LA CAPITALE M TEXAS
Austin, la capitale du Texas, est une ville de 15 000 âmes. Elle est assise sur le Rio Colorado, dans une situation fort pittoresque ; des collines élevées, d'où Ton domine de ravissants panoramas, l'enserrent de toutes parts. Vue de loin, du côté où le soleil verse des flots de lumière sur les murs, — d'un blanc vif, — de ses maisons à terrasses, elle rcssemble à une ville arabe où les maisons seraient disposées en échiquier et auraient des formes régulières, achevées. Le bois entre beaucoup moins dans la construction des maisons à Austin qu'à San-Antonio. Les maisons en pierre sont en majorité.
La capitale du Lone Star State est située au NNE. de la « Reine des prairies » et s'en trouve distante de 130 kilomètres. Les deux villes sont reliées entre elles par l'International Railroad.
Ce fut un dimanche que mon collègue M. Stuyvaert et mol prîmes le train pour Austin. La route qui mène à cette ville traverse constamment la prairie vierge et ne rencontre que quelques localités de peu d'importance. New-Braunfels seule fait exception ; la naissance de cette petite ville est liée à l'un des épisodes les plus intéressants de l'histoire des émigrations au Texas et elle mérite d'être racontée avec quelques détails.
En 1844, il se fonda à Mayence, parmi la haute noblesse du pays, une association ayant pour but de favoriser l'émigration allemande au Texas. A la tête de cette association se trouvaient les ducs de Nassau, de Saxe-Meiningen, de Cobourg-Gotha, le prince Frédéric de Prusse, etc. A cette époque, le Texas occidental, que VAdelS'Verein — c'était le nom qu'avait pris l'association en question — se proposait de coloniser, était encore le domaine exclusif du coyote, du buffalo et de l'Indien. Dès qu'elle fut organisée, la société envoya en Amérique, comme son représentant, le prince de Solms-Braunfels. Chaque émigrant partant isolément devait recevoir 65 hectares de terres environ, et chaque famille deux fois autant. La société s'aboucha avec un Français nommé Bourgeois d'A vanne et lui acheta quarate-six lieues carrées de terres. Ce Fran-
gais était un homme de basse extraction, sans crédit, n'ayant aucun titre à la possession des terrains qu'il mettait en vente. C'était, en un mot, un vulgaire aventurier. On ne s'aperçut de la fraude qu'au moment où l'avant-garde des émigrants, composée de 150 familles, débarqua à Gai veston. De nouvelles terres, situées entre les rivières Comal et Guadaloupe, furent acquises, et un premier settlement établi en un point que l'on appela Neu-Wied. Ce nom fut changé plus tard en celui de New-Braunfels, que porte encore aujourd'hui la ville dont nous venons de rappeler les débuts.
Quelques années après la naissance de Neu-Wied, le prince de Solms fut remplacé par le baron Otto von Meusebach, qui jeta les bases du second settlement à une vingtaine de lieues à l'ouest du premier et le baptisa du nom de Fredericksburg, en l'honneur du prince Frédéric de Prusse. Dans l'entretemps, l'Adels-Verein avait envoyé au Texas 4 000 personnes, mais rien n'avait été préparé dans ce pays en vue de leur arrivée. On dut les abandonner à leur malheureux sort, et la plupart périrent de privations, de maladies, ou sous les coups des Indiens. Il paraît que des 5 000 émigrants allemands qui débarquèrent au Texas dans l'espace de deux ans, 1 500 seulement parvinrent jusqu'aux settle-
ments de New-Braunfels et de Fredericksburg. Et encore apportaient-ils avec eux la fièvre et des maladies do tous genres, qui auraient pu causer la perte totale des jeunes colonies ; mais elles reprirent leurs forces et finirent par prospérer. Quant à TAdels-Verein, il avait sombré sous les déceptions et les revers qui ravalent assailli de toutes parts.
New-Braunfels est actuellement une jolie petite ville, très propre, qui pourrait donner à celui qui la parcourt Tillusion de se croire en Allemagne. La langue allemande est en effet la seule usitée, la population a gardé le type germanique pur, et on retrouve naturellement chez elle, en grande partie, les usages et les mœurs de la patrie d'origine.
Avant d'entrer dans Austin môme, le train franchit le Rio Colorado sur un trestle work d'une longueur immense ; comme la ville se trouve en contre-bas, on la domine complètement de ce trestle work et on la voit se dérouler sur une grande partie de son pourtour. Bientôt nous arrêtons. Je cherche des yeux la gare, afin de m'orienter au milieu de l'encombrement do wagons où le train s'est engagé ; mais je n'aperçois qu'une pauvre masure à un étage, à peine assez grande pour contenir dix personnes dans la pièce la plus spa-
cieuse. C'est bien maigre pour une capitale. Il est vrai qu'aux États-Unis les gares monumentales dans le genre des nôtres sont une rare exception. On pourrait aisément en faire le compte. A Washington même, capitale de l'Union, siège du Gouvernement central et résidence du chef de l'État, la gare principale n'est tout bonnement qu'une grande baraque en planches, assez malpropre. Le Yankee est d'avis — non sans quelque apparence de raison, à mon sens — qu'il est absolument inutile d'immobiliser d'énormes sommes d'argent dans des constructions qui ne servent au public, chaque individu étant pris isolément, que dans de courts moments et à des intervalles plus ou moins éloignés. Ils considèrent les gares comme de simples abris, servant aux voyageurs à attendre l'arrivée des trains. A la rigueur, un vaste hangar peut suffire selon eux, et, en réalité, la plupart des dépôts américains ne sont que des hangars plus ou moins achevés et plus ou moins propres. On ne séjourne pas dans une gare comme dans un bar, dans un hôtel ou à l'église ; on ne fait qu'y passer pour prendre son coupon et monter en voiture ; et encore, en Amérique, beaucoup de gens se dispensent-ils de la formalité du ticket acheté d'avance. Comme nous l'avons vu plus haut, presque tous les
voyageurs versent le montant du prix de leur billet entre les mains du garde. C'est la coutume, et chacun s'en trouve bien.
L'hôtel où nous descendîmes à Austin n'était pas éloigné du dépôt ; il avait la réputation d'être le premier de la ville. Nous eûmes beaucoup de peine à y entrer, tellement ses abords étaient encombrés de monde — des voyageurs évidemment — assis suivant la coutume du pays, c'est-à-dire le corps posé sur une chaise ou dans un fauteuil, et les pieds sur le dossier d'une autre chaise, placée plus loin. C'est la position favorite des Américains faisant la sieste.
Nous parvenons enfin à entrer et demandons au clerk de Raymond House une chambre à deux lits. 7e)n/ well, répond-il, et il nous remet à chacun une clef portant un numéro différent. Je lui fais observer qu'il se trompe sans doute, que nous désirons être logés dans la même chambre. Il semble ne pas comprendre et s'obstine, malgré nos réclamations réitérées, à vouloir nous loger séparément. Nous nous soumettons de guerre lasse, pénétrés de l'idée que très probablement les chambres à deux ou plusieurs lits sont inconnues à Austin. Nos estomacs ayant besoin d'être réconfortés, nous demandons à souper. On nous fait passer au
dining-room, où une nuée de waiters nègres, allant et venant d'un air affairé, circulent porteurs de vastes plateaux tout chargés de mets. L'un d'eux vient bientôt se planter près de nous et attendre nos ordres ; ses deux yeux brillent comme des escarboucles et restent fixés obstinément sur moi ; il suit tous les mouvements de mes lèvi'es, pendant que je fais à mon compagnon rénumération des plats que renseigne la cai'te du jour. Après en avoir à peu près épuisé la liste, qui ne comprenait pas moins d'une quinzaine d'articles, et tandis que je consulte mon voisin sur la composition du menu de notre souper, je remarque que le nègre a dispaini sans mot dire. Après un quart d'heure d'attente, et au moment même où je m'étonnais à bon droit de son absence prolongée, je le vois déboucher de l'office, chargé de plats, et s'avancant avec peine de notre côté. Il nous apportait des vivres en quantité suffisante pour apaiser la faim d'une noce entière. Le malheureux avait compris que je commandais tous les articles du hill of fare dont j'avais cité les noms k mon collègue. J'eus une peine incroyable à lui montrer l'erreur où il avait versé ; et je soupçonnai môme, à voir sa mine courroucée pendant tout le reste de la soirée, qu'il nous tenait pour de mauvais farceurs.
C'est dans cet hôtel — de belle apparence cependant et de proportions grandioses — que je fis connaissance avec la plus exécrable nourriture qu'il m'ait été donné de rencontrer au Texas.
Il nous réservait toutefois d'autres surprises encore.
Vers 10 heures, après une courte promenade en ville et une visite à un heer saloon, la fatigue nous ramena à l'hôtel. Nous avions besoin de quelque repos, d'autant plus que nous désirions être sur pied de bonne heure le lendemain, afin de faire plus ample connaissance avec la capitale texane. Chacun de nous se dirigea vers la chambre que désignait le numéro de la clef remise par le clerk, La mienne se trouvait au fond d'un long couloir. Elle était entr'ouverte, et il y régnait une profonde obscurité, que la faible lumière dont le boy m'avait gratifié parvenait avec peine à percer. Au moment d'y entrer, il me sembla apercevoir une forme humaine dans l'unique lit qu'elle renfermait, et entendre dans la direction de celui-ci un ronflement régulier et paisible. Je regardai de nouveau le numéro de la chambre : c'était bien celui de la clef que je tenais en main. Assez intrigué — ou plutôt ennuyé de la présence d'un intrus là où je comptais être seul — j'avançai de quelques pas afin d'examiner de plus près Tétat réel
des choses, lorsque j'aperçus sur la tablette du meuble placé à côté du lit une paire de revolvers d'un très respectable calibre. La vue de ces engins me poila à réflexion. Si mon donneur vient à se réveiller, me dis-jc, son premier mouvement on m'apercevant sera sans aucun doute de saisir l'un des revolvers, et, sans attendre mes explications, de me faire peut-ôtre payer cher mon irruption dans sa ou dans ma chambre. Je me retirai sans faire de bruit et allai frapper à la porte de mon collègue, que je trouvai plongé dans un étonnement non moins grand que celui où je me trouvais moi-môme. L'état de sa chambre portait également les traces d'un second occupant, mais absent pour le moment ; une valise et divers eflets parfaitement rangés ne laissaient aucun doute à cet égard.
De quelle mésaventure étions-nous donc tous deux le jouet ? Ne fallait-il y voir que le résultat d'une grossière méprise du clerk de l'hôtel î Quoi qu'il en fût, nous nous décidâmes à garder la chambre où nous nous trouvions les premiers installés, et dans le but d'empêcher toutes difficultés ou contestations ultérieures, nous barricadâmes la porte après l'avoir fermée à double tour. Nous tombions de fatigue ; aussi malgré nos appréhensions, le sommeil vint-il bientôt
nous gagner, et lorsque nous nous réveillâmes le lendemain matin, aucun de nous ne se rappela avoir entendu du bruit pendant la nuit. Quelques heures plus tard, le mystère de nos tribulations de la veille était tout expliqué ; au lieu d'une chambre à deux lits, que nous demandions, on nous avait donné des lits à deux places. Dans tous les hôtels, au Texas, il existe ainsi des chambres à un seul lit pour deux voyageurs, tout étrangers qu'ils puissent être l'un à l'autre, et c'est même là un trait de mœurs bien caractéristique de ce singulier pays. Personne — à part l'étranger — ne manifeste d'étonnement ou de répugnance à cette idée de promiscuité entre individus complètement inconnus l'un à l'autre, preuve nouvelle que les Texans sont bien les êtres aux manières rudes et primitives qui leur ont valu d'être appelés, par leurs frères du nord, a rough people,
La ville d'Austin se compose d'une rue centrale assez
longue — Congress Avenue — perpendiculaire à la
rivière, et de quelques rues latérales de moindre
importance. A l'extrémité de cette artère principale,
du côté opposé au Rio Colorado, se trouvent réimis
les divers bâtiments de l'État : le Capitole, la Cour
Petite ferme, à 6 milles (10 kil.) au SO. d'Âustin, entourée de 87 acres (35 hectares) de terres, dont ÔO cultivés, avec verger ; habitation de 5™ sur 6 ; etc. — Prix : 1 700 dollars (8 ÔOO francs).
Ferme à 10 milles (IG kil.) au S. d'Austin, entourée de 150 acres (Cl hectares) de terres, dont 30 cultivés ; eau abondante ; habitation com(>o8ée de quatre pièces ; etc. — Prix : 2 500 dollars (12 500 francs).
Deux cents acres (81 hectares) de terres dans le comté de Lee. Riche sol sablonneux, pouvant produire une balle de coton par acre ; 100 acres en culture ; habitation de cinq piètes, avec deux autres maisons adjacentes et ranche dans le voisinage. — Prix : 1 500 dollars (7 500 francs).
Les associations pour mariaj^es sont presque aussi répandues (fue les agences pour la vente des terrains. Ceux qui en font partie — des célibataires naturellement — payent une cotisation ou hebdomadaire ou mensuelle, et au moment do leur mariage reçoivent une certaine somme d'argent, proportionnée à Timportance de la quotité des versements effectués. Seulement, on ne peut se marier qu'après un certain temps de coopération — trois mois à deux ans, suivant les sociétés. Ces Muiunl aid and hcucvolent Associaiioïts, comme elles s'intitulent toutes, ont eu une grande vogue au Texas il y a quelques années, aloi\s que le chiffre de la population féminine y était encore très inférieur ù celui delà population mâle; mais aujourd'hui beaucoup ont dû se dissoudre, parce (|uti leurs membres se
mariaient si vite après le délai exigé, qu'il n'y avait pas le temps nécessaire pour l'accumulation des primes.
Il existe aussi au Texas des Twins Associations, c'est-à-dire des associations qui donnent de fortes primes . à ceux de leurs membres — mariés, ceux-ci — dont l'épouse met au monde des jumeaux.
Toutes les associations dont je viens de parler ont bien soin d'inscrire dans leurs prospectus et dans leurs statuts, qu'elles sont un puissant stimulant au mariage, à la moralité et à l'économie.
Après avoir aipenté Austin en tous sens, nous faisons une excursion sur les collines qui l'entourent. De fort belles promenades y conduisent. Il n'y a plus ici la prairie vierge comme à San-Antonio, mais des sites agrestes, des bois ombreux, des rochers abrupts. On pourrait se croire par moments dans nos Ardennes, en l'un de ces points si intéressants où plusieurs vallées très encaissées se rencontrent. Tout en cheminant ainsi un peu à l'aventure autour de la capitale texane, et tandis que nous suivons une route qui ramène à la ville, mon attention est brusquement attirée vers un objet étrange qui bientôt se met en mouvement, et dont l'apparence est celle d'un gros crapaud, mais avec cette particularité que deux petites cornes sunnontent la tête
(le l'animal et lui donnent un aspect très bizarre. C'est en effet un crapaud-cornu fhomed frogj que j'ai devant moi ; on m'en avait déjà parlé à San-Antonio, mais je n'avais pas réussi, jusque-là, à en rencontrer un spécimen vivant.
Quelciues heures plus tard nous reprenions le train en destination de San-Antonio. La a Reine des Prairies D, après notre courte visite à Austin, nous parut plus belle, plus animée et plus bruyante encore qu'avant notre déi>art. Austin est de nom la capitale du Texas, mais San-Antonio l'est bien réellement de fait.