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autour. Une demi-heure ou une heure avant la séance, un long cortège aux flambeaux se forme à Tune des extrémités de la ville. Pour se rendre au lieu deréunion, il traverse, au son de musiques invraisemblables, au bruit d'acclamations enthousiastes ou de cris hostiles, — le tout se confondant en une cacophonie épouvantable, — il traverse, dis-je, les rues principales, entraînant à sa suite la plupart des personnes qui se trouvent sur son passage. Dans Tentretemps, les gamins porteurs de cartels ou de torches lancent des pétards dans toutes les directions. Lorsque le comité du meeting a pris place sur Testrade et que le calme s'est peu à peu rétabli sur la place, le défilé des orateurs commence. A San-Antonio, on a l'avantage d'entendre des discours prononcés en trois langues : en anglais, en allemand et en espagnol. J'ai admiré la force de poumons des hommes qui prenaient la parole dans ces séances tumultueuses à l'air libre, où la voix doit porter au loin. Certaines harangues duraient parfois une heure et davantage, sans fatigue apparente chez l'orateur. Les politiciens américains doivent posséder une constitution de fer pour résister à de telles corvées. Cette faculté de parler longtemps et sur un ton élevé est générale chez eux ; elle semble inhérente à la race.
Souvent, au beau milieu de son discours, tel candidat ou son pan*ain se voit violemment interrompu par une bande d'adversaires mêlés à la foule. Ce sont alors des cris d'animaux sans fin : de chien, de chat, de coq, d'âne, etc. Les amis et partisans du candidat ripostent naturellement par des acclamations, et de ces manifestations bruyantes en sens contraire résulte un vacarme indescriptible. Si Ton tient bon des deux parts, la scène se termine assez souvent par une mêlée générale, où les coups se distribuent et pleuvent avec une libéralité trop généreuse. Lorsque le meeting peut parcourir sa carrière sans provoquer de ces conflits, il est invariablement entremêlé d'airs de musique et de feux d'artifice, à la plus grande joie des badauds..., je veux dire des électeurs.
A l'une des réunions où j'assistai, la séance fut interrompue par l'arrivée du cortège organisé par le parti adverse. Un peloton de nègres marchait en tête ; ils chantaient, ou plutôt vociféraient, en se donnant des airs provocateurs. Le moment où l'avant-garde de ce cortège arriva près de l'estrade ennemie fut solennel. Chacun — et moi tout le premier — à voir l'ahurissement mêlé de colère qui éclatait d'une part, et l'esprit de bravade qui régnait de l'autre, appréhendait une
bagarre terrible, où le revolver et le couteau auraient joué un rôle sanglant. Il n'en fut rien heureusement. De chaque côté^ les plus exaltés épuisèrent leur fiel en vociférations, en épithètes grossières, mais là s'arrêta la manifestation de leur antipathie mutuelle.
Le jour des élections, tous les bars sont fennés. La loi le veut ainsi. Elle interdit formellement, à cette occasion, la vente de la bière et des spiritueux. C'est exactement le contraire de ce qui se passe chez nous, où pendant toute la période électorale les cafés et estaminets regorgent de visiteurs. L'interdiction du débit des boissons dans ces instants psychologiques des luttes politiques — moments d'agitation, parfois d'effervescence populaire et de troubles — me parait une mesure sage. Mais je ne conseillerais à personne de la proposer ici ; elle soulèverait certainement un toile général.
Voici comment s'opère le vote à San-Antonio. Le bureau électoral est installé dans quelque bâtiment public, près d'une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée donnant sur la rue. Une sorte de barrière est placée à l'extérieur, ne permettant l'accès à la fenêtre que d'une personne à la fois. Sur une table posée contre cette fenêtre se trouvent l'urne et des paquets de buUetins^
de votes imprimés. Les différentes listes de candidats sont là par milliers d'exemplaires.
Le vote n'a pas lieu, comme chez nous^ par appel nominal. Chaque électeur se présente quand bon lui semble, dans Tintervalle des heures fixées pour les opérations du scrutin. Il décline ses nom, prénoms et <iualités au président du bureau ; le secrétaire en prend note. Puis il choisit sur la table le bulletin qui lui convient, le remet au président — le plus souvent sans même le plier — et celui-ci le dépose dans l'urne. Tout -cela se fait de l'extérieur, par la fenêtre ouverte. Le ^secret du vote n'est nullement observé, comme on voit. Le votant peut cependant se munir d'avance d'un bulletin, soit imprimé, soit écrit à la main, et le remettre au bureau sans qu'on puisse en connaître la teneur. Mais la plupart des électeurs que j'ai vu voter à San- Antonio se contentaient des listes mises à leur disposition comme je viens de le dire, listes auxquelles ils faisaient parfois — mais toujours à la vue de leurs voisins et des scrutateurs — certaines substitutions ou ^suppressions de noms.
Des conciliabules animés s'établissent dans le voisinage du lieu de vote. Les opinions se font et se défont avec une extrême i^pidité, selon les variations du chiffre
de dollars offerts par les meneurs des divers partis aux électeurs... à acheter. Les indécis sont aussi Tobjet de vives sollicitations ; 6n les arrête au passage, les obligeant à écouter un pathétique discours que Ton espère devoir décider de leur vote ; s'ils se laissent faire, on les conduit jusqu'à Turnc, et là on leur met en quelque :sorte de force dans la main le bulletin qu'ils ont ensuite à passer au président du bureau.
Dans les derniers jours de la bataille électorale, la lutte entre les journaux atteint au diapason le plus aigu. Les injures, les menaces, les dénonciations vont leur train. Tout comme chez nous, du reste. Seulement, au Texas et ailleurs en Amérique, ces polémiques électorales entre journalistes ont assez souvent de sanglantes issues, non pas sur le terrain, dans une rencontre prévue 6t ordonnée à l'avance, où, après quelques passes plus ou moins brillantes sans grand mal de partetd'autre,ou bien après quelque balles échangées sans résultat, on se -serre la main en déclarant l'honneur satisfait. Non, aux États-Unis ce sont des scènes violentes, imprévues, éclatant sur la voie publique ou dans un bar quelconque. C'est la haine et la colère ayant soif de vengeance qui parlent, et non un certain point d'honneur qu'il s'agit de satisfaire pour ne pas démériter aux yeux ide la galerie.
Cbïte du Kiagut. (^u la citancU, da Mé cuidkù.)
Quelques jours avant les élections do novembre 1882 ^ San-Antonio, le correspondant du New-York Herald 4ans cette ville se présenta à notre station astronomique et sollicita la permission de voir la nuit suivante, dans Tune de nos lunettes, la belle comète que tout l'hémisphère nord admirait à ce moment. Sa requête fut favorablement accueillie. Deux heures plus tard, une balle de revolver le laissait pour mort sur le trottoir du Po8t Office. C'était le résultat d'une polémique électorale avec un autre journaliste.
Puisque j'en suis venu à parler des journalistes texans et de leurs querelles, j'en profiterai pour placer Ici quelques lignes sur les journaux américains et surtout sur ceux qui se publient à San- Antonio.
On a déjà beaucoup écrit sur la presse aux États-Unis. Son influence sur la vie publique en ce pays est énorme et plus considérable que partout ailleurs ; nulle part la presse n'est aussi répandue, nulle part elle ne possède une organisation aussi pai*faite. Mais c'est de près seulement qu'on peut se rendre un compte exact de sa grande importance comme moyen de propagande, comme source d'informations ou même simplement comme arme dans les mains du commerçant et de l'in- •dustriel qui veulent faire connaître leurs produits.
Actuellement, les prïncipaux organes de la presse quotidienne dans la c cité d'Alamo > sont : le Dail'tf Express, le Times, VEvening Light, la Freie Presse ; d'autres journaux ou revues paraissent une ou doux fois par semaine : tels sont Der Beohachter, le Wool Journal, El Centinela, le Journal of Education^ Tii^amo. Cela fait sept journaux et deux revues pour une population de 25 000 âmes.
Le Daily Express est le plus impoi*tant des journaux actuels du Texas. Il est d'un foi^mat plus grand que celui de n'importe quel journal belge, et sa première page est tout entière occupée par les dépêches que lui transmettent chaque jour ses correspondants dans les principales localités du vaste territoire texan. Certainement, les événements qu'annoncent ces dépêches ne présentent pas toujours un bien vif intérêt, mais elles ont cet avantage de tenir le lecteur sans cesse au courant de tous les faits, petits ou grands, qui suniennent dans les diverses régions du pays. Les annonces prennent ensuite une bonne part des colonnes du journal ; elles constituent sa principale ressource. En général, l'annonce est la raison d'être première d'un grand nombre de journaux aux États-Unis. Ceux que l'on fonde dans un but exclusif de défense et de diiTusion
d^idées politiques sont assez rares. Âussi^ en temps* ordinaire^ voit-on peu de politique dans les gazettes américaines. J'en excepte évidemment les organes considérables qui tiennent la tète du mouvement républicain ou démocratique à New-York, à Saint-Louis, à Qiicago, à la Nouvelle-Orléans. Je parle de la presse en général. Chaque journal, — comme le Daily Express^ de San-Antonio, par exemple, qui défend la cause démocratique, — a sa couleur touchant les affaires du pays, mais ce n'est qu'aux époques d'élections ou danscertaines circonstances spéciales qu'elle se montre et s'affirme nettement. Alors, aussi, comme nous l'avons, vu plus haut, le journal rachète en quelques semaines son silence habituel sur les choses et les hommes de la politique.
Les menus faits de la vie locale ont une large place dans les journaux des États-Unis, et surtout dans ceux des villes secondaires ou éloignées des grands centres,, conmic San-Antonio. Les noms de tous les voyageurs descendus chaque jour aux difTérents hôtels y sont reproduits. Cela peut être utile, certainement, mais la. liste de tous ces noms, parfois très longue, figurerait mieux dans une Feuille des étrangers quelconque.
Les faits et gestes des personnes en vue sont minu—
tieusement notés. Vous lirez, par exemple, que M. et M"^ X... y accompagnés de leurs fils et de leurs filles A...,B...yC..., etc., sont partis le..., pour telle localité, •dans telles intentions, etc., etc.; toutes choses, sans doute, qui peuvent intéresser les amis et connaissances de cette respectable famille, mais qui laissent complètement indifférents la grande majorité des lecteurs.
Ces incursions des journalistes américains dans la vie privée ne sont pas seulement le propre des petits journaux ; elles sont générales. Le New^York Herald lui-môme ne fait pas exception : ministres, membres du congrès, fonctionnaires, conunercants, banquiers, etc., y voient toutes leurs actions portées à la connaissance du public.
Je me rappelle à ce propos que le jour de mon arrivée à Denver, dans les Montagnes Rocheuses — notez que Denver a une population de 40 000 âmes — je fus on ne peut plus surpris, vers la fin de la soirée, de lire dans le principal journal de la ville le fait divers ci-après : « Un noble étranger, M. A. Cancastery, de Bruxelles (Allemagne), est descendu ce matin à Denver. Ce gentleman compte visiter en détail tout le Colorado. > Ce noble étranger, c'était... votre serviteur. En arrivant à l'hôtel, j'avais, conmie c'est l'usage,
inscrit mon nom sur le registre des voyageurs, sans, autre mention que le lieu d'origine. Le journaliste, non. content de m'anoblir, d'estropier affreusement mon nom, et de placer Bruxelles en Allemagne, avait par-dessusle marché inventé la fin de son articulet, dans le but, très vraisemblablement, de donner plus d'importance au grand événement qu'il annonçait à ses concitoyens^ Les habitants de Denver devaient, en effet, être intéressés au plus haut point d'apprendre que M. Cancastcry avait honoré leur ville de sa visite.
A San-Antonio, la surveillance incessante qu'e^ierçaient les reporters sur tous les actes des membres de. l'expédition belge, afin de les relater dans leurs journaux, avait jusqu'à un certain point sa raison d'être^ Nous venions de fort loin, chargés d'une mission scientifique, à l'occasion d'un phénomène astronomique biea fait pour exciter vivement l'attention. Il était donc assez naturel qu'on s'occupât et de nos personnes et de no& observations. Aussi les différents journaux ne s'en faisaient-ils point faute, ce qui, d'ailleurs, n'avait rien que de très flatteur pour nous.
Il me reste, pour clore ce long chapitre sur San- Antonio, à initier le lecteur — superficiellement, bien
-entendu — aux mœurs judiciaires du Texas. Je l'introduirai d'abord dans le prétoire du juge de paix, où •nous assisterons ensemble à l'une des audiences journalières de cet honorable magistrat.
Nous sommes dans une salle assez malpropre, aux murs complètement nus. Deux tables et quelques • chaises en composent tout l'ameublement. Aucun déco- Tum. Le juge et son secrétaire gardent le chapeau sur la tète. Les assistants : accusés, plaignants, témoins et curieux en font naturellement autant. Les délits dont le recorder a à connaître no sont pas bien graves. Port d'armes prohibées, ivresse, querelles, infractions aux règlements de police, sont les faits sur lesquels il a le plus fréquemment à se prononcer. Les peines édictées entraînent rarement Temprisonnement ; elles n'impliquent que le payement d'amendes plus ou moins foiles. Les plus fortes possibles cependant, car la moitié en revient au juge. C'est sa part de bénéfices ; c'est le plus clair de ses émoluments. Ce système n'est peut-être pas très moral, puisqu'il associe la fortune de celui qui •administre la justice à l'inconduite de la société, mais il est, paraît-il, salutaire pour les délinquants. Ceux-ci y regardent à deux fois avant de se mettre dans la -nécessité de faire une nouvelle visite au Recorder's
Office. Ils n'oublient pas ce que la première leur a coûté. Pour avoir été surpris porteur d'un revolver ou d'un couteau, c'est, comme nous l'avons vu précédemment, 25 dollars ou 125 francs à payer ; pour avoir proféré des injures, 15 à 20 dollars ; et ainsi de suite.
Le jugement des affaires a lieu d'une manière très expéditive. L'inculpé, les témoins, le policeman s'il y a lieu, sont inteiTogés sans grande perte de temps en formalités ou en constatations inutiles. Les choses marchent rapidement. Le juge se dit évidemment à part soi que time is money. Et comme, en effet, les invités sont toujours assez nombreux, il n'a pas trop de la matinée pour leur permettre à chacun de passer à sa barre. Le condanmé s'acquitte séance tenante, et, s'il est connu du juge, lui serre amicalement la main avant de se retirer. Le montant des amendes d'une séance s'élève parfois à 250 ou 300 dollars. Ce sont alors do bonnes journées pour le recorder, mais non, certainement, pour la moralité publique.
Nous donnons à la page suivante, — en prenant au hasard un mois qui se trouve être celui d'août 1882, — le tableau des condamnations prononcées sur 336 arrestations, avec l'indication de la nationalité des individus :
Ivresse 160
Batailles dans les rues 43
Désordres 29
Insultes 27
Causes diverses 30
Américains et Irlandais 197
Mexicains 34
Allemands 30
Nègres 25
Indien Cherokec 1
Polonais 1
Italien 1
Cela fait une condamnation par 80 habitants environ ► Les assises du Texas occidental se tiennent aussi à San-Antonio, mais elles ont généralement peu d'affairesà juger. Non pas que des crimes ne se commettent, et fréquemment, dans cotte partie des États-Unis ! Mai» leurs auteurs ont bien soin de se mettre à Tabri de la justice. Dans un pays immense comme le Texas, à peine organisé, n'ayant qu'une population fort clairsemée, il n'est pas difficile de se soustraire aux poursuites des gens de police, et lorsque par hasard ceux-ci parviennent à atteindre leur proie, ce n'est le plus souvent qu'un cadavre qu'ils ont à ramener.
Dès qu^un assassinat arrive à la connaissance de la j ustice, un marshall se met à la recherche du criminel ; il part seul ou en compagnie de quelques détectives, selon la notoriété de Tindividu comme ce batailleur i», «'est-à-dire comme plus ou moins décidé à vendre chèrement sa vie. Ce marshall, sorte d'oflBcier de police judiciaii'e, est toujours un homme réputé pour sa bravoure et sa force physique. Au Texas ses fonctions ne sont pas faciles ni exemptes de danger. Il est rare que celui dont il a reçu mission d'opérer l'arrestation vienne bénévolement se livrer entre ses mains ou se rende sans opposer de résistance. Neuf fois sur dix il se défendra avec toute l'énergie du désespoir, parfois aidé des membres de sa famille ou de ses amis. C'est le plus souvent un desperado, un outlaw, se souciant peu dos lois de la société, ne faisant point de cas de l'existence, mais la voulant absolument libre. Dès qu'il se sent en danger d'être rejoint par le marshall et ses acolytes, il se dispose à la lutte. Il se cache au fond de la prairie vierge ou dans quelque ferme isolée. Il essaye d'attirer son ennemi dans un piège. Si cette tentative ne réussit pas, ^t s'il voit sa retraite découverte, un combat à mort «'engage entre ses assaillants et lui. L'issue de la lutte n'est malheureusement pas toujours favorable à ceux
qui, dans œs terribles circonstanœs, agissent au nom de la société. Dans le cas contraire, on ne parvient à s'emparer de l'individu qu'à l'état de cadavre ou blessé au point de ne pas survivre longtemps aux coups dont il a été accablé. De cette manière, et comme je le disais plus haut, la Cour d'assises n'a pas de longs débats à entendre. Sa mission, en pareille occurrence, se borne à condamner le coupable, puis à enregistrer son décès.
Me trouvant un jour dans un bar, à San-Antonio, je fus présenté par l'un des aldemien de la ville à un gentleman d'une stature herculéenne, au visage respirant une mâle énergie, vrai type de beauté et de force physiques. Nous échangeâmes un shake-hands cordiaL J'appris ensuite que c'était l'un des deux marshalls attachés à la Cour ; il venait — le matin même — de rentrer d'une expédition où il s'était signalé en brûlant la cervelle à deux voleurs de grand chemin, qui avaient fait quelque résistance pour se rendre.
Les fonctions de marshall, si elles comportent de sérieux dangers pour celui qui en est investi, ne sont pas cependant sans entraîner avec elles d'assez grands avantages pécuniaires. L'essentiel est de sortir sain et sauf des mains de ceux qui sont la source de ces profits. Lorsqu'un crime ou un vol de quelque importanca
vient à se commettre, la famille de la victime dans le* premier cas, la victime elle-même dans le second, promet une récompense à celui qui s'emparera du coupable. Ces récompenses ne sont jamais inférieures à plusieurs centaines de dollars, et c'est presque toujoure le marshall qui en bénéficie ou qui en retire la plus* grosse part. Il arrive aussi — et trop souvent — que les détectives se laissent corrompre par le criminel" qu'ils poursuivent, surtout lorsqu'il s'agit de vols de sommes considérables. L'appât d'un gain plus fort que la somme promise par les victimes détourne assez facilement les hommes de justice de leur devoir.
Le fonctionnaire honnête, à quelque catégorie qu'il appartienne, n'est pas la règle aux États-Unis comme chez nous. Et cela est vrai d'autant plus qu'il s'agit de régions moins peuplées et moins civilisées, où la sociétéest en voie de formation et n'est pas encore suffisamment épurée.
Pour achever le tableau que je viens de faire de l'aspect de San-Antonio et des mœurs de ses habitants, il me reste à donner quelques indications tendant à montrer combien, au point de vue des progrès matériels et de l'esprit d'association, les villes américaines l'emportent sur celles de nos pays.
Ainsi, quant aux institutions et aux associations de la c Reine des prairies i^, je citerai d'abord son organisation commerciale et industrielle, qui comprend un Board of Trade (Chambre de commerce), un Merchant's Exchange (Bourse), une Banque nationale et trois banques privées, une agence de prêts et d'investissements, plusieurs associations pour la construction des bâtiments, de machines, un Board of underwriters (Bureau «d'assureurs), etc., etc.
Les sociétés d'agrément, de bienfaisance, littéraires, de secours mutuels, etc., sont des plus nombreuses. J'ai devant moi les noms de plus de trente d'entre elles. Les sociétés secrètes, si répandues aux États-Unis, comptent aussi beaucoup d'afiiliés à San-Antonio. Ce sont les loges maçonniques qu'on trouve le plus largement représentées. Il en existe au moins seize, toutes très florissantes à ce qu'il paraît.
Le téléphone a fait son apparition dans la cité d'Alamo dès 1878. L'une des premières lignes téléphoniques établies reliait deux postes éloignés l'un de l'autre d'environ 12 kilomètres. En 1881 une Southwestern Telegraph and Téléphone Company organisa un réseau complet ; un an après, au 15 mai 1882, elle desservait plus de 200 abonnés, et le nombre des communications «échangées chaque jour dépassait le chiffre de 2 500.
San-Antonio possède aussi Féclairage électrique •depuis plusieurs années, et un grand nombre de lignes -télégraphiques la mettent en rapport direct avec toutes les régions voisines.
Quand on songe à ces faits, on ne peut certes nier qu'ils ne témoignent de la supériorité matérielle des cités américaines sur celles de la vieille Europe. Conmie population, San-Antonio peut être comparée aux villes de Mons, de Namur et de Saint-Nicolas ou au faubourg d'Anderlecht. Mais sous le rapport de l'activité commerciale, de l'esprit d'entreprise, de l'intensité de la vie en toutes choses, — et surtout de l'absence de routine et de préjugés, — quelle énoime distance sépare les paisibles communes belges dont je viens de citer les noms de leur sœur de la prairie vierge ! Celle-ci est immédiatement accessible à tous les progrès, à toutes les innovations ; elle n'attend pas des mois ou des années pour leur accorder droit de cité. Elle ne connaît pas non plus cet esprit de clocher qui règne encore en maître dans nos petites villes ; sa population a l'humeur trop voyageuse pour que cet esprit étroit puisse avoir prise sur elle. Une initiative hardie est le propre de son caractère, contrairement à ce qui se passe ici, où l'on ne se décide à quelque transformation ou à quelque
amélioration, qu'après de nombreuses hésitations et de non moins nombreux tâtonnements. Nous avons de la peine à sortir de notre coquille. Je parle toujours par comparaison avec ce qui se passe aux États-Unis.
Nos villes secondaires sont comme de petites communautés distinctes, ayant chacune ses coutumes, son langage, sa ligne de conduite particulière. Chaque habitant voit ses faits et gestes soumis à une surveillance incessante, passés constamment au crible de la critique. De par la loi c'est un homme libre, mais en fait il est l'esclave du monde parmi lequel il se trouve. En Amérique on ne connaît rien de semblable. Personne ne s'occupe de son voisin pour s'inquiéter de sa façon de vivre ou pour surveiller ses agissements. L'absence de contrainte dans les rapports sociaux, — contrainte qu'impose si tyranniquement Mo^isieur tout le monde dans nos pays d'Europe, — rend l'individu plus personnel, plus lui-même, non dans le sens d'égoïsme, mais dans celui d'indépendance. La liberté d'actions et de pensées forme le caractère ; la soumission aux mesquines lois conventionnelles de la société l'amoindrit.