ACTE II
ORTRUDE, avec une ironie calme.
Comte de Telramund, comte pacifique et bon1 '.Pourquoi n'astu pas confiance en moi ?
FRÉDÉRIC
Tu le demandes? N'est-ce pas ton témoignage, tes captieuses paroles qui m'ont séduit à accuser l'innocente? N'est-ce pas toi, toi dont la demeure est dans la forêt sombre, qui m'as affirmé, menteuse impudente, que de ton château sauvage tu avais vu accomplir le crime? que tu avais vu de tes propres yeux Eisa noyer son frère dans le vivier là-bas ! N'as-tu pas pris mon cœur orgueilleux au piège de ta prédiction, en disant que la vieille souche princière de Radbod allait rêver ;ir et régner bientôt en Brabant? N'est-ce pas toi qui m'as amené à renoncer à la main de l'innocente Eisa, et à te prendre pour femme, parce que tu étais le dernier rejeton de Radbod?
ORTRUDE, à voix basse.
Ah! le mortel supplice que tu me fais endurer. (Tout haut.) Tout cela, oui, je te l'ai dit, je te l'ai affirmé.
Et tu m'as fait, moi, dont le nom était entouré de gloire, dont la vie était la vaillance et la vertu même, tu m'as fait l'infâme complice de tes mensonges.
1 Par ironie, Ortrudc joue ici sur le nom de Frédéric, qui, moyennant l'addition d'une seule lettre (Friedrich — Friedreich), veut dire riche de paix. L'équivoque est intraduisible en français.
200 LOHENGBIN
ORTRUDE, avec hauteur.
Qui a menti ?
FRÉDÉRIC
Toi! Dieu ne m'a-t-il pas frappa de son arrêt à cuise de ce mensonge.
ORTRUDE; avec une envoyante ironie.
Dieu ?
FRÉDÉRIC
Horreur! Comme ce nom résonne affreusement dans ta bouche !
ORTRUDE
Ah ! tu appelles ta lâcheté Dieu ?
FRÉDÉRIC
Ortrude !
ORTRUDE
Tu me menaces? A moi, une femme, des menaces? Lâche ! si tu l'avais menacé ainsi, avec cette fureur, celui qui te précipite dans cette détresse, certes, tu aurais remporté la victoire au lieu de la honte ! Ah ! qui saurait l'affronter, le trouverait plus faible qu'un enfant.
Plus il est faible, plus est puissante la force de Dieu, qui combat pour lui.