LES ENVIRONS DE SAN-ANTONIO. — U PRAIRIE VIERGE
Notre station astronomique n'avait pas été établie à San-Antonio même. Elle s'en trouvait distante de 7 kilomètres au NE.
Nous nous trouvions installés sur le Government Hill, au milieu de la prairie vierge. Nous occupions une petite maison en bois, semblable à celles dont j'ai donné la description. Son propriétaire, employé dans les bureaux du Military Head-quarters (Quartier général militaire), avait consenti à nous la louer pour un terme de six mois. C'était une bonne fortune, que nos collègues de la mission américaine, venus à San-Antonio au commencement de novembre seulement, nous envièrent. Ils se virent contraints de loger sous la tente.
Notre maison possédait un préau assez spacieux, pris sur la prairie ; c'est là que nos Instruments furent
montés. Une simple fence lui servait de clôture ; on y voyait encore quelques buissons sauvages, que nous dûmes abattre pour dégager Thorizon de certains côtés.
En face de nous, au nord, se dressaient les bâtiments du Military Depot, et les habitations des officiers supérieurs. Au sud et à Test c'était la nature vierge, — non pas à perte de vue, mais à Tinflni ; à Touest nous dominions la ville, dont les maisons étaient comme enfouies sous la verdure. Quelque clocher, quelque haute cheminée émergeaient seuls de Tépais rideau d'arbres qui marquait le cours du Rio San-Antonio. Ces arbres empruntaient au vert toutes ses teintes, toutes ses nuances, depuis la plus sombre, presque noire, jusqu'à la plus tendre. Cette richesse do tons donnait au paysage un aspect fort varié. Le bleu intense du ciel et la vive lumière dont l'atmosphère était inondée y produisaient ^ leur tour des contrastes de couleur merveilleux ; c'était un spectacle dont j'avais toujours peine à détacher mes regards et qui chaque jour me captivait davantage. Le tableau ne s'arrêtait pas là, d'ailleurs. Comme notre station occupait le point culminant de Government Hill, à vingt mètres environ au-dessus de la vallée, nous jouissions d'un horizon immense, surtout à l'ouest et au nord. Des collines assez élevées
limitaient le ciel de ce côté ; on en distinguait les contours avec une netteté parfaite, bien qu'elles fussent à plus de 30 kilomètres de nous.
Dans quelque direction qu'on portât la vue, c'était toujours de la verdure qui s'offrait à nos yeux, et cependant ils n'auraient pu rencontrer deux endroits où elle fût absolument de même. Le paysage n'était empreint d'aucune monotonie. C'était un décor aux proportions immenses, ayant beaucoup d'unité dans son ensemble, mais offrant une profusion de détails inouïe et un charme particulier dans chacune de ses parties. La première impression en face de ce merveilleux panorama, c'était une sorte d'impuissance de l'âme à saisir d'un seul coup toutes les beautés dont elle se sentait émue. Il fallait quelques moments de recueillement avant d'en arriver à pouvoir se pénétrer, peu à peu, de la grandeur et de l'infinie variété de cette nature vierge»
La prairie texane n'a rien de commun avec la savane des bords du Mississippi, ni avec la pampa de l'Amérique du Sud. On se figure généralement la prairie vierge comme une terre humide, marécageuse même, couverte de hautes herbes. Telles sont les prairies des régions équatoriales. Au Texas, la prairie est constituée, au contraire, par une terre sèche, sablonneuse, garnie
d'une herbe fine, peu élevée, formant, — non pas un léger duvet comme au Kansas, — mais une couche herbeuse de 20 à 30 centimètres de hauteur, mêlée à profusion de plantes et d'arbrisseaux de tous genres, et parsemée d'arbres et d'arbustes plus ou moins touffus, plus ou moins vigoureux, suivant les conditions du sol.
M. Houzeau, qui a, conmie on sait, longtemps habité le Texas et parcouru la prairie en tous sens, a fait de celle-ci une description si vivante, si vraie, que je ne puis résister au désir de la reproduire en partie.
« Une des choses que l'on se figure le plus difficilement, lorsqu'on n'a jamais visité les immenses solitudes de l'Amérique, dit-il, c'est l'aspect d'un paysage sur lequel l'homme n'a pas encore marqué son empreinte. Dans notre Europe civilisée, la population est tellement nombreuse, tellement ancienne, tellement agissante, qu'on retrouve partout les signes de sa puissance. Ici ce sont des routes ou des chemins de fer, là des viaducs, des usines qui fument, des arbres plantés en ligne, des champs bariolés découpés en quadrilatères géométriques, des clochers, des amas de maisons surmontés de fumées. Dans le paysage le plus sauvage de l'Ardenne, il n'est pas un recoin pour ainsi dire où l'œil ne rencontre au moins isolément des habitations^ des champs
-cultivés ou des jardins. Il n'est pas un morceau de bruyère qui n'ait son usage et ne perde ainsi son aspect primitif ; il n'y a pas une forêt qui ne soit exploitée, fouillée, nettoyée par des mains humaines ; il n'existe pas une plaine où l'on ne soit frappé par la présence de grandes lignes tout artificielles : ici des chemins ou des sentiers, là des limites, des allées et des sillons. Faire abstraction de toutes ces marques de l'homme, et répandre sur le tableau le désordre et l'exubérance de la nature vierge, n'est pas un effort aisé pour l'imagination.
«... Il faut renoncer à décrire complètement les prairies et les forêts vierges, avec leurs aspects variés, leurs accidents pittoresques, ou leur uniformité pleine de grandeur... Un même trait général caractérise ces paysages de l'Amérique. La terre est comme tachée de trois couleurs. Ce sont des teintes qui se partagent le sol tout entier, par plaques plus ou moins étendues : le vert glauque de l'herbe tendre, le jaune doré de rherbe séchée et le vert foncé des amas de buissons.
a Dans d'autres parties, la prairie est relevée de nombreux bouquets de chênes {Quercus ohtusilobay Quercus nigra/y d'hickorys [Carya oliviformisj , de micocouliers /Celtis craasifoîiaj , disposés soit en groupes, soit en
bandes, soit même en files plus ou moins régulières ou sinueuses. Ces bosquets naturels reposent la vue et jettent de la variété dans le paysage, sans entraver la marche du voyageur. Les arbres sont assez écartés pour permettre le passage du cheval. Mais si le terrain se mêle d'un peu de calcaire, il s'élève entre ces arbres des broussailles seiTées, dans lesquelles l'épine rouge (Craiaegus colorataj, le faux marronnier fJEsculus texaniisj et le cornouiller de la Floride f Cornus floridae/ jouent souvent le rôle principal. Ce sont les foun'és que les Américains nomment brakes et les Mexicains chaparraU.
c ... Ces aspects, tout dépendants qu'ils soient de la nature du sol, ne sont pas sans subir des variations avec les années. Nous voulons parler de variations non périodiques, indépendantes du cours des saisons, et que l'on pourrait nommer soit progressives, soit intermittentes. C'est ainsi que les années pluvieuses développent au Texas les tournesols {Helianthus argo^ phylliisj, qui ne paraissent point dans la prairie durant les années sèches. Mais quand le limon diluvial est pénétré d'une humidité suffisante, cette belle plante^ longtemps parée de ses grandes fleurs jaunes, couvre en peu de semaines la praiile, et la transforme en un.
•champ sans limites de sunflowers gigantesques et serrés. Le voyageur, en tournant le dos au soleil, jouit du spectacle de ces innombrables couronnes d'or, toutes •dirigées vers lui, aussi rapprochées que les épis dans un champ de blé, et dont les légions n'ont d'autres termes que les bornes de l'horizon*... »
L'aspect de la prairie vierge varie suivant les instants du jour. Le matin, à l'aube, lorsque le soleil commence à poindre à l'horizon, il s'en dégage une fraîcheur délicieuse ; des gouttes de rosée scintillent au bout de chaque brin d'herbe, les fleurs i*elèvent leur corolle sous la douce caresse des premiers feux de l'astre du jour, les oiseaux jettent au ciel leurs notes joyeuses en voletant de branche en branche ; les cris de myriades d'insectes se perdent dans un bourdonnement continu et strident, les bœufs et les chevaux secouent les torpeurs de la nuit et se mettent en quête de nourriture pour la journée ; la température est douce, Pair sent la verdure ; une brume imperceptible estompe l'horizon. Vers dix heures, le soleil darde une chaleur ardente ; l'atmosphère devient d'une transparence étonnante, la nature s'assoupit. Bêtes et plantes semblent privées de
1. Annuaire de CObierratoire royal de Bruxettes, 1882, p. 300.
mouvements. A la faible brise du matin succède uiï calme absolu de Tair. La température n'est cependant pas accablante, car Tévaporation du corps est active ; mais elle commande le repos. C'est à ce moment que la prairie, sous l'efTet de la profusion de lumière qui l'inonde, présente ces magiques contrastes de couleur dont je parlais au début de ce chapitre. On remarque aussi comme une sorte de miroitement, qui court vivement sur les feuilles les plus claires et les plus lisses. A partir de quatre ou cinq heures, la prairie renaît à la vie. L'ardeur du soleil diminue d'une manière sensible. Les troupeaux de vaches et de bœufs se préparent à faire à la rivière leur visite quotidienne. On entend les beuglements lointains des chefs de tribus, appelant autour d'eux les membi'es des communautés qu'ils commandent. Lorsque toutes les bêtes faisant partie d'une même troupe ont répondu à l'appel, elles s'en vont à la queue leu leu, le chef en tête, vers le cours d'eau ou la mare où elles ont coutume de s'abreuver. Cette promenade de chaque jour à la rivière se fait avec une ponctualité remarquable. Elle a lieu h une heure bien déterminée, qui, d'une après-dînée à l'autre, varie à peine de quelques minutes.
C'est au moment du coucher du soleil que la prairie
apparaît dans toute sa splendeur ; c'est alors qu'oir éprouve le plus de charme à s'y enfoncer. L'astre du jour disparaît dans une véritable pluie d'or, qui semble jaillir du ciel à l'horizon. Un peu après, les nuages prennent les teintes les plus variées, les plus harmonieuses ; ou, si la voûte céleste est absolument pure, d'immenses rayons d'un rose tendre partent de l'occident et vont s'afTaiblissant jusqu'au levant. C'est, pendant dix ou quinze minutes, un spectacle magique. En môme temps s'élève un vent léger et continu qui vient caresser le visage et qui appoi-te les senteurs embaumées recueillies tout le long de son parcours.
Mais tout à coup de nombreuses détonations de rifles
partent de divers côtés. C'est, pour les lapins sauvages
et les lièvres, un moment critique ; chacun a décroché
sa carabine et s'est dirigé vers la prairie pour y faire le coup de feu contre le pauvre Jeannot. Il semble
qu'une promenade au milieu d'une telle fusillade puisse
oflrir quelque danger ; il n'en est rien cependant. Le
chasseur texan est d'une adresse telle qu'il n'est pas à
craindre que le plomb destiné au gibier vienne frapper
un promeneur inofl'ensif. D'ailleurs, cette chasse à la
tombée de la nuit ne dure guère ; une demi-heure à
peine, le temps d'abattre deux ou trois pièces.
La brise du soir dont je parlais à Tinslant cesse généralement vers sept heures. Puis, s'il y a clair de lune, la prairie se montre sous un dernier aspect, tout ilifTérent de celui du jour. Le paysage s'éclaire d'une lumière tranquille, bien que relativement intense ; les ombres sont fortement accusées. Par les tièdes nuits Hi'été, et lorsque la lune se trouvait pleine et voisine -du zénith, le séjour de la prairie avait un attrait inexprimable. La clarté était assez vive pour permettre de tout distinguer autour de soi avec la plus grande netteté, presque comme en plein jour ; mais on aurait pu se ^croire au milieu d'une nature morte, tellement le calme qui y régnait était absolu et plein de majesté. Nul bruit •ne révélait la présence d'êtres vivants. En prêtant l'oreille avec une attention soutenue, on finissait cepen- •dant par distinguer mille murmures imperceptibles, <>onfus,. inexplicables. Tantôt c'était un bruissement furtif, tantôt un frôlement mystérieux. Il eût été difli- 4iile d'assigner une cause à ces bruits singuliers.
Oh ne peut se figurer de quel éclat brille Diane dans ces contrées où le ciel est toujours d'une pureté surprenante. En passant au travers du feuillage des arbres, sa lumière forme sur le sol de petites plaques d'un blanc 4éblouissant. Chaque construction, chaque paysage revêt
un caractère étrange, bien différent de son aspect dani^ le jour. En un mot, la nature entière se transforme ; elle apparaît sous un voile qui lui prête un charme indéfinissable.
Les nuits sans lune, éclaii^ées seulement par les: myriades d'étoiles qui scintillent au firmament, offrent un non moins grand attrait. Je me souviendrai toujours d'une veillée faite dans la prairie vierge par un de ces beaux ciels étoiles. J'étais à 4500 mètres de noti'e station , en compagnie d'un jeune homme qui nous aidait dans nos travaux. J'avais été chargé d'installer divers signaux, nécessaires à des déterminations astronomiques. Gomme l'opération devait se prolonger pendant plusieurs heures, nous nous étions munis de vivres et de couvertures. Nous étions alors en décem-^ bre, et vers le soir on éprouvait quelque fraîcheur. Après avoir mis nos appareils en place, nous nous couchâmes sur l'herbe, auprès d'un feu de broussailles qui pétillait joyeusement. On éprouvait une douce sensation de bien-être. Les regards tournés vers le ciel, nous admirions les milliers d'étoiles qui le parsemaient ; du côté de l'ouest, on voyait la lumière zodiacale se détacher sur le fond sombre de la voûte céleste. Toutes les étoiles paraissaient grossies ; les plus belle»
prenaient des proportions inaccoutumées, et Ton en distinguait un nombre incalculable de petites — semblables à des grains d'or — que pour ma part je n'avais jamais vues jusque-là. L'atmosphère, à vrai dire, était à cette époque d'une siccité remarquable; elle était plus sèche que je ne l'avais jamais observée, soit à San- Antonio, soit ailleurs.
Celui qui a séjourné dans la prairie vierge, qui Ta parcourue la nuit conmie le jour, s'explique l'existence du trappeur, passée tout entière dans les solitudes. Si, au point de vue matériel, la vie au milieu de cette nature primitive laisse quelque peu à désirer, combien, d'autre part, ne réserve-t-elle pas de pures jouissances à l'homme qui la préfère à l'existence monotone et routinière des villes ? La première n'est qu'un long poème, d'une poésie empreinte de grandeur et de philosophie, la seconde n'est que prose, souvent étroite et terre à terre.
La prairie est le domaine d'un nombre infini d'êtres de tous genres, de toutes tailles et de destinées diverses. J'ai déjà parlé des troupeaux immenses qui y vivent dans la plus complète liberté, bien qu'ayant ^chacun leur propriétaire. Rarement des bêtes appartc-
tiant à ces troupeaux viennent à s'égarer. On sait toujours les retrouver au moment opportun. Toutes portent sur la peau un signe distinctif, — imprimé au fer rouge, — qui sert à les reconnaître. Le marquage des jeunes veaux et des jeunes brebis se pratique à certaines dates fixes dans Tannée.
La prairie est le berceau de tout ce bétail, et aussi •en partie son tombeau. Le sol est partout jonché d'os- 4sements blanchis, de cornes de bœufs, et, de ci de là, de carcasses entières, ou même de squelettes auxquels des lambeaux de chair sont encore adhérents. Dès qu'un animal meurt, son cadavre devient la proie des vautours. Le vautour qui plane au-dessus des prairies du Texas est l'espèce américaine (cathartes aura), l'une des plus grandes et des plus fortes. On le voit sans cesse sillonnant les airs, en quête de nourriture ; dès que la moindre charogne se présente à sa vue perçante, il s'arrête, décrit quelques spires de large envergure, puis fond brusquement sur sa pâture, couchée dans les herbes. Ses mouvements n'ont pas passé inaperçus aux autres vautours qui fendaient l'espace dans le voisinage, et le plus souvent c'est par troupes nombreuses que ces oiseaux voraces s'abattent sur les corps moits. L'empressement, la rapidité avec lesquels ils les déchi-
quêtent est réellement foudroyante. Ils sont aidés dan& ce travail par les insectes suceurs et par les carnassiers mammifères. « Les carnassiers arrachent les jambes du cadavre. Quand le squelette commence à paraître, quand les os en partie dépouillés commencent à se montrer, les membres pectoraux sont ordinairement détachés, et gisent à demi rongés à quelques décimètres de la masse piincipale. Les membres thoraciques ne tardent pas à subir le même sort. Puis vient le tour de la tête, qui se désarticule de la colonne vertébrale ► Pour Tcspèce bovine domestique, ce premier travail de dislocation est TafTaire d'une ou de deux semaines* .» Les vautours se réservent la meilleure part dans cette curée. Aussi sont-ils un grand bienfait pour la salubrité de la prairie qui, sans eux, deviendrait en certains points, là où le bétail est abondant, un vrai foyer de pestilence. Parfois, après des accidents (inondations, épizooties, froids rigoureux) qui augmentent la mortalité parmi les animaux pâturants, le nombre de cadavres atteint des proportions formidables. C'est ainsi qu'après le grand hiver de 4859 à 1860, un voya-
1. J. C. HouzBAir, La nature tierge. (Annuaire de rObtervatoire royal de Bruxelles, 1882.)
geur qui traversait la passe et la vallée de Carson, en allant du pays des Mormons à la Californie, estima à cinq mille le nombre des carcasses que de chaque point de la route il pouvait apercevoir en même temps^ On conçoit le rôle important du vautour dans ces circonstances. Aussi la loi le protège-t-elle avec un soin particulier ; il est sévèrement défendu de le tuer ou de le blesser.
Les éleveurs restent souvent plusieurs années sans s'inquiéter de leurs troupeaux. Dans Tintei'valle, il peut arriver que les bêtes aient émigré, ou qu'on les ait volées. Dans les deux cas, il faut se mettre à leur recherche, entreprise parfois longue et difficile. C'est alors qu'on voit apparaître dans les journaux des annonces dans le genre de celle-ci, que je traduis textuellement :
« Trois cent quarante moutons de choix, appartenant à M. X..., ont été perdus entre les routes de CastrovUle et de Fi'edericksburg. Récompense à qui les fera retrouver. »
Lorsque, soit pour les vendre ou pour tout autre motif, on veut retirer d'un troupeau une ou plusieurs