‹ Quatre-vingt-deux jours de commandement de la province d'OranChapitre 3 sur 6 · SECOND CHAPITRE · texte numérisé non relu

SECOND CHAPITRE

Exposé des dispositions administratives prises depuis le i4 janvier 1837, jusques au i*' avril suivant.

Autre chose est de voir les évènemens de loin à travers le prisme de l'imaginalion , ou de se trouver face à face avec les faits et les difficultés. Depuis long-lems j'avais compris cette vérité, mais à mon arrivée a Oran, elle se révéla de nouveau dans toute sa force. Sans doute je connaissais la position difficile de la division, mais je l'avais vue d'Alger : maintenant je jugeais par moi-même des difficultés presqu'insolubles contre lesquelles j'allais lutter. D'ailleurs je succédais à un officier général dont je ne pouvais méconnaître la capacité; aussi je conviens qu'à ce moment j'eus de vifs regrets d'avoir accepté ce commandement.

Cependant il n'y avait pas à reculer. Je m'armai de courage et j'examinai attentivement l'étal des choses. Je reconnus que la position à laquelle on se trouvait réduit aOran, tenait moins aux obstacles réels qu'au système dans lequel l'officier - général , revêtu du commandement, se trouvait placé indépendamment, peut-être , de sa volonté. Le centre d'action était à Alger ; les difficultés et les besoins existaient sur les lieux , leur exigence était incessante et immédiate.

Le remède était éloigné, lent dès lors à se produire, de telle manière que le commandant d'Oran était constamment dominé par la force d'évènemens audevant desquels il ne pouvait aller.

Que faire dans une situation semblable? Je voyais le remède, la difficulté était de l'appliquer. Ma position était pénible , car d'une part je ne pouvais dire toute la vérité sur les choses , sans blâmer l'administration, ce qui me répugnait à faire, ou accuser mon prédécesseur, ce qui n'eût été ni juste, ni généreux.

Je me décidai donc au seul parti qui pût convenir à un homme de cœur, j'acceptai le fardeau et gardai le silence sur toute l'étendue des difficultés que j'avais a combattre , me réservant , in petto , le droit de m'affranchir , en silence et avec la réserve convenable, des lisières qui avaient paralysé les mouvemens de mon prédécesseur. Je croyais y être autorisé par la connaissance parfaite que j'avais des intentions de mes supérieurs et ma profonde conviction de la confiance entière qui m'était accordée.

J'entrai donc hardiment dans un système de détertriinations énergiques et actives.

Dès avant mon départ d'Alger, monsieur le maréchal Clavizel avait apprécié la position critique de^ Douairs et Smélas , nos alliés ; il m'avait donné le pouvoir de subvenir à leurs besoins les plus indispensables par une décision du 8 janvier 1837. «Il avait (( ordonné que les Douairs et Smélas réunis sous les «ordres de rAgha-Muslapha-Ben-lsmaël, recevraient « désormais , et jusqu'à nouvel, ordre , une double

«ration de pain, cinquante centimes de solde et une «ration de fourrages.»

Par une application judicieuse , des mesures humaines, équitables et politiques de M. le Maréchal, les souffrances de la population alliée furent soulagées; mais ce n'était pas assez ^ il fallait compléter ce bienfait et donner à cette population un meilleur ave * nir en lui rendant ses moyens d'existence, Texploitation des bois, delà chaux, la culture des terres et le pâturage des troupeaux.

L'établissement d'un nouveau poste à Mezergin ^ situé à trois lieues a l'est d'Oran , et quelques modifications de détail -dans la composition des postes assurèrent, aux Arabes.et à Tarmée, la jouissance de douze lieues carrées de terrain. Une seule fois , les arabes Garabas osèrent tenter une j^azia (enlèvement de troupeaux); sept têtes et quelques prisonniers, restés aux mains des Douairs , leur ôtèrent la tentation de recommencer.

Si l'utilité de l'occupation de Mezergin avait pu être contestée , ce qui est arrivé le jour même où les troupes se portèrent sur ce point, en aurait démontré la nécessité. Ce jour-là , les tentes arabes concentrées sous les murs d'Oran et dans les ravins inaccessibles des montagnes qui avoisinent la place , furent levées; elles se déployèrent jusqu'au delà de Mezergin sur les pentes les plus basses qui bornent la plaine. Cette dernière , sillonnée dans tous les sens par les cavaliers arabes rendus à leur existence et à ce qu'ils appelaient leurs foyers j fut de nouveau animée par la

présence des iroapcanx. Blenlot les cullures s'élenilireiit dans un cercle de deux lieues : c'était la première fois, depuis la conquête, que la charrue fertilisait la plaine d'Oran.

Dès ce moment, les femmes arabes adrcsscrenTau ciel des prières pour le General qui avait «ssuré leur subsistance. Lui ont- elles porté bonheur?

Les rations de fourrage allouées aux cavaliers arabes, ajoutées aux nouvelles ressources que leur offraient les pâturages, pouvaient suffire pour améliorer rapidement 1 état des chevaux et des bétes de somme de nos alliés; notre cavalerie régulière et les chevaux des diverses arme^ ne pouvaient être ainsi éparpillés : la prudence exigeait de les tenir réunis. Toîitefois il était indispensable de mettre les uns et les autres à un régime alimentaire qui, sans amener un rétablissement total et inespéré, les mît au moins en état de suffire aux exigences les plus impérieuses du service. Je pris donc sur moi d'ordonner des mesures extra- réglementaires. Le succès passa les espérances.

Le service des vivres-viande excepté , toutes les autres branches du service des subsistances marchaient avec assez de régularité. Cependant des plaintes étaient portées sur la qualité des fourrages. Le mal tenait d'une part a la nature des foins provenant de Bone, dont on avait envoyé le rebut à Oran; de l'autre, au manque de magasins couverts. Vérification faite des parties avariées qui se trouvaient dans une c{uanlité déterminée , j'ordonnai un supplément proportionnel.

J'insiste sur ces particularités, car des difficultés analogues se présentent fréquemment dans les diverses branches du service ; et il est utile que les lecteurs non militaires puissent apprécier 1 étendue des détails qu'un officier-général doit embrasser.

Mais passons a la grande difficulté , aux vivresviande. Ce service est celui de tous qui présente le plus de chances de perte. Les employés de l'administration , comptables envers l'état des quantités qu'ils reçoivent, n'aiment pas à se charger en recelte d'une denrée qui fond au soleil et s'évapore en marchant. D'un autre côté, Tintendance, défenseur des intérêts du trésor, reste autant que possible, pour ce service, dans les limites de l'indispensable; dès lors, si des circonstances extraordinaires viennent à surgir, l'administration se trouve en défaut: à Oran, l'espoir d'un meilleur avenir avait fait reculer devant les sacrifices. Mais le moment des besoins impérieux était arrivé. Le lieutenant-général Rapatel, préoccupé delà gravité de la situation, indiquait dans ses dépêches, mais comme ressources très éventuelles, un coup de main sur les tribus ennemies, ce qui était devenu impossible. L'Emir avait fait éloigner les tribus à trois journées de marche. La cavalerie, arme la plus indispensable dans ces sortes d'opérations, ne pouvait être employée à cette époque sans être totalement sacrifiée. D'ailleurs le parc était vide, et l'armée se trouvait ainsi placée dans cette position, qu'elle ne pouvait marcher faute de vivres et ne pouvait vivre faute de pouvoir marcher •

Des mesures promptes et efïîcaces étaient devenues indispensables; autrement il fallait renoncer à mettre les troupes en mouvement, sans se décider a spolier entièrement nos alliés, ou a manger les chevaux et les chameaux hors de service : j'eusse préféré cette dernière mesure. A cet égard mon parti était pris :1a colonne expéditionnaire aurait vécu de la chair de ces animaux, et les vivres dont chaque soldat aurait été chargé, eussent servi à ravitailler Tlemcen. En farine et en riz, un homme peut porter quinze jours de subsistances. Je n'eusse pris que trois mille hommes, mais forts et vigoureux, portant 45,000 rations, soixante -cinq jours de vivres pour Tlemcen; une marche rapide et inattendue aurait assuré le succès de cette entreprise.

Il n'y avait pas un moment à perdre. Par une réquisition frappée à prix d'argent sur les tribus alliées, j^assurai un /» approvisionnement pour vingt -cinq jours; et à partir de ce moment la marche du service fut régulière, mais à raison de V4 ration. L'Intendant avait proposé de suhstiluer une rétribution en argent à la ration de viande. Cette mesure était inadmissible sous tous les rapports. En effet, d'une part le soldat n'eût trouvé à acheter que des alimens de mauvaise qualité; d'un autre côté, l'exécution des réglemens doit s'observer d'autant plus rigoureusement qu'elle se rattache directement à ses besoins.

L'Intendant fit de vains efforts près du commerce d'Oran. Aucun négociant ne voulut contracter, ni à aucun prix, ni pour aucune époque. On regardait

comme une tentative dénuée de raison Tenvoi d'un agent de l'administration à Carthagène; mais je connaissais l'Espagne, et je savais que dans cette circonstance, il ne fallait pas s'en rapporier au commerce, qui base son opinion sur les chances de bénéfice , et que là où. la matière existe, on peut toujours l'obtenir. Vaincu par l'expérience , l'Intendant me demanda de faire partir un second employé pour l'Espagne. Son choix tomba sur M. Albin, qui se rendit à Valence, et de là à Madrid.

Ces mesures venaient d'être prises, lorsque le bateau à vapeur d'Alger amena le sieur Ben-Durand, aîné. Il éiail porteur de lettres de M. le lieutenantgénéral Rapatel et de l'Intendant en chef, avec lequel il avait contracté des marchés. Durand ne s'engageait pas à livrer, ladministration s'engageait à recevoir. Ce mode de transaction n'offrait aucune garantie : mais je ne pouvais m'immiscer en aucune façon dans une affaire réglée par l'Intendant en chef et le Gouverneur par intérim. Je me bornai à indiquer à rintendant letendue des besoins et celle de ses devoirs.

Bien que par les marchés contractés à Alger avec rintendant en chef, Durand ne fût pas obligé, la démarche qu'il fesait, l'intérêt qu'il avait à tenir ses engagemens, mefesaient espérer que le service pourrait être assuré. Vers la fin de janvier , son frère étant arrivé de l'intérieur à Oran très gravement malade, Durand partit lui-même pour les Garabas, afin de faire des achats. Cependant, vers la fin de février.

il n'y avait pas encore de commencement (Vexécution; niais comme h celte époque le marcUé pour le ravitaillement de Tlemcen fut conclu , je commençai à avoir quelque confiance*.

Toutefois , dans les premiers jours de mars^ \e conçus de vives inquiétudes; Durand n'accomplissait pas ses engagemens, on n'avait aucune nouvelle de M. Albin, et il m était permis d'avoir des doutes sur la bonne foi d'Alnl-el-Kader. 11 fallait en finir avec Durand; je savais par qui AMel-Kader espérait connaître mes projets; il apprit par cette voie que je le trompais , que le 9 je marchais sur Tlemcen. Le mouvement fut général. Toutes les tribus couraient aux armes.

L'intendance , qui ne savait pas mon secret , crut tout perdu , et j'avoue que moi-même j'eus la

iLes engagemens fiicultatifs pris par D^içand étaient loin de pouvoir suffire aux besoias: l'administration ne s'était engagée à recevoir que jusqu'à concurrence de 1200 quintaux, encore 5oo seulement devaient être livrés dans un bref délai. Les 700 autres ne devaient être remis à l'administration qu'en trois versemens : i" aoo quintaux,, i5 mars \ a» aoo idein., fin mars \ 700 q.

3® 3oo idem , i5 avril j

Cette ressource , on le voit , était très précaire ; un caprice d'Abdel-Kader, la nécessitéde marcher sur Tlemcen , enfin toute autre circonstance qui eût amené une collision, eût arrêté ces versemens Aussi je les considérai comme très éventuels , mais con^me apportant un peu de soulagement aux besoins de l'armée , en attendant le lésultat de» mesures prises eu Espagne. Au moment où le marché, pour le ravitaillement de Tlemcen, fut conclu, si mes espérances se relevèrent, ma tranquillité fut de peu de durée, comme on va le voir.

22:crainte d'avoir dépassé le but. Son effroi fut d'autant plus grand qu aucune nouvelle d'Albin n'arrivait.

Enfin, en mars, Tlnlendant chargé du service des vivres me rendit compte qu'il paraissait certain que M. Albin était tombé au pouvoir des carlistes, et me sollicita d'envoyer un officier à sa recherche. On n'avait plus rien à espérer de la mission Méjanel a Carlhagène, et d'un antre côté la désignation d'un officier-général, commandant la division active, était annoncée par les journaux; et bien qu'aucune lettre ministérielle n'eût donné avis de sa nomination, cet officier-général donnait pour instruction de former un parc de réserve de 1 ,000 têtes de bétail.

La position était en effet critique *, il paraissait alors clairement démontré que la politique d'Abd-el-Kader ne permettrait pas a Durand d aller au delà de nos besoins courans. Le marché passé à Alger entre ce dernier et l'Intendant en chef avait été conclu du 10 au 15 janvier; arrivé à Oran dans les derniers jours de ce mois, Durand n'avait encore, le 15 mars, livré que 119 bœufs, représentant >^i8,985 rations, la subsistance de cinq jours. Le service ordinaire n'était même pas assuré. L^'intendance s'adressait à tout le monde, et personne ne voulait contracter. Dans cette circonstance, M. Sol, sous-Intendant civil d'Oran, m'adressa M. Puig; je le renvoyai à M. l'Intendant chargé du service des vivres.

Ici se bornent toutes les transactions administratives qui eurent lieu avant le 6 avril. Si des marchés considérables ont été passés à une époque poster

Heure j ils ont été Imposés à- V^administratioru par uiie autre autorité que la mienne '.

Ma conduite à l'égard de rinlendance , a toujours été circonscrite dans le cercle rigoureux des pou* voirs qui m'étaient dévolus. Je lui ai toujours laissé l'indépendance entière qui lui appartient, comme appelée à contracter pour l'Etat^,

Rien n'est plus distinct dans i\os armées que les pouvoirs du com^nandement et les, attributions de l'intendance.

L'officier-général, responsable du résultat des opérations qui lui sont confiées , exerce nécessairement une autorité directe sur les mesures qui sont indispensables pour en assurer le succès ; mais dans aucun cas son autorité ne peut s'étendre jusqu'à s'immiscer directement dans les stipulations contenues dans les marchés. A cet égard, la seuje autorité compétente

« Le relonr inespéré de M. Albin , et le succès de sa mission en Espagne, achevèrent d'assurer le service; en sorte qu'au i*"" avril, il était garanti contre toutes les éventualités possibles jusqu'au lo juin.

Enfin le 28 mars, Durand, aîné, partit d'Oran avec 4* chameaux portant du café , du riz, des vêtemens et des médicamens fournis par l'administration et formant le complément du ravitaillement deTlemcen auquel il s'était engagé: les rivières étaient encore débordées, et il ne put arriver à sa destination qu'avec de grandes, difficultés.

Avant son départ, il avait proposé de fournir a4"o têtes de bétail ; mais l'intendant chargé des subsistances refusa ses offres. Ainsi du i5 janvier au i*' avril, 85 jours, Durand avait fourni seulement 1200 q. métriques de viande, fesant 480,000 rations, quantitéinsuffisantepour la subsistance d'un mois. Hors le ravitaillement de Tlemcen , on peut juger àfx secoursf dont il a été pour l'armée en ce qui concerne les vivres-viande.

est riiiie.'itîance, car elle est seule responsable. Si rolïicier-général est juge de la iiécessilé , à riiileiidanl appartient le clioix des moyens.

Ces règles sont sages et conformes, à la raison : elles accordent tout ce qui est nécessaire à celui qui commande, pour laisser a l'administrateur toute la responsabilité qui lui appartient. En effet, le caractère d'impeccabilité dorit lofficier-général est revêtu par les règlemens et qui résulte de la responsabilité de Tintendance, peut seul donner au premier la confiance et la sécurité dont il a besoin pour se déterminer à prescrire des mesures qui sont de nature à grever le trésor. Dans ces circonstances si graves^ la bonté de son jugement peut être mise en cause; mais sa probité jamais , s^il est resté clans les limites de ses pou\^oirs. L'attaquer dans ce cas, c'est agir contre la justice et l'intérêt de l'Etaf, car c'est rendre tout commandement impossible.

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