ACTE I
jour nous comblait tous de joie ; comment aurais-je deviné alors la douleur qu'il t'apprêtait?
Aveugles yeux, cœurs sans intelligence ! courage sans vigueur, lâche silence 1 Comme il a proclamé en fanfaron, ce Tristan, le secret que j'ai tenu caché ! Celle dont le silence lui a donné la vie,' l'a dérobé à la vengeance de l'ennemi, lui a assuré une protection et le salut, il l'a livrée avec ce secret. Enorgueilli de sa victoire, rayonnant de vie et de majesté, il a prononcé mon nom à haute voix : « Ce serait là un joyau, mon oncle et seigneur que vous semble de ce mariage? Je vais chercher la belle Irlandaise ; les routes me sont bien connues, un signe de vous , et je vole en Irlande; Iseult est à vous; l'aventure sourit à ma pensée I » Malédiction sur toi, infâme! malédiction sur ta tête! vengeance et mort ! mort à nous deux !
BRANGŒNE, se précipitant sur Iseult avec une tendresse impétueuse.
0 ma douce et chère souveraine, ma maîtresse adorée, précieuse et bien-aimée Iseult ! écoute-moi, viens, repose-toi ici 1 (Elle entraîne peu à peu Iseult vers le lit de repos.) Chasse ces folles idées, cette vaine colère ! Comment peut-tu enivrer tes sens au point de ne plus voir ni entendre? Quelque dette que Tristan ait pu contracter envers toi, pouvait-il, dis-moi, la payer à plus haut prix qu'avec la plus splendide des couronnes ? Ainsi, il a servi fidèlement son noble parent, il t'a donné le plus enviable des biens du monde; noble et sincère, il a renoncé à son propre héritage, et l'a déposé à tes pieds pour te saluer reine.
(ïseult se détourne et Brangœne continue avec une tendresse de plus , • en plus intime.)
Et s'il t'a demandé le roi Marke pour époux, eu vain tu voudrais rabaisser son choix, ne doit-il pas te paraître un époux digne de toi? De race illustre, d'un cœur magnanime, a-t il son égal en puissance et en éclat? Celui que sert fidèlement le plus accompli des héros, qui ne désirerait partager son bonheur, porter près de lui le titre d'épouse?
ISEULT, les regards vaguement fixés devant e\Je.
Le plus accompli des hommes, le voir toujours près de moi sans amour, comment supporter un tel supplice !
BRANGŒNE.
Que dis-tu là, méchante? sans amour?
(Elle se rapproche encore d'elle, elle la flatte et la caresse.)
Où y aurait-il un homme qui pût ne pas t' aimer ? qui pût voir Iseult, et ne pas tomber pour elle dans une langueur délicieuse? D'ailleurs, celui qui t'a choisie fût-il glacé à ce point, un charme le tînt-il éloigné de toi, je saurais enchaîner bientôt sa malice ; je le soumettrais à la puissance de l'amour.
(Tout près d'Iseult, avec mystère et en confidence.)
Ne connais-tu plus les arts de ta mère? Crois-tu que ta mère, dont la prudence ne laisse rien échapper, m'ait envoyée sans dessein avec toi dans une terre étrangère?
ISEULT, sombre.
La sagesse de ma mère m'est un conseil ; salut et gloire à son art ! Vengeance de la trahison, calme au cœur dans la détresse Apporte- moi le coffret.