‹ Quatre millions pour un cœurChapitre 4 sur 14 · opinion publique · texte numérisé non relu

opinion publique

/'■ )> Hélas 1 cependant en y songeant un peu, pour-

V quoi dônc échapperiez-vous aii destin de toül ce qui * ' •

.'est noble et grand? N’a-t-on pas jeté la pierre à tous'

•‘Cèux qui ont travaillé et souffert pour l’humanité?

N’a-t-on pas crucifié l’Hommè-Dieu?... ■ . , .

», 0 femmes, qui avez pleuré, pensé, écrit pour la '

. postérité, vous deviez avoir aussi parmi nous vos , i

Ca'iphes èt vos Judas! ' • ,

' » Ah! Francine, ma chère, que de détracteurs,'.

que de jaloux ont les femmes! Il s’en trouve aussi '

» ' - • * - • . • ** ■ beaucoup parmi les hommes. Il en est un surtout,'— . .

etponrquoi ne lehommerais-je pas ? M. Proudhon, — i .

qui semble prendre à tâche’ de' dénigrer 'notre sexe .. -i'

f«' QUATKE MILLIONS POUR UN CŒUR

dans lUi livre qui, s’il était lu, aurait la réprobation V universelle. Il a, dans ce livre, osé nier dans, la •

■ femme, la capacité, le courage et le cœur. Et cet

homme a une mère, a une femme ! .Qu’en dire, mon

Bieu ? S’est - il souvenu seulement , parmi tant

, d’autres, de ce trait sublime d’une feriinie ?.

' ■ . » Lorsque le Christ, accablé de douleur, insulté..

par la foule, abandonné de ses disciples, montait

, tristement au Calvaire, qui vint à lui, qui le secou-

rut, qui le consola? ce furent des femmes! Une

d’entre elles, Véronique, la sainte Véronique osa,

' ' ' malgré les huées insultantes de la foule, essuyer.lR

sueur de ce front divin I

» Mais retournons dans les salons de M. Dangelp •

» Quand cette dame eut ainsi jeté l’anathème suu

les femmes qui se sont distinguées et rendues cé-

• lèbres, pereonne ne prit la parole pour les défendre. • ,,

. ■ Quant à moi j’avais le cœur navré. J’ouvrais les

lèvres pour répondre, mais j’eus le courage de m’en.

abstenir, en songeant aussitôt qu’il valait mieux me

. , renfermer dans un dédaigneux silence. D’ailleurs, je

me suis aperçue bien souvent que mon éducation,

si différente de la leur, mes manières d’agir ne plai-

‘ • • .Oigitized by CjOOglc.

. QUATRE MILLIONS POUR ijX CŒUR • 111

saient-pointà mes plus ardeutes visiteuses et louangeuses. J’ai saisi bien souvent sur leurs lèvres d,es ^ sourires moqueurs, et surtout ùri jour que, revenant delà campagne de M. Dangel, j’avouai ingénument que j’avais pris un vif plaisir à la chasse. Je les avais vues sourire encore, quand mon tuteur étalait devantelles les figurines sorties de mon ciseau de sculpteur. — Les femmes, avaient-elles osé dire, ne devraient pas se mêler des travaux qui sont du ressort ■ des hommes.

» Tout cela me revint à la pensée et je gardai le •

silence. Le regard que me jeta Roussel sembla ra’ap^ prouver.

I) Je sentais que j’étais auprès de personnes stul>ides, malveillantes ou jalouses, et que c’était peine inutile de me permettre le rôle d’avocat de tant de nobles femmes calomniées. ■ . . >

» Ces femmes-là me rappelèrent la fable de je.ne' sais plus quel auteur : il est question d’un due auquel on veut donner la liberté et qui persiste à vouloir porter le joug, à rester bâté.

» On doit avoir pitié de ces ignorances-là-!

» Non, chère, bien chère Francine) ce pays ne

S3;m‘ait me plaire, J’y suis -mal à l’aise. Ilaussel pré- ■ '

tepd que je suis souÜ’rante, queanes fraîches cdn- .

leui's oi\t"cliSparu ; il s’eifraye pour moi. .le sens qü’il ! ' ' .•

, . ' a- raison :-je souffre eu effét féellenient de je ne sais ‘ .

, quel mal: Je crois que si' je. demeurais long- •. •; ■ " temps encore dans ce milieu je finirais par en ■ mourii'. . • ' . • • ■ • ' • . •

i » Kl puis, autre ennui, autre obsession îM. Dangel" -■

'• ne s’est'il pas m.is en tête de 'me marier ! Dix de- .■ : . mandes en forine.de ma main m’ont déjà été faites.

. Autant que .cela, Francine 1 Mes quatre millions,'

comme tu vois, excitent. toutes les convoitises; • ' -

. • • » Me marier, moi! . • .

. ‘ . D Ils ne savent pas,' ils ne peuvent en effet com- ' ' .

• . :• •. prendre ce qui &e passe' au fond de mon cœUr. Ce

. coeur lessèinble à un oiseau qui'se meurt au fond de-.

• • sa cage : il lui faut la liberté et l’àir pour' livre ef

. chanter: ' ■; *

■ ■ ' - /'» Il resté glacé .sous le souffle de toutes les aspi-

. rations. qui m’entourent. Tous les hommes que j’ai

' ' vus jusqu’ici marchent, se meuvent, parlent comme *'

le commun des martyrs. Il en est un cependant, le’ baron -de Fournay, dont je t!ai pa'ïlé plushant, qui

. ‘ ‘ ' üLfAlRE'.MILMflNà POUR UN CŒTR • 1W«

‘ ' '-esi remarqiiabie. Le timbre de sa voix. a des notés

. .. • • ^graves et touphantos, sa mise est simple et de bon ; “ ■ * * ' » , ^

• • * ,gpiit, raristocrath]ue sentiment de sa propre valeur '

, . ‘.'.s^nble l’envelopptir tout entier.- Avec cela, il est •

■' .1 - beau dg, visage, il est jeune, il est riche. Il m’a oilert •

sosliômrnages. — Et tu ne l’aimes pas? vas-tu t’écrier.,

‘ Non, chère Francine, je ne l’aime pas du tout. Sa .

' 'présence n’accélère pas les battements do mon cæur,

èl, je te le laisserai bien volontiers à toi, qui ne de-

. • mandais dans un mari que les qualités que je viens

de t’énumérer.

. Mais ,à moi, Francine, ma chère, il me faut autre

• chose, Ven x-tu savoir ce que c’est ?. . . Eh bien , je vais-,

^ te le dire. . ' , •

. ■ ; » Tl me faut quelqu’un qui n’aime en moi que ma

■ personnalité., avec ses défauts et ses qualités, qui i .-. méprise mes richesses comme j'e les méprise moi-. - J. ' même; il^me faut quelqu’un qui soit frappé de quel- •

. que grande infortune, que sais-je?. Un grand et noble : ; C(Tîur<à cousoler; quelqu’un qui n’ait point encore. sa ' . - place au soleil, un. homme bon, génèrent, .doux^ hésjtant, triste, dont je devienne subitement la.luïiiiérè et la vie, qui Réchauffé et, se fortifie. aux,

: S-.A i, ;.-.Vv-. • -V‘ V''* *\-V» V •'

•. , -fc. - -

iU QU.VTRT. MILLIONS POi R UN CŒUR

rayonnements* de mop cœüi' et grandisse sous l’influence fécondante de mon amour.

» Celui-là, Francine , quel qu’il soit, quel que puisse être le rang qu’il occupe dans la société, celui-là sera mon maîti’e : je me ferai sa chose, son esclave ; il aura mes adorations et mon amour. Màié tiens, Francine chérie, je te vois rire à ce que tu appelleras mon déi-aisonnement.

y> Eh bien! pourtant, je te jure, ma chère, si jamais un pauvre hère tel que je te le dépeins se présenté sur mon chemin : • '

y> — Halte-UU lui dirai-je. Et je jette à ses pieds, mon cœur et mes quatre millions! •

T» Oui, Francine, quatre millions pour un cœur! télle est mon invariable devise.

» Mais ce 'cœur béni, [où le rencontrer? J’y revè sans cesse.

» J’ai des pensées, vois-tu, qui n’appartiennent

pas à notre siècle d’égoïsme et d’adoration du veau'

d’or; j’ai des pensées qui me font souvent triste à ^

mourir. Le croiras-tu, Francine, je hais mes ri-

.chesses, qui me sont un obstacle à vivre à ma guise,

■ qui m’empêchent de me livrer au travail, non .pas à

’QüATBB millions pour L'N'nŒÜR

ce travail qui dégourdit uu instant la pensée ^et.les doigts, comme celui auquel je me livre par désœu- , vrement/mais à ce travail qui doit être, pour nous > , une source de bien-être et d’un juste orgueil salis,-. '

fôîb ' ' ‘ r ^

■ » Car, en vérité, quelles sont les joies d’amourpropre que me donne ma grande fortune? Aucune • ■ • assurément. Pour la posséder, je n’ai eu', comme dit Beaumarchais, que la peine de naître. -, ^

» Ah! si j’étais pauvre, combien je serais plus heureuse! Du sein du malheur, de la misère même, ; ;

-découle une source de facultés intellectuelles tou^ ■’

jours excitées, découle le génie. Les larmes'amèi'es ; , qui s’échappent de nos yeux, c’est la rosée fécondante des grandes choses. C’est la douleui*, ce sont les larmes qui ont été les eaux de baptême de nos ^ grands hommes, de nos femmes illustres. ; ,

» La richesse, bon Dieu! elle affadit, abâtardit * l’âme; elle étouffe les généreux élans du cœur; elle’

• votjs annule et vous tue moralement. • ' •

» Ah! si j'avais été pauvre,' vivant de mon travail, ‘ . de mon clavier ou de mon ciseau de sculpteur, assistant cliaqué jour â la croissance- de la faveür

' Cüoglc

'Hé*: ' 'IQUATRE MII^LIONS POUR .UN CffiUR

-* •* .publique pour moi, tn’enivtant.de .mes succès, ne ‘ devint, mon bien-être qu^ mes efforts, . qu’il mon ' ' ^

• - courage, qu’à mes talents, qu’à mong-éniefÿ; Eiir ■

V\. - tendre voler' de Jjouche en bouche - son nom qui '

>/' Villustre, se lire dans tous les journaux, et songer ' . ' : , qu'qn laissera après soi quelque chose à la postérité, > ^ '

! " ' Francine chère, voilà le bonheur, voilà la vie!,.- , . •

! ' , . » Mais rien, rien. Quand je ne serai, plus, on dira

• f;- . -de moi, un seul jour peut-être,* et .tout sera publié ? ; ,■

■ 7- "■ le lendemain, on dira : — Elle était riche!... 0 min ■ : .•

■ sère !... autant vaudrait-il dire EU® fut stupide ! ' ./

. - . t » Mais, Francine, je finis çettq Ipngue épître, où .

.. 7 ' J ’cü versé les ennuis secrets démon âme avec toutes *>• '

. mes tendresses pour .toi; mon amie bien chère,ret je 7^ ..

t’envoie mille baisers. .

, : v Vale ét/aina semper Yvonne. .»

* 7 Yvonne achevait à petne d écrire, .quand M. Rous- " - \

, 7.V sel entra subitement dans sa chambre. . ; i

.7v ' , ' 7— Voici, dit-il après avoir déposé un baiser pa- ^ •

' ternel sur le front brûlant de la jeune fille, voici ,.7.v-

■ •f : : -; une lettre qui vous arrive de Paris, .v • .

“ ■ ■ 7-r De Paris! s’écria-t-elle en la.’ saisissant; je n’y ' ■

, ' ; Digltizefc by^Googlci

' S‘ / ^ f. ‘pUX.TRE'M'IlUONS pom UN CŒUR ■ îV •

-, ■ ^;Comiai3 ÿiei’çonne, Kais J’y ai .des- parents, vous le. \ U-

, .• .• fea^z, .mon ?uni. — Et arrachant avec précijpitation' ; % ‘

; ; . ^^^pYeloppe, -ses yeuï allèrent d»erclier la .signature.^ / •' ■ '

• ^ C’est cela, dit-elle aussitôt ; c’est de la veuve de - ,

, V mon onde, de madame Dalbert-;, — Et après àvcar.

, pris connaissance de cette longue missive : . • ' - !

vV‘ : •. .vr Cher ami, dit-elle au vieillard, Je suis. bien/, , • ..

. ' coùpablej<en effet, envers ces chers x>arents,. que je

i' ne fonnaié pas encore. Ma tante m’engage: à aller a. '

■ • • Paris, à résider quelque temps chez elle : mes cou- • •

sigs ont le plus vif désir de nie connaître..’, Alrl. •« ; V ■ ' ooniinua-t-clle après, un court silence, Dieu m'a,/ ’/ '•

•. litJse.en pitié! Voilà un prétexte, il. faut paitir. ■ ' i ‘ ■ — J1 iTie semble, objecta le bonhomme, que

- . M. Dalbeçt, votre cher père, avait eu à se plaindre;

' Jr V • : ’ ' ’.♦» ^ I * *•’ ^

' . dq ces parents, que vous agréez si facilement, vousif *.'- •’. / -

. '■ chère enfant. '

- MoirDieu l dit Yyomie, mon père me^ parlait..,' • • /. souvent d’un jéune. frère, qu’il avait tendrement;;^ ’•

'r - aimé,, dont le souvenir liii était cher, Il se plaignait!. *;

; •••. de' n’avoir Jamais reçu de réponse à .ses diverses;.' ‘ / ••

' . ’’ leAtrès. p’éfmeat làlous les griefs qu'il lui l’Gprochàift/;. ' '

^s .anlpe -chose je .vous assure, No serait-il-

-Yv- •••' •. -'t. ■ .. - . ■ 7’’.. ■

< V i’.îr -..•..il. -r. f

llT

possible gii'il y eût une toute autre cause que Tin- •

différence au silence de mon oncle rdés lettres éga^ ^

• reés, perdues, que sais-je? Il n’en est nioins . certain'que ma tante m’appelle auprès d’elle. Par- . tons bien vite, mon àmi. ' ' ‘

— Je suis, chère enfant, vous le savez, l’esclave . SoUmis'de votre volonté souveraine; mais avez-vous assez réfléchi ? Ouitter cette maison si magnifique-- ‘ ment hospitalière; affliger ainsi M. Bangel?

— Certes, je n’oublierai jamais ce que je lui dois de tendresse et de reconnaissance,, d’affec- ‘

tion à sa famille. Mais je ne saurais , en * vé- . rité jé ne puis demeurer plus longtemps* dans Iè‘. . milieu où 'je vis. Ces mariages Suspendus sur . .ma tête comme l’épée tranchante de Damoclès,"

„ ces mariages me feraient fuir jusques au bout dh 'monde.

, — Ah! pourquoi avons-nous quitté l’habitation,' traversé les mers? dit avec tristesse M. Roussel; Vous viviez plus heureuse là-bas. Votre vieil ami et ' la 'jèune Francine suffisaient à votre cœur. Maintenant, hélas! vous cherchez en dehors dé vous-même des sataàlaciions qui vous manquent. Chère, ^îrién chète .

aüÂTBï MitLlONS POCR UK CÆÙli , . .

enfant, que Voulez-vous donc? je cesse de vous comprendre. . ' ’ ;

— Partir de ce pays , quitter cette maison, fi-f

Yvonne* ' '• '' ' " ' .

. — Mais, M. Dangel n’aurait-il pâs le di-oit d’être mécontent?

— Ah ! Roussel, dit avec un accent de ‘reproche là ^ ,■

jeune fille, vous hésitez? ' . > ' ;

—■Moi! ' ■ ' ’ '

• Oui, vous, méchant ami. Vous ne cessez de me

dire que mon teint perd de sa fraîcheur, que j’ai l’air de vivre sous le poids d’une souffrance. Ce soîit chaque jour vos paroles. , ' ‘ ’

» , > * re' •

— Tout cela est vrai, fit en tressaillant de crainte '

M. Roussel. Eh bien? ,

' Eh bien! faut-il tout vous dire?

— Ah! parlez, mon enfant chérie? ' •

; ' ■ ■ Rien n’est plus véritable. Je souffre ; vous

■ . l’avez deviné, pressenti. Quelque chose, au fond dë‘ mon cœur: me crie : « Le lx)nheur n’est point ici, ‘

' ■ ' cherche-le ailleurs... Je me sens alanguie’, niés'' '

■ forces faiblissent au milieu’ de ces fêtes données- .

> : , pour me distraire. .Te stiis précisémeht comme quèl- '

V ’“j^Vi^TRE'MiLL10î^ , ,•

• qu’un .qui, assisterait à..iïne ^nuyeuse- fantasma^ ^ .

' goriè ; ces-fêtes me lassent, me fatiguent et m'étoup^< | '• V >-■ ; dissent; Que sais^je de moi, bon Dieu! je ne pmirrais • ’ J..

■\'K 'rien dire de ce que jç ressehs, rien préciser; mais- . ' '

, . je.sbuffre, çe.ci éBt .ré^.,Cûnibien de fois, ami^ je ne ' '‘ v’

' vous ai point dit, toutes ces choses, cela vous aurait ' • affligé combien de fois j’ai pleuré comme une en- . fenf, sans pouvoir me rendre compte du sujet 4c . i

’• '^mes larmes; que de nuits sans sommeil; que de vagues tristesses autour démon chevet! Tout cela est affreux I Ou’ai-je donc‘^ Je ii’y comprends rien.y • • / ;

mais ie soiiffre. Je vous le demande, à vous, ami . '

‘ cher , qui savez toutes choses ? Est-cè du honheuv' . .• j

cela? Si cet état est vraiment la forme du. hou- • •; •- !

Jie.ur, je suis heureuse en vérité. Alors, restons.

■ -i^tons.:.' . , • ■. • . V V

. •; Yvoiliie parlait avec, feu, .ses joues s’étaient em- !

, . U pourprées. M. Roussel, qui la regardait, fut effrayé ■

, îâe, celte exaltation. . .

«■ Av- Âlil^il eu est. ainsi, s’éciia-tAl, partons Ineu ; ; • yji,le. Toute considération, .chèré enfant, s’efface etdisparaît quand A’otre précieuse, vie .est en question.^ .. A • . î^r' Ah! vous consentez doue? . :•

tizedby

rr: - '. QijATRE MILLIONS POUR UN CŒUR . ' • 12t

. ' • • . ^ . ■ '.J. Li. : Itsi-'

'.r-* ^'^ous me le demandez! fit M. Roussel en ser- Tant dans les siennes les mains d’Yvonne, qu’il'' • ; ’ • porta aussitôt à ses lèvres: ^ ,

• . Tout fut bientôt décidé pour le voyage de Paris.

, Ce M, au preraierrmoment, dans la maison du rié-

gQciant, une désolation générale. Bercé pourtant de

j.llpsppir du re^tour- prochain de la jeune fille, on se

prépara au départ, M. Dangel, Félix et, Louise vou-

" lurent raccompagner jusqu’à Paris. Et quinze jours

«apres la réception de la lettre de madame Dalbcrt,

• . tous nos personnages entrèrent un matin dans un^

■ ■ élégant wagon. .

^ais, oliérs lecteurs ou .chères lectrices, petidaul \ ‘que la locomotive s’ébranle, que la vapeui' ePie, ..Imrle, qu’un coup de sfillet retentit, que le çonvoi .•^art, vole, franchit et dévore l’espace, arrivons avant • nos voyageurs à Paris, et faisons connaissance avec '

là famille dans laquelle on s’apprête, sans doute à

• ivcevoir 1 vonno. . . ' . '

Depuis bien des siècles les penseurs, les philo-

- . " . sophes, se sônt évertués à proclamer, à écrire (pie; ■ ■

' les femmes moralisent et adoucissent les mœurs. y'

> V Ceci est assurément pour nous d’une incontestable' .

• V vérité. 'Néanmoins jusqu’ici peu d’hommes éclairés^ •

ont encore élevé la voix pour signaler d’une manière ' , ' '

. ‘Kardie et positive, tout en les reconnaissant, les, , / y > . vices de l’éducation qii*on donne généralement aux •

' , ' ■ - femme's. ' . ■ .

' . On les élève, il faut le dire, comme si toute leur • •'

■’ .'existence devait être renfermée dans l’étroit espace ' dû foyer domestique, ou qu’elles dussent figurer vr seulement avec avantage dans un salon. On ne songe ; ‘ , pas même à en faire des femmes capables de retenir

dans son intérieur un mari ; car l’homine, quoi qu’on ‘ .■

^ ôn dise, voudrait trouver dans sa compagne non-' seulement une femme qui sût conduire sa maison, • • .

. • Amaiis encore une, amie, une péi^nne instruilé/âv'ëo’.

' laquelle il pût échanger ses idées sur dès sujets^

sérieux. • ' ^ > .

'■ ; ' . fie cette imprévoyance des institutrices , ‘de ce /' .

f r ‘ Jàcheux point de départ dans Féducation, de cette

' nullité et de cette futilité de la feiUmê' naissent, à '

' ,'ÆOüp sûr, le- désordre et le peu d’haraibuie qui-’ •'

' ■•'.•régnent dans beaucoup de inénagçs. 7- ■)' ‘

■ ' V • Que de faits éclatants, que d^actioûs nobles et ‘ ‘

' grandes n’aurait-on pas chaque jour à admii-er', à , , ". r.

^ . "enregistrer dans les annales de la famille et dé Id , r ‘* • * * " » ' •

société si on élevait les jeunes filles d’une manière ■ ‘

, ; )-ï)iu8 conforme à l’intelligencfe, à la finesse d’esprit, ^ ^

à l’exquise sensibilité qu’elles tiennent de la nature/' . • ■ ' * 'qualités .que ne possèdent' assurément pas lès ; ■ .

>' hommes, malgré leur • supériorité sur les femmes/ :

. sïipériorité dont on veut bien les gratifièr ? Combien • •

- •• d’existences seraient 'mieux remplies, si on élevait . . ‘

lès jeunes ‘filles comme devant- jouir de, toutes lea prérogatives des hommes, si on évitait de leurré-; .j ' ;

, • péter à’satiêté que la femme n’est apte qu’à soigner’- '

*-■' ' ' t ’ , , ' fV

fimérieur.de son ménage, qu’elle ne doit toucher a '■/

;; ; ■ aucune dé ces questions sérieuses qiii ne sdntque du f ‘ •;

‘ QUAI^ME M ILfcION.S VOm > . -^^r: J: ^

. , ■ l'essoi’tides-liomines; en linîmojj.qu’e'll^ne éoiVe^ ^’,

.. ' . paint^franchir le 'seiiiUde la ^laisOn'poHr.liyrer aHj^^

‘ ^ gl’and' jour les facultés de lem* intélligencç/et

(l’autresabsnrdespréjugésqulonineulqpeftirxj^miés - ’,•

, ;-:V; üllesl',. • /. > ‘ l - •• v-r /

' .'■ ’ Aussi, quand le malheur' viènt- à fondi’e sur une ; ' v.'

•' • ' lanullef.on voit des femmes élevées daps ces faux, '.'-- ;

•'. ; V .; principes, des mcies,. oublier, l’avenir ;de leurs-én;' ' '\V ,

«J. ■ farits,- mourir de misère, un dé et une-aiîmtHe àia' '

, 'main , plutôt que d’enfreindre, le préjugé ^ qu’une .

. femiiie n’est point à sa plaçe en sortant des éti’<)iles; , \ ' . ■ Ijniît^ qu’on lui a assignées. , •• . * ' ' ; ' »!

. ■ ' " ■ Srquelques femmes, au temps des mécomptes e|'., '•

Ü. . des revers de la foi-tune, ont osôibuler aux pieds éest '; •!' '•

. :• pr]|jugés'odieiix;, si-quelques-imcs sont sortit ;viC(*' ' ~

. torieusement de l’ornière, commune,' si elles onVfMt. ‘

, • . viv.re leurs enfants et vécu elles-mêmes' du druit- dé,,

. ■ -leurs travaux et de» leurs talents, si on les . iulèf ro-:- - ^ ’

• ' ' geaitj toqtes vous diraient, à coup. ^ür^ qu’elléÿ ont /

, . . éiê élevées par des hommes, q.ui lesvqnt' 'aflEauchi^d ..

■ ' dè^cette espôce^d'csclavage qui pèse sur'les'femoies.

■ ; Il faut le -{Kre, ce malheur d^unaviiûeuseédeC'^... ! ;• ’

va se .perpétuant- dans,, hjîs. facnülqs;, târAiièPè, .

,‘Ov.

Tv" 'T'

* •'Xr

sortie d’un pensionnat, l’esprit imbu de tout ce qu!oii ' , . lui apprend, se hâte d’y- envoyer, sa fille dès. son.b^ , âge, et, ainsi- de suite, et le, mal va en, p^ogres-r , sant. . . : . V , ’

, Madame Dalbert, tante d’Yvonne, dont nous ayons.-, h à parler, était une de ces femmes ordinaires- que, " l’éducation bornée d’un pensionnat livre au monde, ' • '

: V arrivant avec une foule de talents de société, sa- ; ; ’

lunnt avec grâce, disant de ces riens qui ressemblent • •. à de l’esprit, et qui n’ont jamais exercé aulremepitrl . les facultés de leur imagination et de. leur cceutj :•

qu^en les appliquant à toutes les choses matérielle^ '■ •

• de la vie. > -. v.

.Se marier le,plus tùt pos.-^ible, pour être appelée^ ‘ Madame; avoir des bijoux et un cacliemii*e paraît;^ . ces femmes-là le' seul but et la seule fin de leurs ' : .destinées. ’ ' ’

Madame Dalbert avait subi l’influence de cette '

éducation -mauvaise et glissé sur cette pente funeste.: ' ■ ’

elle avait soigné son extérieur, ses manières, sans ' ' --t

s’inquiéter le moins du monde d’épurer et de per-^ ' , .

■fectionner ses sentiments et ses idées. On aurait pu

la comparer à une maison dégradée au dedans, tomr " • ''' *1

‘ . . bâtit eïi ruines, et qu’un vaniteux propriétaire aurait .

■ fait recrépir et badigeonner au dehors. ' "•

■ , ■ Elle mettait un masque, pour ainsi parler. Quand

'' elle allait dans le monde, on la trouvaifcharmantê; on l’aurait prise pour une sainte, tant'elle savait donner à- sa voix de douces intonations et se rendre ;

, ' ; . • agréable à tous.

' ^ Mais, si quelqu’un avait pu sé rendre invisible et "’t • l’observer , ' lorsqu’elle rentrait chez elle, dâns le . v. ‘ .

' • ' laisser-aller de la famille,’ au coin du feu, il lui au- > . \

, ; > rait été impossible de recoirhaître en elle la femme ^ ■;

• ^i avait capté toutes les sympathies, tant il y avait .

. , . :‘''en elle alors de brusqueries dans les manières; '

' • . d’acrimonie dans les paroles et d’absence de cœur ^

, ‘ et de sensibilité. ' • ,

* M. ' Dalbert, jeune homme d’un caractère faible, .. . * .

doux et affectueux, ayant de l’intelligence et du sa- ^o'ir, se laissa prendre à tous les semblants de bonté ' • de cette jeune fille :'il sollicita sa main et l’obtint.' • '

■ L’ange s’unit aü démon. - '

■ Il ne tarda pas à envisager qu’à la place du bon- ... '

heur intérieur qu’il attendait, il avait devant'lui dé , longs «jburs de tristesses profondes, de désespoirs . ' ‘

concéntrés, de sourds découragements; toutes choses ^d*àutant plus' tristes pour un homme de cœur, qüHl' avait â lutter silencieusement, a cacher ses mécomptes aux yeux de ceux qui raimaient et qui Tau- ,

, râienfpu consoler; des- indifférents, qui trouvent im^ 'certain charme à répandre le malheur d’autrui. Il vivait donc sous une oppression continuelle, et re- Vgrettait souvent d’avoir donné ainsi toute sa vie a une femme sans cœur..

' M. Dalbert occupait au ministère de l’Intérieur line^ haute fonction, à laquelle étaient attachés des émoluments considérables. Madame Ilalbert pou- . vait ’se permettre de se livrer à son goût excessff , pour la toilette, pour les plaisii-s coûteux. Elle en usa largement, si bien qu’à la fin .de l’année, non-^

. 'seulement les vingt mille francs provenant du labeur ' de son mari se trouvèrent absorbés, mais encore il restait quelques dettes arriérées , qui 'attendaient pour être soldées le payement du trimestre' à vênir,.. Dans cet état de choses , trois années s’étaient . écoulées, quand un enfant arriva dans ce triste • ménage. C’était uii garçon; on le nomma Julien...

Dalb^ attacha. sui’ soii, fils, qui venait-. de

VÎUÀ'tRK MinLIONS pOVR Uÿ CŒVIV ^'.

. ■ ', . r- naître, la dernière espériuiee qui' luit encore;sur§i^. "i; \* '

' dans son cœur désolé. Il espéra que. cet enfant adou.? . ;V é cirait le caractère,,de sa mère. et que de cet .amOin^'; ..;V '

. ' ■ maternel, de ce soleil vivifiant qui réchauffe le cOCUV' : ••

' "dé la femme, quelques tièdes payons s’égareraient

jusque sur lui. En ceci encore il, éprouva une der- 1' '

y . nière déception'. / . , . .... ' i, , r‘ -

h’amour maternel chez de semblables fommes^ •

' y ^ qiiélque profond qu’il puisse être, se concentre ç\~ y"'

\/ dusivement sur l’enfant, non pasdanale huf qu’il •

, soit heureux, mais tout .simplement pour que l.aV; î'-'. mère . soit heureuse par lui. Tout s’enchaîne , et sp-\ . t lié dans un cœur mauvais,, dans un esprit incuUq;'; ' v

• • ■ ' pour concourir au même but : de rendre màlheu-..'.- •

• relise une’famille entière. '

i'-j Madame Dalbert devait être une mère égo'iatc nt>- ' 'ï frivole, et elle le 'fut.

■ ‘ ' Elfe aima passionnément ce petit être et l’éleva ji ^

, ' sa manière. Ses méchants pehts instincts, aloi'S (jvv’ü ,-. ;

' u’a^^^it encore que deux ans, étaient' considérés

..‘par elle comme l’indice d’une supériorité native.

. • Elle l’adula, le” flatta, s’eu fil 1,’esclave : tout pour' - .

'■ .»V. ‘ î ' 1 ..... ' .. . • ^ Al . ■ ;

, lui, rien pour les autres,, telle fut à pep près,'ia'v " .

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"•;. .QÜATRE illtEÎONS Ç-auU US CÇEtilï '

' de conduite qn’elle suivît en\^rs l’enfôn't^^. '

' . M'illo s’extasHit sur 'sa^ beauté. En. effet 'ie pfetit /;

Julien avait ‘un charmant visage. — IJualre ahs’ - ' . aîprès uii/frère fut donné à ce marmot.' ■' ' ' !

Le pauvre petit, qu’on nomma René, fut loiii' ^ , de safisfaiæ la vanité de sa 'mère. Il apportait- èn > ■ ’ •'■.Baissant une défectuosité, qui- devait à jamais .', '

. l’exclure du cœur de celle qui lui donna le jour;

•sUn épaule droite portait un vice de conformation. . .

'■ •' . qui devait être pour lui, pauvre enllint, un stigmate’ ’f indestructible, de réprobation maternellè, un signé- .

' dè malédiction. Disons-le'tout de suite V'IVené était '•

' . légèrement bossu ! ,' ' \

' ;il arrivait,' hélas ! dans la vie entraînant avec lui'

, ,.l d>es tristesses infinies, portant déjà sa croix ; il devait ,

' . , ignorer .la douceur des baisers.et des sourires d’une' . ■

- ' ; , 'mèÿe, sourires et baisers qui sont aux petits enfants ' v-v ,,Ge que les rosées du ciel sont aux fleurs ; la main dé'- . • sa mère né devait point soutenir ses pas chancelants,; ,,

■ .ses prqnière^ lueurs d'’esprit n’exciter auciiu ravis- '' .. / Sement dans le cceur maternel; une douce caresse '* ne devait point sécher sur. ses joues les larmes qu’il -verserait;.- enfin il devait grandir et -s’élever .seul. .

- QUATRE MILLIONS PGlfK cœur-;

Seiil! mon Bieu!’ Non cependant, il ne devait pas pn être tout â fait ainsi r il eut tout entferle eœur de son père. • . - -

G’était beaucoup sans doute ; ce n’était pourtant pasassèz! ' • •

' , Chaque jour cette mère établissait des comparaisons entre la grâce et la gentillesse du premier-né avec la défectuosité à peine apparente du- petit'

• infirnie, comme elle l’appelait: tout les rayonne- • ments de son cœur tombaient sur Julien; toutes les, colères allaient atteindre le pauvre René.

^ Et cependant, malgré ce sceau réprobateur à' l’épaule, il avait quelque chose de si doux, 'de si

onctueux, pour ainsi parler, dans sa physionomie ' enfantine, qu’on se sentait tout attendri, tout ému en le regardant. Sa tête était superbement belle; tout' pnfant, il possédait déjà une de ces beautés plastiques, que Dieu fait resplendir sur le- front de sesf élus ; ses grai\ds yeux bleus un peu humides, comme si les larmes de ce jeune ca?ur y montaient lente- . ment une à'urie, recelaient déjà une mélancolie tou- , chante et si pénétrante qu'elle effaçait toute prévention, contre lui; ses yeux étÊÛent, souvent abaissés.

QJJATKB MI LLIONS POUR CQÎÜR;. . 431

v^rs le sol et voilés par de longs cils noirs : on eilt .çlit qu’il voulait s’habituer de bonne hèure à fuir le grand jour et à. se retirer tout en soi; son sourire' était une caresse; son front était large et un peu bombé ; sou visage du plus bel ovale et d’une blancheur mate, n’accusait pourtant pas l’absence de la . santé ; la force et la vigueur étaient empreintes sur ses joues, et ses vèines bleuissaient. sous la transparence. .de sa peau.

Tel était à peu près Ren'é lorsqu’il était encore en • * * • ■

’ bas âge. Incomparablement plus beau que son frère, il possédait en lui ce que ne soupçonnait par sà -mère : toutes les qualités du cœur et de l’esprit,

• toutes choses qui manquaient à Julien.

Ces deux enfants furent partagés entre le mari et la femme-: julien était l’idole de madame Dalbertj^- M. Dalbert adorait René. C’était lui, l’homme, le père, qui prodiguait au pauvre enfant tous les soins-

• que sa débilité enfantine réclamait. Plus tard il pré— ‘ sida à sa première éducation : tous les instants dérobés à ses occupations journalières, il lés consacrait à René. Enfermés tous deux dans une chambre ' pour échapper aux railleries de madapt® Dalbert, ils

• tàî

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