‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 3 sur 14 · LE BARON — LETTRE A FRANCINE — DÉPART · texte numérisé non relu

LE BARON — LETTRE A FRANCINE — DÉPART

Bien des semaines s’étaient écoulées depuis

l’arrivée delajeune créole, et, chaque jour, l’affection

de M. Dangel pour cette enfant charmante puisait de

nouvelles forces dans l’appréciation raisonnée qu’il

faisait de cette délicieuse nature de jeune fille. Il

sentait que s’il venait à se séparer d’çlle, il resterait,

dans son existence à lui, une lacune difficile à corn- Wer, qu’il lui serait bien pénible de s’accoutumer à son absence. Un malheur semblable pourtant devait fondi'esur lui. Il le pressentait vaguement, car il lui paraissait impossible qu’elle pût consentir à vivre toujours dans un monde, dans un milieu où elle apportait une indifférence et une apathie qui res-^ semblaient à de l’ennui.

Mais qu’avait-elle donc? Que lui manquait-il? Un amour peut-être ? — Si elle éprouvait cependant le besoin d’aimer, pourquoi mettrait-elle tant de soins à fuir les hommages des jeunes hommes qui l’entouraient sans cesse?

— Etrange fille, se disait le bon négociant, que se passe- t-il donc dans celte jeune cervelle? — Jamais il n’avait apporté une aussi minutieuse attention dans les calculs de ses livres de compte qu’il en mettait à supputer le grand problème du cœur de sa chère pupille.

Malgré l’éloignement que manifestait Yvonne pour le mariage, il pensa que s’il pouvait parvenir à ce but, elle consentirait à rester près de lui, qu’il ne la perdrait pas entièrement, et qu’il fallait absolument

chercher parmi tant d’hommes qui s’offraient pour maris, celui qui pourrait parvenir à toucher ce cœur d’une insensibilité de pierre.

Ainsi pensait le bon M, Dangel. Or, pour en arriver à cette heureuse conclusion, il était nécessaire d’attirer chez lui tout ce qu’il y avait dans Marseille d’hommes distingués et supérieure. — C’est bien le diable, disait-il, si parmi tous nos gandins marseillais cette petite fille ne trouve pas <à faire im'choix. Nous verrons. 11 faut, ajoutait-il dans sa pensée, l’amener au spectacley donner des bals, des fêtes, l’enlacer dans un tel réseau de plaisirs qu’elle ne puisse plus écouter les sophismes dont sa jeune tête est meublée, et que, comme un oiseau qui tombe dans les filets qu’on lui tend, celte jeune fille se laisse enfin prendie ])ar l’amour.

11 était loin de supposer assurément que ce qu’il préparait pour retenir Yvonne était précisément ce qui pourrait bien l’éloigner de sa maison. '

El tout entier au projet qu’il méditait, on le voyait dés le malin organiser des parties de plaisir, parler de théâtre, de bals, de cavalcades, de dîners, meltre une certaine et opiniâtre insistance dans ses paroles.

ât.

affirmant, quand il trouvait une opposition, qu’il avait véritablement besoin pour son compte de distractions, ce qui surprit et affligea même Madame Dangel en lui faisant concevoir des inquiétudes sur sa santé.

— A quoi songes-tu ? lui dit-elle un matin qu’ils étaient seuls. Je ne te reconnais plus. Toi, que j’ai toujours vu repousser tout ce qui pouvait déranger l’ordre méthodique de ta vie; toi, l’ennemi des plaisirs du monde, te voilà, maintenant que tu aurais besoin de calme et de repos, te voilà revenu aux jours de ta folle jeunesse. Tu souffres assurément et tu cherches à me le dissimuler.

M. Dangel éclata d’un fou rire.

Non, chère femme, fit-il ; ce n’est pas moi qui souffre ici : c’est Yvonne, que Tennui accable ; ne l’as-tupas remarqué? Il faut que je marie cet enfant, et pour cela il ne faut pas la laisser entre quatre murs. Voilà la véritable cause de ce revirement de mes habitudes.

‘ — Quant à Yvonne, je commence à croire, dit Ma-

dame Dangel, qu’elle est insensible à tous les soins qu’on lui rend. Le baron de Fournay, si bien fait pour j)laire, n’a produit aucune impression sur son cœur;

QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR . Il'

ses assiduités auprès de notre chère enfant restent sans effet. ’ . . . ’ "

— Tu crois? . ’

— J’en suis sûre. Essayons encore pourtant, nous verrons. Je vais aussi, maintenant que je ne suis plus inquiète sur ton compte, me joindre à toi, en imaginant des fêtes et des plaisirs. Il y a je ne sais , quelle obstination, dans ce -jeune cœur, qu’un mal étrange livre ainsi à Tennui.

Et, dès le lendemain de celte explication avec sa femme, vingt voitures pleines de femmes joyeuses, escortées par d’élégants cavaliers, qui mettaient en relief leur talent d’équitation,, se dirigeaient vers la belle propriété que possédait M. Dangel tout à côté du château Borelly.

Jamais, peut-être, Yvonne n’avait paru siravissante de grâce et de bon goût au milieu de toutes pes jeunes femmes dorées, parées comme des châsses ou des madones.

Elle s’était distinguée par une simplicité de mise qui la rendait remarquable entre toutes. Une robe de mousseline blanche, à coupe gracieuse dessinait tous les contours charmants de sa taille; un man-

telet pareil la robe, était jeté négligemment sur ses épaules ; un chapeau blanc de paille de riz, onié d’une £jlume rare; c'était tout. Aucun bijou ne brillait à ses oreilles, ni à son cou, ni à ses bras. Ou eiU dit que, prise ce jour-là de lassitude, la jeune

ci-éole n’avait voulu s’astreindi-e à la moindre for-

tare qu’inflige la mode ou le désir de plaire.

Et pourlant, si ce désir élait absent de son cœur, elle avait réussi par sa simplicité à n’en être que plus • attrayante et plus gracieuse au.v yeux de ses admirateurs.

Dans cette course matinale en plein champ»

•Yvonne avait retrouvé une part de sa gaieté perdue. Son visage, un peu pâle depuis son aiTivée, avaitrepris un éclat qui enchantait M. Roussel : la campagne, les arbres, les aspects, les sites si différents de ceux de son pays natal, la charmèrent et la ravirent pendant une heure à peu près que dura ce petit voyage.

On arriva, et, après un déjeuner somptueux dans la salle à. manger du château, tous les joyeux invités se dirigèrent vera la petite rivière THaveaune. lià, de charmants petits batelets pavoisés, attachés au rivage, attendaient la brillante société. On prit place

QUATRE MIFÆIONS POUR UN CŒÜR ?•

sur des coussins moelleux, el bién longtemps on se promena sur les eaux argentées et dormeuses de la petite rivière, devisant, riant, s’abandonnant sans contraire à tout l’imprévu delà situation, aux libres pensées que font naître le plaisir, l’air, la nature et les champs.

Entourée de tous les jeunes hommes qui aspiraient à sa main, Yvonne était un peu obsédée par la fatuité et les soins constants de quelques-uns d’entre eux. Il en était un, le jeune baron de Fouriiay au-" quel M. Dangel avait permis d’espérer, qui se mon-' trait vis-à-vis de la jeune créole presqu’en conquérant assuré du succès. Il comptait bien, ce-jour là, faire une tentative pour se procurer un entretien avec la jeune fille, qui lui inspirait une admiration toujours croissante, et un de ces attachements qui naissent subitement et que l’on croit au jeune âge d’une durée éternelle. Jeune, beau de visage, riche à millions, ayant pour lui le prestige d’un grand nom, il pouvait espérer qu’Yvonne ne resterait point insensible’ à tant d’avantages réunis. M. Dangel partageait cette ’ espérance et l’avait encouragé à lui rendre des soins. ■ ’

— Tâchez de vous faire aimer, lui avait-il dit, et j’en serai heureux. . . ' . . •

Le baron, avons-nous dit, se montrait donc le plus assidu auprès de la jeune fille, et cherchait l'occasion .de se déclarer positivement.

> L’occasion ne tarda pas à s'offrir. On était fatigué de la promenade en bateau. On mit pied à terre et l’on alla s’abriter sous les frais ombrages des platanes séculaires, qui s’élevaient à une.hauteur pro- ♦* «

digieuse, formant par . leurs branôhes réunies un berceau où le soleil ne pouvait pénétrer. On s’assit sur des bancs ; des groupes se formèrent çà et là.

• Un moment vint où , au milieu d’une conversation, Yvonne prêta l’oreille à un murmure lointain :• elle écoutait le chant d’une cigale.

• — J’aime ce chant, ditr-elle. Oh ! je voudrais voir cette infatigable musicienne... Et elle courut vers l’olivier. •.. .

Mais la cigale s’envola à. son approche. Elle resta muette à considérer l’arbre.

Le- baron avait suivi la jeune fille. Il était près d’elle.

-r Cet arbre, fit Yvonne, en lui montrant l’olivier,

recèle en lui une mélancolie qui liie touche II en est des productions de la nature comme de la grande famille humaine : chaque arbre a une allure à lui, un caractère, une voix même qui lui sont particuliers. Ne le trouvez-vous pas comme moi,* monsieur le baron?... Par exemple, cet olivier, voyez-le, avec ses branches pendantes, le vert sombre de ses feuilles, sa chevelure négligée, son aspect désolé, je trouve que cet arbre est le symbole de la douleur : il s’harmonise merveilleusement avec une âme qui a souffert. J’aime l’olivier.

— Quoil dit le jeune baron, vous, mademoiselle, si digne de tous les bonheurs de la terre, auriez* vous déjà ressenti l’atteinte de la souffrance?

— J’ai perdu mon père et ma mère.

Et dans ces quelques mois qu’ Yvonne prononça en levant ses yeux humides sur son interlocuteur, il y avait une telle vibration de sensibilité et de tristesse, qu’elles émurent profondément le baron.

— 11 y a dans la vi* d’une jeune personne, osat-il dire, il y a tant d’ardentes aspirations, tant d'avenir, que la perte de parents, quelque douloureuse

qu’elle soit, s’efface peu à peu et se confond bientôt,

sans qu’on s’en doute, dans un autre sentiment plus profond... L'amour, par exempte... Ah! s’il m’était permis espérer... , .

— Ouoi donc?’ dit placidement Yvonne, le sonriie aux lèvres. ,

— N’avez-vous jjas compris, continua-t-il, un peu décontenancé, que je n’ai pu me défendre de l’admiration pour votre personne, et que cette admiration a iÈait naître en moi l’espérance que vcms daigneiiez accepter l’hommage respectueux de mes

sentiments, toute ma vie enftn, qui ne sera qu’une

longue adoration.

A cette déclaration en forme, à laquelle elle était bien loin de s’attendre, Yvonne leva ses yeux candides sur le baron et sembla vouloir scruter jusqu’au fond de son cœur.

‘Ëlle restait muette.

— Vous ne répondez pas?... Hélas! . . •

— Monsieur, articula-t-elle enfin d’une voix ferme , . il y a en vous, je le vois, de la franchise et de la sincérité ; je suis honorée de vos sentiments pour moi, mais...

— Mais, reprit le baixxn, achevez..;

QUATRE MILLIONS POUR Üi^ tŒUR 83

• L’espiègle Félix était près d’ett^f, empéchafil ptir sa présence la jeune fille de cetnliüUèr.

— Yvonne! s’écria le jeune homme, voilà Votre fugitive, votre déserteuse, votre laide cîgalé. Je Fai rattrapée; remerreiez-moi donc bien vite, je vous prie. Je me suis écorché, msttilri les mains, en es- • caladaiit, pour vous plaire, jusqu’à la cime d’un olivier.

— Pauvre cigale! dit Yvonne en laprènahl; les poète» seuls Font glorifiée ; lu appartiens à ta famille des muses ; on s’en dooferait à ia réqmlsâôn que fu ‘ subis. Personne ne l’aime ici. Va, va, chanté toujoure, ma belle cigale ; égaye an moins les medssonneui-s... Et Yvonne, ayant ouvert sa main, FinséCfe ailé s’échappa de ses dtodgts et s’envola dans les airs.

Pendant que ceci se passait sous l’Olivier, àqviel- ' ques pas de là, appuyés contre un arbre, M. Dangel et M. Roussel parlaient avec animation, tout en dirigeant lem» legards sur Yvonne.

— Oui, j’espère, disait M: Dangel, qtie ce mariage aura lieu bientôt. Ce jeune homme est digne de notre ' chère enfant : elle sera héifrense.

84 QUATRE MILLIOJJS ROUR UN CŒUR

M. Roussel secoua la tête d’un air de doute,

— Vous ne le croyez pas ?

— Non.

— Et pourquoi? '

— Parce que Yvonne ne l’aime pas.

— Elle l’aimera,, morbleu! Elle serait bien difficile!

— Je vous dis que non, monsieur.

. — Ahçà, mon cher -Roussel, vous m’inquiétez, dit le Provençal avec un peu d’humeur. Qu’est-ce donc qu’eUe cherche dans un mari ?

— Elle ne cherche pas, elle attend.

— Vous parlez, mon cher monsieur, comme si cette chère Yvonne avait passé son cœur dans le vôtre. Expliquez-moi, je vous prie, comment vous pouvez savoir qu’elle ne se laissera pas toucher par l’amoùr du baron?

— Vous le voulez?

— Celles !... t

— Eh bien ! conlinua,M. Roussel, habitué, comme' je le suis, à lire dans ses sentiments, je’, crois être certain qu’elle n’acceptera jamais un mari *qu’on lui aura offert; elle cqnsidérerait cette union comme

• Digitizea

■quatrk millions pour un cœur 85.

nue affaire, comme un marché. En outre, je n^ crois pas qii’un grand nom, une immense fortune,' qu’un séduisant visage fassent jamais impression sur elle. Tout ce qui enchanterait une autre jeune tille reste sans effet sur son esprit. Yvonne est du petit nombre de ces femmes qui ont au cœur un instinctif besoin de dévouement et de sacrifices. Ce ne sera pas, cioyez-le, chose facile que de captiver snn imagination, et si vous tenez à la conserver pi-ès de vous, faut-il vous le dire ?

— Oui, dites.

— Eh bien ! ne lui parlez jamais de prendre un

mari.

— Etrange enfant! dit avec dépit le négociant.

— Ame noble et sublime, murmura M. Roussel.

El plus bas encore : Il n’y aura donc que moi pour te comprendre et t’admirer !

Le reste du jour s’écoula pour notre amoureux bai*on dans une incertitude poignante. Ce /naw qu’avait prononcé Yvonne était une restriction ; il devait précéder un obstacle,’ une impossibilité, impossibilité et obstacle que son amour saurait vaincre. Au fond de son cœur, il maudissait ce jeune Félix, qui,

per son inopportune présence, était venu glacer la parole sur les lèvres de la jeune fille. Passant aller* nativement de l’incertitude à l’espoir, il ne se tint cependant pas pour battu, et, avec l’aide de M. Dangel, il espéra que le cœur d’Yvonne, de cette adorable enfant, poun*ait bien lui appartenir un jour. De cette errance il passait à un sombre déses-' poir ; ce mais lui inspirait un effroi mortel ; c’était un glas, c’était comme un arrêt de mort.

Le cœur de la jeunesse est ainsi fait, qu’il attache à une seule parole, à une larme, à un sorupir, â un rien, une importance qui le jette dans un abime de désolation, comme aussi il le transporte au faîte des félicités.

Pois, hélas ! quand l’âge a glacé les sens, le souvenir de ces impressions passées amène sur les lèvres décolorées des vieillards un simple soorire de pitié.

Le baron de Fournay était jeune ; il aimait- véritablement pour la première fois. Yvonne lui était • devenue tout à coup tellement chère, qu’il pensait ne pouvoir exister d’autre bonheur sur la terre que la possession exclusive de ce cœur charmant qu’il avait su apprécier.

Pendant le reste du jour passé à la campagne, et malgré son impatience de connaître la pensée d'Y-, vonne sur ce qui lui était personnel, il lui fut impossible de trouver un instant propre à une explica- . tion positive.

Q’est qu'en effet les plaisirs se succédaient sans ' interruption.

Après la promenade en bateau, et pendant tout le temps que dura une chaleur accablante, on se retira dans les appartements ; on se livra à des jeux de toute sorte; puis, vers les quatre heures, un bal champêtre s’organisa sous les ombrages des mar^ronniers, le galoubet et le tambourin emplirent l’espace de sons joyeux et éclatants. CTéiait pour la jeune créole un plaisir tout nouveau, et, la première, elfe fut entraînée pom* liii-e partie d’un quadrille, où elle déploya toutes les gi âces qui la rendaient . si séduisante et si supérieure an reste des femmes.

Pnis7 la nuit s’étant faite, une nouvelle surprise avait été ménagée aux joyeux invités : des' illnmi- ■ nations à giorno éclairèrent ce bal rustique. Enfin, un . couvert se dxe^ en plein champ, sous le sommet épais des arbres, dont toutes les feuilles • élairat

■fW; QUATRE M.ILLIONS'FOIR IN CŒUR

transformées, on eût dit, en étoiles scintillantes.

On quitta la danse pour s’asseoir autour de la table, couverte de mets exquis. Alors le tambourin cessa de se faire entendre et fut aussitôt remplacé .par une musique invisible, qui jetait le cœur dans un doux apaisement et dans une molle langueur. '

Cetie tiède brise qui caressait tous les fronts, ces . .parfums, cette harmonie, tout cela apportait un charme, un ravissement qu’on ne saurait décrire.’

A coup sûr, les plus belles nuits tant vantées de l’Italie et de l’Espagne perdraient à la comparaison . avec cette délicieuse soirée, passée dans un petit coin de la Provence.

Yvonne était émue.

— Jamais, dit-elle, en pressant la main de M. Dangel, jamais je n’oublierai ni cette fête, ni vos bontés > pour moi.

— Chère enfant, répondit le négociant, je tâche de faire en sorte que vous a ous plaisiez parmi nous.

Enfin cette soirée s’acheva comme tout finit, tout passe i,ci-bas.

11 était trois heures du matin quaiK^on rentra à Marseille. i

Quelques jours après cette, fêle, deux hommes étaient seuls dans le salon de M. Dangel : le plus jeune était deboiit et s’appuyait sur le dossier d’un fauteuil, et le plus âgé se tenait assis sur une causeuse. Ik parlaient avec feu et presque, à vaix basse.

— Eh ! oui, disait M. Dangel, — car c’était lui, — il ] faut en prendre notre parti ; ma pupille refuse tous les avantages que vous lui offrez. Je sors de chez elle ; elle a formulé nettement qu’elle ne voulait pas enchaîner sa liberté ; en un mot, qu’elle ne voulait pas se marier. . ’ »

— Mais enfin, pourquoi? dit l’amoureux barofi.

— Ah! pourquoi? Sait-on ce qui sé loge dans la tête romanesque d’une jeune fille? ‘

— Aimerait-elle déjà quelqu’un ?

— Non, j’en suis sûr, reprit M. Dangel. Elle est assez franche et assez naïve pour me l’avoir avoué.

— Alors, quel motif donne-t-elle?

— Aucun, si ce h’est qu’elle ne consentira jamais à quitter le nom de son père.

Ce sont de belles raisons ! s’écria le baron ; * •c’est à en devenir fou. Ét moi qui espérais un bon-

heur auquel vous m'aviez permis de prétendi-e?

— Eh l oui, morbleu ! C’est ce qui me désole; elle

a rejeté: depuis' qu’elle est ici, plus de dix superbes - ‘

mariages; Je veux désormais la laisser libre, car .

son altei’cgo, M. Roussel, m’a assuré que si je con- ^

tinuais à lui 'parler d’une union quelconque, elle pourrait bien quitter ma maison pour assurer, dit- ,

il, sa tranquillité. Voilà, mon cher, où en sont les choses. • ‘

— Oh! mon Dieu, exclama le baron, avec des

larmes dans la voix. C’est donc fini! plus de bonheur à attendre ! ’ |

— .Allons, allons, allons, du courage, mon jeune '

ami. Cette charmante petite folle s’enamourera de ,

quelqu’un qui ne vous vaudra pas, à coup sûr, et vous, mon cher, vous trouverez une jeune fille qui saura mieux apprécier votre mérite. Voilà quelle sera la conclusion de tout ceci.

— Je ne me consolerai jamais de ce cruel échec.

On ne prend point l’amour qu’on a dans le cœur pour le jeter au loin. C’est chose impossible, je ne pourrai cesser de l’aimer, et tant qu’il y aura un souffle de vie en moi, sa ravissante ftnage ne s’effa-

cera pas de mon cœur... L'espoir!... Oh ! non, je ne le perdrai pas. Cet espoir, c’est toute mon existence.;

Et le baron, accablé, affligé, salua et sortit rapidement, avant que M. Dang^ eût eu le-tenips de le retenir et de. lui parler.

. •— *> Pauvre jeune homme ! Fille étrange ! murmurait M. Dangel, en se rendant aussitôt à la Boui*se.

Au même instant où ceci se passait, Yvonne éprou- ■ vait un de ces .accès d’ennui et de tristesse qui s’emparent bien souvent des imaginations vives et impressionnables, sans qu’elles puissent formuler l’objet réel qui les jette ainsi dans l’abattement et la prostration.

Yvonne, pourtant, aurait pu, cette fois-là, expliquer la cause de sou chagrin à qui la lui aurait denrandée. M. Dangel venait de sortir de chez elle , . après lui avoir, fait envisager tout l’honneur et les avantagea attachés à son union avec le jeune baron. Elle avait refusé,- et avait môme supplié son tuteur de ne jamais lui parler d’un changement de position ; qu’elle s’obstinerait à rester libre. Le tuteur était sorti mécontent, et la pu{âlle, deineurée seule, se livra à une foule de réfiexicms, qui- l’agitèrent au

9è ■ QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

point qu’elle tomba affaissée et véritablenient soüf- ,

frante dans un fauteuil. Le 'coude appuyé sur un guéridon, sa main • soutenait . sa tête charmante, alourdie par mille pensées diverses.

— Qu’est-ce donc que je ressens? pensa-t-elle. Un <

mal inconnu m’oppresse ; je ne puis plus vivre ici ; les fades obsessions de tous ces jeunes hommes m’ennuient. Aucun d’eux ne saurait me plaire ; ils parlent je ne sais quelle langue qui m’est tout ^ fait étrangère. Je me sens triste à mourir. Pas de. femme autour de moi qui , puisse me comprendrè. . |

J’aurais tant besoin.de communiquer mes pensées. 1

Ah ! Francine, pourquoi t’ai-je quittée? Toi, mon amie d’enfance; toi, qui avais une larme pour mes chagrins et un Sourire pour mes joies. 0 mes chères’ solitudes, mes longues et vertes savanes, qui avez encore peut-être les traces de mes pas ; mes ébéniers, avec vos agrestes chevelures de lianes ; ô cher pays, où je suis née, pourquoi, oh ! pourquoi vous ai-je dit adieu pour toujours ! Et, en évoquant un à un tous ces chers souvenirs, son imagination, montant jusqu’au lyrisme de la douleur, Yvonne se prit à sangloter. Puis, se calmant peu à peu, elle attira vers

QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUR t3

elle (lu papier, trempa sa plume dans l’encrier et s’arrangea pour écrire.

Pla(;ons-nous derrière son siège, et lisons à mesure qu’elle jette sur le papier le trop plein de son îime. , ■

« Chère Francine,

» Au milieu des larmes versées dans notre adieu, au nîilieu du désespoir d'une séparation qui nous sembla devoir être éternelle', je te promis de L’écrii*e, de te faire partager de loin, comme je le faisais de près, toutes mes espérances, toutes mes joies, comme aussi toutes mes tristesses, toutes mes déceptions. Kli bien ! Francine chère, me voilà à l’æuvre, et il n’y a guère qu’un mois que j’ai touché terre, comme disent messieurs les marins. -

» Un mois! diras-tu; lu aurais dû penser à moi plus tôt, à moi qui compte les jours, les heures; à moi qui attends et qui pleure! Ne gronde pas, ma Francine; on ne m’a pas laissé le temps de t’écrire. Sans cesse adulée, entourée, je ne le pouvais vraiment pas. Crois bien pourtant que je ne leur livrais de' moi que le matériel, que la bête, comme ôn dit :

ma peusée, mon cœur étaient à loi. Celte pensée allait le chercher, mon. amie, tantôt sous les ébéniers en fleurs, où tu aimais à l'asseoir pour rêver ; tantôt dans cette forêt de cocotiers et de bananiers, où, tant de fois, le bras sous ton bras, enlacées comme deux .lianes, nous cheminions silencieuses et pensives, le plus souvent babillant et jacassant comme deux oiseaux amoureux.

» Ah! Francine, ce n’est pas sans un' profond déchirement de cœur que je me suis arrachée du pays où je suis née, de toutes mes jeunes affections de berceau, de toutes mes habitudes de jeune.ülle, des lieux bien chers où vivaient ma mère et mon père, où j’ai reçu leurs derniers baisers, leurs suprêmes bénédictions ; mais ne devais-je pas me conformer au désir qu'exprimait mon père de me voir habiter celte France, ce pays qu’il aimait tant? J’ai obéi et je suis partiel... Chère, comment te peindre ma poignante douleur, quand je me trouvais dans celte étrange madson de planches, qui, pour toiture, n’a que le ciel, et qui flotte sur un abîme. Je m’assis sur le. pont; ma tête, chargée d’ennuis, s’inclina sur ma poitrine. En cet instant, mon esprit ne put for-

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mulBi’ une autre pensée que celle-ci : « Je fuis le » connu, raimé, pour me jeter dans l’inconnu, l’in- » diflérent. » — Celte transition m’épouvanlait. Je demeurai longtemps inerte et sombre comme une borne qui séparerait le passé de l’avenir.

» Mais bientôt, avec cette versatilité de sensations que lu me reprochais bien souvent, ma bonne Francine, bientôt ma tête se releva; je jetai au loin mes regai’ds. . ; •

, ,» Quel spectacle sublime s’offrit alors à ma vue I L’enthousiasme et l’admiration se partagèrent mon cçeui-, • , ■

Il était matin encore, le ciel était chargé de nuages noirs, voltigeant çà et là, poussés par un vent du sud-ouest; le soleil, pâle et décoloré, ressemblait à un malade indocile qui cherche à déchirer l’appareil dont on l’a couvert ; tantôt il se montrait radieux et brillant, et tantôt sa face, de nouveau voilée, jetait des lueurs blafardes, effacées, qui assombrissaient l’horizon, tout en le colorant de je ne sais quelles teintes poétiques, que je n’avais jamais remarquées sous notre ciel lumineux. Ët puis, les eaux tumultueuses du Mississipi, sur. lequel nous-

• * . * voguions, ces eaux tourmentées, qui jetaient des

cris, en se heurtant, en se brisant à la poupe de notre

vaisseau ; ces groupes d’ilots épars sur les fertiles •

rivages du grand fleuve', ces arbres d’une prodigieuse * (

hauteur accumulés, formant entre eux des pyramides, c’était un panorama changeant de minutes en minutes. Souvent notre navire, rasant les eaux comme une mouette, semblait devoir s’abîmer dans un gouffre, puis aussitôt se relevait alerte, fringant comme un guerrier qui a vaincu. Ajoute à ce tableau, Francine, des milliei-s de vaisseaux allant,

venant sur le Mississipi, se rencontrant, se saluant, les porte-voix criant, les capitaines, aux voix de stentor, commandant les manœuvres, les matelots chantant, sifflant ; partout la joie, le travail, la force, l’espérance. Quel singulier spectacle pour une jeune fille qui n’a cessé de côtoyer à pied ou à cheval les bords tranquilles du Mississipi, de notre douce contrée. J’étais ravie, haletante et charmée ! ‘

» J’appelai près de moi Roussel, assis à quelque distance ; il était triste aussi. A quoi pensait-il donc, lui? Puis-je me lé demander? A moi, sans doute, toujours à moi. S'il était triste, c’est qu’il ne

me voyait' pas sourire; s’il rêvait, c’était à mon

avenir. • ' •

» Je l’appelai donc près de moi pour lui faire

partager tout ce que je sentais. • ’

» — Oui, oui, c’est bien beau, tout cela, me dit-il,

■ je ne sais avec quelle indifférence; mais, chère

Yvonne, ne souffrez-vous pas? ... •

» Et son œil interrogateur plongeait dans mes yeux. . .

» — Vous êtes pâle, ma fille? •

» Quel amour que celui de cet excellent homme pour moi !... Ah! Francine, dans le cruel* naufrage de toutes ihes affections premières, je bénis le ciel de m’avoir laissé au moins cette douce épave pour me consoler. . . ■ •

» Celui qui voit Roussel avec son visage calme, froid, avec sa , parole rare et brève, ne pourrait, à . coup sûi-, supposer en son cœur tout ce foyer d’ar * mour brûlant, en son esprit,lout cet assemblage de qualités éminentes j enfin toute son instruction, qui fait de lui une véritable encyclopédie vivante.

» -Mais, comme un avare qui garde pour lui seul

ses trésors, Roussel émet difficilement ses idées; on

dirait qu'ayant presque effroi des hommes et de leur commerce, il craint de se mêler à eux ; que, se défiant d’une destinée qui lui fut autrefois, dans sa jeunesse, si hostile et si fatale, il est toujours en épouvante des jours qui s’écouléiit. Pauvre; pauvre cher homme, comme il a dû souffrir!

Eh Lien! qu’il reste tel qu’il est; qu’il n’use que pour moi seule, comme il sait le faire, tout ce qu’il possède de richesses iiitellecluelles, de dévouement et d’amour! Tu sais, Francine, comme autrefois, étant encore enfant, j’ai tracassé ce pauvre cœur, mutilé par mes caprices, mes malices, mes alfectations de ne l’aimer pas, et cela pour mè donner le cruel et détestable plaisir de voir un instaht après rayonner son visage, quand je venais à lui dire : « Père, je vous aime ! » — Francine, il y a de la dureté dans le cœur des enfants!...

» Et puis encore, comme il s’est associé à toiite ’ ma vie! Tout enfant, il fut mon jouet, puis mon sauveur; puis, n’est-ce pas de lui que j’ai reçu l’instruction qui fait le charme de ma vie? •

J» Aucune curieuse question, que lui adressait mon .esprit ignorant, ne resta sans une réponse

• * * instfuclive..- c'est lui qui, en jouant, pour ne point

me lasser, mefifUes cours de botanique, d’astronomie, d’histoire et de géographie ; qui habitua ma jeune pensée à se fixer sur des' choses sérieuses ; c’est lui encore qui m’apprit la langue d’Homère et de Virgile; c’est lui qui choisit mes lectures et qui dévoila à ma jeune âme étonnée tous les mystères de la création ; c’est lui qui, avec son cœur et sa sensibilité de femme, me fit femme’ enfin.

» Tu le vois, ma chérie, je puis bien justement l’appeler mon père. ,•

» Les liens du sang sont bien forts, dit-on toujours. Sans nul doute, ils sont beaucoup; mais aussi quel nom donner à cette tendresse ingénieuse, éclairée, d’un étranger, qui nous;prit au berceau pour nous conduire dans la vie par un chemin de ‘ fleurs, qui nous, montra du doigt toutes les grandeurs et les richesses de la création'et tous les saints . devoirs de l’humanité; qui, vous appuyant sur son épaule , écarte du pied tous les cailloux , toutes les ronces dé la route où vous passez ; qui prend pour lui, toutes les amertumes, et qui vous présente aux lèvres une coupe de miel? Ah! celui-là est aussi

;iob QÜATRE MILLIONS POUR UN CŒUR

. notre père , non pas parce qu’il nous a mis au monde, ’ mais bien parce qu’il nous a aimés.

» C’est ainsi que j’envisage Roussel : il est mon ami avant d’être mon père ; poim mieux dire , il est à la fois tous les dëux.

» Ma chère Francine, je reviens à mon voyage. ï> .\près que nous eûmes quitté le Mississipi, notre vaisseau s’élança dans la mer. ’ •

» Quelle est belle la mer ! elle est bien réellement l’image de l’infini. Comme elle rend bien mieux que • toute chose créée la puissance de Dieu !...

• » Elle était calme et unie comme un miroir,

quand elle nous reçut. Ainsi qu’une souveraine,

elle' nous accueillit avec une gravité calme, avec sérénité , nous laissant pourtant pressentir qu’au dessous de cette bienveillance il pourrait bien y avoir des murmures, d’affreuses colères, des arrêts de mort. Quoi qü’il en soit , durant notre traversée , elle ne nous gratifia que 'de quelques doux gémissements. ’ ’ . . ‘ ■

. » Chaque matin nous montions ‘sur le pont ,

Roussel, Mamie et moi. J’étais toujours dans uii ravissement que je ne saurais te décrire. Plus de ces

rives gui arrêtent la pensée, caressent le regard et nous rapprochent en idée de la terre; plus rien de tout cela ne s’offre à la vue : l’œil à beau sonder tons les horizons; rien, rien que le ciel et l’eau; l’immensité partout.'

B L’âme d’abord s’effraie un peu et s’abîme bientôt dans une profonde contemplation. Je ne sais an-' cun spectacle plus propre que la mer à élever la pensée au-dessus des choses terrestres. Vois-tu , on comprend presque Dieu! On s’explique aussi alorsl’enthousiasme des gens de mer pour cette reine de la nature.

B Notre voyage s’effectua ainsi sans aucun inci- dent remarquable, et enfin nous entrâmes un matin dans le port de Marseille, but de notre voyage.

» Après une courte quarantaine, les enfants de M. Dangel , mon tuteur, arrivèrent pour .me servir ’ d’introducteurs dans leur famille : Félix et Louise sont 'deux aimables enfants; ils se -jetèrent à mon. xon comme s’ils me connaissaient depuis longtemps, et m’accablèrent de baisers que je leur rendis bien.

.Te fus touchée de cet affectueux accueil : tout ce qui', ré-vèle un bon cœur,,n’impoi*te dans quel individu,

tOJ QUATRE MILLIONS POUR UN CŒUfi •

quélle que soit la forme sous laquelle ü m’aj^pa^ raiâse , provoque à l’instanl toutes mes sympathies^ • .

Félix et Louise sont encore fort jeunes : Louise a -

■ seize ans, son frère en a quinie tout au plus. Il y a certes en eux toute l’étoffe propre à: faire plus tard' deiix êtres distingués, s’ils pouvaient avoir pour* * maître un Roussel, par exemple. Quoi qu’il en soit, ' ils sont naïfs , naturels ; l’éducation ne les a point encore pervertis, j’entends telle qu’on la -donne de^

• nos jours , aux femmes surtout , éducation qui enseigne à mettre une sourdine sur toutes les sensar lions de l’amè , à étouffer tous les sentiments de la* nature , à amoindrir tous les instincts.qui tendent à . nous élever au-dessus de la commune espèce, à bâillonner la langue, à nous dènner un esprit moutonnier, à apprendre à flatter, à encenser tout ce. qui est riche et puissant, à ne distinguer dans une société viciée que les dehors qui séduisent, à ne point . réfléchir , à ne point concevoir de luinineusés per- • céptîons sur la* véritable 'destinée des hommes, à. farcir notre aine ingénue de mille ^^^tesques pré- .■ jugés, qui rétrécissent et enferment le cœur dans'

■ un étau moral, dé telle façon qu’il finit par devenir

. ’ ■ . by Goôjjle

une momie, une pétrification. Voilà déjà ce que j’ai remàrqué chez la plupart des femmes de France, avec lesqnelles je suis en contact chaque jour. .

». Mais me voilà digressant encore. Pardonne-moi,

Francine. En. te parlant, c’est à moi-même que je ^ parle; ton éducation, tout à fait semblable à la mienne, te permetU*a de me comprendre, et ces détails, j’en suis sûre, ne sauraient te déplaire. Je te {Mirle , très-chère , ex abundanüa cordis. Cela dit , je continue. •

» Nous arrivâmes chez M. ûangel. Mais laisse-moi te donner une idée de lui et de sa femme. Tu as ' connu mon père. Eh bien !. il y- a entre lui et M. Dangel une ressemblance frappante dans le cœur et dans les sentiments . même sensibilité exquise ^ tempérée aussitùt.par la réflexion; même vivacité méridionale dans les mouvements, les gestes ; même bonté excessive du cœui'. M. Dangel est assez .jeune pour espérer voir ses enfants, qu’il adore,*, - '

grandir et prendre place dans le monde. .11 est pour moi d’une,- partialité .caressante, qui répand où je suis line chaude almosphèi’e dont mou cœur se trouve bien. Sa femme, élevée, eh rétiemiemeut, est

• le vrai type de la' mère de famille selon la Bible ; •charité, douceur, amour, ces trois mots’ résument' madame Dangel. Sa constante quiétude de cœiir. Ses manières bonnes et simples, lui assurent la sym-

' pathie et le respect de tous ceux qui l’approchent. ‘ Depuis que je la connais, j’envie souvent une telle nature de- femme. Si elle échappe, par sa touchante

modestie, son admirable abnégation, aux hommagesde la société, aux* agitations délirantes qui, dans la

■ jeunesse, s’emparent du cœur, elle trouve en com-

• pensation un bonheur pur êt tranquille au sein de sa famille; elle est la vie et la joie de son’ foyer;.

c’est un ruisseau pur- comme le cristal, un niisseau qui poursuit paisiblement son cours, sans' jamais s’arrêter ni dériver, et qui fertilise les plantes qui l'environnent. Une telle vie serait désirable, mais ton Yvonne n’est point pétrie d’une telle piUe de femme. '

■ n Je poursuis. J’aurais assurément beaucoup à te ' dire de Marseille et de ses eüAdrons que. nous avons visités. Je te ferai ces descriptions plus tard , elles t’intéresseraienUmoins à coup sUr que l’état actuel ' démon cœur-. Aussi, ne vais-je cette fois t’entretenir que de ce qui m’est tout relatif. ‘

» Depuis mon arrivéè, ,on ne in’Æi- pas laissé une minute en repos , et quand on pèn^ nie distraire et m’amuser, on me fatigue et l’on m’ennuie. Ce sont

lies présentations sans fin de ma chétive personne,

des visites à [recevoir et à rendre, visites cérémonieuses où le- cœur s’endort. Mais ici, ma Francine, on regarderait comme une impolitesse très-grande • et très* blâmable si on mettait en oubli de salir le par^et des .gens qui sont venus salir le vôtre , voilà . ’ toutv Et puis ces fades compliments que- l’on vous

jette à-la face^ ces admirations exagérées faites à bout . . portant, cet échange continuel de phrases banales.et vides, cette . tendance à médire , ces conversations d’où l’esprit et le cœur sont absents , ces choses plates et uniformes qui sont répétées chaque jour, ^ tout ceci, Francine, ma chère, me fait vivre dans une ; température qui me raidit et îne donne froid jusques • ' au cœur.

» Si je voulais t’énumérer tous les défauts que je

remarque chez presque toutes lés femmes, défauts, '.

me dit Roussel, qu’elles puisent dans la triste -éducation qu’on leur donne, dans les préjugés absurdes qu’on leur inculque dès leur bas-âge, qui s’étendent

et se fortifient dans le .milieu où elles vivent; oui, ohèfe, si je te faisais connaître toutes les obsei’ya^

•lions que je fais chaque jour, je marcherais trop aur„- •

. • les brisées de messieurs Âddisson et Johnson, tu sais, '

. de ces auteiirs que nous -lisions ensemble , et qui

• t’ennuyaient si fort à cause des remarques et des

critiques dont leurs ouvrages fourmillent. '

• • » .Permets seulement que je te cite un seul trait

qui te les fera mieux connaître que tout cë que je

pourrais l’en .dire :

n On parlait, un soir, dans une grande réunion . . chez mon tuteur, des femmes qui écrivent, àesba»- * . j

-, ■ bleus, comme on les appelle avec une soi*te de mé-

. . ■ pris. Dickens cependant fait justice de cette imper-

• ... tinence, en disant qüe les bas-bleus sont célestes,

qu’ils ont la, couleur dû ciel. On parlait aussi de

^ toutes les femmes qui ont laissé leür nom dans

■ . l’histoire. ; ■ . '

• » Les hommes soutenaient avec chaleur, le bai'on ’ ‘ de Fournay surtout, quelques-unes d’entre elles qui

• ' se sont distinguées par des ouvrages remarquables êt

des traits de courage, héroïque. > ‘ ‘ ^

.» — Nous ne pouvons, nous autres hommes, .dit' -

’ piQihzèd by Coo^Ij;j

J eoi terminant le jeune , baron, nier sans injuatioe' toutes ,ces capacités intellectuelles. Les femmes au

xix« siècle se montrent nos rivales'. Honneur â toutes • oes vaillante travailleuses ! * •

« Le pourras-tu .croire, Francine, les femmes qui . devraient s’honorer, se sentir fièreset heureuses de. ’

• compter, dansleursexe, dans leurs rangs, desfenames de mérite et de talent, eh bien , les femmes de cette sooiété, — il y eut quelques exceptions pourtant, — les femmes, ce furent-elles qui jetèrent des cris d’indi- < gnation. .

. » — Pouvez- vous , messieurs, dit l’une d’elles, en-

censer, approuver une femme qui. sort ainsi de sa -

‘ sphère pour jeter au public ses intimes pensées ou • se mêler aux affaires publiques; toutes çes femmes

• auteurs , toutes ces femmes réputées grandes et - . . nobles par vous, ne sont, à mon sens et en réalité,

que des extravagantes , pour ne pas dire plus. Ces : femmes-là devraient être mises au ban de l’opinion

• . publique.- ^ . ... . •

I) Ah ! Francine , ce sont des femmes qui, sans honte, jettent la pierre à toutes celles qui honorent ; ' leur sexe, qui écrivent avec le sang de leur cœur,

QUATRE MILL.I,ONS POUR UN CŒUR ' - i -,

et qui font enfin un si noble usage de leur intelH- •.

, , • gence. ■ '

» Ainsi donc, illustre Jeanne d’Arc, tu n’es qu’une

çxtr^agante dans la pensée de ces femmes j tù as

sauvé la France, qu’importe! lu n’aurais pas dû' .

. ' sortir de ta sphère. Au lieu de prendre le di*apeaù'

français dans tes puissantes mains , que ne gardais- '

. tu.ta houlette!... Noble Mathilde de Toscane, illustré ; amie du grand pape Grégoire Ylï, toi qui fus son • soutien , sa consolation , son sauveur, pourquoi déserter les délices dé ton palais pour te mêler à ce , combat gigantesque entre un pape et un empereur,

. ‘ . 'tu sortais aussi de ta sphère I... Blanche de Castille,

de quoi t’avisais-tu en délaissant ta quenouille pour ‘ donner des conseils de la plus haute sagesse à ton ‘ ■ fils et gouverner la France pendant les crçisades,

• tu sortais de ta sphère!... Et Catherine de Russie, Marie-Thérèse d’Autriche et tant d’autres femnies ' ■ .de génie ! Et puis, dans les lettres, quelle brillante pléiade de femmes est là pour honorer la France :

Sévigné, Deshoulières,' madame de Staël 5 dans les ! •

■ . arts : Madame Lebrun, auteur de l’inimitable por-

, ti-ait de l’infortunée Marie- Antoinette, et une foule.

D^gitizea t;y Coogle

A T R E M r L L I ON S P Ô UR U N G (Ï3 UR ■ À»,

d*ill«5fràtibns de ce genre, qu’il serait trop long dé t’énumérer une à une, que tu connais d’ailleurs' aussi bien que moi. • ' • ' ' ' • ^ ’

» O vous toutes, îemmés de génie et de* cœur, ' * qui avez passé ici-bas en laissant après vous de lu- .

• mineux sillons’ voilez vos faces dans vos suaires,' > •

• tressaillez dans votre froide maison de pierre, il se ‘'ft>dùvé encore au xix« siècle des femmes qui vous ;

renient et qui voudraient vous' mettre au ban de

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