Voir La Nature^ 13« année, l^^ sem , p
troupeaux immenses. Pour en trouver à l'état absolument sauvage, il faut s'avancer jusqu'au Llano Estacado. Ceux toutefois qui parcourent les plaines dans un état de demi-domestication sont encore bien farouches, et il faut un dressage long et pénible avant de les rendre ^soumis au contact de l'homme. Gomme pour les ruminants, on ne peut s'en emparer qu'à l'aide du lasso. Dans un article intitulé : La conquête du cheval, que renferme V Annuaire populaire de Belgique pour 1885, M. J. G. Houzeau a décrit d'une admirable façon les mœurs des chevaux sauvages et la manière dont on [)ar^'ient à les dompter. « Il faut avoir vu le ranchero d'Amérique monter pour la première fois un cheval sauvage récemment capturé, dit-il, pour comprendre ce qu'il a fallu d'audace à ceux qui, sans le secours de <îhcvaux domptés, ont risqué cette périlleuse aventure. Aujourd'hui, lorsqu'on monte un mustang pour la première fois, deux cavaliers, pourvus de chevaux dressés, partent avec le cheval sauvage au moment où celui-ci s'élance, et le flanquant à droite et à gauche, tâchent de le maintenir dans un espace ouvert de la plaine ; ils le repoussent loin des broussailles et des massifs où il tuerait son cavalier...
« Le mustang qu'on va monter est attaché très court
à un pieu ; on lui enfeiTne la tête dans un sac, air moment où on lui applique la selle. A peine se senl-il sanglé qu'il se roule et se démène, pour se débarrasser de cette gêne. On attend qu'il, soit calmé ; et lorsqu'il s'est remis sur ses jambes et qu'il a repris un peu de tranquillité, le dompteur s'élance d'un bond sur l'animal, tandis qu'au môme instant tombe la corde qui l'attachait. Le cheval part alors à toute vitesse, bondissant, donnant des coups de reins, faisant tous ses efforts pour renverser son homme. N'y pai'venant pas, il se dirige vers le fourré. C'est à ce moment que les^ deux auxiliaires, qui ont tâché de tenir pas avec lui, s'appliquent à recouper ses crochets et à le maintenir dans les clairières. S'il parvient à gagner un endroit boisé, son cavalier est perdu, soit qu'il lui brise les jambes contre les arbres en les frôlant au galop, soit qu'il lui fracasse la tête ou la poitrine contre les branches basses, sous lesquelles il a soin de passer. »
C'est un spectacle qui excite toujours l'intérêt et l'admiration que celui d'un troupeau de plusieurs centaines de chevaux traversant la prairie au galop. Les. naseaux au vent, la crinière longue et touffue flottant librement, l'œil vif, ardent, ils courent en rangs serrés. Si quelque obstacle les arrête, — un cours d'eau par
exemple, — leur hésitation ne dure qu'un moment. Ils Font bientôt franchi. Trois honmies suffisent pour les diriger dans leur marche. Deux se tiennent sur les côtés — le right hower et le left hower — et le troisième en tête. Ces gardeurs sont presque toujours des Mexicains ; leur vie entière se passe ainsi dans la prairie à surveiller des troupeaux de chevaux.
Après les animaux domestiques : bœufs, chevaux, moutons, etc., qui, tout en jouissant d'une grande liberté, ont cependant des maîtres, la prairie vierge donne asile à un abondant gibier. Les lièvres et les lapins y pullulent. C'est par milliers qu'on les rencontre aux environs de San-Antonio. Ils détalent entre vos jambes sans que vous vous y attendiez le moins du monde. Bien qu'on leur fasse une guerre acharnée, ils ont peine à se défendre d'une grande familiarité. Maintes fois, dans le jardin de notre station astronomique, nous en avons vu se promener tranquillement à deux pas de nous. Nos mouvements ne les mettaient pas en fuite ; afin de les engager à déguerpir pour tout de bon, il fallait les effrayer par des cris ou du bruit assez intense.
Les pigeons, les canards et les dindes sauvages sont
non moins abondants. Plus de vingt espèces de canards visitent chaque hiver le Texas. Le coq de bruyère ou prairie-chicken est plus rare, mais sa chair est d'une délicatesse extrême ; un poulet de prairie constitue l'un des mets les plus délicieux qu'on puisse désirer. Je passe sous silence la caille, le courlis, Toie, le pluvier, la bécasse, etc., dont les bandes nombreuses s'abattent annuellement sur la prairie. On peut dire que les plaines du Texas sont le paradis du chasseur.
Elles recèlent aussi, il est vrai, quelques hôtes dont le commerce n'est pas à rechercher, bien qu'on ne puisse toujours l'éviter.
A tout seigneur tout honneur : en première ligne il faut citer les moustiques, dont les attaques incessantes, acharnées, font le désespoir du nouvel arrivant dans ces contrées. Elles ne lui laissent ni trêve ni repos, le fatiguent, l'énervent. C'est la nuit surtout que la fré- (luence et la vigueur de leurs assauts mettent à une dure épreuve le calme et la patience de leurs victimes. Malgré la protection d'un moustiquaire à mailles seiTécs, ils parviennent,au bout de quelque temps, jusqu'à votre corps, et il ne vous reste plus alors d'autre alternative <ïue d'abandonner celui-ci à leurs cuisantes piqûres. Dans le jour, on échappe quelque peu à leur poursuite
infatigable par des déplacements continuels ; mais, en revanche, leur Voisinage est bien incommode et insupportable si le travail auquel on se livre exige qu'on reste à la même place. Lorsqu'on a à écrire, par exemple, il faut se préparer à subir de leur part une longue et pénible torture. A peine a-t-on couché deux lignes sur le papier, que plusieurs moustiques commencent l'attaque de divers côtés à la fois : l'un se pose sur la main, un autre sur le front, un troisième sur le cou. Les jambes ne sont pas épargnées, malgré le vêtement qui les protège : leur dard parvient à le percer. Toutes ces piqûres occasionnent aussitôt une multitude de légères enflures, suivies de démangeaisons insupportables. Pour arriver à terminer une page d'écriture, il faut une heure de travail au moins, heure de vrai supplice, employée en majeure partie à se défendre contre les entreprises sans cesse renouvelées de ces agaçants moustiques. Lorsque survient une pluie, on en est débarrassé pour quelques jours. Ils fuient l'humidité ; les temps secs et très chauds sont ceux où Us se montrent le plus nombreux et le plus vivants.
Les moustiques ne sont pas le seul petit désagrément de la vie au Texas. Les fourmis y sont aussi bien gênantes. Je garderai longtemps le souvenir d'un mau-
vais quart d'heure qu'elles me firent passer pendant que, tranquillement et sans arrière-pensée, je travaillais à une détermination astronomique. La fourmi dont je parle est la fourmi rouge, de taille assez forte, douée de beaucoup de vivacité et très courageuse quand elle se croit en danger. Une autre espèce, fort curieuse, est la fourmi agricole (agriculiural ani), particulière au Texas. On prétend — mais ceci n'est pas bien prouvé — qu'elle sème des grains de riz autour de son nid, en soigne attentivement la récolte et fait la moisson au moment opportun. Elle recueille, en tout cas, les graines de diverses herbes. Les colonies de ces fourmis se reconnaissent aisément, et de loin; aux abords des orifices de leurs galeries souterraines on remarque des espaces circulaires ayant de 50 centimètres à 3 ou 4 mètres de diamètre, et absolument nus, quelles que soient la vigueur et l'épaisseur de la végétation aux alentours.
La fourmi et le moustique sont les plus petits des hôtes malfaisants que récèle la prairie vierge, mais ils rachètent leur défaut de taille par le nombre et par l'énergie déployée dans la lutte pour l'existence. Après eux viennent le scorpion, le scolopendre, l'araignée. Cette dernière est représentée par plusieurs espèces.
dont la plus curieuse est l'araignée sauteuse, et la plus dangereuse, la mygale.
Le scorpion est bien connu. Il se cache d'ordinaire sous une pierre, et se met à fuir avec une grande rapidité lorsqu'on le dérange de sa retraite. J'en ai vu de toutes dimensions au Texas, depuis le scorpion microscopique, n'ayant pas plus de 5 millimètres de long, jusqu'à la grande espèce, ne mesurant pas moins de 15 à 20 centimètres. Tous, gi'ands et petits, sont prompts à l'attaque, et quand ils se mettent en mouvement, c'est avec le dard en arrêt, prêt à atteindre l'ennemi.
Le scolopendre — centipede en anglais — a deux crochets à la bouche, au moyen desquels il pique son adversaire. Sa taille peut atteindre 25 centimètres et au delà.
L'araignée sauteuse {jumping spiderj est fort curieuse à observer. Elle reste immobile en attendant sa proie ; mais dès qu'il s'en trouve à sa portée elle s'élance dessus, en faisant des bonds qu'elle exécute aussi bien en se trouvant fixée au plafond d'une chambre que sur le plancher.
La mygale ou araignée crabe est, à mon avis, l'un des êtres les plus repoussants qui se puissent voir. Les Texans l'appellent crronément tarentule. J'en ai rap-
porté un exemplaire qui, — les pattes complètement déployées, — ne pourrait être placé que dans un cercle ayant au moins 50 centimètres de circonférence. Le coi'ps a le volume d'une grosse noix ; il est noir brun et tout velu, ainsi que les pattes. La mygale se tient de préférence près des habitations, et sa morsure passe pour dangereuse.
Dans cette énumération des animaux nuisibles de la prairie vierge, je ne dois pas oublier les sauterelles, qui l'occupent par millions. On en voit de toute taille, depuis la petite espèce dont les sauts ne dépassent pas un mètre en hauteur et en longueur, jusqu'à la grande sauterelle qui franchit dix ou quinze mètres d'un seul trait. Lorsqu'on traverse la prairie au milieu du jour, chaque pas que l'on fait est le signal du départ d'une nuée de ces insectes, qui s'échappent dans toutes les directions avec le bruissement qui leur est particulier. Il est heureux que les sauterelles fuient l'homme, sinon on se trouverait complètement à leur merci. En un instant elles auraient enseveli leur ennemi sous elles.
Des quantités innombrables d'autres insectes, plus ou moins inolTensifs, vivent également dans l'immense étendue des prairies. Dans certaines circonstances, ils peuvent devenir une grande source d'ennuis pour les
rares habitants de ces solitudes, et, entre autres, pour des astronomes obligés, comme nous l'étions, de toujours observer en plein air, aussi bien au milieu de la nuit que dans le jour. Que de fois les milliers de bestioles qu'attirait notre lampe pendant nos observations nocturnes ont-elles rendu notre tâche beaucoup plus pénible et plus difficile I Les pauvres bêtes, fascinées par la lumière, venaient en rangs pressés s'abattre sur nos têtes, sur nos mains, sur le cou, pendant que l'attention la plus grande et une attitude excluant tout mouvement nous étaient commandées par l'observation de la marche du chronomètre ou le passage imminent d'une étoile derrière le fil du réticule de la lunette. Nos mesures de hauteurs au sextant, rendues très fatigantes par l'ardeur cuisante des rayons du soleil, nous livraient aussi en butte aux attaques des moustiques et des fourmis. Il fallait faire provision de patience pour ces moments-là.
Comme on voit, notre fonction d'astronome de la mission belge nous obligeait à un métier qui n'était pas toujours couleur de rose. Mais ces petits désagréments ne nuisaient pas, cependant, à l'égalité de notre bonne humeur, et ils étaient largement compensés par les impressions que faisaient naître en nous le spectacle
d'une nature admirable et le contact d'une population dont les mœurs étaient si curieuses à observer.
Pour en revenir à nos insectes, accordons-leur un dernier mot, que nous consacrerons au deviVs horse et au stinking heetle.
Prenez une feuille bien verte, longue de 8 à 40 centimètres, dépouillez-la de sa membrane, de façon à ne laisser subsister que la tige centrale et deux nervures de chaque côté : vous aurez l'image exacte du devil's horse. La première fois que je vis cet animal, ce fut sur le volet d'une des fenêtres de ma chambre. Je ne m'expliquais pas comment un squelette de feuille pouvait y rester si bien adhérent, lorsque, en avançant la main pour le prendre, je le vis s'éloigner au plus vite.
Quant au stinking heetle, ou escarbot puant, il est de couleur grise et a un vol lourd et court. Cet insecte ne révéla sa présence que vers la fin de novembre ; il ne se montre que par des températures relativement basses et par temps humide. Il offre ceci de particulier, c'est qu'en venant se heurter contre un obstacle, quel qu'il soit, animé ou inanimé, il sécrète aussitôt une liqueur particulièrement acre et fétide. Lorsqu'il se jetait contre le visage, par exemple, son contact était on ne peut plus désagréable ; et comme à certains jours
sur place en voyant presque me fi'ôler un serpent de l^jSO environ, à la peau de couleur jaune-brun zébrée de noir. Je le regardai s'éloigner et se réfugier sous un buisson de cactus, sans songer à faire le moindre mouvement. C'était le plus prudent, du reste. En général, le serpent fuit l'homme ; jamais il ne Tattaquc s'il ne se croit lui-même attaqué. A dater de la rencontre dont je viens de parler, je perdis l'assurance que j'avais eue jusque-là en parcourant la prairie, ou plutôt je gagnai une prudence dont je n'avais pas senti la nécessité jusqu'à ce moment. J'étais toujours dans la crainte de mettre le pied sur un nouveau sei^pent, qui aurait pu se méprendre sur le mobile de cette action bien innocente, et me le faire payer cher.
Il y a une époque de l'année où on tombe ainsi en arrêt à tout instant devant quelque reptile à moitié caché sous l'herbe. Mais on n'a affaire qu'à des peaux de serpents, abandonnées par leurs propriétaires lors de la mue; ces peaux conservent leur forme cylindrique et restent intactes ; elles se sèchent à la longue et se réduisent en poussière quand on veut les prendre en main.
Beaucoup de petites espèces de serpents sont représentées dans la prairie vierge, et par bandes nom-
breuses. Plusieurs de ces espèces se font admirer par leurs belles couleurs, mais leur venin est rarement très dangereux.
Le serpent est l'hôte de la prairie le plus à craindre et celui sur la disparition duquel les progrès de la colonisation semblent avoir eu le moins d'effet. Autrefois, au temps où San-Antonio n'était qu'une petite bourgade insignifiante, isolée, on pouvait rencontrer, dans la région qu'elle occupe, des buffalos, des chacals, des jaguars, et môme, sur les bords des rivières qui la traversent, des crocodiles. Aujourd'hui, le buffalo n'existe plus que dans les vastes solitudes du Llano estacado, le chacal se cache au plus profond des fourrés, le jaguar habite des forêts impénétrables, et le crocodile a fui vers le sud. Seuls les serpents n'ont pas abandonné leurs nids, et chaque année la population de San-Antonio paye son tribut de victimes à ces incommodes et dangereux voisins.
Notre station astronomique, je l'ai dit déjà, avait vue au nord sur les bâtiments du quartier général des troupes texanes. Ces bâtiments consistaient en baraquements pour les soldats, en habitations pour les officiers, et en une vaste construction de forme carrée, avec
jardin et tour au milieu, où se trouvaient les bureaux de rétat-major, les magasins, les remises, etc. Ce voisinage nous donna l'occasion de nous initier tant soit peu aux mœurs militaires des États-Unis et surtout de connaître la vie des troupes dans les teiTitoires éloignés. On sait que l'armée américaine se compose uniquement d'engagés volontaires. Les Allemands et les Américains d'origine allemande y sont fort nombreux. Pour l'émigrant qui a bon pied et bon œil, et qui trouve difficilement à se caser de prime abord, ce n'est pas un pis-aller que de se faille soldat. Le métier militaire en Amérique n'est ni trop pénible ni mal rétribué. Ainsi, pour ne parler que de San-Antonio, où j'ai pu recueillir mes renseignements à des sources directes, le simple soldat jouit d'une solde de 43 dollars par mois, et reçoit à l'expiration de son terme d'engagement, qui est de cinq ans au minimum, un lot de terres appartenant à l'État ou l'équivalent en numéraire. De plus, s'il désire entrer dans une administration quelconque, publique ou privée, il a toujours le pas sur ses concurrents civils.
Tout près de notre station se trouvait un Boarding House (pension bourgeoise) tenu par un ancien militaire, qui, après vingt ans passés au service, s'était vu possesseur d'un petit pécule s'élevant à près de 20 000 francs.
Un sous-lieutenant reçoit une solde mensuelle de 116 dollars, quitte et libre de toutes retenues ; un lieutenant, une solde de 150 dollars, plus une indemnité de logement, ou, comme à San-Antonio, un logement même, appartenant à TÉtat. Toutes les habitations des officiers, à l'exception de celle du général en chef, étaient identiques, et chacune d'elles avait coûté la modique somme de 125 000 francs ! Non pas qu'elles fussent remarquables par leur architecture ou par leurs dimensions, mais elles étaient en pierre, et le transport de celles-ci des carrières du Rio San-Antonio jusqu'au Government Hiil avait entraîné à des frais considérables.
Voici le genre de vie que mènent officiers et soldats au Teias.
Tous les matins, à 8 1/2 h., a lieu la parade. Les troupes se réunissent devant l'habitation du général, et après quelques exercices préalables, sont passées en revue par l'ofïicier commandant. Cette revue se fait au son de la musique et ressemble plus à une procession qu'à un défilé militaire. Tous les mouvements se font avec une précision automatique réellement exagérée. On croii'ait voir s'agiter des pantins. La cérémonie ne dure que vingt à trente minutes, après quoi les hommes renti'ent dans leurs quartiers respectifs et sont libres
le restant de la journée. Deux fois par semaine des exercices de tir ont lieu l'après-midi ; cette corvée, et celle de la faction, qui pour chaque individu se renouvelle deux fois par mois tout au plus, sont les seules besognes auxquelles les soldats se trouvent astreints. On les voit plus souvent au bar qu'à l'exercice. La discipline n'est pas bien rigoureuse, du reste, surtout par rapport au costume. C'est ainsi qu'au milieu de l'été la plupai*t des hommes sortent sans gilet sous la veste ouverte, laissant voir la chemise, et ils ont la tête coiffée de chapeaux de paille de haute fantaisie. Le cou est vierge de col et de cravate. Les sentinelles n'osent ou ne peuvent pas pousser le sans-gêne jusque-là, mais toutes portent un petit chapeau — variable de Jorme suivant les individus — de préférence au bonnet d'ordonnance.
Les soldats se traitent entre eux de Monsieur et lorsqu'ils s'adressent à un supérieur en dehors du service l'appellent également Monsieur. Leur tournure est très dégagée ; ils n'ont rien de ces manières gauches inhérentes aux conscrits ou aux militaires des petites villes. Ce sont du reste des hommes ayant pour la plupart déjà vu du pays et non pas tous frais émoulus de leur village.
Les officiers sont des hommes très instruits et d'un commerce fort agréable. Nous eûmes, à San-Antonio,
grandement à nous louer de leurs prévenances et de leur obligeance. Leurs manières sont, à tous, empreintes d'une grande simplicité. On ne trouve pas, chez eux, cette morgue et cet esprit autoritaii'es qu'on l'encontre parmi les officiers de certaines armées d'Europe. Ils ne croient pas déroger, par exemple, en allant, comme de bons pères de famille, s'approvisionner dans les magasins de la ville de choses ou d'objets divers nécessaires à leur ménage, et en se montrant en public chargés des paquets dont ils viennent de faire l'emplette.
La guerre de sécession a créé cette situation bizarre pour certains officiers, de leur avoir conservé, à titre honorifique, le grade qu'ils avaient conquis sur les champs de bataille, bien qu'aujourd'hui, toutes les positions ayant été régularisées, leur grade réel soit quelquefois de deux ou de trois rangs inférieur à celui qu'on a coutume de leur attribuer. Ainsi, tel officier sera appelé général, qui en réalité n'est que colonel ou même parfois que major ; tel autre porte le titre de colonel, qui ne jouit en fait que d'un traitement de capitaine.
Circonstance plus bizan^ encore, les titres militaires se sont introduits dans la société civile ; c'est ainsi que quantité de gens aux États-Unis s'aff'ublent du titre de
général ou de colonel, bien que leur vie entière se soit passée loin des casernes et des champs d'exercice. Tous les directeurs de banque, entre autres, sont ordinairement assimilés aux colonels, et se parent de ce nom. Les rédacteurs en chef des grands journaux sont aussi des colonels. On sait d'ailleurs que la manie des titres est l'un des côtés faibles du caractère américain ; manie inoffensive, à la vérité, mais qui a lieu d'étonner chez un peuple aux mœurs si fortes et si égalitaires sous tant d'autres rapports.
Lorsque nous aiTivdmes à San-Antonio, les Military Head-quarters étaient occupés par de l'infanterie. En novembre, une partie des troupes reçut une autre destination. Plusieurs compagnies furent dirigées sur Santa-Fé, au Nouveau-Mexique, à plus de '600 lieues de là, et remplacées au Texas par un escadron de cavalerie. Chaque garnison se renouvelle ainsi tous les deux ans. On ne veut pas que les hommes s'attachent au pays ou à la localité où les hasards de la vie militaire les conduisent pour un temps déterminé. Tel troupier se trouve aujourd'hui dans le nord, près des frontières canadiennes, qui demain sera expédié près du golfe du Mexique. Après quelques années de déplacements de ce genre, chaque soldat a parcouru dans son entier le
vaste territoire des États-Unis, s'est acclimaté aux températures des diverses latitudes, a été forcément en contact avec des populations de mœurs différentes. Ce système ne présente qu'un seul côté défectueux, c'est d'entraîner à des frais de déplacement énormes. Ainsi, les quelque cent ou cent vingt-cinq hommes que l'on dut convoyer do San-Antonio à Santa-Fé occasionnèrent une dépense de près de 150 000 francs.
Le commandement militaire du Texas est le plus important de toute l'Union ; il embrasse le territoire le plus étendu et comprend le plus grand nombre de postes indiens, c'est-à-dire chargés de surveiller les tribus non encore soumises à la civilisation. Vingt de ces postes existent au Texas. Ils consistent en de petites forteresses, perdues au milieu du Llano estacado ou au fond de la prairie vierge.
Être cantonné dans l'un de ces forts est le plus rude métier qui puisse échoir au soldat américain. Il se trouve pendant deux ans comme en dehors du monde, isolé dans le désert, n'ayant pour tout horizon que la plaine sans fin, pour nourriture que des conserves, pour société que ses compagnons. A tout instant il peut être appelé à marcher à l'ennemi ; il doit sans cosse se tenir sur le qui-vive. Les combats, les escarmouches
sont fi*équents, et à la crainte d^ôtre blessé ou tué s'ajoute celle plus grande encore d'être fait prisonnier» Malheur à qui tombe entre les mains des Indiens ; il sait d'avance à quel terrible supplice, le scalp, il sera condamné. Cette cruelle perspective fait que les troupes envoyées dans les forts ne laissent aux Peaux-Rouges ni trêve ni repos ; elles leur font une guerre acharnée et sans merci ; c'est une vraie lutte d'extermination.
J'eus l'occasion de lier connaissance avec un officier qui venait de finir son terme dans l'un de ces forts de la prairie vierge. Il considérait son arrivée à San-Antonio comme une délivrance. Il me dépeignait sous des couleurs peu riantes la monotonie et le manque de confort de la vie de campement, loin de toute conmiunication avec des êtres civilisés ; le moral et la santé finissent à la longue par se ressentir de cette existence précaire.
J'ai dit tout à l'heure qu'un corps de cavalerie vint remplacer les fantassins qui nous quittaient. Jamais, jusqu'alors, je n'avais vu de costumes aussi beaux que ceux que portaient ces nouveaux arrivés, et je doute même qu'il existe en Europe de troupe aussi richement vêtue que l'étaient les dragons du Texas. Leurs casques bien polis brillaient de mille feux sous le soleil ardent.
Leurs montures étaient superbes, et il fallait voir avec quelle régularité, quelle promptitude ils en descendaient, puis remontaient en selle, malgré un équipement compliqué et pesant. Ils étaient chaussés de hautes bottes à récuyère, avaient les épaules recouvertes d'un dolman, un long sabre recourbé pendu au côté, deux grands revolvers fixés à la ceinture et une carabine passée en bandoulière. Tout cet attirail devait les surcharger d'un poids considérable ; mais on ne s'en serait guère douté en admirant l'aisance et la rapidité de leurs mouvements.
Devant le chalet du général flottait le drapeau américain, au sommet d'un mât très élevé. On le hissait chaque matin au lever du soleil et au signal d'un coup de canon ; il était amené au coucher du soleil, également au bruit du canon.
Comme je Tai déjà signalé, les officiers et l'intendance nous rendirent plus d'un service. C'est celle-ci, entre autres, qui nous approvisionnait d'eau et de glace, qu'il eût été fort difficile de nous procurer nous-mêmes^ éloignés que nous étions de San-Antonio, et privés de moyens de transport à notre usage personnel. L'eau était puisée à la rivière chaque semaine, et amenée dans de grands tonneaux sur le Government Hill, par
des chariots attelés de six mules vigoureuses. Notre ration était versée dans un tonneau plus petit, exposé à la chaleur du soleil pendant les trois quarts de la journée ; aussi l'eau y était-elle toujours tiède. Nous avions heureusement de la glace pour en abaisser la température.
Nos vivres nous étaient apportés de la ville par divers fournisseurs, à l'aide de carrioles. Le menu de nos repas n'était pas très varié ; certaines viandes faisaient complètement défaut et les légumes étaient rares. On mange mal au Texas, je le répète ; la bonne cuisine y est inconnue, et d'ailleurs l'habitant n'a aucune prétention au titre de gourmet, ni même aucune exigence gastronomique. C'est ainsi que les meilleures viandes ne restent pas dans le pays et sont expédiées sur les marchés de Cincinnati et de Chicago, où elles trouvent quelques connaisseurs.
Quant aux. légumes, on n'en cultive pas à San-Antonio ; on les fait venir de Saint-Louis, à 300 lieues de là. Ils ont, on le conçoit, perdu leur fraîcheur et leur saveur ayant d'arriver à destination.
Comme boisson, nous fimes connaissance avec un petit vin rouge récolté non loin de notre station, et auquel nous fîmes plus d'honneur qu'on ne lui en avait
fait jusque-là. Il est fabriqué avec du raisin sauvage^ que l'on trouve en abondance dans le Texas occidental, le long de tous les cours d'eau. Son goûtest assez sucré- En général, les Américains boivent fort peu de vin ; il est vrai que leur pays n'en produit qu'en faible quantité, et qu'aucun de leurs crus ne peut rivaliser avec nos vins d'Europe. Seul, le vin de Californie, et notamment le Catawba, s'en rapproche. Je ne parle pas du vin du Texas, qui n'était connu qu'à San- Antonio, et même par un bien petit nombre de ses. habitants.
Dans les grands centres on trouve des vins de France^ mais de qualité médiocre et à des prix exorbitants.
A ses repas, le Yankee boit ou du café ou du thé,, chauds en hiver, glacés en été. Il préfère de beaucoup* ces breuvages à du vin ou à de la bière. Un Européen fait d'abord la grimace lorsqu'on lui propose de boire une gorgée de café ou de thé après son potage ou le poisson ; il parvient à surmonter sa répugnance insensiblement, mais je doute qu'il consente jamais à adopter franchement cette coutume américaine.
Mais revenons au récit de nos pérégrinations aux environs de San-Antonio.
Chacun de nos dimanches était consacré à quelque excursion. La ville était momc et silencieuse à ces jours ; aussi suivions-nous l'exemple de la population, qui dései*tait la a Cité d'Alamo ]» pour se répandre dans la prairie vierge.
L'une de ces premières excursions fut une visite aux anciennes missions espagnoles. Nous partîmes le matin, en char à bancs, à défaut de voiture qui n'aurait pu s'engager dans les chemins difficiles que nous avions à travei'ser.
Nous contournons d'abord une partie de San-Antonio, et faisons connaissance avec le quartier nègre, plein d'animation et de gaieté. Nous passons près de vastes hangars où sont empilées des centaines de balles de coton, prêtes à être dirigées sur Galveston ou la Nouvelle-Orléans, les grands marchés cotonniers du Sud. Plus loin nous remarquons quelques jardins potagers, les seuls qui existent à plusieurs lieues à la ronde. Ces jardins sont une curiosité pour les San-Antoniens; les rares privilégiés qui parviennent à en obtenir des légumes prisent haut cette faveur. Bientôt nous perdons de vue les dernières maisons do bois qui limitent la ville de ce côté, et nous rentrons dans la prairie vierge, que nous avions quittée en approchant du quar-
tier nègi'e. Il est près de midi, et le soleil verse partout à profusion la lumière et la chaleur. Nous allons arriver à la seconde mission, celle de « Nuestra Scnora de la Concepcion la Purisima de Acuna ]». La qualification de première mission est restée à l'Alamo, que j'ai décrit précédemment. Une petite église surmontée de deux tours, quelques bâtiments en ruines et un vieux pan de muraille sont les derniers vestiges de la mission de la Concepcion. On distingue encore parfaitement l'une des tours qui faisaient partie de la forteresse. Nous jetons un rapide coup d'œil à l'intérieur de l'église, où, parait-il, un prêtre de la cathédrale de San-Fernando vient une fois l'an dire la messe. Une sorte de registre en mauvais état reçoit les noms des visiteurs. Nous y inscrivons les nôtres. C'est la première fois, certainement, que des Belges apposent leur signature sur les feuillets de cette vénérable relique.
Nous remontons dans notre char à bancs, qui s'engage sur des semblants de routes, où nous n'avançons qu'à grand'peine. D'épais buissons de cactus nous obligent à de nombreux détours, et il faut toute l'attention et l'habitude de notre conducteur pour reconnaître la vraie direction à suivre. Quelques arbres au feuillage sombre commencent à se montrer. C'est l'indice du
voisinage d'un cours d'eau. Nous ne sommes pas loin, en effet, du Rio San-Antonio, que nous aurons à traverser avant d'atteindre à la troisième mission. De superbes pacaniers, à la taille énorme, nous invitent à nous reposer sous leur ombre. L'air n'est plus embrasé comme dans les hushes ; on éprouve une sensation délicieuse sous l'abri de ce dôme de verdure, qu'agite uns brise légère venant de la rivière. Bientôt le terrain s'incline en pente douce, nous annonçant par là que Teau n*est plus très éloignée. Elle apparaît en effet au détour du chemin, limpide et tranquille, coulant au milieu d'un paysage d'un charme captivant. Nous faisons halte, puis nous nous mettons en quête d'un endroit bien frais, où, sur la mousse, nous pourrons étaler notre frugal déjeuner. La promenade a aiguisé notre appétit, et nous faisons honneur au croûton de pain et au morceau de fromage que chacun a emporté avec soi ; une bouteille de Textis wine, passée à la ronde, arrose ce modeste repas. Nous en offrons un verre à notre cocher, qui, à notre grande susprise, refuse d'y toucher ; il n'a jamais bu ni liqueurs ni vin de sa vie, et nous dit poliment qu'il ne veut pas se départir de ce principe. Il se contente d'un peu d'eau puisée à la rivière. Pareille sobriété serait ici un phé-
nomène chez cette classe de gens, mais aux États-Unis elle n'a rien d'extraordinaire.
Cette abstinence à l'endroit du vin n'était pas, d'ailleurS; la seule surprise que nous ménageait notre automédon. Il nous étonna bien davantage quelques instants après, en entamant avec M. Houzeau une discussion des plus sérieuses et des plus soutenues sur divers sujets de géologie. La stinicture de la terre et les hypothèses relatives à la composition de son intérieur étaient pour lui des questions familières, à propos desquelles il savait présenter des arguments ou élever des objections pour ou contre les idées que la discussion faisait naître.
Tant de science chez un homme appartenant aux classes inférieures de la société me surprit tout d'abord, mais, par la suite, je pus en constater tout autant chez d'autres individus de même condition. Je crois intéressant de citer un second cas de ce genre, non moins extraordinaire que celui dont je viens de parler.
Lors des travaux préparatoires nécessités par l'installation de notre station astronomique, nous eûmes recours aux services d'un charpentier logé dans notre voisinage, en pleine prairie vierge. Cet homme représentait bien le type de la mâle race yankee, au carac-
1ère énergique, à l'esprit résolu. Il était venu du Nord avec l'intention arrêtée de faire fortune, et, après s'être définitivement installé aux environs de San-Antonio, il avait calculé d'avance après quel laps de temps il devait avoir gagné un nombre fixé de dollars. Il s'était construit lui-même une cabane à l'écart de tout chemin, afin de n'avoir pas d'impôt à payer. Dans le jour il travaillait en ville, et pendant ce temps sa femme soignait les enfants et surveillait un troupeau de chèvres et de moutons qu'il élevait autour de sa demeure. Ce troupeau ne lui coûtait rien à nourrir, et lui rapportait assez bien par la vente du lait des chèvres, de la viande des chevreaux et de la laine des moutons. Comme nous, il avait sa provision d'eau pour une semaine, mais il devait aller la chercher lui-même à la rivière, à près de quatre kilomètres de son habitation. Tous les dimanches, de grand matin, nous le voyions passer près de notre jardin, accompagné de son cheval attelé à un vieux tonneau, que la pauvre bête traînait péniblement. Le voyage d'aller et retour exigeait une matinée entière.
Lorsque notre charpentier se rendit compte du but de notre installation, il amena aussitôt la conversation sur les choses de l'astronomie et nous montra par ses
réflexions et ses remarques que cette science ne lui était nullement étrangère. Soupçonnant qu'il avait pu lire quelques chapitres d'un traité d'astronomie avant d'avoir son premier entretien avec nous — et ce dans le but de faire étalage d'une érudition acquise de fraîche date — nous lui posâmes diverses questions qui exigeaient, pour être comprises et surtout pour y répondre, plus qu'une teinture superficielle et toute récente des loi& de l'univers. A notre grande surprise il ne parut pas le moins du monde embarrassé de nos interrogations et il prouva par ses réponses que nos soupçons étaient mal fondés.
Combien trouverait-on, en Belgique, d'individus exerçant un métier, en mesure de soutenir la comparaison,, au point de vue des connaissances scientifiques, avec le cocher et le charpentier dont je viens de parler ? Et,, qu'on le sache bien, nous n'avions pas affaire ici à des hommes formant exception. Il est de règle, aux États- Unis, de voir l'ouvrier se distinguer, non seulement par ses aptitudes manuelles, mais aussi par son sens, pratique, son savoir, et — vertu inséparable de ces^ qualités solides — par sa sobriété. La classe des ivrognes se recrute parmi les loafers, les cow-boys, et surtout parmi ces bandes de gens sans aveu dont les.
moyens d'existence sont une énigme pour ceux qui no les rencontrent qu'autour des bars.
Mais il est temps de mettre fin à cette petite digression et de poursuivre notre route vers la troisième mission. Pendant qu'on attelle le cheval à la voiture, nous entendons tout à coup un grand bruit derrière nous. Il est causé par un troupeau de plus de deux cents chevaux qui galopent vers la rivière. Un immense nuage de poussière se lève sous leurs pas. Ils s'arrêtent, un moment indécis, devant le Rio San-Antonio, mais ils y entrent bientôt résolument et, pendant quelques instants, rafraîchissent leur peau brûlante au contact de l'eau. Ils reprennent ensuite leur couree dans la plaine, toujours en rangs serrés. Un moment après nous traversions à notre tour le San-Antonio, et arrivions bientôt dans le voisinage de la mission de San José. Nous remarquons, groupées autour des ruines de l'église, des huttes d'Indiens ou de métis indo-mexicains. Gens et demeures ont un aspect fori misérable. Le sordide accoutrement des uns répond à la pauvreté et à la malpropreté des autres. Les huttes sont faites de grosses baguettes serrées les unes contre les autres et en partie cachées sous des plaques de boue séchée au soleil. Le toit est formé de tiges de maïs et de tule,
espèce de jonc. De la boue pilée constitue le plancher. Ces huttes sont appelées jacals par les Américains et cacalitas chiquitas par les Mexicains (de cacatl, mot aztèque qui signifie maison, et chiquita, petite) ; l'espace qu'elles recouvrent mesure à peine quelques mèti'es carrés de superficie. Et cependant toute une famille grouille dans chacun de ces taudis, parfois eu compagnie d'un cochon, ce qui dénote un certain degré d'aisance. Le père est gardeur de bétail ou cultive un petit carré de maïs ; la femme est occupée la journée entière à préparer des tortillas, sorte de crêpes qui sont l'unique nourriture de ces malheureux. La matinée se passe à retirer le maïs du baquet plein d'eau où on l'a placé pour l'amollir, puis à l'écraser sur une pierre plate et dure, nommée metate, jusqu'à ce qu'il devienne une véritable pâte ; une pierre plus petite sert de pilon. L'après-midi est employé à faire cuire cette pâte. Le reste du temps est consacré par la ménagère à une besogne qui, par l'attention soutenue avec laquelle elle s'y adonne, semble lui procurer de douces jouissances, mais que je suis bien embarrassé de... préciser. Elle se livre avec ardeur — qu'on me pardonne ce détail intime — à la recherche des... parasites qui ont élu domicile sur la tête de ses enfants ou de quelqu'une de ses voisines.
La mission de San-José de Aguayo est celle qui a le plus de mérite architectural. Le portail, assez bien conservé, est un morceau non dépourvu de valeur ; il est l'œuvre d'un moine qui s'était acquis une certaine renommée comme sculpteur.
Quelques tombes — anciennes et nouvelles — forment conmie un petit cimetière devant la mission. Il y en a qui datent de plus d'un siècle. Quand on s'en approche pour chercher à lire les inscriptions à moitié effacées que l'on voit taillées dans la pierre, d'énormes lézards glissent silencieusement au milieu do ces funèbres retraites.
Pendant que je me promène en ces lieux pleins de mélancolie, je laisse mes pensées errer quelques instants sur les ruines qui s'y trouvent. La nature vierge semble vouloir les cacher dans les plis de son manteau de verdure. Devant mes yeux passent comme en songe les aventureux moines espagnols qui vinrent s'établir à cette place, puis je crois apercevoir les tribus d'Indiens que leurs paroles et leurs exhortations parvinrent à grouper autour d'eux. J'assiste ensuite aux luttes sanglantes que les nouveaux convertis eurent à soutenir contre leurs frères restés rebelles à toute civilisation.
Aujourd'hui, quelques pierres rongées par le temps
sont les derniers témoins des événements qui, pendant plus do cent ans, se déroulèrent sur ce coin de terre sauvage. La vie renaîtra tôt ou tard autour de ces ruines, mais cette fois pour ne plus s'en détacher. Les cinq ou six huttes qui en sont voisines feront place à des ranches peuplés de bœufs, de chevaux et de moutons, et entourés de plantations de coton ou de maïs.
C'est sur ces réflexions que nous prîmes le chemin du retour. Nous nous trouvions à près de sept kilomètres de San-Antonio. La route que nous suivîmes pour regagner la ville était différente de celle de l'aller. Elle atteignit bientôt le point culminant d'un plateau fort étendu, d'où une vue immense s'offrait aux regards.
La prairie vierge nous entourait à l'inflni ; nous dominions un paysage admirable, plein de charme et de grandeur : de charme par la variété, de grandeur dans l'unité. Toutes les teintes possibles du vert s'y mariaient, toutes les formes d'arbustes et d'arbrisseaux s'y rencontraient, mêlées, çà et là, de bouquets de pacaniers et de chênes au feuillage sombre. Les collines du €ibolo fermaient l'horizon d'un côté, en se revêtant de tons bleuâtres ; d'un autre côté apparaissait la ville, dont les maisons de pierre ou de bois peint en blanc se détachaient d'une manière éclatante sur la végétation
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environnante. Le soleil inondait toute la scène d'une profusion de lumière inconnue dans nos climats brumeux ; mais comme toute médaille a son revers, je dois avouer qu'il nous grillait autant qu'il brillait. Aussi, malgré Tincomparable beauté du spectacle que nous avions devant les yeux, nous empressâmes-nous do descendre le plateau dans la direction de San-Antonio, et de chercher au plus vite un peu d'ombre et de fraîcheur. La soif commençait aussi à nous tourmenter; nous étions loin de la rivière et nos gourdes étaient vides. Nous nous mîmes à la recherche d'un water hole. On appelle ainsi des mares d'eau croupissante où vient se désaltérer le bétail. L'aspect en est fort peu engageant, mais lorsque la soif vous dessèche le gosier elle <a facilement raison de la répugnance que l'on peut avoir à puiser sa boisson là où des bœufs et des cheVaux se sont baignés et où d'innombrables animalcules ont élu domicile. Je ne crains pas de dire que je fis une forte grimace avant de me résoudre à porter à mes lèvres le peu d'eau bourbeuse que contenait le creux de ma main, mais l'exemple d'un de mes compagnons me décida, et j'avalai bravement quelques gorgées de ce liquide fade et trouble. Il m'arriva souvent, par la suite, de devoir recourir aux water holes pour étancher une soif brû-
lante, et jamais, heureusement, je n'en fus incommodé; ce qui ne signifie pas, toutefois, qu'il n'y ait quelque danger à ingérer les matières organiques tenues en suspension dans l'eau fétide de ces mares.
En poursuivant notre marche, nous rencontrons de temps en temps des arbres couverts d'inscriptions — non pas taillées dans l'écorce, comme cela se voit partout — mais fixées au moyen de clous. Ce sont des annonces. Oui, des annonces, de la réclame en pleine prairie vierge, bien loin de toute habitation ! L'ingéniosité des Américains en fait de publicité commerciale est bien connue, mais on ne peut réellement concevoir jusqu'où va leur esprit inventif dans cette voie, qu'en parcourant leur pays dans tous les sens. Rien ne les arrête : ni les proportions colossales qu'ils donnent à leurs affiches, ni les difficultés qu'ils rencontrent à les placer aux endroits les plus inaccessibles, ni l'invraisemblance des faits qu'ils allèguent pour vanter leurs produits, ni le style baroque dont ils les émaillent de parti-pris, ni surtout les dépenses énonnes auxquelles entraîne un pareil système de réclame. La plupart des annonces sont répandues sur la surface entière des États-Unis, et par voie de journaux, et par voie d'affî-
ches. Celles-ci sont semées à profusion dans les campagnes comme dans les villes, à la cime des plus hauts rochers comme au fond des prairies et des bois. L'utilité d'annonces à de telles places ou dans de tels lieux peut paraître problématique, mais il faut croire qu'il n'en est pas ainsi puisque l'invasion de la réclame jusque dans les régions les plus reculées ne cesse de s'accroître d'année en année. Les Américains sont très prodigues de cei'taines expressions, comme : the largest, the beat ou the greatest in the world (c'est-à-dire : le plus grand ou le meilleur au monde), dans l'énumération des qualités que présentent la marchandise ou les objets qu'ils recommandent au public. Comme spécimen d'annonce humoristique, je reproduis la suivante, que j'ai copiée sur le mur d'un bar à San-Antonio :
Boissons et comestibles de premier choix, à stupéfier les gourmets. Lise? la carte, pais riez, mangez et esclaffez-vous.
Dans les villes, la plupart des enseignes ne sont pas fixées aux murs des maisons comme chez nous, mais en travei*s des rues et au-dessus des toits, auxquels elles sont reliées par des câbles métalliques. Dans certaines artères do New-York et de Chicago où se trouvent concentrés les magasins et les maisons de commerce, toutes-
ces enseignes — de dimensions et de formes très variées — constituent une sorte d'abri à claire-voie, où viennent se briser les rayons du soleil si la rue est plus ou moins orientée suivant la direction N.-S. Beaucoup de •ces enseignes sont entièrement en fil de fer.
Tout en devisant des procédés qu'emploient les Yan- Icees en fait de réclame, et de leur esprit d'initiative, de leur hardiesse sous ce rapport, nous nous sommes peu à peu rapprochés de San-Antonio. Nous touchons bientôt aux premières cabanes qui entourent la ville, et la première de toutes dont nous passons le seuil, porte en gros caractères sur l'un de ses côtés : The first chance. C'est un bar ; pour le voyageur qui aiTive de loin, c'est en effet la première chance qui s'offre à lui de se désaltérer avant d'entrer dans la cité d'Alamo. A l'autre bout de la ville existe un bar semblable avec l'inscription : The last chance, la dernière chance. Pour celui qui va s'engager dans la prairie vierge, c'est la dernière chance qui lui reste de vider un verre de whisky ou de lager-beer avant de se mettre sérieusement en route.
Nous regagnons notre station astronomique en traversant une partie de la ville. Je suis frappé du nombre
de maisons où, à côté de la porte d'entrée, on voit une^ petite plaque avec ces mots : Boarding-Hovse (pension, bourgeoise) ; sur trois maisons que nous rencontrons^ une au moins possède la plaque en question. Ces pensions bourgeoises sont à la vérité des hôtels d'une classe particulière, où l'on prend l'engagement de rester pendant une ou plusieurs semaines ; au lieu d'être hébergé au prix de trois ou quatre dollars comme dans les hôtels proprement dits, on a le couvert et le logement moyennant huit à douze dollars par semaine. Outre l'avantage de la réduction notable de prix qu'offrele Boarding-House, on y jouit aussi de la vie de famille et on s'y trouve entouré de plus de soins que dans les^ immenses caravansérails où sont forcés de descendre les voyageurs qui ne font que passer.
Nous voilà près du Sunset Depot. Je remarque combien le voisinage s'est transformé depuis le jour où je débarquai à cette gare. Les villes américaines changent véritablement à vue d'oeil, comme sous l'effet d'une^ baguette magique. Là où quelques maisons de bois de pauvre apparence s'élevaient modestement un mois auparavant, on voit aujourd'hui tout un quartier nouveau, bruyant et animé aux heures d'aiTivée des trains. Les maisons y sortent de terre comme par enchante-
ment. Il est vrai que leur construction n'exige pas de longs mois de travail. J'en ai vu qui, conmiencées le matin de bonne heure, étaient entièrement achevées et en état d'être habitées à la tombée de la nuit. Des inies entières — je devrais plutôt dire des allées bordées en partie de maisons — surgissent en quelques semaines au milieu de la prairie vierge. On n'est pas gêné par le choix d'un emplacement convenable ; la plus grande latitude est laissée aux propriétaires sous ce rappoi*t. Plus d'une fois j'ai éprouvé la désagréable surprise, en voulant gagner la ville par un chemin de traverse que j'avais souvent pris déjà, d'être arrêté net en son milieu par une maison nouvelle qui en barrait le passage et que l'on avait élevée depuis très peu de temps. Il fallait xilors revenir sur ses pas et parfois sur un assez long parcours, ce qui pour l'instant me faisait faire d'amères réflexions sur le sans-gêne des mœure texanes.
Quelques hôtels, de misérable apparence, s'étaient naturellement établis dans ce quartier naissant du Sunset. Leurs hôtes étaient loin de briller par l'élégance -de la tenue ou par la distinction des manières. Il y ^vait par moments, aux abords de ces auberges de bas étage, des groupes nombreux d'individus, qui représentaient le dessus de l'écume de la société texane. Les
ivrognes n'y manquaient pas, et de la classe de ceux qui pratiquent religieusement la coutume du spree. Se mettre sur un spree signifie, aux États-Unis, faire bamboche, rester en état d'ivresse pendant un temps assez long, de huit à quinze jours au moins, selon la force de résistance de l'individu et ses ressources pécuniaires. Nombre de gentlemen, qui dans les cii'constances ordinaires de la vie sont connus par leur respectabilité, éprouvent aussi le triste besoin, deux ou trois fois l'an, de se lancer sur un spree. Cette idée de bamboche alcoolique ne survient pas à l'improvistc, fortuitement; elle préoccupe le malheureux qui s'adonne au spree longtemps d'avance. Il songe au spree comme nous songerions à une partie de plaisir ou à un projet d'excursion. Quand la soûlerie a commencé, elle se poursuit, ainsi que je viens de le dire, pendant plusieurs jours de suite, qui se passent à courir de bar en bar ou à s'abrutir dans le bar préféré.
A proximité du Sunset Depot se trouve également la Maison des Émigrants [Emigrants* House), C'est là que débarquent les pauvres diables venus d'Europe avec l'espoir de faire fortune au Texas, mais que leurs poches vides empêchent de descendre à l'hôtel ou dans un Boarding-House. Us sont logés et nourris gratuitement
connaissant le nombre de milles qui séparent les stations de départ et d'arrivée, d'établir soi-même le prix du voyage.
Aux États-Unis on n'est pas obligé, conmie chez nous, de se munir de son ticket à la gare même. La plupart du temps, les voyageurs reçoivent leur coupon des mains du conducteur, lequel, naturellement, en perçoit aussi le montant. Cet employé vous remet un bout de carton où se trouvent inscrits les noms des stations pour le trajet que vous avez à faire. Il fixe ce carton sur votre chapeau et vous êtes tenu de l'y laisser. Vous n'avez pas ainsi à l'exhiber chaque fois qu'il passe l'inspection des voitures. Il suffit d'un coup d'oeil rapide jeté sur chaque chapeau pour savoir si personne n'a dépassé la localité pour laquelle son ticket est valable. Le soii*, cette vérification s'opère au moyen d'une petite lanterne sourde, que le conducteur vient placer presque sous votre nez pour mieux voir.
Le principe de l'égalité absolue des citoyens aux États-Unis veut que les trains de chemin de fer ne soient composés que d'une seule classe de voitures. Telle est la règle, et elle est suivie sur certaines lignes, mais en fort petit nombre ; partout ailleurs on en est -arrivé peu à peu à faire de cette règle l'exception, par
la création de sleeping-cars, de wagons-salons, de wagons-restaurants, etc., où, moyennant un supplément de quelques dollars, on se trouve installé avec beaucoup plus de confort, plus de luxe, et surtout parmi une meilleure société que dans les voitures ordinaires. Comme la plupart des trains parcourent d'immenses espaces, ils sont presque tous pourvus des wagons spéciaux dont je viens de parler.
On croit généralement en Europe que la vitesse des trains de chemins de fer aux États-Unis est bien supérieure à celle des nôtres. C'est là une complète erreur. Nos trains ont en moyenne une marche notablement plus rapide, et si parfois on signale la vitesse extraordinaire de quelque convoi en Amérique, elle a pour cause, le plus souvent, un retard que le machiniste cherche à rattraper. Je me souviens d'un fait de ce genre qui advint sur la route de Quincy à Saint-Louis. Par suite d'un accident survenu à la machine, nous fûmes obligés de stopper et d'attendre pendant près d'une heure que la pièce endommagée fût réparée. La chose faite, le personnel du train songea à regagner le temps perdu. A peine en marche, nous nous vîmes entraînés à toute vapeur ; le paysage défilait devant nous avec une rapidité vertigineuse. C'était une course
folle, qui vous pénétrait d'effroi tout d'abord, pour faire place bientôt à un singulier sentiment d'oubli du danger; on était pris d'une sorte d'engoui'dissement de l'esprit et du corps, auquel on s'abandonnait sans résistance. On se trouvait comme dans un état de véritable torpeur, mais plutôt agréable que pénible. Cela dura pendant près de trente minutes ; un quart d'heure après nous débarquions à Saint-Louis, à l'heure réglementaire.
Le matériel des lignes est aussi en bien meilleur état chez nous qu'aux États-Unis. Je me place toujours, on le conçoit, à un point de vue général. La différence est surtout sensible lorsqu'on prend comme terme de comparaison les voies ferrées des régions encore peu fréquentées, comme le Texas. Les ponts, par exemple, sont dans ce pays des plus primitifs. A quelques rares exceptions près, tous sont en bois, et d'une solidité plus que douteuse. Ils sont formés de traverses posées sur pilotis plantés de distance en distance, traverses sur lesquelles reposent les rails. Les trains ne peuvent franchir de tels ponts qu'en usant de la plus extrême prudence ; ils s'y engagent avec une grande lenteur, précédés par les gardes, qui s'assurent au préalable qu'aucun accident n'est survenu depuis la dernière
traversée. Les craquements inquiétants des poutres qui ploient sous Teffort, ajoutent aux craintes légitimes qu'on éprouve à chaque passage de cours d'eau ou de route en contre-bas de la voie ferrée. En temps de crue, les eaux emportent invariablement ceux des ponts dont les ans n'ont pas respecté la stabilité primitive. Au début de mon séjour à San-Antonio, une pluie diluvienne ayant gonflé toutes les rivières, dix-sept ponts, sur une seule ligne, s'écroulèrent dans l'espace de quarante-huit heures. Le mal est heureusement vite réparé. On a bientôt fait de poser des pilotis et des poutres nouveaux ; il suffît d'une quinzaine de jours de travail pour que la circulation des trains soit rétablie.
Lorsqu'on s'enquiert des motifs pour lesquels on ne .se préoccupe pas de construire des ponts plus solides — soit de pierre, soit métalliques — la réponse qu'on obtient est bien américaine. Un pont de bois sur pilotis, coûte relativement peu, vous dit-on. Aussi longtemps qu'il résiste tout est pour le mieux, et personne n'a le droit de se plaindre. Survient un accident : le pont cèdo sous l'effort d'un train qui passe, plusieurs personnes sont tuées, d'autres blessées. La compagnie en est quitte pour payer aux familles des victimes des indemnités plus ou moins fortes, et pour rétablir le pont dans.
les conditions où il existait auparavant, jusqu'au jour où un nouvel accident oblige à le reconstruire une fois de plus. Les frais qu'occasionnent ces reconstructions à des intervalles que le hasard peut rendre parfois assez éloignés, et le montant des indemnités à payer du chef dHnjuries aux voyageurs, restent bien au-dessous du capital énorme qu'il faudrait engager dans l'édiAcation d'un pont solide, à l'épreuve du temps et des effets des brusques perturbations atmosphériques. Les Américains ne s'inquiètent guère, du reste, des dangers auxquels ils sont ainsi sans cesse exposés ; se déplaçant beaucoup et dans toutes les directions, il leur arrive peu fréquemment de faire le môme trajet plusieurs fois de suite. Il se fient à la chance. Ce serait un hasard bien malheureux, songent-ils, que de se trouver sur telle ligne le jour où l'un de ses ponts doit s'effondrer. Cette confiance en la bonne étoile fait naturellement l'affaire des sociétés de chemins de fer.
Les Américains, viens-je de dire, se déplacent beaucoup. On est réellement étonné de la facilité, de l'absence d'apprêts, de la liberté d'allures avec lesquelles ils entreprennent les plus longs et les plus fatigants voyages. Chez nous, pour le moindre déplacement, il faut se préparer plusieurs jours à l'avance ; on part
escorté de nombreux colis ; on est tout affaii^é au moment du départ. Aux États-Unis, j'ai vu des gens monter en wagon avec une petite valise à la main, qui semblaient, par leur façon tranquille et aisée de prendre place dans ]e car, ne pas aller plus loin que la ville voisine. Mais plus tard, dans la conversation, j'apprenais qu'ils se rendaient à l'autre extrémité du pays, à quatre ou cinq cents lieues du point d'où nous étions partis. On remarque aussi des femmes, ayant la même quiétude, voyageant seules pendant plusieurs jours de suite. Seulement, au lieu de lier connaissance entre elles comme il serait naturel qu'elles fissent, elles restent parfois quatre ou cinq jours dans le môme compartiment sans s'adresser la parole.
La prévenance exceptionnelle qu'ont les Yankees envers les dames est loin de s'étendre jusqu'aux hommes ; ils sont parfois entre eux d'une grossièreté révoltante. J'ai souvent, en wagon, assisté à des scènes d'impolitesse capables de faire sortir de son calme l'homme le plus doux ou le plus patient.
On n'est pas emban^assé, sur les lignes américaines, de trouver les moyens de se restaurer. Outre les Palace dining-cars, où l'on peut avoii' à dîner ou à souper à une heure déterminée, il existe certaines gares dési-
gnées où le train s'arrête le temps nécessaire pour permettre aux voyageurs de prendre quelque nourriture. A la vérité ce temps n'est pas long — dix ou quinze minutes au plus — mais le Yankee mange avec une telle célérité que ce court espace de temps lui suffît. A l'arrivée du train dans ces gares privilégiées, un individu muni d'un gong chinois s'avance sur le quai et se met à jouer de cet instrument avec une ardeur souvent intempestive. Cette ardeur devient réellement inquiétante pour l'ouïe du pauvre voyageur affamé lorsque deux dining-rooms à la fois se disputent la faveur de lui offrir leurs produits culinaires. Le prix du dîner est invariable : c'est un dollar. Parfois il ne vaut pas dix sous. Le souper et le déjeuner coûtent un peu moins : 75 cents. Dans l'intervalle des arrêts pour ces repas, vous avez la ressource, si la faim vous talonne, de recourir aux marchands qui accompagnent chaque train en vendant des fruits, des pâtisseries, des sucreries, etc. Ces marchands sont des agents de la compagnie à laquelle appartient la ligne et ils restent sur le train pendant toute la durée du trajet qu'il a à parcourir, quelle qu'en soit la longueur. Ils y sont attachés au même titre que le machiniste et le conducteur.
D'autres individus, mais agissant, ceux-ci, pour leur
compte personnel, montent sur le train lorsqu'on arrive dans le voisinage d'une ville de quelque importance : ce sont les haggage-men. Si vous avez des colis, ils se chargent de les faire remettre à votre domicile ; vous n'avez plus à vous en occuper d'aucune façon. Vous leur confiez le c/iecfe (petite plaque de cuivi*e numérotée) qui vous avait été délivré au bureau de départ, et moyennant un demi-dollar ou 75 cents, vos bagages vous parviennent sans que vous ayez le moindre ennui, la moindre difficulté à leur sujet. Le plus souvent ils sont déjà à l'hôtel où vous comptez descendre ou à votre demeure avant que vous y soyez vous-même arrivé. Ce service de baggage-men fonctionne admirablement ; il est des plus utiles et des plus commodes, et donne rarement lieu à des plaintes ou à des réclamations.
Pendant que je poursuis ce court exposé de la situation des chemins de fer aux États-Unis, nous nous sommes rapprochés insensiblement de Wetmore. Mes
compagnons et moi le pensons du moins, car d'après nos informations Wetmore doit être la troisième ou la quatrième station après San- Antonio. Je m'adresse au nègre du sleeping-car, qui me répond d'une manière évasive. Le conducteur n'est pas plus explicite ; il croit
que nous allons en effet atteindre Wetmore, mais il n'en est pas absolument sûr. Il va consulter le machiniste, qui se trouve être le seul à pouvoir nous renseigner exactement. C'est bien au prochain dépôt que nous devons descendre. Quelques instants après, la cloche de la locomotive nous avertit que nous aiTivons à destination. En Amérique, l'aiTivée et le départ des trains sont annoncés, non par des coups de sifflet de la machine, mais au son d'une cloche que met en branle le chauffeur.
Nous voilà à Wetmore ; nous sommes les seuls qui y débarquions. Nous regardons autour de nous après quelque habitation, mais nous ne voyons qu'une sorte de grande grange en bois, hermétiquement close de toutes parts : c'est la gare. Aussi loin que la vue peut porter on n'aperçoit pas le moindre signe de la présence d'êtres humains. Nous comprenons alors pourquoi nous avons eu tant de peine à savoir où se trouvait Wetmore. C'est une simple halte au milieu de la prairie vierge^ où le train ne s'arrête habituellement que pour prendre du bois. Nous remarquons en effet des tas immenses de bois non loin du dépôt. Comme c'est l'unique combustible dont on se serve au Texas pour le chauffage des locomotives, et que celles-ci en consomment naturel-
lement de grandes quantités lorsque les trajets à parcourir sont d'une ceilaine étendue, on élève de distance en distance, le long des voies ferrées, de véritables montagnes de blocs de bois, où les trains viennent s'approvisionner.
Craignant de nous perdre dans la prairie en cherchant à atteindre le but de notre excursion, c'est-à-dire les collines du Cibolo, nous prenons le parti plus sage de nous borner à suivre la ligne du chemin de fer jusqu'à la rencontre de la rivière, pour de ce point remonter le cours d'eau jusqu'aux collines.
Aux États-Unis, la circulation est libre sur les voies ferrées, qui ne sont pas, comme chez nous, bordées de haies. Là où des chemins croisent la voie, il n'y a ni barrières ni gardiens, mais simplement un écriteau avec ces mots : Look oui for the cars (attention aux trains).
Nous nous mettons aussitôt en marche ; le paysage qui nous entoure est de toute beauté. L'herbe de la prairie est ici très fine et très serrée, et se revêt de teintes fort variées, mais tirant toutes sur le jaune. Par moments nous nous écartons de la voie ferrée pour gravir l'un des versants de la vallée où elle court, et au sommet duquel on jouit d'une vue partout admirable.
De temps en temps nous sonmies arrêtés par un trestle work ou pont à claire-voie, qu'il faut cependant se hasarder à franchir, à moins de rebrousser chemin. On ne peut s'y aventurer qu'avec une grande précaution : le moindre faux pas vous ferait tomber et passer au travers. Nous rencontrons plus loin de ces ponts où les poutres sont disposées de telle sorte que ce sont leurs arêtes sur lesquelles nous avons à poser le pied ; leur passage est plus dangereux encore. C'est en vue de mettre le bétail dans l'impossibilité de traverser la voie qu'on donne cette disposition aux poutres.
Lorsque nous arrivons au Cibolo, le soleil s'apprête à disparaître derrière l'horizon. On sait que sous les basses latitudes la nuit suit de près le coucher de l'astre. L'obscurité ne tarde pas, en effet, à envahir insensiblement la prairie. Il ne faut plus songer à remonter le cours de la rivière pour gagner le pied des collines auprès desquelles elle passe, mais bien plutôt à rejoindre la station la plus proche pour y attendre le dernier train qui peut encore nous ramener à San- Antonio le même jour. Cette station est située à peu de distance de l'autre rive du Cibolo, et pour y arriver il faut traverser un trestle work d'une longueur de plus de 300 mètres. L'aventure n'est pas très tentante ; vers
le milieu du pont on se trouve à 40 mètres au moins au-dessus de la rivière, et une culbute dans l'eau en ce point doit être absolument dépourvue d'agi'ément ; d'autre part, le pont n'ayant que juste la largeur voulue pour livrer passage à un train et ne présentant pas de gaixle-fou, on court aussi le risque, ou d'être écrasé, ou d'être lancé par-dessus le pont, au cas où un train arriverait pendant qu'on est engagé sur le trestle work. Il faut pourtant se résoudre à l'une de ces deux alternatives : ou bien coucher dans la prairie vierge sans y être aucunement préparé, ou tenter le passage du pont. C'est à ce dernier parti que nous nous rallions. Après avoir fait appel à toute notre énergie et nous être fait de mutuelles recommandations, nous commençons le périlleux exercice auquel nous sommes astreints. La consigne est d'avancer aussi rapidement que possible, sans détourner les yeux des traverses sur lesquelles nous avons à poser les pieds, et qui sont distantes Tune de l'autre de 50 à 60 centimètres. Les choses vont bien au début ; mais, à mi-chemin, deux d'entre nous, oubliant la recommandation d'avoir toujours les yeux fixés sur les traverses, ou sous l'influence plutôt d'une curiosité in^ésistible, risquent un rapide coup d'œil sur la rivière, dont les eaux roulent avec
fracas au-dessous d'eux, pamii d'énormes blocs de pierre. Ils sont immédiatement pris de vertige et obligés de s'arrêter, mais ils cherchent par tous les moyens à se raidir contre le trouble qui s'empare d'eux. Après un vigoureux effort ils parviennent à
reprendre pied et à atteindre l'autre rive sans encombre, non toutefois sans se trouver en proie à une vive émotion.
Deux heures plus tard nous étions heureusement de retour à San-Antonio.