DE SAN-ANTONIO A MONTEREY
Pendant notre séjour à San-Antonio eut lieu l'inauguration de la ligne de chemin de fer qui reliait cette ville à Monterey, au nord du Mexique. Cet événement, qui s'accomplit sans grand fracas, était cependant d'une importance considérable ; il constituait, à n'en pas douter, le point de départ d'une ère nouvelle pour l'avenir du Mexique.
Le projet d'une voie ferrée mettant en communication la capitale de ce pays et le vaste territoire des États-Unis, avait pendant longtemps fait l'objet des préoccupations des hommes d'État mexicains et américains. A partir du jour où les capitalistes yankees s'y intéressèrent, la réalisation de cette idée grandiose ne fut plus qu'une question de temps. On attaqua la construction de la ligne de deux côtés à la fois : de Mexico vers le Rio-Grand»*, frontière naturelle entre les États-Unis et le Mexique, et de deux localités situées sur ce fleuve, Laredo et El Paso, vers Mexico A l'époque où fut inauguré le tronçon allant de San-Antonio à Monterey, on était arrivé, de l'autre côté, jusqu'à San-Luis de Potosi. Aujourd'hui il n'existe plus
de solution de continuité, et Ton peut se rendre directement, en car, de Mexico à New-York.
Avant rétablissement du chemin de fer joignant la « Reine des Prairies » à la capitale du Nuevo-Leon, un voyage du Texas au Mexique était une entreprise difficile, périlleuse et de longue durée. De San- Antonio au Rio-Grande, comme je l'ai dit déjà, la prairie vierge se déroule à perte de vue, se transformant insensiblement, à mesure qu'on se rapproche du fleuve, en chapparals, véritables déserts de sable où seuls les cactus parviennent à se développer. On a devant soi, aussi loin que le regard peut porter, des champs immenses de cette plante. Les variétés de cactus qu'on y remarque sont nombreuses, mais celles à colonnes et à raquettes dominent, et elles sont représentées par des spécimens hauts et touff*us. La belle fibre, blanche et souple, de ces cactus, est, paraît-il, utilisée pour la confection de matelas.
Les chapparals se prolongent jusqu'au delà du Rio-Grande, plus désolés et plus sauvages à mesure qu'on descend vers le sud ; ils ne disparaissent qu'aux environs de Lampazos, ou commencent à se montrer des terrains cultivés.
Jadis, les caravanes parlant du territoire américain en destination du Mexique devaient donc tirer d'elles-mêmes tous leurs moyens de subsistance jusqu'à leur arrivée à Monterey; elles savaient à l'avance ne pas devoir rencontrer la moindre trace d'habitation sur un parcours de plusieurs centaines de lieues. Elles avaient, de plus, à se prémunir contre les attaques des Apaches, depuis longtemps cantonnés dans le voisinage du Rio-Grande, sauvages d'autant plus dangereux qu'ils sont toujours insaisissables, jamais fixés à demeure, se trouvant tantôt cachés dans les profondeurs des chapparals d'en deçà du fleuve, tantôt d'au delà. Ces Apaches sont encore à l'heure présente les Indiens les plus redoutables et les plus cruels; le gouvernement de Washington n'est pas parvenu jusqu'ici à s'en rendre maître, malgré tous ses effbrls, combinés avec ceux
du pouvoir central de Mexico (1). La férocité et la bravoure des Apaches sont connues de longue date, et bien souvent les journaux ont à signaler leurs sanglants exploits. L'existence vagabonde et aventureuse de ces sauvages rebelles à toute civilisation, même rudimentaire, est admirablement servie par la nature même du pays qu'ils ont choisi comme dernier refuge, les troupes américaines les ayant successivement délogés de leurs diverses retraites à lextrême ouest du territoire texan. Viennent-ils à commettre quelque méfait sur le sol de l'Union, vite ils passent le .Rio-Grande, se mettant ainsi à l'abri des poursuites des blue-jackets (jaquettes bleues, nom donné aux soldats d'infanterie aux États-Unis). Ils en agissent de même à l'égard des troupes mexicaines ; lorsque celles-ci se mettent en campagne contre eux, ils regagnent le Texas en traversant de nouveau le Rio-Grande. Depuis peu, une entente survenue entre les États-Unis et le Mexique a mis de sérieuses entraves à ce moyen facile, dont les Apaches se sont servis pendant trop longtemps, de s'assurer l'impunité de leurs crimes et de leurs déprédations. Les troupes de Tun quelconque des deux pays peuvent les poursuivre et les capturer sur le territoire voisin. Mais les chemins de fer seront encore le moyen le plus puissant et le plus efficace, soit de s'en rendre maître, soit de s'en débarrasser, en les forçant à gagner des régions plus inexpugnables, d'où il leur sera difficile d'inquiéter les blancs.
La distance qui sépare Monlerey de San-Antonio dépasse 600 kilomètres. C'est le 18 décembre que, profilant de louverture récente de la voie ferrée reliant ces deux villes, nous partîmes pour le Mexique.
(1) « Â la fin de mai 1885, et dans le milieu de juin, plusieurs bandes hostiles d* Apaches, dans le sud, ont pillé et massacré des colons, qu'ils ont scalpés, au nombre d'une vingtaine; ils ont arrêté les courriers, dévasté les fermes.... » (L. Simonin, Les Indiens des États-Unis, dans la Bévue scientifique du 6 mars 1886.)
Le train quitte San-Antonio à 8 i/2 heures du soir. Un beau clair de lune favorise le voyage à travers la prairie vierge jusqu'à Laredo, sur le Rio-Grande, où nous arrêtons le lendemain matin vers 5 1/2 heures. Laredo est une ville toute nouvelle, mais qui ne tardera pas à prendre de l'importance. On s'occupe de la mettre en communication par chemin de fer, d'une part avec Matamores, situé près de l'embouchure du Rio-Grande, d'autre part avec El Paso, à la limite du Texas, du Nouveau-Mexique et de l'Arizona; de cette façon, Laredo se trouvera placée à la jonction de la ligne partant de la mer des Antilles à l'est et aboutissant à la Californie et à l'océan Pacifique à l'ouest, et de la grande voie unissant Mexico à New-York.
Nous quittons la gare américaine pour nous rendre à la gare mexicaine, assez éloignée de la première; un omnibus nous y conduit. Là, il semble qu'on ait déjà le pied sur un pays nouveau; toutes les inscriptions, tous les avis imprimés, toutes les indications sont en espagnol ; vous payez votre ticket en dollars américains, mais l'employé vous rend de la monnaie mexicaine; les visages et les costumes annoncent un autre peuple que celui que l'on coudoyait il y a quelques instants à peine. Seuls les cars et le personnel des trains rappellent les États-Unis; le garde qui va nous accompagner jusqu'à Monterey est même — détail caractéristique — absolument ignorant de la langue espagnole. Il n'en connaît pas un traître mot!
Après une heure d'attente, dont nous profitons pour déjeuner, le train s'ébranle; il parcourt d'abord une certaine étendue de terrain qui paraît fort meuble — je remarque, de divers côtés, de vastes crevasses dans le sol, — puis il s'engage sur l'immense pont métallique jeté au-dessus du Rio-Grande. Le moment est solennel, et je sens l'émotion me gagner; on ressent toujours quelque impression en abordant une terre inconnue, et cette impression est surtout vive lorsqu'une
limile naturelle, imposante comme le Rio-Grande, marque la séparation entre le pays connu et celui que Timagination vous fait entrevoir. Au point où nous le passons, le fleuve a près de 300 mètres de large ; ses eaux roulent entre deux murailles d'argile verticales, très élevées.
Le niveau du Rio-Grande varie considérablement suivant les saisons et suivant les conditions atmosphériques. En décembre 1882, il était fort bas; Tannée suivante, mon collègue et ami de la Société belge de géographie, M. J. Leclercq, le vit à une hauteur extraordinaire; le gonflement des eaux avait été si rapide et leur violence était devenue si grande, qu elles avaient emporté le pont du chemin de fer ; c'est en barque que notre honorable président dut effectuer le passage du fleuve.
A peine le train a-t-il franchi le pont du Rio-Grande, quil s'arrête à une petite station, Nuevo-Laredo. Celte fois, nous sommes sur le sol mexicain. Toute la population est réunie devant la gare, simple maisonnette en bois. L'arrivée de chaque train — il y en a deux par jour, mais venant en sens inverse — est un événement pour elle. Nous sommes accueillis par des exclamations et des rires, par des lazzis et des remarques moqueuses qui nous intéressent fort; les Mexicains, par manière de raillerie, appellent leurs frères du Nord des gringos; la foule bruyante et animée qui nous entoure ne se fait pas faute de nous lancer ce sobriquet, que, personnellement, j'écoute avec indifférence, et qui ne paraît pas émouvoir davantage mes compagnons de route yankees. Pendant ce temps, la douane visite nos bagages, besogne bien vite terminée; puis, nous nous remettons en marche, salués cette fois par de vigoureux vivats.
Les chapparals envahissent tout Thorizon ; les cactus atteignent des proportions énormes; nous traversons un pays désolé, stérile, complètement désert ; aussi loin que les yeux peuvent sonder la plaine, pas une habitation, pas un être
humain ne se montrent. J'examine les voyageurs mexicains montés à Nuevo-Laredo; la plupart ont la ceinture ornée de revolvers et de poignards, ce qui donne à Tensemble de leur allure un aspect des plus rébarbatifs, accentué encore par la fixité et Ténergie de leur regard.
Le soleil brille dans un ciel sans nuages et darde sur no$ (êtes ses rayons les plus ardents. La réverbération de sa lumière sur le sable est d'une intensité extraordinaire; il semble qu'à de certaines places — les mieux éclairées par rapport à nous — des flammes sortent de terre, tellement la radiation solaire conserve de son énergie dans cette atmosphère sèche et transparente du nord du Mexique.
Mais j'aperçois enfin quelques traces d'habitations. Ce sont de misérables huttes échelonnées le long de la voie ferrée, où vivent les ouvriers chargés de l'entretien de celle-ci. On est parvenu à embaucher pour ce service des métis indo-mexicains, qui me rappellent ceux des environs de San-Antonio. Les enfants courent tout nus autour des huttes; des morceaux d'une viande noirâtre, couverts de mouches, sèchent à l'air, suspendus à des cordes. Pendant plusieurs heures, et de loin an loin, nous ne rencontrons pas autre chose que ces cabanes d'ouvriers. Plus tard, nous apercevons des montagnes se profilant à l'horizon ; ce sont les premiers contre-forts d'une grande chaîne parallèle à la Sierra Madré, laquelle continue les Monts Rocheux au Mexique. Puis des yuccas apparaissent en grand nombre ; parfois des touffes d'agaves y sont mêlées. Nous croisons une caravane assez nombreuse, composée d'une quinzaine d'hommes et de femmes, tous à cheval, dans des costumes très pittoresques. Quelques instants après, nous dépassons deux cavaliers isolés, dont les montures soulèvent autour délies d'épais nuages de poussière; il prend à l'un d'eux fantaisie de lutter de vitesse avec nous, et le voilà galopant à nos côtes avec un entrain du diable. Le spectacle de ce cheval écuniant, dévorant l'espace avec une sorte de rage
i76 QUATRE MOIS AU TEXAS.
folle, aiguillonné qu'il était par son maître, avait un côté vraiment sauvage; mais naturellement le coursier de fer remporta sur le pauvre animal, que nous vîmes sarrêter après nous avoir suivis de près pendant environ cinq minutes.
Le conducteur du train nous dit que nous arriverons vers midi à Lampazos, la première localité de quelque importance après Laredo. A mesure que nous nous en rapprochons, le paysage gagne en beauté. Des montagnes semblent surgir de toutes parts; leurs pics se dessinent sur le ciel avec une netteté vraiment admirable. Ces masses imposantes revêtent des teintes fort sombres, tandis que l'atmosphère au-dessus de nous est d'un bleu azuré absolument pur. La contrée que nous traversons est l'une des plus remarquables du globe par la siccilé de son climat; il y fait encore plus sec qu'au sud-ouest du Texas. La pluie y est rare, particulièrement erv hiver, et pendant toute l'année le degré d'humidité de l'air reste fort bas. C'est à cette sécheresse exceptionnelle qu'il faut attribuer l'aridité du sol dans ce pays, comme aussi l'absence complète de maladies des voies respiratoires. On sait que l'organisme humain s'accommode admirablement bien de ce régime atmosphérique, qui le rend indemne des nombreuses afiections pulmonaires dont nos pays brumeux et humides sont affligés. Lors du voyage dont je raconte les incidents, l'air était d'une pureté telle, que les sommets des montagnes placés à plus de 25 lieues de distance me paraissaient éloignés de quelques kilomètres seulement. Tontes les aspérités de ces cimes majestueuses, les moindres échancrnres de leurs contours, les forets mêmes qui les couronnaient pouvaient se distinguer jusque dans leurs derniers détails; aucun voile de vapeurs, si faible, si mince qu'il fût, aucune trace de nuage ne venaient en altérer la netteté ; elles se détachaient sur le ciel comme un décor que l'on aurait eu devant soi à cent mètres plus loin. Le spectacle de ces montagnes se croisant en tons sens, dans celte atmosphère d'une limpidité sans égale, était
réellement merveilleux ; j'en conserverai longtemps le souvenir.
Lorsqu'on reportait les regards sur la plaine, un tableau non moins intéressant se dressait devant nous ; les yuccas, de chélifs et clairsemés qu'ils étaient au début, se montraient ici en rangs pressés et de taille énorme ; par moments ils prenaient les proportions d'arbres gros et grands et formaient de véritables forêts. On ne peut malheureusement tirer aucun parti de ces yuccas géants; leurs fibres manquent de consistance, de solidité.
Mais il est près de midi; Lampazos apparaît au loin. C'est un gros village aux maisons d'un blanc cru, éclatant. Avant d'y arriver on passe le Rio-Salado, rivière assez large rappelant le Rio-Grande par la forme de son lit, mais d'aspect moins imposant. Puis on aperçoit les premiers champs cultivés qu'offre le Mexique lorsqu'on y pénètre par le nord ; le maïs domine, mais il est encore d'apparence chétive. Depuis notre départ de Larcdo nous avons constamment gagné des altitudes de plus en plus élevées ; à Laredo même nous nous trouvions à 200 mètres environ au-dessus du niveau de la mer; à Lampazos on domine ce niveau de 420 mètres. Les extrémilés des diverses branches de la chaîne de montagnes que nous apercevons depuis le matin poussent leurs ramifications jusqu'à la région où nous venons de pénétrer Nous aurons à gravir leurs penles jusqu'à Monlerey, dont l'altitudo dépasse 500 mètres.
Le train s'arrête pendant près d'une demi-heure à Lampazos, le temps de dîner et de faire connaissance avec la cuisine mexicaine. Ce début n'est pas brillant. On nous sert un potage dont il me serait difficile de définir la composition, du bœuf avec du riz, puis l'inévitable plat de frijoles, le mets national par excellence. Le haricot est la base de l'alimentation au Mexique; il se montre à chaque repas, accommodé de multiples façons.
Au sortir de Lampazos, on remarque à quelque distance des formations géologiques très curieuses, rappelant à s'y méprendre les fameuses palissades (1) des bords de THudson ; la nature a dû être maintes fois bouleversée dans ces contrées anciennement volcaniques ; des affaissements gigantesques de terrains ont dû s'y produire, créant tout à coup des différences de niveau considérables là où le sol était uni à perte de vue.
Le train s'engage bientôt entre deux rangées de montagnes parallèles : il ne quittera cette espèce de large couloir qu'aux environs de Monterey. Après le développement graduel et remarquable des yuccas, dont je parlais il y a un instant, on assiste à celui des agaves. C'étaient d'abord, à la limite sud des cbapparals, de faibles touffes perdues au milieu des cactus ; ce sont maintenant de superbes plantes, aux feuilles hautes de plus de deux mètres, terminées par des piquants durs comme l'acier et longs d'au moins douze centimètres. C'est l'agave américaine, ou maguey comme l'appellent les Mexicains, qui croît ici. L'extrait de maguey sert à fabriquer le vin de pulque, la boisson populaire du pays. Des parties entières du Mexique sont couvertes de cette plante. Le temps qu'elle emploie à arriver à maturité complète dépend de sa distance à la mer. La période de croissance peut varier de cinq à vingt ans. Dans les terres chaudes [tierras calientes), ses fleurs apparaissent après cinq à sept ans; dans la région tempérée [tierras templadas), après dix à douze ans; dans la zone des terres froides [tierras frias)^ il faut souvent attendre vingt ans avant qu'elles ne se montrent. Lorsque le maguey est en fleurs, sa tige atteint parfois un diamètre de 30 centimètres et une hauteur de 4 à 6 mètres. On ouvre celte tige et on en retire la pulpe ; dans le creux formé de la sorte, on place
(1) Sortes de maraîlles rocheuses, à parois verticales, atteignant parfois jasqu^à près de 100 mètres de haut et qui 8*étendent, d'une manière ininterrompue, le long de THudson, sur une distance de plus de 30 kilomètres.
un vase où vient tomber goutte à goutte un jus mielleux acidulé. On laisse la distillation se faire pendant une période de cinq à sept mois consécutifs. La quantité de jus qu'on peut ainsi recueillir dans l'espace d'un jour n'est souvent pas inférieure à 7 ou 8 litres. Les propriétés saccharines et mucilagineuses de cette sève provoquent une fermentation rapide, et la liqueur qui en résulte, quoique d'un goût nauséabond, répugnant même lorsqu'on en boit la première fois, est considérée, par ceux qui parviennent à vaincre cette répulsion du début, comme supérieure à toutes les autres boissons. Les Indiens, qui estiment fort la saveur de ce breuvage, lui attribuent en outre des vertus médicinales et en font un usage des plus fréquents.
Le maguey servait non seulement de vigne, mais aussi de chanvre et de papyrus chez les anciens Mexicains. Leurs hiéroglyphes étaient en grande partie peints sur un papier préparé avec ses feuilles, et ils fabriquaient, au moyen de ses fibres, un fil fort et uni, la pita, encore employé et très estimé au Mexique aujourd'hui.
Nous nous arrêtons encore, pendant l'après-midi, à Villaldama, puis à Salinas, sur le Rio-Pisquerto. Salinas est une ville de 4,000 âmes, assise très pittoresquement au pied d'une montagne en forme de cône, isolée, très sombre, et dont la masse se détache avec une grande netteté sur le fond du ciel. Ici la vie commence à se montrer. Plusieurs équipes d'ouvriers travaillent à la voie ferrée, et un certain nombre d'entre eux montent sur le train pour se rendre à Monterey, où nous débarquons vers 5 1/2 heures.
Monterey, capitale de l'État de Nuevo-Leon, est l'une des villes les plus importantes du NE. du Mexique. Sa population s'élève à près de 20,000 habitants. Comme son nom l'indique, elle est entourée de montagnes, à l'E., au S. et à l'O. Au N. et au NE. s'ouvre une vallée immense, couverte en partie
de champs très fertiles et parsemée de plusieurs petites villes et de nombreux villages. Une rivière assez large, le San-Juan, contourne la ville de l'ouest à Test par le sud ; elle roule des eaux profondes et tempétueuses en été, mais en hiver elle est presque toujours à sec. Cest ainsi que je la vis dans la dernière quinzaine de décembre 1882, et elle était, à cette époque, depuis assez longtemps déjà privée deau, car son lit portait la trace de plusieurs chemins allant d'une rive à lautre, formés par le passage continuel des piétons et de véhicules de tous genres. La ville elle-même se trouve située sur la rive gauche du San-Juan ; le long de la rive droite on voit échelonnées les cabanes de la population indienne ; ces cabanes, faites de tiges de canne à sucre et recouverfes de chaume, rappellent jusqu'à un certain point celles des nègres de l'Afrique équatoriale; il est à peine besoin d ajouter qu'elles ont une apparence fort pauvre. Les êtres qui grouillent dans ces huttes ont un extérieur malpropre et misérable; une multitude de chiens et quelques porcs prennent leurs ébats au milieu d'eux. Ces Indiens jouissent d'une assez triste réputation; on me les dépeignit comme ne formant qu'une vaste association d'assassins et de voleurs, dont il était prudent de ne pas s'approcher à la tombée de la nuit. J'eus cependant la curiosité de tenter l'expérience. Je parcourus le village dans toute sa longueur, non sans exciter une vive curiosité parmi ses habitants et sans ameuter la gent canine sur mon passage; mais j'arrivai au bout sans encombre; je rencontrai, certes, maints visages douteux, mais je ne fus inquiété d'aucune façon.
L'impression que je ressentis en entrant dans Monterey, le soir de notre arrivée, fut profonde. Jamais je n'oublierai le calme de ces rues presque désertes, aux maisons lourdes et massives, ressemblant à autant de prisons par leurs fenêtres garnies de gros barreaux de fer. Il me semblait pénétrer dans une ville morte ou dans un grand béguinage. J'avais encore les oreilles pleines du bruit et de l'animation de San-Antonio,
que j'avais quittée depuis moins de vingt-quatre heures; ici tout était silencieux : pas un cri, pas le moindre roulement de voiture ; çà et là un homme ou une femme, marchant nu-pieds, passant comme une ombre le long des maisons, rapidement, en se dissimulant le plus possible. J avais beau, à chaque croisement de rues, les sonder du regard dans lespoir de découvrir quelque coin ayant apparence de vie, offrant un peu de mouvement; mais rien, absolument rien. Ce n*est qu'à YHôtel Iturbide, où mes compagnons et moi descendîmes, que je maperçus enfin que Monterey u était pas une ville complètement abandonnée.
Plus avant dans la soirée les choses changèrent de face; me promenant un peu à l'aventure, j'arrivai sur Tune des places principales de la ville, où se tenait une sorte de foire, et je trouvai là une foule bruyante et pleine d'entrain. Le hasard me servait à souhait pour faire des études de mœurs locales. Tout le pourtour de la place était garni de petites baraques où s'entassait un nombreux public. Dans toutes on jouait avec passion. Le jeu préféré était le loto. Rien n'était plus curieux et plus intéressant que la vue de ces gens aux costumes pittoresques, assis en rangs pressés autour de grandes tables, éclairés par une ou deux lampes fumeuses, les yeux allumés par l'espoir du gain. Il y avait de l'âpreté, des lueurs sauvages dans leurs regards; leur attitude et leurs gestes dénotaient une surexcitation nerveuse intense, à peine contenue par de visibles efforts de volonté. Parfois des querelles violentes éclataient brusquement, pour un rien : une contestation au sujet du numéro gagnant, une réclamation du patron de la baraque. On semblait prêt à en venir aux mains; mais les joueurs désintéressés dans l'aRàire imposaient aussitôt silence aux querelleurs, et de nouvelles parties s'engageaient rapidement. Dans certaines de ces baraques on jouait gros jeu; les tables étaient recouvertes de pesos (pièce d'argent valant S francs), voire même de pièces d'or. Fait curieux : la grande
majorité de ces fanatiques du loto ne connaissaient pas la valeur des chiflfres; ceux-ci étaient remplacés par de petites vignettes, comme à notre jeu de l'oie.
Au centre de la place se tenaient les promeneurs, sans doute réduits à ce rôle plus calme et plus modeste par l'état précaire de leur gousset ou par la mauvaise fortune. Drapés avec beaucoup de grâce dans leurs amples manteaux de nuances diverses, la tête couverte de larges sombreros fièrement posés, ils causaient entre eux par groupes, avec une animation et une vivacité extraordinaires, en conservant toujours dans leur allure et dans leurs mouvements cette distinction et cette élégance natives qui sont le propre des peuples de race espagnole. Les jeunes filles et les femmes restaient assises sur de grandes dalles de pierre, placées de distance en distance tout autour de la place en guise de bancs.
Comme il se faisait tard, je songeai à rentrer au logis, non cependant sans avoir bu un verre de mezcal, liqueur dont on m'avait beaucoup parlé à San-Antonio et qui ressemble assez au genièvre par son goût et par sa couleur. C'est encore un produit de la distillation de la sève du maguey.
En arpentant les rues désertes, je remarquai que les fenêtres n'étaient pas vitrées, fait qui avait échappé à mon attention quelques heures auparavant, au moment de notre arrivée. On pouvait ainsi parfaitement voir tout ce qui se passait dans les appartements éclairés du rez-de-chaussée ; dans plusieurs maisons, où il y avait tertulia ou réception, des groupes de seîioras causaient entre elles en se laissant aller au balancement de leur butaca ou rocking-chair . Dans les appartements non éclairés, les hôtes étaient généralement assis derrière les barreaux de la croisée. Celle-ci forme saillie sur la rue comme nos balcons et ne s'élève pas à plus de 50 centimètres au-dessus du sol ; on est là en quelque sorte sur la vole publique. Le soir, on ferme ces puertas ventanas, ou portes-fenêtres, au moyen de volets.
Mon attention fut aussi attirée par les allées et venues des veilleurs de nuit, dont les lanternes étaient comme autant de petits phares brillant aux extrémités des rues. Ces veilleurs tiennent à la main une pique qu'il font résonner sur le pavé à certains intervalles; ils s'assoient d'habitude sur le bord du trottoir, leur lanterne posée à terre deVant eux, et sont répartis de manière telle que l'un quelconque des hommes ait toujours deux de ses collègues en vue ; par ce moyen l'alarme ou un signal donnés en un point peuvent se transmettre rapidement à travers toute la ville. J'eus l'occasion quelques jours plus tard, devant la gardede police, d'assister à l'inspection du corps des veilleurs; ils étaient placés sur deux rangs, pique d'une main, lanterne de l'autre; l'inspection finie, ils se dispersèrent pour regagner leurs quartiers respectifs. C'était là un spectacle très curieux.
Le lendemain, je me mis en route de bonne heure pour faire plus ample connaissance avec les divers quartiers de Monterey. Ma première visite fut pour la place de Saragoza, qui forme un admirable square aux larges dimensions, planté de beaux arbres, parmi lesquels dominent de superbes orangers ; au centre du square s'élève une jolie fontaine en marbre. La place est fermée d'un côté par le Palais gouvernemental, grand bâtiment d'apparence assez insignifiante, où sont réunies les diverses administrations civiles et judiciaires ; le côté opposé est en partie occupé par la cathédrale ; à proximité on remarque le bureau des postes. Des maisons particulières, des magasins, des cafés terminent la Plaza de Saragoza à droite et à gauche du Palais.
Je vais voir d'abord l'hôtel de ville et le tribunal. Des employés très aimables me font passer dans une suite de bureaux et me donnent d'intéressants renseignements sur l'organisation des pouvoirs municipaux au Mexique. J'apprends entre autres que toutes les fonctions électives sont absolument gratuites. J'assiste aussi à une séance du tribunal ; les accusés restent
debout au fond de la salle, tenus eu respect par des hommes de police; les juges et les avocats ont le costume civil comme aux États-Unis. De là, je me rends à la cathédrale, qui, sans offrir rien de remarquable, mérite cependant une visite. Je vais ensuite au bureau des postes, mais je le trouve fermé; on me dit quil en est ainsi chaque jour de midi à une heure. J'y retourne après cette heure, désireux de me munir de quelques timbres pour des lettres à expédier en Europe ; mais remployé m'apprend à mon grand étonnement qu'au Mexique le débit des sellos de correo est prohibé et que les correspondances doivent être toutes remises au bureau, qui applique lui-même les timbres. Singulière précaution, dont, aujourd'hui encore, je ne parviens pas à comprendre l'utilité ou la nécessité.
Le coup de midi est annoncé chaque jour à Monterey par une sonnerie générale des cloches. La place se remplit de monde à ce moment, et pour l'étranger il y a alors ample matière à d'intéressantes observations. Je vois ainsi combien le Mexicain a le pied d'une petitesse extrême ; il est à peine plus grand que celui d'un enfant chez nous, et cependant cette conformation paraît naturelle, elle ne présente rien de disgracieux. J^aperçois aussi sur la place de Saragoza, et pour la première fois de ma vie, un officier boiteux. Oui, boiteux, bien que le fait paraisse à peine croyable. Cet officier était cependant en activité de service, puisqu'il passait en tête de plusieurs compagnies Le fait n'avait pas trop lieu d'étonner, toutefois, eu égard au débraillé de la plupart des militaires à Monterey; jamais je n'ai rencontré de troupes régulières aussi misérablement vêtues, d'aspect si négligé et d'allure si peu martiale. Les hommes de police n'étaient pas mieux partagés sous le rapport du costume ; je parle de ceux dont les fonctions me semblaient analogues à celles de nos « agents de ville ». L'un d'eux, que je coudoyais tous les jours, allait nu-pieds; il avait un pantalon de toile presqu'en lambeaux et
ua semblant de veste salie par la poussière et constellée de nombreuses taches de graisse.
Le soir, la place offrait non moins d'animation qu à l'heure de midi. Le public était surtout nombreux les jours où la musique militaire avait l'habitude de se faire entendre. Pendant le concert, les hommes se promenaient autour du square en marchant dans un sens, les dames dans l'autre; celles-ci avaient toutes la cigarette aux lèvres.
Pour moi, ce qui m'attirait chaque soir sur cette place, c'était la perspective admirable de son cadre de montagnes sous l'effet du brillant clair de lune; ces montagnes paraissaient alors plus rapprochées et leurs formes plus gigantesques que dans le jour ; leurs masses grandioses se profilaient sur le ciel en prenant des contours bizarres et fantastiques. Une température d'une douceur exceptionnelle venait encore ajouter au charme de ces soirées.
Le marché de Monterey est aussi fort curieux à visiter. C'est là qu'on peut voir les types les plus caractéristiques de métis indo-mexicains. Des fruits et des légumes de tout genre, la plupart inconnus dans nos contrées du nord de l'Europe, sont étalés sur le sol ou dans les galeries du marché. En fait de fruits connus, il y a là des oranges d'un goût et d'un parfum exquis; jamais je n'en avais mangé de pareilles. Beaucoup de marchandes offrent en vente de petits pains de sucre appelés piloncillas; c'est une spécialité de Monterey et des environs. Ces piloncillas sont de petits cônes de sucre brun, d'un goût assez agréable, bien qu'un peu aigrelet ; ce sucre est le produit immédiat de la cuite du jus de canne par les paysans ; on fait bouillir ce jus au point de l'épaissir considérablement, puis on le laisse se coaguler dans des formes.
Un côté du marché est spécialement réservé à la vente de petits objets en terre cuite, bariolés de multiples couleurs. Il se fait un grand commerce de ces menues choses, de même que des bijoux en filigrane, d'or et d'argent.
Après deux jours passés à parcourir la ville de Monterey en tous sens, il me tardait daller faire connaissance avec les montagnes qui, de Test à l'ouest, sur la rive droite du San- Juan, l'entourent d'une manière ininterrompue. L'une d'elles surtout, dont la cime isolée et majestueuse domine ses voisines, attirait particulièrement mes regards. On la nomme silla de la senora, selle de la dame, et, en effet, sa partie supérieure ressemble à s'y méprendre à une selle d'amazone. Une après-dînée, je partis avec l'intention bien arrêtée de la gravir jusqu'au sommet; mais je dus abandonner ce projet, ayant reconnu, après plus d'une heure démarche, que j'étais encore fort éloigné de sa base. L'air est si pur dans ce pays, que les objets situés à plusieurs lieues semblent très rapprochés, et l'on est tout désorienté quand il s'agit d^estimer les distances !|
par la vue de repères lointains. [
Je me vis donc forcé de renoncer à faire l'ascension de la silla, et je nie rabattis sur une montagne moins éloignée ; elle était aussi de moindre altitude. Après une heure d'efforts, j'arrivai au bout de mon escalade, et là un spectacle d'une beauté incomparable me tint longtemps captivé. J'avais à mes pieds plus de vingt villes ou villages, à commencer par Monterey, dont les maisons peintes en rouge, en jaune, en bleu, en vert (je crois bien que toutes les couleurs de l'arc-en-ciel avaient été mise à contribution), formaient un ensemble des plus bizarres, très original, mais aussi très pittoresque. Cette vieille cité mexicaine, restée pendant plusieurs siècles en dehors de toute relation avec d'autres contrées et même avec les régions méridionales et plus civilisées du Mexique, a un certain air oriental quand on la contemple à distance et d'un point situé à quelque hauteur. Aujourd'hui encore, à part le chemin de fer et les gens de l'hôtel, rien n'y rappelle les États- Unis ou l'Europe.
La vallée de Monterey se déploie au NE. de la ville, et elle va en se rétrécissant à mesure qu'elle avance vers le N. ;
SOUS Monterey sa largeur est de 30 lieues environ, plus loin cette largeur varie entre 5 et 6 lieues. Le chêne et le pacanier, le bananier, l'oranger et l'ananas y croissent, entourés de vastes champs de froment et de maïs, et d*immenses plantations de sucre et de maguey. Cette vallée est célèbre par sa beauté, sa fertilité et sa salubrité.
Vers le sud court une ligne de montagnes élevées, de teinte bleu sombre, aux sommets déchiquetés. A certain endroit cette chaîne montagneuse tourne brusquement au SSO. ; ce changement de direction me permettait d'apercevoir partiellement la vallée de Saltillo et la plupart des villes qui y sont échelonnées.
Pendant que du poste d'observation où je m'étais installé je donnais libre cours à mon admiration, je vis s'avancer à tire daile, de l'horizon, un vautour à large envergure, de l'espèce dont j'ai parlé à propos de la prairie vierge. Je n'y fis pas d'abord grande attention, mais un second, puis un troisième, enfin un quatrième vautour s'étant en peu d'instants montrés de divers côtés, tous se dirigeant vers la montagne où je me trouvais tranquillement assis, dans une immobilité presque complète, ma curiosité s'éveilla peu à peu et fit bientôt place à un véritable étonnement lorsque j'aperçus ces énormes oiseaux de proie, dont la troupe avait considérablement grossi, s'arrêter au-dessus de ma tête et se mettre à planer en se rapprochant constamment de moi. Je pensai d'abord que quelque animal mort gisait dans le voisinage, mais je finis par comprendre que c'était ma propre personne que ces incommodes visiteurs avaient eue pour objectif en venant de mon côté. L'état d'immobilité où j'étais longtemps resté en contemplant le splendide panorama de la vallée de Monterey les avait évidemment trompés. Ils me croyaient passé de vie à trépas et m'avaient sans doute jugé digne de leur convoitise. A certain moment plusieurs d'entre eux vinrent tournoyer si près de moi, que j'aurais pu sans peine les atteindre à l'aide d'un bâton.
i88 QUATRE MOIS AU TEXAS.
Leurs ailes déployées avaient des proportions effrayantes, et dans le mouvement rapide qui leur était imprimé elles auraient pu d'un choc me renverser sur le sol. Je dus faire du bruit et lancer quelques pierres dans leur direction pour montrer à ces ennemis improvisés qu'ils s'étaient dérangés inutilement. On sait que les vautours ne s'attaquent jamais aux êtres vivants. Je n'avais donc pas à craindre d'être assailli par la bande qui m'avait dérangé de si désagréable façon, mais je jugeai toutefois plus sage de quitter ces lieux où, pendant qu'on admirait le paysage, il fallait se livrer à des gesticulations pour éviter le contact des oiseaux de proie. Je descendis la montagne du côté opposé à celui par où j'étais venu. J'arrivai, non sans peine, dans une vallée étroite, d'une grande beauté, puis j'atteignis un chemin qui conduisait directement à la ville. C'était le 25 décembre, jour de Noël; le temps était superbe; il faisait une chaleur sèche, piquante, mais très supportable, bien que le thermomètre à l'ombre marquât plus de 35^ C. Le soleil n'incommode jamais dans ces pays où l'air contient si peu de vapeur d'eau.
Le lendemain fut consacré à diverses promenades et excursions. Nous partons en voiture, le matin, pour un petit village bâti à 7 kilomètres de Monterey, et près duquel plusieurs; sources sulfureuses jaillissent à la base des montagnes. Ces sources ne sont aucunement utilisées; on va les voir comme sujets de curiosité, et cependant deux ou trois d'entre elles sont très abondantes.
De là nous allons visiter la caserne d'artillerie, installée dans les bâtiments de l'ancien évêché de la province, au point culminant d'une colline assez escarpée. Les chemins qui y conduisent sont couverts d'une épaisse couche de poussière fine, que les chevaux soulèvent sous leurs sabots; nous sommes constamment au milieu d'un nuage suffocant, si compact qu'il nous empêche de rien distinguer à vingt mètres de distancé. C'est surtout sur la route qui mène de Monterey à
— - ■»■ » i^^p»<BiP— ~»^i^^^i»^— «T^^w^M^pw^^i^p^^ii-igi jJiMi^wBp^r ^^—^PMat—'g^'yo» — pyi»*j i^i^»«^
Saltillo que nous nous trouvons incommodés par celte espèce de simoun, dont TefTet est d'imprégner tous nos vêtements d'une épaisse couche de sable jaune. Et il paraît qu'en cette saison tout le chemin que nous suivons, sur une longueur de plus de 75 kilomètres, forme ainsi comme un véritable fleuve de poussière.
Nous arrivons enfin à la caserne, but de notre excursion. On nous en permet l'entrée. La plupart des hommes sont dans la cour intérieure, assis par terre le long des murs, ayant presque tous une compagne à côté d'eux. Dans certains groupes on cause, dans d'autres on travaille ; l'homme répare ou nettoie quelque objet de son fourniment, la femme raccommode quelque article de sa toilette. La scène est curieuse à observer. Nous pénétrons dans les chambres des soldats. Elles ont un pauvre aspect; on sent que le bien-être est ici complètement inconnu. Quel contraste avec nos casernes-modèles, où les locaux sont propres, soigneusement entretenus; oii les hommes sont bien vêtus et n'ont pas cet air hâve, misérable, qu'avaient les artilleurs de Monterey.
Nous regagnons la ville peu après. Je remarque pour la première fois que certaines maisons ont au-dessus de la porte d'entrée de petits drapeaux rouges. Ce sont, paraît-il, des boucheries, et le petit fanon rouge sert d'enseigne. J'aperçois aussi plusieurs vastes magasins aux murs entièrement garnis de rayons et de casiers, depuis le plancher jusqu'au plafond ; sur ces rayons et dans ces casiers sont alignés méthodiquement quantité de paquets renfermant les marchandises les plus hétéroclites; ici des vêtements, là des ustensiles de ménage, plus loin des outils. Ces magasins sont des montsde-piété. On en trouve à chaque coin de rue, et parfois, en y jetant un coup d'œil, on peut assister à l'épilogue de petits drames intimes ou au prologue de comédies divertissantes. Je vis un jour entrer dans l'un d'eux un homme encore jeune, accompagné de sa femme ou de sa fiancée. Après quelques
pourparlers avec le prêteur, l'individu enleva prestement sa jaquette et la déposa sur le comptoir, en échange d'un peu de monnaie qu'il glissa dans son gousset ; puis il sortit ea manches de chemise, paraissant heureux et content, ayant sa compagne au bras. Intrigué, je marchai à leur suite et fus conduit ainsi jusqu'à la place oii se tenait la foire dont j*ai parlé précédemment, et où le couple s'empressa d'entrer sous \
l'une des tentes où l'on jouait au loto. Tout cela s'était passé le plus tranquillement du monde, comme une chose des plus ordinaires. Il est vrai de dire que la douceur du climat permet ici de se débarrasser, avec cette désinvolture, de ses habits. Ces traits de mœurs locales sont peut-être destinés à disparaître dans un avenir plus ou moins prochain. Depuis l'ouverture de la ligne de chemin de fer qui a mis en communication directe et constante les États-Unis et le Mexique, un flot de |
Yankees aventureux s'est abattu sur le nord de ce dernier pays. Monterey s'est trouvée la première sur leur route et en a retenu un bon nombre. Ils sont venus troubler le calme séculaire de cette cité antique, la réveiller brusquement de l'engourdissement où elle était depuis si longtemps plongée. Jusqu'ici, à la vérité, Tinfluence américaine ne fait encore que prendre racine ; les métis indo-mexicains glissent silencieusement le long des maisons comme jadis ; les lourds chariots attelés de dix à douze bœufs sont, à part trois ou quatre mauvaises carrioles branlantes, les seuls véhicules que l'on rencontre dans les rues, et les conducteurs, de peur sans doute de troubler la tranquillité publique, osent à peine élever la voix pour ranimer ou encourager leurs bêtes; de temps à autre ils lancent un timide psst, qui suffit à ces animaux dociles pour les inciter à avancer plus vite. Les frijoles constitueront encore pendant de longues années, sans doute, le mets principal, la base de tous les n^pas. Mais l'Américain, si peu qu'il ait été en contact avec les habitants de Monterey, a déjà par divers côtés exercé une action sur leur vie inté-
rieure : les vivres ont renchéri d'une manière sensible, des bars se sont ouverts, les journaux du Texas commencent à se répandre, l'ancienne et unique hôtellerie mexicaine a trouvé un concurrent américain; enfin, détail infime mais caractéristique, un petit décrotteur de San-Antonio s'était aventuré jusque-là un peu avant l'époque de mon arrivée ; malgré «a déception en débarquant de ne rencontrer que des gens marchant nu-pieds ou chaussés de sandales, il n'avait pas abandonné la place et, grâce aux étrangers, il commençait à gagner de quoi vivre honnêtement.
Tous ces faits considérés isolément, et même dans leur ensemble, n'ont certes pas une importance bien apparente, mais ce sont autant d'indices de changements dans l'existence future d'une population restée jusqu'à ce moment à l'écart des agitations, du mouvement et des progrès du monde extérieur.
Nous quittâmes Monterey le 26 décembre, à 8 heures du matin. La société était très nombreuse au départ. Il y avait surtout plusieurs dames et demoiselles mexicaines très enjouées. A peine le train est-il en branle qu'elles se mettent à chanter. Le temps est beau, quoique un peu nuageux. Nous passons devant Salinas et Vilaldama, puis je revois les paysages désolés et silencieux qui continuent, au nord du Mexique, la prairie texane. Toute cette région est d'une beauté sauvage qui provoque l'admiration. Après avoir dépassé Lampazos nous remarquons au loin, venant dans notre direction, une troupe d'au moins vingt à trente cavaliers. Lorsqu'ils sont plus rapprochés de nous, leurs costumes pittoresques et la rapidité de leur allure attirent l'attention de tous les voyageurs. On dirait qu'ils veulent rejoindre le train. Celui-ci les dépasse alors qu'ils ne sont plus qu'à une centaine de mètres de la voie ferrée. Je les vois ralentir le pas à ce moment et finalement disparaître du côté des montagnes. Que faisaient-ils en si grand nombre au milieu de ces soli-
d92 QUATRE MOIS AU TEXAS.
tudes? Personne ne put me le dire, mais j'appris quelques heures plus lard que le personnel du train avait reçu avis que nous serions attaqués par des bandits près du Rio- Grande. Six hommes armés jusqu'aux dents avaient été adjoints aux gardes et se tenaient prêts à tout événement. Le reste du voyage s accomplit sans autre incident, et le 27 décembre^ après 24 heures consécutives de chemin de fer, nous étions de retour à notre station astronomique.
Nous n'avions plus que quelques jours à rester à San-Antonio. Notre mission scientifique avait pris fin, toutes nos observations étant terminées. L'emballage des instruments avait même déjà commencé. J'eus toutefois encore le temps d'assister à deux fêtes d'un genre bien différent, mais très intéressantes toutes deux par leur caractère local. La première était une séance d'exercices militaires, donnée par une société de jeunes filles, la Broom's Brigade Association. Leur arme était le balai, broojn en anglais. Toutes ces demoiselles, appartenant aux meilleures familles de la ville, avaient revêtu un costume de troupier élégant et coquet. Elles avaient l'air très crâne en exécutant, avec une précision remarquable, les divers mouvements que commandait un capitaine également du sexe faible. On aurait cru voir manœuvrer une compagnie de soldats éprouvés. De pareilles femmes ne doivent pas être craintives en présence du danger, car elles seraient certainement à même de se défendre au besoin; le maniement du balai n'ôtait rien à leurs grâces féminines. Ces Broom's Brigades sont assez répandues au Texas.
L'autre fête à laquelle j'eus la bonne fortune d'assister était une course de chevaux et de voitures. Ce genre de fête a naturellement un grand attrait pour les San-Antoniens, si bons cavaliers en général et si familiarisés avec les chevaux. Aussi la foule des spectateurs était-elle considérable. La course de voitures fut celle qui m'intéressa le plus; les voitures texanes sont d'une légèreté extraordinaire, bien qu'elles soient
en môme temps d'une solidité à toute épreuve ; leurs roues sont en bois de fer (black ironwood, Cai*pinus ostrya), dont la dureté est très grande.
Les courses officielles terminées, le public en organisa d'autres sur-le-champ, mais où les concurrents étaient pris parmi les spectateurs et où n'intervint aucun jockey de profession ni aucun cheval dressé pour la piste. Cette seconde partie de la fête, quoique non prévue au programme, n'en fut pas la moins curieuse. Quelques boys entre autres — il y en avait de blancs et de couleur — s'offrirent à un groupe de parieurs pour lutter de vitesse entre eux, et leur proposition ayant été acceptée, on les vit bientôt se livrer à une série de courses folles, vertigineuses, où ils risquèrent cent fois de se rompre les os. Ces gamins avaient en quelque sorte le corps collé au cheval, et la rapidité avec laquelle leurs monture fendaient l'air était réellement terrifiante. Le public, en proie à l'exaltation la plus vive, poussait des cris sauvages pour les exciter. Les joueurs surtout semblaient de vrais énergumènes. Le tumulte et l'agitation atteignirent à leur comble lorsqu'un négrillon, âgé tout au plus de 10 ans et haut de quatre pieds seulement, parvint k l'emporter sur tous ses concurrents. Les nègres qui se trouvaient là songèrent un instant à le porter en triomphe. Pendant ce temps les parieurs réglaient leurs comptes, source nouvelle d effervescence et de surexcitation. Les dollars passaient par centaines des mains des perdants dans celles des gagnants. Des enfants de 10 à 15 ans avaient les poches bourrées de greenhacks et pariaient avec fureur. La passion du jeu et du cheval, si dominantes au Texas, se donnaient là toutes deux libre cours.
Notre dernier dimanche à San-Antonio fut assez triste. C'était le 31 décembre, et malgré la pensée du retour prochain, on ne pouvait éviter de songer avec mélancolie au pays, à la famille, aux amis. Et puis, la monotonie et l'ennui qui sont inséparables des dimanches en A'nérique comme en Angleterre,
n'étaient pas de nature à rendre nos réflexions plus gaies. L'observation du repos dominical est poussée dans certaines parties des États-Unis à l'extrême rigueur, si pas même à l'extrême ridicule; tout mouvement, toute activité cessent complètement. La loi, du reste, impose en beaucoup d'endroits celte sorte de suspension de la vie pendant vingtquatre heures. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, à Vicksburg, pendant mon séjour au Texas, l'édilité ordonna à la population de cesser tout travail à partir de minuit le dimanche, sous peine d'emprisonnement ou d'amende. Les voyageurs venant du train avaient à transporter eux-mêmes leurs bagages à l'hôtel ; la circulation des voitures était interdite; les presses des imprimeurs ne pouvaient plus marcher, etc., etc. Il y avait donc chômage absolu et forcé parmi toutes les classes de travailleurs. Qu'on se figure l'aspect morne et silencieux des rues d'une ville où de telles mesures ont force de loi !
La nuit du 2 au 3 janvier fut la dernière que nous passâmes à notre station astronomique. Nous ne pûmes goûter grand repos. Vers 2 heures du matin, les lueurs d'un vaste incendie vinrent se refléter jusque dans nos chambres et mirent tout le monde sur pied. Un immense brasier s'apercevait au nord de la ville; de la hauteur où nous nous trouvions on pouvait le voir très distinctement. La prairie vierge en était entièrement éclairée, et le vif reflet des flammes lui donnait un aspect sinistre. C'est le seul incendie important que nous eûmes occasion d'observer durant les quatre mois de notre séjour à San-Antonio. Et pourtant la grande majorité des maisons sont en bois; mais les habitants, il est vrai, montrent une extrême prudence à l'endroit du feu. Il existe d'ailleurs des ordonnances de police punissant sévèrement les négligences à cet égard ; c'est ainsi que tout locataire d'une maison où se déclare un feu de cheminée est frappé d'une amende de 25 dollars (plus de 125 francs).