XII AVANT-PROPOS
nous le trouvions dans un autre atelier, non plus à côté d'un noir, mais sous les ordres d'un contre-maître du plus bel ébène. Il ne s'en plaignait pas, et ne donnait pas le moindre signe de mécontentement. Mais il y était volontairement, il était entré dans cet atelier pour gagner son pain, et c'était exclusivement son fait s'il avait un noir au-dessus de lui. C'est ainsi que les émigrants européens laissés à eux-mêmes se résolvent sans trop d'effort, parfois même joyeusement, à passer par des épreuves qui les feraient bondir si elles leur étaient proposées par un tiers. Ils mettraient ce tiers en pièces, plutôt que s'y soumettre. Mais lorsqu'il leur faut agir d'eux-mêmes, on les voit prêts à bien des sacrifices, qui peuvent leur coûter beaucoup, mais qu'ils supportent avec courage.
En favorisant l'émigration, il faut donc se garder, selon nous, de faire à nos compatriotes aucune promesse ni même aucune offre. A cause des différences de nature des deux contrées, les mêmes mots ne représentent pas des deux côtés des choses absolument identiques. L'émigrant trouvera donc toujours que les promesses à lui faites n'ont pas été remplies. Lui donnât-on aux États-Unis une existence rigoureusement correspondante, au point de vue matériel et social, à celle qu'il avait prise pour terme de comparaison en Europe, il nierait encore péremptoirement avoir obtenu ce qui était stipulé : le pain ne serait pas du pain que Ton pût manger, la maison n'offrirait qu'un hangar, la viande serait mal cuite, et quant à la bière elle ne ressemblerait pas au faro de Bruxelles.
Mais quand l'émigrant part sans y être déterminé par personne, il ne se dissimule pas que ses commencements seront rudes, et il y est préparé. Veut-on faire quelque chose pour lui ? Qu'on le défraye en tout ou en