TOUS DEUX
0 douce nuit! éternelle nuit! nuit d'amour, auguste et sublime ! Celui que tu as bercé, celui à qui tu as souri peut-il voir sans terreurs approcher le réveil? Chasse maintenant les terreurs, mort amie, mort d'amour ardemment invoquée ! Dans tes bras, livrés à toi, échauffés de ton souffle sacré, affranchis
des misères du réveil. Comment le comprendre? Gomment se refuser ces délices, loin du soleil, loin du jour et des cruelles séparations qu'il amène? Une douce aspiration sans ombres décevantes, de suaves désirs sans angoisses ; un trépas auguste saus soupir; un évanouissement sans langueurs; plus de séparations, plus de fuites, une douce solitude dans un chez-soi éternel, l'ivresse d'un long rêve dans des espaces sans limites. Moi, Iseult, toi, Tristan ; je ne suis plus Tristan et tu n'es plus Iseult; plus de noms qui séparent, une reconnaissance nouvelle, une flamme nouvelle qui s'allume ; une seule ârne et une seule pensée pour la durée de l'éternité ; un cœur tout en feu dans la suprême volupté d'amour !
(On entend un cri de Brangœne, et en même temps un cliquetis d'armes. Kurwenal entre impétueusement, le dos tourné, et brandissant son épée.)
KURWENAL.
Sauve- toi, Tristan!
(Derrière lui viennent aussitôt, très- animés, à pas précipités, Marke, Melot, et plusieurs courtisans qui s'arrêtent de côté en face des amants; ils attachent leurs yeux sur ceux-ci avec des mouvements divers. Brangœne descend en même temps de la plate-forme et accourt près d'iseult. Celle-ci, dans un mouvement de pudeur involontaire, s'appuie, en détournant le visage, sur le banc de fleurs. Tristan, par un mouvement pareillement involontaire, lève le bras et étend son manteau, de sorte qu'lseult est dérobée aux regards des arrivants. Il reste quelque temps dans, cette attitude; immobile et les regards attachés sur les autres personnages. Le jour commerce a poindre.)