‹ Quatre mois au Texas, notes de voyageChapitre 5 sur 13 · N0M6BE · texte numérisé non relu

N0M6BE

de de 00NFS88I0NB. commu- d'églises, prêtres

Hautes. ou past.

fiaptUtes 1 047 853 690

Oommiinaaté chrétienne .36 29 21

dongrégationalistes. . . 8 7 7

JSglise protestante épisco-

pale ..... . 45 38 41

Juifii 5 6 ô

Luthiriens 45 39 22

Église méthodiste du Sud. 421 386 298 Église méthodiste épisoo-

pale 163 124 98

Méthodistes africains, etc. 106 83 57

Méthodistes protestanU . 35 25 17

Presbytériens réguliers . 138 126 88 Presbytériens de Comber-

Und 79 67 41

CSatholiqnes romains . . 99 86 97 Secte de l'Union et sectes

secondaires .... 6 6 6

de disciples.

Valeur des biens religieux.

447 500 dollars.

2 233 1874 1388 1066532 1 944 050 dollars.

SAN-AHTONIO. — LES TEXANS. —MŒURS ET CODTIIMES DD TEXAS.

Quatre villes du Texas ont une physionomie et une individualité propres. C'est Austin, la capitale ; Galveston, la métropole commerciale^ port de mer sur le golfe du Mexique; Houston, centre manufacturier important ; et enfin San-Antonio, l'ancienne cité mexicaine, la plus animée, la plus pittoresque et la plus intéressante de toutes les villes texanes.

Galvcston a la population la plus dense et un mou-

vement d'affaires considérable ; Austin doit sa notoriété aux diverses administrations qu'elle abrite ; Houston est Fun des plus vastes marchés du pays ; mais aucune d'elles n'a l'avenir de San-Antonio, appelée dans des. temps peu éloignés à devenir, si pas de droit, au moins de fiait la vraie capitale du Texas. Elle avait 12 OOO habitants en 1870, 21 000 en 1880 ; elle en a ceilainc--

^ent aujourd'hui plus de 30 000. Cette ville est comme

un aimant pour les Texans ; tous y sont attii^és : les uns

dans un but de plaisir, les autres pour y recouvrer la

santé, sans oublier ceux — et ils forment la majorité —

'dont l'objectif principal en y débarquant est leur busi-

'fiess, mais qui ne sont pas fâchés de l'agrémenter de

'quelques distractions.

Aussi San-Antonio possède-t-elle toujours une assez

forte population flottante, parmi lacjuelle figurent bon

nombre d'aventuriers. C'est le lieu de rendez-vous, ou

plutôt le quartier général de tous les ruffians et de tous

les desperadoes du Texas ; ils y débarquent lorsqu'ils

-éprouvent le besoin de se reposer ou de festoyer après

quelque fructueuse afl'aire, ou s'y rencontrent lorsqu'ils

sont en veine de bons coups à opérer. Ils viennent y

•dépenser le fruit de leurs rapines et y prépare^ le plan

ti'expéditions futures.

San-Antonio a près de deux cents ans d'existence. •Cela paraît peu pour nous, Européens, mais c'est une antiquité reculée aux États-Unis, où les villes dont l'histoire remonte aussi haut que le XVIP siècle sont •en bien petit nombre.

Quelques colons espagnols vinrent en 1691 s'établir é l'endroit où s'élève aujourd'hui la ville, et ce seitle-

ment fut appelé San-Antonio de Bexar, en rhonneui> d'un duc de ce nom. La colonie était composée de moines aventureux et guerriers appartenant à Tordre des Franciscains ; leur premier soin fut de constiniire des missions et des églises, les unes dans un but de protection contre les attaques des tribus sauvages, les. autres comme premiers jalons de leur œuvre de conversion parmi ces mêmes tribus.

On a des raisons de supposer qu'avant de servir^ d'asile à une colonie de missionnaires espagnols, l'emplacement actuel de San-Antonio était occupé par un village d'Indiens. En creusant des tranchées pour les conduites d'eau, on découvrit, il y a six ans, de nombreuses pointes de flèches et de lances, des couteaux de silex, et divers autres objets dont l'origine remonte certainement à une époque fort ancienne.

Un groupe de cinquante-sept personnes, originaires des îles Canaries et appartenant aux premières familles, de ce pays, vint s'établir à San-Antonio en 1730. C'est à cette date que commence la véritable histoire de la ville. Les nouveaux colons la débaptisèrent et lui donnèrent le nom de Villa de San-Fernando, qu'elle conserva pendant une période de cinquante années.

San-Antonio eut beaucoup à souffrir de l'attitude:

hostile des Indiens pendant la seconde moitié du xviu* siècle. Jusqu^à Tarrivée des Canariens, sauvages et colons avaient vécu en parfaite intelligence ; les missionnaires franciscains avaient réussi dans leurs tentatives de civilisation, et tous leurs travaux de culture, d'iiTigation, de bâtisse étaient en grande partie le fruit du labeur des Indiens. Après Tinstallation des nouveaux colons espagnols, la situation changea de face ; on ne sait trop pour quelle cause. Les conflits entre les deux populations devinrent chaque jour plus fréquents et plus graves, à tel point que les habitations des Européens se transformèrent peu à peu en petites foi'teresses et se groupèrent sur un espace très restreint.

Lorsque, au commencement de ce siècle, la tranquillité parut devoii' revenir à San-Antonio, conunença la longue lutte que soutint le Texas contre le Mexique pour obtenir son indépendance. On sait qu'elle ne se termina qu'en 1836. San-Antonio y prit une part considérable, surtout pendant les deux dernières années. C'est dans ses murs qu'eut lieu, le 6 mars 1836, le célèbre combat de l'Alamo, où 146 Texans préférèrent perdre la vie plutôt que de se rendre.

Il y a cinquante ans, San-Antonio était encore une cité exclusivement mexicaine. Les premiers hommes

du Nord y vinrent en 1821, mais c'est à partir de 1830 seulement, comme nous l'avons dit précédemment, que l'immigration venue des États-Unis prit une certaine importance.

Aujourd'hui la a Reine des prairies d — c'est ainsi que souvent les Texans appellent San-Antonio — est tme cité mi-américaine, mi-mexicaine, mais l'élément américain tend chaque jour à prendre le dessus. Les Allemands et les nègres y sont aussi fort nombreux. La race espagnole est encore, à l'heure actuelle, représentée par des descendants des familles venues, il y a un siècle -et demi, des îles Canaries.

A part l'influence du climat, l'aspect de la ville reflète naturellement la présence d'une population mixte. L'ensemble — la partie américaine comprise — a un cachet d'originalité tout particulier, qui fait contraste avec la monotonie de la grande majorité des villes aux États-Unis. Lorsqu'on a visité une ou deux de ces villes, on peut dire qu'on les a toutes vues. Leurs rues sont tirées au cordeau et ont une largeur uniforme, les monuments y sont rares et sans architecture, les mai- -sons particulières et les magasins alternent avec les usines et les fabriques, et de cette invasion des établissements industriels jusqu'au cœur des plus vastes cités

résulte une atmosphère toujours enfumée, des chemin» boueux en temps de pluie, couverts de poussière par temps sec. A San-Antonio rien de pareil. Les rues ne sont disposées en échiquier que dans les quartiers nouveaux, et les usines — en très petit nombre — sont installées aux confins de la ville. On n'y voit pas non plus comme partout ailleurs, môme à New-York, à Chicago, à Saint-Louis, les trottoirs encombrés de caisses, de ballots, do débris et de détritus de tous genres, qui sont loin, on le comprend, d'ajouter à l'embellissement de la voie publique ou de faciliter la circulation. En Europe on ne s'accommoderait pas aisément d'un pareil état de choses. Certes, la liberté en tout et pour tout est un idéal dont on peut chercher à se rapprocher, mais encore faut-il que l'intérêt général n'ait pas à en souffrir. Il est vrai que je n'ai jamais entendu lés habitants de New- York ou de Saint-Louis, se plaindre des obstacles semés ainsi un peu partout sur leurs pas, et j'aurais mauvaise grâce de me montrer, dans l'occurence, plus royaliste que le roi.

San-Antonio est située dans une charmante vallée, à travers laquelle coule le Rio San-Antonio, jolie rivière qui prend sa source près de la ville et dont les bords sont recouverts d'une luxuriante végétation. En certains

points la vallée est assez encaissée; des collines la dominent de toutes parts. Un autre cours d'eau, le San-Pedro Creek, naît aussi aux environs de San-Antonio, mais il ne fait que la contourner. Depuis quelques années on a établi plusieurs ponts sur la première de ces rivières, mais en maints endroits il faut la traverser à gué, môme dans la ville. Le passage n'est pas toujours commode, surtout après de fortes pluies ; il est prudent alors de ne pas le risquer. En tout temps, du reste, certains gués ne sont praticables qu'aux voitures ou aux chariots, et il est parfois intéressant do voir la longue file de véhicules qui traversent l'eau.

Les ponts sont en fer et suspendus ; on dirait des cages, ouvertes aux deux extrémités. De chaque côté se trouve une inscription en grands caractères : Walk your horse, ce qui équivaut à dire : Mettez votre cheval au pas. Cette recommandation est religieusement observée.

La ville de San-Antonio est divisée en trois quartiers : celui d'Alamo, qui comprend la ville nouvelle et dont l'extension est la plus rapide ; le quartier central ou commerçant, et le quartier mexicain ou de Chihuahua» L'International Depot se trouve à l'extrémité de celui-ci ^ le Sunset Depot à l'extrémité du premier.

Pour désigner les rues, on a mis à contribution tous les systèmes. Les unes ont des noms — espagnols pour la plupart — d'auti^es simplement un numéro d'ordre ; quant aux avenues, une lettre de Talphabet su£Qt à <îonstituer tout leur état civil. Ainsi, on dit l'avenue C, l'avenue E, etc.

Toutes les rues et avenues sont orientées E.-O. ou S.-N. Lorsqu'une même rue est à la fois à droite et à gauche de la rivière,— celle-ci coupe la ville du N. au S. — la partie sur la rive droite, outre son nom principal, reçoit aussi la désignation West (Ouest),cclle sur la rive gauche la désignation East (Est). On écrira, par exemple, West Commerce street, ou East Commerce street. Une distinction du même genre est faite pour les rues parallèles à la rivière, et situées au Nord et au Sud du centre de la cité.

Lorsqu'on veut pénétrer dans la ville par la gare du Galveston, Harrisburg and San-Antonio Railroad, — ligne qui porte aussi le nom de Sunset Road (du Soleil couchant), — on a le choix entre plusieurs belles et larges avenues parallèles, bordées de jolies maisons en bois entourées de jardins. Des acacias, des lilas de Chine, des cactus, des lauriers-roses, des bananiers, etc., «cachent en partie ces maisons à la vue. Plusieurs d'entre

«lies rappellent nos chalets des environs de Bruxelles, à cette difiTérence près que dans leur construction il n'entre pas une seule brique ni une seule pierre. Elles sont toutes précédées d*une véranda, où la famille vient ■s'asseoir à la tombée de la nuit. Chacun s'installe confortablement dans un rocking-chair. Rien n'est plus curieux que de voir parfois sept ou huit de ces sièges animés du mouvement rythmique que leur impriment les occupants ; Teffet est surtout singulier lorsque les sièges ne vont pas en cadence.

Les maisons dont je parle sont bâties très légèrement, comme il convient du reste aux pays chauds. Elles ixjposent sui* quatre pillars (pilols) hauts de un mètre environ ; n'étant pas en contact avec le sol, elles sont ainsi préservées de l'humidité ; leur ventilation est par le même fait activée, grâce à la couche d'air qui se trouve au-dessous et qui se renouvelle constamment. €e système offre enfin un dernier avantage : c'est de permettre le transport de la maison tout entière d'un ' endroit à un autre, comme cela se pratique fréquemment. Ces déménagements s'opèrent au moyen de puissants leviers. On déplace parfois de la sorte toutes les maisons d'une rue ou d'un de ses côtés, soit pour l'élargir, soit pour lui donner une autre direction.

Ces maisons de bois ont rarement plus d'un étage.. Le quartier où se sont groupées les plus belles (on les appelle résidences), avec leurs jardins entourés d'une simple clôture en lattis, où croissent toutes les variétés de la flore tropicale ou sous-tropicale, ce quartier^ dis-je, présente pendant la plus grande partie de l'année un aspect enchanteur et riant. L'air, la lumière y circulent à profusion, le parfum des fleurs y répand une odeur douce et pénétrante. La vue se perd dans un océan de verdure. Combien on s'estime heureux de pouvoir contempler toutes ces beautés créées par la nature, beautés qu'aucune muraille, aucun grillage — suivant la mode déplorable d'Europe, — ne cache aux regards.

En se rapprochant du centre de la ville, on aperçoit des maisons de pieiTe. La pierre employée ressemble assez aux moellons tendres des environs de Paris. On l'extrait de carrières qui se trouvent près de San-Antonio. La pierre bleue et la brique sont inconnues. Dans Commerce street, qui est l'artère commerciale la plus importante, presque toutes les maisons sont en pierre. Les magasins se pressent les uns à côté des autres, mais on ne doit pas se figurer qu'ils ofli'ent quelque analogie, même éloignée, avec nos élégants étalages bruxellois.. A New-York même, du reste, on voit peu de magasins

pouvant rivaliser avec les nôtres pour la belle ordonnance des objets exposés. C'est de règle aux États-Unis, -et San-Antonio n'y fait pas exception : toujours et partout, même insouciance, même laisser-aller quant à l'aspect exténeur des choses. Chez un chapelier, par exemple, au lieu d'admirer des couvre-chefs de toutes formes, arrêtant le passant par leur variété, et placés d'une manière plus ou moins symétrique, vous verrez à l'étalage des montagnes de cartons empilés sans ^rdre. On ne se préoccupe pas d'attirer le chaland par les yeux ; on espère davantage des réclames dans les journaux ou dans la rue.

Lorsque vous entrez dans un magasin, vous n'êtes paSy comjne chez nous^ immédiatement abordé par une demoiselle ou par un jeune homme aux façons engageantes, le sourire aux lèvres, dans une tenue irréprochable. Aux États-Unis, il semble que l'acheteur soit l'obligé ; on répond à peine ou distraitement à ses questions ; on ne se met pas en frais pour le décider à fixer son choix ou pour l'engager à faire d'autres emplettes. Le plus souvent on oublie même de lui dire merci à son départ. Et puis, quel sans gêne bien yankee dans la toilette des commis, surtout en été : tous sont *en bras de chemise. Mais les mœurs sont ainsi, et per-

sonne ne s'en froisse. Seuls, les étrangers s'en trouvent un peu choqués au début, et ils ont besoin de quelque temps pour s'y accoutumer.

Mais revenons aux magasins de San- Antonio, que nous examinerons rapidement en traversant la ville. On y trouve un peu de tout en fait de marchandises, et naturellement de qualité assez médiocre. Il n'y a pas d'article de commerce spécial à la localité ; l'industrie y est d'ailleurs presque nulle, et tous les négociants font venir leurs produits des États du Nord. L'Europe est aussi un grand pourvoyeur, par l'intermédiaire de maisons de New- York ou de Saint-Louis ; les vêtements, la chaussure sont ainsi importés.

Les seuls magasins intéressants à visiter sont ceux des selliers. Tout ce qui se rapporte au harnachement des chevaux et à l'équipement des cavaliers constitue une industrie assez active, où le savoir-faire de l'ouvrier texan peut se donner libre cours. J'ai vu dans ces magasins des selles mexicaines d'une grande richesse et d'un beau travail, plaquées d'ornements d'argent, avec leur pommeau proéminent, leurs larges étriers en bois ou en cuir, en forme de poches, permettant de tenir le pied dans une position invariable. De superbes peaux de buffalos, provenant de bêtes capturées dans le Llano

estacado, sont étalées à côté. On y trouve parfois aussi des sièges — genre fauteuil — dont les bras, le dos et les pieds sont formés de cornes de ces animaux. C'est fort original comme aspect. La fabrication de ces sièges est particulière à San-Antonio.

D'autres articles, comme les armes et les instruments aratoires, font l'objet d'un grand commerce. Plusieurs magasins — aux proportions énormes — sont affectés à la vente de ces engins, les uns de destruction, les autres de travail, mais tous si utiles ou nécessaires au Texas.

Les épiceries sont encore une marchandise donnant lieu à beaucoup d'afiaires. Les fermiers demeurant au loin, dans la prairie, viennent s'approvisionner une ou deux fois l'an à San-Antonio. Si leur famille et leur personnel sont nombreux, ce qui est souvent le cas, ils doivent emporter avec eux de véritables cargaisons. Ou bien, dans les petits villages reculés, on délègue l'un des habitants, chargé de faire les achats pour toute la communauté. Il ne faut pas oublier que dans le Far- West les moyens de communication font totalement défaut et qu'on ne rencontre que des agglomérations de peu d'importance, ou des fermes isolées.

L'assortiment des établissements dont nous parlons

ne laisse rien à désirer. Il est on ne peut plus complet. Tout s'y trouve. Je ne puis m'empêcher de dire quelques mots de l'un d'eux, un véritable Mammoth business hoxise, comme on l'a baptisé. Sa superficie comprend au moins 15 ares. On y vend des épiceries, du vin, des liqueurs, de la bière, du tabac, des cigares, des chaussures, des habillements, des chapeaux, des verres et cristaux, des brosses, etc., etc. Lorsqu'on parcourt les galeries où tous ces objets et tous ces produits sont rangés dans un ordre parfait, on se croirait vraiment au milieu d'une exposition commerciale.

A San-Antonio comme dans beaucoup de villes de l'Union, les magasins n'ont pas de volets à leurs vitrines et la plupart restent éclairés pendant toute la nuit. C'est une bonne précaution contre les voleurs, dont les exploits nocturnes deviennent ainsi presque impossibles. A chaque instant ils courent le risque d'être aperçus par les rondes de policemen.

Ce qui m'a frappé, à San-Antonio, c'est de ne rencontrer, dans la ville entière, ni une pâtisserie, ni une charcuterie. Pour qui connaît le goût prononcé des Américains et surtout des Américaines pour les sucreries et pour les douceurs, l'absence de pâtissier est un fait assez bizarre ; et d'autre part, dans un pays où le

gros et le petit bétail est si abondant, il est étonnant de ne pas rencontrer de boutique de charcutier.

Lorsqu'une dame veut prendre un rafraîchissement ou se reposer, elle a la ressource d'entrer dans une pharmacie ou dans une droguerie. Dans toutes on sert des eaux minérales et gazeuses au verre, et dans quelunes des glaces. Celles-ci sont beaucoup plus variées que chez nous ; vous pouvez en avoir de toute espèce, môme au vinaigre !

Comme il règne de grandes chaleurs au Texas pendant une bonne partie de l'année, le débit de boissons rafraîchissantes et digestives y constitue une branche^ de commerce très productive.

Les pharmacies et drogueries sont généralement situées au coin des rues. Ce choix de location a une réelle importance aux États-Unis, où la population des villes se renouvelle constamment. Il facilite beaucoup la recherche d'une boutique de pharmacien dans les cas d'urgence, et surtout la nuit.

En poursuivant notre promenade à travers la ville,

nous arrivons au quartier mexicain. Ici le changement

de décor est complet. Au lieu des élégants chalets et des

vastes magasins qui ont attiré nos regards, nous ne

voyons plus que de pauvres masures en adobcs, aux

fenêtres dépourvues de vitres ou sans fenêtres du tout. Le jour ne pénètre dans ces réduits que par la porte, toujours ouverte. Un coup d'oeil jeté à l'intérieur nous a vite édifiés sur la simplicité et la pauvreté du mobilier qui le garnit. Les Mexicains de San-Antonio, à part quelques exceptions, appartiennent à la classe la plus infime de la population ; ils ont conservé de leur race cette Indolence qui constitue l'un de ses traits distinctifs, mais qui, à San-Antonio, vient se heurter à l'activité américaine, où elle devient une cause marquante d'infériorité. C'est ici qu'on peut bien se rendre compte des eflets de la lutte pour l'existence. Pendant que les Américains transfgrment la ville avec une rapidité étonnante, qu'ils l'animent et l'enrichissent par leur commerce et leur industrie, les malheureux Mexicains s'immobilisent, ils ne parviennent pas à sortir de leur condition précaire, et ils sont réduits à utiliser le peu d'énergie dont la nature les a doués en se livrant à des occupations tout à fait secondaires.

Les Mexicains n'emploient évidemment que la langue espagnole ; le nombre de ceux qui s'expriment correctement en anglais est fort restreint, mais beaucoup peuvent se faire comprendre plus ou moins bien dans cette langue. Tous les San-Antoniens, du reste, parlent

— dans une certaine mesure — l'anglais, Fallemand et Pespagnol. Ces trois idiomes se trouvent à peu près sur un même pied d'égalité. Aussi, les patrons et les commis de magasin sont-ils tenus de les connaître tous troia parfaitement.

La population mexicaine a non seulement conservé sa langue, mais aussi ses mœurs et son costume. La jaquette de velours à chamarrures, le pantalon ample, le sombrero à larges bords, l'écharpe passée autour de la taille, les souliers d'étoffe et les boucles d'oreilles que portaient les ancêtres, n'ont pas disparu. Lors dea jours de fête, on voit sortir des armoires des jaquettes de prix, à ornements d'or ou d'argent ; elles sont fort belles et d'un effet original.

Les Américains n'ont pris du costume mexicain que le chapeau, mais en lui donnant une importance telle qu'on peut le considérer comme l'objet principal de leur toilette. Toute leur coquetterie en fait de costume réside dans le chapeau. On pourrait presque deviner le caractère de chaque Texan à la forme de sa coiffure. Cette forme varie à l'infini ; on ne voit jamais deux couvre-chefs tout à fait semblables. Par suite du climat les chapeaux à larges bords sont naturellement les plus en vogue. Notre disgi'acieux et lourd chapeau de soie

^est seul proscrit ; pendant les quatre mois de mon séjour à San-Antonio, je n'ai pu en découvrir le moindre spécimen. La casquette partage le môme sort. Elle aussi est inconnue au Texas.

Certains chapeaux mexicains sont d'un prix très élevé ; ce sont ceux garnis de torsades à fils d'or et d'argent.

Cette grande variété, cette diversité dans la coiffure >est pour l'Européen un sujet d'étonnement et de curiosité, habitué qu'il est à voir toutes les têtes couvertes de chapeaux sombres, invariablement de forme tuyau ou boule. Bien que de proportions parfois énormes, le sombrero texan est néanmoins très léger ; c'est là un avantage précieux — ou plutôt une nécessité — sous les l'ayons d'un soleil tropical.

Dans le Nord des États-Unis, notre chapeau hauteforme reprend une partie de ses droits, mais il s'en faut de beaucoup qu'il soit aussi répandu que chez nous. A New-York, entre autres, on le voit assez fréquenmient. Mais tandis que chez nous il est toujours de couleur noire, l'été comme l'hiver, à New-York on ne rencontre que des chapeaux de feutre gris pendant la période des chaleurs. A certains moments de la journée, dans Broadway, lorsque la foule y est compacte, on aperçoit

autour de soi comme une forêt de cylindres de couleur grise dont Teffet est des plus singuliers.

Ce genre de chapeaux s'échauffent beaucoup moins que les nôtres. On sait que le blanc renvoie la chaleur, tandis que le noir Tabsorbe. La question de la couleur a donc son importance au point de vue de Thygiène de la tête.

Qu'on me pardonne ces détails un peu puérils. Mais, comme on a pu s'en rendre compte déjà, mon but est de raconter simplement mes impressions de voyage. Je relate donc tous les faits qui ont éveillé ma curiosité ou attiré mon attention. Je ne fais pas ici une étude de géographie pure, je rapporte ce que j'ai vu.

Après avoir quitté le quartier mexicain de San- Antonio, on arrive bientôt au dépôt de l'Intemational and Great Northern Railroad, à l'autre extrémité de la ville. Le trajet d'une gare à l'autre, à pied, est d'un peu plus d'une heure.

Il est rare qu'on fasse cette route pédestrement. Les moyens de locomotion ne manquent pas pour quiconque veut s'épargner la fatigue des jambes. On a le choix entre le cheval, la voiture ou le tramway.

Tout habitant possède au moins un cheval et tout le monde est cavalier. L'ouvrier qui se rend à son ouvrage^

le paysan qui vous apporte le lait, le gamin porteur du journal, le facteur muni de vos lettres, et jusqu'à l'allumeur de réverbères sont tous montés. Le cheval est vraiment un objet indispensable. Son prix est du reste peu élevé. Pour 20 dollars (100 fr. environ) on peut acquérir une bête qui ferait encore très bonne figure ici. Lorsqu'on traverse cei-taines rues fréquentées, on les voit souvent encombrées de chevaux attachés par la bride à des anneaux scellés de distance en distance dans la bordure des trottoii's — là où il y a des trottoirs, ce qui est l'exception — ou dans des bornes en pierre espacées le long du chemin. Le cavalier peut ainsi, sans crainte, abandonner sa monture pour quelques inoments. On remarque aussi, devant chaque maison, \ine sorte de marchepied en pierre ou en bois, qui permet d'enfourcher le cheval plus aisément ; mais les hommes s'en seiTent rarement ; il sert plutôt aux dames et aux enfants.

Il existe à San-Antonio, comme chez nous, des stationnements de voitures sur plusieurs places publiques. Mais — à l'honneur de la « Reine des Prairies » et à la honte de Bruxelles, — ces voitures ne sont pas de vulgaires fiacres, traînés par de pauvres haridelles efflantîuées et conduits par des cochers d'une urbanité et

d'une adresse douteuses ; ce sont de vrais carrosses à deux chevaux, dirigés par des nègres polis et d'une habileté consommée dans leur métier d'automédon. La course se paye un dollar, sans pourboire. Le pourboire est inconnu aux États-Unis.

Le tram-car, enfin, est le moyen de locomotion le plus en usage, parce qu'il est le plus commode, le mieux à la portée de tous et le moins coûteux. Il n'existe pas encore à San-Antonio de cable-trams comme à Chicago, c'est-à-dire de trams mus par des câbles souterrains, ni des trams à vapeur comme à la Nouvelle-Orléans ou même conmie à Bruxelles, mais de simples street-cars traînés par des mules. Il n'y a qu'une seule classe dans ces voitures et im prix uniforme (5 cents ou 25 centimes), quel que soit le trajet. C'est le système universellement adopté en Amérique et il offre plusieurs avantages, tant pour le public que pour les compagnies. On se place et on descend où l'on veut, et l'on n'a pas à garder précieusement un petit chiffon de papier, qu'à tout bout de champ un inspecteur peut vous prier d'exhiber. Les choses se passent avec plus de simplicité. L'absence de classes et le prix invariable font même que les receveurs ne sont pas indispensables. Aussi dans les cars de plusieurs villes du Nord le

voyageur vient-il déposer sa pièce de 5 cents dans une boîte placée près du conducteur, boîte disposée de telle sorte que celui-ci peut constater à la simple vue si la somme a été réellement versée et si elle est exacte.

Les cars de San- Antonio ne sont pas à recommander, par exemple, pour la rapidité de leur marche ni pour la douceur de leurs mouvements. Que de plaintes on entendrait ici s'il fallait, comme là-bas, parfois attendre près de 20 à 25 minutes en un point de croisement le tram venant dans le sens opposé ! Je dois dire, à la louange des Américains, qu'ils font preuve dans ces circonstances d'une patience que nous sommes loin do posséder. Et cette patience ils la montrent en toutes choses, mais surtout — et c'est ici qu'éclate leur sagesse — dans celles où les récriminations ne servent de rien. Vous ne les verrez jamais se répandre en plaintes stériles sur un retard dans l'arrivée du train de chemin de fer qu'ils attendent ou sur les arrêts forcés du car qui les porte. Ils subissent ces petits contre temps de chaque jour sans laisser échapper la moindre marque d'impatience, avec un flegme que j'ai souvent admiré» Ces minimes désagréments de la vie sont trop minces à leurs yeux pour qu'il faille les recevoir autrement que par une douce résignation. Quel contraste avec ce qui

l^e passe chez nous, où pour un courant d^air dans une salle d'attente, un mauvais vouloir supposé chez un employé subalterne, un retard de quelques minutes dans les heures d'arrivée ou de départ, le public se livre à des protestations courroucées, jette feu et flammes et finalement intente un procès à l'administration. Cette conduite d'enfant gâté, d'une part, et celle du Yankee, habitué aux fortes luttes de l'existence, de l'autre, sont des traits de mœurs intéressants à noter.

Les cars de San-Antonio déraillent invariablement deux ou trois fois pendant chaque trajet. Les voyageurs en descendent aussitôt, et réunissent tous leurs efl'orts pour soulever la voiture — qui avec ses bras, qui avec ses épaules — afin de la remettre sur les rails. C'est l'afljaire de deux minutes.

On sait que les États-Unis sont pauvres en fait de monuments dignes de ce nom. Les villes y sont d'origine si récente qu'il ne saurait en être autrement. San-Antonio ne fait pas exception à la règle, mais les quelques œuvres d'architecture qu'elle possède ont cet avantage de compter paraii les plus anciennes de toute l'Union. Leur ancienneté est du reste leur principal titre à la curiosité ; au point de vue de l'art il y a peu de chose

a en dire. L'église de San-Fernando, TAlamo et les missions méritent seuls d'être cités. Pour le moment, nous nous bornerons à quelques mots concernant les deux premiers.

San-Fernando est l'église catholique mexicaine ; sa fondation remonte à l'année 1732. Elle était primitivement de style mauresque, mais aujourd'hui il ne subsiste de l'ancienne cathédrale que le chœur et la sacristie. Le reste a été démoli, puis remplacé par une consti'uction plus moderne, en vieux style espagnol. La façade nouvelle est assez intéressante : elle devait être surmontée de deux tours, dont une seule est actuellement achevée. Au point de vue de la couleur locale, toutefois, les derniers vestiges de style maure, malgré leur élat de délabrement, arrêtent davantage les regards. Ce sont aussi les derniers témoins des grands événements de l'histoire du Texas. C'est là que les généraux mexicains plantaient leur bannière lorsqu'ils recevaient l'ordre de châtier les Texans rebelles ; c'est là que Santa- Anna fit hisser le drapeau rouge annonçant la lutte mémorable d'où devait sortir l'indépendance du pays, lutte qui fut signalée par la défense célèbre de l'Alamo, que les Américains se plaisent à mettre en parallèle avec le combat non moins fameux des Thermopyles.

VAlamo était Tune des missions fondées par les Espagnols, la première, dit-on. Comme mission elle s'appelait San-Antonio de Valero, et avait été ainsi dénommée en Thonneur de saint Antoine de Padoue et du duc de Valero, Tun des vice-rois du Mexique. Elle date probablement de 4716.

L'ensemble des bâtiments (église, couvent, etc.) qui avaient servi à la constituer reçut plus tard le nom d'Alamo, qui signifie peuplier en espagnol. Il lui fut donné, suppose-t-on, par des troupes venant du Fort Alamo de Parras, dans la province de Coahuila, troupes qui cantonnèrent dans la mission.

Aujourd'hui il ne reste plus, de l'Alamo primitif, que la chapelle principale, convertie en dépôt de denrées coloniales. Là où en 1836, après un combat des plus héroïques, cent quarante-six Texans versèrent jusqu'au dernier leur sang pour la patrie, on voit actuellement, rangés dans un ordre méthodique, des caisses de pruneaux et des cabas de figues. Dans tout autre pays, un tel lieu, rempli des souvenirs les plus glorieux du passé, serait vénéré par le peuple, placé sous la sauvegarde et la sollicitude de l'État, conservé avec un soin jaloux. Aux États-Unis on trouve plus pratique de le vendre ou de le louer à un marchand d'épiceries ; des barils de

mélasse marquent la place où tombèrent jadis tant de l}raves.

UAlamo est voisin de l'hôtel Menger, le plus en renom des hôtels de San-Antonio, et se trouve non loin des bâtiments du Post Office. Conmie partout en Amérique, ce bureau des postes est l'un des principaux monuments de la ville ; c'est d'ailleurs, à part les églises ei les bars, le lieu public le plus fréquenté.

A l'époque où j'arrivai à San-Antonio, c'est-à-dire au commencement de septembre 1882, on n'y avait pas encore introduit notre système de distribution de lettres ; les facteurs y étaient absolument inconnus. Et cependant la population de San-Antonio comptait déjà à cette époque près de 30 000 habitants, et on sait que dans le tableau statistique de la production épistolaire chez les diflërents peuples, les Américains n'occupent pas le dernier rang. Les lettres et correspondances devaient donc être retirées du Post Office par les destinataires. Tous les dimanches, les journaux publiaient la liste des personnes à l'adresse desquelles des missives étaient parvenues. On peut se faire une idée de la queue qui se formait, le lendemain lundi, aux abords de la poste. Pendant mon séjour à San-Antonio, on fit l'expérience d'un essai de distribution de correspondances à domi-

cile, mais pour une partie restreinte de la ville seulement. Il est à supposer qu'aujourd'hui cette mesure provisoire est devenue définitive et qu'elle a même été étendue à d'autres quartiers.

A côté de ces mœurs postales assez primitives, il faut signaler avec éloge l'usage des boxes, qui est général en Amérique. On a voulu récemment l'introduire chez nous, en le modifiant.

Dans chaque Post Office, l'un des murs de la grande salle publique forme un vaste échiquier, composé de plaques de cuivre numérotées, possédant toutes la même dimension, un décimètre carré environ. Ces plaques servent de portes à une sorte de boîtes ou plutôt de casiers ouverts à l'autre bout, du côté des bureaux. Toute personne peut louer une de ces cases ; moyennant une redevance annuelle de quelques dollars, l'administration y dépose les lettres et journaux adressés à son locataire au fur et à mesure qu'ils arrivent. On peut ainsi, à tout instant du jour et de la nuit, venir soi-même ou envoyer son commis faire la levée des pièces déposées. L'intermédiaire d'un employé des postes n'est pas nécessaire, chaque abonné possédant une clef de sa boxe. Ce système, on le conçoit sans peine, présente de grands avantages aux pcreonnes dont

la correspondance est active et qui aiment à traiter les affaires rapidement. Il supprime aussi les inconvénients résultant des changements de domicile. L'adresse de M. X... reste invariablement : P. 0. Box 45, c'est-à-dire boîte 45 (si tel est le numéro) au Post Office. Cela suffit.

Les boîtes aux lettres placées dans les rues, par contre, laissaient beaucoup à désirer. Sans vouloir qu'elles soient partout de petits monuments, comme à Bruxelles, on peut néanmoins s'attendre à trouver mieux que de vulgaires boîtes en fer-blanc, de dimensions fort exiguës et simplement accrochées à un réverbère ou à un poteau télégraphique. Elles ne peuvent recevoir que les lettres ; les journaux doivent être déposés sur le couvercle, à l'extérieur, à la vue et par conséquent à la portée de tout le monde. Cette façon de confier ses envois d'impnmés à la poste ne soulève aucune plainte à San-Antonio, mais elle aurait de la peine à s'implanter là où le respect de la propriété d'autrui n'est pas article de foi. Je n'ai jamais vu toucher à ces paquets de journaux ou de brochures exposés en plein air, ni entendre dire qu'on en avait dérobé. Dans la plupart des villes américaines, même dans les plus importantes et les plus peuplées, la remise des imprimés à la poste se fait de cette manière. Lorsque le temps est beau, le procédé

n'a pas d'inconvénient en soi ; mais survienne une bonne averse, et les printed matters sont bientôt réduits en bouillie.

Le Post Office est à proximité de Commerce street, la rue la plus animée de San-Antonio. Nous en avons déjà parlé à propos de ses magasins. Elle est aussi bien curieuse à parcourir pour l'observateur des scènes locales. Des véhicules de tous genres s'y croisent sans cesse, depuis le huggy léger et rapide jusqu'aux lourds xoagons de la prairie vierge. C'est un va-et-vient continuel, un encombrement apparent où chacun, cavalier, cocher ou conducteur, fait évoluer savamment sa monture, sa carriole ou son chariot. Sur les trottoirs et aux "devantures des boutiques passe ou s'arrête une foule bigarrée, aux costumes et à l'aspect divers : ici on reconnaît un émigrant allemand à sa marche pesante et h. son regard étonné, peu familiarisé encore avec les gens et les mœurs de sa nouvelle patrie ; il s'arrête pour contempler un Mexicain à la fière prestance, ou un Chinois à la mine sérieuse, marchant droit devant lui sans regarder les autres passants, vêtu de sa longue blouse bleue aux manches très amples et chaussé de pantoufles. Plus loin un Américain à l'œil vif, énergique, 5'entretient avec un individu au regard atone, à la car-

Ture large, qu'on reconnaît aussitôt pour un Indien. Et au milieu de tout ce monde, de nationalités ou de races 5i opposées, se glissent nègres, négresses et négrillons ; ce ne sont ni les moins nombreux, ni les moins bruyants parmi tout ce monde.

A certains jours de la semaine, — les jours de marché surtout — le spectacle du mouvement dans Commerce «treet est des plus intéressants. On peut, pendant de longues heures, y faire provision de souvenirs et d'observations.

L'une des extrémités de la rue aboutit à la Plaza de los Islos, ou Main Plaza comme l'appellent les Américains, accouplant ainsi un mot anglais avec un mot espagnol. La façade principale de la cathédrale de San- Fernando donne sur cette place, ainsi que le City Hall {Maison de ville) et deux hôtels très fréquentés. Derrière la cathédrale s'ouvre une autre place, très vaste : c'est la Plaza de las Armas, ou Military Plaza. Elle constitue l'une des grandes attractions de San-Antonio. A plusieurs reprises dans la journée l'aspect de cette place «st typique. Le matin de bonne heure il y règne une animation extraordinaire : c'est le moment du marché. D'un côté sont installés les maraîchers et les marchands

de fruits. Leurs produits sont étalés sur de longues

Lt MiliUrf riaii i S&n-ActDiiio.

tables ou sur le sol. On peut s'approvisionner là de melons d'eau énormes , de bananes, d'ananas , de pêches succulentes, d'oranges exquises, etc. Plus loin sont groupés les vendeurs de volaille, d'oeufs, de beurre, près desquels viennent se ranger de pauvres Mexicaines qui n'ont à vous offrir que de malheureux oiseaux en cage, des moqueurs, des canaris du Mexique ou des cardinaux au superbe plumage rouge. A l'autre bout de la place sont alignés des chariots chargés de bois, de coton, de maïs, de laine, de foin, etc. Mais le spectacle le plus curieux est celui des restaurants en plein air, où le public se presse pour déjeuner. Le mobilier de ces restaurants est fort simple : c'est une longue table, des bancs tout autour, un poêle et quelques, ustensiles de cuisine. Le plus souvent les places sont prises d'assaut, tant la cohue est grande et tant les estomacs sont affamés. Ces déjeuners à Tair libre sont composés de plats exclusivement mexicains : des tantales, du chile cou came, des enchilodos, le tout cuit à la vue des convives, préparé et servi par les descendants des anciens Aztèques. Le tamale est un rouleau de viande entouré d'une feuille de maïs ; le chile con carne est, comme son nom l'indique, du poivre (ou plutôt du capsicum, sorte de poivre rouge) avec de

la viande ; la viande n'est que le prétexte, le poivre fait le fond de ce plat si recherché ; la viande est coupée en menus morceaux et nage dans une sauce capable de brûler le palais le plus endurci.

Il règne autour de ces tables-restaurants un entrain et une animation indescriptibles. Le coup d'oeil est d'un pittoresque achevé. Comme dans Commerce street, dont nous parlions il y a un instant, là se coudoient de nouveau le Mexicain et le Texan, le nègre et l'Indien, le Yankee et l'Allemand, et au milieu d'eux passent des mendiants à pied ou à cheval, des loafers (vagabonds) sans nombre, des seiloritas aux yeux noirs et langoureux. Toute cette foule parle haut, cric, vocifère, jure à qui mieux mieux. C'est un brouhaha, un tapage incroyables. Parfois, pour mettre le comble au vacarme, une bande de musiciens vient régaler d'un concert marchands et acheteurs ; mais leurs instruments rendent -des sons tellement étranges et si aigus, que, partant «dans la prairie vierge, ils y sèmeraient l'épouvante parmi tous ses hôtes.

Comme bien on pense, les rixes sont fréquentes pendant ces heures de marché, et leurs conséquences sont souvent meurtrières. La police est naturellement impuissante à mettre fin aux combats ou à arrêter les coupa-

bles. Les meurtres qui se commettent dans ce monde violent, prompt à jouer du revolver ou du couteau^ restent presque toujours impunis.

Pendant le jour, la Military Plaza prend un aspect plus calme. Les marchandises et leurs propriétaii'es ont disparu peu à peu, les Mexicains ont enlevé leurs tables, le bruit a cessé graduellement. On remarque encore çà et là quelques groupes qui se tiennent près des abords d'un vieux bâtiment. Ce sont les habitués, de la Justice de paix (Recorder's Court-Room).

Au début de la soirée, la place s'anime de nouveau ^ Mais cette fois elle n'est plus envahie par ses hôtes du matin, qu'un esprit de lucre seul y attirait ; ce sont des. promeneurs et des amateurs de soupers à la belle étoile qui en prennent possession. Les restaurateurs mexicains font leur réapparition ; on les voit débouchant de divers côtés, pliant sous le faix de leur attirail de planches, de bancs, de casseroles et de provisions de bouche. Bientôt la fumée de leurs fourneaux se répand dans les. airs et des odeurs appétissantes attirent autour de& tables le monde, qui arrive lentement. Les places ne tardent pas, cependant, à être toutes occupées ; les retardataires causent avec les soupeurs jusqu'à ce que. vienne leur tour.

Le public du soir est plus diflicile dans ses goûts que celui du matin. Aussi les cuisiniers rivalisent-ils de science et de savoir-faire. On en cite qui sont renommés pour leur talent à préparer un excellent moka ou a sei'vir une délicieuse tasse de chocolat. C'est, avec le poulet rôti, ce que je préférais dans ces banquets en plein vent. J'avoue que le chile con carne me faisait faire la grimace, bien que j'aperçusse mes voisins s'en délecter avec une évidente satisfaction. Histoire d'habitude chez eux sans doute, et manque d'habitude chez moi, ainsi qu'il arrive souvent en maintes choses. Mon palais avait un apprentissage à faire : celui de se culotter contre le poivre rouge.

Le luminaire qui sei'\'ait à éclairer ces agapes simples et originales était loin d'être brillant ; quelques mauvaises chandelles fixées sur des bâtons. Mais ce pauvre éclairage ne faisait que donner à la scène plus de couleur locale encore. Vus d'une extrémité de la place, h la lueur d'une lumière blafarde et tremblotante, tous ces visages se détachant sur le fond noir avaient un aspect vraiment étrange. On songeait involontairement h quelque cérémonie macabre. Je me plaisais alors à me rappeler tous les événements qui s'étaient déroulés sur cette place, depuis l'arrivée des familles canariennes,

premier noyau de la population actuelle de San-Antonio, jusqu'aux sanglants combats de la guerre d'indépendance. C'est en ce lieu que s'assemblaient autrefois les Indiens lorsque le cri de guerre avait retenti ; plus tard, lorsque la civilisation les eût rejetés au fond des prairies vierges, c'est là encore qu'on les revit de temps à autre, envahissant la place en vainqueurs après avoir semé la mort et l'épouvante sur leur passage. Leur dernière incursion de ce genre remonte à vingt-cinq ans. On peut dire que la Plaza de las Armas a été le véritable berceau de San-Antonio et le théâtre des principaux faits de son histoire.

La vogue des repas en plein air dont nous venons de parler pourrait faire croire que les San-Antoniens sont privés de restaurants dans le genre des nôtres ; il n'en ^est rien cependant. San-Antonio possède même des restaurants à la française, mais, il faut le dire, leurs cuisiniers n'ont rien de commun avec ceux de l'école de Brillât-Savarin ou du baron Brisse. Les établissements les plus achalandés sont les Oyster-Salootis. On appelle ainsi une sorte de restaurant où Ton ne sert que des huîtres. Il en existe partout aux États-Unis et en ;grand nombre. Les huîtres que l'on y mange sont de proportions énormes ; on les pêche dans le golfe du

Mexique. Deux de ces mollusques géants représentent comme quantité de chair une douzaine d'osteiides ; on les découpe pour les manger. Aussi sont-elles comme saveur, comme délicatesse de goût bien inférieures aux huîtres belges ou hollandaises. Les Américains sont très friands de l'huître ; on ne peut en douter en voyant à chaque pas, du Nord au Sud de l'Union, de l'Atlantique au Pacifique, s'étaler l'enseigne : Oyster Saloo7K. C'est un mets vraiment populaire aux États-Unis. On consomme annuellement des millions d'huîtres dans ce pays. On ne se borne pas à les y avaler crues comme chez nous, mais on les fait frire, bouillir, rôtir, cuireen soupe. Les gourmets déclarent la soupe aux huîtres délicieuse. Une douzaine d'huîtres ordinaires se paye de 25 à 50 cents (fr. 1 25 à fr. 2 50) ; c'est un prix bien minime, si l'on songe qu'en Amérique la pièce de 5 cents est, comme monnaie courante, l'égale d'un sou chez nous. Dans les États du Sud, — notamment au Texas et en Louisiane, — les huîtres sont si abondantes^ et on en fait une telle consommation, qu'on les charge sur des tombereaux pareils à nos charrettes à sable^ lesquels tombereaux vont les déposer aux portes des- Oyster Saloons, où elles forment parfois des tas énormes. J'ai vu à plus d'une reprise, dans ces monceaux d'huîtres.

qui encombraient les trottoirs à San-Antonio ou à la Nouvelle-Orléans, des spécimens dont l'écaillé mesurait 65 centimètres de circonférence.

Dans quelques hars, — mais ils sont rares, — on donne aussi à manger. Les vivres sont étalés sur un comptoir, dans un des coins de la salle. Tout autour de ce comptoir, les consommateurs s'installent sur des sièges très élevés, dans le genre des chaises hautes de nos bureaux. Chacun prend une assiette, fait son choix parmi les différents plats, et se hâte de céder la place à un autre convive. Ces comptoirs sont généralement exigus ; aussi doit-on quelquefois faire queue avant de parvenir à s'y caser. Vous pouvez demander des huîtres, du poisson, des crevettes (elles sont énormes), de la volaille, de la viande, etc.

Dans d'autres bars, plus rares encore, on peut manger gratis. Oui, vous avez bien lu : gratis, sans bourse délier. Il suffit de se faire servir un verre de lager-beer ou de brandy pour avoir le droit de toucher aux victuailles placées sur une table à proximité du comptoir. On trouve là du saucisson, du roastbeef froid, du fromage, etc. Malheureusement, les mouches sont les commensaux les plus nombreux et les plus ardents à l'attaque ; et si l'on n'a pas soin de recouvrir les met».

d'un voile de gaze, il faut vraiment être talonné par la faim pour essayer d'en goûter. J'ai néanmoins vu assez souvent des pauvres diables manger copieusement autour de ces tables, et faire peut-être leur principal repas de ce qu'ils parvenaient à disputer à la voracité des mouches.

Pas plus qu'en Angleterre, la vie de café n'existe aux États-Unis. Dans quelques grandes villes, à New-York, à Chicago, à Saint-Louis, on rencontre des Beer-Halle où se réunissent de préférence les Allemands, mais dans les villes secondaires on ne connaît que le har-room. Les chaises ou les bancs y sont inconnus. On boit debout au comptoir. Les liqueurs les plus demandées sont le gin, le brandy et le whisky ; en fait de bières, on ne sert que du lager-heer, qui ressemble assez à notre bock. Mais il est une boisson qu'on y consomme beaucoup, et qui, à l'époque des ardeurs tropicales de l'été, est un véritable nectar : c'est la limonade. On a essayé d'importer en Europe cette limonade américaine, mais en vain ; on ne parvient pas ici à la préparer comme aux États-Unis. Lorsque le soleil brûlant vous altère la gorge, c'est une jouissance indéfinissable que de boire ou plutôt de humer une limonade à l'ananas ; malheureusement, la sensation de bien-être cesse dès qu'on a

recueilli les dernières gouttes du breuvage et la tentation d'un autre verre vous reprend aussitôt.

Au Texas, la vente des boissons fortes n'est pas, comme dans plusieurs États du Nord, prohibée le dimanche. Mais là où cette prohibition a été décrétée ^n n'a pas tardé à trouver le moyen de l'éluder. Il me souvient que certain dimanche, me trouvant retenu dans une petite bourgade de Pensylvanie par suite du chômage forcé des trains de chemins de fer en ce jour de repos dominical, j'eus l'idée d'entrer dans un bar pour y prendre un verre de bière. Après avoir entendu ma demande, le patron, d'un ton grave et mesuré, me fît observer que les lois du Seigneur et celles de l'État lui interdisaient d'accéder à mon désir. Je m'excusai, et, un peu confus, me disposais à m'en retourner gros Jean comme devant, lorsqu'au moment de franchii* le .seuil de l'établissement, le patron vint rapidement à moi, et avec force politesses, me pria d'entrer dans une salle attenante au har-room. J'étais assez intrigué de ce revirement dans ses allures, mais il m'en donna bientôt l'explication. <t Dans la chambre à côté, me dit-il, je ne puis verser à boire aujourd'hui, mais ici ce n'est plus le bar, c'est ma demeure, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez, d Donner était, on le com-

prend, un euphémisme ; l'action devait être réciproque : il allait me donner de la bière, et moi lui donner de l'argent. J'acceptai son offre de grand cœur, et tout en prenant mon verre de lager, je me ressouvins du vieil adage, si bien mis en pratique par mon har-keeper : qu'il est avec le ciel et surtout avec la conscience des accommodements.

Nous avons dit que la vie de café est nulle à San- Antonio. En revanche, la fréquentation des salles de danse et de bal y est des plus suivie. Le goût de la danse est universel chez les San-Antoniens ; tous y sacrifient^ et avec un entrain endiablé. Les Mexicains sont surtout des danseurs infatigables, et ils communiquent leur ardeur au reste de la population. Aussi le culte de Terpsichore est-il pour les habitants de San-Antonio une nécessité de la vie. Il ne se passe pas de jour dan& la belle saison — et celle-ci dure depuis mars jusqu'en novembre — sans que la population ne soit conviée à quelque bal public ou privé dans l'un des nombreux gardens ou parks qui entourent la ville. Et la foule de s'y porter en masse. Rien n'est curieux comme de voir les tram-cars pris d'assaut par des essaims do jeunes filles toutes vêtues de mousseline blanche, ayant de coquets fichus noués autour du cou et les cheveux ornés.

de fleurs ; leur toilette est d'une grande simplicité, mais d'une fraîcheur ravissante. Comme les cars sont découverts et qu'ils se suivent de près, on a le gracieux spectacle, sans môme aller au bal, du défilé de toutes les jolies danseuses qui s'y rendent. Les hommes vont à pied, et par bandes. Ils n'abandonnent pas, pour la circonstance, leurs chapeaux mous de haute fantaisie, ni leur costume négligé ; ils se tiennent aux antipodes de la coquetterie. Seuls, les Mexicains se préoccupent quelque peu du souci de paraître ; mais, en général, l'habit ne fait rien à l'afiaire ; les pensées sont ailleurs. Tous n'ont qu'un but, la danse ; une seule passion, -encore la danse ; un même espoir, toujours la danse.

Les Mexicains de la classe inférieure se réunissent de préférence dans quelque cour ou dans quelque salle délabrée pour y danser le fandango. C'est une danse très originale, très animée, mais aussi fort lascive. On ne peut s'aventurer dans ces réunions chorégraphiques de bas étage qu'avec prudence. La jalousie, les querelles y donnent trop souvent libre cours aux exploits du couteau. Et les spectateurs calmes et désintéressés sont fréquemment les innocentes victimes de leur cui'iosité.

Les nègres sont non moins passionnés pour la danse -que les Mexicains et les Américains, mais ils ne peu-

vent se livrer qu'entre eux à ce plaisir favori. Dans les bals où se réunissent les blancs ils ne sont pas admis. Comme autre moyen de divertissement, les San- Antoniens ont encore le théâtre. Mais c'est un .plaisir intermittent, subordonné aux intérêts ou aux engagements des troupes de passage. Il existe bien un petit théâtre local à demeure — le Vaudeville — mais les hommes seuls osent sV aventurer. Quelle collection de types variés do ruffians, de flibustiers, de desperadoes, de loafers, on trouve là réunie I La première impression du nouveau venu dans ce théâtre — je parle d'un étranger au pays — est profonde. L'attention et l'intérêt sont excités au plus haut point. On se croirait, ma foi, au milieu d'une assemblée d'échappés du bagne. Et quels cris, quel tapage ! A tout moment quelque dispute éclate dans l'un ou l'autre coin de la salle. Les revolvers se mettent bientôt de la partie. Aussi n'est-il pas rare de voir interrompre la représentation pour cause de meurtre. Cet incident est survenu deux fois pendant mon séjour au Texas.

Lorsque le rideau se lève, un peu de calme pai'vient, avec peine, à s'établir. Gare à l'acteur ou à l'actrice qui n'a pas l'heur de plaire à ce public... sauvage ; les trognons de pomme ou de banane partent immédiatement

de tous côtés à son adresse. Par contre, s'il débite son rôle à la satisfaction des auditeurs, on l'en remercie en jetant des pièces de monnaie sur la scène, pendant qu'un concert de coups de sifflets, de miaulements, d'aboiements, de grognements, de cris et de trépignements variés exprime d'une façon plus bruyante et plus générale le contentement et la joie des assistants. On sait que partout, aux États-Unis, les grognements et les sifflets sont, au théâtre, l'équivalent des applaudissements chez nous. Le frottement des pieds sur le plancher est aussi fort usité.

Mais revenons à notre Vaudeville Théâtre. Parfois il arrive que deux partis se forment dans le public. Les uns tiennent pour l'acteur ou l'actrice en scène, les autres contre. Alors c'est un feu roulant d'apostrophes, de plaisanteries d'un goût douteux, d'injures qui se croisent. L'intérêt du spectacle se déplace ; il abandonne les planches pour se porter dans la salle. La surexcitation prend quelquefois de telles proportions que les plus exaltés en viennent aux mains et que de vraies batailles en règle s'organisent. Il ne fait pas bon se trouver dans la mêlée. Les coups pleuvent dru, et gare à ceux qu'ils atteignent.

Le Texan est essentiellement querelleur ; selon lex-

pression vulgaire, il a la tête près du bonnet ; pour une vétille, il vous menace de son poignard s'il est d'origine mexicaine, de son revolver s'il est Américain. Et malheureusement il ne se borne pas à la simple menace ; dans la plupart des cas l'exécution suit immédiatement. Il est rare qu'on entende parler de meurtre pour cause de vol ; non pas que le vol soit inconnu au Texas ; loin de là ; il s'exerce même sur une vaste échelle et en grand ; mais, je le répète, rarement on s'attaque aux personnes dans le but de les dépouiller des valeurs qu'elles peuvent avoir sur elles.

Le Texan est non seulement querelleur, il est aussi vindicatif. Il pardonnera difficilement l'injure ou le préjudice qu'on lui aura causés. Ajoutez à ces traits de caractère des manières rudes, brutales, parfois grossières, et l'on ne s'étonnera plus de sa réputation de peuple aux mœurs encore un peu sauvages. <t That's a rough people », disent les Américains du Nord en parlant des Texans. Déjà sur le bateau qui me transportait d'Anvers à New-York j'avais entendu ces paroles, et combien de fois ensuite, avant d'arriver à San-Antonio, me les a-t-on répétées ! Aussi n'était-ce pas sans quelque appréhension que je m'apprêtais à faire connaissance avec une telle population, si mal famée même aux

États-Unis. Eh bien, je me hâte de le dire, je n'ai jamais couru le moindre danger au milieu d'elle pendant les quatre mois que j'ai passés au Texas, bien que j'aie été souvent exposé, — et surtout la nuit, lorsque j'avais à traverser la prairie vierge pour regagner la station astronomique belge. Certes, les mœurs texanes sont rudes ; le premier contact avec les habitants éveille un sentiment d'attitude défensive ; leur accoutrement même prédispose à une certaine méfiance ; mais avec le temps on s'habitue à ces physionomies étranges, on se formalise moins de leurs façons grossières, le débraillé de leur toilette ne paraît plus aussi choquant. L'impression première perd de sa vivacité. Si l'on a soin d'éviter tout motif de querelle avec eux, on pourra circuler sans crainte, partout et à chaque instant du jour.

Je parle ici, naturellement, de la masse de la population. Les classes supérieures ont peu de chose à envier à nos mœurs civilisées ; c'est à peine si elles conservent une trace légère de la rudesse native du Texan.

Le vrai Texan est de haute stature ; il est solidement charpenté, sans cependant avoir des formes massives. Il a plutôt les membres nerveux. Ses traits sont anguleux, et son regard respire l'énergie et la résolution.

C'est du reste un homme habitué aux grandes fatigues et familier avec le danger. Il poursuit un but bien déterminé, qui est de faii'e fortune. Tous ses efforts, toutes les ressources de son esprit et de ses bras sont mis en œuvre vers la réalisation de ce but. Il ne cherche pas à l'atteindre afin de pouvoir mener une existence d'oisif. Son activité ne fait que croître avec sa prospérité ; ce n'est pas tant l'âpreté au gain qui le pousse, mais ce besoin — universel aux États-Unis — d'un travail fébrile, incessant. Il semble qu'il y ait là un trop-plein d'énergie à dépenser. Cette situation a pour effet d'exalter la lutte pour l'existence ; comme aucun des rouages de la société ne reste au repos, c'est à qui l'emportera dans ce combat du travail où toutes les forces de la nation sont engagées.

Le Texan, on le conçoit, est habile à tous les exercices du corps ; il est surtout un cavalier hors ligne. On le voit rarement sans sa monture. Lors de la guerre de sécession, les régiments de cavalerie texane firent sensation par leur aspect et leur allure imposants. Lorsque leurs masses s'ébranlaient, aucune force ne parvenait à vaincre leur élan.

On retrouve chez les Texans quelques-unes des mauvaises habitudes contractées par les Yankees. Entre

Sroadwij, k New Tank.

autres celle de chiquer. L'Américain fume peu. On ne voit pas aux États-Unis, comme chez nous, le cigare aux lèvres de tous les hommes que Ton rencontre ; la pipe encore moins. En revanche, Tusage de la chique y est général. Le gentleman le plus comme il fatit, de même que l'ouvrier le plus commun, tient constamment en bouche un peu de tabac. On s'en aperçoit de suite au défaut dont ils sont affligés, d'expectorer constamment. A raison de cette pratique malpropre, des crachoirs sont distribués à profusion dans tous les lieux publics : dans les bars, dans les restaurants, dans les hôtels, et jusque dans les églises. A tous les murs, vous voyez accrochés des avis portant en grandes lettres : <t Don't spit on the floor ». (Ne crachez pas sur le plancher.)

L'habitude de chiquer, jointe à l'abus des boissons glacées et des sucreries, causent une prompte détérioration de la denture et provoquent des maladies des voies digestives. Aussi les fausses dents d'une part, les gastrites ou les gastralgies de l'autre, sont-elles choses communes chez les Américains. Les dentistes et les médecins y trouvent leur profit, les dentistes surtout. La réputation de ces derniers est du reste bien connue ; depuis longtemps elle est parvenue jusqu'à nous.

La situation est moins bonne pour les marchands de lunettes et de pince-nez. Les Yankees ont généralement la vue excellente. Dès mon arrivée à New- York j'avais été frappé de la rareté des monocles et des binocles panni la population. Au Texas j'en remarquai moins encore. Cet avantage d'une bonne vue doit tenir à des causes diverses, dont la principale, me semble-t-il, résulte de l'absence de la vie de café. Il est à peine nécessaire de rappeler la pernicieuse influence de la fumée de tabac sur l'organe visuel, et celle, plus pernicieuse encore, de la lecture dans une atmosphère enfumée.

Bien des traits de mœurs anglaises se sont conservés, aux États-Unis. La vie de famille, par exemple, y est tout autant en honneur que chez nos voisins d'outre- Manche. A San-Antonio, vers le commencement de la soirée, toutes les vérandas deviennent le rendez-vous, des amis et connaissances de la maison. On ne reste pas longtemps, dix minutes au plus. Chaque demeure a son jour ou plutôt son soir de réception, pendant lequel les visiteurs se renouvellent constamment. Ces réceptions en plein air olïrent un charme tout particulier ; pour l'étranger elles sont une occasion de faire ample moisson de curieuses et intéressantes observations sur les mœurs du pays.

Le monde où cette vie de famille règne ne fréquente jamais les bars ; la clientèle do ceux-ci se recrute surtout parmi les loafers et parmi les étrangers à la ville. C'est là qu'on rencontre le dessus du panier de Thonnéte corporation des flibustiers, de tous les gens sans aveu qui sillonnent le pays, et notamment la région voisine du Mexique et du Far-West. Ils y font de plus ou moins grandes dépenses, en rapport avec les bénéfices réalisés dans leurs... opérations. A certains jours, les abords des bars les plus en renom chez cette classe d'habitués attirent vivement l'attention. On voit là des groupes d'individus à la mine patibulaire, au regard louche, dans des accoutrements qui rappellent les trappeurs de la prairie vierge. Ces hommes discutent, se chamaillent, entrent dans le bar, en rcssortent, mais sans jamais s'en éloigner de beaucoup. Pour le moment c'est leur home ; ils ne l'abandonnent pas un instant ; ils y arrivent de grand matin et y restent jusque tard dans la nuit, à moins que dans la journée des policemen n'aient été obligés de les conduire au violon pour ivresse, ou qu'une bagarre — ce qui est le cas le plus ordinaire — ne les ait dispersés momentanément. La rue Soledad, qui était conmie le quartier général de ces tramps et de ces desperadoes, devenait ainsi presque

chaque jour le théâtre de scènes plus ou moins tragiques. Lorsqu'il m'arrivait d'y passer, je ne manquais jamais de m'arrôter quelque temps afin de jeter un coup d'oeil sur les différents groupes qui l'occupaient. On se serait cru au milieu d'une cour des miracles ou d'un congrès de détrousseurs de grand chemin. Par moments, l'un ou l'autre individu se détachait d'un des groupes, eij feignant l'indifférence, s'approchait d'un autre groupe, d'où un second individu, sur un signe imperceptible du premier, s'éloignait pour aller rejoindre celui-ci à une certaine distance. C'était alors entre eux une sorte de conciliabule, dont, j'en avais l'intime conviction, les conséquences étaient quelque mauvais coup prochain.

Dans l'intérieur des bars, le spectacle impressionnait péniblement. On n'y voyait, la plupart du temps, que des hommes aux divers degrés de l'ivresse, la face hébétée, congestionnée, Ips lèvres contractées, n'ayant que des injures ou les jurons les plus grossiers à la bouche, prêts à batailler, à s'empoigner à la gorge, à faire usage de leur revolver. Lorsque les choses allaient trop loin, le patron du bar était obligé, pour calmer l'effervescence de ses clients, de les menacer de ses propres armes. Comme pareille intervention est souvent

nécessaire, il y a toujours en réseiTe, derrière le comptoir, un ou deux revolvers de fort calibre et une carabine, tout chargés. Il n'y a pas d'établissement où cette précaution soit négligée.

La nuit venue, les lodgings ouvrent leurs portes à la société interlope que je viens de dépeindre. Les uns vont y prendre un repos de quelques heures, mais la plupart y cuver leur whisky. Le droit d'entrée de ces lodgings n'est pas élevé : 25 cents. Le propriétaire ou son gérant se trouve à la porte, le revolver à la ceinture ou posé sur une petite table à côté de lui ; on n'entre qu'après lui avoir remis le qnarter exigé. Tous les logeurs sont parqués dans une môme salle ; parfois ce n'est môme qu'une cour ou un vestibule ; il y a par terre un certain nombre de mauvaises paillasses, sans couvertures ; il est vrai que la douceur des nuits permet de se passer de ce luxe. Comme les lodgings occupent toujours les rez-de-chaussée des maisons où ils sont établis, et qu'au milieu de l'été la grande chaleur oblige à laisser les fenêtres ouvertes, j'ai eu quelquefois l'occasion d'en apercevoir l'intérieur. Je vous assure que le tableau était digne de curiosité.

Certains de ces logements sont aussi installés aux environs des gares ; ce sont alors, généralement, de

vastes tentes, postées dans quelque terrain vague. Là, on vous charge de 20 cents seulement, mais la réduction de prix est largement compensée par les ennuis nombreux qu'elle comporte, et dont les moustiques, les scorpions et autres hôtes nocturnes d'un commerce peu agréable, sont les principales causes.

La rue Soledad aboutit à la Main Plaza, et, de ce côté, se tennine par le Vaudeville Théâtre, où, comme je l'ai dit plus haut, l'humeur batailleuse des Texans trouve souvent à s'exercer. A l'autre extrémité de la place, les deux hôtels dont j'ai déjà parlé jettent autour d'eux beaucoup d'animation. Tout ce quartier, du reste, constitue le vrai centre de la ville ; c'est l'un de ceux dont la physionomie est la plus curieuse à étudier. Malheureusement, il ne fait pas toujours bon s'y promener. Les détonations d'armes à feu y sont chose conmiune, soit qu'elles éclatent dans la chaleur d'une dispute, ou que de mauvais plaisants en soient les auteurs. L'unique but de ceux-ci est de s'amuserou d'effrayer les passants. Mais ce jeu n'est pas exempt de dangers, comme en témoignent les fréquents accidents dont il est cause. Il peut môme revêtir un caractère particulièrement odieux lorsqu'il s'exerce de propos délibéré sur de pauvres nègres, auxquels, par

plaisir, on tire des coups de revolver dans les jambes. Les spectateurs rient à se tordre de ces bonnes farces, qui partout ailleurs seraient considérées comme de véritables crimes.

On pourrait croire, au récit de ces exploits du revolver, que le port de cette arme n'est soumis à aucune prohibition, qu'il est absolument libre. C'est une erreur. La loi est très sévère à cet égard. Qu'on en juge par la lecture de l'ordonnance suivante :

a Toute personne qui, dans les limites de la ville, sera trouvée porteur d'un couteau de chasse, d'une dague, d'un couteau de boucher, d'un rasoir, d'un sixcoups ou d'un revolver quelconque, ou bien encore d'un coup-de-poing, d'une fronde, d'un gourdin, d'une canne plombée ou à épée, ou de n'importe quelle arme fabriquée ou vendue dans le but d'attaquer ou de se défendre, et capable de donner la mort ou d'occasionner de graves blessures, ladite personne sera convaincue do délit criminel, et, après condamnation devant le juge de la ville, sera passible d'une amende de 25 dollars au minimum et de 100 dollars au maximum, et, ^n cas de défaut de payement, sera incarcérée dans la prison communale ou contrainte aux travaux forcés pendant 25 jours au moins et 50 jours au plus. »

Cette ordonnance, malgré sa grande sévérité, est bien de toutes celles édictées par la ville de San-Antonio la moins respectée. Il n'y a pas d'habitant qui ne soit porteur d'une arme quelconque, couteau ou revolver, et il n'y a peut-être pas de pays où on en fasse un aussi fréquent usage. Si, à certains jours déterminés, on faisait à San-Antonio la visite régulière des poches comme à Bruxelles on analyse le lait des Pen'ettes, le total des amendes encourues s'élèverait à un chiffre fabuleux.

Les Texans ont, peut-on dire, la passion des armes à feu. L'ordonnance que nous venons de citer le prouve assez d'ailleurs. On a voulu les en corriger en stipulant des peines sévères contre le port de ces armes. Mais les amendes et môme la prison ou les travaux forcés ne parviendront pas de sitôt à en avoir raison. Jusqu'aux enfants en sont atteints. Les gamins de 10 à 15 ans ne s'amusent pas, comme chez nous, aux divers jeux propres à cet âge, mais à s'exercer au tir à la carabine ou au pistolet. Les dimanches et les jours de congé, ils les passent aux environs de la ville, à la chasse aux pigeons sauvages ou aux lapins.

Autrefois, les San-Antoniens avaient la manie de tirer sur tous les objets qui pouvaient servir à montrer leur adresse : enseignes, poteaux, corniches des toi-

tures, étaient autant de cibles où, tout le long du jour,, ils s'amusaient à loger leurs balles. Aux jours de grandes fêtes, comme à la Noël ou au nouvel an, les jeunes gens parcouraient les rues de là ville à cheval, en exécutant des fusillades depuis le matin jusqu'au soir. C'était leur manière h eux de se livrer à des réjouissances. La municipalité eut beaucoup de peine à faire disparaître ces coutumes dangereuses.

Malgré la rudesse de leurs manières, les Texans, comme les Américains du Nord, ont pour la femme un grand respect. C'est un des traits de mœurs les plus caractéristiques aux États-Unis. Chez les Texans ce respect a même quelque chose de sauvage ; c'est certainement de la galanterie, mais d'un genre tout particulier, qui n'a rien de commun avec la galanterie française, si raflînée. Aux yeux du Yankee, et plus encore aux yeux de Thomme du Sud, la femme est un être supérieur ; il subit Tascendant de qualités et de charmes dont il se sent lui-même complètement dépourvu ; dans la déféixmce parfois exagéi*ée qu'il a pour elle, on trouve comme une réminiscence de l'obséquiosité de Tesclave. Ces sentiments des hommes envers la femme sont pour l'Américaine une force. Aussi la timidité lui est-elle inconnue ; même loi'squ'elle s'adresse à une personne

qui lui est absolument étrangère, c'est toujours sur un ton plein d'assurance.

Combien de fois m'est-il arrivé, voyageant en tram ou en wagon, d'entendre quelque iniss ou quelque lady me dire : « Monsieur, fermez la porte ; ouvrez la fenêtre ». C'était un commandement. Rarement un merci venait me récompenser de mon obéissance.

J'ai vu maintes fois, dans le car, des ivrognes faire des efforts surhumains pour se lever, afin de céder leur place à une dame. Jamais un homme ne restera assis si des dames n'ont pu trouver à se caser. Au cas où un individu dérogerait à cet usage, il serait aussitôt ^t brutalement expulsé. Mais le fait ne s'est jamais présenté. Lorsqu'une dame se dispose à monter dans la voiture, tous les voyageurs de la plate-forme se hâtent <le lui livrer passage et de l'aider à monter. Le mouvement est spontané et général. Sa brusquerie montre combien il est sincère et dégagé de toute arrière-pensée. En un mot, chez le Texan c'est un profond respect que la femme inspire, contrairement à ce qui se passe chez nous, où on se contente habituellement de lui témoigner de la galanterie.

Même à San-Antonio, où le sexe fort est en grande partie représenté par des gens de mœurs et de façons

grossières, la femme ou la jeune fille peuvent circuler à toute heure du jour ou de la nuit, sans crainte d'être importunées. La population ne badine pas sur ce chapitre. Lorsqu'une infraction aux lois du respect envers le sexe faible vient à se commettre, elle se charge ellemême de châtier le coupable.

Dans toutes les circonstances ou dans toutes les situations où elle peut se produire, la déférence vis-à-vis de la femme se retrouve. Ainsi, dans les restaurants, dans les 'hôtels, il y a toujours une salle exclusivement réservée aux dames seules. Au Post Office, à San-Antonio, il y avait deux guichets : l'un pour les gents (gentlemen), l'autre pour les ladies.

La situation faite à la femme dans la société américaine rend à la fois son caractère plus viril, et mieux trempé pour les luttes de la vie que celui des femmes de nos pays. Elle réalise ainsi véritablement, dans le mariage, ce précepte de la loi civile aussi bien que de la loi religieuse, qui veut que la femme soit la compagne et l'égale de l'homme.

Chez nous, il y a des femmes et des dames, des filles et des demoiselles. Aux États-Unis il n'y a que des dames et des demoiselles. L'épouse du plus modeste ouvrier, vêtue du costume le plus simple, a les allures

d'une dame. La remarque est surtout fondée pour San- Antonio, où toutes les fenmies, jeunes ou âgées, portent des toilettes claires, généralement de mousseline blanche ; toutes aussi sont coiffées de chapeaux de paille, de telle sorte qu'il est assez difficile d'établir une distinction entre elles quant au rang. C'était pour moi un fréquent sujet d'étonnement de voir passer à mes côtés un type de loafer presque en guenilles, à côté d'une dame proprement et coquettement habillée comme je viens de le dire.

Les moyens d'existence pour les femmes sont beaucoup plus nombreux en Amérique qu'en Europe. Dans la collation des emplois, par exemple, une large part leur est faite. Certaines grandes administrations publiques les admettent au môme titre que les hommes. Au Patent OfQce, à Washington, presque tous les bureaux ont des femmes pour titulaires ; il en est de môme à la Trésorerie. Dans l'enseignement, les femmes sont en majorité; on leur trouve plus d'aptitudes qu'aux hommes pour donner l'instruction et l'éducation, môme aux garçons.

Dans les États du Sud, et au Texas entre autres, ce recours à la femme n'est pas aussi fréquent que dans le nord. Bien des carrières, cependant, lui sont ouvertes^

Ainsi, à San-Antonio, l'enseignement se trouve confié exclusivement à des dames et à des demoiselles.

Je n'ai pas encore parlé de la race nègre au Texas. On sait que les noirs sont très nombreux dans cet État, comme, d'ailleurs, dans toute la partie méridionale de l'Union. Le Sud était le vrai pays à esclaves avant la guerre de sécession. C'est là que le secours de leurs bras était le plus nécessaire. Les plantations de coton et de canne à sucre exigent l'emploi d'un grand nombre de travailleurs, et faute d'en trouver aux États-Unis mêmes, c'est en Afrique qu'on allait les reciniter. Depuis 1862 les noirs sont libres sur tout le territoire américain, mais il s'en faut de beaucoup, surtout dans les États qui s'étaient formés en Confédération lors de la guerre de sécession, que la loi fasse du nègre l'égal du blanc. Les Législatures du Texas et de la Louisiane, entre autres, conseiTent encore dans leurs codes, en dépit de la Constitution des États-Unis, plusieurs articles qui sont vraiment attentatoires à la liberté individuelle des nègres. Ainsi un noir ne peut épouser une blanche ; s'il transgresse la loi, il est passible de plusieurs années de prison et d'une forte amende. De même, une noire ne peut devenir la femme d'un blanc.

'Cieux ou celles qui ne considèrent pas la question de couleur comme un obstacle à leur union, sont en outre à jamais brouillés avec la société ; celle-ci ne pardonne '.pas ce genre de mésalliance, ces miscegenations, terme sous lequel on désigne les mariages entre gens 'de couleur différente.

Dans la vie ordinaire, certaines distinctions établies entre les deux races, sans avoir d'importance en apparence, ont pour effet d'empêcher tout fusionnement centre elles.

Les nègi*es ont des écoles distinctes de celles des blancs ; leurs enfants ne peuvent fréquenter ces dernières. Les instituteurs et institutrices des écoliers noirs sont également de couleur. Ils ont leurs églises, vavec des pasteurs choisis parmi eux. Dans l'armée, cer tains régiments sont exclusivement composés de nègres, mais les ofiiciers sont blancs. A San-Antonio, le corps de pompiers volontaires admet les hommes de couleur, mais on en forkne des compagnies spéciales où n'entre .pas un seul blanc.

Dans les États du Nord, la population noire n'est pas traitée avec cet esprit d'éloignement, cette préoccupation de la tenir sans cesse à l'écart, d'empêcher tout contact avec la race dominante. La fusion, bien que peu

marquée jusqu'ici, s'opère néanmoins lentement et graduellement. On ne voit pas que des nègres misérables à New-Yorky à Chicago, dans les grands centres du pays yankee ; on en i^encontre qui semblent appartenir aux classes riches ou aisées de la société, ce qui dénote évidemment un état de choses moins dur et moins humiliant pour le pauvre paria, que dans le pays créole. Toutefois, dans certaines circonstances, TAméricain du Nord laisse aussi échapper des marques d'antipathie contre le nègre, et ces sentiments se font jour, le croirait-on ? dans des milieux où Ton devrait s'attendre à trouver, à l'égard des différences de races, les idées les plus libérales, les plus exemptes de préjugés. C'est ainsi que pendant mon séjour au Texas, un jeune homme noii* d'excellente famille se présenta aux examens d'enti*ée à l'École militaire de West-Point et les subit avec succès. A l'ouverture des cours, il fut dès le premier jour tenu à distance, traité comme ime brebis galeuse. La présence d'un visage noir parmi les cadets mettait toute l'école en révolution. Au bout de trois jours, sa position n'était plus tenable ; celui que l'on considérait comme mai*qué d'infamie... à cause de sa couleur, se vit contraint de se retirer, ce qui équivalait à rompre sa carrière. L'affaire fit beaucoup de

bruit dans la presse ; elle n'en constitue pas moins un exemple^ entre mille, de la position inférieure où se trouve encore aujourd'hui l'affranchi, après vingt ans de délivrance.

Le darkey (noiraud) — sobriquet sous lequel on désigne le nègre au Texas, par analogie avec monkey (singe) — n'est pas cependant l'être dégradé qu'on s'est plu à nous dépeindre. Il est capable de s'élever dans l'échelle sociale au niveau des autres races. Qu'on le fesse sortir de la condition précaire où il végète actuellementy — et dont on ne s'efforce guère de le retirer, — et on le verra bientôt prendre une place honorable à côté de ses frères blancs. L'intelligence ne lui fait nullement défaut, quoi qu'en disent d'aucuns ; il possède même plusieurs facultés ou qualités natives dont paraissent privés les Américains.

Il semble qu'on ait tout dit lorsqu'on représente le nègre conmie un type d'ivrognerie et de paresse, comme un être habitué au mensonge et peu scinipuleux des droits d'autrui à la propriété. L'esclavage l'avait rendu tel ; tl l'avait conduit à un état d'infériorité et d'abjection qui devait fatalement étouffer en lui tous bons sentiments. Aussi, le jour où on le déclara homme libre, aurait-il dû être guidé, soutenu dans ses premiers

pas vers la vie nouvelle qui s'ouvrait devant lui et pour laquelle il n'était nullement préparé. On oublia sa faiblesse et sa triste condition antérieure ; on le traita avec froideur, avec dédain, lui montrant par là que s'il avait en quelque sorte reçu l'indépendance matérielle, il ne tenait pas encore l'indépendance morale.

Aujourd'hui, cependant, on rencontre des hommes de couleur dans toutes les sphères de la société américaine. Si une condition très humble est encore le lot du plus grand nombre, on en voit néanmoins qui s'élèvent à des positions meilleures. N'avons-nous pas appris récemment que la Convention républicaine réunie à Chicago avait été présidée par un nègre ? Le fait est significatif, et un jour viendra peut-être où les portes de la Maison Blanche, à Washington, s'ouvriront devant im petit-fils d'esclave.

Les noirs attirent surtout la sympathie par leur humeur joviale, leur caractère bon enfant. Au demeurant, la plupart sont encore de grands enfants, toujours prêts à rire, à s'amuser d'xm rien. Ils ont peu le sentiment de cette gravité dans la tenue et dans les allures, qui marque la différence entre l'homme fait et l'adolescent.

Malgré l'éloignement que les blancs manifestent à leur

endroit, ils ne leur en tiennent pas rancune. Au contraire, ils semblent admettre qu'on ne puisse les traiter sur un pied d'égalité, eux qui, il y a quelque vingt ans à peine, n'osaient qu'en tremblant lever les yeux sur leurs matti'es. Ils se font humbles ; ils sont prévenants, obséquieux, même envers ceux qui leur montrent du mépris. Dans la plupart des théâtres, le fond du répertoire consiste en pièces burlesques où le nègre se trouve en butte à toutes les bouffonneries imaginables. 11 est le point de mire des moqueries, des sarcasmes les plus outrageants ; on lui prête toujours le rôle le plus ridicule, sinon le plus odieux. Et malgré ce partipris, les noirs qui assistent à ces représentations où leur race est ainsi bafouée, sont les premiers à rire des plaisanteries douteuses qu'on prodigue à leur endroit. Cest montrer une insouciance qui peut faire croire à l'absence de toute dignité personnelle, ou c'est prouver beaucoup d'esprit. Pour le spectateur impartial et non prévenu, le ridicule retombe sur ceux qui croient spirituel de s'en seinrir contre des faibles, hors d'état d'user de représailles.

Le vrai type africain n'est pas commun. Depuis l'abolition de l'esclavage, du reste, la population nègre aux États-Unis ne s'accroissant plus d'individus aiTachés

au continent noii', le mélange des différentes races et Tinfluence d'un autre climat ont peu à peu modifié^ considérablement le type primitif. Aujourd'hui on rencontre toutes les nuances de couleur de peau : depuis, le noir le plus pur jusqu'au blanc caucasique. Le fait, s'explique par les croisements multiples qui se sont, opérés. Seuls, les cheveux crépus ne subissent pas de transformation, et c'est par là qu'on parvient à reconnaître l'origine africaine d'hommes à la peau absolument blanche.

Au Texas, la population nègre se trouve encore dans un état d'infériorité bien marqué. Il serait d'ailleurs difBcile qu'il en fût autrement, en présence du peu d'efforts, comme je le disais tout à l'heure, tentés pour l'aider à se créer une existence meilleure. Aussi le& nègres de ce pays sont-ils réduits à exercer des métiers secondaires, comme ceux d'ouvriers de ferme, de portefaix, de blanchisseurs de linge, de garçons d'hôtel» de cochers ou de barbiers. Leur supériorité dans l'exercice de ces deux dernières professions, celles de cocher et do barbier, est bien connue ; ils ont sous ce rapport, un talent pai1;out incontesté : personne mieux qu'eux ne sait conduire les chevaux ou raser la barbe. Il faut voir avec quelle gravité, quelle assurance ils tiennent les

l'énes, avec quelle adresse ils savent éviter les obstacles

qui pourraient effrayer les chevaux, de quels soins ils

entourent les bêtes qui leur sont confiées. Ils ont, comme

TArabe, l'amour du cheval, et comme lui ce sont de

brillants et hardis cavaliers. Comme perruquiei*s, d'autre

part, leur renommée est non moins universelle. Nous

dirons, en passant, quUl n'existe pas de pays où les

salons de coiffure sont aussi vastes, aussi luxueux, aussi

bien outillés qu'aux États-Unis. Pour l'étranger, ce

sont de véritables objets de curiosité. Dans certains de

ces salons, on peut voir jusqu'à douze ou quinze garçons

de couleur, en habit et en cravate blanche, la serviette

sur le bras, les uns savonnant, les autres rasant ou

peignant. Dans la petite ville de San-Antonio, l'intérieur

des barber* shops en renom était d'un confort et d'une

richesse de décoration qui ne le cédaient en rien ni aux

^bars, ni aux magasins les plus admirés. Il est vrai que

le tarif y était à l'avenant. Toute visite à l'un de ces

;salons entraînait à une dépense d'un dollar au moins.

Le nègre possède beaucoup d'aptitude aussi pour la musique ; il a l'oreille très juste. Il l'emporte ici sur le Yankee, dont le sens musical n'est généralement pas ^rës développé, comme chacun sait.

Au physique, le noir est bien proportionné ; ses

formes sont plus régulières que celles de rAméricain ; sa force musculaire est également plus grande. Il le surpasse encore par son élégance, qu'on remarque non seulement dans la façon de se vêtir, mais jusque dans les mouvements, dans la démarche. En un mot^ il y a chez lui un certain sens esthétique, les rudiments d'une nature artiste.

Les femmes sont loin d'être aussi avenantes que les hommes. Elles ont pour la plupart un médiocre souci de la propreté, et leur indolence, leur nonchalance sont proverbiales. Lorsqu'elles donnent libre cours à leurs bavardages, il est malaisé d'en prévoir la fin. Elles ont aussi moins de goût que les honunes. Dans leur toilette, •on voit parfois réunies toutes les couleurs de l'arc-enciel. Et cependant leur costume est bien peu compliqué. C'est naturellement le dimanche qu'elles se parent de leurs plus beaux atours. Que de fois n'ai-je pu m'empêcher do sourire à la vue de quelque plantureuse négresse affublée d'une robe de couleur rose tendre, garnie de volants d'un vert criard ; sur la tête, un chapeau de paille surchargé de plumes : bleues, jaunes, rougesy etc. La face noire émergeant de cet amas de chiffons bariolés formait avec ceux-ci un ensemble des plus drôles. Parfois, j'étais non moins surpris de voir

une dame dans cet accoutrement, assise sur le pas desa porte une longue pipe ou un brûle-gueule à la bouche. Le cas était assez rare cependant. Les femmesfumeurs sont en minorité au Texas. Ce n'est pas comme à La Havane, où tout le beau sexe — femmes blanches et noires — sacrifie à l'usage du tabac.

La question africaine — non pas celle qui occupe tant notre pays en ce moment — a fort agité les esprits aux États-Unis dans ces dernières années. Journaux et revues l'ont étudiée, examinée et retournée sous toutes ses faces. Les deux problèmes qui ont surtout fixél'attention sont les suivants : Y a-t-il danger que la population noire ne devienne plus considérable que la population blanche ? L'intelligence du nègre peut-elle s'élever à celle du blanc ? Comme toujours en pareil cas, les avis ont été partagés. Les uns ont apporté des statistiques établissant que dans un avenir plus ou moins lointain la race noire aux États-Unis serait la plus nombreuse, d'autres ont affirmé le contraire,, c'est-à-dire montré la progression constante de la supé-^ riorité numérique des blancs. Au sujet de l'intelligence^ les opinions ont été beaucoup moins tranchées. Il est vrai qu'on n'avait pas demandé celle du principal intéressé — je veux dire de l'homme de couleur.

Il résulte de toutes ces discussions que la majorité des Américains ne semble nullement disposée à traiter les noirs sur un pied d'égalité, même dans un temps fort éloigné, alors que ceux-ci auront jeté loin d'eux les derniers liens qui les rattachent encore à leur ancien état d'esclavage. Il faudra à la population noire beaucoup de patience, beaucoup de tact, beaucoup d'énergie, pour en arriver un jour — et la chose doit fatalement se produire — à pouvoir traiter d'égal à égal avec ses frères blancs. Nous faisons des vœux pour que ce soit le plus tôt possible, dans l'intérêt et des uns et des autres.

L'unanimité d'opinion des Américains à l'endroit des nègres est l'antipode de leur diversité de sentiments en ce qui touche aux matières religieuses.

Il n'y a pas de pays au monde où l'on compte autant de religions qu'aux États-Unis. On peut dh'o qu'il s'en trouve pour tous les goûts. Catholiques, juifs, luthériens, presbytériens, quakers, baptistes, mormons, etc., etc., vivent côte à côte et s'entendent assez bien. C'est un fait qui étonne, de voir un peuple tant absorbé par le travail, par le souci des affaires, par la préoccupation constante de ses entreprises et de ses spéculations, être

dominé à un si haut degré par le sentiment religieux et consacrer à des exercices de piété une bonne part de son existence. Il est vrai que de mauvaises langues — on en rencontre partout — l'acontent qu'il y a là plus d'hypocrisie que de croyance sincère. C'est, disent-elles, se décerner gratuitement un brevet d'honnêteté que d'être assidu aux offices et aux prêches, et de se montrer croyant fervent. Quoi qu'il en soit de ces dires, qui ne peuvent naturellement venir que de mécréants, la grande majorité de la nation est animée d'un vif esprit de religiosité. Je me rappelle avoir remarqué, lors de ma première traversée du Kansas, un village composé delSmaisons et do 3 églises. Cela faisait une église pour six femilles. A San-Antonio on compte 27 temples — dont trois pour les noirs — plus un certain nombre de chapelles. A part la cathédrale catholique, dont nous avons parlé déjà, aucun de ces temples ne mérite de porter le nom de monument. Ce sont des constructions plus ou moins vastes, selon l'importance du nombre des fidèles ; leur architecture est très simple ; elle ne dépasse pas le niveau de celle de nos plus modestes églises de village.

J'ai dit au commencement de cet article que la cathédrale catholique était surtout fréquentée par la popu-

lation mexicaine. Il y aune autre église catholique pour les Américains, une troisième pour les Allemands et une quatrième pour les Polonais. La communauté presbytérienne est la plus importante de toutes les confessions religieuses ; elle aussi possède une cathédrale, assez bien décorée à Tintérieur, grâce à de nombreux dons des ofiBciers du Département militaire au Texas. La cloche provient d'un canon en cuivre pur, trouvé près de TAlamo après les sanglants combats de 1836. La religion méthodiste compte de son côté de nombreux adeptes à San-Antonio.

La naissance de nouvelles sectes religieuses et la création d'églises sont des événements de chaque jour aux États-Unis. Pendant que j'étais à San-Antonio, mes collègues de la mission astronomique et moi fûmes l'objet de pressantes sollicitations à l'effet de nous affilier à une communauté que l'on avait fondée depuis peu. Plusieurs fois par semaine on venait nous apporter la bonne parole pour préparer notre conversion, ou on glissait sous notre porte des brochures édifiantes tendant au même but. Le temple où l'on nous conviait à venir écouter les préceptes de la religion nouvelle était bien modeste. C'était une pauvre maisonnette, presque une cabane, à peine assez spacieuse pour contenir dix

personnes. Beaucoup d'autres églises à San-Antonio étaient du reste dans le môme cas ; les cérémonies ou les prêches des cultes peu en vogue avaient lieu dans de simples maisons de bois, dépourvues de tout aspect extérieur, de tout ornement à l'intérieur. L'organisation religieuse est loin d'être établie ou réglée aux États- Unis comme dans nos pays ; chaque prêtre, chaque pasteur doit chercher à pouvoir exercer ses fonctions sans le secours d'aucune autorité supérieure, d'après sa propre inspiration. Il est entièrement livré à lui-même. S'il pai-vient à grouper autour de lui quelques fidèles, c'est peut-être le noyau d'une puissante et riche communauté future. C'est ainsi que débuta la première communauté presbytérienne à San-Antonio. Un ministre presbytérien fit son apparition dans cette ville en 1842, et y prêcha, mais sans succès. Il quitta la localité, y revint trois ans après, et sut alors gagner la confiance de quatre ou cinq familles. En 1860 il posait la première pieri'e d'un temple pour la construction duquel il avait déjà recueilli 80 000 francs.

Lors de mon séjour à San-Antonio, on procéda également à la pose de la première pierre d'une église importante. Le pasteur qui y présida raconta à ce propos les commencements de la communauté qu'il était par-

venu à établir, et qui, en 1882, était arrivée à une prospérité remarquable. Son premier sermon eut lieu 'dans une chambre d'hôtel ; il avait été annoncé au public par voie d'annonces dans les journaux. Au jour fixé, une seule personne se présenta ; c'était un officier. A vrai dh'e, le temps était affreux ; la pluie tombait^ parait-il, à torrents. Le pasteur n'en prononça pas moins son sermon, exposa les préceptes qu'il se donnait mis- <sion de répandre, et fixa rendez-vous à son unique -auditeur pour la semaine suivante. Cette fois, l'assistance se composa de cinq ou de six personnes. Insensiblement, le prédicateur vit se grouper autour do lui un nombre de disciples toujours croissant, à tel point qu'il dut louer une autre salle, assez vaste pour permettre de les contenir tous. Sa parole avait porté ses fruits. Et la cérémonie où il rappelait ses débuts en était une preuve nouvelle, plus convaincante encore.

Tous les ministres du culte ne réussissent pas au même point. Cei'tains voient même leurs efforts rester stériles ; leur remède à cette situation est bien vite trouvé. Ils se déplacent, cherchent une localité nais- 4sante où la concurrence soit moins active, et finissent presque toujours par trouver le succès à leur tour. Ce n'est qu'une question de temps et de lieu.

Comme on voit, Tcxistence du prêtre ou du pasteur dans les régions encore peu habitées des États-Unis, rappelle celle du missionnaire, avec cette différence que le premier exerce en quelque sorte un métier d'où il tire ses moyens de subsistance, tandis que le dernier, par le fait qu'il appartient à une communauté qui l'en^ tretient, a peu ou point à songer à pourvoir par lui-même aux besoins de la vie.

Je suis entré quelquefois dans les églises de San- Antonio. Dans l'une — appartenant je ne sais plus à quelle secte — je vis l'assistance entière, sur un signe du pasteur, se mettre à genoux tout autour de la salle, la face tournée vers le mur et la tête baissée, en signe d'humilité sans doute, ou plutôt de honte sous le poids des fautes commises. Au bout de peu de temps, en effet, des sanglots convulsifs partirent de divers côtés de la place, et, chez quelques-uns des fidèles, finirent même par se traduire en véritables hurlements. Ces repentants se frappaient la poitrine avec un air de désespoir. Les autres, au contraire, semblaient très calmes. A un moment donné tous se relevèrent, puis ils entonnèrent en chœur un cantique d'allégresse.

Une autre fois, j'entrai dans un temple méthodiste. Le pasteur prononçait un sennon. A peine eus-je

franchi le seuil de Tégliso, qu'un bedeau vint poliment à ma rencontre et me conduisit avec force manières cérémonieuses vers l'un des bancs les plus rapprochés de la chaire. Je me sentis pris au piège. Mon trop aimable introducteur allait au delà de mes désirs ; j'étais venu simplement pour voir et pour rester quelques minutes seulement. L'honneur dont j'étais l'objet dérangeait quelque peu mes combinaisons ; je me voyais déjà condamné à écouter jusqu'au bout les homélies du pasteur. Le bedeau vint heureusement à mon secoui*s sans s'en douter. Dès qu'il m'eut installé, il alla chercher son plateau à quêter et vint me le présenter. Je m'exécutai de bonne grâce, mais me trouvai du même coup délié de l'obligation de rester jusqu'à la fin du sermon. EtpuiSy j'étais en Amérique, pays de liberté. Je me retirai aussi tranquillement que je pus, non cependant sans exciter l'étonnement du pieux public, fort surpris, je présume, de mon départ précipité.

Les églises nègres ne sont pas les moins curieuses à visiter. Tout s'y passe avec décence et recueillement. Les chants y sont très plaintifs et d'un caractère fort étrange ; ils sont dits sur un ton nasillard, mais de brusques éclats de voix viennent les entrecouper par moments.

Je n'ai pas assisté à San-Antonio, comme dans le Nord, à des prêches en plein vent. A Chicago, un soir, je vis deux ou trois messieurs gravir les premières marches du Public Building, puis Tun d'eux entamer un speech devant un public... absent pour le moment, mais que sa parole n'allait pas tarder à faire naître. Quelques curieux s'approchèrent, d'autres vinrent ensuite et en peu d'instants une foule compacte se pressa autour du prédicateur. Il en profita pour entonner un cantique avec l'aide de ses acolytes, puis, ses auditeurs étant favorablement disposés par ce chant mystique, il reprit son sermon de plus belle, jetant l'anathème sur la jeunesse frivole, trop amie des plaisirs. Je n'en attendis pas la fin.

Lors do mon passage à Cincinnati, d'autre part, je remarquai des dames se promenant en plein jour, dans les quartiers les plus fréquentés, la poitrine et le dos couverts d'énormes pancartes revêtues de sentences religieuses.

Les passants me parurent assez indifférents à ces exhibitions, qui avaient un certain côté grotesque. Je songeai malgré moi aux hommes-sandvoiches que l'on rencontre parfois circulant sur nos boulevards, et qui annoncent la meilleure poudre insecticide ou l'arrivée

de la femme colosse. Dans le sud des États-Unis on ne* connaît pas ce genre de réclame pieuse.

Après les choses de la religion, disons quelques motsdes mœurs politiques. J^ai pu étudier ces mœurs d'assez près — les mœurs électorales tout au moins — desélections ayant justement eu lieu à San-Antonio pendant mon séjour dans cette ville.

Je n'ai pas l'intention de faire ici un tableau de la politique aux États-Unis. On la connaît sufiBsamment par les relations des journaux. Je veux seulement montrer comment les opérations électorales se pratiquent dans ce pays et quels sont les incidents ou faits locaux qui les précèdent.

Les élections dont je fus témoin étaient celles pour le poste de Gouverneur et pour les fonctions de County Officers et de City Officiais.

Chaque État de l'Union est administré par une Législature composée de deux Chambres. L'une de ces> chambres correspond à notre Conseil provincial. Le Gouverneur de l'État est notre gouverneur de province^ avec cette différence que le premier est choisi par les électeurs, tandis que l'autre est directement nommé par le pouvoir central.

Chaque État est aussi divisé en counties ou cantons •que l'on peut assimiler, mais de loin œpendant, à nos an^ondissements. Ces counties ont à leur tête un groupe assez nombreux de fonctionnaires. Dans celui de Bexar, «dont San- Antonio est le chef-lieu, on en compte 21, qui sont : un juge de district, un clerc de district, un juge du comté, un clerc du comté, deux clercs de district •délégués, un shérif, cinq shérifs délégués, un procureur, un assesseur, un receveur, un trésorier, un géomètre, un inspecteur des moutons, un inspecteur et un inspecteur délégué des peaux et des animaux, un médecin et un surintendant des pauvres. Tous les mandats qui confèrent ces fonctions sont électifs. Aussi •existe-t-il aux États-Unis une classe particulière de gens dont l'unique métier est de faire de la politique, •d'être politiciens comme on dit là-bas, et qui ont pour -seul objectif d'occuper les emplois dont nous venons de faire l'énumération. Us restent naturellement en place ^ussi longtemps que se tient au pouvoir le parti auquel ils ont attelé le char do leur fortune, et ils cherchent pendant ce temps à réaliser le plus de bénéfices possible. La population s'en remet à ces politiciens du soin de gérer les affaires publiques, tout en sachant bien -qu'elle en est plus ou moins la victime ; mais elle

trouve plus de profit à user de ce système du laisserfaire qu'à perdre une partie de son temps à surveiller de près les agissements de ceux qu'elle nomme aux divers emplois électifs. Elle n'intervient qu'au moment où le scandale prend de trop grandes proportions ; c'est alors que parviennent jusqu'en Europe les échos desfaits délictueux qui ont donné naissance à cette intervention. Mais combien restent ignorés, non seulement du pays où ils se sont produits, mais mémo de la localité qui en a souffert I

Les City officiais comprennent : le maire, le secrétaire, le marshall, les aides-marshall (deux), le recorder- (juge de paix), le secrétaire du recorder, l'assesseur, le receveur, le trésorier, le procureur, le médecin, l'ingénieur, l'aide-ingénieur, le fossoyeur, le directeur des; marchés, le poseur public, le surintendant des écoles publiques, le commissaire des rues, les commissaires* (deux) des canaux d'irrigation, le geôlier, le gardien de nuit à la prison. Ces divers emplois sont également, conférés par le vote des citoyens.

On peut facilement imaginer de combien d'agitations, de combien d'intrigues^ l'élection à tous ces postes rétribués doit être la source. Pour les fonctionnaires, déjà en place et livrés aux hasards du scrutin, l'enjeu

est le plus souvent le gagne-pain de chaque jour. Pour leurs compétiteurs, c'est la perspective d'une position •assurée... pour trois ou quatre ans. Il en résulte des luttes électorales parfois terribles, où les principes politiques sont relégués à l'arrière-plan ; les questions ^e personnes priment toutes les autres.

Deux grands partis politiques, comme on sait, se •disputent le pouvoir aux États-Unis ; le parti républicain et le parti démocrate. Depuis quelques années un troisième parti, plutôt économique que politique, s'est créé ; c'est celui dos greenhackera, du nom populaire »des billets de banque, dos verts (greenbacks), qu'on leur ■a donné parce qu'effectivement ils sont de couleur verte «u verso ^ Aux élections de novembre 1882, un parti local dHndépendants se révéla à San-Antonio. On voit que cette appellation donnée à un certain groupe «d'hommes politiques n'est pas spéciale à la Belgique seulement.

Les meetings qui précèdent le scrutin se font en plein air, le soir. Une large estrade s'élève sur la place publique la plus spacieuse. Des guirlandes de fleurs, >des cordons de gaz, des files de lampions courent tout

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