‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 9 sur 14 · SI · texte numérisé non relu

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rieures, à tout ce qui se passait près de lui, il avait saisi le fil de la trame qu’on ourdissait pour capter une jeune fille, une parente riche. Dans cette appréciation, son noble cœur se révoltait, et tout cela * avait été conçu et dit par sa mère... sa mèrel

En rentrant chez lui, René sentit ses jambes fléchir. Il se jeta dans un fauteuil, prit sa tète dans ses mains et*se mit à pleurer, à sangloter. Puis, passant de ces idées à d’autres non moins tristes, non moins douloureuses, il songea à cette jeune fille qui allait désormais faire partie de sa famille, qu’il faudrait voir, coudoyer, à chaque instant de la journée. 11 lui semblait affreux de mêler ainsi sa vie à lui, dépouillée de tout bien, de toute chaude couleur, à l’existence d’une jeune pei'sonne qui devait resplendir de toutes les joies, de toutes les promesses verdissantes et dorées de la jeunesse. 0 misère! misère ! N’avait-il donc point encore assez trempé ses lèvres dans tous les calices amers? Ne s etait-il point assez déchiré à toutes les ronces du chemin ? Il fallait qu’une jeune fille vînt encore tout exprès dans sa vie pour rendre son désespoir plus complet, pour doubler ses déconvenues et ses hontes; une

jeune fille qui allait peut-être rire aussi de la fatalité qui le jeta ainsi dans le monde, après avoir passé dans un moule informe.

— Pitié et miséricorde sur moi! s’écriait-il, en Içvant ses beaux yeux noyés de larmes vers le ciel. Mon père ! ô mon père ! priez Dieu qu’il me rappelle près de vous !

Toute cette nuit-là, René la passa dans une agitation indescriptible, cruelle. Il compta toutes les heures, qui lui semblaient d’une mortelle longueur ; et ce ne fut que lorsque parurent les premières lueurs du jour à travers ses croisées, que le malheureux enfant trouva quelque repos et l’oubli momentané de sa souffrance dans un bienfaisant sommeil.

Il fut réveillé en sursaut, vers les dix heures du matin, par un bruit inusité : c’étaient les meubles que plaçait un tapissier dans les appartements destinés à sa cousine ; c’étaient les marteaux des ouvriers qui retentissaient sur les parois qui touchaient à sa chambre ; c’était la voix de sa mère, qu’il entendait ordonnant, commandant à cette troupe de gens affairés, empi'essés à la servir ; c’était encore Julien, son frère, qui fredonnait, qui chantait un

air d’opéra en vogue, tout en parcourant les chambres où habiterait celle qui devait être sa femme. Il chantait, et René, sous l’impression de ce chant joyeux qui semblait l’insulter, retrouva toutes ses amères pensées de la nuit.

— Il est donc vrai, ditril; ce n’est point un rêve. On prépare tout pour cette prochaine réception. On s’agite, se réjouit, moi seul, étranger dans ma famille, je souffre et je pleure!...

En quelques jours, les appartements préparés pour Yvonne furent en état de la recevoir.

' Tn matin qu’ils étaient encore tous trois réunis dans la salle à manger, un roulement aigu de voiture sur le pavé de la cour de la maison se fit entendre et, bientôt après, une nombreuse ■ société péiîétra dans le salon.

Yvonne — car c’était elle,— suivie de ses amis et de ses mulâtresses, en vêtement de voyage, Yvonne se précipita dans les bras de sa tante.

— Chère, bien chère tante, murmura-t-elle dans son émotion, pardon d’avoir tant tardé.

— Vous voilà, mon enfant, tout est oublié j accen-

tua madame Dalbert, en serrant la jeune créole contre sa poitrine.

Puis, prenant la main de Julien ;

— Voici votre cousin, chère Yvonne, dit-elle, enibrassez-le.

— Mais, se ravisa aussitôt Yvonne, j’ai deux cousins. Où donc est l’autre?

— Approchez donc, René, dit aussitôt madame Dalbert.

Et, comme René tâchait de dissimuler sa présence en se tenant derrière le groupe des nouveaux arrivés, et qu’il ne se hâtait nullement d’obéir à l’injonction de sa mère, Yvonne, l’ayant aperçu s’élança vers lui et le serra cordialement dans ses bras.

On s’assit; on forma un cercle autour de la cheminée.

La première entrevue entre personnes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vues, a toujours quelque chosede pénible, deglacial, de guindé; l’esprit et le cœur sont absents de la conversation ; on ne sait que dire; on tombe dans des banalités; on cherche ses mots; on ne sait quel sujet aborder ;

on se sent bête à faire pitié. C’est ce qui arriva en ce moment-là entre Yvonne et sa nouvelle famille.- Quelques minutes se passèrent ainsi dans cette espèce de malaise. M. Dangel y vint mettre fin, en prenant congé d’Yvonne. Il y avait trois jours qu’ils étaient à Paris; ils avaient déjà visité quelques monuments, échangé bien des promesses et d’affectueuses paroles. Il tardait au négociant de retourner à ses affaires. Aussi, après qu’il eut remis sa chère pupille à ses parents, songea-t-il au départ.

— Adieu, ma fille, lui dit-il en la tenant pressée sur son cœur ; songez que vous avez en moi un père et un ami. A votre moindre appel, je serai aussitôt près de vous. Adieu.

Et il sortit précipitamment, emmenant Félix et Louise, qui avaient les yeux pleins de larmes.

Yvonne paraissait accablée elle-même.

— Allons, chère enfant, lui dit M. Roussel, modérez votre sensibilité, je vous prie.

— Notre chère Yvonne a besoin de repos, sans doute, dit aussitôt madame Dalbert. Veuillez me suivre. — Et elle les entraîna dans leurs appartements.

Les deux frères restèrent seuls dans la salle à manger, Julien prit son chapeau et sortit, et René regagna sa chambre.

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