‹ Quatre poèmes d'opéras traduits en prose françaiseChapitre 136 sur 163 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

TRISTAN, sort en tressaillant d'une rêverie sombre. Où sommes-nous?

Tout près du but. Tristan, obtiendrai-je cette réconciliation? Que te resto-t-il à me dire?

TRISTAN; sombre.

La maîtresse du silence m'invite au silence ; si j'ai compris ce qu'elle a su taire, je tais ce qu'elle ne comprendrait pas.

Si je comprends ton silence , tu éludes mon offre. Me refuses-tu la réconciliation ?

(Nouveaux cris des matelots. Sur un signe impatient d'Jseult, Brangœne lui tend la coupe remplie. Iseult marche avec la coupe vers Tristan dont les yeux se fixent sur les siens.)

Entends-tu ces cris? Nous sommes au but : dans un instant nous serons (d'un ton légèrement ironique) devant le roi Marke, En me conduisant à lui, ne seras-tu pas heureux de pouvoir lui dire : « Mon oncle et seigneur" regarde-la ! Tu ne saurais trouver jamais plus douce femme. J'ai fait périr autrefois son fiancé, je lui ai envoyé la tête du mort; la blessure que son épée m'avait faite, elle me l'a guérie gracieusement; ma vie était en sa puissance, elle me l'a donnée, la douce fille ; la honte et l'humiliation de sa patrie, elle les a données par surcroît, et tout cela pour devenir ton épouse. Cette gracieuse récompense de si grands bienfaits, je la dois toute à un doux breuvage de réconciliation ; elle me l'a présenté de sa main bienveillante pour effacer toute injure. »

CRIS DES MATELOTS, au dehors.

Levez les cordages ! Jetez l'ancre !

TRISTAN, se levant impétueusement.

Détachez l'ancre! gouvernez d'avant! aux vents voiles et mât!

(il prend vivement la coupe des mains d'iseult.)

Je connais la reine d'Irlande et le magique pouvoir de ses enchantements; j'ai éprouvé le bienfait du baume qu'elle m'a donné; j'accepte cette coupe maintenant pour achever de guérir aujourd'hui. Écoute aussi, à ton tour, le serment que te fait ma reconnaissance. L'honneur de Tristan sera sa fidélité inviolable; le supplice de Tristan sera sa résistance héroïque. Pièges décevants du cœur, rêve du pressentiment ! Unique adoucissement d'un deuil éternel, bienfaisante liqueur d'oubli, je te bois sans crainte.

(il porte la coupe à ses lèvres et boit.)

Encore une perfidie ici même ? A moi la moitié !

(Elle lui arrache la coupe.)

C'est à toi, traître, que je la bois.

(Elle boit et jette la coupe loin d'elle. Tous deux, frissonnants, en proie à l'émotion intérieure la plus vive, mais immobiles, fixent l'un sur l'autre des regards, dont l'expression passe un instant du mépris de la mort au feu de l'amour. On les voit trembler; ils portent leurs mains à leur cœur convulsivement et le serrent avec force; ils reportent leurs mains à leur front, leurs yeux se recherchent de nouveau, puis s'abaissent remplis de trouble, et finissent par s'attacher l'un sur l'autre avec une passion croissante.)

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