité. C'est à quoi correspondraient encore les Dents du serpent mouillé ou les Pointes ensevelies, qu'on trouve dans le nom de Xmucané : l'interprétation se rapporterait aux montagnes dont les bases furent inondées au temps du cataclysme et à celles qui surgirent au-dessus des flots, signes de la vie nouvelle. L'idée de l'union de la terre et de l'eau se reproduit continuellement, sous une foule d'images, dans les noms divers de cette divinité qui reparaît ainsi comme la Lune ou le Croissant, où se réunissaient les deux éléments, sources du nom A^Ilan-Cueitl et d'Ilama-Tecutli. De là, venait peutêtre le nom à'Ariémis qui aurait pour étymologie en quiche, en dehors de son étymologie grecque, al-te-mi, l'Engendré de la courbe de la mère, et en mexicain, Celle qui est remplie d'eau ; celui d^llithya même, qui se traduit à l'aide de la langue nahuatl, signifierait Teau du ventre tournant, il-iti-a^ qui rentrerait ainsi dans l'idée présentée par le nom à' Ilan-Cueitl.
C'est en leur qualité de mères et maîtresses des deux méditerranées que Xpiyacoc et Xmucaiié sont les épouses du Croissant, Metztli, en tant que celui-ci est le mâle, Limus; de même qulsis, au midi, était l'épouse d'Osiris et Nephthys, sa concubine, au nord. L'un et l'autre sont appelés le père et la mère de Hunhun- Ahpu et de f^ukub-Hun-Ahpu, dans le Popol-P^uh, deux frères, dont le nom principal, JhpUy celui de la sarbacane, ou plutôt du souffle, désigne la puissance volcanique, symbolisée dans Nanahuatl, en tant que
feu visible et extérieur. Mais ces noms divers, tels qu'ils se lisent dans l'ensemble du texte, à la suite l'un de l'autre, présentent aussi une double inter{^rétation, exactement comme ceux du texte nahuatl. Des deux premiers Hunhun-Ahpu^ Vukuh-Hun-Ahpu^ on lit non-seulement que « chacun des souffles volcaniques soufflent à sept et n'en font qu'un », mais encore que « un qui souffle par sa propre puissance (fait) sept qui soufflent parleur puissance propre». Venant ensuite à leurs père et mère, le texte dit : Are eut ri cahaii ri Xpiyacoc Xmucane chique^ ce qui veut dire à première vue : « Celui-ci donc son père ces Xpiyacoc, Xmucané à eux. » Mais en scindant simplement le mot cahau, père, en cah-au, on trouve dans le premier monosyllabe le sens d'une rupture violente, et dans le second celui du collier^ de la surface fermée ou de l'eau du vase, ainsi que je vous l'ai expliqué plus haut. De là ce sens énergique pour l'idée entière : « Et ceux-ci sont les Déchireurs du collier ou de la surface de celle qui glisse dans l'eau et de celle des Dents du serpent mouillé», le mot cah donnant à entendre un autre sens, également double, celui de déchirer comme un époux ou bien comme un enfant sortant du sein de sa mère.
A son tour Hunhun-Ahpu a deux fils. Ces fils sont les enfants légitimes qu'il engendre de son épouse Xbakiyalo, nom étrange que Ximenez traduit justement par ces mots «huesos atados», c'est-à-dire les os attachés ensemble. J'ai longtemps cherché à deviner ce que ces os voulaient dire, et peut-être n'eusséje jamais découvert leur signification réelle, si, en étudiant les planches du Codex de Dresde et du Manuscrit Troano, je n'avais parfaitement reconnu ce nom dans les os de mort croisés qu'on y voit fréquemment, tantôt
isolés, sur un fond noir, tantôt au centre d'une sorte de vase ou de fronde représentant la mer ayant pris la place des terres en-
'^^^'"* glouties. Ces os , on ne le voit que trop, expriment la mort et ils s'échangent, dans les mêmes documents, avec une sorte de natte ou de tissu qui, dans son entier, est le signe de la vie ou de l'existence de cette même terre. Sr^ Il s'ensuit donc que la mère des deux fils aînés l^' de Hunhun - Ahpu , étant sa femme légitime, elle s'identifie, par cela même, avec la région engloutie la première, c'est-àdire avec celle qui recouvrait la mer des Caraïbes. C'est cette région des os empaquetés, dont l'idée se retrouvait sans doute dans le Tlaquimilolli, le paquet sacré, l'enveloppe sainte, objet des hommages de tous les peuples du Mexique, considérée jusqu'à la fin comme le palladium des cités et des rois.
Hun-Batz et Hun-Chouen sont les noms des deux fils. Le premier se traduit, d'ordinaire, par Un Fileur ou Un-Singe, batz ayant la signification du fil, d'abord, du verbe filer, puis du singe, à cause de ses grimaces qui le font ressembler à une guenon filant. Batz, toutefois, a un sens plus profond, et Ximenez dit qu'il faisait originairement baatz, mot qui, selon lui, fait allusion à la joie et au festin des noces, sans s'en expliquer davantage. Ba, ainsi que j'ai eu déjà occasion de le dire, c'est la taupe, c'est l'animal qui se creuse une demeure souterraine ; atz en est le signe visible ou invisible, mais sensible et qui peut jeter l'épouvante ; c'est, dans le langage ordinaire, une poupée ou un épouvantail pour chasser les oiseaux. Ba est aussi le feu qui couve et se recueille dans le foyer, atz en est la fumée, la vapeur et peut-être la flamme dans ce qu'elle
a de soudain et d'éphémère, comme le feu follet. De là le moi Xib-al-ba^ nom de l'enfer, de l'Orcus, du royaume des ténèbres, au sujet duquel j'ai fait nagucres, tant de conjectures et qui, en réalité, signifie « l'embryon qui se remue dans les entrailles, le feu couvant en bas » . Ba a encore le sens d'une bouchée, de ce qu'on a mâché et avalé, de ce qui est descendu dans Testomac, ce qui s'applique, d'une manière toute particulière ici, à la région mâchée et engloutie par le grand engloutisseur, am^ dont j'ai parlé ailleurs. Ba est donc ce qui est au plus bas.
Mais comme cette région descendue dans l'abîme était après tout la maîtresse et la mère des hommes, et sans doute aussi d'une civilisation antérieure, il s'ensuit que ba emporte encore avec lui la signification d'ancêtre, d'aïeul et de père, en langue maya, dans le sens de senior et de dominus, de ce qu'il y a de plus respectable et de plus ancien. De là, dans la même langue, le mot ba-al, l'embryon, le fils de la taupe, du feu caché, nom donné à l'explosion du volcan, au soleil, au «petit-fils des eaux», suivant le Véda: delà encore aujourd'hui l'application, en maya, de baal^ dans le sens de noble, de seigneurial, etc. , et de baalba, pour exprimer le fonds seigneurial, l'héritage paternel, provenant des ancêtres. Voyez-vous, Monsieur, comment le Baal, ce Dieu, ce seigneur-soleil des^Syriens, comment Bacchus, ba-qush, le cœur, la vie du foyer caché, comment les racines sanscrites en bJia^ etc., peuvent se rattacher à la même origine? Je ne serais pas étonné même que le mot germanique ambacht, le centre du corps de métier, probablement, l'antique foyer de la tribu, ne vînt également s'y relier. Dans la langue nahuatl, le vocable Ocomatzin, seigneur enlaçant ou tissant la voie, qui exprime l'idée du singe,
oçomatl, présente de son côté une étymologie plus complète, o-çomat-tzin^ signifiant précisément le cratère entrelaçant sa voie.
g 12. Et tout cela, Monsieur, pour vous expliquer l'origine du nom de Hun-Batz, donné au premier des fils de Hunhun-Jhpu. Voyons donc maintenant quelle est la signification du second. Hun-Chouen, littéralement « Une Souris cachée » ou « un lac en sentinelle, » car l'une et l'autre se trouvent dans cette expression. Mais si celui-ci fait allusion d'une manière particulière aux eaux de l'Océan qui se substituèrent dans le bassin de la mer des Caraïbes, à la terre marécageuse» symbolisée par le nom de Xbaki-Yalo, l'un et l'autre expriment également, par l'ensemble de leurs attributs, les mouvements désordonnés auxquels cette région, déjà ensevelie sous les eaux, continua d'être en proie, avant la catastrophe finale. « Or, tous deux, » dit le Popol-Fuh (1), faisaient rompre la terre, » leur condition étant de connaître les grands soulè- » vements (littéralement les grandes ruches à miel, » symboles du travail des feux souterrains), et grands » étaient les signes qu'ils faisaient, sortant pour » voir de haut ce qu'il y avait sur la terre, grand » était donc leur pouvoir et leur soulèvement.» Puis un peu plus loin, le texte ajoute dans son sens ordinaire : « Joueurs de flûte, chanteurs, tireurs de sarba- » cane, peintres, sculpteurs, joailliers, orfèvres, voilà » ce qu'étaient Hun-Batz et Hun-Ghouen. » Joueurs de flûte, ahzu^ c'est-à-dire faisant du bruit, sonnant, suçant, absorbant et déchirant ; car tel est le sens de zu, identique avec le ço mexicain, duquel le sanscrit
(1) Livre sacré des Quiches^ part. II, chap. v.
a pris ses racines en su et en sa, etc. Ils sont chanteurs, ahbîx, ce qui signifie également promoteurs, créateurs d'étincelles, bix (bish) étant le chant à la fois et l'étincelle du feu, c'est-à-dire le chant du volcan. Car l'un et l'autre aussi sont ahpub, tireurs de sarbacane, ce qui veut dire les puissances du souffle de rOrcus ; ahtsibenai, peintres et écrivains ; car ils peignent, ils écrivent leurs faits et gestes dans les montagnes qu'ils soulèvent et descendent tour à tour, dans la nature entière, dont ils sont les sculpteurs, ahqot, où ils coupent, taillent et cisèlent les rochers, en produisant les mille variétés de la cristallisation. Ils sont joailliers, a^x/ï, orfèvres, ahpuvak, c'est-à-dire les auteurs des pierres précieuses, les fondeurs des métaux qu'ils ont engendrés et mis en œuvre.
Tels sont ces artistes, à la fois toltèques et chichimèques, les patrons et les dieux de l'art, les maîtres de tous les artistes qui les suivirent et qui ne firent qu'imiter faiblement leurs chefs-d'œuvre. Ces sages, ajoute le Popol-F'uh, s'exerçaient chaque jour, en compagnie de leurs pères et d'un grand nombre d'autres, à jouer au ballon, dans la salle du jeu de paume, paffom, en dedans et au-dessus de l'Arbre mystérieux, de ce cyprès majestueux qui s'étendait au loin, tel qu'an le voit si fréquemment dans les peintures. Fatigués du tumulte qui avait lieu au-dessus de leurs têtes, les puissances de Xibalba, les rois de l'Orcus, obligent les deux frères, Hunhun-Jhpu et Vukub-Hun-Ahpu à descendre dans l'abîme où ils sont condamnés à mort. Nouvelle image des volcans qui s'éteignent momentanément au moment où Quetzal- Coati, où la région du Croissant descend une première fois sous les eaux. Caché maintenant sous l'enveloppe d'un arbre mystérieux, opérant des merveilles aux enfers, Hunhun-Ahpu attire à lui
une femme jeune et belle à laquelle il lance sa semence. Cette femme c'est X</«/^, le vase qui porte le ballon de , gomme élastique, la boule noire, qui remplace son épouse, c'est-à-dire l'eau qui est à la surface de la mer des Caraïbes, remplaçant Xbakiyalo, la terre enfoncée et dont le nom Xquiq, l'œil ou le vase de la gomme liquide, fait peut-être allusion aux matières résineuses qui nagent, encore de nos jours, à sa surface. C'est elle qui donne le jour à Hun-Ahpu et à Xbalanqué, « Un seul volcan » qui sera le plus grand, et le « Petit- Tigre; » tous les deux jouent dans le Popol-J^iih le même rôle que Nanahuad et Necoc-Vaoil ou Tezcatlipoca, la vague sur l'un et l'autre vase. Car Xbalanqué, c'est la vague du golfe du Mexique qui vient de naître.
C'est avec la naissance de ces deux jumeaux que commence, dans le Popol-Vuh, le roman des deux frères, changés en singes. Sous le prétexte d'une chasse aux oiseaux, Hun-Ahpu et Xbalanqué les emmènent à la campagne : mais les oiseaux qu'ils tirent restent entortillés dans le feuillage d'un grand arbre où il n'est possible de les saisir qu'en y montant. Hun-Batz et Hun-Chouen y grimpent. Mais à peine sont-ils entrés dans ses branches, que le tronc de l'arbre grossit et grandit démesurément. Remplis d'épouvante, ils s'efforcent, mais en vain, d'en descendre. Ils implorent leurs jeunes frères, qu'ils ont trop longtemps offensés, et dont les conseils actuellement 'ne servent qu'à continuer le prodige et ils sont métamorphosés en singes. Cet arbre, encore une fois, c'est une partie du Hom, qui reçoit le nom de Can-té, c'est-à-dire de « l'enclume de la terre. » C'est en effet là l'enclume où les forgerons telluriques, où les puissances infernales ont battu le marteau avec le plus de force : c'est ce fond de la mer
des Caraïbes, où la forge continue à brûler, depuis des siècles, où les cyclopes ont cherché, l'année dernière encore, à renouveler leurs prouesses; c'est là qu'est « la Limné d'un rouge ardent, au golfe du couchant, sur les rives de l'Okeanos. » De là la tradition transportant aux montagnes de la Tayrona^ ou de la Forge, qui s'élèvent aux rivages deMaracaibo, l'enclume célèbre où se forgeaient les armures d'or de tous les rois de l'Amérique (1). G 'est qu'en effet ^z^/î-^rt^jz et ^w/^-C/iOMe^ sont les grands forgerons de l'antiquité, et leur changement en singes symbolisa tout simplement, comme vous l'avez vu, les soulèvements qui eurent lieu dans la mer des Caraïbes. Au moment où ils descendent de la montagne , pour venir danser devant leur aïeule, au son de la flûte de Hun-Jhpu, l'appel du musicien jouant quatre fois est l'image des quatre tremblements de terre qui eurent lieu successivement et à peu de jours d'intervalle, quelque temps avant la catastrophe, et les trois apparitions des singes devant Xmucané sont le symbole précis des trois soulèvements qui se manifestèrent alors dans les Antilles et dans l'Amérique méridionale.
Ces soulèvements sont toujours rendus avec une grande intelligence dans les documents mexicains. Le Manuscrit Troano, ainsi que le Codex de Dresde^ vous montrent le travail du feu souterrain exprimé, entre autres images, par le travail d'une ruche d'abeilles, dont les cavités symbolisent les cavités produites par l'effort volcanique. La ruche par elle-même, vous montre on ne peut mieux le parti que les anciens Américains avaient tiré de l'industrie visible
(1) Piedrahita, Eisl. gen. del reyno de Nueva Granada, etc. lib. II, cap. IX. — Julian, la Perla delà America, etc. part. I, dis. m, iv, viii, et part. II, dis. ii.
de ces insectes , pour rendre leur pensée au sujet de l'œuvre de la nature dans les entrailles de la terre. Les deux figures suivantes sont frappantes à cet égard :
les deux abeilles bien qu'identiques, en apparence, vous laissent voir des variantes dans les têtes, dont l'une est l'expression
du volcan encore caché, tandis que l'autre est l'image du volcan déjà ouvert. Le corps de l'une et de l'autre vous en indique
les cônes qui se soulèvent, les pattes, le souffle des gaz intérieurs : les signes inférieurs du premier, semblables à ceux que vous retrouvez dans Landa, sont à gauche Caban, dont le sens, en son entier, signifie descendu et peut s'appliquer ainsi au Croissant, descendu dans les flots ; c'est le douzième de ceux du calendrier maya. Mais, analysé, caban signifie à la fois ce qui est bouleversé, et aussi ce qui fait un amas, un assemblage de choses ramassées. Deux si
gnes caban se surmontent l'un l'autre, peut-être afin de donner à entendre simultanément que la descente du
bîme a donné lieu à un soulèvement, à un amas de terres, de montagnes ou de rochers bouleversés. Le hiéroglyphe suivant, placé au milieu , se perce une issue,
Croissant dans l'a-
au-dessus de celui de l'eau qui
par son contournement , est Cavac, seizième des
jours du mois maya. Vous y retrouvez le soulèvement
exprimé par le rayon de la ruche à miel, ainsi que le
double signe de la délivrance, opérée dans le sol par les
feux intérieurs. La lecture du signe correspond encore
au même ordre d'idées, cavac étant composé de ca, ce
qui, ce qui est, ce qui fait, i;<^c, le vide, vocable qui, en nahuatl, a le sens de sécher, dessécher, se rétrécir, identique, au fond, et qui paraît bien être la racine du latin vac-uus, etc. Enfin, à votre droite vous voyez, dans le même sujet, le signe Kaji, jaune, tout dentelé au dehors : c'est celui de la terre soulevée dont il a la couleur^dans les documents originaux ; au-dessous vous pouvez reconnaître le caractère phonétique ^h, aspiré, pour ah, celui qui, exprimant que c'est là celui qui soulève la montagne, la puissance tellurique. A l'image d'en bas, vous pouvez observer les flammes du foyer souterrain qui vont alimenter le cratère dessiné dans l'abeille planant au-dessus. Les documents mexicains sont remplis de détails du même genre, et je ne doute pas qu'une lecture complète de leurs signes et de leurs images ne nous fassent connaître plus tard les mouvements divers de la terre américaine et les noms mêmes des lieux, avec les particularités qui les distinguent géologiquement. Le texte du Popol- F'uh, non moins que celui du Codex Chimalpopoca, une fois traduit, comme il doit l'être, ne manquera pas de jeter une grande lumière sur l'interprétation de ces images. Lisez avec attention le chapitre oii il est question de la danse des deux singes et voyez si, d'après tout cela, leurs grands yeux ronds, leurs museaux allongés, le frétillement de leurs queues, leurs grimaces de toute expèce, n'expriment pas admirablement l'idée des deux golfes, des lacs, des cratères, des cimes des montagnes, des bouleversements de toute espèce, qu'ils occasionnent, en excitant si vivement, par trois fois, la risée deleurgrand'mère. Ce rire lui-même, ces contorsions convulsives de la vieille Xmucané n'indiquent-ils pas également avec naturel les mouvements convulsifs de l'Amérique, aux jours suprêmes de la catastrophe?
§ 13. Avant de terminer ce qui me reste à vous dire du mythe des singes, selon la mythologie grecque, permettez-moi encore une réflexion au sujet deX?nucané, ce type si peu gracieux de tant de belles déesses grecques ou égyptiennes, que vous connaissez ; elle n'est pas moins importante pour l'interprétation générale de la mythologie. Dans le texte du Popol-f^uh, Xmucané est toujours appelée l'aïeule : elle est l'aïeule du soleil et des créatures rJtit gih, rJtit hit^ noms qui signifient également l'aïeule de l'amoUisseur, l'aïeule du déchireur, et que l'on comprend aisément, si l'on se reporte à ce que j'ai dit plus haut. Mais en Hsant ces mots, vous ne sauriez manquer d'être frappé de l'identité du nom diAtit avec celui de VAditi du Véda. Les deux, en effet, ne font qu'un. Écoutez ces paroles : «Invo- » quons le nom propice à'Jgni, la première divinité » des immortels, qu'il puisse nous donner à la grande » Aditi et que je puisse revoir mon père et ma mère (1 ) • » Eh bien ! n'est-ce pas comme Xmucané, Aditi, le père et la mère des humains ; car elle est leur nourricière, elle est l'aïeule de la créature, puisque, suivant le scholiaste Sâganâ (2), Aditi signifie la terre, et c'est sous ce rôle qu'elle apparaît dans l'ensemble des Védas. Atit, dans la langue quichée, offre toutefois une idée plus complète, ou mieux plus détaillée. A, c'est l'eau, c'est la demeure universelle, ti est la nourriture en général, toute chose servant à l'alimentation et même tout membre du corps vivant et alimenté. Ati ou Atit est la mère et l'aïeule ou la vieille, l'Ancienne par excellence ; atii est le moule, humain ou non humain, et lorsqu'on dit vati, mon aïeule, les
(1) Rig-Veda-Sanhitd, trad. de Wilson, vol. 1, pag. 61, v. 2.
(2) liid. pag. 117, notée, et pag. 193, v. 9, etc.
deux syllabes va et ti expriment à la fois également le pain et la viande, ^tita ou médita signifierait régulièrement l'aïeule de l'eau, Jtiti, l'aïeule de la nourriture. Dans la langue nahuatl, Jiiti signifie celle qui contient l'eau, le ventre de l'eau ; Jtitan ou Atitlan^ c'est ce qui domine l'eau, ce qui est au centre et audessus de l'eau, tan ou dan, indiquant la terre extérieure, et c'est un nom de localité, commun au Mexique et dans l'Amérique centrale.
« Aditi, dit le Yéda (1), est le ciel, Aditi est le fir- » mament, Aditi est mère, père et fils; Aditi est tous » les dieux, les cinq classes d'hommes sont Aditi; » Aditi c'est l'engendrement et la naissance. » Eh bien, tout cela n'est-il pas également réuni dans Atit, dans Xnnicané, la maîtresse du golfe méridional, la mère des dieux, qui tous sont sortis de son sein, la mère des dieux, qu'elle a placés au firmament qu'elle représente, ainsi que je vous le démontrerai dans la lettre suivante, Atit, l'aïeule, la mère et la nourrice des dieux et des hommes. Car si les Adityah sont au nombre de sept ou de douze, issus (ÏAtiti, vous les retrouvez dans les chefs toltèques ou chichimèques, dont il a été question plus haut : ils sortent du corps de leur mère, de la terre américaine, et le huitième, ^gfii, c'est Topiltzin, c'est JVanaJiuatl, issu de l'œuf du serpent, de même que Mrytyu, le génie delà mort. Ainsi les Adityah du Yéda sont bien les sept puissances de la terre, personnifiées, comme vous l'avez entendu plus haut; ils sont les volcans dont l'explosion sauva le monde, tout en lui infligeant une épouvantable catastrophe. C'est dans ce sens qu'il est dit à' Indra, l'un des Àditjahs, qu'il est le frère jumeau ^'Agni, comme
(1) Ihxd. pag. 230,v. 10.
Tezcatlîpoca était le frère jumeau de Nanahuatl, comme la vague, en s'unissant au feu, comme Xbalanqué éi'àïi le jumeau de Hun-Ahpu. Si son marteau tue Vritra^ c'est qu'en apparaissant, il délivre la terre des gaz et des feux qui la bouleversaient, personnifiées dans ce dieu cruel, comme dans le Zipacna du Popol-l^uh. Indra est donc le symbole de la délivrance par l'eau, parce qu'avec A^ni^ il ouvre d'un coup de marteau le réceptacle de tous les feux, en les couvrant des eaux de l'abîme. C'est donc lui qui rend le soleil visible, puisque, par lui et avec lui, Nanahuatl monte au ciel où il est métamorphosé dans l'astre du jour. Voilà pourquoi Agîii se manifeste avec Indra et brille au-dessus des flots, voilà pourquoi le chantre du Véda s'écrie : « Tu as été nourri constamment d'oblations, » ô Agni ! depuis que les Adityahs, t'ouvrant un che- » min à l'immortalité , instituèrent (tous les rites sa- » crés) qui les empêchèrent de tomber, et la terre- » mère Adiii s'efforça par son énergie de soutenir (le » monde) avec ses puissants fils. »
Wilson, que je traduis, intercale avec raison dans ce verset les mots « rites sacrés, » afin de le rendre plus intelligible au lecteur; mais il était dans le vrai probablement bien plus qu'il ne se le fût jamais imaginé. C'est, en effet, par l'institulion des rites sacrés que les fils à'Jditi sauvèrent le monde : car les rites primordiaux ce sont les déchirures qu'ils opérèrent, en sortant du sein de leur mère, ainsi que je vous le disais plus haut deXmucané, appelée l'Aïeule du déchireur, r^iit bit. Le mot rit, identique, dans la langue quichée, avec la forme plus archaïque //i du mexicain et du maya, mais qu'on trouve simplifiée d'ordinaire dans it, exprime aussi bien que ret l'idée de rompre, de déchirer, de trancher, d'ouvrir avec violence, idée
qui se retrouve encore avec certaines nuances dans ratz, rax (rash), rex (resh), rix (rish) et riz, qui appartiennent à la même langue, et que le mexicain et le maya présentent également, abstraction faite du préfixe r. Le sanscrit vous en donne quelque chose dans rad, riç et m, etc., ce dont vous pouvez vous assurer en prenant le dictionnaire des racines de Westergaard, ou bien , si vous le préférez, celui de Burnouf ou de M. Eichhoff. Mais le rit quiche est le primitif, pour ne pas dire la racine, du vocable rita, le lieu du sacrifice, selon le Yéda, et qui peut avoir, selon les circonstances, ajoute Wilson (1), le sens d'eau et même de soleil. Ces idées si différentes et dont le traducteur peut difficilement se rendre compte, s'accordent, toutefois, parfaitement avec l'idée primordiale r/ï-^, signifiant en réalité la déchirure de l'eau , le gouffre qui s'ouvrit entre l'Amérique et la partie du Croissant près de s'engloutir, gouffre qui était véritablement le lieu du sacrifice, dont la grande victime était sur le point d'être immolée, et d'oii était sorti le volcan, depuis transporté au soleil. C'est là ce qui donne au rite, dans le Véda, une si grande solennité ; c'est ce qui fait que tant de noms propres et de vocables, où vous trouvez cette racine incluse dans ces hymnes, en ont dérivé, avec leur origine, une importance si significative : mais si le Véda attribue, d'un côté, les rites aux Adityahs, ailleurs, c'est lia, la fille de Manu, qui en est l'institutrice; lia, qui n'est autre (\\x' Ilama on Ilama-Tecutli, la voie ou la surface qui découpe le contour du golfe ou de l'estuaire, dont les Adityahs sont les instruments, et que nous avons vue plus haut identifiée avec Atit ou Xmucané.
(d) Rig-Véda-SanhilQ, vol. I, pag. 193, v. 9.
Remarquez encore que, si j'hésite à dire que rit est une racine, c'est qu'en effet ni rit, ni ri, ne sont de véritables racines. C'est la voyelle i qui est la racine, le fondement de tous ces mots, comme de bien d'autres. /, dans le quiche et le maya, signifie d'ordinaire le petit-fils de la femme, c'est l'embryon, et dans la langue antique des'insulaires de Haïti, c'était une particule indiquant Taction, la vie; ajoutez-y l'affixe r, et vous avez le principe mâle, ri (identique avec //, ///, en mexicain), celui qui se remue, qui s'agite, que vous retrouvez, selon Bunsen (1), dans l'/r/ égyptien, faire, agir. Si au lieu de l'affixe r, vous donnez à Vi le suffixe «, vous avez dans la langue de Haïti, le principe femelle, iii, la femme , exactement comme en chinois (2); de là, dans la tradition haïtienne l'oiseau Inriri, celui qui ouvre la femelle, c'est-à-dire le feu volcanique s'ouvrant un passage dans la terre; de là le verbe jino, creuser la terre, etc., dans le quiche, dans laquelle ri devient aussi pronom démonstratif, comme re, qui a encore le sens du signal, de la dent, de la pointe, faisant, en outre, rei, déchirer, montrer, etc. Ce qu'il y a encore de remarquable à ce sujet, c'est que, dans l'alphabet égyptien, tous les mots commençant par un r, sont signifiés par une bouche ,
qu'on pourrait aussi bien prendre pour toute autre ouverture et pour la déchirure du gouifre atlantique. C'est à la même source qu'il faut indubitablement attribuer le Mrityu des traditions indoues, l'aftàmé de la mort, dont le quiche vous donne l'étymologie dans am-rit-yu, l'araignée, la vorace de la déchirure sif-
(1) Egypt's place in unîversal hislory, vol. IV, pag. 90,
(2) Stanislas Julien, cité par Lajard, Recherches sur le Cyprès Pyramidal, etc., pag. 160.
fiante, dont vous avez vu déjà plus d'une fois l'identification avec la limné souterraine, où, comme le chien dans sa tanière se tient ^égiii, couché sous les eaux, sur le sein de sa mère. Cette mère, la Bâdavâ des légendes brahmaniques, c'est la limné elle-même, c'est ce foyer souterrain des régions de Kush et de Chavila, de qiix, le cœur ou la vie, en quiche, le lieu d'où vient le souffle; de Chavila ou Khaviln, de l'eau qui garde le feu ; car la Bâdavâ vous donne encore, dans la première syllabe de son nom, cette taupe blottie entre l'eau et le feu, ha-t'au-a, la taupe dans l'abîme de l'eau, ou bat-au-a^ la pourriture, la maturité de l'abîme, ou ba-ta-va^ la taupe qui donne la nourriture, ^/z^/^/z, qui possèdel'embryon qui monte; Mukhah^ qui garde l'enseveli, le pourri, etc. Bâdavd- ^gni, la taupe de l'abîme de la flamme au long nez {ag-ni) ou de la flamme qui pétille, agnis {ag-niSy d'où le latin ignis). Voilà, Monsieur, comment le Bâdavâ correspond, ainsi que tant d'autres noms et de symboles, au foyer volcanique américain, au culte de l'Orcus, dont les sanctuaires s'étendirent à tous les rivages du monde, après qu'elle eut mis au monde ses fils jumeaux, le double volcan, les Badaveran, les deux cratères de la Bâdavâ, dont la personnification existe sous tant de formes dans les théories philosophiques de l'antiquité.
Telle est l'origine du foyer de l'autel souterrain, des deux colonnes de l'autel, des deux stèles, sorties du rite de la déchirure primordiale, origine des hiéroglyphes, des lois, des règlements, des ordonnances, lois de la dimension, lois de la mesure qui règlent le ciel et la terre, le monde des dieux et le monde des hommes. De ce rite primitif datent les deux holocaustes que les Yédas commandent d'offrir aux dieux
gardiens du monde : l'un immédiatement au crépuscule du soir, quand le soleil vient de disparaître à l'occident , avant la tombée de la nuit ; car c'est l'heure de terrible mémoire, où les dieux descendant sur l'autel, sur le brasier ardent de Nanahuatl, s'opéra le rite solennel dans la plus profonde des déchirures, en entraînant sous les eaux les régions où l'on voit aujourd'hui la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique. L'autre sacrifice, avant l'aurore, au moment où la nuit se retire, où le jour tressaille, où la lune s'enveloppe des nuages du matin, moment non moins solennel, puisque ce fut celui où Melztli, où le Croissant descendit dans l'abîme, le second rite, l'accomplissement du second holocauste. Tels sont les deux rites merveilleux, « les deux portions de beurre clarifié qui sont » les deux yeux (du sacrifice), quand les immortels » descendirent des cieux et que les flammes bril- » lantes d'^g^i/se répandirent comme des torrents » dans toutes les directions (1). »
Après une digression, que vous aurez peut-être trouvée bien longue, je reprends, si vous le permettez, le mythe d'Hercule concernant les Cercopes, que Xmucané m'a fait abandonner momentanément. Dans ces singes, poursuivant le héros divin vers l'île du soleil, Erythie, et se noyant dans des tonneaux, ai-je besoin de vous faire reconnaître maintenant les montagnes soulevées sur les régions englouties et disparues avec elle dans les vastes tonneaux des deux golfes du nord et du sud, dont ce héros symbolise les vagues. Ces singes, que les Grecs appelaient Piihécuses, ttiO-zdcoç, eh bien , leur nom également se retrouve, avec une signification conforme à tout le reste,
(1) Rig-Veda-Sanhtid, vol. 1, pag. 194, v. 10.
dans la langue quichée, pi-tec-oz, siffleurs, répandant les souffles bruyants ou amoncelant leurs efforts. Comme les Toltèques, ils se changent en pierres, et, dans leur nom à'Arime, hariine, que le quiche me permet de traduire par les mamelons, déchirant l'eau ou sortant de l'eau, grimaçant; vous retrouvez même le nom que prirent les populations blanches de l'Inde, probablement pour se rendre plus respectables aux yeux des autres. Ainsi que le nom de Toltèques donné aux instituteurs de la civilisation en Amérique, ainsi que celui des Chichimèques et des Aztèques^ Arya paraît n'avoir été simplement qu'un titre, en rapport avec les événements du cataclysme, et que les populations blanches, descendues du nord-ouest dans l'Inde, n'auront pris probablement qu'après avoir soumis les races rouges, dont elles adoptèrent les mythes avec la civilisation ; car des Aryas^ comme nation, il n'est nullement question dans le Rig-Véda. Ari-ya^ Teau déchirante, ou le déchirant l'eau, est un nom dont l'étymologie peut convenir également à Agni et à Indra ^ les grandes divinités du Véda, et qui s'arrange aussi bien du sanscrit que du quiche. Il rappelle, d'ailleurs, celui des Eyeri, les mâles, les nobles de l'île de Borîqueii ou de Porto-Rico, et des oiseaux mr/r/, dont je vous parlais plus haut. Du cataclysme encore peut venir l'origine du nom d'ffe'raclès, le mot hera, dans la langue quichée, signifiant l'eau de la déchirure, d'accord en un sens avec celui de la déesse à l'aide de laquelle Hercule devait remporter la victoire sur ses ennemis, auprès de l'île Rouge; car cette île, à son tour, n'est autre chose que le volcan de Nanahuatl, couvrant l'océan comme une île de feu, et qui devint le bûcher où Hercule se livra aux flammes, dans la tunique de Déjanire.
En voilà assez, je crois, pour vous démontrer l'identité de tous les mythes de l'antiquité avec ceux du Mexique et de l'Amérique centrale, et vous prouver que ces contrées seules peuvent avoir été leur berceau commun. Tous se résument dans le continent américain, Xmucané, la mère et la maîtresse aussi bien delà terre aimée, de la terre découverte et visible, de la terre sauvée du cataclysme, que de celle qui fut engloutie dans l'abîme. C'est là ce que paraît signifier le double sens de son nom où domine la syllabe mu, la terre humide, en quiche, identique avec mot, le limon primitif deSanchoniathon; 7720, idée femelle, en maya, excroissance, chose qui demeure au-dessus; mo, le sopilote, l'épervier, celui qui plane, semblable au vautour, représentant de la Mut égyptienne. Cette terre, secouée parles feux qui la brûlaient intérieurement, était dans une émotion profonde : ces feux éclatent; c'est Atit, délivrée de ses fils, mais qui ne tardera pas à les reprendre, lorsque, sous le nom et les attributs à'Ixchel, « celle qui étend sa couche, » l'oiseau aux plumes blanches et bleues, elle les enveloppera des langes de la vie, comme l'accoucheuse, et du linceul de la mort, comme l'ensevelisseuse, personnifiées l'une et l'autre dans la même divinité. C'est Atit ou Xmucané, c'est à la fois la terre de l'Amérique et c'est l'eau qu'elle enserre dans son vase, dans la mer des Caraïbes et dans le golfe Mexicain, bien que chacune de ces choses en particulier devienne, au besoin, une personnification distincte. Ixchel, ainsi que vous ne tarderez pas à le voir, c'est l'eau de cette mer intérieure, mais c'est cette eau sous une forme remarquable, c'est la glace qui couvrit momentanément les deux méditerranées à la suite du cataclysme, signifiée, selon la mythologie mexicaine, dans les attributs et la divinité
d'Itzpapaloil, et suivant l'ordre des mythes grecs» dans JunoTi, l'épouse glorieuse du divin Jupiter. Le manteau de l'une et de l'autre, étincelant de pierres précieuses, c'est cette nappe brillante de glace d'où surgiront bientôt les petites Antilles avec leurs volcans allumés ; c'est en Egypte et dans l'Inde le Lotus sacré d'où sortiront les dieux, c'est au Mexique encore le nénuphar, dont la large feuille symbolisait l'Océan glacé. Ainsi s'exprime à ce sujet un ancien chant mexicain, existant en entier dans un des documents de la collection de M. Aubin, dont j'ai copié quelques fragments à Mexico, il y a vingt ans : « Voici les îles > qui surgissent en courbe sur l'eau paisible, voici » où sont les roseaux blancs et les joncs éclatants, » où l'on voit le sable étincelant, comme une nappe » de coton rayé de diverses couleurs, où est étendue » la feuille du nénuphar avec la semence du chêne » et le chat sauvage de couleur fauve...»
Je n'ai malheureusement pas l'original de ce document. Ainsi que tant d'autres, c'est là un roman historique, dont le sens caché enveloppe des détails relatifs au cataclysme, conservés dans le souvenir des peuples et non moins intéressants que tous ceux dont je vous ai déjà entretenu dans mes lettres.
En attendant qu'un heureux hasard me le mette entre les mains, je termine cette longue lettre, en vous priant d'agréer, etc.