‹ Quatre poèmes d'opéras traduits en prose françaiseChapitre 155 sur 163 · ACTE III SOI · texte numérisé non relu

ACTE III SOI

TRISTAN, nprès un court silence.

Voilà ce qui te semble; je sais, moi, qu'il en est autrement, mais je ne puis cependant le dire. Je ne suis pas resté où je me suis éveillé ; mais où suis-je resté ? je ne saurais te le dire. Je n'y ai pas vu le soleil, je n'y ai vu ni terre ni gens ; mais qu'y ai-je vu? je ne saurais te le dire. J'étais dans un lieu où j'avais été dès longtemps, où je m'en vais pour jamais : dans le vaste empire de la nuit universelle. Là, une seule science nous reste, le divin, l'éternel et primitif oubli ; comment' en ai-je perdu le sentiment avant-coureur? Avide et vague souvenir, est-ce toi qui m'as poussé de nouveau à la lumière du jour? Ce qui seul m'était resté, une ardente flamme d'amour, m'enlevant au déiieieux crépuscule de la mort, me ramène à la lumière qui fait luire encore pour toi, Iseult, sa clarté décevante !

(Kurwenal, saisi d'épouvante, cache sa tête.)

TRISTAN, se dressant peu à peu.

Iseult est encore dans l'empire du soleil ! Iseult est encore dans la lumière du jour ! Désir de la voir, désir brûlant, plein de langueur et d'angoisse ! J'ai déjà entendu derrière moi se fermer avec fracas la porte de la mort ; voici maintenant qu'elle se rouvre toute large ; elle a sauté sous les coups des rayons du soleil; les yeux inondés de lumière, il faut sortir de l'océan de la nuit, la chercher, la voir, la trouver, la seule où je puisse me perdre et disparaître, suprême faveur accordée à Tristan. Malheur! je sens croître autour de moi l'indomptable obsession du jour, pâle et plein d'angoisses ! Ses astres à l'éclat perçant et trompeur rouvrent mon cerveau au mensonge et h

302 TRISTAN ET ÏSKULT

Terreur! Jour à la clarté maudite, grandiras-tu éternellement pour mon supplice? Brûlera-t-il éternellement ce flambeau qui, même la nuit, me chassait loin d'elle? Ah! Iseult, douce bienaimée, quand enfin, quand donc éteindras-tu la torche, pour m'annoncer le bonheur? Cette lumière, quand s'éteindra-t-elle? Quand la nuit sera-t-elle entrée dans ta demeure?

KURWENAL, vivement ému.

Celle que j'ai outragée autrefois par fidélité pour toi, il faut à cette heure que je l'invoque ardemment comme toi. Crois-en ma parole, tu la verras, ici, aujourd'hui même. Je puis te donner cette consolation, si toutefois elle vit encore.

TRISTAN

La lumière n'est pas éteinte encore, la nuit n'est pas encore entrée dans la demeure. Iseult vit et veille, elle m'a appelé du sein de la nuit.

KURWENAL.

Puisqu'elle vit, laisse donc l'espérance te sourire. Si Kurwenal doit te paraître trop simple, tu cesseras de le railler aujourd'hui. Tu es resté comme mort depuis le jour où Melot, le traître infâme, te fit une blessure. Comment la guérir, cette blessure funeste ! J'ai cru, homme simple que je suis, que la main qui ferma autrefois la blessure que t'avait faite Morold, guérirait aisément les coups del'épéede Melot. Cette main toutepuissante, je l'ai bientôt trouvée ; j'ai envoyé en Cornouailles ; un homme fidèle va bientôt t'amener Iseult sur la mer.

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