V.UZ . l., t lOOgIc
136, QUATRE MILLIONS POUR UN CŒtTR , .
Ouel- autre nom donner qüe' celui de malheur à la situation de René? Refouler au fond de son-' coeur tous les élans de la tendresse dont on est consumé
dans la crainte de n’obtenir qu’un mot de mépris ; ne parler, n’agir qu’en tâtonnant , pour ainsi- dire:,
^ c'est, en vérité un étrange et cruel malaise; René l’éprouvait* à chaque instant de la journée : il souf- ; irait en silence et il attendait. • ' , •
■ Qii’atten Jait-il hélas! le pauvre enfant? Sans doute un nouvel anneau' qui - allait se souder à la^ chaîne de tous ses mécomptes et de ses malheurs.
' ■ Interrogé par son père sur l’état qu’il aimerait à' embrasser, René avoua son goût pour les arts : la’'
• sculpture souriait à son inaagination rêveuse. Il eut' aussitôt de bons maîtres, et là encore, dans l’atelier .comme sur les bancs du collége^'il ht des progrès surprenants. C’est que- le pauvre garçon, mettait de“ l’ardeur en toutes choses , c’est qu’il versait sur tout. ce\qu’il faisait, sur tout ce qui sortait de sa pensée et de ses doigts,. en un mot, sur son travail, lesehti-* ment, la force,’ la grandeur qui étaient en lui- et: qù’il ue devait, hélas ! appliquer, il seihblait, qu’aux ôbj.ete matériels deda vk.., ;
• ^ ' Q^ATRB Mlftffi&SS POUR UN CWÎ|^V ’ ; ^ 1«7
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• . .* ^n’ysûvait guère qii’uîie année quHl fajsa^pert^
; ■;'>V’ . 4 ®telièr de scüîptHper-ril avait alors dlt-^pt ates' ' '
-« quand son cœur dé^à tant éprôqvé ressentit une de , ;,
%/ ces souffrances, une de ces douleurs dont le souver înir est indélébile; iheflkcable : M. Dalbert, au bout '
: '.de huit jours de madadie, vit avec effrdi'sà dèmièi'è- . ■ ;> heure, prête à sonner. . ; v- ' v • ' ■ - < ‘ '
, . l^n matin que René- était seul avec lui. dans' la
, chambre du malade : ;• .
*»-■ René, lui dit-il tout à coup, Riené, je te laisse- ... en arriére de .moi, seul sur la terre, seul à^’ec Dieu, ' mon souvenir et la pauvreté... Quelle tristesse pour
moi, cher fils! Toi, le seul être qui m’ait aimé dans^;''
ce monde,,. Donne-moi un dernier embfassement.: '
Succombant â ses émotions douloureuses j plha '
. p^lqquele moribond, René, sans articuler une * ■ '
- ^ » ’ * , . [ • parole— -il ne le, pouvait pas — sans verser.une iarjûet . ' . ;
' ' -r-iln’y en avait plus ilansson cœur —René sependi% •
;suç.Je lit, enlaça son père tout entier dans ses Iwae, -.V' . . comme s’il se fût apprêté à le suivre par delà la . .
’? - , • II' perdit ainsi connaissance sur le corps de son' pèrey '\ ; ^ '
■: fv. qui exhalait le dernier spimir. •' i-- ■
r v qui exnaiait le dernier spiipir. . „
. st.-îl fut Tappelé. bientôt au sentihieut de sa doule^ffA V ;
' déveF^ siir ie pauvPé René'.touté'la méchancété'de^ ' ■ (
. '' I . son àœe; elle lui signifia qu'il eût à reponce? à ses ^ ,
V études, là seule chose où il aurait pu" réfugier ses' ‘ ‘ >
' ' douleurs. • • • v ' • •• V •;
** • ,• ■ '' Son avenir comnie artiste, comnie lrâtaillèur, fut "
*f ' dés lors brisé. Il se résigna à ce cruel’ sacrifice, ou.,' •• ;
pour mieux dire, il l’accepta sans murmurèr,',sans.‘. . '■ ;
• . . regrets; car, dans l’abattement mortel où il était’ ■
■ . deseendù, tout ce qui devait ou paraissait devoir, le - ;
.■>' ;• pousser hors des limites du désespoir qui tue, le ‘
■'.pauvre .jeune homme l’agréait comme une coHsé- , quence naturelle de son ironique et cruelle destinée; ' ' ' .
: : qui ne devait s'’achevef pensait-jl , qu’alors qu’il' . .
■ aurait subi un à un tous lés cruçifiemèfats dû cœur. .
' ■ ' Pour .Julien, il passait ses journées à s’admirer, à .
• ’ ' s’aduler et à réclamer les démiëres' ressources dont - . .
• • ’ ' pût disposer madame Dajbert, pour les absorber ■ ' / ^ •
gaiement au delioi’s avec ses amis. '* • ' ■ , '
. ‘ Ail temps* de sa prospérité, il s’était lié .avec des. ‘ ' ■ .
jeunes gens, bohèmes des hautes clüsséé, gandins ■
. , .superbes qui étalent leure grâces sur les bôulevards, ,
le 'cigare aux lèvres;: jeûnes 'gens habitués dé la ... .
■ . Maison-DoFèe / assidus-, du joçkèyiçlub ,'dù steeple- ‘ . .
• •• ' • . ■ ■ , •• ' Digitii' a by CjOOgle
aUATRË MILLIONS POUR UN CŒUR
'''; .ch«se, qui ‘passent ainsi une inutile vie à parler’ ‘
' . ■*' entre eux de liâmes et de chevaux , ne sachant:. ■ ■*
vraiment laquelle de cçs deux choses ils préfèrent/-. •' ; / ^
- i . Julien s’était tout doucement plié à cette existence/ * . l * ' '■ il, n’en voulait pas d’autre; et quand madame 1^1- '
. . ' ' ■ bei't ne put alimenter ses folles dépenses, -il eut' avec -!-v.
t. . elle. des colères, et des emportements; l’inharmonie ;
■ s’assit auprès d’eux dans ce foyer domestique.'^ ■ .i,
> ^.Cel état de choses dura pendant un an à peu près;- /; .
. /Au bout de ce teraps-là, un héritage échut à ma--, ./f
'■ ■ ’ clame Dalbert. Julien put alors reprendre sa vie dis- ; '
sipée et ses insidieuses .flatteries envers sa mère.; -, •
• Tout allait bien pour eux, ■ *■
‘ Mais le pauvre René n’obtint aucun soulagement;#
auc un doux reflet de ce .changement de fortune.;' il ‘ .. resta dans la môniè situation, isolé, oublié dans^i^-.
coin de la maison comme un meublé vefmçmlu,
>' . qu'on met derrière une porte. D’ailleurs il aimait à ' ■ se tenir à Téçart.’ On' ne constatait son - existence . ' . ’ .
• qu’filors qu’il arrivait dans ie salon aux heures dés ; ■ r
. • ■ repas, le reste de son .temps il le passait daiis.sa. ; .
G'hambrelto. ' .. , , • ' / .C-* '
• .’ .'. •• = Nous, lie savpps plus le noini .de Tautcm; qui aadht '■
■ ' ■ , , . ■ J ■ ' . ' -’v Ijy w.)0
• r ; • . "t , y ' V ‘s'.'lJ
0ÜA:TRB MILLIONS POBR LN CŒVR
(]iCen entrant dans. une cliaiîibi'e à coucher, ihsa- ' ' vait le caractère de, celui qui l’habite. . . . .
;"Cer^, la chambre de René aurait pu accuser la’ '
■ désolation et le deuil de son âme : le -.^désordr© le . plus complet y régnait.' Des livres pleins de pous-^ • - .'
âère étaient, partie sur un guéridon et partie, sur . -
des., chaises. Ces livres étaient fermés, comme son cœur où nul ne cherchait à lire. Des éhauchbirs j ' '
des cisèaiix de sculpteur, tous ses outils qui avaient • - »
fait, «a joie , se trouvaient pêle-mêle -sur une table.; - v./- ‘quelquès.figurines, quelques groupes gracieux non. • achevés, seniblaienl frissonner de froid sur une éta-*- ' .
gère et implorer René,- afin què.son ciseau’ créateur- > leur apportât le souffle de vie qui leur manquait en- ^
■ core ; ses .vêtements gisaient çà et là sur des meubles;
et ses souliers, quittés la veille, étaient sur la cpm^ . mode, profanant de leur hideux contact uhé aiguière; ; • ’
.de prix. L’aspect de cette chambre. serrait le cœur- “ ; d’n.ne indicible tristesse. Puis, quelquefois rhiver,v quand la froide bise sifflait au dehors , queda neige . • '
où. le givre blanchissait les .rues, ou que la pluie, . . ‘ poussée par le vent, fouettait ses vitres, que le ciel < ' était noir comme le fond de sqn cœur,- René,, æui ■ . , ‘
dâQs sa clîambi’e,' auprès (îe la cheminée où il 'oti-;
‘ ‘ ‘ \ - * hliait- d’alimenter le féü, René paraissait ^attendre,:
■plus que la moi't-, le ^nl hiènfait qu’ir espérait de
là vîè; la mort qui- le réürliraU â son père.' ‘
•- Au-boui de deux apnées d’une telle existence, ma-
dame- Dalbert- reçut la visite d’un de ses amis qui
lavenflit de -Marseille., II. lui apprit l’arrivée 'dans.'
.cette ville d’une nièce de sôn-. iriari, d’une jeûne
Créole, héritière de quatre millions. - ' . .
‘ Dire la- joie qui .traversa son ‘.cœur et les mille
projets qui surgirent dans son ' imagination seràH
difficile.- Unir cette, jeune fille -à son Julien l’occu]^
^ uùiquement. Maiis pour ce faire, il "fallait l’attirer:
chez elle : qu’elle vit Julien , l’aimât et l’acceptât;
.-pour mari, tout cela lui parut là chose la ^us natu- ‘
relle-du riionde.-Elle ne parla pâs à 'ses enfünts de.
.tout ce qu’elle a-vart appris, ménageant à 'son filM.
, hien-aimé une surprise, comme l’auteurd’une pièce
. de théâtre a soin- d’amener, doucement et à l'im-‘"
pbéiru ime éclatante' péripétie. Elle écrivit à Yvonne',*
. attendant dans une anxiété qui ne lui laissait de ,
rèpos’ni le jôùf ni là nuit,' une réponse à' sa lett^e^'
-.'ÜD soir', on 'était déjà- â la fin de septembi^; iW;*
' Digiti/c jk.‘
■ : ; ' ■QUAt'RE M1LLÏ0IÏS:P(>UR CN CCEVR . , 1*3.
■ ■ ver avait, fait ' irruption , daas Paris il, faisait très4 [ .^.f^ 9 idi.des raffales d’uQ yçnt furieux ébranlaient la iin'âison j madame Dalbert quittait la table ét, s’approchai t. deja cheminée , Jvüien avait décroché son . pardessus suspendu à’, l’une, des. patères de la; salle à ; •
• manger; il s’apprêtait à" sortir ,et Réné à regagner • . • silencieùseilient'sa.chambre. ; ^ ' • '
' Soudain un domestique remit à la mère une lettre ,•
. que le facteur venait d’apporter. • • . • , , ‘
— ^ G!.esl d’elle, mon Dieu! s’écria madame Dâlr
bert après l’avoir lue ; c!est d’elle 1 Elle vient,' quel 1*1 ,
. honheur! Ecoutez, tous deux, dit-ehê à ses deux Ris. .
• -r Ecouter quoi? Je veux sortir, fit Julien: •
Non, tu- resteras ; ce que j’ai à t’apprendre en. yaùtla peine ? Laisse là ton pardessus; le temps est , affreux; Sacrifie-moi toute cette soirée. René,' écoutez aussi ; j’ai à vous parler de’ votre ccmsine. ; ; •
■ . Lë' jeune homme s’assit èn silence, pour obéir ài , ,
sa mère. . . • . . ».• •'
-— •^a cousine ! dit Julien ; c’est bon. Est-elle jolie , ' ,
. ■ au moins ? Jé n’aime que les femmes jolies.
. ■ ■ "T Blle.à quatre millions de dot et on la dit char- .
mante. .
m QUATRE MILLIONS POUR UN CtEUR ’ , ■
— Ceci est merveilleux. — Après, dit Julien. '
- — Après , dis-lu? Tu ne comprends donc pas ?
• — Je ne sais point deviner les énigmes. — Et Julien alluma sou cigarequ’il plaça entre ses lèvres, s’af- ' laissa négligemment sur un fauteuil, en s’apprêtant à subir l’ennui d’une soirée passée près de sa mère.
— Écoule-moi, continua madame Dalbert. Ton père, aux premiers jours de notre mariage , me pai^ lait continuellement d’un frère qu’il aimait,— il aimait tout le monde, lui; — enfin, n’importe. Il me parlait donc toujours de ce frère, qui ne lui avait jamais donné signe de vie. C’était mal à lui, car 11 devait nous savoir pauvres, tandis qu’il jouissait à •• la Nouvelle-Orléans d’une fortune considérable. 'Eh ‘ bien! ce frère de ton père, de votre père, cet oncle,
il est mort quatre fois millionnaire. Il a laissé une
fille toute jeune qui s’appelle Yvonne, joli nom bre-, ton, qui lui fut donné sans doute en souvenir de la mère de votre pèi*e et du sien qui était née en Bre-* tagne. C’est aussi ce souvenir qui a valu à ton frère ce nom de René. .
— De grâce , ma mère, dit Julien, épargnez-moi
ces fastidieux détails et aljez au fait. . . ■ -
— Eh- bien! continua-t-elle, un ami à moi, qui vient de Marseille , m’a appris que voire cousine y était arrivée , et qu’elle y produit une très-grande sensation; que l’ami de son père , un M. Dangel, riche négociant, cherche à la marier ; que beaucoup de jeunes hommes lui ont été présentés pour l’épouser, mais qu’elle les a tous refusés. Tu comprends bien, cher enfant, que ce Dangel, qui a les quatre millions d’Yvonne dans son commerce, sans doute, tient à garder près de lui cette jeune fille sans expérience. Un but d’intérêt doit assurément guider cet homme. Ceci ne peut être considéré autrement. Quant à moi, je ne crois pas à tous ces grands sentiments qu’on étale; derrière ces subits dévouements des hommes il y a toujours un calcul , c’est mon idée. Je ris, et souvent cela me fait pitié, quand on me parle de tendresse, de cœur, de sensibilité. C’est que je ne crois pas à toutes ces choses, moi. Il n’y a de vrai, de solide et de réel dans la. vie que le positif et l’amour de soi.
— Voilà , dit Julien avec humeur, voilà que vous digressez encore.
— Tu as raison, mon enfant. Ne t’impatiente pas,
car il s’agit en ce moment de ton intérêt et de ton avenir.
— J’écoute , ma chère mère. Parlez , ' fit Julien radouci, en jetant son cigare dans la cheminée et en se caressant le menton.
— Eh bien, j’ai écrit à cette jeune fille, à ta cousine, et, dans cette lettre que je viens de recevoir, elle m’annonce son arrivée parmi nous.
— Ah ! interrompit Julien en riant, ma jolie cousine vient comme une sotte ou, pour mieux dii-e,comme un bel oiseau tomber dans les filets que je. vais lui tendre. C’est bien, c’est à merveille. Qu’elle vienne et dans un au, que dis-je, dans quelques mois, elle sera ma femme, votre bru, chère mère.
— Prends garde, mon fils. Ne va pas trop précipiter les choses. Il paraît qu’elle est difficile, puisqu’elle a refusé tant de partis.
— Pardieu! des provinciaux, des Marseillais, cela vous étonne. Est-ce qu’on peut me résister à moi? fit Julien avec fatuité.
— Il faut, Julien, je te le répète, agir avec circonspection, te montrer sans cesse aimant et attentif.
lui faire une cour assidue, t’en faire aimer, enfin. Je ferai le reste.
. En ce moment, un soupir, qui ressemblait à un sanglot, sortit de la poitrine de René, et vint constater la présence de l’m/tme, qu’on avait complètement oublié.
— Voilà René qui soupire. On dirait qu’il est jaloux du bonheur de son frère.
— Ma mère ! ma mère ! quelle pensée 1 Le bonheur de Julien m’est cher, soyez-en sûre, s’écria René.
— S’il en est ainsi, pourquoi soupirer? Est-ce notre faute à nous si la nature vous a créé difforme ? Ëpargnez-nous, je vous prie, tous vos regrets bien légitimes, mais auxquels nous ne pouvons apporter aucun remède.
.Une larme silencieuse, qui longea les joues de René, fut toute sa réponse. Il reprit aussitôt sou attitude première; ses yeux se reportèrent sur un album qu’il feuilletait.
Il était vraiment d’une beauté touchante, vu ainsi sous la clarlé d’une lampe, recouverte d’un almtjour, dont tout le rayonnement convergeait sur ses traits. Hélas! on y apercevait toutes les empreintes,
tous les ravages que la douleur y avait iucrustés. Sa belle et noble tête, un peu penchée, avait alors un. tel caractère de grandeur morale et de mélancolie profonde , qu’elle aurait touché jusqu’aux pleurs celui qui l’eût considéré un instant; ses cheveux noirs; si beaux jadis, si luisants, si parfumés, tombaient alors, incultes, en mèches désolées sur
ses épaules; son visage amaigri, pâli sous ses
insomnies cruelles et ses souffrances , conservait
pourtant encore toute la suavité première de ses lignes.
Le cercle brun, bistré, qui se voyait au dessous de ses yeux, ajoutait à cette tête, à cette physionomie, on ne sait quoi de saisissant, de particulier qui faisait rêver ; le duvet noir, qui ombrageait sa lèvre fîère et rosée, tranchait et faisait ressortir la blancheur d’albâtre de son teint. On aurait pu saisii* dans l’expression de ce jeune et ravagé visage celle qne dût avoir le Christ quand, au jardin des Olives, il dit dans ses mortelles angoisses :
— Mon âme est triste jusqu’à la mort I Mais, il. faut le dire, la mère et le frère qui l’avaient considéré un instant, ne parurent ni étonnés
ni touchés, et ils reprirent gaiement leur conversa*tion interrompue.
— D’après sa lettre, dit madame Dalbert à Julien, Yvonne doit être ici soùs peu de jours. Dès demain,
je vais louer les appartements contigus aux nôtres, laissés vacants depuis le trimestre dernier ; il y a là six chambres, cabinets et boudoirs et un vaste salon. Une personne qui possède une fortune aussi considérable doit avoir un personnel en rapport avec ses richesses.
— Ne négligez rien, ma mère, dit Julien. Faites meubler ce local avec luxe. Il ne faut pas montrer la corde, comme on dit; c’est un point essentiel.
— Tu verras, cher fils, je vais la loger comme une princesse.
La soirée s’acheva enfin dans cette causerie, qui laissa à Julien et à sa mère des impressions bien opposées, bien différentes de celles qui agitaient René. Tandis que les deux premiers voguaient à pleines voiles dans un océan d’espérances et de joies, René, lui, en regagnant sa chambre solitaire, sanctuaire de sa douleur, se sentait prêt à défaillir de tristesse et de désespoir. Jamais, peut^tre, plus
Digitizeoüy v.jOOgIe
que ce jour-là, il ne lui avait été donné de lire si avant dans l’insondable cœur de sa mère. Il lui avait reproché, il est vrai, secrètement, bien des fois, sa dureté envers lui ; souvent, la nuit, il avait arrosé son chevet de ses larmes, en se demandant le motif de sa haine ou de son indifférence pour lui ; mais, sensible et bon comme il l’était, il finissait toujours par s’en prendre à lui seul de ce triste état de choses, par se reprocher, après un minutieux examen de conscience, d’avoir été peut-être luimême un peu froid, peu caressant pour elle. C’est le propre d’un cœur aimant et impressionnable de rejeter sur. soi les torts dont on est accablé, les torts dont on souffre. Mais ce soir-là, cruelle déception, méprise désormais impossible, sa mère lui apparut telle qu’elle était ; l’idole, voilée jusqu’alors, s’était montrée sous une forme nouvelle ; le voile s’était déchiré et la laissait voir dans la pins révoltante des nudités. 11 avait surpris, bien constaté toutes les diverses nuances de ce caractère de femme ; il l’avait vu p.Tsser de l’insensibilité pour lui à la plus sordide des spéculations, à des calculs honteux , il avait saisi , lui qui prêtait peu d'attention aux choses exté-