‹ Quatre-vingt-deux jours de commandement de la province d'OranChapitre 2 sur 6 · PREMIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

PREMIER CHAPITRE

Situation des troupes et des divers services administratifs dans la provinCA d'Oran au î4 lanvies 1837.

C'est un fait reconnu par teus les hommes de guerre, que l'organisation des armées, quelque bien conçue et complète qu'elle soit, serait insuffisante aumomentoà les arméesentrent en action, si elles ne trouvaient sur le tliëàire de la guerre des ressources auxiliaires qui en sont le complément, et que remploi de toutes les richesses finandueres d'un élal ne suffiraient pas à préparer.

L'armée la mieux organisée sera Jonc l'armée dont les rapports d'existence seront les plus directs et les plus immédiats possibles avec les nations au milieu desquelles elle est appelée à agir. Le nivellement qui s'est opéré et s'opère chaque jour entre les peuples de TEurope par la propagation des lumières, qui civilise les esprits et le développement presqu'uniforme de l'industrie qui égalise les moyens, laissent peu de chose à faire à chaque peuple pour préparer ses armées* il lui sutfit de les créer à son image, et c'est encore là une des conditions de perfection pour leur organisation.

Mais l'Afrique est étrangère a nos moeurs, à nos usages , à notre industrie ; les élémens auxiliaires manquent, la supériorité de notre civilisation, même, devient un obstacle; la nature n'y est pas préparée ? elle n'a pas été soumise par les travaux de l'homme d'Europe , et les œuvres si puissantes de notre industrie guerrière ne peuvent y recevoir une application générale.

Une armée destinée à opérer en Afrique, doit recevoir une organisation spéciale et appropriée aux mœurs des peuples qu'elle est appelée à combattre. Elle doit enfin, et sous tous les rapports, avoir une existence complète et qui la mette à même de suffire à toutes les exigences possibles et probables.

C'est dans l'oubli de ce principe qu'on doit chercher le secret de nos fautes et de nos revers. Les officiers généraux appelés à commander en Afrique, placés entre la nécessité de se jeter en dehors de

toutes les règles admises en Europe , ou a rester dans une nullité qui compromet les intérêts de la France, son honneur et leur réputation, ont plusieurs fois, el avec une courageuse résignation, livré aux chances du hasard des entreprises dont la réussite aurait pu être assurée par des mesures de prévoyance , des dispositions sages et en harmonie avec les circonstances, qu'il n'était pas en leur pouvoir d'adopter.

Ces vérités, que j'ai senties, ont été le point de départ et le guide de ma conduite pendant les jours de mon commandement, et j'ai tout sacrifié pour préparer des succès que je savais ne m'être pas destinés.

Les expéditions de Mascara, de Tlemcen, de la Tafna , des généraux Perregaux et L'Etang , dans l'est; enfin le ravitaillement de Tlemcen par ce dernier, opéré le 25 novembre 1830, avaient complètement ruiné la cavalerie française et arabe, les chevaux et mulets de l'artillerie et de l'administration ';

iDès le 3o janvier, les chevaux et mulets des diverses armes avaient été mis à un régime spécial ; maigri cette mesure qui avait produit les meilleurs résultats, tel était encore, le a5 février, l'état des choses:

3« chasseurs d'Afrique, effectif 47a chevaux.

Disponibles 289

Indisponibles 69

Hors de service T24

Spahis , effectif i83

Disponibles , to6

Indisponibles ,, 19 J 183

Hors de service 58

enfin les bêles de somme des Arabes nos alliés ëlaient du nombre de mille et plus, disponibles pour le service de l'armée, réduites à moins de 400 mulets ou

Artillerie , effectif ia3 chevaux.

Disponibles 79

Indisponibles 6

A l'infirmerie 9

Hors de service 39

Génie , effectif a6

Disponibles il

Indisponibles 8 ,

A l'infirmerie 5

Hors de service a

Administration , effectif. . , 106

Disponibles. ai

Indisponibles i4

A l'infirmerie 8 \ 106

Pouvant élre considérés comme hors de

service 63 ^

L'embrigadement des chameaux terminé vers le i5 mars n'a donné que a88 chameaux pouvant faire le service.

C'est avec de si faibles moyens qu'il fallait se préparer à entrer en campagne, trouver les moyens d'assurer toutes les parties d'un service qui se rattachait tout à la fois aux opérations ordinaires d'une armée en tems de guerrfr dans un rayon de trente à quarante lieues , à sa subsistance et aux travaux qui accompagnent la fondation d'une colonie. L'insuffisance était manifeste; force était de renoncera toute opération militaire , à alimenter les postes extérieurs ou éloignés, à abandonner les travaux ou de suppléer auxhesoins par les ressources locales qui n'étaient pas en meilleure situation , mais dp.ut tome* (pis on pouvait retirer quelque assistancç.

chameaux , et encore épuisés par la fatigue , exténués par le manque de nourriture , étaient-ils momentanément hors de service. Les Arahes alhés, resserrés sous le canon de la place d^Oran, n'avaient pas même au dehors l'espace nécessaire pour le pâturage des troupeaux; les chevaux des Douairs et des Smélas périssaient faute de fourrages. Le peu de grain que les cavaliers arahes pouvaient se procurer ne suffisait pas au soutien de leurs familles. Leur position n'était plus lenahle; leur désertion était imminente. Sous plusieurs rapports, la position des troupes françaises n'était pas meilleure. Depuis long-lems le soldat était réduit à moins de '/« ration de viande fraîche ou salée *. Les magasins de saîaisons étaient vides , et l'administration réduite depuis quelque tcms à accaparer, au moment de leur arrivée, les quelques livres de lard en planche que le commerce tirait de TEspagne pour la consommation de la population. Enfin, le G janvier, lesGarahas ayant enlevé,

' Pendant le mois de décembre il n'avait été acheté que a5,8oo til. de viande fraîche au lieu de 67,000 kilos qu'il aurait fallu , et en jan- TÎer 1 3,720 kilos. La viande fraîche n'était entrée dans la composition de la ration que pour i/5 , et aurait dii être complétée en lard; mais au lieu de a4o,oooration» qu'il aurait , dans ce cas , fallu distribuer, il n'en fut distribué que i5o,ooo. L'administration crut remédier à ce déficit par une augmentation de légumes secs : ce régime ne pouvait être continué sans amener Tanéantissemeut des forces physiques du soldat.

En décembre , le prix moyen de la viande avait été de 70 f. 76 c.

En janvier de loî, 3i

Malgré l'augmentation de 5o pour cent les achats avaient diminué de moitié; ce qui indique répuisement total des ressources locales.

entre Oran et la Maison-Carrée , les derniers bœufs de l'administration et Tapprovisionnement des hôpitaux, il ne restait au parc ^ le 14 janvier , que 41 bœufs , fesant ensemble 1 1 ,200 rations , pour subvenir aux besoins journaliers de 10,000 rationnaires.

Tlemcen , la Tafna étaient étroitement bloqués. La seule ville de Mostaganem , placée sur la rive gauche duChéliff, à peu- de distance de son embouchure , conservait quelques relations clandestines avec les tribus voisines, en raison de leur éloignement du centre d'influence d'Abd-el-Kader; d^ailleurs, à cette époque, l'autorité de l'Emir était encore fortement contestée dans l'est. Tlemcen n^étail approvisionné que jusqu'au 15 mars. Il fallait donc se mettre en marche pour en opérer le ravitaillement vers les derniers jours de février, époque où les pluies tombent avec le plus d'abondance, où toutes les rivières sont débordées, où les chameaux, totalement inhabiles à la marche sur un terrain détrempé etfangeux^ ne sont d'aucun secours pour les transports. D'ailleurs j'ai dit , et je rappellerai ici , que les chevaux de la cavalerie^ de Tartillerie, de l'administration et les bêtes de somme étaient totalement épuisés, et momentanément hors de'service.

Il est encore à remarquer que l'opération du ravitaillement de Tlemcen exigeait l'emploi de douze jours de marche, dans l'hypothèse la plus favorable, qu'il fallait donc se mettre en mouvement avec quinze jours de vivres au moins pour une colonne d'expédition forte de 4,000 hommes (4,500 rationnaires)

1,000 à 1,100 chevaux de cavalerie, artillerie, génie eladminislration, et 400 bêles de somme de toute espèce. On ne pouvait penser à mettre la colonne en marche en maintenant les troupes expéditionnaires à la '/a ration ': c'était 400,000 rations de viande qu'il était indispensable de réunir dans l'intervalle du 14 janvier au 28 février, pour assurer le service d'Oran jusqu'au 15 mars, et donner seulement la possibilité d'entreprendre le ravitaillement de Tlemcen.

Or, je le répète, le 14 janvier il n'existait au parc de l'administration que 41 boeufs estimés 11,200 rations. 11 n'y avait aucune chance d achat sur place, ou de recevoir des provenances de l'intérieur , et

•Quinze jours de viande sur pied donnaient un total de 67,500 rations.

L'approvisionnement de trois mois pour la garnison de Tlemcen sur le pied de 700 rationnaires 63,ooo

Il fallait laisser un demi approvisionnement à Oran pour le fond de l'armée (55oo rationnaires) jusqu'au i5 mars , jour présumé du retour de la colonne 4i»2 5o

Enfin il fallait nourrir les 10,000 rationnaires exislans à Oran, du i4 janvier au 28 février, jour présumé du départ de l'expédition : 45 jours 2a5,ooo

Les besoins du service courant de la division étaient:

i» Oran et Arzen , 10,000 rationnaires 10,000

a» Mostaganera i,5oo

j4 Reporter l l,5oo

nulle mesure n'avait été prise pour assurer un meî leur avenir.

Mais ]es difficultés ne devaient pas larder a s^augnienter encore; dès janvier, de nouvelles troupes furent annoncées. Le casernement d'Oran déjà trop restreint ne pouvait recevoir les nouveaux régimens. Il fallait camper les troupes et les pourvoir des effets de campement les plus indispensables , satisfaire à leurs besoins de toute espèce, et les magasins de campement avaient été épuisés par l'expédition de Constanline.,

Cependant le centre d'action était à Alger, et chaque jour révélait sur les lieux des besoins impérieux à satisfaire , et j'avais à combattre tout à la fois les

3« La Tafna ,

Report.

ii,5oo rations

4" Tlemcen

TOXAL

Un approvlsîonnement de trois mois présentait dono une quantité de i, 3oo, 000 rations , ci: i,3qo,ooo

Mais il est à observer que l'armée ayant deux bases principales d'opération, Oran et Mostaganem; et'»nebase secondaire, Tl«mcen et la Tafna ; ce dernier point étant considéré comme dépendant du premier, il fallait avoir, à Mos<f taganem et la Tafna, conformément aux ordres de M. le Maréchal Clauzel, l'approvisionnementd'une colonne de 5,ooo hommes pour un mois, c'est-à-dire i5o,ooo rations de toute nature , savoir ;. 3oo,ooo rations, ci 3oo,ooo.

XoTAL 1,600,000

lenteurs de rexécution, les objections d'une autorité éloignée du théâtre des difficultés du moment, et h préparer un avenir qui se rapprochait avec une effrayante rapidité.

Déjà ma responsabilité était grande à Tépoque où M. le maréchal Clauzel écrivait au général Rapatel qu'indépendamment de l'expédition sur Tlemcen, je devais tout préparer à la Tafna et à Mostaganem pour que les troupes de la division fussent en mesure d'entrer en opération dans les premiers jours du printems pourtenir les Arabes en échec dans l'ouest, et préparer dans l'est l'occupation de Kallah et de Mascara.

Mais ce n'était plus les mouvemens d'une colonne de 4,000 combattans, c'était une armée tout entière dont il fallait assurer la subsistance et préparer les opérations. A part les renforts considérables qui furent dirigés sur Oran , je n'ignorais aucun des détails que je viens de donner; aussi l£>rsque j^appris que j'étais destiné à prendre le commandement par intérim de la province, je me rendais parfaitement compte de toutes les difficultés avec lesquelles j'allais entrer en lutte. Mais j'étais encouragé par les résultats d'une campagne de quatre mois dans la Mitidja, et le souvenir du succès que j^avais obtenu dans toutes les entreprises dont j'ai été chargé dans ma longue carrière militaire. D'ailleurs étant le maréchal-de camp le plus ancien de l'armée d'Afrique après le général Trézel, qui commandait à Bone , prendre le commandement d'Oran était mon devoir, mon droit et mon avenir.

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