‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 10 sur 14 · YVONNE A PARIS — CONFIDENCE — RENÉ · texte numérisé non relu

YVONNE A PARIS — CONFIDENCE — RENÉ

Durant les premiers quinze jours de son arrivée à . Paris, Yvonne, toujours accompagnée de M. Roussel et souvent aussi de Julien, était absente de la maison une bonne partie de la journée. Avec ses tendances et ses goûts d’artiste, la jeune fille avait embrassé d’un coup d’œil tout le. côté poétique de cette ville des merveilles. Elle ne se lassait pas d’admirer. Son esprit et son imagination semblaient grandir et se développer encore au contact des grandes et sublimes choses qui frappaient incessamment ses regards.

Pendant [qu’lie se livrait ainsi tout] entière au charme de tout visiter dans cette ville de surprises

et d’émerveillements, elle n'avait point encore prêté

la moindre attention sur la famille dont elle faisait

maintenant partie, et dont elle était devenue si soudainement l’hôte. Elle n 'avait aperçu René que quelques instants, toujours aux heures des repas. Ce jeune parent, qui ne proférait que quelques mots en tremblant, lui avait seulement semblé fort timide. Elle avait remarqué en lui de la noblesse et de la sensibilité. La défectuosité de sa taille n’avait pas non plus échappé à ses regards. La beauté, toute idéale de ce jeune visage, l’avait également frappée. Mais il faut le dire, toutes ces impressions à l’égard de René furent fugitives ; sa pensée ne s’y arrêta pas. Quant à Julien, elle l’avait tout d’abord jugé tel qu’il était : l’infirmité de spn esprit, bien autrement apparente que celle qui affligeait René, la surprit désagréablement, et cependant Julien mettait un soin extrême à s’observer dans ses paroles. Yvonne, si peu semblable aux femmes dont il faisait sa société habituelle, lui inspirait une sorte de retenue; le regard si limpide et si plein de transparence de sa cousine arrêtait quelquefois sur les lèvres du jeune gandin le langage hardi et malsain

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auquel il s'était habitué dans le demi-monde qu’il voyait fréquemment. En ce qui touchait madame Dalbert, jusqu'alors gracieuse et pleine de délicates attentions pour elle, Yvonne n’avait formulé’ encore aucun jugement qui pût lui être défavorable.

Fatiguée à l’excès de ses continuelles promenades à travers Paris, Yvonne dut se reposer quelques jours. Elle n’allait dans les appartements de sa tante qu’aux heures où l’on devait s’asseoir près de la table pour partager les repas.

M. Roussel profita de cette réclusion momentanée de sa jeune amie pour louer des écuries dans les cours de la maison. Il fit l’acquisition d’une élégante voiture conduite à la Daumont , acheta de magnifiques chevaux, fit choix d’un cocher, d*un chasseur, fit apporter divers meubles dont Yvonne i*egrettait l’usage, un piano d’un facteur en vogue; enfin il alla de telle sorte au-devant de tous les vœux de sa chère enfant, qu’elle se trouva assez commodément logée.

Yvonne aurait sans doute souhaité habiter un autre quartier de Paris, une autre rue que la rue du

Helder, où se trouvait la maison de madame Dalbert; prendra pour elle seule un hôtel, le meubler avec * luxe, à sa fantaisie, et vivre seule avec son vieil et insépamble ami; mais ç’eûtélé, selon elle, manquer de délicatesse et de cœur. Elle préféra demeurer auprès de ses parents, de sa tante, qui, malgré le soin extrême qu’elle avait apporté à masquer son peu de fortune sous des apparences de richesse, laissait transpirer cent fois le jour à la perspicacité d'Yvonne la gêne réelle de ce pauvre ménage. Ne pouvant pénétrer tous les calculs hideux qui faisaient agir madame Dalbert, Yvonne lui sut un gré infini de l’étalage fastueux qu’elle avait déployé, croyait la jeune ülle, dans le seul et unique but d’être agréable à une parente. Elle l’en aima pour cela, et chercha chaque jour à la dédommager de ses sacrifices eu lui faisant agréer des cadeaux magnifiques. Tantôt c’était un cachemire, qu’elle lui offrait avec une grâce infinie ; tantôt, une bague en brillants; puis des bracelets, des boucles d’oreilles, des services de table en vermeil, sortis des ateliers de Froment- Meurice; des objets d’art, des chinoiseries qui coûtaient des prix fabuleux. En huit jours, des sommes

importantes avaient été employées par Yvonne à faire plaisir à sa tante.

— Eh bien! cher Julien, dit un matin madamé Dalbert à son fils, en déployant devant lui une robe d’une étoffe nouvelle qu’on venait de lui appointer de la part de la jeune créole, eh bien ! comment vont tes affaires d’amour auprès de ta future femme?

— Peuh! d t Julien, est-ce que j’ai eu le temps de lui parler? Elle ne m’a point encore regardé, pour ainsi dire.

— Est-ce possible! exclama la mère... de quoi parliez- vous donc dans vos courses?

— Est- ce qu’on peut dire quelque chose à celte étrange fille-là, dit.Tulien. La tête hors de la voiture, elle n’avait des yeux que pour regarder les rues, les monuments, ’fet puis des enthousiasmes, des. cris d’admiration ; cela n’en finissait pas.

— C’est une singulière jeune personne, fit madame Dalbert en remettant la robe dans le carton; elle a, je crois, un caractère qu’il nous sera difficile de . dompter.

-- Ah bah! elle est femme, dit Julien; on la prendra pai* le côté sensible; elle s’émotionne facile-

ment. Elle est généreuse; j’en ai pu juger hier.

— Hier, dis-tu? Comment? à quelle occasion?

— Nous étions sur le quai Voltaire. Une voiture venait de heurter une pauvre vieille femme. Il y avait foule auprès d’elle. Yvonne fit arrêter nos chevaux et descendit précipitamment. Je la suivis. Elle se fit e.xpliquer ce qui s’était passé. Elle était pâle comme une morte ; sa main tremblait en donnant à cette femme blessée dix billets de mille francs, et cela, ma mère, avec la même simplicité que si elle eût jeté un sou à un pauvre.

— Dix mille francs!... Elle a fait cela; mais c’est une folie. Cette pauvresse n’a pas, à coup sûr, autant de besoins que nous. Enfin, nous aurons notre part, je l’espère. Julien, tâche de te faire aimer d’elle. C’est l’essentiel, vois-tu.

— Soyez donc en repos. Elle sera folle de moi avant huit jours, vous verrez.

— J'y compte bien, cher enfant. '

On vint interrompre cette conversation.

Ce matin même, Yvonne était étendue sur une ottomane de son salon. M. Roussel après une lecture d’un instant, ferma son livre. Le silence ré-

gnaif, quand tout à coup Yvonne se prit à dire :

— Très-cher, vous ne sauriez croire combien je me ü'ouve heureuse et en repos dans cette maison, ^le voilà enfin à l’ahri de toutes ces pereécutions amicales de M. Dangel. Personne ici, à coup sûr, ne songera à me vouloir marier.

— Peut-être, dit M. Roussel en souriant.

— Vous m’épouvantez, mon ami! s’écria Yvonne en se redressant à demi. Qui donc?

— Mais, chère fille, votre cousin Julien me semble assez disposé...

— Quelle plaisanterie ! dit Yvonne. Esprit nul, manières communes... Il oserait...

— Il osera ; vous verrez.

— S’il en est ainsi, je saurai bien le réduire au silence et tout sera dit.

— Et René, ce .pauvre jeune homme, continuat-elle en se levant et en s’asseyant auprès de M. Roussel. Vous avez remarqué sans doute, comme je l’ai fait moi-même, sa tristesse, sa timidité. Il semble éviter mes regards. Hier soir, j’ai surpris quelques larmes rouler sous ses paupières, qui peut donc l’aflliger ainsi? Je n’ai point encore osé lui

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faire entendre une douce parole. Il est bien seul dans sa famille. Il y a peut-être là-dessous quelque souffrance. Ah! que ne m’est-il donné d’adoucir son chagrin !

. — La mère n’a des yeux, comme on dit, que pour Julien., Ceci est apparent, dit M. Roussel, et cependant ce jeune René me semble bien au-dessus, bien supérieur à ce Julien infatué de lui-même.

— Certes! dit Yvonne toute rêveuse.

- En cet instant Mamie entra, annonçant madame palbert.

— Chère nièce, dit-elle en accourant vers Yvonne, je viens vous remercier de la magnifique robe que vous m’avez envoyée tantôt. Il ne faut pas, chère’ belle, me gâter comme vous le faites ; je vous aimerais trop, je vous en préviens.

— Où serait le mal, chère tante, si vous m’aimiez, dit Yvonne. Je suis heureuse de pouvoir vous être agréable. .

— Vous ôtes bonne, merci.

— Je viens aussi d’admirer voti-e délicieuse voiture. Tout, cela est superbe. On est bien heureux d’être riche.

— La fortune n’a de valeur pour moi, dit la jeune fille, qu’en ce qu’elle me donne la facilité de faire plaisir aux autres.

— C’est du désintéressement tout pur cela.

— C’est peut-être de l’égoïsme, dit Yvonne en riant.

— C’est à coup sûr alors l’égoïsme d’un bon cœur, dit la tante.

— Mais, reprit la jeune créole après un court instant de silence, puisque nous voilà seules, chère tan te, je désirerais savoir quelque chose touchant mes cousins. Ne VOUS offensez pas de ce que je vais vous dire : c’est l'intérêt que je leur porte qui m’inspire ces questions.

— Parlez, chère, bien chère Yvonne.

— Je me demande, depuis que j’ai le bonheur de vous connaître, comment il se fait, par exemple, que Julien, l’aîné de la famille, passe ainsi ses journées dans l’oisiveté, et cela au milieu d’une ville où toutes les capacités , toutes les intelligences doivent être éveillées, excitées : la carrière diplomatique, celle des administrations, les arts, la littérature, que de ressources, quedeportesouvertesauxjeuneshommesdésireux de travailler, d’acquérir une fortune, un nom?

QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR IfiS

Madame Dalbert De s’attendait nullement à celte remarque de la jeune fille quatre fois millionnaire.

Elle ne sut que répondre; elle hésitait à le faire.

Yvonne continua :

— C’est que le travail, chère tante, est la condition obligée de l’homme ; qu’il devient une nécessité dans le siècle actuel, où tout s’agite, se renverse et se reconstruit ; que perdre ainsi son temps, un temps précieux, à ne rien faire, rien imaginer, c’est renoncer de son plein gré à tous les avantages qui • découlent d’une position honorable. Pourquoi donc Julien n’a-t-il pas fait choix d’un état ?

— Mon Dieu! dit enfin la tante pour répondre A' une question si nettement posée, Julien n’a Jamais témoigné le désir de s’astreindre à un travail quelconque. Il est né, et vous devez vous en être aperçue, avec les goûts les plus aristocratiques, et je n’ai pas cru devoir le violenter. Que voulez-vous, chère enfant, les mères sont faiWès.

Yvonne secoua légèrement la tête.

— Et René, dit-elle aussitôt, a-t-il aussi les goûts aristocratiques ? Et un imperceptible sourire efileura

les lèvres d’Yvonne; mais madame Dalbert n’en saisit nullement le sens.

— ■ Quant à René, infirme comme il est, il doit, ditelle, rester dans l’ombre, et cependant...

— Cependant, répéta la jeune fille.

— 11 m’a fallu arrêter l’ardeur qu’il mettait au travail.

— Quel travail avait-il entrepris? dit vivement la jeune créole.

— Il sculptait, je crois; il s’amusait à faire de petits bonshommes ; des Galatée , des Niobé ; j’ai retenu ces noras-là. On disait qu’il avait du . talent. . Mais à la mort de mon pauvre mari, qui gâtait étrangement ce garçon-là, j’ai dû le retirer de l’atelier. J’étais pauvre; je ne pouvais suffire aux dépenses qu’exigeait ce travail, qui ne l’aurait ‘ mené à rien. Depuis, j’ai fait un héritage assez considérable et je n’ai guère songé à lui procurer cet amusement. D’ailleurs, il fut longtemps malade, et je crois qu’il ne songeait plus à reprendre son ciseau. Voilà tout, chère nièce.

Dans cette explication, madame Dalbert s’était peinte elle-même à Yvonne. Cette mère était jugée*;

et le cœur de la jeune fille se serra, car il lui fut douloureux de voir s’échapper de son cœur une’ illusion qu’elle avait caressée : celle d’aimer et de ’ •

respecter la femme, la veuve d’un oncle, qu’elle avait appris de sou père à chérir. Yvonne ne voulut point s’ériger en censeur de la conduite de cette mère; elle sentait que ce rôle lui était défendu. Elle garda • un silence pénible, et madame Dalbert reprit bientôt, comme pour compléter et donner enfin le dernier coup de pinceau à son portrait moral :

— Ce pauvre René a été élevé par son père, qui aurait voulu, dans sa tendresse exagérée, le placer sur un pavois. Il lui a fourré dans la tête mille idées, si différentes des miennes et de celles de Julien, que nous ne pouvons plus nous entendre.

Nous l’avons laissé de côté : la solitude et l’isolement lui plaisent. D’ailleurs, que voulez-vous, chère nièce, il faut bien avoir sa croix en ce monde : René est la mienne, et bien lourde, je vous assure. Plaignez-moi donc, chère belle !...

— Je vous plains, en effet, ma tante, dit en rêvant Yvonne. Et elle jeta ses regards sur Roussel, qui avait repris sa lecture quittée un instant auparavant.

— Oui, continua la verbeuse madame Dalbert, je suis bien malheureuse par René. Ouanl à Julien, c’est tout autre chose : c’est un tils d’un caractère admirable. Il ne m’a jamais donné le moindre chagrin ; il est sensible, bon, intelligent. La femme qu’il choisira pour devenir la sienne, sera heureuse, j’en réponds. A mesure, chère Yvonne, que vous connaîtrez mou Julien, vous ne pourrez lui refuser vos sympathies et toute votre estime.

— Je le crois, ma tante, balbutia la jeune fille. — ' Mais sa pensée n’était plus à cette convei’salion : elle errait sur ce jeune parent qui était artiste, sculpteur. Le geime d’un grand talent peut-être avait été étouffé, anéanti en lui par l’indififérence et la cruauté d’une mère inintelligente et méchante. Yvonne se sentit émue, profondément affligée de ce qu'elle venait d’entendre : elle pensait ci toutes ces choses, pendant que madame Dalbert s’était levée pouradmirer le piano apporté tout nouvellement.

— Vous seriez bien aimable, dit-elle à Yvonne,

d’essaver devant moi ce bel instrument. J’aime la «

musique, et celle que vous faites doit être excellente, j’en suis sûre.

— Peimettez-moi, chère tante, dit Yvonne, de remettre à ce soir l’essai de ce piano. Je désire que mes cousins soient présents à son inauguration; il ne serait point juste de les priver du plaisir d’entendre leur cousine. Le voulez-vous?

— Vous nous recevrez donc ce soir ?

— Ce me sera agréable, n’en doutez pas.

— Eh bien, donc, à ce soir, dit madame Dalbert. Je vois, d’ailleurs, que vous êtes un peu souffrante en ce moment.

•— En effet, une migraine... Elle se dissipera bientôt,

— Allons, reposez-vous, mon enfant... Je vous laisse. Adieu. Et elle sortit.

— Quelle femme, mon Dieu! s’écria Yvonne, quand elle fut seule avec M. Roussel.

— Hélas! dit celui-ci, elle a soulevé le masque que j’avais entrevu.

— Et elle nous a laissé lire dans le fond de son ame... Pauvre René, on vient à ton secours.

— Chère Yvonne, il vous faut de la prudence, des ménagements. Si vous portez un intérêt visible à ce

pauvre jeune homme, votre tante deviendra votre mortelle ennemie.

— Ah ! mon ami cher, s’écria la jeune fille, il s’agit d’arracher une pauvre créature au dédain, à l’abandon, à la souffrance. 0i‘, pour atteindre ce but, qu’importe la haine des méchants !

Dès ce momentrlà, Yvonne n’eut plus de repos. Se trouver seule avec René, l’interroger, lui inspirer assez de confiance pour qu’il épanchât son cœur dans le sien, l’occuper uniquement, juger par ellemême d’abord si son travail avait réellement quelque mérite, s’il recélait en lui le feu sacré qui fait les artistes ; elle aurait voulu de suite connaître et apprécier toutes ces choses. Mais comment aller vers lui ? Une démarche trop hardie et trop précipitée ne ’effaroucherait-elle pas? Ne pouvait-elle point ainsi tout gâter ? Elle voulut attendre une occasion qui pût sembler à René toute naturelle.

Elle se résolut à prendre tous les détours, tous les ménagements délicats dont la femme seule est susceptible, pour arriver jusqu’à lui, pour -lui tendre une main généreuse et amie. Elle l'observa au déjeuner. Le pauvre garçon ne leva pas .une fois ses

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yeux sur sa cousine ; il paraissait absorbé par on ne sait trop quelles cruelles et persistantes inquiétudes. Julien, au contraire, pour tenir parole à sa mère, mettait en jeu toutes les ressources de son esprit, dans le but de se rendre favorable sa riche parente.

Ce soir même, elle l’avait promis, elle devait réunir dans son salon la mère et les deux fils. Elle espérait que René, qui n’avait point encore franchi le seuil de sa porte, perdrait auprès d’elle , dans l’intimité de la famille , un peu de cette étrange sauvagerie qui lui faisait quelquefois fuir sa présence, Elle espérait se révéler à lui , lui adresser quelques bonnes et affectueuses paroles qui rompraient' entre eux la glace et le lui livreraient tout entier. Elle attendit impatiemment que le jour finît. L’heure du repas du soir vint enfin.

Pendant tout le dîner, René, comme à son ordinaire, demeura silencieux, le front courbé sur son assiette, ne touchant qu’à peine aux mets qu’on lui seiTait. Julien, lui, netarissaitpoint en compliments obséquieux envers sa chère et adorable cousine, comme il l’appelait. Yvonne, toute en observation de René, répondait à peine à Julien, qui ce soir-là eut

avec elle des airs de dégagement et de familiarité tels qu’ils réussirent à lui aliéner pour toujours le cœur d’Yvonne. Involontairement elle songea à la prédiction de M. Roussel, et elle se dit avec tristesse qu’il faudrait renoncer au charme qu’elle commençait à goûter, de vivre heureuse et tranquille auprès de parents qu’elle aurait voulu aimer et estimer.

Le repas s’acheva et vint metti’e un terme aux obsessions de Julien.

— Allons, dit Yvonne, en se levant de table la première : venez ma tante ; veuillez me suivre dans mon salon ; Julien, et vous aussi, René, joignezvous à nous.

— Je ne saurais, vraiment, dit René; pardon, mademoiselle, ma cousine, reprit-il, je dois, je désire me retirer chez moi... Sa voix était émue,

tremblante.

— Quoi, dit Yvonne, vous me refusez ! c’est mal.

Je n'accepte aucun prétexte, je vous en préviens, cher René. Il hésitait, troublé, décontenancé par ces deux mots : cher René. •

— Voilà comme il est, s’écria madame Dalbert.

Croyez-vous qu’on puisse' faire quelque chose de ce garçon-là. Laissez-le donc. Vous êtes vraiment trop bonne de vous en occuper.

— Cértes! je n’en ferai rien, dit Yvonne ; je l’emmènerai malgré lui. — Et, avec la grâce toute câline • d’une chatte, la jeune fille passa son bras sous celui de René, qui fut ainsi forcé de la suivre.

Le salon d’Yvonne resplendissait dé clarté ; 'un feu à la flatnme rosée pétillait et s’élevait en spirale dans la cheminée. René fut comme étourdi de toutes ces lumières, de ce luxe qui se déployait à ses regards. Lui, qui n’avait jamais, pour ainsi dire, mis le pied hors des appartements de sa mère, de sa chambre à lui, il ne s’était jamais préoccupé de l’i- • dée qu’il pût y avoir autre part, si près de lui surtout, un sanctuaire de paix et de bonheur, plein de tous ces raffinements qu’inventent le goût et la richesse. Ce parfum suave qu’exhale toujours le lieu qu’habite une élégante jeune fille, ce parfum, il le .. respira avec une espèce de sensualité qui l’enivra. Il se crut transporté dans une sphère magique, étrange ; mille idées indistinctes fourniillaient dans

sa tête affaiblie ; il éprouvait un peu de cet étohne-

“ m QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

ment, de ce vertige que doit ressentir le pi-isonnier, qui après de longs jours d’une sombre captivité, se voit soudain rendu à la lumière, au grand jour. René s’assit ou plutôt se laissa tomber dans un vaste fauteuil.

Madame Dalbert et Julien, rayonnants de joie, s’assirent en face d’Yvonne. M. Roussel se plaça auprès de René.

— Chère nièce, dit madame Dalbert, ne nous laissez pas trop attendre le plaisir de vous écouter.

— Oui, mon adorable cousine, s’écria Julien, nous sommes impatients de vous applaudir. Nous attendons.

Yvonne se plaça devant le piano. M. Roussel l'ouvrit, chercha dans les cahiers de musique un .morceau de Beethoven, qu’il savait que la jeune fille préférait, le plaça sur le pupitre et alla reprendre sa place près de René.

Aussitôt Yvonne promena ses mains délicates et mignonnes sur le clavier, qui résonna en sons pressés et mélodieux. Puis, jetant les yeux sur la parti- •tioii ouverte, elle commença. D’abord son jeu fut lent et précis ; les notes se détachaient sous ses

doigts une à une avec une admirable pureté, on aurait dit entendre le doux murmure d’un ruisseau de cristal s’en allant mollement sous des fleurs. Soudain toute rûme de la jeune musicienne éclata • sous ses mains avec l’énergique fierté de son caractère.- Ce n’était plus ni ruisseau ni fleurs : c’était un torrent qui déborde, c’était un fleuve dont les flots secoués par la tempête bondissent en mugissant, en hurlant. On haletait sous cette puissante et divine harmonie ; on respirait à peine ; on souffrait presque, mais cette souffrance dont on était saisi apportait au cœur, avec le sentiment de l’admiration, une ardente sympathie pour l’artiste charmante qui vous transportait avec son talent dans un monde de délicieuses sensations et d’émotions délirantes.

Cependant Yvonne, tout en exécutant ce morceau qui lui était familier, ne perdait pas de vue ses deux cousins. Julien ne paraissait nullement touché par cette admirable musique ; il était distrait ; il roulait dans ses doigts sa moustache et laissait errer eà «;t là ses regards. Pour René, c’était autre chose. Place • derrière la jeune fille, il ne se doutait assurément

pas que la glace réfléchissait son image et le rendait parfaitement visible à sa cousine. Elle l’aperçut ; tressaillant, ému ; une de ses mains s’était portée sur ' son cœur, comme pour en arrêter les battements désordonnés; sa tête resplendissait, d’une idéale beauté; la douceur, la sensibilité, une noblesse native donnaient à ses yeux un éclat surhumain. Yvonne s’étonna d’un tel changement dans sa physionomie. — Il n’est point mort, tout à fait, pensa- . t-elle; je suis arrivée à temps encore pour l’arracher à un fatal découragement. Et son cœur en éprouva une joie secrète qui se refléta sur ses traits.

Elle quitta le piano et vint se placer près du jeune homme.

— Vous aimez la musique, cher René? dit-elle.

— Passionnément, répondit-il.

— La musique, reprit Yvonne, n’est ordinairement goûtée que par les âmes d’élite. Mon père disait, et je suis de son avis, qu’un cœur mauvais ne saurait ni la comprendre ni l’aimer.

— .Te le crois aussi, dit timidement René.

— Vous chantez, chère nièce, dit madame Dalbert

pour distraire l’attention d’Yvonne., portée exclusi-

• vement sur René ; vous chantez, M. Roussel me l’a dit. Soyez assez bonne pour nous dire une romance.

— Je le veux bien, dit la. jeune créole. Et elle alla • se remettre au piano.

Elle chanta avec son adorable cœur. Jamais René n’avait entendu un chant si pur, une inflexion de voix si suave, si mélodieuse et si plaintive. U traduisit cette fois son admiration en sanglots. '

Madame Dalbert, qui l’observait, éclata de rire.

— Voilà, chère enfant, s’écria-t-elle, ce que vous avez fait, vous avez réussi à faire pleurer notre sauvage.

— Tant mieux, dit Yvonne ; les larmes soulagent, • elles font du bien ; c’est le trop-plein de nous, qui s’échappe. — Et, en disant ces patoles, elle se rapprocha encore de René.

— Merci, ah! merci, lui dit le pauvre jeune homme à voix basse.

Puisbn causa quelques instants, et, l’heure étant avancée, on se sépara.

— Cher Roussel, dit Yvonnç à son ami quand ils furent seuls, ce René est d’une sensibilité extrême;

c’est une pauvre âme comprimée, brisée. Quelle femme sans cœur .que ma chère tantel

— Et , votre cher cousin Julien, qu’en pensezvous ?

— Je commence à croire, très-cher, que vous pouvez avoir raison. Il convoite mes quatre millions; ils lui plaisent; il leur fait déjà la cour.

— C’est qu’il y a entente complète entre la mère et le fils. Tenez-vous sur vos gardes, chère fille, dit M. Roussel en riant.

— On ne me fera pas tomber dans ce piège, dit Yvonne sur le même ton; ils pourraient s’y laisser prendre eux-mêmes. Mon Dieu 1 acheva-t-elle avec tristesse, qu’il est donc difficile d’être heureuse, et qu’il est déplorable de se heurter à des êtres auxquels il est impossible d’accorder son estime !

— Chassez bien vite ces vilaines pensées et préparez-vous au sommeil; il se fait tard.

Elt, en disant cela, M. Roussel effleura de ses lèvres le front d’Yvonne et se retira dans sa chambre.

Mais, pendant une heure encore, la jeune fille ne* songea pas à se mettre au lit ; elle resta perdue dans un monde de rêveries qui n’était pas sans charmes

pour elle ; elle chassa de son esprit les figures désa gréables de sa tante et de Julien pour ne voir que René. Ce René, avec son front incliné, penché, son mélancolique visage, avec son regard chargé d’en- ' nuis, ce René miroitait devant ses yeux ; elle entendait encore tout vibrant à ses oreilles ce merci qu’il lui avait dit tout bas, ce merci ressemblait à une l)énédiction. — Comme il souffre, comme il est malheureux ! pensait-elle. Nos deux pères qui sont unis dans le ciel, approuveront l’intérêt que je veux désormais lui porter. Oui, oui, dès demain, s’il est possible, il saura, il faut qu’il sache qu’il n’est plus seul dans le monde.

Minuit sonna et vint interrompre sa rêverie. Mamie entra pour procéder à sa toilette de nuit.

Une heure après, Yvonne' continuait dans un doux rêve à s’occuper de René.

En s’éveillant, la même image se représenta à son imagination et la même pitié se retrouva dans sou cœur.

Mamie, qui venait l’habiller, la surprit toute songeuse, et la jeune mulâtresse, par son babil, réussi*, à la distraire de cette incessante pensée.

— Têlesse est üisle, Pourtant elle bien

chanter hier au soir.

— Tu m’écoutais donc? dit Yvonne. Où éfais-tu?

— A la porte entr’ouverte. Moi voyais jeune homme

à figure belle, bien belle.

— Tu veux parler de Julien, n’est-ce pas, Mamie?

— Non, moi pas parler de vilain Julien, qui veut toujomrs émbrasser moi ; moi parler de l’autre.

— De René?

^ — Oui, de Réné. C’est ça, joli nom aussi.

— Il te plaît donc, René ? ,

— Blanc bien doux, lui ; bien bon et personne aime lui.

— Et tu dis, chère Mamie, que Julien veut t’em- • brasser. C’est mal ; j’espère que tu te défends.

— Si bien que pas revenir lui, je crois. Coup de pied à moi, dans jambe à lui. — Et Mamie éclata de rire.

— Et tu te plais toujours à Paris, se prit à dire • Yvonne pour ne pas avoir l’air d’attacher la moindre importance à ce que, dans sa simplicité naïve, Mamie venait de lui révéler.

— Plaire tooi beaucoup toujours où est Tétesse à

'moi; mais ici plus besoin de Mamie, plus besoin d’éventail.

— Moi, j’ai besoin que tu m'aimes toujours, chère Mamie.

— Toujours, Têtesse à moi, dit Mamie, en enlaçant de ses bras la taille svelte et mignonne de la jeune créole, familiarité qu’Yvonne avait encouragée et dont Mamie usait largement. '

Cependant ce matin même et lorsqu’elle y songeait le moins, le hasard servait Yvonne à souhait. Sitôt après le déjeuner, madame Dalbert et Julien sortirent pour une affaire qu’ils ne pouvaient remettre. De son côté, M. Roussel, ayant fait atteler la voiture, ne tarda pas d’y monter, chargé d'une foule de commissions pour sa chère fille.

Yvonne et René étaient seuls. Ce dernier quittait la table et s’apprêtait à rentrer dans sa chambre, quand la jeune fille s’approcha de lui pour lé retenir. Il tressaillit.

— Cher René, lui dit-elle en mettant des notes

caressantes dans l’inflexion déjà si touchante de sa

voix ; cher René, restez, j’ai à vous parler; je bénis

le ciel qui m’en donne sitôt l’occasion. Cher René,

voulez-vous que je sois votre amie? Dites, le voulezvpus? . • .

René releva son front, et enveloppa la. jeune' fille d’un regard plein d’une indicible' tristesse. Il garda le silence.

— Répondez-moi, continua-t-elle, je suis déjà une amie pour vous, car j’ai lu dans votre âme. . • •

— .Comment avez-vous' pu lire des caractères et des lettres effacés? dit-il enfin. Pourquoi honorer de votre généreuse attention qui n’en est peut-être pas digne? Hélas ! suis je quelque chosé,’ moi,. pour attirer vos regards, à vous?

— René, s’écria Yvonne, vous êtes mon parent, mon cousin, nos pères étaient frères, songez-y donc. Voulez-vous que je sois votre sœur ?

René sourit; mais ce- sourire était comme un de ces rayons ue soleil tant chargés de pluie et d’orage.

— Une sœur, dit-il ; est-ce qu’il y a des mères,

des sœurs dans le inonde? Je ne comprends rien à toutes ces choses, moi ; tenez, la vie ne m’a été qu’une affreuse dérision, qu’une décevante • promesse. Peut-êlre qu’il y a au ciel un refuge pour qui àaussi étrangement souffert!.. J. • •• . ‘

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■ — René, René, mon cher, c’estDieu qui m’en- • voie vers vous pour vous tendre la main, pour gué;, pir vos blessures. - .

. — Elles sont incurables,.

— Non, elles ne le sont pas. Dites-moi vos souffrances, je les guérirai ; je puis les guérir.

— Vous !....

— Oui, moi, René. Je vous l’ai dit, je serai voli-e sœur.’ ■ • ’ .

•• ■ — Ma sœur !... Eh bien donc, si vous êtes ma sœur, pleurez avec moi sur la fatalité qui me jeta sur là terre contrefait el disgracieux ! Pleurez avec moi . l’indifférence et le mépris de mes. proches.! lime ' faut vos larmes, ma sœur; il ne me faut que cela.

Et le malheureux enfant. mit ses màin's sur ses " yeux, d’ôù s’échappèrent des torrents de pleurs.

— Chère âme désolée, dit Yvonne en essuyant • elle-même ses 'larmes, comment vous offrir un rayon d’espérance? Et cependant si vous consentiez à m’entendre, cher René...

— Parlez, je vous écoute, lit-il en croisant ses bras sur sa poitrine. ‘ ’

Dans cette attitude fière,. il y avait tant de grM-

• deur et de noblfesse ; dans son regard, tant de doux et sublimes rayonnements, qu’Yvonne resta un moment muette à le considérer.

— Eh bien, reprit-elle, je vous dirai, puisque je deviens voü’e sœur, qu’il faut accepter courageusement un .mal qui, à tout prendre, peut avoir son remède; qu’il. y a pusillanimité à un, homme de se laisser ainsi abattre par la douleur ; qu’on peut toujours lever le front devant l’injustice humaine ] qu’il est beau et noble de lutter vaillamment pour sortir d’un état équivoque et mauvais ; qu’il est enfin cou- , pable et lâche de perdre ainsi un temps précieux à gémir quand l’avenir peut vous être promis.

— » L’avenir, à moi bossu I fît-il avec un rire nerveux qui faisait mal à entendre.

— Ah 1 vous êtes cruel et impitoyable envers vous, cher René. Vous n'êtes point bossu ; vous exagérez votre malheur. A peine, cher René, si l’œil aperçoit cette légère défectuosité de votre taille élégante. Vous êtes ingrat envers Dieu, qui vous a doté de mille séductions que vous tuez sous un misérable découragement. Voilà votre mal réel, ami bien cher. Il est là. Relevez votre noble front, ne courbez pas vos '

'épaules comme si le poids de la vie vous écrasait, et votre taille reprendra une élasticité et une souplesse que vous lui avez volontairement enlevées. René, acheva-t-elle, je suis votre sœur, je puis tout dire : soignez votre mise, qui est si négligée ; ne laissez point votre chevelure dans ce désordre, levez vos yeux vers le ciel et remerciez-le de tous les avantages qu’il vous a laissés.

•— Ah ! dit René avec un amer sourire, vous voulez me faire revivre. Hélas 1 il est trop tard. Essayez donc aussi de rendre la sève à la branche coupée, flétrie. Est-ce que vous le pourriez? Non... Eh bien ! il en est ainsi de moi. La sève de mon cœur s’en est allée comme le bon grain éparpillé, emporté par une tempête. Pourtant, j’étais bon ; je sentais surgir en moi des flots d’amour, de tendresse pour l’humanité tout entière; chaque homme en particulier, je le considérais comme un ami; j’ouvrais mes bras pour embrasser la- nature entière. Quoique chétif, je me sentais une force indomptable. Parfois il m’avait semblé que j’avais des ailes pour m^en voler dans l’espace, dans l’immensité et m’élever ainsi au-dessus des mesquins intérêts de la vie. Ma pensée m’ef-

frayait quelquefois, tant elle s’en allai t creusant dans • les choses vastes et profondes. Je travaillais avec énergie, avec couragé, pour ne point passer stérilement ici-bas, pour acquérir, que sais-je, un nom, la gloire peut-être, qui aurait effacé un peu cette; diftnrmité dont Dieu m’avait îndélébile'ment marqué. Eh bien ! tous mes efforts furent vains. Je me heurtai , malheureux que je suis, contre l’indilférence

et le mépris de tous. Bossu! bossu! me criait-ou toujours. Ces choses à' la longùe me brisèrent. Le seul cœur qui était toutà moi, celui de mon père, ce cœur qui était le doux, le saint réceptacle de toutes mes hésitations, de toutes mes tristesses, eh* bien ! ce cœur,, ma seule joie en ce monde, dans son inclémence pour moi, Dieu me le prit. Ce n’est pas tout encore : il manquait la pauvreté à ce lugubre cortège de souffrances. Elle ne se fît poiqt attendre. Je dus renoncer au travail. Alors ce qui se passa en moi fut affreux! Au milieu de la société, nouveau Job, je m’étendis sur mon fumier pour pleurer.

— Pauvre cher René, murmura Yvonne attendrie.

Il continua.

Tenez, je ne sais pourquoi [je vous dis à vous

toutes ces choses, pourquoi je renverse ainsi mon • cœur pour en répandre toute l’araerlume dans le vôtre, C’est .mal, cela; je vous afflige... pardon... C’est que, voyez-vous, on entasse longtemps, on met chagrin sur chagrip, tristesse sur tristesse'; tout cela fait un poids qui finit par nous écraser. On reste longtemps sourd et muet; puis vient un jour, une heure où toutes ces choses crèvent au dedans de nous et s’exhalent au dehors. Eh bien ! celte heure est venue : j’ai tout dit, j’ai éclaté ; je me sens soulagé. Et il versait des larmes à torrents...

— René, dit la jeune fille en s’emparant d’une main de son malheureux cousin, vous n’êtes plus , seul. C’est votre père qui m’envoie vers vous. Je vous apporte le courage et l’espoir !

. r— Ah! reprit-il, il est encore une chose que je ne vous ai pas dite, la seule pour laquelle j’implore votre pitié généreuse. On peut vous dire à vous ces chose -là. Vous êtes bonne, je lè sens. Eh bien ! n’imitez jamais ce monde cruel et méchant qui poursuit de ses railleries impies un infirme; et quand dans la rue vous verrez marcher, un. pauvre bossu, dites- vous aussitôt, en pensant à moi ; Silence et

respect, une' grande misère humaine passe là ; car hélas 1 c’est mon infirmité qui fut la source des calamités amassées sur ma tête, et. ..

— Ahl mon ami, interrompit Yvonne, comme vous vous torturez à plaisir! Qu’est-ce que ce défau t à peine visible chez vous? V otre i magination en délire touj ours portée sur le même objet, vous a tout exagéré. Il vous manquait une affection vraie, un cœur ami, qui comprît votre cœur etqui vous détrompât sur vous-même. Eh bien, j’arrive; me voilà. Voulez-vous bien, cher malade, enfant désespéré que vous êtes, voulez-vous bien prendre confiance, me sourire et me tendre la main ?

René abandonna ses deux mains à la jeune fille qui lui souriait avec tant de tendresse vraie, persuasive, qu’elle pénétra dans les profondeurs de l’àme du pauvre jeune homme.

Ils restèrent ainsi quelques minutes sans parler.

Yvonne reprit bientôt :

— Puis-je vous adresser une demande, cher Réné?

— Parlez, dit le jeune homme.

— Eh bien! je veux que vous me fassiez connaître vos essais en sculpture. J’ai aussi travaillé comme vous, il ne me reste plus de cet art que le sentiment

et legoûtqui servent àapprécier,àjuger.Voulez-vous,'’ René cher, me montrer votre travail? J’ai aussi un.

• autre désir : celui de voir votre chambre, voulez- . vous m’y conduire?

— Venez, dit René.

Et tous deux alors, la main dans la main, ils s’acheminèrent dans l’asile solitaire où si longtemps Réné avait exhalé ses douleurs, sans consolations et sans espérance.

En y pénétrant, Yvonne ressentit un inexprimable serrement de cœur. Ce désordre, ces objets confondus, épars cA et là ; le peu de clarté qui venait d’une fenêtre étroiie et grillée, semblable à la lucarne d’une prison; cette poussière, qu’aucun plumeau n’avait jamais enlevée, qui donnait une teinte sombre et grisâtre à tout ce qi.u l ecélait cette chambre ; cet aspect désolé accusait mieux encore que ce qu’il en avait dit toutes les détresses et toutes les défaillances du cœiu* de René.

Yvonne se laissa tomber, plutôt qu’elle ne s’assit, dans le fauteuil qui s’était affaissé si longtemps sous la pression de René. Elle était pâle, agitée, émue ' . jusqu’aux larmes.

— René j dit-elle enfin quand elle put parler, c’est donc ici, dans ce lugubre réduit, que se sont perdues •

■les plus belles années de votre jeunesse. Je le com- ' * prends, vous avez dû y. souffrir étrangement. Èt . votre mère, votre nlère vous y a laissé!

— Ah! s’écria René, ne parlons pas d’elle; je ne veux pas la juger. Pourtant, si elle avait voulu... je l’aimais!.... ■ . ,

— Je comprends, René. N’en dites pas davantage, j’apprécie votre noble et généreuse retenue. Mais, s’écria aussitôt la jeune fille, que vois-je là-bas sur • •

. cette étagère ?. ■ ,

Et elle s’élança pour considérer cet objet de plus près. Elle resta bientôt en extase, en admiration ‘ devant un morceau de • sculpture parfaitement ■ achevé. • . .

— C’est Agar, qui pleure son fils Ismaél^ dit-elle. .

D’cù tenez-vous cela, René? C’est un môdèle, sans doute. C’est beau ! c’est ravissant de fini, de grâce, de délicieux. contours!..., De quel nom est signé cet ouvrage ! Ceci doit être d’un gmnd maître, à coup ' sûr. . ■ . • .

A mesure qu*Yvonne parlait, s’enthousiasmait, •

René, lui, derrière elle, les mains jointes, les yeux levés au ciel, sentait battre son cœur à briser sa poitrine; sa physionomie s’éclairait, s’illuminait d’une joie puissante, soudaine, désordonnée; ses yeux avaient des flammes ; il était transfiguré, il était beau. ■ •

— Mais répondez -moi donc, René. De qui est, ce chef-d’œuvre? — Et se retournant brusquement vers . le jeune homme qui, pâle, haletant, gardait toujours le silence : .

— C’est de vous? cria-t-elle.

René ne pouvait parler, tant l’émotion paralysait sa voix. Il fit un signe affirmatifs

— C’est de vous et vous pleurez 1 ... O René I René ! •

Dieu a mesuré vos souffrances à la hauteur du ‘ génie qu’il- vous a départi. Vengez-vous donc du mépris et de la raillerie de la société, en lui imposant l’admiration et le respect qu’elle ne pourra vous refuser. Est-cé que le talent et le génie ont une forme quelconque? Est-ce qu’on songe à s’occuper de l’arbre qui produit des fruits savoureux ? René, mon cher, plus de tristesse : du courage, de l’espoir; relevez ce noble front. Remerciez Dieu et travaillez

pour conquérir un grand nom. La renommée vous attend : elle est impatiente de vous compter parmi ses enfants, ses élus. Moi la première, René Dal- BERT, je vous salue gi’and et célèbre artiste ! dit Yvonne en faisant une profonde révérence devant son jeime cousin.

— Mon Dieu! dit René au comble d’une sainte exaltation, mais qui êtes-vous donc, vous; jeune fille, qui venez ainsi ressusciter un Lazare, qui empruntez du ciel des paroles si persuasives et si tendres pour me rendre à la vie? Mais, dites-moi, n’est-ce point un doux rêve que je fais? Obi si c’est un rêve, n’allez pas me réveiller! Soyez bonne 1...

Non, ce n’est point un songe, pauvre enfant malade, dit Yvonne en s’emparant des mains de René. Je suis votre cousine, votre sœur, votre mère, votre amie ; je suis tout cela pour vous. Je remplacerai désormais dans votre vie tout ce qui vous a fait défaut, tout ce que vous avez perdu. Du fond de mon coeur,' je vous crie : Courage et espoir.

■— Mon Dieu, dit René, à mesure que vous parlez, je sens descendre en moi l’assistance divine.

- — Dès demain, René, vous aurez un atelier com-

plet, de l’argile, du marbre, tout ce qui est néces- . saire pour ce genre de travail.

— Hélas! je ne puis accepter tous ces dons, ces bienfaits, dit René en rougissant.

— En refusant , vous m’affligeriez , René , voilà ^ tout. Voudriez-vous m’affliger, dites? Ne suis-je point votre sœur? Eh bien! une sœur donne à son frère, sans que le frère songe à refuser à sa • sœur.

— De quelles inimitiés n’allez-vous pas devenir l’objet : ils ne sauraient vous pardonner cet intérêt pour moi; songez-y bien... Yvonne, chère sœur, retirez-moi votre pitié généreuse, et...

— Jamais ! à quelque prix que soit, interrompit Yvonne avec feu.

. En cet instant, la voix de madame Dalbert et celle de Julien retentirent dans l’escalier.

•René tressaillit.

— Mon Dieu ! que devenir ? dit-il. Où nous cacher ? que faire ?

— Me donner votre bras et me conduire chez moi, dit Yvonne en riant. Doit-on craindre le grand jour quand on n’est point coupable, et ne se doit-on pas

la responsabilité de toutes ses actions? Allons, votre - bras, cb^'r artiste. . • ‘

Et Yvonne, entraînant René, arriva fièrement ainsi près de sa tante. • •

— Ah! vous êtes ensemble encore, chère nièce, dit madame Dalbert. Vous finirez par apprivoiser notre sauvage. — Mais dans sa voix il y avait un dépit si marqué, qu’il ne put^chapper à Yvonne. * — Je l’espère bien, dit la. jeune fille tout simple-

. ment. — Et, après quelques mots échangés encore, Yvonne rentra chez elle.

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