ACTE Iî
tienne ! N'est-il pas le plus fidèle ami de Tristan? Quand mon bienaimé ne peut être près de moi, on ne le trouve alors qu'avec Melot.
BRANGŒNE.
Ce qui le rend suspect à mes yeux, est ce qui le rend cher aux tiens. Melot va de Tristan à Marke ; il sème ici de mauvaises semences. Cette chasse nocturne, qu'aujourd'hui même ils ont décidée si promptement dans le conseil, réserve une proie, plus noble que ne le croit ton cœur aveugle, à la ruse des chasseurs.
C'est par pitié pour un ami trop cher que l'amitié de Melot a imaginé cette ruse ; veux-tu maintenant outrager sa fidélité? Il m'est plus dévoué que toi-même; il aplanit à son ami les chemins que tu me fermes. Épargne-moi, je t'en prie, le supplice de l'attente ! Le signal , Brangœne ! oh ! donne le signal ! Éteins la dernière lueur du flambeau ! Invite la nuit à abaisser tout à fait ses voiles! Déjà elle a versé son silence sur les bois et les prairies ; déjà elle remplit le cœur d'un frisson délicieux ; éteins donc le flambeau maintenant. Éteins la lueur qui le tient loin de moi ! introduis mon bien-aimé !
BRANGŒNE.
Oh ! laisse luire la torche protectrice ! laisse-la tu montrer le péril! 0 désespoir! infortunée que je suis! liqueur fatale! Faut-il qu'une fois infidèle, j'aie trahi une seule fois ta volonté souveraine! Si j'avais obéi avec une docilité aveugle, la mort alors était ton œuvre , à toi; mais ton opprobre, ta honteuse
misère, c'est mon œuvre, le crime qu'il faut porter dans mon âme.
Ton œuvre, à toi, jeune insensée? Ne connais- tu pas dame Minne *? Ne connais-tu pas les miracles de sa puissance? Reine au cœur intrépide, régulatrice de la création des mondes, la vie et la mort lui sont soumises ; elle les tisse de plaisir et de douleur, transformant la haine en amour. Ma main téméraire s'était chargée de l'œuvre de mort, dame Minne l'a soustraite à ma puissance. Elle a pris pour otage celle qui était vouée à la mort ; elle a voulu de sa main couronner l'œuvre ; elle peut préparer l'issue, amener la fin, me choisir le sort, me conduire au terme qu'elle voudra, je suis devenue sa vassale : laisse-moi donc me montrer maintenant obéissante.
BRANGŒNtf.
Si le perfide breuvage de l'amour devait éteindre en toi la lumière de l'esprit; situ ne peux plus comprendre mes avertissements, pour aujourd'hui seulement, écoute, oh ! écoute ma voix suppliante ! Cette lumière qui éclaire le péril, cette torche, pour aujourd'hui ! aujourd'hui seulement ! je t'en prie, ne l'éteins pas.
ISEULT s'approche précipitamment de la torche et la saisit.
Celle qui attise le feu dans mon sein, qui fait brûler mon cœur, qui me rit comme le jour de l'âme, dame Minne veut
1 Minne est un des noms que porte en allemand la déesse de l'amour. On connaît les Minnesœnger,