‹ Quatre mois an Texas notes de voyageChapitre 20 sur 23 · CAL VESTON. — HOUSTON · texte numérisé non relu

CAL VESTON. — HOUSTON

C'est le 3 janvier, à 8 heures du matin, que nous fîmes nos adieux à la « Reine des Prairies ». Le ciel était gris, l'atmosphère brumeuse ; la guara régnait depuis plusieurs jours. On donne ce nom de guara à un brouillard extrêmement épais et humide, qui règne depuis la mer des Antilles jusqu'à l'extrême sud de la côte occidentale de l'Amérique méridionale ; il est bien connu des marins le long de cette côte. Toute la région, du Pacifique voisine du Pérou, du Chili et de la Patagonie se trouve parfois plongée dans ce brouillard ; l'automne est la saison où il est le plus fréquent.

Nous avions pris le train au Sunset-Depot à destination de Galveslon. Jusqu'à Rosenberg on suit la route que j'avais déjà parcourue quatre mois auparavant, en venant à San-Antonio. Il était 11 1/2 heures du soir quand l'arrivée àGalveston fut annoncée. Un obligeant coachman nous offrit avec empressement son flacre pour nous conduire àTremont-House, l'hôtel où nous devions descendre. Nous acceptâmes, vu l'heure avancée et les difficultés de s'orienter dans une ville inconnue, par une profonde obscurité. L'hôtel était à deux pas de la gare, ce qui n'empêcha pas notre aimable cocher de nous réclamer pour prix de sa course la modeste somme de 5 dollars (au delà de 25 francs). Notre premier mouvement fut de protester, mais, après information auprès des gens de l'hôtel, nous apprîmes que ce prix de 5 dollars était conforme au tarif. Les courses en voiture se payent partout énormément cher aux États-Unis, et il n'y a vraiment que les étrangers qui, dans leur ignorance des choses, fassent usage de ce moyen de locomotion. L'Américain prend de préférence le tram-car, qu'il a constamment et

partout à sa disposition, et qui lui coule la bagatelle de 5 cents (25 cent.) seulement.

On se rappellera que j'ai dit, en parlant des quatre villes principales du Texas, que Galveston était la métropole commerciale de ce vaste pays. Ce port du golfe du Mexique paraît appelé à un grand avenir. Aujourd'hui déjà son importance est considérable et il commence à rivaliser avec la Nouvelle- Orléans comme centre d'exportation du coton. Grâce aux nombreuses lignes de chemin de fer qui le relient aux principales régions du « Lone Star State », tout le commerce de la contrée peut y être dirigé facilement et avec rapidité. Galveston est aussi en relation plus directe que la Nouvelle-Orléans avec les ports de la côte orientale du Mexique. Son influence et sa prospérité progresseront en même temps que se développera le Texas.

La ville de Galveston est bâtie à l'extrémité NE. de l'île du même nom. Cette île a 45 kilomètres environ de long sur 2 1/2 à 5 1/2 de large; une belle plage la termine au sud. Le port est le meilleur de toute la côte texane. Il est en relations journalières avec la Nouvelle-Orléans, Indianola et Corpus- Christi, hebdomadaires avec New-York et la Havane, semimensuelles avec Liverpool, sans compter les communications incessantes avec les nombreux petits ports situés à l'ouest jusqu'au Rio-Grande, et avec Houston par le bayou Buffalo. La navigation est très active dans toute cette partie du golfe du Mexique, et cette activité va chaque jour en augmentant.

C'est surtout l'industrie cotonnière qui provoque le grand mouvement d'affaires de Galveston. Cette ville occupe aujourd'hui le troisième rang parmi les marchés cotonniers des États- Unis. On y embarqua en 1882 près de 500,000 balles. Aussi, lorsqu'on visite les docks et le « quartier du coton », ne voiton de toutes parts que montagnes formées par les ballots contenant la précieuse fibre. D'immenses usines sont spécialement affectées à la « compression » de ces ballots, afin de

les réduire au plus petit volume possible. De puissantes machines {cotton-presses y presses à coton) sont employées à cet effet. Le mécanisme est tel, qu'il comprime le ballot en même temps dans tous les sens et l'enserre dans des lanières de fer croisées. L'opération pour chaque ballot dure à peine quelques instants.

La ville est très intéressante à parcourir. Ses rues sont larges et presque partout bordées de superbes lauriers-roses, très touffus et de taille élevée; certains de ces lauriers ont jusqu'à 6 mètres de haut. Ailleurs ce sont des orangers, des rosiers et des magnolias qui longent les trottoirs. Un délicieux parfum s'échappe de toute cette verdure. Du côté de la mer, on remarque un grand nombre de belles maisons en bois, la plupart peintes en blanc, à deux étages et à toits plats ; les volets et le grillage des vérandas sont en vert; de beaux jardins régnent tout autour de ces élégantes demeures.

Au centre de la ville, les maisons ont toutes une galerie qui s'avance au-dessus du trottoir. De vastes magasins rappellent ceux de New-York et de Chicago, et comme eux ressemblent à des palais.

Les bâtiments publics sont nombreux à Galveston : on y compte une université, trois théâtres, trois marchés couverts et un collège médical. Mais on n'y voit pas de monuments proprement dits. On ne peut donner ce nom aux quelques temples groupés au centre de la ville. Tremont-House seul, l'hôtel où nous étions descendus, par ses proportions gigantesques, son dôme hardi surmonté du drapeau américain et son apparence architecturale, aurait pu prétendre jusqu'à un certain point au titre de monument. Même après les hôtels grandioses de New- York, de Chicago et de Saint-Louis, celui de Galveston faisait encore une vive impression. Chacun de ces hôtels est un vrai mondCr Il n'y a pas là qu'un certain nombre de chambres destinées à loger les voyageurs, mais tout un ensemble de magasins,

de salles de lecture, de conversation, de correspondance, d' « offices » de négociants, sans oublier les débits de tabac, de liqueurs, de journaux, de tickets pour le chemin de fer, les bureaux du télégraphe et du téléphone, etc., etc. Les salles à manger sont immenses : on peut commodément y installer de trois à quatre cents personnes au minimum. L'hôtel américain est comme une ville en raccourci; le « hall », grande salle située au rez-de-chaussée, est ouverte à tout venant; elle ressemble à nos passages couverts avec leurs élégants étalages. Des ascenseurs vous portent au dining-room ou à votre chambre. Le soir, la lumière électrique éclaire l'hôtel jusque dans ses moindres recoins.

Dans la journée, la physionomie du hall est fort curieuse à étudier; il y règne une animation, un mouvement extraordinaires. Ici vous remarquez des négociants faisant des offres de service, là des amis et connaissances de voyageurs nouvellement débarqués, puis des solliciteurs de tous genres, des aventuriers en quête de quelque bonne âme disposée à se laisser prendre à leurs filets, une foule de désœuvrés, de curieux, de passants désireux de se reposer pendant un moment, ou venant faire leur correspondance, lire leur journal. Des chaises et des fauteuils en grand nombre sont mis librement à la disposition du public, qui ne se fait pas faute d'en profiter. Au milieu du bruit des conversations qui animent le hall, on entend à tout instant le cri perçant du décrotteur : shine! shinel Dans les hôtels américains, on n'entreprend pas de cirer les chaussures des voyageurs comme chez nous; les domestiques croiraient s'avilir en acceptant une pareille besogne, au-dessous de leur dignité d'employés — car les domestiques sont des employés aux États-Unis — et bonne tout au plus pour les nègres. Aussi les abords des hôtels et toutes les rues fréquentées sont-ils le domaine de nombreux gamins qui, moyennant une modique rétribution (5 à dO cents), s'acquitter % dti soin de faire reluire vos bottes comme nulle part au monde

on ne saurait y parvenir. Chez tout gentleman yankee qui se respecte, c'est d'ailleurs une sorte de point d'honneur que d'avoir toujours la chaussure irréprochablement cirée.

L air des salles à manger, dans tous les hôtels et restaurants américains, est sans cesse agité et renouvelé en été au moyen de ventilateurs automatiques. Ce sont des ailettes couplées, fixées à une tige, qu'un mécanisme d'horlogerie fait mouvoir. L'appareil est placé sur les tables ou suspendu au plafond. L'air est ainsi toujours en mouvement; tandis qu'il rafraîchit les mangeurs, il éloigne d'eux également les moustiques et autres insectes, qui sans cela viendraient désagréabletaent l'importuner.

L'hôtel américain a enfin sur celui de nos pays d'Europe ce grand avantage, de n'avoir qu'un prix uniforme et invariable, comprenant le logement, la nourriture, le service, et tous accessoires divers qui chez nous se payent séparément. Dans les établissements de tout premier ordre, ce prix varie entre 3 et 5 dollars par jour; dans ceux de second et de troisième ordre, entre 1 et 2 1/2 dollars. Que vous ayez beaucoup ou peu d'appélit, que vous profitiez ou non de tout le bien-être qui vous entoure, on vous « chargera » conformément au tarif, mais vous n'aurez pas un cent de plus à donner. Du reste, on ne vous remet pas de note au moment du départ; le clerk consulte son registre, s'assure du nombre de jours que vous avez passés à l'hôtel, puis vous dit : C'est autant. Il reçoit votre argent, sans même se croire obligé de vous adresser un remerciement, et vous vous en allez simplement, sans occuper l'attention de personne. Si vous avez des bagages, un homme de peine est là prêt à s'en charger, à moins que la compagnie du baggage-express n'ait été prévenue de les faire prendre. Pas de valetaille, la main tendue, pour vous escorter jusqu'à la porte, vous entourant obséquieusement si elle espère ressentir l'effet de votre générosité, maugréant devant vous sans pudeur si vos pourboires n'ont pas répondu à son attente.

Notre séjour à Galveston ne fut pas de longue durée; nous avions hâte de gagner la Nouvelle-Orléans, où nous savions devoir trouver une population, des mœurs, une ville absolument diflTérentes de tout ce que nous avions vu jusque-là au nord des États-Unis et au Texas. Notre désir, cependant, était de faire une courte halte à Houston avant d y arriver, Houston étant une localité non moins importante que Galveston et San- Antonio.

Comme je l'ai dit, Galveston est bâtie sur une île ; pour gagner la terre ferme, le train doit franchir un bras de mer large de plus d'une lieue, sur un pont des plus primitifs, sorte de trestled work uniquement composé de traverses en bois posées sur pilotis, et sans garde-fou. A certain moment, l'eau vous entoure de toutes parts, à perte de vue; les côtes étant marécageuses et très basses, elles se confondent avec la nappe liquide et on peut aisément se croire en plein océan. Le pont est d'ailleurs à claire-voie, comme la plupart de ceux dont j'ai eu occasion de parler jusqu'ici; il suffit donc de mettre la tête à la portière pour voir les flots se balancer à quelques mètres au-dessous de soi. Le spectacle de ce train qui paraît glisser sur l'eau — et de fait les vagues les plus hautes viennent parfois le raser et l'embrun jaillir jusque dans les voitures — provoque un sentiment singulier, où la curiosité se mêle à la crainte. Celte crainte est assez justifiée, la stabilité des ponts n'étant rien moins qu'assurée aux États-Unis. On met vingt minutes environ à faire ce trajet au-dessus de la mer. On traverse ensuite, jusqu'à Houston, des terrains plats, entrecoupés de nombreux marécages ; la végétation y est très maigre ; elle consiste presque uniquement en une herbe longue et fine. Avant de débarquer à Houston on passe sur le bayou Buffalo, à lextrémité duquel elle est bâtie, et qui est fort encaissé. Ce bayou, sorte de canal, communique directement avec le golfe, mais les grands navires ne peuvent le remonter qu'à certaines époques de l'année. Sa longueur totale est de 72 kilomètres.

Houston est la seconde ville du Texas par le chiffre de sa population et par Fimportance de son commerce, mais au point de vue de l'industrie manufacturière elle occupe le premier rang.

Cette ville date de 1836 seulement. Elle a été la capitale du Texas pendant quatre ans, de 1837 à 1841. En 1842 elle n'avait encore que 3,000 habitants; aujourd'hui elle en renferme plus de 25,000. L'instruction y est très répandue; elle possède 14 écoles publiques et 12 écoles privées. Ses journaux sont au nombre de 5. Les diverses confessions religieuses y sont partagées en 17 organisations paroissiales, ayant chacune leur temple.

Houston occupe le centre du réseau des chemins de fer texans ; actuellement neuf lignes rayonnent de ce point. On oonçoit aisément l'influence de cette situation sur le mouvement commercial et industriel de la ville, placée en outre à proximité de régions agricoles fertiles et non loin de la mer, à laquelle elle est reliée par une ligne de vapeurs. Ses fonderies, ses scieries mécaniques, ses ateliers de construction, ses nombreuses fabriques de toute espèce se multiplient rapidement. Le commerce des grains paraît aussi devoir y prendre un grand développement. Il y existe déjà un élévateur, pouvant contenir 150,000 boisseaux (5 millions et demi de litres).

La ville en elle-même n'offre rien de remarquable. On peut cependant y admirer de superbes parcs et jardins, mais où il n'y a pas la profusion de fleurs qu'ont ceux de Galveston. Les habitants sont très fiers de leur Market-House, construction d'assez grandes dimensions, surmontée d'une tour qui a près de 40 mètres de haut, mais sans mérite architectural particur lier. Elle forme un rectangle à la base, de 60 mètres de long sur 35 de large.

De Houston à la Nouvelle-Orléans l'aspect du pays est en partie le même que de Galveston à la première de ces villes. Toujours des terrains plats et marécageux. De temps à autre le

train passe à proximité de grands lacs ou traverse des forêts vierges. A mesure qu'on se rapproche de la Louisiane la population devient plus dense. Nous arrêtons à plusieurs villages où n'habitent que des nègres et où j'entends pour la première fois ce jargon mi-français mi-anglais que parlent les anciens esclaves des planteurs créoles. Le climat change aussi pendant que nous avançons, quoique la direction suivie soit à bien peu près de l'ouest à Test; mais nous gagnons insensiblement la région des côtes, où, à latitude égale, la température est plus élevée que dans l'intérieur des terres. Comme signe évident d'un climat plus chaud, nous apercevons çà et là des palmiers nains.

. Nous avions quitté Houston à 10 heures du soir ; le lendemain, vers 3 heures de l'après-midi, nous atteignions la Sabine, large rivière qui forme la limite entre le Texas et la Louisiane. Pendant que le train franchit cet imposant cours d'eau, je jette un dernier regard sur la terre texane, où j'ai passé quatre mois d'une existence si remplie, si féconde en incidents de tous genres, apportant chaque jour de l'imprévu, des émotions nouvelles, et que très probablement je quitte pour ne la revoir jamais plus. De grands bateaux à vapeur sillonnent le fleuve pendant que nous le traversons.

Le contraste entre la région du Texas que nous venons de quitter et la partie occidentale de la Louisiane où nous entrons est sensible. Les villages sont ici très voisinsles uns des autres; la vue peut à tout instant s'arrêter sur quelque ferme ou sur des groupes d'habitations. A certains signes, certains indices, peu apparents d'abord, on sent rapproche d'une contrée industrielle. On ne tarde pas en effet à remarquer au loin des cheminées de sucreries. Parfois un bout de forêt vierge témoigne encore de la lutte de l'homme contre la nature sauvage, mais on ne doute pas que les efforts du pionnier ne finissent par avoir un jour raison de ces vestiges destinés à disparaître. Un peu plus loin je vois se profiler à l'horizon

une ligne jaunâtre, que les accidents du terrain empêchent sans doute de distinguer d une manière continue. J'apprends que c'est le Mississipi. L'aspect du pays s'anime de plus en plus; les fabriques et les usines se multiplient, les noirs panaches des cheminées forment au loin comme une ceinture de brumes. La ligne jaune qui tantôt n'apparaissait que par intermittences reste maintenant toujours visible; elle s'élargit et déjà quelques voiles semblent s'y mouvoir. Nous avançons rapidement dans la direction du fleuve; à 4 heures j'aperçois la Nouvelle-Orléans au travers d'un vrai rideau de mâts, et à 4 1/2 heures nous arrêtons sur la rive droite du Mississipi. Comme la ville est bâtie de l'autre côté, sur la rive gauche, nous avons à passer l'eau ; mais nous allons effectuer ce passage sans pour cela nous déranger le moins du monde ; les gardes du train nous disent de rester dans les voitures, et bientôt la locomotive se remet en marche pour nous conduire sur un ferry-hoat amarré au quai. La machine, avant d'arriver à ce ferry-boat, descend d'abord un plan fort incliné, puis remonte une seconde pente, non moins raide. Cet embarquement du train se fait très promptement. Au moment où le bateau quitte la rive, un épais brouillard se forme autour de nous. On dirait vraiment de la fumée qui sort de la rivière, comme on voit la vapeur s'échapper du sein de l'eau bouillante. Je n'avais jamais assisté à pareil phénomène météorologique. Cette fumée est d'une blancheur éblouissante et les navires près desquels nous glissons semblent véritablement enfouis sous la neige. Le brouillard se dissipe avant que nous touchions à l'autre bord du Mississipi, et au moment où nous débarquons une pluie torrentielle se déclare.

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