‹ Quatre lettres sur le MexiqueChapitre 6 sur 31 · LETTRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIÈME

§ 1. Eussé-je pu m'imaginer, il y a un an, que je parviendrais si peu de temps après, à m'expliquer avec tant de facilité les mythes de l'antiquité, en apparence si énigmatiques, et à renfermer en quelques pages les traits les plus saillants des origines du monde ! Vousmême, Monsieur, vous êtes aujourd'hui convaincu de la réalité de la découverte que j'ai faite et de l'étendue des résultats qu'elle aura pour l'histoire dans un avenir prochain. Vous êtes convaincu que je ne suis ni un rêveur ni un enthousiaste, comme vous paraissiez incliné à le penser, au déhut de ma première lettre ; vous commencez à croire que les explications que je vous ai présentées ne sont pas le fruit d'un système imaginaire. Les faits s'accumulent sous ma plume à mesure que j'écris : les mythes les plus cachés, les fictions les plus obscures se pressent, en quelque sorte sur mon canevas, ne me laissant que l'embarras du choix, pour être interprétés. Les horizons les plus incertains se découvrent et le monde anté-historique semble n'avoir plus actuellement aucun secret pour moi. J'ai levé le voile d'Isis au sujet duquel tant de philosophes et d'écrivains ont disserté, depuis les temps les plus anciens ; j'ai pénétré jusqu'au fond des sanctuaires les plus obscurs et je déroule insensiblement tout l'ensemble de cette mythologie antique dont l'Inde et la Grèce vous

présentent encore, dans leurs poëmes, les vives et brillantes images, EO'prxa.

Le cataclysme était terminé. Après quatre jours d'inexprimable agitation et de mortelle angoisse, la terre respira ; le ciel et l'Océan commencèrent à se calmer. L'aurore du cinquième jour éclaira un monde nouveau. L'Atlantide avait disparu avec ses habitants, avec tous les êtres qui la peuplaient. A la place qu'elle avait occupée, la mer avait étendu son immensité, et à l'entrée des deux nouvelles méditerranées qu'elle avait ouvertes, se soulevaient les îles, grandes et petites, destinées à devenir les premiers foyers d'une civilisation future. G'estàl'apparition de ces contrées, environnées d'eau, que fait allusion le texte du Popol-Vuh, en parlant des deux frères Hun-Jhpu et Xbalanqué qui, après la consommation de leur sacrifice, se montrèrent sous la forme de beaux jeunes gens au-dessus des eaux oh leurs cendres avaient été jetées : puis, qui, au cinquième jour, se manifestèrent comme des hommes-poissons.

De cette tradition rapprochons celle des populations anciennes de Haïti, conservées par les premiers écrivains de l'époque de Colomb, et voyons comment elle explique celle du Popol-Vuh. « Du commencement

> de la mer, écrit Pierre Martyr d'Anghiera (1), ils » disent qu'il y avait un homme puissant appelé laia, » Celui-ci ayant tué un fils unique qu'il avait, voulant » l'ensevelir, et ne sachant oii le mettre, l'enferma

> dans une grande calebasse, qu'il plaça ensuite au

> pied d'une montagne très-élevée, située à peu de

> distance du lieu qu'il habitait; or il y allait la voir

> souvent par l'amour qu'il éprouvait pour son fils.

(1) Dt rébus Oceanicis, Dec. I,lib. IX, pag. 105-6.

» Un jour, entre autres, l'ayant ouverte, il en sortit

> des baleines et d'autres poissons fort grands, de » quoi laia rempli d'épouvante, étant retourné chez » lui, raconta à ses voisins tout ce qui était arrivé,

> disant que cette calebasse était remplie d'eau et de i> poissons à l'infini. Cette nouvelle s'étant divulguée, » quatre frères qui étaient nés à la fois d'une seule

> couche, désireux de poisson, s'en allèrent oii était ï la calebasse : comme ils l'avaient prise en mains » pour l'ouvrir, laia étant survenu, et eux l'ayant » aperçu, dans la crainte qu'ils eurent de lui, ils je- » tèrent par terre la calebasse. Celle-ci alors se brisa » à cause du grand poids qu'elle renfermait : la mer

> sortit par ses ruptures, et toute la plaine qu'on

> voyait s'étendre au loin, sans fin ni terme d'aucun » côté, s'étant couverte d'eau, fut submergée; les î montagnes seules restèrent, à cause de leur élé- » vation, abritées de cette immense inondation, et

> ainsi ils croient que ces montagnes sont les îles et » les autres parties de la terre qui se voient dans le » monde. »

Cette 'tradition est d'autant plus intéressante que tous les mots semblent porter témoignage, non moins que les noms laia ou Giaia (c'est-à-dire Xaia pour Shaïa) ; suivant Romain Pane, ce maître des grands domaines, ainsi qu'il est appelé ailleurs, paraît signifier la terre fertile, dans la langue de Haïti comme en grec yaia ; il s'identifie donc avec Xmucané, avec Jtit^ la terre américaine, et le fils qu'il ensevelit dans une calebasse s'appelle Jgiaël (asha-el) dans le récit du même auteur (1), c'est-à-dire celui qui sort delà terre fertile, nom qui sans doute fait allusion au feu

(i) Â la suite de la/2ekfton des choses de Yucalan, p. 439.

destructeur de la terre antique. Ce feu se retrouve de nouveau dans les quatre frères qui saisissent la calebasse, symboles des cratères volcaniques, et leur nom de Caracol ou galeux, en les rapf)rochant de Naîiahuatl, nous fait connaître également le lieu de leur origine; ca-ra-col signifiant littéralement l'Epaule des hommes ou la Courbe de la naissance ou de la patrie. Dans le récit de Pane, le plus hardi des quatre frères, celui qui saisit la calebasse et la détache, porte un nom particulièrement remarquable, au point de vue des étymologies anciennes: il s'appelle Dimivan, c'est-à-dire « le Jour ou l'Eclat de la vie de l'homme. » Dimivan, en effet, est une personnification de la puissance volcanique, dans l'apparition des petites Antilles, à la suite du cataclysme, et s'il est l'éclat de la vie de l'homme, c'est que, pareil au phare qui annonce de loin la terre au marin égaré sur l'Océan, le volcan nouvellement issu des eaux, se montra comme le centre de l'asile offert à l'humanité naufragée. Le nom de Dimwan est d'autant plus remarquable, que vous y pouvez découvrir la racine absolue de ce vocable que vous appelez une racine sanscrite, di, au sujet de laquelle on a beaucoup disserté. Or c'est là une racine haïtienne, mais couverte d'une écorce; en la dépouillant de la consonne c?, vous aurez 1'/, l'activité et la vie, tout ce qui s'ag-ite et se remue, le mouvement perpétuel, racine réelle dont je vous ai entretenu ailleurs. Dimivan^ ce nom curieux à bien des égards, vous rappellera, sous d'autres rapports, les monts de Demavend, où, selon la tradition persane, Zohak fut renfermé après sa défaite.

Eh bien, Monsieur, ces monts Demavend, c'est cette série d'îles, serpentant à l'entrée de la mer des

Caraïbes, la courbe nouvelle, Caracol, l'Epaule ou la courbe des hommes, dont Dimwan était le principal. Voilà pourquoi la tortue qui sort de son épaule, bien que désignant d'abord l'île de Turu-Queira, d'où s'élança le premier volcan, et où fut la première demeure des hommes, échappés à la grande catastrophe, pourrait bien avoir été plus tard le symbole de l'île de Boiiquen, aujourd'hui appelée Porto-tlico. Pays des Ejeri^ c'est-à-dire des hommes nobles par excellence, cette île descendue en partie sous les flots, au milieu des convulsions du monde américain, serait devenue ensuite un des principaux berceaux de la civilisation. Ce qui m'engage à faire ce rapprochement, en attendant que j'arrive à des résultats plus complets par la traduction entière du Teo-^mojctli, c'est que selon la tradition des quatre frères caracol, le lieu où Dimwan reçoit le coup qui fait gonfler son épaule, est dipi[ie\é Ba-Sa?nanaco, dans lequel vous pouvez reconnaître celui de Samana, nom de la province la plus orientale de Haïti, voisine de Porto-Rico. C'est ainsi que dans le nom de Bayama-Nicoël, qui vient dans la même tradition, on découvre celui de Bayamo, l'une des provinces de l'île de Cuba, désigné dans les traditions des Yaqui du nord du Mexique, et dans celle des rois de Michoacan, comme le berceau de leur race. C'est à l'île de Cuba que la tradition haïtienne rapporte l'honneur d'avoir été la plus ancienne patrie: car elle est appelée du nom de Coaibaî, le pays des ancêtres et le lieu où vont les morts, et So-ra-ya, la terre du soleil couchant, ou plus étymologiquement « la terre de la dernière demeure ». C'est cette terre du soleil couchant à laquelle fait allusion le nom de Sûr/a, donné au soleil couchant, dans les Védas, par opposition au soleil levant, et c'est le soleil matériel du

couchant, identifié avec la région du couchant Sûrya^ que le poëte védique célébra plus d'une fois sous des images brillantes, mais peu intelligibles, non comme l'astre triomphant dans les airs, mais comme la région du soleil couchant^ échappée aux fureurs du cataclysme, après avoir perdu ses deux bras, symbolisés ici dans les portions du Croissant, descendues dans l'abîme (1).

§ 2. C'est sous l'emblème des frères Hun-Ahpu et Xbalanqué, les héros de l'épopée du Popcl-Vuh^ reparaissant aux yeux des princes de Xibalba, sous l'apparence de deux misérables, revêtus de haillons, après leur condamnation et leur supplice, que la mythologie quichée voile le récit de l'apparition des îles, entre les deux méditerranées américaines, et constate la conservation de ces débris de la terre engloutie, à la suite du cataclysme. Les deux frères exécutent avec une agilité merveilleuse des danses extraordinaires, dont les noms désignent précisément les grandes et petites Antilles. Car le texte du Popol-Vuh^ ainsi que le texte du Codex Chimalpopoca, présente deux interprétations tout à fait distinctes: «De grand matin, » est-il dit (2), apparurent deux étendues d'eau, l'eau » sillonnant leur surface amollie, l'eau sillonnant la » nappe de leurs bassins ; mais leurs surfaces ne s'a- » grandissaient plus, depuis qu'elles s'étaient creusées p par la puissance du foyer roulant au-dessous. » Comme (ces étendues) venaient de se produire, le » Hibou remuait encore; la Belette aussi remuait;

(i) Rig-Veda-Sanhitd, trad. de Wilson, vol. I, pag. 51, note a. (2) Popol-Vuh, Livre Sacré, ©te. part. II, chap. 13. Conf. les deux versions.

» tandis que le Tatou, les Mille Pieds et les Echâsses » se hérissaient de pointes aiguës. »

Tels sont, entre une foule d'autres, les noms que reçoivent ici les Antilles, par allusion apparemment à leur forme et à leurs accidents topographiques. La Belette, par sa configuration, indique l'île de Cuba, le Hibou désigne la Jamaïque, le Tatou Haïti, les Echâsses les Petites Antilles, et les Mille Pieds, les îles et les bancs de Bahama. De l'île de Boriquen ou de Porto- Rico, il n'est pas question ici pour le moment. Ce qu'il y a, toutefois, d'intéressant à remarquer dans ce paragraphe, c'est la condition où se trouvaient ces îles au lever de l'aurore qui éclaira la fin du cataclysme : l'action volcanique continuait à se faire ressentir à la Jamaïque et à Cuba par des oscillations formidables, tandis que dans les autres, les montagnes, poussées par le souffle intérieur, continuaient à se hérisser de pics et de cônes aigus. Quant à l'île de Porto-Rico, elle serait en partie descendue sous les flots, entraînée par le volcan de Nanahuatl, qui avait creusé les deux nouveaux bassins à quelques heures d'intervalle ; mais le Croissant, séparé déjà du reste du continent, existait encore, quoique déjà bien près de succomber à la violence des feux qui le déchiraient intérieurement. II s'enfonça effectivement au lever de l'étoile du matin, ainsi que je vous l'ai fait voir ailleurs, et alors l'île de Boriquen, à demi naufragée, aurait reparu, tandis que les Petites Antilles se soulevaient dans l'immense déchirure, produite par l'absorption du grand volcan, abîmé de la veille. Ces mouvements divers de la nature en convulsion, il vous paraîtra sans doute bien étrange, Monsieur, que je puisse vous les relater avec des détails aussi précis. H faut, en effet, qu'ils aient été observés de bien près par les hommes qui assistèrent

à ce drame immense; car ces détails existent, avec une foule d'autres, dans les textes du Codex Chimnlpopoca et du Popol-Vuh, ainsi que dans la plupart des documents de la collection deKingsborough. Sous le voile de leurs vocables à double entente, chacun les relate à sa manière, à l'aide de fictions plus ou moins romanesques; mais tous s'accordent admirablement, du moment qu'on lève le voile qui recouvre les épisodes de l'histoire géologique. Les danses des deux frères Hun-Ahpu et Xbalanqué viennent à propos pour donner des mots, dont la duplicité fait le mystère. Le moindre fait a sa raison d'être, et des choses, en apparence, de peu de valeur, ont souvent une importance fort significative.

Xbalanqué, si intimement uni à son frère Hun- Ahpu, vous l'avez vu, c'est la vague qui vient éteindre les feux du volcan. Leur mort, l'un sur l'autre, exprime de deux manières ce détail curieux, et quand les cendres de leur bûcher sont jetées à l'eau, c'est encore une fois une allégorie dont le double sens finit par vous dévoiler l'idée, reproduite sous tant d'images différentes, de la disparition du volcan sous les flots. Quand les deux frères, couverts de haillons, répètent leurs danses devant les princes de Xibalba, le volcan est toujours dans sa force, c'est Nanahuatl avant sa mort. Hun-Ahpu est fort et puissant ; la terre du Croissant existe encore avec tous les feux qui conspirent sa perte. Alors Xbalanqué, pour montrer son adresse merveilleuse, le tue et disperse ses membres, puis il le ressuscite. C'est de nouveau l'image du grand volcan qui s'éteint sous la mer, c'est l'image de ses feux qui se dispersent dans les îles, symboles ellesmêmes du corps de Hun-Ahpu, comme du corps de Quetzal-Coatl ou d'Osiris. Voilà pourquoi Hun-Ahpu

ressuscité ne porte plus son nom que diminué et raccourci, Xhun-Ahpu comme le Croissant dont il était l'emblème; car les îles grandes et petites ne sont plus en réalité que l'ombre de ce grand corps.

Chaque île, chaque rocher du golfe du Mexique et de la mer des Caraïbes, devenait en particulier, par cette image, non-seulement le corps du dieu mort, mais son tombeau, le monument commémoratif de son antique existence. De là, les temples érigés en son honaeur par la piété publique, à l'entrée de tant de ports ou de rivières, sur ces îlots où la tradition plaçait le dernier séjour, le dernier passage de Quetzal- Coatl, avant sa disparilion. C'est dans ces temples, qu'à l'imitation des dieux qui s'étaient immolés sur le grand autel mystique du mystique Téotihuacan, furent institués ces rites nombreux, où le sang humain coulait à flots, où l'on mangeait les débris du corps delà victime immolée. L'histoire du cataclysme, telle qu'elle fut symbolisée et paraphrasée sous les voiles de la légende, conduisait forcément à ces résultats abominables ; aussi trouve- t-on, à l'origine de toutes les religions de l'antiquité, des traces profondes de ces sanglants holocaustes et de l'anthropophagie sacrée.

Les premiers qu'on immolait étaient les étrangers, considérés comme les épaves et l'écume de la mer ; et c'est le nom que leur donne la langue maya. C'est ainsi qu'on le pratiquait anciennement au temple de Buslris^ édifié sur la terre du Delta égyptien, en mémoire du dieu enseveli dans l'abîme. Ce n'était donc pas sans raison que la tradition attribuait à Busiris la mort d'Hercule, cette mort n'étant, après tout, que la victoire de la terre sèche, de l'industrie canalisatrice, si remarquable dans le Delta, sur les vagues de

l'Océan, repoussées parles travaux de l'homme ou par l'apport du limon du Nil lui-même. Telle était également la signification du combat d'Antée, ce fils de la terre, avec Hercule sur les sables de la Libye; telle était celle du mythe de Cacus, étouffé par Hercule, dans son antre, d'où il vomissait des flammes, au dire de Plutarque. Cacus, en effet, n'est autre chose que le volcan, personnifié déjà sous tant de symboles ; et son nom, traduit grammaticalement du quiche, cak-ux (cak-oush), « le souffle du feu, » oucaA-oz, ^ l'éructation du feu, » en dit davantage que toutes les étymologies sanscrites, les plus savantes et les plus recherchées. Ici s'explique encore la mort du héros, tué par Typhon, symbole de la terre sèche ou séchée par le feu : ses attaques d'épilepsie ne sont que les alternatives du flux et du reflux de la vague sur le rivage, et lorsque lolaûs, son ami, le fait revenir à la vie, en lui faisant respirer l'odeur d'une caille, c'est là une nouvelle image pour exprimer l'idée des sources cachées dans le sable, dont les cailles sont le symbole ; le nom de lolaûs lui-même étant le signe de la vie qui vient de l'eau ; car, en quiche, il répond exactement à souffle de l'eau cachée, jol-a-uz, et en nahuatl à « la grotte de l'eau vivifiante » ou bien à « l'issue de l'eau centrale, » jol-a-uz.

Ne vous étonnez pas, d'ailleurs, de ces nouvelles étymologies. Ce n'est pas seulement l'étymologie, mais l'histoire tout entière des cailles, qui se trouve dans le Codex Chimalpopoca. D'après une des nombreuses légendes qui concernent Quetzal-Coatl, ce dieu descend aux enfers pour aller demander au roi de l'Orcus, k Mictlan-TecutU, dont il n'est d'ailleurs lui-même qu'une personnification, de lui livrer l'os d'émeraude, Chalchiuh-omitl, littéralement « la Vitalité des deux

(cônes) », faits de calcaire. Il les prend et les emporte: maisdanssaprécipitation, il culbute; l'os d'émeraude se brise, et les morceaux s'éparpillent de tous les côtés. Des cailles, çoçoliin, pluriel de colin, dont le sens littéral est celui de choses absorbantes, se jettent sur les débris qu'elles becquetent, tandis que Quetzal- Coatl s'évanouit. Je n'entrerai pas davantage dans les détails de cette fiction qui sera expliquée dans la première partie du Codex Chimalpopoca; mais il me suffit d'ajouter ici que le sens caché qu'elle renferme s'applique en entier aux sources qui se percent un chemin dans la pierre. Telles sont les cailles d'Hercule, dont la tradition énigmatique a fait le désespoir de tant de savants. Je vous ferai observer, toutefois, en terminant ce sujet, que le nom de la caille, ôcto^, est luimême composé de deux mots quiches qui correspondent, on ne peut mieux, à sa signification cachée, or, ouvrir rapidement, percer, et tua: (toush), bourgeon, touffe, ou bien tuz, sorte d'oiseau analogue à la caille. La fable entière, fort probablement, fait allusion aux sources qui s'ouvrirent un chemin dans les montagnes et les îles, après la victoire de l'eau sur le feu (1).

§ 3. C'est donc bien dans les deux méditerranées creusées par le cataclysme, et dans les îles, grandes et petites, qui les séparent de l'Océan, qu'il faut chercher, non-seulement toutes les origines de la mythologie antique, mais encore jusqu'aux détails les plus mystérieux, jusqu'aux énigmes les plus obscures, dont cette mythologie s'enveloppe. Tout est là, Monsieur, soyez-en convaincu, tout s'y explique, à l'aide des épisodes de cette catastrophe de quatre jours qui brisa

(1) Conf. Guigniaut, iîe%îon5 deVAntiquilé, tom. I, part. III, pawm, et pages 433-434, note i.

le monde en morceaux, comme on brise un cristal. Car c'est alors qu'apparurent les nouveaux dieux, symbolisés dans les grandes et les petites Antilles, que les populations échappées au naufrage virent flottant comme des poissons à la surface de l'eau, après « que l'écorce de la terre eut été trouée, » suivant l'expression énergique du Popol-Vuh.

C'est à cette écorce trouée que le poëte védique fait allusion (1), lorsqu'il chante d'Indra, qu'il sépara en deux les sphères éternelles du ciel et de la terre, unies auparavant, et d'Agni, qu'il brisa la masse du firmament où tous les astres ne faisaient qu'un, avant d'avoir été séparés par sa puissance. Car c'est après que les Aswins eurent rempli de douceur les cent vases da sacrificateur, en la faisant jaillir sous le sabot de leur coursier, que la peau de la vache sacrée devint l'image du firmament, fiction brillante, mais inintelligible, comme tant d'autres, pour ceux qui n'avaient pas été initiés aux mystères de la religion védique (2). Car les cent vases sont les cent cratères allumés à la surface de la terre, la douceur qui les remplit, la sève brûlante, sortie de son sein, toujours appelée également le doux ou la douceur, comme la sève de l'aloès ou le pulqué, dans les textes quiches. La peau de la vache, c'est le voile humide de l'Océan qui prit la place de la vache, du Croissant, dont les débris, parsemés à sa surface, apparurent aux yeux des populations étonnées, comme autant de constellations dans l'espace des cieux. Telle était l'idée qu'en avait Euripide, disciple d'Anaxagore (3), lorsqu'il dit sur l'origine du monde, dans Menalippe : « Ainsi le ciel et la

({) Rig-Veda-Sauhila, vol. I, pag. 168, v. 7. (2) Ibid. page v.

{Z)BibUol. hist. lib. 1, g vji.

> terre étaient confondus dans une masse commune, » lorsqu'ils furent séparés l'un de l'autre, » c'est-àdire les deux méditerranées avec leurs îles, représentant le ciel et la terre, le continent américain qui ne faisait qu'un avec elles, avant le cataclysme. De là ce que dit Phérécyde, que Zeus fit un grand et beau voile sur lequel il broda la terre et la mer et les palais de la mer (1). De là également le partage des dieux et des astres en deux chœurs, dans la théogonie égyptienne, les uns fixes comme les fractions de la terre échappées à la ruine commune, appelées, non sans raison, dans les livres mexicains, les dieux sauvés du naufrage ; les autres, errants comme les régions descendues dans l'abîme, identifiées au Mexique avec les astres tombés du ciel dans l'enfer; pensée qu'on trouve aussi exprimée dans le combat des dieux du Manthanam, dont je vous ai parlé plus haut, avec M. d'Eckstein, et que reproduit un passage de l'écrivain de Syros, passage où il est question d'un combat des dieux, après lequel les vaincus furent précipités dans la mer (2). Ce sont là certainement ces deux ordres de dieux, également grands ou petits, selon la secte à laquelle ils devaient leur apothéose, et que l'Egypte plaçait, soit dans l'Empyrée, soit dans l'Elysée à côté d'Osiris.

Des allusions à ces faits se représentent à tout moment dans le Véda, comme dans les traditions mexicaines ou égyptiennes. Le Véda surtout est remarquable à cet égard. Tantôt c'est Indra qui a engendré toutes les planètes avec l'eau, et qui « a étendu le vaste firmament, » ou bien c'est ^gni et Soma qui, agissant ensemble, ont soutenu les constellations dans les

(1) Ap. Clem. Alex., Stromat. VI, pag. 621.

(2) Ap. Origen., adv. Gels., VI, pag. 303, édit. Sturz^ pag. 46,

cieux ; tantôt c'est encore Indra qui « a rempli l'espace de la terre et le firmament et fixé les constellations (1),» c'est lui dont la force < a fixé les montagnes chance- » lantes, qui a dirige le cours descendant des eaux, » qui a soutenu la terre nourricière, et par son adresse » a empêché le ciel de tomber (2). » En effet, Monsieur, jetez les yeux sur une carte de l'Amérique centrale ; considérez un instant les deux grandes ouvertures qui ont succédé à cette portion du continent et dites-moi ce qu'il y a de surprenant à ce que, dans l'origine, les restes des populations, échappées sur les Antilles, se soient prises d'une admiration mêlée d'épouvante, en voyant se reproduire autour d'elles, sur l'Océan, l'image de ces astres qu'elles étaient accoutumées à observer au ciel, et où elles reconnaissaient la présence de l'Être suprême, suivant le Popol-Vuh. Habituées, d'un autre côté, à chercher, dans les choses les plus usuelles, des points de comparaison avec les phénomènes qu'elles avaient eus sous les yeux, peut-on être étonné ensuite qu'elles eussent comparé les régions disparues à une calebasse, ajotl, en langue mexicaine, dont les rugosités symbolisaient les soulèvements produits parles feux intérieurs? C'est par suite de cette coutume de rechercher constamment leurs parallèles dans la nature, que le tecpail, le silex, symbole de la puissance volcanique, est si souvent représenté, dans les documents originaux, comme une simple boule partagée par la croix tremblée, dont je

vous ai parlé plus haut (^ , le signe ezanab de la langue maya ; car cette boule, à son origine, c'est la calebasse encore fermée, mais déjà sillonnée par cette

(1) Rig-Veda-Sanhild, vol. I, pag. 208, v. 5; pag. 241, v. 5.

(2) Ibid. Tol. II, pag. 251, v. 5.;

crevasse croisée , et qui s'apprête à se rompre sous l'effort du germe qu'elle renferme, et qui croît incessamment en vigueur.

Voilà le type de cette idée féconde qu'on trouve si souvent dans les livres mexicains, répétée dans le Véda et que l'Egypte avait transmise aux écoles philosophiques sur la puissance divine, manifestée dans la nature vivante. C'est Kneph d'abord, puis c'est Phtha; c'est Quetzal-Goatl, représenté ainsi que Kneph, semblable à un serpent enroulé sur lui-même, devenant Nanahuatl ; c'est Agni embryon, puis éclatant ensuite et donnant la lumière que fait jaillir le marteau d'Indra. « Agni, s'écrie le poëte védique, Agni, la tête du » ciel et l'ombilic de la terre, Agni , qui est dans » les eaux, » germe caché de chaleur et de vie, « qui » est dans les bois, dans tout ce qui se meut ou qui ne » se meut point, le germe engendré de l'air, inhé- » rent dans tous les êtres, » qui, ainsi que Quetzal- Goatl, réchauffe et vivifie l'embryon dans le sein maternel, « ^gni qui, comme Varna, est tout ce qui est » né, qui, comme Vania, est tout ce qui doit naître (1). j> Eh bien. Monsieur, vous avez tout cela dans la paume enchantée, ce tecpatl, cette calebasse, l'écorce à la fois et le germe qu'elle renferme; déjà crevassée par le germe ; tecpatl, boule coupée et boule coupante,vous la retrouverez d'une manière expressive dansle20« signe de l'alphabet maya. C'est le double pp explosif r-rr^ qui représente une tête humaine sans œil, aux Ld 1 lèvres serrées, et coupée verticalement de deux ^-*^ lignes, formant comme un canal où vous verrez, en y jetant les yeux, quelque chose qui ressemble à un œuf montant vers l'extrémité. Cette tête. Monsieur, c'est

(1) Rig-Veda-Sanhitâ, vol. I, pag. 157, v. 2 ; — 179, v. 4j 18S, v. 2.

Kneph, c'est Quetzal-Coatl sous l'eau ; c'est le germe dans le sein de sa mère, c'est la taupe au fond du foyer, c'est la souris en sentinelle, la vague qui coupe le sol du continent. Les lèvres serrées indiquent la pression qui s'exerce sur le germe que vous voyez monter lentement, et l'absence de l'œil dans la figure vous montre que le cratère n'est pas encore ouvert ou que la trouée n'est pas faite.

Attendez un moment et vous l'apercevrez (1) dans un autre signe ^\pj^ > d'abord comme une pointe légère entr'ou- ^^^ vrant la calebasse, puis semblable à un fer de lance, fendant en deux la boule où il s'élève ; vous croiriez voir Brâhma sortant de l'œuf divin gj;.y. |B| . Puis les deux moitiés de la calebasse se se- %j^j^ parent entièrement : le volcan s'est ouvert une voie, l'eau de la mer un passage : « Agni^ né » des eaux, semblable à un animal aux membres lovés » (comme un serpent qui s'apprête à s'élancer), y^gni » s'est agrandi et sa lumière s'est répandue au > loin (2) ». Il a établi les deux hémisphères, après avoir déchiré le continent : il a formé et consolidé le firmament dans les deux écuelles de sa calebasse, dont les îles sont comparées dans la légende mexicaine, tantôt aux étoiles du ciel, tantôt aux grains de maïs que la grande Egreneuse, que Xmucané, pour les Quiches, Oxomoco pour les Mexicains, a répandus sur son vaste jupon.

De là le nom suprême qu'on lui donne, comme à la mère des dieux qui sont restés fermes à la surface du ciel. Car après l'avoir appelée tour à tour Ilan-Cueiil, celle dont le jupon s'avance en tournant, et Ilama-

{{) Conf. Manuscrit Troano, fol. II.

(2) Rig-Veda-Sanhitd, pag. 178, v. o.

Tecutli, celle de la voie qui prend le contour du golfe, on la désigne sous le nom de Citlallin-Icué, celle dont le jupon est parsemé d'étoiles, c'est-à-dire la Voie Lactée, selon la lecture ordinaire des textes mexicains ; car c'est ce nom qui va vous expliquer comment ces étoiles sont les débris de la terre antique, étendus à la surface de l'Océan. Qu'est-ce, en effet, que citlal, dont citlallin est le pluriel ; c'est la terre de la déchirure, de la coupure, ci-tlal'i Examinons maintenant ce mot curieux, devenu l'étoile en mexicain. Ci, de même que chi (tchi) et tzi, est un vocable ou, si vous le préférez, une racine, indiquant tout ce qui vient de bas en haut, ce qui ressort en poussant d'autre chose, et ce n'est qu'en analysant, comme je l'ai fait jusqu'ici, tous les mots composés du vocabulaire où il entre, que l'on parvient à en retrouver l'origine. C'est ainsi que c^/ énonce tout ce qu'il y a au plus profond, inferius, dit Vetancurt, tziest le jet, le sperme, l'embryon animé dans le sein de sa mère, le germe dans la terre ; il est l'enfant à la mamelle, d'où le verbe où je l'ai le mieux analysé, izi-pin-oa, faire du mal à son enfant, en communiquant trop tôt la mère avec un homme, « hazer enfermar al nino la madré, por se haver tomado a emprenar luego, » dit Molina. Ci est la déchirure que la femme a subie, en acceptant le mâle : de là cihuatl pour une femme ou une femelle, celle qui a la déchirure, et qui l'a consentie ; de là encore le verbe nahuatl cia ou sia^ pour consentir, accorder ce qu'on a demandé, cia ayant aussi le sens de « l'eau de la déchirure. »

La langue des anciens insulaires de Haïti, dans le petit nombre de vocables qu'on en a retrouvés, parmi les écrits des contemporains de Colomb, présente le phénomène remarquable, qu'on y découvre tous les sons

constitutifs de nos langues modernes, ce qui ne se voit dans aucun autre idiome américain ; mais ce qui n'est pas moins à considérer, ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, c'est qu'on y trouve en même temps la plupart des radicaux d'où sont sorties les autres langues de l'Amérique centrale, avec un sens parfaitement précis, et, ce qui est plus, les racines les plus radicales, si j'ose m'exprimer ainsi, d'un grand nombre de vocables des plus importants des langues de l'ancien monde. C'est ainsi que, pour en revenir à l'exposé du moi citlal, je vous dirai que ci ou si dans le haïtien, d'où est venu le ci nahuatl, signifie œil, chose brillante, et qu'il s'alterne avec is, ou s pour exprimer l'être et l'être brillant, composé, comme vous le voyez, d'/, la vie, le mouvement, et du son de l'j^, ou tz, source du ^z/ mexicain, dont le sens est celui de l'extériorité, ajouté à celui de la vie. C'est de là que vient en haïtien le mot starei, ce qui brille et se meut sur le rite ou la déchirure, c'est-à-dire vulgairement l'étoile, le star anglais, le Stella du latin.

Ouvrez avec moi la grammaire mexicaine de Carochi, au recto de la page 89, et vous y trouverez que le mot is ou iz a également en nahuatl le sens d'être, comme en haïtien et en anglais: ce qui fait qu'en ajoutant à ce vocable le suffixe/, vous aurez /c/, adverbe égal à nican, dit l'auteur, c'est-à-dire absolument à l'adverbe ici, français. 6ïest en outre, en mexicain, le mot qui désigne le lièvre, regardé comme le plus chaud de tous les animaux, d'où citli, ce qui remue dans le lièvre, nom donné également à Oxomoco, à l'aïeule des dieux et des hommes, à cause de la chaleur, peutêtre à cause, surtout, du hiéroglyphe topographique dont je vous ai entretenu dans ma seconde lettre. Les racines sanscrites, ciri, chid, ksiy etc. ne peuvent

avoir d'autre source que cette grande source haïtienne où s'accomplit le premier rite par la main de la fille de Manu. De là évidemment viennent ses noms d'Isis et d'Oslris, soit que vous fassiez de la première Asi, comme les égyptologues l'écrivent aujourd'hui, ce qui serait en nahuatl l'aïeule ou la déchirure de l'eau, l'envers précisément de cia on sia, dont je vous parlais plus haut. Quant à Osiris, qu'il s'écrive, Osiri^ Heshar ou Vasliar^ vous y trouverez toujours des significations en rapport avec le cataclysme, que vous en cherchiez l'étymologie dans le quiche ou dans le haïtien. Dans cette dernière langue, o-si-ri correspond précisément aux mots « semblable à l'œil du rite», esh-ar, la vie possédant le rite ; ua-sha-r, l'ancien de l'arbre du rite. Dans la langue quichée, os-i-ri, le souffle de l'embryon qui s'agite; hesk-r, celui qui éclot, ou heshar, la poussée qui s'ouvre une voie ; ua-shar, qui monte en s'ouvrant une voie, ou bien ba-shar, l'embryon ou la bouchée, l'englouti s'ouvrant une voie.

§ 4. Peut-être me suis-je étendu trop longtemps sur l'explication du nom de Citlallin-Icué, donné à la mère des dieux : mais les étymologies s'accumulent sous ma plume et elles sont trop importantes pour les passer sous silence. Mère des dieux vivants, demeurés solides dans le ciel, comme des dieux morts, ensevelis sous les eaux avec son époux, c'est pour cela que la nappe de son vaste jupon avait été comparée à la voie lactée, et que les astres avaient été désignés par les noms de tous ces dieux, quel que fût celui des deux ordres dans lesquels ils avaient été classés. Ainsi, toutes les régions disparues dans l'abîme, aussi bien que celles qui avaient, en quelque sorte, surnagé, au moment du cataclysme, ou qui étaient apparues,

ensuite soulevées, comme les petites Antilles, après la catastrophe, furent divinisées dans le ciel, et c'est à quoi correspond le chapitre du Popol-Vuh où Hun- Ahpu, cherchant sans le découvrir le corps de son père aux enfers, pour venger sa mémoire, le colloque dans le soleil. Mais dans le même chapitre (1) Xmucané^ son aïeule, rend les honneurs divins aux cannes plantées par ses petits-fils au centre de sa maison, et qui avaient reverdi après leur supplice et leur résurrection. C'est là évidemment le signe de l'apothéose conférée aux dieux vivants, c'est-à-dire aux volcans, dont la religion suivit de près, probablement, celle des dieux morts, supposé qu'elle n'eût pas été fondée dans le même temps. En effet, les premières divinités que l'on découvre, généralement, dans l'ensemble des documents mexicains, ce sont les quatre, toujours appelés les quatre grands dieux, les fils de Tonaca- Tecutli^ c'est-à-dire du principe de la chaleur, antérieurs à toute chose, et qui après le cataclysme sont personnifiés dans les quatre soutiens du ciel et de la terre, les quatre Bacab de la théogonie maya, les quatre Balam du Popol-Fuh, les quatre Cabires, devenus les quatre Canopes en Egypte, les quatre que Sahagun signale sous les noms à'Oxomoco, identique avec Citlallin-lcuéy de Cipactonal, de Tlaltetecui et de Xochi-Cauaca.

Or, ces quatre, en dehors des attributions qui les personnifient dans Turu-Queira, présentent distinctement en eux tous les caractères essentiels des quatre grandes Antilles. Oxomoco, dont le nom prête à des interprétations assez différentes, est l'Egréneuse, la mère par excellence, la même que Xmucané. « Dans la double

(1) PopoUVvh, Livre Sacré, part. Il, chap. 14, pag. 191.

voie de l'égrènement ou de la résine » ; tel est le sens que ce nom semble présenter {ox-om-o-co) , et qurpeutêtre fait allusion à ses prérogatives, comme mère de la double puissance qu'elle renferme, ou bien comme maîtresse des deux grandes voies, des deux bassins ouverts dans son sein et qu'elle domine d'une manière spéciale par sa position topographique dans l'île de Cuba, et dans les trois autres grandes îles, avec lesquelles elle s'identifie, comme avec le reste de la terre américaine. Oxomoco, tour à tour mâle et femelle, a pour époux ou épouse Cîpactonal, ou « l'eau bouillante au-dessus de la déchirure », le même que Citlalla- TonaCj et pour compagnons Tlaltetecui et Xochi- Cauaca , dont les noms désignent probablement les grandes îles, d'une manière spéciale, bien que, dans leur ensemble, ils aient un sens symbolique qui paraît rappeler une des phases géologiques en rapport avec Turu-Queira, durant le cataclysme. Ce sont ces quatre qui, sous une foule de noms différents, sont considérés comme les créateurs de l'homme, comme les fondateurs de l'ordre social, les instituteurs du nouveau calendrier, dont ils sont eux-mêmes les colonnes, dans la langue nahuatl, sous les noms de Tecpatl ou Silex, au nord ; ^Acatl ou Canne, à l'est ; de Calli ou Maison, à l'ouest, et de Tochtli ou Lapin, au midi. C'est en effet, dans ces îles, ainsi déterminées, que la civilisation ralluma son flambeau avec les sociétés qui s'y formèrent des restes de l'humanité échappés au naufrage; car les grandes Antilles, sans doute, à cause de leur étendue et de leur conservation , furent toujours considérées ensuite comme les chefs ou plutôt comme les chefs-lieux de ce monde nouveau.

C'est dans ce sens que les noms de Citlallin-Icué et de Citlallatonac s'appliquent si particulièrement

aux grandes terres qui séparent les deux méditerranées, considérées ainsi comme les père et mère [des dieux descendus du ciel, aussi bien que de ceux qui prirent ou qui conservèrent leur place dans le firmament. Entre tous ces astres, le principal était Citlallatonac lui-même, que le Manuscrit Letellier et la Copie Vaticane identifient avec Sirius, l'étoile du chien, affectée également à Isis, dans la cosmogonie égyptienne. L'ensemble des notions que j'ai pu recueillir dans ces deux documents, ainsi que dans les autres, paraîtraient s'accorder également à localiser cette étoile dans l'île de Boriquen ou de Porto-Rico ; or, il est à remarquer que si Sirius est attribué à Anubis ou Amipu, en Egypte, où il était regardé comme le chien et le compagnon fidèle disis, l'île de Boriquen, la première des quatre grandes îles vers l'Atlantique, s'y montre topographiquement aussi comme la sentinelle avancée de l'Amérique, de la mère des dieux, vers l'abîme de l'Océan, c'est-à-dire vers l'Orcus. Elle semble, en effet, placée là tout naturellement pour défendre l'approche du golfe du Mexique et de la mer des Caraïbes, ainsi que ces deux faces du miroir mystique, « dont chacune ressemble à un visage de femme, » suivant l'expression poétique du Teo-Amoxtli.

Je ne saurais vous dire combien cette idée me frappa, lorsqu'elle s'offrit sous ma plume, dans la traduction de ce document. Chose singulière, cependant ! elle s'expliqua aussitôt d'elle-même. Comme si j'avais été le possesseur du miroir magique que Tezcatlipoca présente à Quetzal-Coatl, à l'instant même je me retraçai l'esquisse des deux méditerranées, et je vis apparaître ces deux visages féminins, celui de Xpiyacoc au nord, et celui de Xmucané au sud. Ce sont là, encore une fois, des hiéroglyphes d'une grande simpli-

cité, mais d'autant plus intéressants qu'ils vous expliquent immédiatement un certain nombre de mythes dont il serait difficile autrement de se rendre compte. En effet, prenez l'esquisse linéaire du golfe du Mexique et celle de la mer des Caraïbes, telles qu'on les voit dans les peintures mexicaines, et, dans l'une comme dans l'autre, vous trouverez une amphore analogue à la diota 1^ ou vase à deux anses, telle qu'elle se trouve fréquemment dans les monuments avec le trépied d'Apollon. Assez souvent, dans les peintures mexicaines, le trépied est placé sous le vase, de manière à ce qu'on n'aperçoive d'ordinaire que deux pieds, bien que les trois soient parfois visibles, supportant le vase dont ils sont les soutiens. Eh bien, Monsieur, reprenez ce vase; mais au lieu de le tenir dans sa position naturelle; renversez-le, et, à l'instant même, il vous offrira l'image incertaine d'une femme voilée S^ ; ajoutez-y au centre les trois points marquant les pieds du vase, et vous y découvrirez un visage ^, , qui aura tout à fait un aspect féminin. Complé- Ci'"™ tez cette image, telle qu'on la voit en plus d'un endroit du Codex de Dresde, et vous aurez une tête d'Isis ou de Nephthys, ornée de sa coiffure symbolique, telle qu'elle apparaît d'ordinaire sur le chapiteau des colonnes , ainsi que vous l'aurez remarquée, sans doute, sur celles du petit temple, construit l'année dernière, au champ de l'Exposition Universelle.

Ce vase, ce comitl, ainsi renversé, et offrant le visage d'une femme, est d'autant plus important qu'il se rattache à une foule de symboles dont il est le hiéroglyphe et le sens fondamental. Dans sa plus simple expression, ayant la forme d'un fer à cheval, M. Au-

bin l'avait déjà remarqué parmi les signes de la langue nahuatl, comme étant l'expression de tour, re~ toury torsion, avec le son il, qu'il croyait, disait-il, être commun aux systèmes graphiques de l'Amérique centrale et du Mexique (1). Je vous dirai que nonseulement il est commun aux systèmes graphiques, mais encore aux langues de ces contrées : dans celle deHaïti, il présente, en analysant les mots, l'idée qu'on retrouve dans les monosyllabes al, el et ol, ainsi que je vous le ferai voir plus loin. Elle est parfaitement exprimée dans ce signe où les inventeurs originaux ont cherché à rendre simultanément le sens du contour des deux golfes par le retour du fer à cheval, et de leur profondeur, par le signe debout en forme de comitl ou vase; il peut, de cette manière, représenter également le grelot, le cœur, la vie, jotl, yol, etc. Ce signe mystérieux sur lequel l'antiquilé, dans les deux mondes, a imaginé une foule de légendes, n'est autre chose que l'empreinte, le pada, que tant de dieux et de héros ont laissée derrière eux sur la terre, c'est la trace du pied de Quetzal-Coatl, c'est enfin cet instrument extraordinaire, retrouvé en tant d'endroits, au Mexique, que la plupart des musées possèdent et dont on a vainement jusqu'ici cherché l'usage. C'était là un monument commémoratif du cataclysme, et j'en ai vu plus d'un dont les sculptures en retraçaient symboliquement les épisodes principaux.

En examinant avec attention les planches du Codex de Dresde ou du Manuscrit Troano, on voit apparaître ce signe avec une foule de caractères qui en modifient

(1) Mémoire sur la peinture didactique et l'écriture figurative des anciens Mexicains, pag. 58.

le sens, mais qui tous expliquent des phases différentes de la catastrophe qui creusa les deux nouvelles méditerranées. Quelquefois au lieu d'une tête de face, c'est une tête de profil, qui a l'air de s'en aller par morceaux ; d'autres fois c'est une tête de mort, autour de laquelle vous remarquerez des points ronds, signes des volcans, et dont les sutures rappellent immédiatement les crevasses du tecpatl ou de la paume enchantée, etc. L'enveloppe de la plupart de ces signes, la puissance qui retient ensemble les os de cette tête en dissolution, qui empêche la calebasse de se rompre, c'est une fronde, dont la main tient les deux bouts fermés, lé, en langue maya et en quiche, eZ, quand la fronde est ouverte et a lancé sa pierre ; c'est-à-dire quand le feu est sorti de la terre et que tout s'est détraqué. Cette fronde est le caractère L de l'alphabet de Landa, écrit d'une manière plus cursive dans le signe du Codex de Dresde. Ailleurs vous retrouveriez là l'expression plus complète du signe dans son rapport avec le visage de femme, dont la coiffure n'est autre chose que le symbole des volcans autour du golfe, et que vous pouvez comparer à la tête d'Isis des colonnes égyptiennes, que je vous présente un peu plus haut. Dans un grand nombre de documents, cette coiffure est surmontée quelquefois de deux cornes ou bien d'une sorte de navette ; ailleurs la navette est par-dessous et supporte la tête. Dans ce cas le bassin représenté parle visage, tout en se rapportant aux deux grandes méditerranées, paraît avoir néanmoins une relation plus directe avec les golfes, existant au nord et au sud du Croissant, avant le cataclysme, et dont mes documents vous donnent une idée

plus complète, soit dans le signe Manik où vous avez les deux cornes renfermant ces deux golfes, soit dans le signe "P , caractère U, signe et nom de la lune en langue (^ maya et que le Codex de Dresde comme le MaTiuscrit Troano offrent également, souvent uni à la face d'Isis.

Je n'ai pas fini avec l'explication de ce signe, tour à tour fer à cheval, comitl, vase ou visage de la grande déesse. Replacez-le, je vous prie, dans sa première position, rendez-lui les deux pieds qu'on voit de face, et supposez qu'au lieu de trois pierres au centre, vous ayez trois tuyaux, un seul ou sept, à volonté, images des volcans, soufflant par la sarbacane de mes héros quiches, et là vous trouverez immédiatement la lyre à

M une, à trois ou à sept cordes, à votre choix. La première, vous vous en souvenez, est attribuée à Apollon, les autres au dieu Pan, auxquelles le syrinx, dont voici le modèle américain (1), servit,

dit-on, de prototype. « Cette lyre, dit, d'après Greuzer, M. Guigniaut (2) , fut faite de l'écaillé d'une tortue, sur

laquelle le dieu industrieux tendit les nerfs des bœufs qu'il avait volés à Apollon .... Mais déjà en Egypte, assure-

t-on, Hermès avait inventé la lyre et l'avait formée également de l'écaillé d'une tortue qu'il avait

(1) Ce syrinx, dont les ornements ne paraissent pas avoir été copiés avec une exactitude suffisante, instrument en talc jaunâtre, fut trouvé dans un tombeau. On en conserve un moule en plâtre au musée de Berlin; Humboldt le reçut du médecin anglais Stuart Traill. Conf. Minutoli, Descripcion de una ciudad vieja en Guatemala, etc. Berlin, 1832, fig. I.

(2) Religions de r Antiquité, tom. III, pag. 189.

trouvée sur les bords du Nil. » II l'avait trouvée, non en Egypte, mais sur les rivages du golfe du Mexique, oij Pan, Apollon, Hermès, où les puissances de la terre, avaient ouvert l'écaillé de la grande tortue, c'est-àdire de la calebasse aux vastes hémisphères, car les deux noms s'expriment par les mêmes mots, dans les langues du groupe mexico-guatémalien , et c'est là qu'elles marquèrent à grands traits toute l'histoire du ciel et de la terre.

Concevez-vous , Monsieur , quelque chose de plus grandiose que cette lyre, « image naturelle , ajoute M. Guigniaut, de la grande harmonie de la nature dont le soleil était l'âme, » trouvez-vous rien de plus vaste que l'idée de cet instrument , dont les cordes sont les volcans, vibrant à la fois sous la terre et sous les eaux et dans les espaces du firmament? Quoi de plus merveilleux, en effet, que cette image de la musique où l'Océan sert d'instrument, où le feu central est à la fois le musicien et l'inventeur ! On ne saurait donner d'une manière plus grande et plus naturelle à la fois la raison du sistre égyptien, dont Plutarque a laissé la description; car, selon cet écrivain, c'était un instrument, portant quatre lames de métal et au sommet duquel se voyait un chat à figure humaine, symbole connu de l'eau ou de l'Océan, ayant d'un côté le visage d'Isis, de l'autre celui de Nephthys. De là le sens de ces paroles du Véda où le poëte, à propos des Maruts, dans le rôle de puissances telluriques, s'écrie : « Par » leur pouvoir ils ont percé le puits au-dessus d'eux » et déchiré de part en part la montagne qui obs- » truait leur voie; les Maruts bienfaisants, souf- » fiant dans leurs tuyaux, ont répandu (leurs bien-

(1) Traité d'Isis etd'Osiris^ trad. de Ricard, pag. 149.

» faits), excités par l'ivresse joyeuse de la sève du » Soma. » Voilà pourquoi le scholiaste indou, expliquant ce passage, interprète, dit Wilson (1), vdnam par un luth, une vina, à cent cordes, une sorte de harpe éolienne, idée que cet écrivain paraît peu disposé à adopter, en mettant des tuyaux à la place du luth. C'est aux mêmes idées que se rapporte ^l'image grotesque ci-jointe, et dans laquelle M. Guigniaut reconnaît avec raison le Phtha, inventeur de la musique. Phtha , en effet, T^ ^^^^ » connues

n'est, réellement, pffK ^ sous le nom de

à l'origine, que le m|||jK^^^ Pataikoi et qui souffle de la terre fflilil^^^ ^^ représentent

volcanique, per- A l'ill'f!!™^;^-- quetropbien,par sonnifiégénérale- /J^^^m1\ ^^^^ forme pous-

ment dans ces jMM|]]iJ^ sive,le sol gonflé images boursouf- ^'^ -^^ ^ d'humeurs et de souffles prêts à éclater, chez les uns, ou s'exhalant, dans d'autres, avec la langue pendante qui en est l'expression.

§ 5. Vous le voyez donc. Monsieur, tout rentre constamment dans un même ordre d'idées ; les textes, en apparence les plus éloignés, se rapprochent, les plus obscurs s'élucident dans le cadre que je vous ai tracé. C'est là, c'est uniquement dans les détails de la catastrophe qui anéantit la moitié du continent américain, que les orientalistes, abandonnant avec franchise la voie suivie depuis trois mille ans, trouveront la solution des énigmes, qui se présentent à chaque page dans les livres sacrés de l'Asie. Je le répète encore une fois, ce n'est pas à moi à leur faire la leçon sur

(1) Rig-VedaSanhîtà, vol. I, pag. 221, v. 10, note b.

des matières qu'ils ont approfondies, étudiées, nombre d'années avant moi : mais, dans une route longtemps inexplorée, j'ai trouvé le flambeau destiné à éclairer toute la science historique, je l'ai saisi, et comme l'enfant portant la torche devant son père, comme le plus jeune devant ses aînés, je la leur présente, et je les prie de s'en servir. Le sage des temps passés m'a ouvert son livre et j'ai lu. Sans les chercher, je devine les énigmes des Védas. Je vois que le cheval du sacrifice qui s'est fait holocauste, harnaché par Trita, c'est le Croissant, harnaché comme ce lion que l'on voit si souvent dans les temples égyptiens, à la selle croisée, dont la croix annonce la déchirure, le double rite, t'ri-ta, mot où la première syllabe est devenue synonyme de trois, à cause des trois puissances telluriquesquila solennisèrent. Ce cheval, holocauste et sacrificateur (1) , il était Yama lui-même, le juge suprême de l'abîme, il était Aditja, parce qu'il était le fils delà terre ; il éidUiSoma, parce qu'il était laséve brùlantequi en avait jailli et l'onde qui s'était élancée en avant, l?idra, la puissance de la vague sur la chaleur ; il était trois et un , il était un avec F^aruna, qui le reçut dans les profondeurs de l'Océan et dont les eaux remplirent son image.

Si je prends, au hasard, parmi les brillantes idées qui suivent dans la huitième Sukta, j'y distingue toute une série de charades, proposées par le chantre védique et sous lesquelles on dirait que les Brahmanes ont voulu dérober les mystères les plus cachés de leur antique sagesse. « J'ai considéré le Seigneur des hommes, avec ses sept /ils, » dit-il (2). Puis il parle de ce

(i) Rig-Veda-Sanhitd, 'vol. II, p. 121, v. 1 et suivw (2)/6îd.,p. 125, V. 1.

jeune frère, qui pénètre tout et d'un troisième qui est

nourri des oblations Mais je n'ai déjà plus besoin,

Monsieur, de vous interpréter ces images ; elles s'expliquent d'elles-mêmes, à l'aide de ce que je vous ai dit précédemment, on y reconnaît les sept-huit puissances dont nous avons parlé tant de fois, trois et une, selon les circonstances. Vous les retrouvez dans les sept chevaux de ce char à une roue, dont le poëte parle dans les versets suivants, c'est-à-dire dans les sept volcans sortant d'un seul foyer. Si la roue a trois essieux, c'est encore une fois le chaud et l'humide, avec la force qui les attire et les anime, ou les trois éléments plus matériels, existant dans la terre de Quetzal- Coatl. Ces trois essieux, le chantre védique a raison de le dire, tiennent à toutes les régions du monde. Quant au char il ne révèle pas sa place : il le savait, cependant, celui qui écrivit le premier cette partie du Véda ; il savait que ce char était en Amérique, qu'il existait dans ce groupe d'îles, formant la portion la plus méridionale des petites Antilles, déjà colloquées dans les astres sous le nom de Chariot. C'était là ce groupe auquel les Mexicains donnaient le nom de Scorpion, en raison de sa forme, ColotU, identique avec la grande Courbe, où s'étaient réfugiés les feux qui avaient bouleversé le golfe, apparus au nombre de sept, dans les sept îles principales dont cette courbe est composée. Ces volcans étaient les sept coursiers du char unique, et les sept sœurs qui le montaient, suivant l'énigme brahmanique, étaient ou les sept îles ou les eaux qui avaient rempli leurs cratères. Là étaient restées les sept formes de la parole après la catastrophe ; de là sortirent les sept premiers signes, les sept premières lettres de l'alphabet, les sept premières runes, les sept premiers caractères cunéiformes

OU plutôt sagittaires ; car ce furent les traits de feux de ces volcans qui en furent l'origine.

Voilà pourquoi la constellation du Chariot, appelée aussi la Grande-Ourse, était consacrée à Typhon, dont l'âme y était passée, selon Plutarque, dans l'idée de la cosmogonie égyptienne (1). Les volcans des sept petites Antilles inférieures avaient, les derniers, manifesté les feux du grand foyer central, dont on éprouve encore de nosjoursles effets funestes. L'extinction, ou plutôt l'apaisement de ces feux sous les flots, au moment du cataclysme, avait été symbolisé dans la victoire d'Horus sur Typhon qui parut ainsi momentanément enchaîné au fond de l'abîme. Quand Isis le délivre, c'est l'eau qui se retire des petites Antilles, se soulevant du sein de la terre avec des volcans nouveaux. Telle est l'histoire véritable de ce mythe que l'antiquité s'était plu à embellir de ses fictions poétiques. Les Égyptiens, donnant ensuite le crocodile pour symbole à Typhon, ne font que suivre l'exemple des Mexicains qui l'avaient symbolisé dans le caïman, sous le nom de Cipactli, « celui qui agit ou vit à la surface de la déchirure » ; car ce nom correspond exactement à Souk, dont le sens, en nahuatl, serait « sur la voie de l'ouverture », ço-uc, de ço, percer, ouvrir, étendre, forme du radical iz, ci, ix ou ich, etc. En effet, l'âpre arête de l'épine dorsale du caïman était le symbole de cette rangée d'îles, situées à l'entrée de l'Océan, de la grande ouverture, et laTrinidad, Caï-ri, l'île-homme, en langue caraïbe, île antique et toujours brûlante, aurait peut-être été choisie comme la tête du monstre, dans l'idée mexicaine.

Continuons notre examen. Cette gueule que vous

(1) Traité d'Isis et d'Osiris, trad. de Ricard, p. 66.

voyez si souvent, horriblement béante, dans les peintures, reproduites dans Kingsborough, cette gueule aux vastes mâchoires, armées de dents aiguës, c'est la bouche de Cipactli, image frappante, à son tour, de toutes ces îles, aux cimes pointues, qui, placées là, ce semble, comme les mâchoires du monstre Cipactli^ symbolisent l'entrée de l'abîme, prêt à engloutir ses enfants, comme Saturne dont sa gueule est l'image. Cipactli, ajoute le commentateur de la Copie Vaticane, était figuré aussi par une canne s'élevant d'une demilune R , semblable à ces hachettes de cuivre mêlé ^=^Z^/^:^=^ à'oY^ l'une des monnaies des Mexicains, dont je me rappelle avoir donné un exemplaire à la Bibliothèque impériale, exemplaire unique, je crois, en Europe, à part ceux que je possède. Ces hachettes sont identiques avec la troisième des figures reproduites comme des Yoni-lingam^ n° 9, planche II de M. Guigniaut, d'après N. Millier; elles furent trouvées dans un tombeau sur l'isthme de Tehuantepec. Cette image, remarquez-le, est semblable à ces figures conventionnelles du Croissant, dont je vous ai parlé plus haut, figures qui, tantôt rappelaient la terre engloutie dans l'Atlantique, tantôt le volcan qui avait causé sa ruine. Voilà pourquoi on lui donnait, comme à la première le nom à'Jhau, en quiche, et celui de Cé-Acatl, une canne, en mexicain; car Cipactli s'identifiait avec le second Cé-Acatl, appelé Quetzal-Coatl à Cholollan, en mémoire du premier Quetzal-Coatl deTula. Ainsi s'exprime leMaiiuscritLetellier^ei la Copie Vaticane ajoute qu'il était né du souffle de Cipactli, à l'aube du premier jour qui suivit le déluge. Ces paroles s'expliquent, on ne peut mieux, par le volcan qui éclata sur les petites Antilles, nouvellement

écloses et auquel les légendes postérieures donnèrent entre autres noms , celui dont elles avaient décoré ou dont elles décorèrent depuis le volcan de Nanahuatl, c'est-à-dire Topiltzin Cé-Acatl Quetzal-Coatl de Tula ou Tollan, tj^^e de la terre disparue, tandis que le second se disait de Ckolollaii, de la terre du refuge. De là le nom de Cé-Aeatl^ une canne, imposé, suivant quelques auteurs, au premier jour, par ceux qui suivirent plus tard la bannière de Quetzal - Coati , à compter du cataclysme. Car c'est du moment de son apparition, coïncidant avec celle de l'étoile du matin, que data, avec le commencement de l'apaisement, le computdes temps, la mesure des jours et des années pour une partie de la société nouvelle. Suivant un autre récit, le nom de Cé-Acatl aurait été le nom de la première année, et Cé-Cipactli celui du premier jour, ce qui ne s'accorde pas, en général, avec l'ensemble des faits. Cé-Cipactli, un caïman, est, néanmoins, donné d'ordinaire comme le premier de tous les signes dans le Tonalamatl et comme un signe fortuné à l'égard des enfants, naissant sous son influence. Cette opinion prenait son fondement dans son identification avec les petites Antilles qu'il caractérisait et où un grand nombre de malheureux naufragés, sauvés dans des barques ou des radeaux à la surface de l'Océan, purent prendre pied, en voyant ces terres nouvelles surgir à la surface des flots. Voilà pourquoi, sans doute, Cipactli passait pour le symbole de la délivrance : de là l'inversion de son nom, souvent écrit Izpactli, dans la Copie Vaticane, c'està-dire « voilà la vie, voilà une terre qui apparaît audessus. » Ne vous étonnez donc pas, après cela, que Typhon n'ait pas toujours été, parmi les Egyptiens, ainsi que Bunsen le fait observer et comme le remarque aussi M. Mariette, d'après ses récentes découvertes,

une divinité aussi abhorrée, qu'elle le devint, à la suite des troubles religieux qui agitèrent anciennement l'Egypte.

§ 6. Bien que Cé-Acatl ne soit pas le premier signe du calendrier, il fut préféré, cependant, par une des grandes fractions du culte antique, pour exprimer la mesure du temps et des années. Mais, ainsi qu'ailleurs le Cé-Tecpatl, un silex, symbole de l'ère deTezeatlipoca et caractère de l'année de la catastrophe, il était le signe du feu nouveau, c'est-à-dire de la vie, et c'est pour cela qu'il fut considéré comme le premier signe du nouvel âge. Son apparition, comme volcan, ayant coïncidé avec celle de l'étoile du matin, celle-ci en reçut également le même nom ; de là l'identification de Cé-Acatl et de Queizal-Coatl avec l'astre de Vénus. Ce qu'il y a d'important à remarquer à cet égard, c'est la qualification que d'ordinaire les documents mexicains donnent à Vénus de Tlahuiz-Calpa?i-Teciiili, le Seigneur qui Brille sur les Maisons, suivant la traduction commune, mais que je dois vous interpréter analytiquement ici par la « Vitalité de la Surface couvrant la chaleur sortant du Feu. » Quelle est cette vitalité de la surface couvrant la chaleur sortant du feu, qui donc est Tlahuiz-Calpan-Tecutli? Eh bien, Monsieur, de quelque manière que l'on interprète ce nom, le Codex Chimalpopocafimt toujours par ajouter que ce dieu est identique avec la glace : « Cayehuatl in Tlahuiz-Calpan-Tecutli inCetl. » Il n'y a pas de milieu, cetl, la glace, littéralement « la vie en un, le mouvement comprimé » , voilà ce qui est venu se fixer momentanément sur les eaux bouillonnantes avec la lave et les vapeurs de toute sorte, c'est la glace, dit formellement le Teo-Arnooctli, cette glace,

dont le vaste et brillant manteau arriva à point pour achever d'éteindre le feu des volcans et apaiser l'ardente chaleur causée par tant d'épouvantables éruptions.

D'où venait cette glace? assez longtemps j'avais eu l'idée qu'elle était partie du pôle nord, oii la débâcle se serait opérée au moment que la terre du Croissant descendit la première fois sous l'eau. Mais en attendant que j'en découvre la preuve dans l'interprétation plus complète de mes documents, je dois vous dire que certains indices me la montrent venant du sud. Je n'affirme encore rien à cet égard. La seule chose qui me paraisse certaine, c'est le fait matériel de cette débâcle de glace, dont les premières montagnes couvrirent la mer des Caraïbes, aussitôt qu'elle eut commencé à se former, et c'est au-dessus des eaux qui venaient de prendre la place du paradis de Xochitl ou de Tamoanchan, dont les terres s'étaient engouffrées les premières, que ces glaces stationnèrent particulièrement. C'est aux géologues à trouver le reste. J'ajouterai seulement que la plupart des documents mexicains, interprétés dans leur sens réel ou symbolique, viennent à l'appui pour confirmer cette donnée intéressante, avec des détails fort curieux. Le Popol- Vuh consacre tout le chapitre cinquième de la troisième partie aux péripéties de cet étonnant épisode : c'est là qu'on voit les tribus, arrivant, on ne sait comment, ajoute le texte quiche, par un chemin qui n'était ni terre, ni mer, et qui ressemblait à des rochers roulés sur le sable, aux Sept-Grottes qui furent leur refuge, c'est-à-dire aux sept principales d'entre les petites Antilles, soulevées les premières, à la suite du cataclysme. C'est là qu'elles étaient sans feu, qu'elles grelottaient sous la grêle et le givre, occasionnés par

le voisinage des montagnes de glace flottantes, accumulées sur l'immense déchirure qui venait de se produire et dont la ligne la plus profonde paraît avoir été précisément cette grande courbe des petites Antilles, le Colhuacan ou pays recourbé des antiques traditions mexicaines, avant que le feu les eût entièrement soulevées. Toutes ces traditions ont conservé le souvenir de cette mer de glace, dont les deux méditerranées tropicales furent recouvertes pendant un espace de temps que je n'ai encore pu déterminer, mais qui ne me paraît pas, jusqu'à présent, avoir été de fort longue durée : ce souvenir était commémoré dans des fêtes solennelles, sous le nom d'Itzpapalotl, divinité représentée, d'ordinaire, comme un papillon aux ailes tachetées de points noirs, où se détachent des lames d'obsidienne. De là l'interprétation qu'en firent les auteurs par un « Papillon aux couteaux d'obsidienne. » Mais les deux ailes mouchetées symbolisaient probablement les îles à peine visibles, sous la glace, où e'ies commençaient à se soulever, bien que le mythe paraisse s'identifier tout spécialement avec une seule de ces îles, celle de Turu-Queira, à laquelle se rattachent la plupart des fictions de la religion mexicaine. Quant aux couteaux d'obsidienne, ils sont les images des volcans, qui, en se soulevant, à leur tour, avec leurs feux, devaient achever de les consolider, en brisant et en fondant les glaces autour d'elles. Telle est. Monsieur, l'étonnante histoire que cachent, sous leurs voiles, les mythes de Tlahidz-Calpan-TeciitU et d'Itzpapalotl, dont le nom signifie littéralement c la Vie de la surface recouverte de Glace. »

Que de fois, durant les solennités de l'Eglise catholique, où les indigènes de l'Amérique centrale ont cherché, comme au Mexique, à conserver les symboles an-

tiques de leur religion, que de fois, dis-je, dans ces solennités, où j'étais moi-même le premier acteur, je m'étais demandé ce que signifiaient ces deux grandes ailes de plumes blanches tachetées, à l'ombre desquelles je suivais le patron de Rabinal porté dans les processions! J'en admirais le caractère et la beauté; car elles semblaient me couvrir avec le saint comme d'un vaste et magnifique manteau. Itzpapaloil, dont l'épisode est raconté avec des détails si intéressants dans le Codex Chimalpopoca, était ainsi l'image de la vie universelle couvant sous les eaux glacées, et dans ces taches noires, dans ces lames d'obsidienne qui ornaient ses ailes, l'initié aux mystères du Mexique reconnaissait encore Quetzal- Coati, renaissant après sa mort; il y voyait la vie éteinte en apparence sous la glace, mais prête à renaître avec le feu des volcans nouveaux. C'était là, au figuré, Quetzal-Coatl-Chalchihuitl, l'Emeraude précieuse, qui avait reçu ce nom dès le sein même de sa mère, suivant la légende. Voilà pourquoi Itzpapalotl se trouvait identifiée d'abord avec Chalchiuhlicué, a Celle du jupon d'Emeraude, » image de la verte plaine de l'Océan, mais, en réahté, la vie sortie du massif calcaire, c'est-à-dire le feu du volcan, dont le cône allait percer bientôt son manteau de glace.

La glace commençant à fondre est personnifiée à son tour dans le dieu Itztla-Coliuhqui. « Celui qui tourne le feu dans la Glace » que Sahagun nomme expressément le dieu de la Gelée. Dans les peintures qui le représentent , on le voit , d'ordinaire, sous l'image d'une divinité mâle, au corps blanc, strié de lignes roses, le visage retourné et invisible. Sahagun ajoute qu'à la fête de Toci, le dieu Centeotl se montrait avec un chaperon, recouvert d'un

bourrelet, sur lequel se dressait comme une crête de coq. Cet ornement, dit-il encore, était le symbole du dieu de la gelée, Itztla-Coliuhqui {\). Eh bien, ce chaperon, ce bourrelet, cette crête de coq, cet ensemble, c'est la coiffure à laquelle les anciens donnaient le nom de modius ; la crête, ce sont ces créneaux qui ornent la tête des grandes déesses, signes peut-être des montagnes chez les unes, mais qui pour Itzpapalotl étaient le signe de la vie, itl, ili, il, dont la chaleur se répandait tout autour de la glace et la remuait en la fondant. A son tour, Centeotl, dieu ou déesse du maïs, ou le Dieu Un, de l'épi où tous les grains sont en un, et dont le nom signifie littéralement « la Vie à la surface de pierre unie ou glacée, » s'identifiait ainsi avec Itztla- Coliuhqid, dans le symbole de ce bourrelet, la glace, surmontée de la crête de coq, c'est-à-dire de la chaleur qui la pénétrait.

Itzpapalotl est donc le prototype le plus complet de Junon, de cette déesse mystérieuse, flottant entre la mer et les cieux, et qu'on avait cru pouvoir, de son côté, identifier avec l'atmosphère. Junon, dont le nom, dans sa simple expression, iu-710 peut se traduire de la langue haïtienne par « la vie noble ou sublime , » Junon pouvait, à juste titre, se comparer à l'Océan, dont elle était, comme Itzpapalotl, la maîtresse et la souveraine, et comme celle-ci, s'identifier avec Aphrodite et l'Etoile du matin. Le modius qu'elle portait annonçait, comme chez Itzpapalotl, la terre portant la glace qui contenait la vie et la fécondité, symbolisée également dans le grand voile de la déesse européenne, ainsi que dans le manteau de la déesse mexicaine.

{{) Sahagun, Hist. yen. de las cosas de Nueva-Esjiana^ lib. Il, cap. 30.

Si elle se confondait avec Mena {a-men, l'eau de Men, Luna Lunus), c'est parce que la glace se confondait avec l'eau sous laquelle le Croissant était enseveli. Junon Fluonia, qui empêche les eaux de couler, se reconnaît dans cette glace qui arrête effectivement le cours des eaux. Comme Itzpapapotl, elle présidait aux couches des femmes, à la naissance des enfants et même à leur formation dans le sein de leurs mères. Junon, élevant les mains, comme Héré-Hypercheiria, délivrant les Laconiens de l'inondation, ne symboliserait-elle pas ces montagnes de glace où les naufragés du cataclysme auraient pu trouver un asile momentané? Les trois nourrices de la déesse rappellent, de leur côté, les trois sœurs de la Vénus mexicaine et les filles de Gingras, comme Jupiter changé en coucou et réchauffé sur le sein de Junon, symbolise l'union mystérieuse du feu et de l'eau dans le volcan de Turu-Queira, prêt à surgir au-dessus de l'île environnée du manteau de glace d'ItzpapalotL Ce manteau, encore une fois, n'est-il pas le type du riche vêtement de Junon la bien mise, les broderies, les pierres précieuses, dont ce vêtement est couvert, ainsi que les yeux ornant la queue du paon de la déesse , ne sont-ce pas là les images de ces mornes, aux yeux volcaniques, poussant au-dessus de la glace, ainsi que les yeux et les pointes d'obsidienne de la divinité mexicaine? Donnez-vous le plaisir de parcourir le chapitre deuxième du livre VI de la Symbolique de Creuzer, si élégamment traduite par M. Guigniaut, et vous médirez ensuite si les attributs divers, accordés à Junon-Héré, ne se retrouvent pas également dans ceux de Vltzpapalotl et de V Itztla-Coliuhqui, la première, synibole de l'île, encore enveloppée de la glace, la seconde, de la glace déjà fondante {her-a, l'eau qui

s'amollit, en quiche), sous l'action de la chaleur qu'elle recouvrait ?

Les soins que Junon donne aux femmes en couche, cette vie dont elle anime les enfants dans le sein de leur mère, c'est la chaleur vivifiante dont Quetzal- Coatl est le type le plus complet. C'est cette chaleur qui fondit la glace, amoncelée sur les îles qui, en continuant à s'élever, finirent par la rompre de toutes parts. Vulcain parut avec le volcan et les débris de cette glace, si étonnante sous un climat tropical, achevèrent, sans doute, de disparaître avec le courant du Gulf-Slream^ nouvellement formé. De là l'identification à' Itzpapalotl avec Ixcuma, la mère qui prend un œil, ou plutôt Ixcuiname, les mères prenant des yeux, noms qui paraissent devoir s'interpréter, de la même île et de ses portions diverses, apparaissant avec les cônes dont chacun manifestait l'œil d'un volcan, personnifiés par les Mexicains d'alors dans les divinités de la luxure.

Voilà pourquoi, au heu à'Ixcuina, on trouve souvent, dans les auteurs, les variantes /^:scMz/za, « mère qui prend la glace, » mais qu'on traduit d'ordinaire par « mère du chien, » etd'Izcuma, « mère qui prend le sel, » idées qui s'accordent toutes avec le sens caché du mythe. De là encore le nom de Tlacol-Teotl qu'on appliqua à la portion principale de cette île, soulevée la première au-dessus des flots et que tous les auteurs identifient avec la Vénus de l'antiquité. Les deux divinités avaient également pour symbole, parmi les astres, l'étoile du matin, dont le nom fut donné à la fois à la glace et à cette première île qui se montra audessus, par les populations contemporaines et témoins du cataclysme. Tlaçol- Teotl, dieu ou déesse de l'amour, signifie, dans son acception ordinaire, la divi-

nité ordurière OU de la vanité, du mot Tlaçol on TlaçolU, tout ce qu'on abandonne, qu'on rejette ou qu'on balaie, l'ordure, et par extension l'obscénité, les amours obscènes. Mais en réalité Tlacol-TeotL donne le sens de « la Vie à la surface Salie » ou qui a été absorbée par le feu, et la Copie Vaticane l'explique à son égard, en disant qu'elle fut appelée ainsi, parce qu'elle était le symbole de la terre antique, sortant de l'eau, couverte d'ordures et des épaves du naufrage. En l'identifiant avec une autre divinité , Xochi- Qiietzal, «Celui qui s'est élevé du fond de la base » ou Quetzal-Xochitl, « la Fleur relevée, » les notions que je retrouve à ce sujet, éparses dans mes documents, me la font connaître, ainsi que je l'ai dit plus haut, comme une portion de la terre ensevelie sous les flots et qui fut la première à sombrer, à l'ouverture de la terre des Caraïbes. Les traditions sont unanimes à la vanter comme une des plus belles contrées de l'époque an té-diluvienne, mais probablement plutôt marécageuse que montagneuse; car dans les peintures de l'histoire mexicaine, expliquées par les interprêtes de Motolinia, elle est désignée comme ayant été créée des cheveux de la déesse-mère, c'est-à-dire des parties aquatiques de la terre. Sous le nom de Xochitl « la Fleur, » ou bien « ce qui vit à la base » elle est célébrée dans les légendes, tantôt comme la fille du roi Huemac, s'amourachant du plébéien Toveyo, ou comme la concubine du roi adultère Tecpancaltzin, père du dernier monarque toltèque ; mais, sous quelque image qu'elle se présente, c'est toujours elle qui est regardée comme la cause première de la ruine de l'empire de Tollan ; c'est elle qui la première, dans le paradis de Tamoanchan cueille les fleurs de l'arbre mystérieux, source de la destruction et de la mort des

dieux, c'est elle enfin qui la première descend du ciel, précipitée aux enfers où elle entraîne tous les autres.

§ 7. Vierge sous le nom d'Ichpochtli,^ la jeune fille» ou plutôt a la vie dans la fumerolle (l), » Xochitl devint coupable, en touchant témérairement aux fleurs dont les couleurs étincelantes sont, dans les peintures, les images des feux volcaniques. Si la première elle descendit sous les flots, la première aussi elle remonta à leur surface. C'est alors qu'elle est représentée, dans le MS. Leiellier et dans la Copie Vaticane^ sortant de la mer couverte des immondices, laissées parla glace, et de l'écume de l'Océan. Mais elle n'était plus vierge. Elle avait, dans les grottes humides de l'abîme, communiqué avec le feu, en montant et en descendant tour à tour dans ses profondeurs. Lorsque enfin elle reparut, nouvelle terre sur une nouvelle eau, en brisant les glaces qui l'environnaient, elle portait encore dans son sein le fruit de son commerce adultère, qu'elle produisit sous la forme d'un volcan nouveau. Voilà ce que racontent toutes les traditions; voilà ce qui a donné lieu à tant de symboles, à tant de fictions diverses. De là surtout son nom de Tlaçol-Teotl, qui exprime à la fois l'allégorie de ses amours et les obscénités de cette terre, issue si récemment du cataclysme. De là, ensuite, un autre nom, celui de Tepejolotl, < chemin de vie sortant de la montagne, » ou de Tepeyolotlec , a avec le feu de la surface vivante, saillant de la terre, » ainsi que l'écrivent l'anonyme du MS. Letellier et le dominicain Piios, commentateur de

(1) Chose étrange, de voir comment le symbolisme mexicain sest formé : ichpoch, la jeune tille, c'est la fume'rolle, tandis que l'homme, ila-call, c'est celui du feu, ou bien (lac-atl, l'eau dans le feu. Ces étymologies expliquent bien des hiéroglyphes !

la Copie Vaiicane. De là, enfin, ce qu'ils ajoutent, en disant d'un côté que Xochi-Quetzal est le premier homme au sortir de la catastrophe , c'est-à-dire la première montagne, et que Tlaçol-Teotl, avec qui commença le temps, fut aussi celle avec qui commença le péché (1).

C'est en étudiant, dans les documents mexicains , l'ensemble de ces légendes et de ces traditions, voile épais d'une histoire géologique, relativement récente, qu'on peut retrouver, l'une après l'autre, les causes qui ont donné naissance aux symboles et aux attributs divins, comme aux fictions de la mythologie. De ces attributs et de ces symboles, les uns s'identifient, soit avec la terre du Croissant dans son intégrité, soit avec les portions de cette terre, abîmées par sa destruction, ou avec celles qui échappèrent à la ruine, ou qui se soulevèrent ensuite.

Dans celle que je viens de vous montrer, sous tant d'images, et qui servit de type à la Vénus mexicaine ainsi qu'à la Vénus antique, vous aurez déjà reconnu sans doute l'idée première de votre Aphrodite. En effet, si l'on consulte la théogonie d'Hésiode, on voit qu'Aphrodite fut engendrée de la semence divine d'Ouranos, mêlée à l'écume de la mer où était tombé le membre viril de ce dieu, mutilé par le conseil de sa femme Gœa, la terre. Or, Ouranos, c'est la voûte céleste personnifiée, c'est-à-dire la portion du continent engloutie, avant son engloutissement. C'est Quetzal- Coatl, avant la destruction de Tollan (deTula/i^ furan, t'ouran, le peuple du ciel, dans la langue haïtienne) ; Ouranos, c'est cette vaste région atlantique, assimilée ensuite au firmament, c'est le maître et le père des

(l)Ap. Kingsborough, vol.V, pag. 136-138.

astres avant leur séparation, la croûte de la terre, avant d'avoir été taillée en pièces par le feu et par l'eau. Ici elle est désignée, en particulier, comme le membre viril du dieu. Mais les terres couvrant naguères les deux méditerranées nouvelles, n'en étaient-elles pas les appendices, et le sangd'Ouranos n'était-il pas luimôme le sang de la terre, le feu, la lave bouillante, qui se mêlèrent à l'écume de la mer, à la glace, d'où la première sortit brillante l'île de la Guadeloupe avec l'étoile du matin? Voilà pourquoi cette île, la plus belle des petites Antilles , est appelée tour à tour Turu-Queira, « le berceau du monde céleste, » et Caric-Queira, « le berceau du monde des hommes.» Observez, je vous prie, que c'est précisément à l'extrémité des grandes Antilles vers l'Atlantique, à cette extrémité, considérée, elle-même, comme la racine du membre viril du dieu sacrifié et sur la ligne marquant l'un de ses testicules, que naquirent les petites Antilles, où la Guadeloupe devait jouer un si grand rôle.

Dans cette île se réunissent sous des symboles d'une extrême crudité les notions, en apparence les plus étranges, mais qui, dans leur étrangeté , n'en localisent qu'avec plus de précision les mythes, en expliquant leur raison d'être. Si le nom de Tlaçol-Teotl qui lui est donné plus haut, exprime son absorption par le feu dans l'abîme et son retour à la lumière, chargée d'ordures, celui de Tlacol-Quajii^ « qui mange des ordures, » désigne une autre particularité qui n'est pas moins remarquable. Mangeur d'ordures, qui dévore ses excréments, voilà l'idée qu'en donne surtout la peinture du Codex Borgia^ au fol. 27, Collection de Kingsborough, vol. III. Vous y remarquerez, en effet, un être humain, se laissant couler de l'orifice

du rectum une large traînée jaune, vers laquelle il tourne la tête, en portant une partie de ses excréments à sa bouche. Or, l'anus, tzin, en mexicain, désigne toujours le cratère, et je n'ai pas besoin de vous en expliquer la raison ; elle est dans la simplicité même des choses de la nature. Qu'indique, en effet, cette traînée jaune, sinon le soufre vomi par le cratère, et retombant dans quelque ravin du voisinage, ouvert au pied du volcan, ravin désigné, comme vous le verrez plus bas, sous le nom de Xocotzin, « le cratère qui est à la base. » Cette scène grossière qui se reproduit à plusieurs reprises dans les peintures de ce document et dans d'autres analogues, a été de la part de plusieurs écrivains l'objet d'observations morales de toute espèce; le jésuite Fabrégat, dans le manuscrit duquel (1) Humboldt puisa si largement, y voyait une allusion à la chute du premier homme et à la décadence de l'humanité en général, par suite du péché originel. Sahagun, de son côté, y trouvait une allégorie du même genre, et avec d'autant plus de raison apparente, que cette image était une de celles qui symbolisaient la Vénus mexicaine.

Pour en revenir à Aphrodite, cette fille de l'écume des flots, je vous prierai de jeter un coup d'œil sur la planche 41 du Codex Borgia ; vous l'y verrez avec le caractère femelle, représentée d'une manière fort peu décente, comme la Tla col- Teotl mexicsiine, montrant le volcan qui sort de son cteis. Mais ce qui, dans cette image, est digne de remarque, c'est le masque noir qu'elle porte sur sa bouche fermée et sur son menton, signe de la fermeture du volcan. Ce masque qui lui donne l'aspect d'une femme à barbe, est précisément

(1) Esposizione del Cod.-VelleU-Borgia, etc. MS, passim.

le prototype de la Vénus barbue, comme l'homme Tlaqol-Quani l'est de l'Aphrodite mâle qu'on adorait à Chypre (1). Souvenez-vous encore, je vous prie, que c'est sous la forme d'une pierre taillée en cône circulaire, qu'Astarté était adorée à Paphos, au rapport de Tacite (2). Cette forme, non moins incompréhensible pour les mythologues que celle du bonnet conique, prêté à tant de dieux, était précisément le simulacre le plus vrai du fameux volcan dont Tlaçol-Teotl, la Vénus mâle, était la personnification. Ces symboles, ainsi que ceux qui se représentent si poétiquement dans Hésiode, sont loin d'être des fantaisies de son imagination ; vous les retrouverez tous, sans en excepter un seul, dans les épisodes du cataclysme. Qu'est-ce, par exemple, que ces enfants de l'Aurore, dont il est question ; qu'est-ce que les vents qu'il nomme en même temps que l'Étoile du matin, et le Styx, ce fleuve de glace, qui s'unit à Pallas, sinon le récit abrégé de ce que je vous détaillais plus haut, de cette mer de glace, couvrant les îles et commençant à se montrer au lever de l'astre précurseur du soleil ? Qu'est-ce que Pallas avec son casque, si ce n'est cette mer de glace, si ce n'est le dieu Itztla-Coliuhqui, le chaperon de Centeotl, orné d'une crête de coq, disparaissant sous les flots, en entraînant avec elle l'une des îles nouvelles, type de la Pléiade qui mourut de douleur à la prise de Troie ? Vous en verrez, si vous le voulez, les symboles funèbres dans la peinture inférieure de gauche du fol. 26 du même Codex Borgia.

Ces symboles, considérés à notre point de vue, ne sont généralement pas moins hideux qu'obscènes. Des

(1) Religions de l'Anliquilé, tom. II, pag. 221.

(2) Hislor. lib. II, 3, ad fin. Conf. Guigniaut, Religions, etc., ibid.

hommes ou des femmes laissent couler fréquemment leurs urines ou leurs excréments sur d'autres personnages, placés au-dessous d'eux. Dans celle qui représente Tlaçol-Quani dévorant les siens, vous aurez observé que le flux jaune, sortant de son anus, se répand sur une autre figure déjà noircie par les effets du feu. Ne serait-ce pas là l'origine de la fiction où Vénus est représentée persécutant ses sœurs, les trois filles de Ginyras? Quand elle les oblige, par ses mauvais traitements, à s'abandonner à des étrangers, le mythe semble encore faire allusion à des effets volcaniques divers.

Dans la tradition mexicaine, Tlaçol-Teotl a également trois sœurs comme la Vénus asiatique ; toutes quatre ensemble portent le nom à' loccuinamé ({m leur est commun. Mais chacune, en particulier, est désignée par une expression qui lui est propre, et toutes quatre, réunies, concernent la même île, Turii-Queira^ ce berceau du monde céleste. La première est appelée Tlacapan, c'est-à-dire « la source de la richesse, » ou « l'Affluence des marchandises, » ou même encore, dans un sens plus étendu, « le marché principal. » La seconde sœur est Teicit « la libéralité, » ou « la Voie ouverte dans la pierre, » nom qui indique évidemment l'estuaire qui sépare les deux grandes portions de la Guadeloupe. La troisième, Tlacocoa, signifie, soit « celui qui Achète beaucoup de choses, » soit « les Jumeaux du feu, » ou bien enfin « l'eau dans le vase du feu. » La première explication, ainsi que l'interprétation de Tiacapan, fait allusion à une place importante pour le commerce ; mais les deux dernières doivent désigner un double cratère éteint et rempli d'eau, dont l'île était pourvue. De tous ces noms, le plus intéressant, néanmoins, est celui qui est marqué

le quatrième dans Sahagiin : c'est Xocoizin, qui fait simultanément allusion à un caractère mâle et à un caractère femelle. Suivant l'interprétation ordinaire, Xocotzin signifierait « le Seigneur Prunier, » de xocoil, l'arbre de ce nom, le même qui joue ailleurs le rôle de Huitzil-Opochtli, prototype d'Atys ressuscité, symboles l'un et l'autre du morne de la Soufrière. Mais jfoco/r-m, traduit littéralement, signifie « le cratère ou le cône dans le vase » ou qui s'est élevé au centre d'un autre, ainsi que je vous le faisais observer plus haut, en sorte qu'il exprime à la fois l'idée mâle, comme le pic principal de l'île, et l'idée femelle par sa situation au centre d'une sorte de vallon élevé, dont la forme évasée, sans doute, l'aura fait comparer au sexe de la femme, portant le membre de l'homme. C'est cette situation qui est signifiée par le nom et l'image de Tlaçol-Quani, portant ses excréments à sa bouche, c'est-à-dire recevant les déjections du volcan voisin avec les scories de toute espèce.

C'est bien probablement à la projection des scories du volcan principal sur les parties caractéristiques de l'île de Turu-Queira qui a donné lieu à la fiction de Vénus, persécutant ses sœurs, fiction dont il est parlé dans la mythologie des Grecs. Si elles sont les aînées de Vénus, les trois sœurs de Xocotzin sont également ses aînées, comme les localités, désignées de cette manière à la Guadeloupe, sont les aînées des deux cratères compris sous le nom de Tlaçol-Teotl ; les hommes étrangers auxquels elles s'abandonnent ne peuvent être que d'autres cratères, allumés vers le même temps sur l'île et qui s'éteignirent promptement avant celui de la Soufrière. Je laisse aux géologues et surtout aux jeunes et courageux voyageurs de la section géologique de la commission du Mexique, le

soin d'examiner, à leur point de vue, une question que je ne traite ici qu'en traducteur et en interprète des documents mexicains.

§ 8. Dans les traditions haïtiennes, conservées par les compagnons et les contemporains de Colomb, l'histoire géologique des Antilles se présente sous des traits également allégoriques. Les deux puissances que nous avons vues si souvent personnifiées sous les noms de Quetzal-Coatl et de Tezcatlipoca, se représentent ici sous le symbole de deux grottes, d'où seraient sortis tous les hommes, et qu'on voit encore aujourd'hui, dans la partie de l'île de Haïti, connue naguère comme la province de Caunanà ou la Matrice de l'or. La montagne était celle de Cautdet la principale des deux grottes s'appelait Caci-Ba-Xagua, c'est-à-dire « le Sol ou le Rocher père du Génipayer ou de la Fertilité » ; la seconde était connue sous le nom à'Ama-laona, c'est-à-dire ce qui est comme la Marche de l'Eau; il est inutile de m'appesantir sur ces deux noms; l'on y retrouve, sans difficulté, les principaux attributs des deux grandes divinités dont il a été si souvent question plus haut. Jour et nuit, ajoute la tradition, on veillait sur ces deux grottes, et la garde en était confiée à un appelé Maro-ca-el, c'est-à-dire qui « pousse et perce comme la racine du manioc.» Une nuit, ayant laissé sortir quelques hommes de l'une des grottes, et ceux-ci s'étant laissés surprendre par les rayons du soleil, furent changés en mirobolaniers, et lui-même, tardant à rentrer, fut transformé en pierre. Un autre ayant été envoyé pêcher, fut pris à son tour et changé en un rossignol qui reparaît chaque année et semble se plaindre, par son chant, du malheur de sa métamor-

phose. Celuiqui l'avait envoyé était un cacique puissant nommé Gua-Ho-Xona, qui voyant qu'il ne retournait point, partit à sa recherche. Ayant enfermé tous les hommes dans les deux grottes, il n'emmena que les femmes et les enfants qu'elles allaitaientetlemari d'une de ces femmes, cacique comme lui et son parent, nommé Ana-Cacuxa. Mais, en chemin, il se débarrassa de celui-ci, en appelant son attention sur le beau Cobo qui voguait sur la mer et l'y précipita. Il laissa après cela toutes les femmes à Madaninô, et les petits enfants qu'elles portaient à la mamelle, furent abandonnés au bord de l'eau, où ils furent changés en grenouilles. Le cacique partit ensuite pour un autre endroit ; mais s'étant souvenu qu'il avait oublié une des plus belles femmes au fond de l'Océan, il retourna près d'elle et en jouit considérablement; y ayant pris un ulcère, il se retira au lieu appelé Gua-Nara^ où il se fit soigner par un grand nombre de baigneurs. La femme qu'il avait amenée lui demanda alors la permission de s'en aller : mais en se séparant de lui, elle lui fit don de guajiin et de coleciba, c'est-à-dire de bijoux d'or et de coquilles fines qui furent, ajoute la tradition, l'origine de l'or dans ces contrées. Alors il changea de nom, ajoutant à celui de Gua-Ho-Xona, celui de Biberozi, et la femme s'appela Gua-Boniio. Il se retira de là au pays de l'or Guanin, et l'un et l'autre, ainsi (\ViJlbebora et son fils furent depuis l'origine de tout le guanin^ c'est-à-dire de l'industrie métallurgique.

Que de choses dans cette simple légende, si naïvement racontée par un pauvre moine ignorant, mais véridique, par ce pauvre frère lai, compagnon de Colomb et qui passa sa vie à enseigner le catéchisme aux insulaires persécutés de Haïti! que d'autres

choses chantées, par ces insulaires, dans leurs areiti, ou chœurs mouvants et que nous aurions pu savoir, si on s'était donné la peine de les recueillir! Et, cependant, dans le peu qui nous en a été conservé, la plupart des traditions des Banyans de l'Inde ancienne et des contes des navigateurs phéniciens s'y trouvent en germe : on les reconnaît à travers les voiles dont ils s'enveloppent; ce sont les mêmes qu'on retrouve dans les peintures mexicaines qui en donnent la clef, quand on en examine avec soin les détails. Ce sont bien, en effet, ces peintures qui ont été la source de tant de récits, de tant d'histoires différentes : il suffit, pour s'en assurer, de parcourir les écrits du temps de la conquête et les relations d'Ixtlilxochitl ; dans leurs variantes sans nombre, dans la multiplicité des narrations, amplifiées sur le même thème , vous reconnaîtriez toujours les traductions des mêmes symboles, la preuve, par conséquent, que toutes ces traditions sont identiques au fond.

Il n'est pas jusqu'à Hérodote qui ne vous en donne un témoignage formel, et chez qui vous ne retrouviez la plupart des légendes haïtiennes. Hercule, dit-il, dans sa Melpomène (2) , à propos de l'origine des Scythes, avait emmené les bœufs de Géryon, qui demeurait dans VErythie ou l'île Rouge, dont je vous ai parlé plus haut, île qui, selon l'historien, existait dans rOcéan, en dehors des Colonnes, non loin de Gadès. Mais en s'en allant. Hercule fut surpris par un orage violent, accompagné d'un grand froid, dans une

(1) Addition à la Relation des choses de Yucatan, pag. 433. Conf. Pet. Mart. De rébus Océan. Dec. I, lib. IX, pag. 103 et seq. — Je ferai observer ici que le gio ou gia de l'édition italienne des noms haïtiens, écrits ailleurs xio, xia, ou xo^ xa, doivent se prononcer comme le français cho, cha, etc., le x étant pour ch ou pour le 5/1 anglais.

(2) Histor. lib. IV, § 8 et suiv.

région de la Scy thie appelée Hylée ; s'enveloppant alors dans sa peau de lion, il s'y endormit. Durant son sommeil, ses juments qu'il avait détachées de son char pour les laisser paître, disparurent ; à son réveil, s'étant mis à les chercher partout, il finit par découvrir qu'un monstre, moitié femme, moitié poisson, les avait cachées au fond de sa grotte. Elle promit, toutefois, de les lui rendre, mais à condition pour le dieu de cohabiter avec elle, ce qu'Hercule lui accorda. Comme elle différait néanmoins de lui restituer ses juments; pressée enfin de tenir sa promesse, elle les lui rendit, en annonçant à Hercule qu'elle avait conçu de lui trois enfants. Le dieu partit ensuite, en lui faisant don de son arc et de son baudrier, qui devinrent depuis le partage du plus jeune de ses fils, Scythes, le fondateur de la nation et de la maison royale des Scythes.

La ressemblance entre les deux traditions est frappante. Hercule saisi du froid et s'endormant enveloppé de sa peau de lion, c'est la vague, saisie par la mer de glace qui l'environne et qui la garde en quelque sorte captive, comme le dieu haïtien dans la grotte de la déesse au corps de poisson. Quant au nom des Scythes et de la Scythie, dont l'étymologie, suivant Larcher (1), vient du lapon skjtta ou du borusse szythi, qui signifient archer, il se retrouve dans le quiche xit (shit), sortir d'en dessous, pousser, lancer, darder; identique avec le nahuatl xit, primitif de x/zZ/zr (shitini) qui a un sens analogue, d'où xit-ya (shit-ya), l'eau qui s'élance, qui renverse, origine probable de ce nom. Ajoutez que le Hjlea ou Hjlée, ce fleuve des bords de l'Océan, nom du canton où

(1) Herodot. Hist. édit. de 1802, tora. III, pag. 4l3,note 10.

Hercule trouve le monstre féminin, hulea, ulea, des « eaux qui roulent » ou « qui viennent », la houle qui bat le rivage, en quiche encore, ou bien en nahuati « Teau du caoutchouc», qu'on retrouve aussi dans VUlua et le Culua des Mexicains, le Culuacan ou Colhuacan^ la grande courbe des Antilles, tous ces noms, dis-je, qu'Hérodote place à l'occident, en dehors des Colonnes, et auxquels se rapporte encore celui de l'hyperboréen Ulen, l'un des civilisateurs de la Grèce antique, n'indiquent-ils pas cette barrière d'îles et de rescifs, où viennent dormir les vagues de Gadès, après la traversée de l'Océan ? n'indiquent-ils pas cescontrées d'où émigrèrent, en particulier, les ancêtres des conquérants hyperboréens et des Médo- Scythes ? Je reviendrai plus loin sur ce sujet, qui est d'une grande importance historique.

Hercule, dans la légende haïtienne, c'est Gua-Ho- Xona, le cacique sorti de la grotte de la montagne de Cauta, comme la puissance qui gouverne les eaux, rompant le sol antique du Croissant : il se sert de sa tarière, comme le Toltèque, et l'instrument de sa puissance est symbolisé dans l'homme Marocaël, «Celui qui pousse et perce, semblable à la racine du manioc. Mais tel qu'Hercule sur le bûcher, tel que Tezcatlipoca, uni à Nanahuatl, le cacique haïtien représente la double puissance des deux grottes, et si nous le voyons ici comme celle de l'eau, plus loin nous le reconnaîtrons exerçant celle du feu. Les femmes qu'il enlève et qu'il abandonne à Madaninô, ce sont les eaux qu'il répand sur cette terre appelée « la Grande terre des Fenmes », le paradis de la terre, avant la catastrophe, celle où se forma la mer des Caraïbes, identique avec le Tamoanchan des Mexicains, devenue Chimalman, avec les eaux répan-

dues h sa surface. C'est à la même contrée que revient encore le nom de Xadru-vava (Shadru-Vava), qui semble signifier « la Fertilité brillante des grandes Plaines», reparaissant bientôt après, sous la forme d'un rossignol. Ce rossignol, en effet, c'est le feu du volcan, c'est le colibri de Huitzil-Opochtli, c'est le Phénix, qui brille à la cime du morne de la Soufrière, dont l'île entière se retrouve dans le beau Cobo, le roi de la conque marine, symbole naturel, mais expressif de la forme matérielle de la Guadeloupe. Car si, plus haut, vous l'avez vue, lorsqu'elle était recouverte de glace, sous le nom à'Itzpapalotl, comparée à un papillon aux lames de silex, ici, dégagée de ce manteau brillant, elle apparaît semblable à un nautile, flottant sur la mer, où le mollusque vivant est représenté par le volcan, image de la vie. C'est le beau Cobo^ le lieu haut et fertile par excellence, que vous pouvez reconnaître dans la Basse-Terre, tandis qxx jina-Cacuxa^ que le cacique jette à la mer, en chemin, « la Fleur de Cacao de la plaine fertile, » vous donne l'idée de la Grande-Terre, Les enfants à la mamelle abandonnés aux bords du ruisseau, ce sont les fumerolles, ouvertes sur les massifs de l'île, peut-être, les îlots fumants, situés entre les Petites Antilles et la Floride.

Sous le nom de JSara, de cette retraite où le cacique va se guérir de sa lèpre et emmène la femme de l'Océan» lalégende désigneencore une fois laGuadeloupe.Car le JSara, « le lieu de la naissance, » c'est la retraite choisie du cacique amoureux ; c'est la femme elle-même dont ilajoui dans sa grotte, c'est Xoc^/^Z qui renaît sous un autre nom et qui devient, en se montrant, ainsi qu'Aphrodite sur l'onde, hermaphrodite comme elle ; c'est Gua-Bonito, « l'Aïeul ou le Père de l'homme, le père de ce cône qui s'élève au-dessus d'elle, qui représentera

à son tour le cacique de l'eau, se transformant dans le cacique, du feu sous le nom de Bib-Eroz-I, qu'on traduit par la « Vie de l'Amour dans les êtres vivants » , mais qui s'interprète plus analytiquement par le « mouvement sortant rouge avec l'existence et la vie » bi-be-roz-i. Telles sont les identifications que l'étymologie, non moins que les notions variées, éparpillées dans les récits des contemporains de Colomb, comparées aux traditions du Mexique, me permet de faire des traditions haïtiennes. Que de choses, encore une fois, nous aurions pu connaître, si ces notions, transmises de génération en génération, dans les areiti ou chœurs mouvants des insulaires, avaient été recueillies avec plus de soin par les uns et moins de dédain par les autres ! Ouvrez, si vous en avez la patience, les volumes de Raffmesque (1) ; parcourez-y les ballades des Tallégas, des Lénapis, etc., conservées, d'âge en âge, parmi les tribus barbares des Etats-Unis, aujourd'hui confiées heureusement à l'écriture par Loskiel et Heckewelder, leurs descendants, et vous y trouverez, sous d'autres images, les mêmes traditions dont je viens de vous entretenir. Ces tribus disent toutes qu'elles partirent originairement de Tula et des belles îles du sud : elles parlent des grandes glaces et des serpents de feu, avec lesquels elles furent en lutte, à la suite de l'inondation et de la ruine de la terre.

§ 9. Dans les peintures mexicaines, vous retrouverez toutes ces choses sous des voiles plus ou moins transparents. Ce sont ces peintures qui en donnent la clef, comme elles feront connaître à ceux qui se donneront la peine de la chercher, celle des chants et des poëmes

(1) The American Nations, etc. n. fîrst, pag. 12^. Voir aux pièces justificatives n° 4.

des Kahvalas de la Finlande, ainsi que de tous les poëmes antiques des nations. Ce sont ces peintures, ce sont les événements qu'elles représentent, les interprétations plus ou moins allégoriques qu'on en a imaginées, qui ont été la source de mille récits, de mille histoires différentes. Il suffit pour s'en assurer, de parcourir les écrits du temps de la conquête, les relations d'Ixtlilxochitl : là vous reconnaîtrez dans ces variantes sans nombre, dans la multiplicité des narrations, amplifiées sur le même thème, la traduction des mêmes symboles, la preuve, par conséquent, que toutes ces traditions sont identiques au fond.

C'est aux îles de la mer des Caraïbes qu'il faut chercher l'origine de ces fameuses Tirthas de l'océan Indien, ces lieux sacrés des contes des navigateurs indous, ces ports d'un grand commerce antique, où l'on trouvait à la fois les richesses et la volupté, le Nara, cette retraite sacrée des dieux haïtiens, dont les légendes indiennes racontent les merveilles. Voilà, Monsieur, voilà à quoi viennent se rattacher les noms des trois sœurs de la Vénus mexicaine, dont nous examinions plus haut les étymologies. Remarquez, en effet, que si le nom de l'aînée, Tiacapa/i, signifie la « source de la richesse» et « l'affluence des marchandises», c'est des deux premières syllabes de ce nom, ti-a, littéralement « pays sur l'eau » , en langue maya, mais ayant le sens d'un concours commercial, dans l'acception ordinaire, qu'est dérivé le mot tianquiz, le marché, la foire, en nahuatl, ou plus httéralement « le lieu où aboutissent, où ressortent les riches marchandises ». Teicu, « la libéralité ou la voie ouverte dans la pierre «, Tlacocoa, « les jumeaux du feu » ou « la paire enflammée », ces trois noms, rapprochés de celui de Xocoizin, mâle et femelle ensemble, ces trois, dis-je.

indiquent amplement, comme l'énonce Sahagun, la profession voluptueuse de ces déesses du plaisir, du luxe et des jouissances matérielles.

Ainsi tout s'accorde également ici avec l'idée antique du foyer souterrain, du culte, issu de l'Orcus, du soleil, sortant de l'abîme de la Limné, du soleil fils des Pléiades incestueuses, livrées au dieu volcanique du foyer, comme les filles de Cinyras à des hommes étrangers. Quoi de plus naturel à la vue de cette île sortant des eaux, de ce volcan, successeur de tant d'autres, naissant à côté de la grande déchirure de la Soufrière, que l'idée de la renaissance et de la vivification du sein de la tombe, que vous retrouvez dans toutes les mythologies de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe! Quoi de plus naturel que toutes ces choses, quand vous voyez cette société, composée des épaves du grand naufrage, issue de l'abîme, dans lequel l'humanité avait manqué périr, se reconstituer à côté de la pyramide du volcan, tombe elle-même et symbole du soleil, du feu souterrain qui s'y était nourri, pour en sortir et rendre la vie au monde qu'il avait précipité sous les flots. Telle était cette pyramide, monument de la volupté, signifiée dans ce cône-phallus, surgi à côté du cteis volcanique ; tel était le type de cette pyramide, où les jeunes filles étaient les esclaves d'une Hécate souterraine et voluptueuse, d'une déesse chienne, comme VItzcuina ou Vlxcuina des Mexicains.

Au temps de la découverte de l'Amérique, on conservait aux Antilles le souvenir d'une île des amours, où les femmes auraient gardé, jusqu'à une époque fort rapprochée, la suprématie sur les hommes. Cette île c'était la Martinique, Ma-Dan-Inô, qui paraît signifier «la Grande place sèche des femmes», en souvenir

sans doute de celle dont elle avait pris la place. D'autres l'appellent Ma-ii-ninô, qui signifierait « la grande place de For-alliage. » La tradition de l'enlèvement des femmes par le dieu, et de leur translation à M^^rtwmo, aura justifié aux yeux des populations, nonseulement cette suprématie, mais aussi la rapine et la violence, exercées fréquemment sur les autres îles et sur les côtes de la terre ferme, parles habitants de la Guadeloupe et ensuite par les pirates marchands de Haïti.

On dirait qu'Hérodote suit la tradition de ce fait dans l'obscurité des âges, lorsqu'il accuse les Phéniciens d'avoir été la cause de toutes les guerres de l'Occident, en volant des femmes et des troupeaux, comme objets de trafic et de marchandises. C'est également à la puissance et à l'isolement des femmes à Ma-Dan-Inô que semble se rapporter le même historien, en parlant des Amazones. En effet, suivant les traditions des Antilles, les femmes, dans les temps reculés, auraient seules habité cette île, et les hommes n'y auraient été admis qu'à une certaine époque de l'année, afin de les rendre mères. Des enfants nés de ces unions fortuites, elles n'auraient gardé que les filles, les garçons étant remis aux pères, à mesure qu'ils étaient sevrés. Ce qui n'est pas moins à remarquer dans la même tradition (1), c'est que ces femmes passaient pour nourrir au fond d'une caverne, où seules elles pénétraient, de grands lapins qu'elles y gardaient comme l'objet de leur culte.

Ces lapins, identiques avec les chiens d'Ixcuina, sont encore une fois le hiéroglyphe de ces dieux qui représentent le foyer d'un autel souterrain. Ils sont iden-

(1) Pet. Mart. de rébus Océan, decad. I, lib. n, pag. 16-17.

tiques avec VJgnis du foyer central, Siveclejcibal-bay la taupe mouvante du volcan sous-marin, c'est le petit chien qui se blottit avec le serpent et le hibou dans la même tanière, où une chienne, une Hécate le nourrit. Car la femme de Ma-Daii-hiô, ainsi que l'amante-poisson d'Hercule, comme la nymphe du dieu haïtien, c'est la déesse de la Limné, d'un lac ou plutôt d'un marécage infernal. À l'entrée de cette Limné, audevant de cette grotte, sont les deux chiens, les deux eemi, images immobiles des deux colonnes du foyer, qu'on voit encore aujourd'hui sculptés à l'entrée d'une grotte, antique sanctuaire des dieux haïtiens. Telles sont les deux statues de bois, portant chacune un serpent enroulé que les indigènes d'une des Antilles offrirent à Colomb, lors de son second voyage en Amérique.

En suivant le cours de ces idées dans les traditions du golfe du Mexique et de la mer des Antilles, on y retrouve l'une après l'autre l'origine de toutes celles dont se compose la littérature indoue. C'est ainsi que dans le cacique, jetant à la mer son parent Jna- Cacuxa, à la vue du beau Cobo, on peut reconnaître \q Shambarah/]Qidini dans Tocéan Kama, pour qu'il devienne la proie des dieux Macares, symboles des îles qui s'élevaient naguères à l'embouchure de tous les fleuves et qui en portaient le nom. « iElien semble faire allusion à ce dernier (1), comme d'un JSerites, fds d'unNerœuset d'une Aphrodite, comme d'un dieu adoré par les peuples du voisinage de l'océan Indien. C'est un enfant, c'est-à-dire un Kumârah en sanscrit. Le nom même de Néréus, de Néréis, Néritès, se retrouve dans le Nara sanscrit, qui est le nom de l'homme

(1) Hisi. amm. lib. XIV, cap.xxviii.

océanien, de l'homme Nar, Nah, de la femme Narâ, Nâri, l'un et l'autre issus des eaux, Nârâ. C'est l'Adam des Océaniens, par contraste avec le Marah, le mortel, ou avec le Prïthu, l'homme terrestre. Il sort du nombril de l'Océan, ou d'une Limné Océanienne, le souffle créateur y est descendu. Lui, le Nar, Nah, Narah, s'est uni à la Néris, à la déesse de l'abîme, à la Néréide. Les peuples de l'antiquité, chasseurs, pêcheurs, agriculteurs, pasteurs, marins, ont tous adopté cette même donnée sur l'origine divine des hommes et des choses, mais l'ont transformée, en l'accommodant à leurs divers genres de vie. Le sanscrit nri et le grec aner sont une forme de ce mot (1). »

Le baron d'Eckstein, en s'énonçant ainsi, se mettait d'avance en accord avec la thèse que je développe ici. iV'rif, en effet, c'est, dans la langue haïtienne, celui qui s'unit à la femme, et c'est la langue haïtienne qui va vous en donner la véritable racine : n est la contraction à'an, l'homme, r/, c'est celui qui a la vie, c'est celui qui la donne, c'est le mâle dans son acception d'ouvrir, de déchirer, de produire, i étant la vie et l'instrument de la vie chez l'homme qui ouvre et féconde la femme. iV' est aussi la contraction de na, la chose possédée, et de m, la femme, en sorte que nri peut signifier à la fois l'homme qui donne la vie, en déchirant, ou bien le mâle qui ouvre la femelle. Ces sens correspondent, on ne peut mieux, au moianer, du grec, comme au nara sanscrit. Carie Nara, ainsi que je vous le disais plus haut, c'est le berceau de l'homme, la place de sa naissance, c'est toute la mythologie qui se lie à ce berceau, le premier homme et la première femme s'y trouvant symbolisés dans le premier volcan qui s'éleva dans l'Océan, au sortir du cataclysme, signe à

(1) D'Eckstein, Sur les sources de la Cosmog. de Sanchoniathon, pag. 139.

la fois de l'homme et de la femme. Ainsi Néritès c'est l'Erôs, naissant de la conque marine, l'Erôs, dont le nom se retrouve avec sa signification entière et son phonétisme dans celui de Bib-Eroz-1, la Vie de l'Amour des êtres vivants ; c'est lui dont l'Océan fut tour à tour la tombe et le berceau, qui est le Phénix, res- • suscitant des cendres de son père, qui renferme en lui seul les mythes réunis de l'Amour et du désir; Xocotzin, double cratère, dontle cône de l'un se soulève au centre de l'autre, ainsi que l'indique ce nom, symboles du mâle lançant sa semence et delà femelle toujours prête à la recevoir. C'est bien le même encore, lui, le symbole puissant du dieu de la guerre des Mexicains, de Huitzil-OpochtU, du fils terrible de Coatlicué^ de celle qui porte le Double Jupon, qui est assise sur la conque ouverte, l'Aphrodite mâle et femelle, le beau Cobo^ que toutes les traditions de la mer nomment Turu-Queira, « le Berceau du monde Céleste », Caru- Queira^ « le Berceau des hommes », l'île riante de la Guadeloupe, née de la semence d'Ouranos et de l'écume de l'Océan.

Ne cherchez donc pas ailleurs, je vous prie, que dans les Antilles, ces lieux voluptueux où les femmes régnaient sur les hommes, ces lieux des femmes poissons, images des îles que les traditions américaines vous montrent partout sous ce nom. C'est aux Antilles qu'est VUshinara des traditions indoues, c'est-à-dire « semblable au Picjdu Nara » suivant le haïtien, « la bouche du Nara, son entrée, son cteis, selon la langue quichée. Là est le pays de l'amour et du désir des régions dejfirampz7<2,ou6ymw7à,lecentrevolcaniquedelaterre, le pays des monstres et des prodiges phlégréens : c'est dans l'ensemble de ces îles, groupées à l'entrée de l'Océan, qu'il faut que vous cherchiez la coupe d'Her-

cule, la Cuha, cette eau sacrée, en langue maya, cette eau de la coupe ; là seulement existe l'^/Zaj du mont et le nombril de la terre. N'est-ce pas, d'ailleurs, cet Océan, ce père de la nymphe Calypso {cal-up-ço, cal-npoço, déchirure produite parla chaleur), n'estce pas à cet Océan, a le père d'une nombreuse postérité de filles qui se partagent les constellations célestes, et qui figurent dans la couche mythique des rois de la terre? Ces dangers de la navigation de l'Océan, ce thème des dieux Macares, des îles Macares, des femmes Macares, des tyrans et des monstres Macares, ce peuple macare de l'océan Indien, de la Méditerranée, de la mer du Pont», tout cela. Monsieur, répéterais-je avec M. d'Eckstein (i), est calqué sur « un dessein primitif qui remonte à une cosmographie céphène, qui s'enlace dans les traditions des Sidoniens, des Phéniciens et des Hellènes », c'est-à-dire sur les vagues souvenirs des temps qui suivirent de près le cataclysme. C'est donc, avec une grande raison et une autorité non moins grande, que M. Guigniaut, passant en revue, d'après Creuzer (2), les dynasties divines de la théogonie d'Hésiode, disait: « Sous cette généalogie apparente se cache un sens profond et fort antique. »

§ 10. Je viens d'esquisser ici le résumé d'un grand nombre de détails, bien dignes assurément d'investigations plus larges et plus minutieuses. Des hommes plus savants que moi en ce qui concerne le monde oriental, pourront les mettre en lumière, en utilisant le flambeau que j'ai réussi à allumer. Toutes ces légendes des îles de l'Inde et de la Grèce, les traditions

(1) Sur les sources de la Cosmog. de Sanchoniathon, § 62.

(2) Religions de l'Antiquité, tom. II, pag. 367.

si vivantes encore au cœur du peuple, dans la Finlande, dans la Scandinavie, en Ecosse et en Irlande, aussi bien que dans la vieille Armorique, méritent d'être étudiées ensemble et comparées ensuite à celles de l'Amérique. Cette étude ne saurait manquer de jeter une vive lumière sur l'histoire du monde anté et post-diluvien, aux âges voisins du cataclysme et dont je pose ici les jalons : elle aidera à retrouver les origines et les développements de la société qui sortit renouvelée des grandes catastrophes de la nature. Cette histoire, ces'origines qu'on croyait perdues se retrouveront, et aux fossiles géologiques se joindront, pour reconstituer ces temps anté-historiques, les fossiles ensevelis dans la mémoire du peuple. Le monde des îles est particulièrement curieux à étudier. Si l'on veut refaire les parchemins antiques de l'humanité, faire reparaître, sur ces palimpsestes, tout ce que les siècles en ont gratté, il faut étudier, surtout, les vieux contes des navigateurs de toutes les nations, des légendes des bords de la mer. Tout est là. Le Malabar, la péninsule de Katch, les ports situés aux embouchures des fleuves de l'Inde et même de la Chine, les cités du golfe Persique, de la mer Rouge, les rivages de l'Afrique entière, au nord comme au sud, les ports et les îles de la Méditerranée, tous ces lieux vous fourniront des documents à consulter, non moins que ceux de la Baltique et de la mer du Nord. L'épopée du Kalevala, dernièrement publiée en français par M. Léouzon-Leduc, est remplie de textes et de noms identiques à ceux du golfe du Mexique. C'est dans cet ensemble que vous retrouverez l'antique odyssée de l'humanité, perdue dans un monde nouveau, racontant par toute la terre la ruine d'Ilion, ainsi que la mort de Laocoon et de ses fils, étouffés par les deux serpents.

En ramenant directement toutes ces images, toutes ces traditions à leur berceau primitif, vous retrouverez le fil perdu dans le grand labyrinthe des peuples. L'œuvre que Christophe Colomb a commencée, en découvrant les Antilles, dont le souvenir avait vieilli à l'état de mythe, nous la continuerons : nous reprendrons un à un tous les fils de cette vaste trame et nous tisserons ensemble l'histoire de nos pères, au sortir des catastrophes qui inaugurèrent l'âge de bronze, l'âge de l'industrie métallurgique. C'est Colomb qui retrouva, dans les entrailles des monts de Cibao, en Haïti, les grandes excavations abandonnées, où soixante siècles auparavant, les nations des deux mondes allaient se fournir d'or. Malgré les inversions nombreuses des traditions haïtiennes, recueillies pêle-mêle par le frère Romain Pane, ainsi qu'il l'avoue lui-même avec naïveté, c'est encore à cette source qu'il faut recourir actuellement, pour reconstruire les premières annales minières. C'est ainsi que les puissances telluriques, symbolisées dans le cacique Gua-Ho-Xona, après avoir parcouru toutes les petites Antilles et fait irruption en une foule d'endroits, paraissent retourner aux grottes de Haïti, sans que, toutefois, il n'y ait rien de bien positif à cet égard. Ce qui paraît certain, néanmoins, c'est que ce fut Cibao qui devint, avec le temps, le noyau principal de la métallurgie antique et le centre de la richesse et de la civilisation des Antilles. Cibao est le nom du groupe le plus considérable des montagnes de Haïti, qu'on interprète généralement par « montagne de pierre », du mot ciba qui signifie la pierre. Mais il serait plus correct de dire que Cibao exprime ce « qui ressemble au noyau, au cœur ou au centre » Ciba ayant réellement aussi ce sens et o étant ici une particule d'assimilation. Après tout, Ci-ba-o, décomposé

en entier, signifie « Semblable au Père de l'CEil », soit que ce nom fasse allusion à la terre engloutie, père et mère de l'œil de l'Océan, ou de la grande déchirure, ou au grand volcan qui en fut la cause, soit qu'il ait été donné au groupe des monts haïtiens, en souvenir du pic de la Soufrière de la Guadeloupe, le premier œil du soleil-volcan après le sauvetage.

Des fictions assez obscures recouvrent l'histoire des premières tentatives faites par les hommes pour découvrir l'origine de l'or et des pierres précieuses. On en trouve une faible trace dans la légende de la femme Gua-Bonito, faisant à Giia-Ho-Xona des présents de guanm et de coleciba, dans les grottes de la mer. En effet, le guanin, dont les insulaires de Haïti et des autres Antilles usaient encore à l'époque de Colomb, était un alliage brillant, contenant, sur trente-deux parties, dix-huit d'or, six d'argent et huit de cuivre, selon l'essai qui en fut fait par ordre du roi d'Espagne (1). On peut donc conclure de cette tradition que ce fut la Guadeloupe qui eut l'honneur de l'invention de l'industrie métallurgique dans ces temps reculés, bien qu'une autre tradition, rapportée également par le frère Pane, nous ramène à Haïti, à ce sujet. Mais Haïti étant devenu plus tard le centre des travaux de ce genre, il était naturel que la légende y transportât l'invention; il serait possible toutefois qu'elle eût eu lieu simultanément dans les deux îles, les mêmes phénomènes volcaniques, auxquels les hommes en furent redevables, ayant pu être observés dans les deux pays en même temps. Après le départ de toutes les femmes, raconte le frère, les hommes, res-

(1) Herrera, Hisi. gén. de la Jud. Occid. Décad. I, lib. m, cap. 9, ad fin.

tés dans les grottes, se tourmentaient beaucoup d'être seuls. Une nuit qu'ils étaient sortis pour se baigner, ils aperçurent des êtres sans sexe, qui se laissaient couler le long des arbres appelés myrobolaniers. Ils résolurent aussitôt de s'en emparer et d'en faire leurs femmes. Mais quand ils cherchaient à s'en saisir, ces êtres leur échappaient des mains comme des anguilles. Alors ils firent venir de ces hommes appelés Caracol, qui ayant les mains galeuses et âpres, devaient avoir plus de facilité à les retenir. Cet expédient leur réussit. Ils s'emparèrent de ces êtres sans sexe, et afin de pouvoir en faire usage comme de femmes, ils les attachèrent à des arbres, en chargeant l'oiseau Inriri ou le pivert, de leur percer le sexe qui leur manquait. C'est ainsi qu'ils réussirent à avoir de nouveau des femmes et à peupler toute l'île.

Ce n'est qu'en comparant les renseignements que je trouve éparpillés à droite et àgauche, que je parviens à identifier cette étrange légende avec la découverte de l'or. Dans la tradition haïtienne, ainsi que dans celles du Mexique , les hommes sont les montagnes, les femmes sont l'image des fonds et des vallées portant de l'eau, comme un vase rempli de liquide. Les femmes sans sexe sont donc les vallées privées d'eau par suite de l'exhaussement de l'île, durant le cataclysme ; ce sont ces vallées, desséchées par l'action volcanique et où les rivières n'ont pas encore commencé à couler; exactement l'idée contraire de la légende de l'enlèvement des femmes à Madaninô^ dont toutes les vallées se trouvent arrosées par leur arrivée, avec le cacique haïtien. L'idée des fourmis coulant le long des miyrobolaniers, paraît répondre à l'or répandu par l'action volcanique autour des montagnes qui venaient de se soulever et dont les cratères,

signifiés par les Caracols, aux mains galeuses, retiennent les eaux de la pluie dans leurs réservoirs. Le pivert, qui perce les femmes, Inriri Cahiivaèl, « le fils de l'Acajou perceur de femmes, » c'est encore une fois la vie dans la puissance de l'eau qui se cherche une issue et qui sort de la terre, telle que la racine de manioc, ainsi que l'exprime naïvement la légende, dans le nom de Marocaël.

Voilà, Monsieur, le premier aspect que présente cette fiction dans la tradition haïtienne. Elle en a un second plus complet dans le Codex Chimalpopoca. Suivant ce document, au moment où les chefs de la société nouvelle, symbolisés dans Quetzal- Coati, sont à la recherche des aliments qui serviront à alimenter l'homme (la montagne ou le volcan), ce dieu rencontre des fourmis, chargées de maïs, et ce sont elles qui lui ouvrent le chemin de Tonne atcpetl, oh la vie est cachée et d'où il la transporte en Tamoanchan. Si Toîiacatepeil est la montagne, de notre chair ou de la subsistance, dans le sens ordinaire, c'est également, ainsi que je vous l'ai dit ailleurs, la montagne de la chaleur centrale et Tamoanchan où Quetzal-Coatl transporte le maïs, c'est la terre abîmée sous les flots, où, par sa puissance il fait entrer le feu, représenté par ces grains de maïs de diverses couleurs. Les fourmis jaunes et noires, ce sont les flammes et la fumée; ce sont les gaz, qu'expriment fort bien leur nom et leur travail, en dedans de la terre, où leur action détermine l'explosion du feu, symbolisé dans le maïs, ou bien, c'est le soulèvement des montagnes, figuré dans les fourmilières qu'elles poussent à la surface du sol. Az, primitif diazcatl, fourmi, est le mot qui désigne, à la fois, d'une manière générale, la vapeur, le gaz, ou toute chose légère, comme lèvent ou la pluie; c'est l'aile, azili

qui désigne aussi la vapeur, c'est le héron dans aztatl. 11 se retrouve, avec une légère variante, dans le mot nahuatl composé, tem-az-calli, bain de vapeur, dans ez-tli,le sang ou la lave; dans les vocables quiches atz, bouffée de fumée, épouvantail, feu-follet ; dans katz, hetz, arracher, tirer de force, haz, souffler, résonner, etc. Ainsi les fourmis de la tradition haïtienne, comme de la tradition mexicaine, sont à la fois des images des feux intérieurs de la terre et de leurs exhalaisons, comme du travail des mines et de l'agriculture. Du même primitif az \ieni ^ ztla?! , « le Pays sur ou dans le gaz, az-iafi, az-dan, la terre sèche, soulevée par les gaz ou remplie de vapeurs. C'est le nom qui désigne à la fois les grottes sous-marines d'où surgirent les terres nouvelles à l'entrée du golfe du Mexique, ainsi que les petites Antilles, ce premier pays de l'industrie agricole et de l'industrie minière ; ce premier pays de l'industrie flottante, si bien signifiée dans ces légers esquifs, lancés comme des feux-follets à la surface de l'onde, encore aujourd'hui en usage sur les méditerranées américaines. Car c'est là où commença et se développa la navigation primitive des Caras, Caracols, Caribes ou Cares^ ces poissons d'Aztlan qui portèrent, avec leur nom, la civilisation dont ils furent les maîtres, aux quatre coins du monde.

Voilà, Monsieur, l'origine de ce nom d'Jztam, € cette maison du couchant, » cette demeure du repos et de la fatigue nocturnes où l'Inde adore ^gni, devenu Sûrja, c'est-à-dire le soleil de l'Occident, debout sur le morne de Turu-Queira. Suivez avec attention Hérodote dans le récit qu'il fait du mythe des « Griffons gardiens de Vor » et des « Ârimaspesà l'œil unique » et vous verrez bientôt que toutes les circonstances de ce récit se lient, on ne peut plus natu-

rellement à celui du mythe d'Hercule, dont je vous parlais il y a quelques instants, mythe identique avec celui du cacique de Haïti. Vous remarquerez avec quelle facilité il se rattache à celui de l'île Rouge, à YErythie, située à TOccident, en dehors des Colonnes, non loin dii fleuve Hylée, XJJlua des Mexicains : c'est en examinant avec attention tous les détails relatifs à ce mythe, que vous vous assurerez que la Scythie, dont il parle, ce pays des arbalétriers et des tireurs d'arcs, cette terre des chasseurs, est bien la même que celle des arbalétriers américains, des volcans des Antilles, Hunhun- Ahpu et Vukuh-Hun-ATipu, ces sept arbalétriers par excellence, identiques encore avec les sept chefs de l'expédition contre Thèbes. Mais depuis l'époque lointaine où toutes ces fables commencèrent à se répandre, soixante siècles se sont écoulés : la Scythie ou plutôt son nom, avec celui du fleuve Hylée, s'est éloignée petit à petit du lieu de son origine. Les Scythes et leurs traditions ont émigré avec les populations qui, du golfe du Mexique, remontèrent aux États-Unis, la grande Scythie et la grande Hyper-Borée des temps pré-historiques, le continent Cronien dePlutarque(l); c'est de là ensuite que par Terre-Neuve et l'Islande, ils gagnèrent, soit les côtes de la Scandinavie, soit la terre de l'Irlande, où, au témoignage de Strabon (2), « on offrait à Gérés et à Proserpine un culte » semblable à celui qui leur était rendu en Samo- » thrace. » C'est à ces antiques migrations que doivent leur origine les monuments extraordinaires qui existent dans ces diverses contrées et où l'on découvre si souvent, mêlés aux restes de l'âge de pierre, les

(1) 2)e defectu Orac. cap. 18, etc.

(2) Geogr. lib. IV, pag. 198.

souvenirs plus récents de l'âge de bronze. C'est l'étude approfondie de la mythologie grecque et Scandinave, mais cette étude, dépouillée de la vieille carcasse classique, qui seule vous mettra à même d'en reconstituer l'histoire. Là vous saurez comment et pourquoi le mythe d'Odin et les Ases passèrent du nord de l'Amérique au nord de l'Europe; comment, en Europe, la première Scythie, la première Hyper-Borée furent les îles du nord de la Grande-Bretagne et la Scandinavie; comment l'âge de bronze, dont vous chercheriez en vain l'origine dans l'Inde ou au Thibet, eut son premier berceau dans ces contrées et brilla du plus grand éclat, à une époque encore cachée, mais dont les voiles commencent à se soulever graduellement. Alors seulement vous saurez pourquoi et comment toutes ces fictions se transportèrent d'Europe en Asie, toujours sous les noms d'Hyper-Boréens ou de Médo-Scythes : vous ne connaîtrez enfin le berceau primitif de ces populations, qu'en faisant un voyage d'exploration aux Iles sacrées^ à Turu-Queira, et à Ma-Dan-Inô^ ce berceau de la gynécocratie, cette source de l'or, de l'orichalque, de l'électre et du succin, ce pays merveilleux, dont tous les poètes grecs célébrèrent la splendeur, à l'envi l'un de l'autre. Il ne s'agit que d'ouvrir les yeux et de vouloir les comprendre.

§ 11. Ouvrez, je vous prie, les documents mexicains de la collection de Kingsborough, et, sous une forme plus ou moins variée, vous verrez ce griffon, cet oiseau fabuleux, dont je vous parlais il y a un instant, tantôt perché sur l'arbre sacré, comme celui qu'on voit au sommet de la croix de Palenqué, tantôt présidant aux flots de lave découlant du tronc de l'arbre

brisé. Ce griffon est identique avec le Phénix. De là son intimité avec les Jrimaspes à l'œil unique, ces cyclopes, dont l'œil au front est le symbole le plus frappant d'un cratère qui vient de s'ouvrir à la cime d'une montagne. Que sont en effet les Jrimaspes'î à ne voir que la première partie de leur nom, ils sont identiques avec lesJrime, ces singes qui poursuivaient Hercule jusqu'à l'île Rouge. Mais de même que ces singes symbolisaient les montagnes momentanément soulevées, dans la mer des Caraïbes, ainsi les ^rimaspes, dont le nom peut se traduire en quiche, kar-im-as-pe, mamelons éclatant ou rompant avec les gaz, représentent évidemment les petites Antilles, aux sommets couverts de feu. Les griffons étaient l'image de ces feux, dont ils prennent tour à tour toutes les couleurs, dans les peintures mexicaines, en se revêtant de la forme de l'aigle ou du vautour. Voilà pourquoi ils deviennent quelquefois des aigles au heu de fourmis ; c'est ainsi que dans les traditions haïtiennes, les griffons, dont parle M. d'Eckstein (1), sont, dans la légende Scandinave, des aigles, enseignant au héros Sigourd de l'Edda à frapper le dragon pour lui enlever son or. Remarquez encore, je vous prie, que c'est vers l'Ouest ou dans des contrées hyperboréennes, que les traditions de l'antiquité placent généralement le berceau de toutes ces fictions, et que ce n'est qu'en les suivant pas à pas vers l'Ouest, que vous arriverez à leur véritable origine.

Le nom même des Hyper-Roréens rappelle, d'une manière frappante, un de ceux que la tradition haïtienne donnait aux quatre personnages auxquels elle attribuait la première invention de la métallurgie.

(I) De quelques légendes brahmaniques y etc., pag. 517

« L'origine du guani/i, dit-elle, commença avec Gua- Bonito, Albc-Bora-El, Gun-Ho-Xona, et le père ce Albe-Bora-El, » c'est-à-dire Albc-Bora. Ce nom paraît signifier « Ce qui est semblable au grand Berceau de la vie : » il s'identifie donc ici à son tour avec la Guadeloupe, ou du moins avec la Basse-Terre dominée par le morne de la Soufrière. Gua-Bonito paraît, comme je l'ai dit, un autre nom de la môme île, peut-être, en particulier de la partie dite de la Grande-Terre, mais bien certainement à un endroit où les hommes trouvèrent de l'or. Quant à Gua-Ho-Xona, ainsi que ses fils, ils ne peuvent désigner que Haïti et les autres grandes îles qui semblent en dépendre et où exista surtout le grand foyer de la civilisation métallurgique. C'est donc ici que je vous ferai observer ce que ce nom de bor ou boni, qui se trouve si complètement dans celui des llyper-Boréens, a de significatif en lui-m6me. Si bora signifie le seigneur, le père ou l'ancien du lieu de la naissance, bor exprime aussi le travail forcé de l'esclave ou de l'homme attaché à la glèbe, bo-rl, l'homme du seigneur, en langue haïtienne, d'où le mot na-bori-a , ou lahorîa, qui s'échange avec labuyu, chez les Caraïbes, le travailleur, l'esclave et la tâche à laquelle il est condamné. Connaîtriez-vous, Monsieur, pour le mot boor, le paysan, le vassal, en hollandais, pour le labor du latin, une étymologie plus rationnelle?

Tout porte à croire que les travaux les plus péniblesauxquels les hommes, échappés au grand naufrage, astreignirent alors leurs semblables, furent, précisément, comme au temps des Espagnols, dans les Antilles, les travauxdes mines. Voilà pourquoi, sansdoute, le mot bor, radical, ainsi que vous venez de le voir, à Haïti, prend, dans la langue quichée où il s'échange

— 'Ml —

avec vor, le sens de forer, percer, tarauder, comme bom, en allemand, le puits, la wurce,/^yrare en latin voriex, l'abîme, /cra m en, le trou, l/orea, le jaspe lire des carrières, et tant d'autres vocables dérivés de la même racine, sous une forme quelconque. Telles sont. Monsieur, les explications intéressantes auxquelles m'amènent presque forcément l'étymolo^^ie du nom à'Alhe-Bora, donné, de même que tant d'autres, non moins curieux à étudier, à l'île de la Guadeloupe, à ce premier berceau do la civilisation et des arts. C'est là, en effet, qu'à l'instar des puissances volcaniques, les premiers ouvriers métallurgistes, < babiles dans la forge > et < puissants par le feu, > ainsi que Nonnus appelle les Cabires de Samothrace (1), apprirent à forer les montagnes pour en extraire les métaux. Car la nature leur en avait elle-même enseigné l'usage et leur en avait révélé les merveilles, dans des alliages, dont l'antiquité entière s'accorde à vanter la beauté et l'éclat. VorichaUjue, dont il est si s^juvent question chez les Grecs et les Romains, était fort probablement identique avec ce f^uanin, dont je vous ai ôonini plus haut la composition, et V électre ôoni on a, je pense, beaucoup trop rejeté l'exist^nc^^ parmi les fables, pouvait être, si j'en crois mes auteurs, le résultat de cette combinaison demétaux juxta-posés dans la fonte avec descouleur*s brillantes et des ombres, tel que ce fameux zorJiaque que Montézuma envoya à Cort^^s, et analogue encore à bien des objets d'art, venant de la Chine, qu'on peut voir dans plus d'un musée. L'origine de ces alliages et de ces mélanges était aussi ancienne que l'usage même des métaux : car ils étaient sortis de la terre mélangés eten fusion aux yeux mêmes des popu-

H) Dimyt., XIV, 17, ^ti. et XXIX, Vé'-i.

lations, échappées au grand naufrage du cataclysme. Ils étaient apparus dans cet état, soulevés avec l'éruption du volcan de la Guadeloupe, symbolisés dans les guanins que la sirène, que la femme de la grotte sousmarine présente à Gua-Ho-Xona\ car c'est ainsi qu'il faut s'expliquer cette fiction.

Les ouvrages relatifs à la découverte de l'Amérique sont remplis de détails au sujet de ces alliages et de ces combinaisons. Après cela, n'êtes-vous pas surpris, comme moi. Monsieur, devoir, dans un ouvrage, contenant, d'ailleurs, des recherches fort intéressantes sur les origines religieuses de la métallurgie (1), avec quel dédain l'auteur reproche au savant Millin (2) d'avoir soutenu que Vk^Q homérique connaissait l'art d'allier les métaux, et comme il repousse toute idée que l'antiquité pût avoir été a aussi habile dans la combinaison des métaux que la science moderne ! » La science moderne, bon Dieu ! non-seulement l'antiquité en savait bien plus qu'elle à cet égard, permettez-moi de vous le dire, mais ce qu'elle savait, elle le tenait de l'Amérique qui en conserva, comme la Chine, le dépôt traditionnel jusqu'à l'époque de Colomb. Toutes les histoires en font foi, les objets en or ou en bronze qu'on découvre journellement dans les tombeaux, mais que le Louvre refuse d'acheter, pour laisser épaissir le bandeau de l'ignorance, en offrent les témoignages les plus formels. Mais que voulez-vous? quand on s'en tient uniquement au grec et au latin, et qu'avec cela la science moderne croit tout savoir!

N'allez pas croire, pour cela, que je repousse le moins du monde le grec ou le latin ; bien au contraire,

(1) Rossignol, les Métaux dans V Antiquité, etc., pag. 342.

(2) Minéralogie Homérique, etc. passim.

je me félicite tous les jours de ce que j'en ai appris au collège ; mais pour Dieu! n'en faites pas l'unique base des études savantes, je vous en prie. Le grec et le latin, je ferais mieux de dire les auteurs grecs et latins, rendront en leur temps d'utiles services à la science. Ne vous révoltez pas si je parle au futur. C'est que jusqu'ici, et vous avez pu vous en apercevoir, en lisant l'ensemble de ces lettres, on n'a guère compris tout ce qu'ils renferment de renseignements sur l'origine des fictions mythologiques de l'antiquité, renseignements d'autant plus précieux, qu'en les mettant vis-à-vis de ceux que nous fournissent les livres sacrés de la Perse et de l'Inde, ainsi que les traditions et les documents américains, tous se confirment les uns par les autres. Homère, Hésiode, Nonnus, Virgile même, vous donneront, je vous prie de le croire, bien plus de notions sur les temps préhistoriques que vous ne pourriez vous l'imaginer. H s'agit tout simplement de ne pas prendre à la lettre ce qu'ils vous disent, mais de vous pénétrer du sens caché sous les images de leur parole ; il s'agit de ne pas confondre les rôles que jouent les personnages, mis par eux en action, et de ne pas vous imaginer que les héros du siège de Troie, par exemple, soient des hommes ayant existé comme nous, quand un simple examen, exempt des préjugés de l'éducation universitaire, vous démontre que tous sont des personnifications de phénomènes naturels. Quoi ! on a su éplucher la Bible jusqu'à la dernière écorce, on a retourné vingt fois, cent fois, tous les noms inscrits dans la Genèse, des patriarches on a fait des races, des peuples et des nations, l'histoire de Loth et de Sodome a été mise en parallèle avec les phénomènes antiques de la vallée du Jourdain, le passage de la mer Rouge a subi mille

investigations analogues, et l'on a laissé tranquillement V Iliade et V Odyssée dormir dans le berceau légendaire où Homère les avait enfantes ! On ne croit pas à Moïse et Ton a foi à la réalité du siège de Troie! En vérité, que penser après cela de cette « science moderne » tant vantée de nos jours?

Oui, Monsieur, je le répète, en retournant à mon sujet, ce sont les lettres grecques qui me serviront à constater, d'accord avec les traditions des insulaires de Haïti et les peintures mexicaines, reproduites dans Kingsborough, que la nature fut la première institutrice de toutes les grandes œuvres de la civilisation. C'est aux recherches précieuses du docte académicien que je vous citais tout à l'heure (1), que je vous renvoie, en dépit d'une légère opposition. Car c'est lui qui vous dira avec Lucrèce, Strabon et Diodore de Sicile, que « les anciens attribuaient au hasard la première fonte des métaux. A la suite d'un incendie des forêts, le métal que la terre recelait avait d'abord coulé en ruisseaux de feu et s'était ensuite figé en lingots, et l'homme, témoin de cet effet, avait du même coup découvert les métaux et l'art de les rendre fusibles. »

Dans les passages des auteurs, résumés ici par M. Rossignol , la vérité apparaît sans voiles, c'est l'histoire dans sa simple nudité. Mais quand il parle des Telchines, des Corybantes, des Cabires ou des Dactyles, que les fictions de la mythologie grecque présentent comme les inventeurs de la métallurgie, je crains qu'il ne se donne une peine bien inutile, pour mettre d'accord toutes ces fictions ou pour assigner à chacun des groupes de ces forgerons fabuleux, le

(]) Rossignol, les Métaux dans VAntiquité, pag. 18.

lieu véritable de leur naissance ou celui de leurs opérations. Ainsi que Vulcain, ainsi que Rhéa, dont ils sont représentés, tour à tour, comme les enfants ou les assesseurs, tous sont identiques en tant qu'ils sont des personnifications des puissances de la nature, et leurs noms servent uniquement à désigner la nuance de leurs opérations, ainsi que ceux des Chichimèques, des Toltèques ou des Aztèques, au Mexique. Mais en ce qui concerne la Grèce et l'Asie Mineure, ainsi que les îles de la Méditerranée, cette distinction, dans les noms, indiquait tout simplement la différence des corporations politiques et religieuses, qui se chargeaient d'instruire les populations encore barbares ou de les initier aux mystères, en se disputant l'influence sur les âmes et la société; c'était comme, au moyen âge, nos ordres monastiques, tous identiques quant au but qu'ils se proposaient, quoique ayant des noms différents. Ne voyez-vous pas que c'est encore la même chose aujourd'hui?

§ 12. Je vous ai montré les Telchines et les Cabires à l'œuvre dans les Chichimèques et les Toltèques ; vous avez vu quelle était leur origine, quelle était celle de leurs noms, tant hellénique qu'américaine. Je veux clore cette matière, en vous expliquant d'où venait le nom des Dactyles qui ont un rapport si direct avec la métallurgie. Ce nom qui, en grec, signifie particulièrement les doigts de la main, a pour radical da ou t'a, dont le baron d'Eckstein, à la suite de Benfey (1), a savamment traité dans un ouvrage que j'ai souvent cité. Si je le décompose plus que lui, cela vient uniquement de la facilité que m'offre à cet

(1) Sur les sources de la Cosmog. de Sanchonîathon, pag. 28.

ëgard le groupe si radical des langues mexico-guatémaliennes. Ta, dans toutes ces langues, signifie père et seigneur, d'abord : ta, ensuite, est une étendue surélevée, un tas, comme en français, c'est la terre, c'est une particule optative dans le maya, le quiche et leurs dérivés ou dialectes, et Dieu sait combien de fois les populations naufragées durent la répéter avant d'y arriver ! Maintenant avec le suffixe c ou A-, vous avez tac ou iak qui signifie étendre, aplanir; c'est une chose qui vient à la suite d'une autre, comme les doigts à la suite de la main , comme les branches issues de l'arbre, c'est une superposition et aussi le toit d'une maison, comme le mot flamand dak, etc. Ajoutez-y maintenant le mot tut dont je vous ai déjà signalé tant d'étymologies et vous aurez une fourche, des pointes réunies; si au lieu de tul, vous suffixezau vocable tak, le mot til, montrer, désigner, saisir, en quiche, vous trouverez la^<7c-wZou taktïl, qui, bien plus radicalement que le sanscrit, vous fournit la preuve complète que vos Dactyles ne sont pas moins américains que les Telcliines et les Cabires.

Je ne veux pas m'appesantir davantage sur les nuances sans nombre que le radical ta vous offrirait avec les autres consonnes pour affixes ou suffixes ; vous en avez une preuve déjà dans l'explication du vocable Dan, dont il est question à propos de Ma- Dan-Ino. Avec qui, maintenant, dans les traditions américaines, identifierons-nous les Dactyles? Ecoutons, avec M. Rossignol (i), un ?>cho\\di^iQàQ%Jrgoîiautlques : « C'est de Stésimbrote que le pocte a emprunté la » tradition qui voulait qu'une nymphe Anchialé, en » prenant de la terre de l'Oaxus, eût produit les Dac-

(1) LesJIélaux dans VAntiquilé^ pag. 25.

» tyles Idéens : on ajoute que c'est parce qu'ils s'étaient » écoulés à travers ses mains qu'ils furent appelés » Dactyles, » Eh bien, cette fiction, comme lesautres qui concernent les Dactyles, ne se reproduit-elle pas dans la tradition haïtienne, où il est question des femmes insaisissables et que les Caracols, avec leurs mains galeuses ou âpres, parviennent à retenir? Ainsi que ces derniers, les Dactyles sont le symbole des cratères,qui s'éteignent,oii la pluie commence à s'amasser. De là leur caractère généralement bienfaisant, comparé à celui des Telchines, les mottes ou mamelons aux exhalaisons méphitiques; de là le sens du nom Oaxus, dont la terre les prod uit, oac ou vac, le sec, le desséché par le feu, sus, sis, deshi-ish, l'œil ou l'ouverture souterraine, ou bien de tzi-iz, qui s'est ouvert, pour laisser échapper les gaz, etc. Prenez les noms des Dactyles, analysez-les avec l'une ou l'autre des langues du groupe mexicain, et dans tous vous trouverez des étymologies qui vous ramèneront en Amérique et aux épisodes du cataclysme.

Il serait inutile de vous rappeler celui de Scythes, le Lydien qui enseigna, au rapport de Pline, l'art de fondre les métaux ; c'est un nom suffisamment expliqué plus haut. T)din?>Delas le Phrygien, vous retrouvez la première syllabe de celui de Telchine et la première du nom des Aztèques, tel-az, gaz ou vapeur du foie de la terre. Celmîs OM^Xwioi KelmasQ^i, en quiche, l'Eplucheur, le Cribleur, le Laveur de pépites ou de petites pierres, kel-matz. J'arrive à Damnaménée, et la même langue me donne « celui qui recueille, qui réunit les demeures éparpillées du Croissant, » tam-na-men, et enfin Ac-mon, dans le mexicain, présente le sens d'une souricière dans l'eau, nom parfaitement applicable à un volcan à la surface de l'onde. Après tout, Acmon

pourrait bien lui-même être identique avec le nom à'Alcmène^ mère d'Hercule, Alcmen pour al-co-men, « le Fils qui est le fondateur^ou qui s'élève sur le Croissant», tous ces noms, sans distinction, n'étant que des allusions à la même idée. Ai-je besoin, après cela, de vous dire encore pourquoi les Dactyles sont regardés comme les inventeurs de la musique et du rhythme musical qui porte leur nom, il suffit de vous rappeler à ce sujet l'origine de la lyre, dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre? Quant aux Lettres Ephésiennes, dont ils passent également pour les auteurs, vous verrez plus loin comment cette idée s'accorde encore avec celle qui attribue les caractères cadméens, ainsi que l'alphabet phénicien, à Taaut. J'ajouterai ici que si les Cabires sont censés avoir quitté Lemnos, à cause du crime horrible dont s'étaient souillées les Lemniennes, en égorgeant leurs maris, cette fiction vient juste à propos, pour démontrer ce que je vous disais plus haut, au sujet du symbole personnifié dans l'idée de la femme. La femme, c'est l'eau, contenue dans une enceinte, dans un bassin ou un vase quelconque : les cratères brûlants sont les hommes auxquels elles ôtent la vie en les éteignant, et les Cabires, qui sont les puissances du feu, s'éloignent, quand l'élément volcanique s'éteint dans la montagne.

«De Sydyc, dit Eusèbe de Césarée(i), naquirent les Dioscures ou Cabires, Corybantes ou Samothraces. » Tous, en effet, sont issus de Sydyc, c'est-àdire du « centre de la déchirure, » opérée par la puissance volcanique dans le sein du Croissant ; car tel est le sens exact du mot Sydyc, citic, qu-iic^ ço-tîc (sothique ?) , grammaticalement mexicain comme

(1) Préparât. Evang. I, pag. 36.

tant d'autres. Et ne vous étonnez pas, Monsieur, sî dans les étymologies de tant de vocables grecs, latins, hébreux, etc., que je vous présente ici, vous ne trouviez pas toujours la signification absolue que quelquefois ces langues vous en donnent. L'interprétation que je vous en offre est la radicale, tandis que celle des auteurs grecs ou autres, si tant est qu'ils en aient quelqu'une, n'en est presque jamais qu'une explication secondaire ou figurée. Car la langue artistique ou sacrée des Grecs, comme des Hébreux, fut en entier empruntée à l'Amérique, elle leur vint par les Egyptiens ou par les Gares, etc. Si, au rapport de quelques auteurs, les Gorybantes et les Gurètes sont les fils d'Apollon et de Thalie, cela veut uniquement dire que ces puissances sont issues de la vague mugissante, symbolisée dans Apollon comme dans Hercule, et de la terre tremblante, indiquée par le nom de Thalie, ta-li, «le sol qui tremble » , avant de s'évanouir. Gorybantes et Gurètes, aussi bien que les autres puissances telluriques, font allusion aux mouvements de la terre et des volcans, dansant avec fracas sur eux-mêmes, avant de disparaître dans l'abîme. Aussi, lorsque la tradition des Grecs vous les montre sous le nom des grands dieitœ , vous pouvez, sans crainte de vous tromper, les identifier avec les dieux que l'Orcus reçoit dans son sein, à Téotihuacan.

Le livres iïl, IV et V de la Bibliothèque historique de Diodore ne contiennent, en réalité, que des récits plus ou moins voilés des nombreux épisodes du cataclysme atlantique, absolument à la manière du Popol-P^uh et du Codex Chinialpopoca. Il suffit, pour s'en convaincre, de traduire littéralement, lorsque la langue ou le dictionnaire le permet, les noms des héros de la guerre de Troie et des autres grandes actions, prêtées

aux Hellènes; tous, à peu d'exceptions près, sont l'expression des mêmes phénomènes, dont je n'ai cessé de vous entretenir, depuis le commencement de ces lettres. Dans les Dioscures, sur la tête desquels une étoile vient se poser, et dont l'une ne se manifeste que quand l'autre disparaît, vous retrouvez, encore une fois, la fiction du volcan de Xolotl, au double cratère, dont l'un brûle quand l'autre cesse de vomir ses feux; dans les voiles blanches de leur navire, dans leurs chevaux blancs, identiques avec ceux des jdswins du Véda,qui méconnaîtrait les vapeurs et la fumée du volcan, dont les éruptions se confondent avec tant de personnifications diverses ? N'est-ce pas encore Xolotl, ce double pied de maïs, dont je vous ai parlé si souvent, qui a servi de type à l'histoire d'OEdipe (aux pieds enflés, d'ot^av et de tou;), Œdipe qui triomphe du sphinx, après avoir tué son père sans le connaître? Son père, c'est le volcan qu'il tue et auquel il succède en prenant son feu, et lorsqu'il devine que l'animal qui marche alternativement à deux, à trois et à quatre pieds, et qui, cependant, est toujours le même, est l'homme, il devine d'autant plus juste, dans l'idée symbolique des Mexicains, que l'homme c'est la montagne, tlacatl, où tour à tour font éruption deux, trois ou quatre cratères.

Je vous le répète. Monsieur, les traditions, comme les poésies grecques, sont remplies de détails qui, tous, s'expliquent de même. Il suffira, pour reconstituer l'histoire vraie, de lever les voiles de la fiction et de vouloir y reconnaître ce que les instituteurs antiques delà civilisation ont voulu y cacher. Je ne serais pas étonné même qu'on ne parvînt, avec quelque patience, à y retrouver, ainsi que dans un grand nombre de documents anciens, tels que les livres persans, in-

dous, etc., cette duplicité d'idées que me présentent les documents de la langue nahuatl ou quichée. Peutêtre les racines véritables des langues, dans lesquelles ces documents sont écrits, feronl-elles défaut quelquefois; l'Asie surtout est si éloignée de la source, quoi qu'on en dise. Mais l'étude des langues du groupe mexico-guatémalien, étude facile, bien plus facile que celle des idiomes asiatiques, sera toujours d'un grand secours. Aussi est-il vivement à regretter que l'on ne pousse pas plus activement la publication des vocabulaires mexicains et autres, annoncée par la Commission scientifique du Mexique. En attendant, l'usage du flambeau que j'ai allumé dans le sanctuaire des traditions et des hiéroglyphes américains , sera d'une grande utilité à qui ne dédaignera pas de s'en servir. Bien que n'ayant pu terminer encore ma traduction du Codex Chimalpopoca, je commence à identifier déjà un grand nombre de localités et à me rendre compte de la condition où se trouvèrent les hommes échappés au naufrage, à l'issue de la catastrophe. Que les hellénistes abdiquent un peu leurs vieux préjugés, qu'ilstournent davantage leurs regards vers l'Occident, et le soleil couchant les éclairera comme moi de toute la lumière que n'a pu leur donner le soleil levant.

Alors les débris de l'antique poésie grecque brilleront comme les étoiles sur la tête des Dioscures, et leur signaleront, dans le lointain, ces îles où les épaves du grand navire des Argonautes trouvèrent un abri contre les flots. Ils verront là comment les petites Antilles furent cet abri, comment les danses des Corybantes et desGurètes, identiques avec celles des deux frères, dont il est question dans le Popol-P^uh, racontent les convulsions de la terre, ensevelie ensuite sous

les eaux, comme des mouvements désordonnés des grandes îles et des portions du continent restées debout. A la vue de tant de choses que j'ai déjà apprises, depuis que je sais lire véritablement dans ces documents, je ne crois pas me faire illusion, en disant qu'à mesure que j'avancerai, j'y découvrirai les circonstances les plus minutieuses, en rapport avec le cataclysme et même avec l'histoire de l'époque qui le précéda. Cette époque, tout me porte à le penser, c'est celle que nous avons nommée l'âge de pierre, et dont le cataclysme fut la dernière période. J'y trouverai les détails qui me manquent encore sur le continent, mais en particulier sur les grandes Antilles, au sujet desquelles je ne vois jusqu'à présent rien de plus que ce que je vous en ai dit précédemment. Ainsi, c'est du Popol-Vuh que j'apprends qu'elles furent violemment agitées, et que les montagnes de Haïti continuaient encore à se soulever, alors que la grande crise était terminée. L'île de Cuba, ou « le Père sacré, » appelé aussi Coaibai, « le séjour des Ancêtres, » est encore désignée comme le pays des morts. Serait-ce parce que le soleil semble s'y coucher et y mourir, ou bien la mortalité y aurait-elle été plus grande que dans les autres îles, durant le cataclysme? Je n'ai rien, jusqu'à présent, qui me permette de résoudre cette question. Du littoral, environnant le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes, je ne vois rien encore qui m'instruise, à l'exception du nom cVJbuera, la calebasse ou plutôt le « Berceau des êtres de la grande vie, » nom qui paraît avoirété transmisàl'Amérique centrale, après avoirété d'abord celui d'une partie de la terre engloutie sous les eaux. D'après ce que j'ai déjà parcouru dans mes textes, je sais d'avance que je trouverai d'autres ren-

seignements ; mais il me faut le temps de les traduire et de les mettre en ordre.

g 13. Le fait le plus remarquable et à la fois le plus certain, toutefois, c'est celui des populations éparpillées sur les eaux, s'accrochant, comme à la suite d'un grand naufrage, à toutes les planches de salut; se réfugiant sur les îles qui continuaient à se soulever sur le nouvel océan, et peut-être aussi se réfugiant sur les glaces que la débâcle avait amenées sur les deux méditerranées. Les petites Antilles et, en particulier, les sept principales, sont constamment désignées comme les premiers lieux qui leur offrirent un asile contre la fureur des flots. Ce sont les sept grottes de Chicom-Ozioc, où elles cherchèrent à s'abriter, ce sont les sept navires dont parle Sahagun , d'où plus tard sortirent les Nahoas pour se répandre sur le continent. Les renseignements que fournissent les peintures, en particuher celles du MS. Troano, paraissent nous montrer la terre atlantique, au moment où se termina la catastrophe finale, comme un immense polype bleu et vert flottant à la surfacede l'Océan; ce qui indiquerait que laterre, bien que détrempée, ne disparut pas toute à la fois. Ce fut, sans doute, pendant quelques jours comme un immense marécage, comme ces lieux qui ne sont ni terre ni eau, à Finstar de ces massifs bourbeux, couverts de plantes et d'arbres, existant aux embouchures du Mississippi. Des portions, encore solides, durent offrir un asile momentané à ceux qui s'y trouvaient, et leur permettre de construire, avec les débris de toute espèce, des radeaux à l'aide desquels ils fussent en état de gagner un sol moins périlleux. Le Codex Chimalpopoca semble faire allusion à ces îles flottantes, en parlant des hommes-poissons de la catastrophe dilu-

vienne. Les Mexicains racontent également qu'après leur défaite aux environs de Golhuacan, c'est-à-dire de la courbe des Antilles, ils demeurèrent, durant quarante jours, entre la vie et la mort, plongés à demi dans l'eau des marécages et travaillant à s'y construire des chinampas ou radeaux, dont l'invention doit évidemment remontera cette époque lamentable.

Le Manuscrit Cakchiqiiel parle, de son côté, de radeaux construits, dans des circonstances analogues : mais où les descriptions sont surtout remarquables relativement aux épisodes du naufrage, c'est, comme je vous l'ai déjà dit, dans le Popol-Vuh. Les huit ou dix premiers chapitres de la troisième partie sont remplis des détails les plus circonstanciés, bien que, dans les inversions qu'on y trouve, avec des répétitions assez nombreuses, il faille sans doute reconnaître des morceaux tirés de livres différents, ayant rapport au même sujet. C'est là qu'on voit les tribus mourant de faim et de froid, se groupant dans l'obscurité, puis passant sur des rochers roulés sur le sable et traversant la mer, « comme s'il n'y avait pas eu de mer. » Ces expressions donnent bien à entendre le désordre de la nature et de l'Océan dans ces moments terribles. Enfin, elles arrivent au mont Pixab, « la boursoufilure de l'eau ou de la vapeur, » ce qui indique bien l'île issue des flots. Mais la terre est humide et glacée et les chefs sont sans feu : à la prière du peuple ils invoquent Tohil, et le dieu frappe la terre de son talon. Voilà le feu qui apparaît et qui commence à les réchauffer, image sans doute de l'apparition du volcan de la Guadeloupe. Le monde, cependant, est encore couvert de ténèbres : il y a plusieurs jours qu'ils n'ont vu le soleil, qu'ils n'ont vu les astres briller au firmament. C'est dans l'angoisse et dans la crainte de ne

plus les revoir, qu'ils passent les jours et les nuits. Enfin, le ciel s'éclaircit; l'étoile du matin apparaît brillante. Tous la saluent remplis d'allégresse, comme l'avant- coureur de l'astre du jour. Celui-ci se montre à son tour. A son aspect, les chefs dansent avec joie devant lui, en lui oifrant l'encens précieux conservé, de Tulan. Le soleil, bien que faible encore, commence à sécher la terre. Bientôt après, ajoute le texte, les dieux des Quiches, Tohil, AviLix et Hacavitz, se pétrifièrent, ce qui veut dire que les trois principaux volcans s'éteignirent ou cessèrent de lancer leurs feux ; les autres quatre appelés du Lion, du Tigre, de la Vipère, du Quanti, du Zakî-Qoxol, se cramponnèrent aux branches de l'arbre, aux îles nombreuses qui avaient remplacé l'arbre mystérieux du Croissant, devenues visibles sur l'Océan avec la lumière du soleil. Ces événements comme tous ceux qui ont un rapport direct au cataclysme, rapportés généralement d'une manière fragmentaire dans les documents que j'ai en ma possession, sembleraient, au premier abord, avoir dû se passer dans l'espace d'un petit nombre de jours. Mais, s'il est vrai que la catastrophe principale s'accomplit dans le court espace de quatre jours et de quatre nuits, les épisodes qui s'y rattachent surtout ensuite, présentent fort rarement une date aussi absolue. Pour comprendre la raison de leur brièveté il est bon de se souvenir que les récits qu'on en trouve furent composés d'après d'antiques ballades, cousues ensemble souvent et sans aucun ordre ; ces ballades, analogues Siuxareitides insulaires haïtiens, aux chants de Lénapis et d'autres populations américaines, contiennent des événements quelquefois fort considérables et très-éloignés les uns des autres, bien que serrés dans quelques versets, aussi courts que rapides.

C'était là le moyen sûr de les conserver et de les transmettre plus intégralement de génération en génération à la mémoire des bardes. Si vous comparez à ces areiti, le premier Far^ard ou section du Vêndidâd, concernant la migration des Aryas, de leur antiqueberceau, VAiryana Vaê^ô, vers les régions qu'ils occupèrent, depuis, dans l'Inde, vous y trouverez non-seulement un caractère d'analogie fort remarquable, mais encore une identité presque complète avec certains chants lénapis, conservés par Loskiel et Heckewelder, dont je vous ai entretenu plus haut. Ceque j'en dis ici, pas plus que ce que j'ai eu l'occasion d'exposer, dans d'autres endroits de ces Lettres, au sujet des Aryas, ne doit donner lieu à vous faire croire que je prétende placer aux Antilles le berceau primitif des races aryennes ou à elles apparentées. Mais ce que je tiens à constater, c'est que leurs traditions, c'est que leurs souvenirs sont tous d'origine américaine. Que les Aryas soient venus du Thibet ou des sommets du Caucase, ce n'est pas là la matière dont je m'occupe en ce moment : mais ce qui me paraît hors de doute, c'est qu'ils empruntèrent, d'une part, en arrivant dans l'Inde, les dogmes religieux et l'organisation sociale des hommes rouges, noirs ou cuivrés qui les y avaient précédés; que, de l'autre, ilsapportèrentaveceuxla tradition des notions religieuses et politiques, empruntées aux populations qui, d'Amérique, passèrent aux contrées septentrionales de l'Europe ou de l'Asie.

Quoique les lieux d'où les Aryas sont sortis aient subi probablement des changements de température fort remarquables, par suite du soulèvement des montagnes qui dut Tivoir lieu approximativement vers le même temps, dans le monde entier, les Aryas étaient des sauvages, sans histoire comme sans traditions,

avant leur premier contact avec les hommes sortis de l'Amérique, quelle que fût leur couleur. Je ne suis, d'ailleurs, pas le premier à le dire; il y a longtemps que le baron d'Eckstein a constaté leur infériorité visà-vis de la race cliamitique. Que dit le premier verset du Vêndidâd, voyons-le avec Bunsen (1) ? « Là Angro » mainyus (Ahriman), l'implacable, créa un serpent » formidable et de la neige,

» l'œuvre de Deva — dix mois d'hiver sont là, deux » d'été.... »

Maintenant, que nous raconte Loskiel(2)?

« Après l'inondation, dit-il, les hommes vaillants » Linapewi^ avec les êtres de la vaillante tortue demeu- » rèrent réunis ensemble dans la maison de la grotte » et demeure de Talli.

» Il gèle il y avait, il neige il y avait, il fait froid il » y avait.

» Pour avoir un froid plus doux et beaucoup de » gibier, ils s'en vont aux plaines, vers le iiord^ pour » chasser le bétail ils vont. »

Je me contente de ces versets, en vous priant d'observer, Monsieur, qu'ils sont précédés de divers autres, oij il est également question de serpents, comme dans ceux du Vêndidâd. Dans tous les chants des sauvages cuivrés de l'Amérique du Nord, comme des blancs, naguères sauvages de l'Asie, il y a une si étonnante analogie, qu'il y aurait un travail de comparaison des plus curieux à faire à ce sujet. Sans vouloir prétendre que les changements de température dont il est question, dans les uns comme dans les autres, aient

(1) EgypCs place in universal history, vol. III, pag. 237.

(2) Voir aux Pièces justificatives, n° 4, où j'ai reproduit plusieurs des anciens chants lénapis, que j'ai empruntés à la traduction, faite par Raffines que dans son ouvrage, déjà cité, The American Nations, etc.

eu pour théâtre les Antilles, où la glace et le froid furent probablement de fort courte durée, il n'est pas moins étonnant, cependant, de voir les tribus en question parler d'aller ai„ nord, pour gagner des pays plus doux. Le soulèvement des montagnes du Mexique, d'où elles seraient descendues vers les prairies septentrionales, pourrait seul expliquer cette expression. Un fait analogue serait également applicable aux Aryas, supposé que le pays qu'ils habitaient au temps de leur émigration, eût été également soulevé à cette époque. De la confusion de leurs souvenirs et des traditions venues d'Amérique, seraient nées alors les traditions du Vêndidâd, où, sans parler des faits, tant de noms se rattachent au Mexique et s'expliquent uniquement par le fait du cataclysme.

Ces noms que des savants d'une grande illustration scientifique ont travaillés de toutes les manières et appliqués à bien des pays différents, en Asie, attendent encore leur interprétation véritable. Les chants antiques des autres peuples, ceux des Américains, surtout, sont en petit nombre et généralement fort peu connus. Tels qu'on les a conservés, ils sont, en outre, pour la plupart, d'un abrégé quelquefois désespérant; ce sont, comme je vous le disais tout à l'heure, de véritables sommaires, dont les versets, courts et serrés, ressemblent à des litanies et devaient se réciter plus ou moins de la même manière. A côté de ces chants sommaires, il y en a, néanmoins, d'un caractère assez différent. Les événements y sont racontés plus au long et ils sont remplis de détails qui offrent un grand intérêt. Ce sont là des épisodes, formant des ballades spéciales, composées, peut-être, pour des cas également spéciaux, en rapport avec les incidents

les plus remarquables du cataclysme et dont le souvenir était confié, non plus à la mémoire d'une tribu entière, mais à celle de ses chefs.

Voilà comment il se fait, Monsieur, que ces chants diffèrent quelquefois si sensiblement dans leurs détails et racontent des circonstances si diverses; mais, essayez de les réunir, comme les fils d'une même trame et les couleurs d'un même tissu, et vous verrez combien ces récits s'accordent, au fond, pour former un même ensemble historique. C'est là ce qui explique la différence que vous trouveriez parfois entre les chapitres que M. Rillieux traduit en ce moment du Livre des Morts et ceux du Popol-P^uh, comme du Codex Chimalpopoca. Il y a déjà quatre ou cinq ans que mon savant ami me parlait de son interprétation et des détails curieux qu'il découvrait dans cet antique document. Ainsi que je vous le disais dans ma première lettre, ces détails ne se présentent pas de la même manière que dans les documents mexicains. Ce qu'il me racontait me trouvait, d'ailleurs, passablement incrédule à cette époque, tant les vérités auxquelles on n'est pas accoutumé, ont de la peine à pénétrer dans les esprits, même les mieux disposés à les accueillir. Avec le temps, mais, surtout, avec la constatation de la duplicité absolue des deux interprétations dont je fis la découverte l'année dernière, je finis par me trouver d'accord avec lui. La variété des épisodes racontés dans le Popol-Fuh et dans les documents mexicains de toute sorte, encore existants, me permit de comprendre alors également pourquoi ces récits s'éloignent si souvent les uns des autres, dans leurs détails; mais cette variété même en confirmait l'authenticité, en me montrant avec quelle facilité on parvient à les attacher ensuite les

uns aux autres, comme les anneaux d'une même chaîne.

Retournons maintenant aux populations naufragées, recueillies sur les petites Antilles, et voyons ce qu'elles devinrent à la suite du sauvetage. Hacavitz , « l'épine de l'eau déchirée , » tel est le nom que les Quiches donnent au volcan de la Guadeloupe, dans leurs traditions. C'est sur les terrains soulevés au pied de ce volcan que les tribus bâtirent leur première ville : le volcan fut le symbole du premier temple; la montagne volcanique, le modèle architectural du premier teocalU. En ce lieu, elles se donnèrent les premiers noms qu'elles devaient porter; c'est de là qu'elles commencèrent à se répandre dans les terres et les îles du voisinage. Mais la Martinique paraît avoir été une des premières à se peupler ; car c'est à elle que resta attaché plus spécialement le nom de Tan ou Dan, c'est-à-dire de « lieu sec et habitable, » commun à l'ensemble des petites Anlilles, Tan-ub, « les Soufflés au Sec, » nom qu'on retrouve encore dans Madan-Inô, origine peut-être de celui des Madai et des autres fils de Japet qui se partagèrent, dit la Genèse, les îles des nations. Car tous les noms des Noachides s'interprètent, sans difficulté, dans les langues du groupe mexico-guatémalien, emportant avec eux les significations les plus directes avec les épisodes du cataclysme que je viens de vous mettre sous les yeux. Vous pouvez ramener également aux îles de Dan, et à Madan-lnô, l'origine des Danaïdes et de leur père Danaûs, des Danavahs indiens, dont le nom, ainsi que ce dernier, fait allusion à la terre sèche, au sortir de l'eau, en grec aussi bien que dans les langues du groupe mexicain. C'est encore à ces contrées, que les nations sauvées du naufrage don-

nèrent le nom, encore célèbre aujourd'hui, de Cholollan, interprété d'ordinaire par « la terre du refuge , ï> mais dont le sens réel est celui de « la terre délivrée, débarrassée, » de « la terre sortie en s'égouttant. » C'est parce qu'elle était sortie de la mer en s'égouttant ; c'est parce qu'elle était issue de la grande déchirure opérée sur la région engloutie, que la tradition attribuait sa fondation à XeZ/zw« (shelua), le déchireur, le séparateur, XePéleg ou Phalegde la Genèse, l'un des sept sauvés du naufrage, identique à son tour avec l'île, avec le volcan de la Soufrière, type de la grande pyramide de Cholollan, bâtie depuis, en mémoire de la première, au plateau aztèque. Ne vous étonnez 'donc pas, après cela, des analogies que les missionnaires espagnols découvrirent entre Cholollan et la Babel des bords de l'Euphrate. Tirez ensuite de ces coïncidences toutes les inductions que vous voudrez ; je me contente de vous les mettre sous les yeux, en vous priant de remarquer que Cholollan était dans la terre d'^zilaii, etqu'^^^-i^r a le sens d'environs ou de cercle d'Âz.

Les renseignements queje pourrais vous offrir au sujet des premiers établissements des tribus, dites aztèques, de leurs progrès et de leur dispersion dans les autres îles se compléteront à mesure que le temps m'aura permis de traduire et d'interpréter les différents textes que j'ai entre les mains. La chronologie alors viendra à mon aide : car les documents mexicains et cakchiquels sont accompagnés d'un grand nombre de dates qui me mettront à même, en les prenant à leur juste valeur, de classer la plupart des événements, à commencer de l'année Ome-Acatl ou Deux-Cannes, la première indiction au sortir du cataclysme. Je ne puis pour le moment que vous donner un rapide

aperçu de la migration suivie par les Yaqui, « ceux qui marchent », les Nomades, nom qui désigne les futures tribus mexicaines, que l'exiguïté du sol, des jalousies de toute espèce, mais surtout l'âpreté inflexible de leurs sentiments religieux, obligèrent à plusieurs reprises à abandonner les lieux oti ils s'étaient fixés d'abord.

Suivant une tradition rapportée par Pedro Martyr d'Anghiera (1), Madaii-Inô, la Martinique, fut la terre d'où ils auraient d'abord émigré, et c'est lui qui compare leur odyssée à la fuite de Didon, abandonnant Tyr pour les côtes de la Libye. Cet écrivain les fait aborder d'un trait à l'île de Haïti: il est donc probable que la migration des Mexicas ou Mexicains, dont on trouve les stations dans un grand nombre d'ouvrages et même de documents originaux, n'aura pas eu d'autre objet que de faire connaître leurs pérégrinations dans les divers cantons de cette grande île, où l'on découvrait encore à l'époque de la conquête la plupart des noms des tribus antiques. En effet, jetez les yeux sur la carte de leur voyage, existant au musée de Mexico, reproduite par Gemelli Carreri et d'autres écrivains, et vous y observerez qu'en sortant d'Aztlan, ils vont directement au nord-ouest, et que la première chose qu'ils font, en arrivant, c'est d'y édifier un téocalli. Voilà un fait fort remarquable et il concorde entièrement avec celui qui est rapporté par Pedro Martyr. Car il ajoute qu'en touchant à Haïti, les émigrants débarquèrent sur un îlot, nommé Camoieia, situé à l'embouchure du fleuve Bahabon, de la province de Caonao, où ils s'empressèrent de bâtir un temple qui continua d'exister j usqu'à l'époque

{\)De rébus Océan, decad. III, lib. vu, pag. 278

de la conquête, comme un lieu sacré et l'objet d'un pieux pèlerinage, de la part des insulaires. C'est de là qu'ils s'étendirent ensuite sur les plus riches cantons de l'île, et ce fut sans doute avec eux que commencèrent les travaux de l'industrie métallurgique dans cette résrion si riche en or.

g 14. Il y a tout lieu de penser que les Vaqui, qui depuis donnèrent leur nom à deux des principaux fleuves de Haïti, en furent les principaux civilisateurs. Leurs chefs, toujours au nombre de -quatre, paraissent avoir adopté ce chiffre du nombre des grandes Antilles, qu'ils soumirent à leur domination. Ce sont ceux que la tradition quichée appelle les prêtres et les sacrificateurs par excellence, Jhqixb, ahqahb^ ceux de l'Epine et de la Déchirure », noms qui rappellent le double cratère de la Guadeloupe, auquel tant de mythes se rapportent dans cette histoire antique. Ce sont eux qui personnifient les quatre îles, les quatre premiers dieux de toutes les mythologies; ils sont les quatre hommes-poissons dont les enseignements civiliseront la terre, types des Oannès, des Dieux-Poissons de la Babylonie, des dieux Matzyâh, issus de l'abîme de l'Océan, du JSairrit, cette source de toutes les richesses de la terre, c'est-àdire de la mer des Caraïbes. Ils sont les Kush-ah, « les maîtres du centre et de la vie » , suivant l'interprétation quichée, auxquels s'appliquent si bien ces versets du poëte légendaire de l'Inde (1) : « Voilà donc les fils de Kusha ; le dernier n'ayant pas de corps, est désigné comme céleste ; c'est le Vasu par excellence,

(1) Mahâbh, vol. IV; Ilarivansha, Amavasu-Vansha Kirttane, adhy 37, shl. 1425, p. 4l'3. ap. d'Eckstein, Cosmog. de Sanchoniathon, § 41.

le canalisateur, le mineur, l'allié d'Indra, c'est celui dont va directement sortir la race des hommespoissons du Matzyah. »

Les Mais/dh, si je prends la première élymologie quichée, sont ceux qui sont « issus de l'Ecume, de l'ordure», ainsi qu'Aphrodite : ce sont, au fond « ceux qui sont issus de la Courbe » , de la terre engloutie, les fils sortis du Croissant, et mieux encore « ceux qui sont sortis du noyau de la terre durcie après le naufrage. » Telles sont les interprétations diverses auxquelles ce nom donne lieu. C'est chez ces Matsyâh^ chez ces chefs illustres des îles, que vous découvrirez également l'explication si longtemps cherchée du nom des Thoili mythique, Ta-ut, u la terre ou le posé du moule ou de la matrice », c'est-à-dire celui qui y est entréet qui en est ressorti, fondu, moulé àneuf, comme la terre du Croissant, descendue et ressortie à nouveau du grand moule de l'Océan, Ta-ut^ « posé comme une colombe » au-dessus de l'eau, la terre sèche et visible, Tan^ Dan, Dak, « celui qui bâtit sur le sec », en quiche, Dak-Cha, « moi qui suis, moi qui existe n, en langue haïtienne. C'est lui, ce sont les îles qui survivent au cataclysme, ce sont celles qui sont nées ensuite qui sont le vrai T/ioth, le véritable Tha-ut^ « le chef entré et sorti », suivant le Cakchiquel, lui l'auteur du grand livre de la nature qu'il personnifie, en l'écrivant en lui-même, en dessinant la terre nouvelle tour à tour avec l'eau et le feu, pendant et après le naufrage du cataclysme. Voilà le Thoth, voilà le T^z^i, le civilisateur par excellence, personnification de la civilisation, sous toutes ses formes, dans ces îles, les dieux et les bienfaiteurs de l'humanité entière. Types du Thoth phénicien, comme du Thoth de la plus vieille Egypte, les hommes- poissons des Antilles po-

sèrent dans toute l'Amérique les fondements d'un ordre de civilisation au milieu de races sauvages ou abruties par la terreur des catastrophes phlégréennes. Aborigènes de la Floride ou du Mexique, des vallées du Mississippi, comme des plateaux du Gundinamarca ou de Tiahuanaco, tous indistinctement subirent les influences diverses des castes sacerdotales qui se fondèrent aux Antilles et dont Turu-Queira, Madan-Ino et Haïti paraissent avoir été les centres principaux. Mais, dès l'origine même delà société nouvelle, issue du cataclysme, des dissentiments profonds se révèlent entre les populations accumulées sur les groupes des difl'érents archipels et des grandes Antilles. Je ne suis pas encore suffisamment avancé dans l'interprétation de mes documents, pour être en état de formuler à ce sujet une opinion décisive. Je ne serais pas éloigné, toutefois, de croire, comme M. dïkstein (1), à la présence, dans ces régions, de deux familles essentiellement distinctes de la plus vieille race humaine, soit que les événements de la catastrophe en eussent réuni les débris, soit que les populations, sauvées du naufrage, eussent été d'une famille entièrement différente de celles qui se conservèrent sur les grandes Antilles. Ces familles correspondraient ainsi aux Caïnites et aux Séthites de la Genèse, les premiers laboureurs et artisans, inventeurs, fondateurs de cités, les autres pasteurs ou jouissant, sans travail, comme naguères encore les Haïtiens, des fruits que leur fournissait abondamment le sol. De la présence de ces deux familles dans les mêmes régions aurait résulté un mélange et plus tard une lutte, causes d'oppressions violentes, analogues à celles dont les conquérants eu-

(1) De quelques légendes brahmaniques, etc. pag. 364.

ropéens se rendirent coupables, il y a trois siècles, dans ces mêmes contrées. Par suite de l'alliance de ces deux familles de la plus vieille espèce humaine, continue l'éminent penseur, les croyances de l'une se seraient reflétées sur celles de l'autre.

Pour moi, je crois entrevoir l'origine de la lutte, non-seulement dans la diversité de races, mais principalement dans l'existence de deux courants d'idées contraires, ayant eu le même point de départ dans les événements du cataclysme. La manière différente d'envisager ces événements et d'en commémorer les souvenirs me paraît, dès le berceau, avoir marqué le point de départ de deux religions qui vécurent, peut-être, côte à côte, pendant des siècles, sans avoir fait éclater leurs dissentiments, autrement que par des agitations insignifiantes. Pour qu'elles pussent prendre vis-à-vis l'une de l'autre les proportions d'un schisme ou d'une hérésie, il fallait que tous les matériaux, dont ces religions sont constituées, eussent eu le temps de s'élaborer, et que les hiéroglyphes qui en représentaient les origines fussent devenus suffisamment obscurs, dans leur ensemble, pour que le sacerdoce pût exclure le vulgaire de leur entendement. Car si le schisme a amené la lutte et par suite la séparation violente des familles, ce ne peut avoir été qu'après la création entière des mythes, après l'entier achèvement de ces généalogies divines, de ces traditions poétiques, qu'on trouve éparses chez tous les peuples de la terre, mais dont l'ensemble n'existe que dans l'histoire et la religion du Mexique. Deux ordres de dieux, dont les uns, tombés du ciel dans l'abîme où ils deviennent les juges des morts, se personnifient en un seul qui ressuscite, symbole de la vie et de la mort; dont les autres survivent à la destruction, symbole de la vie impéris-

sable ; tel est le double caractère du mythe de Quetzal-Coatl, à son origine. Mais en réalité, ce dieu, c'est la terre, c'est la région ensevelie sous les eaux, c'est le vaincu étouffé sous le poids de son adversaire, sous l'effort de la vague victorieuse et celle-ci s'unissant au feu sur le bûcher de Nanahuatl, c'est Tezcatlipoca, c'est Hercule, vainqueur de ses ennemis, c'est le dieu dont la lutte est éternelle, comme celle de l'Océan battant le rivage, c'est celui en qui se personnifie ensuite la lumière et qui devient ainsi le drapeau des adversaires de Quetzal-Coatl. Au dieu mort, il fallait une victime, comme lui, descendue dans l'abîme: ce fut une jeune fille, choisie parmi celles qui lui étaient consacrées au pied de la pyramide, et qu'on noyait en la plongeant sous l'eau, coutume qu'on retrouva longtemps en Egypte, comme à Chichen-Itza, ainsi que dans bien d'autres pays du monde. Mais au dieu ressuscité, au dieu en qui se personnifiait le feu, la vie immortelle, à Quetzal-Coatl, devenu Huitzil-Opochtli, on sacrifia des victimes sans nombre, à qui l'on arrachait le cœur, symbole du jet de flamme sortant du volcan, pour l'offrir au soleil vainqueur, symbole de Tezcatlipoca qui, le premier, avait demandé des holocaustes de sang humain.

Tel est, Monsieur, le résumé des idées qui me paraissent avoir présidé, dans l'origine, à ces rites barbares. Repoussés par les populations dont Quetzal- Coatl, toujours vivant, mais persécuté, était le principal emblème, ils finirent par s'y faire adopter à la suite de l'alliance violente des différents cultes. On retrouve partout la trace de ces luttes et de ces antipathies religieuses, sous les formes les plus cruelles, comme dans les doctrines les plus transcendantales. C'est dans les petites Antilles, probablement à la Guade-

loupe, que la coutume féroce de verser le sang humain en l'honneur du dieu vainqueur aura pris naissance : il en est question dans le Popol-Vuh, quand les populations mourant de froid, demandent du feu à Tohil et que, pour prix du feu qu'il leur donne, il exige en retour le sang de leur côté et de leur aisselle. Les traditions des Antilles, comme celles du Mexique, nous révèlent un vaste ensemble de croyances, de mœurs et de coutumes, non moins obscènes que barbares, sanctifiées et légahsées, et qui jouent un rôle tout à fait à part dans le monde antique. Les amours les plus dévergondées prennent place, avec la soif du sang et des sacrifices les plus cruels, à côté du dieu de l'or et des richesses , issu de l'abîme avec la Vénus de Turu-Queira : chose bien remarquable, en effet, le dieu suprême de ces contrées, l'être donné comme l'éternel et le tout-puissant à Haïti, selon les contemporains de Colomb, s'appelle Yocahuna, « le dieu ou la vie de l'or. »

Dans les ports de la côte ferme, comme à Téo-Colhuacanet àPanuco, dans la Floride, ainsi qu'aux Antilles, une déesse facile de mœurs paraît au premier rang : divinité des marins, des pirates et des marchands, dont la prêtresse est une reine qui a le pas sur les rois, vous la rencontrez ensuite sur les points les plus éloignés du globe, partout où un sacerdoce sanctifie les alliances temporaires des marchands et des filles consacrées au service de la déesse. 11 y a évidemment là, comme le dit encore M. d'Eckstein, un ensemble d'institutions qui se rapportent à un même modèle. Ces institutions s'accordent partout avec le commerce et la piraterie, avec l'origine de l'industrie métallurgique, toutes choses auxquelles les tribus, dites aztèques, mais surtout les 7Jfex/c«j, paraissent associées au commen-

cernent. Le nom, toutefois, qui domine aux époques lointaines de l'histoire, ce n'est pas celui deMexicas qui n'indique qu'une seule des tribus de cette grande famille, c'est le nom des Cares, qui se retrouve à toutes les origines de la navigation, sur les rivages du monde entier, associé à toutes les grandes entreprises commerciales ou guerrières, au berceau de la plupart des religions de l'antiquité païenne. Fondateurs de comptoirs dans les îles de la Méditerranée ou de la mer des Indes, fondateur de villes et d'Etats, sousleur nom générique, sousceuxdeLéIéges,de Pélasges, deDanaëns, d'Etrusques, vous les voyez se répandre, à la fois, dans le monde entier, où leur présence, comme le fait voir avec tant de sagacité M. d'Eckstein, amène le culte d'une divinité chtonienne, d'une Hécate souterraine, d'une déesse chienne et de ses fils, chiens comme elle. Le nom des Gares, après qu'ils eurent disparu, resta attaché à un grand nombre de villes et de localités dans l'Asie Mineure, en Afrique et dans l'Inde. Mais nulle part il ne se propagea comme en Amérique : là, plus de mille noms de peuples, de tribus, de villes ou de localités quelconques, existaient avec l'affixe car, cal, gai, etc. , à l'époque de Colomb, et parmi ces noms vous retrouvez encore tous ceux que les Cares avaient laissés en Asie, sans en excepter un seul. J'en ai parlé ailleursavec extension (1); malheureusement, quand il s'agit de l'Amérique, il semblerait qu'on n'ait pas le droit, je ne dirai pas d'être cru, mais même d'être lu par certains savants classiques. Ces Cares, dont tous les hommes de science qui ont une véritable valeur , se sont occupés avec désintéressement et sans parti pris, au sujet desquels M. d'Eckstein, d'une part,

(1) Relation des choses de Yucatan, etc. dans Y Introduction.

M. Renan, M. Alfred Maury, de l'autre, ont travaillé chez nous, à découvrir l'origine, ces Gares, dis-je, venaient évidemment de l'Atlantique, comme la plupart des nations qui peuplèrent, les premières, les îles de la Méditerranée. Il suffit de lire avec attention les travaux de ces savants, de comparer les notes, dont ces travaux ont été illustrés, pour se convaincre de cette vérité vers laquelle ils penchaient eux-mêmes, sans pouvoir s'en rendre compte.

§ 15. Les traditions, conservées par les compagnons etlescontemporains de Colomb, prouvent évidemment l'origine occidentale des Gares. Ce sont eux qu'on trouve à la suite du cataclysme, désignés sous le nom de Caracol, âpres ou galeux, dans le sens ordinaire, et dont lesmains, ainsi que nous l'avons vu, servirent à retenir les femmes prêtes à s'échapper, c'est-à-dire les eaux. Sous ce point de vue, les Caracols sont le symbole de toutes les îles : ils sont les terres glaises ou rocheuses qui reçoivent et gardent les eaux, d'où le sens de caracol, épaule des hommes, épaule principale, où les hommes trouvent leur premier abri, nom identique avec ceux de Colhuacan, « le Lieu de laCourbe» etd'^colhuacan, «le Lieu de l'épaule ou de la Courbe de l'eau » qui désignait d'une manière générique l'ensemble des petites Antilles. Ces noms émigrèrent aux grandes Antilles, lorsque les populations, chassées de leur premier asile, s'y transportèrent avec leurs pénates ; de là les dénominations à'Acul ou à'Acol qu'on trouve encore en Haïti et celles de Cidba ou Culua que portait une des provinces de Cuba, au temps de sa découverte par Colomb et dont Cuba même n'est peut-être qu'une corruption. Ce dut être à \a suite de ces premières migrations, que les trois grandes Antilles furent

classées comme les premiers d'entre les Caracols, les trois chefs auxquels se joignit le quatrième, l'île de Boriquen ou de Porto-Rico, qui était censée sortie, sous la forme d'une tortue, de l'épaule deZ^/mzVa/î Caracol, le chef de ceux de ce nom.

Dimivan, qui semble pouvoir se traduire encore par « l'Eclat de la vie du peuple, » fait évidemment allusion à la puissance volcanique qui fit sortir les petites Antilles du sein des eaux, puissance personnifiée, surtout, dans le volcan de la Soufrière, objet de tant de symboles et d'images. Car si Cara-col a le sens 'de « l'Epaule des hommes, » ainsi que tous les noms de ces langues primitives, que j'ai décomposés si souvent, il signifie encore « la Place du berceau courbé, » et Car-Jcol, la courbe de l'Eau de l'Homme. » Caro ou carii, le nom primitif du Gare, dont le pluriel fait cari en haïtien, signifie à son tour « la place ou le lieu sec de l'amour, ou séché par l'amour » , de même que son pluriel répond à la place séchée des hommes ou de ceux qui portent la vie »; caro, enfin, est le lieu aimé par excellence, le lieu qui est cher à tous. Si je prends maintenant ce nom dans la langue quichée, je trouve pour car le mot poisson, d'où ï adjectif caril, qui se dit d'une femme prostituée, comme l'étaient les hétaires des petites Antilles. Car fait au pluriel carib, identique avec le cari de ces îles, où vous retrouvez le nom des populations encore appelées ainsi dans l'Amérique méridionale, qui s'en glorifient comme ayant le sens « d'hommes par excellence. »

Si des Gares, nous passons à la divinité qui porte leur nom, le dieu Macar ou Makar, nous le retrouverons également en Amérique, dans une foule de localités où les Garaïbes, encore aujourd'hui, sont reconnus comme les maîtres du sol.

« Le culte des dieux Macares est celui des Gares, premiers dominateurs de la mer, ajoute à ce sujet M. d'Eckstein, comme il fut très-anciennement aussi celui des Lydiens, desPhout, des Ibères, entant que navigateurs des côtes de la Méditerranée et des rivages de l'Atlantique, tout cela bien longtemps avant qu'il passât aux Pélasges, après avoir été le bien commun des Gares et des Phéniciens. Ge culte naquit sur les rives de l'océan Indien et domine dans les régions du Guzzurate, du Katch, des bouches de l'Indus, des côtes de la Gédrosie, de la Perside, du golfe Persique et de l'Arabie, jusqu'aux extrémités des régions éthiopiennes. Le nom de Makara fleurit partout et cela avec un sens précis, dans les légendes du Guzzurate.

» Partout où nous rencontrons les dieux Macares, nous les découvrons avec le double caractère^ 1° de dieux des îles Fortunées, d'hommes d'une race divine, et 2° de dieux infernaux, d'hommes d'une race barbare, offrant des holocaustes humains. L'abolition de ces holocaustes a lieu, lorsque le dieu Kâma se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l'Inde occidentale. G'est un vrai Gham par le nom et par l'idée ; c'est l'Erôs de l'océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate, il est le premier navigateur de l'Océan. Pour triompher du monstre, du tyran de l'abîme, il s'enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr, comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Gares. Dieu des extrémités du globe, où l'Amour trouve son chemin ; dieu des Libyens et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses. 11 renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu'il porte en sa bannière ; d'où lui vient le nom de Makara-kétou, de Makaradh^

vadscha. Il s'entoure partout d'un harem de femmes qui l'enlacent et le dominent ; il est le bien-aimé de la gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière abonde et se promène. »

Si des régions et des mers de l'Asie, nous repassons de nouveau en Amérique, nous y retrouvons les mêmes symboles que dans l'ancien monde, souvent avec les mêmes noms, toujours sous des noms analogues. Celui des dieux Macares, inexplicable ailleurs, d'une manière rationnelle, s'explique là. Macar, dans l'ancien Quiche (1), est le monstre marin antique, le CipactU des Mexicains, le premier signe des îles apparaissant audessus des flots, représenté par un caïman formidable, appelé aussi JTmox, en quiche, et l^m/jt? dans la langue maya, c'est-à-dire l'CEil des Volcans. Macar, dans le quiche, encore, signifie symboliquement l'amour et l'embrassement d'une prostituée (2). Or, peut-on rien voir qui corresponde plus franchement à l'idée de la divinité des Gares de l'Asie, navigateurs sur toutes les mers, fondateurs des institutions gynécocratiques et des temples, dont des prostituées étaient les prêtresses, ainsi qu'à Madan-Ino. Remarquons également que ce sont les lieux où les G^res paraissaient avoir établi le plus solidement leur domination, dans les provinces situées entre le Darien et le golfe de Maracaibo, que le nom de Macar a survécu aux révolutions de la nature et du temps, dans celui de Macar-Ona, que

(1) Macar, composé de ma, mot dont ils usent dans le sens de vieux, ancien, et aussi comme une parole d'amour, — et de car, poisson et femme mondaine, prostituée (Ximenez, Tesoro de las lenguas quiche, cakchiquel y zutuhil, etc. part. I). Qui sait même si le mot maquereau, ou makerel, fils de macar, ne viendrait pas de là ? Les étymologies ont quelquefois une origine si étrange.

(2) Voir la note précédente. — Du mot car, quiche, se dérivent une foule de mots servant à indiquer l'obscénité, la prostitution, etc. plus ou moinS; comme le mot poissarde en français.

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gardèrent jusqu'à leur entier assujettissement aux Espagnols, les rois des tribus de Bonda, de Malambô et de Tayrona (1). Ce sont ces provinces, où le nom de presque chaque localité importante commence en car, cara ou cari, dans les montagnes d'Jbibe, à'Abraime, à'Abrawa, si riches en métaux et en bois précieux, dont les côtes étaient naguère si célèbres par leurs pêcheries de perles, que se conserva avec le titre de Macar-Ona, le souvenir des limnées fameuses où se forgeaient les armures d'or de tous les rois de l'Amérique méridionale.

C'est dans ces contrées qu'existait, à l'époque de la conquête, un sanctuaire consacré au soleil et à la lune, au confluent de la rivière de Carare et du fleuve Magdalena, sous la forme de deux colonnes naturelles, sculptées et cannelées demain d'homme, etd'unehauteur prodigieuse. Elles portaient l'une et l'autre le nom de Fur-Atena, et elles étaient regardées comme les génies tutélaires des montagnes, des fleuves et de la mer'(2). Les nations voisines y accouraient en foule pour présenter leurs off'randes. De petits simulacres de ces colonnes étaient placés à côté des morts dans les tombeaux, et l'on en emportait, ainsi que de ceux des Dioscures et des Cabires (3), sur la terre, sur les

(1) Castellanos, Elegias de varones ilustres de Indias, en la Bibl. de Autores esp. Madrid, 1847. Part. II, canto 3", page 533.

(2) « Su adoratorio (de los Musos) mas principal eran dos elevados penascos en forma de hermosisimas coluranas, llamadas Furalenas, ambas de piedra liistriadas, etc. » (Zamora, Hist. de la prov. del N. Reyno de Granada, lib. IIÎ, cap, xxviii.)

(3) « Tuve en Santa-Marta el gusto de ver algunas alhagas de estos sépulcres... Eran dos columnitas de marmol blanco, pero con algunas manchas de jaspe... todolabrado con tanto primer y finura, que no podia salir con mayor perfeccion, de las manos de un artince europeo... las columnas eran chiquitas, a manera de las que suelen verse en los Sagrarios, con su basa y cliapitel pulidas y hermosas a maravilla. » (Julian, la Perla de Saîita-Marta, etc., part. I, dises, § !•)

fleuves et sur l'Océan, comme des dieux protecteurs des voyageurs, des marins et des marchands. De même qu'en Asie et en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle de phallus ou de serpents, presque toujours unis deux par deux.

Du pied d'une de ces colonnes sortait une source sacrée oij les pèlerins s'abreuvaient : leur situation, au centre des plus hautes montagnes du noyau américain, dans une contrée où tout annonçait le nom des Cares ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont elles étaient l'objet, ne rappellent que trop les colonnes d'Hercule, si fréquentes dans l'ancien monde, entre l'Océan et la Palestine : mais ce qui n'est pas moins remarquable, c'est qu'avec tous ces souvenirs, elles existaient précisément dans ces lieux, comme les signes des richesses minérales, des pierres précieuses et des forges d'or, apanage des dieux Macares, dont le nom même s'y conserva jusqu'au temps de la conquête, comme le titre des rois de Bonda et de Malambô. En' effet, la plus grande partie de l'Amérique était déjà soumise aux armes espagnoles, et plus de soixante ans s'étaient écoulés depuis la découverte du continent par Colomb, que le Macar-Ona des forges de Sainte-Marthe continuait à résister, avec les Tayronas, aux envahisseurs étrangers et à tenir cette ville en éveil. Aujourd'hui même, que ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d'autre souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de Macar s'est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de l'extension maritime des Cares, aux embouchures de plusieurs des plus grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la côte du Rio de la Hacha sur la côte de Venezuela en a pris le nom de Macairo. La

plus grande des îles situées à l'embouchure de l'Orénoque porte celui deMacare, et l'un de ses bras celui de Macareo. Entre Caracas et Victoria, une localité de la côte porte le nom de Macarao. Une autre s'appelle Macarapana dans la province de Cumana ; Macara en est une autre de la province deJaen, dans l'Equateur; Macarabita dans celle de Tunja de la Nouvelle- Grenade, sans en compter bien d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer. Il n'est pas jusqu'au Mississippi qui ne présentât autrefois un souvenir du même genre, dans la rivière Macare, un de ses affluents, dans la Louisiane.

§ 16. Tels sont, Monsieur, ces Gares, ces ancêtres des Phéniciens, des Pélasges, des Etrusques. Ils le furent, peut-être, des Egyptiens eux-mêmes qui, s'ils ne furent pas identiques avec eux, profitèrent, au moins, de leur habileté dans la navigation, pour transporter^aux bords du Nil leurs divinités persécutées sur le sol natal. Si les Hyperboréens prirent la voie dû nord , les Egyptiens prirent bien probablement la route du sud, ea passant des Antilles aux bouches de rOrénoque, puis de là aux côtes de la Mauritanie. On ne peut douter que ces migrations n'aient continué durant de longues années , et les descendants des hommes rouges du Sud pourraient bien s'être rencontrés, en Afrique ou dans la péninsule ibérique, avec ceux des hommes cuivrés du Nord, devenus les pères ou les instituteurs des Geltes et des Druides. Ghacune de ces populations entreprenantes posait sur les rivages où elle débarquait, les fondements d'un ordre de civilisation au milieu des races encore sauvages, ou dont l'état social, trop imparfait, gardait les souvenirs de l'âge de pierre. Aborigènes de la Scandinavie,

des bouches de l'Escaut, de la Loire ou de la Gironde, du Tage ou du Guadalquivir, tous recevaient les symboles de l'âge nouveau qui s'implantaient chez eux, sous les auspices sacrés de la religion ou au bruit des instruments de guerre. « Des étrangers sortaient, disaient-ils (1), d'un Hadès, d'un foyer souterrain, porteurs d'une science d'organisation, qui reposait sur un principe de géométrie et d'astronomie, qui ordonnait un calendrier mythico-astronomique, qui canalisait le pays et faisait le cadastre de son territoire, fixait l'enceinte des villages et des cités, ordonnait celle des temples, des résidences pontificales et des résidences royales, qui ébauchait un code de lois, un corps d'ouvrages sur l'anatomie et la médecine, relevant d'un principe sacré. Elle apportait un système d'écriture hiéroglyphique pour exprimer toutes ces choses. Elle se révélait dans un ensemble qui ne permet pas (Vy "voir le de'^'eloppeme/it d'une culture autochtone aux lieux ou elle s'applique. »

Ces paroles remarquables sont de M. d'Eckstein. Je continue avec lui : « Tout cela se développe , il est vrai, dans le cours des âges, dit-il, comme on peut le voir partout où se rencontre un principe d'organisation ; en Chine , dans la Mésopotamie de l'Inde centrale, dans les régions de l'Indus et du Guzzerate, en Babylonie, dans l'Arabie méridionale, dans l'Ethiopie, y compris Méroé ; dans l'Egypte, et finalement dans la Phénicie. Mais l'identité du principe se rapporte à un ordre de civilisation complètement importé d'ailleurs. C'est ce qui force l'esprit de critique à attribuer ces rayons de lumière au centre d'une vieille

(1) D'Eckstein, Sur les Sources de la Cosmogonie de Sanchonialhon, pag. 234-5.

culture que tout concourt à placer dans les régions du Gihon et du Pishon {lePishab des Quiches). La Genèse biblique les place immédiatement dans le voisinage du berceau de l'espèce humaine. Ce n'est que dans ces régions de Kusch et de Chavila (c'est-à-dire le centre de l'eau, l'ombilic des monts, le massif de l'île deTuru-Queira, que la tradition haïtienne semble avoir transporté ensuite aux monts Cibao) que la culture a pu parcourir la longue période de ses commencements; ce n'est que là qu'elle a pu avoir son histoire et sa genèse. Son développement ultérieur émane partout ailleurs dans l'ensemble primitif d'un tout complètement formé. Il va de soi qu'un tel ensemble s'élabore, se subdivise, se fractionne de nouveau et se développe comme un arbre de culture nouvelle, conformément aux accidents du sol, des contrées, des climats et des populations autochtones. Il est d'origine thibétaine dans l'Inde ou encore d'origine malaisienne, nègre, quel que soit le mélange d'éléments auquel tout cela ait primitivement appartenu. »

Ces paroles remarquables du baron d'Eckstein sont pour moi comme un thème tout préparé ; il ne me reste plus qu'à les développer. En même temps que les arts métallurgiques dont la nature enseignait elle-même aux hommes le secret, ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'architecture prenait son essor : l'idée de la construction du temple fut, très-probablement, une des premières auxquelles s'élevèrent les génies de cette époque immense. Troglodytes avant toute chose, longtemps ils habitèrent l'intérieur des grottes, demeures assurées contre l'intempérie des saisons, et c'est là qu'ils allumèrent, durant des âges, le foyer domestique, symbole du foyer souterrain de la Limné, sanctuaire primitif du monde. Ils apprirent

ainsi, presque sans sortir de leurs habitations, à étudier les merveilles d'une nature volcanisée, les règles les plus nobles de la décoration et du dessin. La terre glaise, cuite et brûlée par les feux épandus sur le sol,

leur avait enseigné tout d'abord l'art de la céramique, et c'est

dans la disposition des cratères de soulèvement, dans le contour-

nement des laves, des schistes et des houilles qu'ils apprirent à crayonner avec le charbon ces grecques élégantes, cette ^^^mi/f!^^vez identiques sur variété incroya- ^W^z ,^ toutes les ancien-

ble d'ornements ^Ol||j{^^^^É "^^ poteries, du que vous retrou- ,.,^^^ti^^'^'"^ Pérou jusqu'aux

extrémités des Etats-Luis cL du Canada, des îles de la Grèce, jusqu'au fond de l'antique Etrurie. Allez au Louvre et comparez toute cette vieille céramique réunie, des quatre coins du monde, aux petites gravures sur bois qui se trouvent dans les pages diverses de l'excellent petit ouvrage de M. Beudant, sur la géologie élémentaire, et vous verrez si j'ai tort ou raison. C'est également ce petit volume qui vous montrera comment les hommes apprirent de la nature à élever le premier téocalli. Examinez par exemple lafigure que j'emprunte, ainsi que les deux précédentes àM. Beudant; c'est celle d'un filon basaltique, terminé en plateau (page 153 du même ouvrage), et dites-moisi ce n'est pas là exactement le profil que présentent, à quelque distance, la plupart des palais pyramidaux de l'Amérique centrale, la butte avec le monument élevé au sommet et l'escalier figuré par le filon vertical. Les Cordillères sont hérissées d'une foule de cônes qui ont

dû fournir le modèle des monuments antiques. Voyez l'esquisse de la montagne de la Pyramide, à la page 32 de l'intéressant ouvrage de M. Elisée Reclus, de la Terre, comparez-le aux premiers téocalli de la troisième expédition de Dupaix, dans \e% antiquités Mexicaines de Saint-Priest et Baradère, et dites-moi ce que vous en pensez. Les éléments de toutes les constructions antiques se retrouvent, en entier, dans la nature bouleversée, mais embellie, parlant par des images aux yeux émerveillés des populations, à la suite du cataclysme. Dans la figure suivante, tirée du Codex de Dresde, reconnaissez le modèle du vrai téocalli mexicain, à pans droits; ^^~. et par-dessus vous c'est l'image d'un /g voyez une tête hucône soulevé à di- y^&x^^s^ maine, l'œil mort, verses reprises, où ^^^=i>r4 "^^^^ ^^^^ ^^ bouvous découvrez le ^if^ViS che, signe du crasigne du feu et de t ' f tère, vient de laisla fumée dans la J 1 ser échapper son

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