LA VENDÉE
It y avait alors en Bretagne sept forêts horrîMee.
Les sept Forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fongères qui barre le pHssage entre Dol* et Avranches;' la forêt de Princé qui a huit lieues de tour; la forôt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, avt-o une retraite facile sur Concornet qui ét'iit un bourg royaliste ; la forêt de Bennes' d'oii l'on entendait le tocsin des paroisses républioainrs, toujours nombreuses près des villes; la fcrêt de Machecoul qui avait Charette pour bête fauve ; la forêt de la Gamache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain et aux Bohan ; la forêt do Bro''éliande qui était aux fées.*
Un gentilhomme eu Bretagne aviiit le titre de seigneur de» Sept-Forêtê. C'était le vicomte de FonteuHy, prince breton.
Car le prince breton existait, distinct du prince français. . Les Rohan étaient princes bretons.
L'histoire des forêts bretonnes, de 1792 à 1800, pourrait être faite à part, et elle se mêlerait à la vaste aventure de la Vendée comme une légende.
Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et magnifique, a désolé et enorgueilli la Frauue. La Vendée est une plaie qui ebt une gloire.
À. de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité, en violence et en barbarie. Le philosophe hésite à l'accuser. Il tient compte du trouble que produisent les problèmes.' Les problèmes ne passent poiut' sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages.
Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme, d'un côté la révolution française, de l'autre le paysHA bieton. En face de ces événements incomparables, qu on place ce sauvage grave et singulier, cet homme à l'œil clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de oh&taignes,
Qua trevingt- Treize.
torné à son toît de chanrae, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque hameau du voisinage au son de la cloclie, no se servant de l'eau que ponr boire, ayant sur le dos une veste de cnir avec des arabesques de soie, inculte et brodé, tatouant ses habits, comme ses ancêtres les Celtes avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau, parlant une langue morte, piquant' ses bœufs, aiguisant sa iaulz, sari-lant son blé noir, pétrissant sa galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite, cioyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et au^si à la haute pierre mystérieuse debout* au milien de la lande, laboureur dans la plaine, pêcheur sur la côte, braconnit-r dans le hallier, aimant ses lois, ses seigneurs, ses prêtres; pensif, immobile souvent des heures entières sur la grande grève dénerte, sombre écouteur de la mer.
Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté.
Le paysan a deux points d'appui : * le champ qui le nourrit, le bois qui le cache.
Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement ; c'étaient des villes. Eien de ydus suurd,"" de plus muet et de plus sauvage que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages ; ces vastes broussailles étaient des gîtes d'immol'ilité et de silence; pas de solitude d'apparence plus morte et plus sépulcrale ; si l'on eût pu, subitement et d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on eût brusquement tu dans cette ombre un fourmillement d'hommes.
Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des couvercles de pieiie et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissaiit tious terre en entonnoir,'^ et aboutiss int i des chauilires ténét>reuse8, voilà ce que Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann" trouva en Bretagne; là c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants. Une des plus sauvages clairières du buis de Misdon, toute perforée de galeries et de cellules oîi allait et venait un peuple m\ stérieux, s'appelait "la Grande ville." Une autre clairière, non moins dé.-erte en dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait "la Place royale."
Cette vie souterraine était immémoria'e en Bretagne. De tout temps l'homme y avait été eu fuite devant l'homme. De là les tanières de re|itilet> creusées sous les racines des arbres.
La Vendée.
Cela «latait fies druidcB, et quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les larves de la légende et les monstre de l'histoire, tout avait passé sur ce noir pays. Depuis deux mille ans, le despotisme sous toutes BPS espèces, la conquête, la féodalité, le fanatisme, le fisc, traquait" cette mi.-érable Bretagne éperdue, sorte de battue inexorable qui ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se terraient."
L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes, et les tanières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république franç dse éclata. La Bretagne ko révolta, se trouvant op])rimée par cette délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves.
Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de toutes les autres.
Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé en tons sens par une voirie inconnue do sapes, de cellules et de galeries. Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté était d'y respirer.
Ces belligérants souterrains étaient admirablement renseignés. Rien de plus rapide que leurs oummuniontions, rien de pins mystérieux. Ils avaient rompu tous les ponts, ils avaient démonté toutes les charrettes, et ils trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson.
Tel pavsan qui avait l'air stupide passait portant des dépêches dans son bâton, qui était creux.
Il semblait que ce quadrilatère fermé** au sud par la ligne des Sables à Thouars, à l'est par la ligne de Thouars à Saumnr et par la rivière de Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même appareil nerveux," et qu'un point de ce sul ne pût tressaillir sans que tout s'ébranlât. En un clin d'oeil on était informé de Nuirmoutier à Luçonret le camp de la Loué savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. On eût dit que les oiseaux s'en mêlaient." Hoche écrivait, 7 messidor, an III." On croirait qu'il» ont de» télégraphes.
C'étaient des clans, comme en Éoosse. Chaque paroisse avait son capitaine. Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler."
Quatrevingt- Treize.
Beanncnip n'avaient qne des piqnes. Les bonnes carabines de chasse sbonda'ent. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers dn Bocage* et les contrebandiers du Lorous. C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la levée " de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six cents villages. Xie pétillement de l'incendie éclxta sur tous les points à la fois.
La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes, femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donné par TufiSa de La Eonarie."
Il y a eu deux Vendées : la grande, qui faisait la gnene des forêts, la petite, qui faisait la guerre des buissons; là est la nnanoe qui sépare Charette de Jean Chouan. La petite Yendée était naïve, la grande était corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis, lieutenantgénéral des armées du roi, et grand-croix de Saint-Louis ; Jean Chouan resta Jean Chouan.'"
Quant à ces chefs magnanimes, Bonchamps," Lescnre. La Bochejaqnelein, ils se trompèrent. La grande armée catholique a été un effort insensé ; le désastre devait suivre.
La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le Vendéen chez lui est contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête des bois.
La Koohejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée.'»
La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison ; la dernière fois, elle a en tort. C'était toujours la même guerre que la Bretagne faisait, la gnerre de l'esprit local contre l'esprit central.
Ces antiques provinces étaient nn étang ; courir répuirnait à ce' te eau dormante; lèvent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait. Finisterre; c'était là qne finissait la France, que le champ donné à l'homme se terminait et que la marche des générations s'arrêtait. Halte! criait l'océan à la terre et la barbarie à la civilisation. Toutes les fois qne le centre, Paris, donne une imimlsion, que cette impulsion vienne de la royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens dn despotisme on dans le sens de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se héri&se.^ Laisse^t-nous tran-
La Vendée.
q'iilles. Qu'est-ce qu'on nons veut? Le Marais " prend m fourche, le Bocage prend sa caraliine. Toutes nos tentatives, notre initiative en législiition et en éducation, nos encyclopédies, nos philosopliies, nos génies, nos gloires, viennent éuhouer devant le Huuroux.'' Surdité terrible.
L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.
Échauffourée colossale, chicane de titans, rébellion démesurée, destinée à ne laisser à l'histoire qu'un mot, la Vendée, mot illustre et noir ; se suicidant pour des absents, dévouée à l'éi^oisme, passant son temps à faire à la lâcheté l'offre d'une immense bravoure ; saus calcul, sans stratégie, sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, i^ans respon^abilité; montrant à quel point la volonté peut êtie l'impuissance ; chevaleresque et sauvage ; l'ignorance faisant à la vérité, à la justice, au droit, à la raison, à la délivrance, une longue résistance béte et superbe; l'épouvante de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des champs, l'écrasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la torche dans les chaumes," l'épée dans les oœnrs ; telle fut cette guerre, essai inconscient de parricide.
En somme, en démontrant la nécessité de trouer dans tous les sens la vieille ombre bretonne et de percer cette bronssaille de toutes les flèches de la lumière à la fois, la Vendée a servi le progrès. Les, catastrophes ont une sombre façon d'arranger les choses.
Quatrevin^t Treize.
CHAPTEB VL
LES TBOIS ENFANTS.
L'Éti de 1792 avait été très pluvieux; l'été de 1793 fut très chaud. Par suite de la guerre civile, il n'y avait pour ainsi dire plus de chemins en Bretagne. On y voyageait pourtant, grâce à la beauté de l'été. La meilleure route est une terre sèche.'
A la fin d'une sereine journée de juillet, une heure environ après le soleil couché, un homme à cheval, qui venait du côté d'Avriinches, s'arrêta devant la petite auberge dite la Croix- Branchard, qui était à l'entrée de Pontorson,' et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait encore il y a qnelques années : " Bon cidre à dépoteyer." ' Il avait fait chaud tout le jour, mais le vent commençait à aoufiSer.
Ce vovagour était enveloppé d'un ample manteau qui couvrait la croupe de son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui n'était point sans hardiesse* dans ce pays de haies et de coups de fusil oii une cocarde était une cible. Le manteau noué au cou s'écartait ponr laisser les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait dépassait le manteau.
Au bruit du cheval qui s'arrétHit, la porte de l'auberge s'ouvrit, et l'aubergiste parut, une lanterne à la main. C'était l'heure intermédiaire ; ' il faisait jour sur la route et nuit dans la maison.
L'hôte regarda la cocarde.
" Citoyen," dit-il, " vous arrêtez- vous ici ?"
"Non."
" Où donc allez- vous ? " A DoL"
En ce cas, retournez à Avranehes ou restez à Fontoraon.*
" Pourquoi ? "
" Parce qu'on se bat à Dol."
Les Trois Enfants.
Ah 1 " dit le cavalier.
Et il reprit :
" Donnez l'avoine à mon cheval."
L'hôte apporta l'auge, y vida nn sac d'avoine, et débrida le cheval qui se mit à souiSar et à manger.
Le dialogue continua.
*' Citoyen, eat-ce un cheval de réquisition?" • "Non."
Il est à vous 7 " " Oui. Je l'ai acheté et payé."
D'oîi venez- vous?" •'De Paris." " Pas directement ? " "Non."
"Je crois 4>ien, les routes sont interceptées. Mais la poste marche encore."
"Jusqu'à Alençon. J'ai quitté la poste là.*' "Ahl il n'y anra bientôt plus de poster en France. Il n'y a plus de chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les fourrages sont hors de prix.'
cent treize maîtres de poste qii'il y avait, deux cents ont donné leur démission, (jituyeu, vous avez voyagé d'après le nouveau tarif? "
" Du premier mai. Oui."
" Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dnns le cabriolet, cinq sous dans le fourgon. C'est à Alençon" que vous avez acheté œ cheval ? "
"Vous avez marché aujourd'hui toute la journée?"
"Depuis l'aube."
"Et hier?"
« Et avant-hier."
" Je vois cela. Vous êtes venu par Domfront et Mortain." " Et Avranches."
" Croyez-moi, repDsez-vous, citoyen. Vous devez être fatigué, votre cheval l'est."
" Les chevaux ont droit à la fatigue, les hommes non."
Le regard de l'iiôtn se fixa de nouveau sur le voyageur. C'était une figure grave, calme et sévère, encadrée de cheveux gri*.
L'hAtelier jeta un coup d'œil sur la route qui était déserte à perte de vue, et dit :
gargotier. Sur treize
Oui.'
QtuUrevingt-Treize.
" Et vous voyapez seul comme cela ? " " J'ai une escorte." Où ça?"
Mon sabre et mes pistolets."
L'aubeitgiste alla chercher un seau d'eau et fit linîre le cheval, et, pendant que le cheval buvait, l'hôte considérait le voyageur.
Le cavalier reprit :
" Vous dites qu'on se bat à Dol ? "
" Oui. Ça doit commenc-er dans ce moment-ci."
" Qui est-ce qui se bat ? " Un ci-devant contre un ci-devant." ■*
" Vous dites ? "
" Je dis qu'un ci-devant qui est pour la république se bat contre un ci-devant qui tst pour le roi." " Mais il n'y a plus de roi."
" 11 y a le petit." Et le curieux," c'est que les deux cidevant sont deux parents."
Le cavalier écoutait attentivement. L'aubergiste poursuivit :
" L'un est jeune, l'autre est vieux. Cest le petit-neveu qui se bat contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote. L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah ! ils ne se feront pas de quartier, allez. C'est une guerre à murt.'*
"À mort?"
** Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politessea qu'ils se jettent à la téte ? Ceci est une aflSohe que le vieux trouve moyen de faire placarder partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'Û a fait coller jusque sur ma porte."
L'hôte approcha sa lan terne d'un carré de papier appliqué sur un des battants de sa porte, et, comme l'afiiche était en très gros oaraotères, le cavalier, du haut de son cheval, put lire :
'"Le marquis de Lantenao a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur le vicomte Gauvain, que, si mousienr le marquis a la bonne fortune > e se saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser " mon^ieur le vicomte.' "
" Et," poursuivit l'hôtelier, " voici la réponse."
Il se retourna, et éclaira de sa lanterne une autre affich* placée en regard de la première sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut :
Les Trois Enfants.
• Gauvain prévient Lantenao que s'il le prend il le fera fusiller.' "
" Hier," dit l'hôte, *' le premier placard a été collé sur ma porte, et ce matin le sucoud. La réplique ne s'eut pas fait attendre.""
Le voyageur, à demi-voix, et comme se parlant à lui-même, pi-ononça ces quelques mots, que l'aubergisie entendit sans trop les comprendre :
"Oui, c'est phis que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la famille. Il le faut, et c'est bieu." Les grands rajeunissements des peuples sont à ce prix."
Et le voyageur portant la main à son chapeau, l'œil fixé sur la deuxième affiche, la salua.
L'hôte continua :
"Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros bourgs nous sommes pour la révolution, dans la campagne ils sont contre ; autant dire dans les villes on est français et dans les villages ou est breton. C'est une guerre de bourgeois à paysans."
Le cavalier continua :
" Et lequel des deux l'emporte 7 "
"Jusqu'à piésent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude. Ces gens-là, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille à deux branches ; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis de Lantenao, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte Gauvain. Aujourd'hui les deux branches so battent. Ce marquis de l..antenao est tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de son débarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine trois cents paroisses ont été soulevées. S'il avait pu prendre un coin de la côte, les Anglais débarquaient. Heniousoment co Gauvain s'est trouvé là, qui est son petit-neveu, drôle d'aventura II est commandant républicain, et il a rembarré " soti grandoncle. Et puis le bonheur a voulu" que ce Lanteuac, en arrivant et en massacrant une niasse de prisonniers, ait fait fusiller deux femmes dont une avait trois enfants qui étaient adoptés pwr un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il s'appelle le bataillon du Boiinet-Kuuge. Il n'en reste pas beaucoup de ces pai isiens-là, mais ce sont de furieuses bayonnettea Ils ont éié incorporés dans la oolonne du commandant Gauvain. Bien ne leur résiste, lia ventent venger les femmes et ravoir les enfants. On ne
Qtiatrevinçi-Treize.
sait pas oe que le vieux en a fait, de ces petit& C'est oe qni enrage les grenadiers de Paris. Supposez que ces enfauts n'y soient pas mêlés,'^ cette guerre-là ne serait pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le vieux est un effroyable marquis." " Vous ne prenez rien, citoyen ? "
" J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais combien de temps faut-il pour aller à Dol ? "
" À une troupe qui a des charrois," au moins trois heures; mais ils y sont."
Le voyageur prêta l'oreille et dit :
" En effet, il me semble que j'entends le canon."
L'hôte écouta.
"Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile." Vous devriez passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon à attraper par là."
" Je ne puis m'arrêter. Je dois continuer ma route."
" Vous avez tort, Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est grand, et à moins qu'il ne s'agisse" de ce que vous avez de plus clier au monde. . . ."
" C'est en effet de cela qu'il s'agit," répondit le cavalier.
" . . De quelque chose comme votre fils. . .
A peu près," dit le cavalier.
" llebiidez mon chevaL Combien vous dois-je ?"
Et il paya.
L'hôte rangea l'ange et le seau le long de son mur, et revint vers le voyageur.
" Puisque vous êtes décidé à partir, écoutez mon conseil. Il est clair que vous allez à Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins, le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est guère plus court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Geurges de Brehaigne, Chcmieix, et Hirel-le- Vivier. Vous laissez Dol au sud et Cancale ^ au nord. Citoyen, an bout de la rue, vous allez trouver l'embrancliement des deux routes ; celle de Dol est à gauche, celle de Saint-Georges de Brehaigne est à druite. Écoutez-moi bien, si vous allez par Dol, vous tombez dans^ le massacre. C est pourquoi ne prenez pas à gauche, prenez à droite."
" Merci," dit le voyageur.
Et il piqua son cheval.
L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit. L'aubergiste le perdit de vue.
Les Trois Enfants.
Quand le voyageur fut an bout de la rue à l'emVir.nohement des deux ohemins, il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin :
"Prenez à droite I"
Il prit à gauche.
Dol, ville espagnole de France en Bretigne, ainsi la qualifient les cartulaires,** n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point alignées, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très large. Le reste do la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant à cette grunde rue diamétrale et y aboutissant ^ comme des ruisseaux à une rivière. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le Mont-Dol, ne pourrait soutenir un sié^ie; mais la rue en peut soutenir un. Les promontoires de maisons, qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de combat très solide et très résistant. Autant de maisono, autant de forteresses ; et il fallait enlever l'une api-ès l'autre. La vieille halle était à peu près an milieu do la rue.
L'aubergiNte de la Croix-Branohard avait dit vrai, une mêlée forcenée emplissait Dol au moment où il parlait. Un duel nocturne entre Icm blancs arrivés le matin et les biens survenus le soir avait brusquement éclaté dans la ville. Les forces étaient inégale.-*, les blancs étaient six mille, les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement. Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué les six mille.
D'un côté une oohne, de l'autre une phalange ; et chacune des deux troupes ayant pour âme Non chef, les royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté Lantenao, de l'autre Ganvain.
Gauvain avait trente ans, une encolure d'horcnlp, l'œil sérieux d'un prophète et le rire d'un enfant. Il ne fumait
Eas, il ne buvait pas, il ne jurait pas. Il emportait à tiavcrs t guerre un nécessaire de toilette ; il avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui étaient bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lni-:néme au vent son habit de capitaine qui était troué de balles et blanc de poussière. Toujours rué épordument dans les mêlées,'" il n'avait jamais été blessé. Sa voix très douce avait à propos" les éclats brusques du commandement. Il donnait l'exemple da ooaoher A terre, bous la bise,* sous la pluie, dans la neige,
Quatrevingt- Treize.
roulé dans son manteau, et sa téte charmante posée snr une piorre." C'était une âme héroïque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait. Il avait cet air efféminé qui dans la bataille est formidable.
Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage ; Alcibiade pour qui le voyait, Socrate pour qui l'entendait.
Dans cette immense iiaprovisation'' qui est la révolution française, ce jeune homme avait été tout de suite un chef de guerre.
Sa colonne, formée par lui, était, comme la légion romaine, nne sorte de petite armée complète ; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle avait des éclaireurs, (ies pionniers, des sapeurs, des pontonnierB ; et, de même que la légion romaine avait des catapultes, elle avait des canons. IVois pièces attelées '° faisaient la colonne forte en la laissant maniable.
Lantenac aussi était nn chef de guerre, pire encore. Il était à la fois plus réfléuhi et plus hardi. Les vrais vieux héros ont plus de froideur que les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce qu'ils sont près de la mort. Qu'ont-ils à penlre? fci peu de chose. De là les manœuvres téméraires, en même temps que savantes," de Lantenac. Mais en somme, et presque toujours, dans cet opiniâtre corps-à-corps du vieux et du jeune, Gaavain avait le dessus.**
Lantenac était exaspéré contre Gauvain ; d'abord parce que Ganvain le battait, ensuite parce que c'était son parent. Quelle idée a-t-il d'être jacobin?" ce Gauvain ! ce polisson! son héritier, car le marquis n'avait pas d'enfants, un petitneveu, presque un petit-fils ! "Ahl" disait ce quasi grandpère. " si je mets la main dessus, je le tue comme un chien l "
Du reste, la république avait raison de s'inquiéter de oe marquis de Lantenac. À. peine débarqué, il faisait trembler. Sou nom avait conru dans l'insurrection vendéenne comme une trainée de poudre, et Lantenac était tout de suite devenu centre. Dans une révolte de cette nature où tons se jalousent et où chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut" qui survient rallie les chefs épars égaux entre eux. Presque tous les capitaines des bois s'étaient joints à Lantenac, et, de près ou de loin, lui obéissaient.
Un seul l'avait quitté, c'était le premier qui s'était joint à lui, Gavard. PourqTioi? C'est que c'était un homme de confiance. Gravard avait eu l^us les secrets et adopté tons le»
Les Trois Enfants.
plans de l'ancien syAtème de guerre civile que Lantenao venait supplanter et remplacer. Gavard était allé rejoindre Bonrhamp.
Lantenao, comme homme de guerre, était de l'école de Frédéric 11; il entendait" combiner la grande guerre avec la petite II ne voulait ni d'une " masse confuse," comme la grosse armée catholique et royale, foule destinée à l'écrasement, ni d'un éparpillement dans les halliers et les taillis, bon pour harceler, impuissant pour terrasser. La guérilla ne conclut pas, ou conclut mal ; on commence par attaquer une république et l'on finit par détrousser une diligence." Lantenao ne comprenait cette guerre b)'etonne, ni toute en rase campagne comme La Bochejaqnelein," ni toute dans la forêt comme Jean Chouan ; ni Vendée, ni Chouannerie ; il voulait la vraie guerre; se servir du paysan, mais l'appuyer" sur le soldat. 11 voulait des bandes pour la stratégie et des régiments pour la tactique. Il trouvait exiellentes pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armées de village, tout de suite assemblées, tout de suite dispersées ; maitt il les sentait trop fluides;" elles étaient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette guerre flottante et diffuse créer un point solide; il voulait ajouter à la sauvage armée des forêts une troupe régulière qui fût le pivot de manœuvre des paysans. Pensée profonde et affreuse ; si elle eût réussi, la Vendée eût été inexpugnable.
Mais oii trouver une troupe régulière? oii trouver des soldats? oii trouver des régiments? «lii trouver une armée toute faite ? En Angleterre. De là l'idée fixe de Lantenac, faàre débarquer les Anglais. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté dessus, afin d'avoir par Dol le Moiit-Dol, et par le Mont-Dol, la côte.
Le lieu était bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un côté le Fresnois, de l'autre Saint-Brolade, tiendrait à distance la croisière de Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du liaz-snr-Couesnon à Saint-Mêloir-dos-Ondos.
Pour faire réussir cette tentative décisive, Lunteuao avait amené avec lui un peu pins de six mille hommes, co qu'il avait de plus robuste dans les bandes dont il disposât, et toute son artillerie, dix couleuvrines ** de seine, une bâtarde" de huit et une pièce de légimeut de quatre livres de balles. U entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce principe que mille coups tirés aven dix canons font plus d« besogne que quinze cents ooups tirés avec cinq canons.
Quatrevingt- Treize.
Le Buccès sem'blait rertain. On était sis mille hommes. On n'avait à craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers Dinan que Léchelle. Léohelle, il est vrai, avait vingt-cinq mille hommes, mais il était à vingt lieues. Lantenao était donc rassuré, du côté de* Léchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du côté do Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que Léchelle était imbécile, et que, plus tard, il fit écraser ses vingt-cinq mille hommes aux landes de la Cruix-Bataille. écheo qu'il paya de son suicide.
Lantenao avait donc une sé -urité complète. Son entrée à Dol fut brusque et dure. Le marquis de Lantenao avait une rude renommée; on le savait" sans miséricorde. Aucune résistance ne fut essayée. Les habitants terrifiés se barri- Ciidèrent dans leurs maisons. Les six mille Vendéens s'installèrent dans la ville avec la confusion campagnardé,* presque en champ de foire, sans fourriers, sans logis marqués, bivouaquant au hasard, faisant la cuisine en plein vent, s'éparpillant dans les églises, quittant les fusils pour les rosaires. Lantenac alla en hâte avec quelques ofSciera d'artillerie reconnaître le Mont-Dol, laissant la lieutenance à 6ouge-le-Bruant, qu'il avait nommé sergent de bataille et qui avait pour surnom l'Imânus."
Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à égorger un clan qu'à garder une ville, l'ourtant il posa des grand'gardes."
Le soir venu, comme le marquis de Lantenao, après avoir reconnu l'emplacement de la batterie projetée, s'en retonmait vers Dol, tout à coup, il entendit le canon. Il regarda. Une fumée rouge s'élevait de la grande rue. Il y avait surpris^ irruption, assaut ; on se battait dans la ville.
Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de pareil. Qui cela pouvait-il être? Evidemment ce n'était pas Gauvain. On n'attaque pas à un contre quatre. Était-ce Léchelle? Mais alors quelle marche forcée I Léchelle était improbable, Gauvain impossible.
Lantenac poussa son cheval ; chemin faisant il rencontra des habitants qui s'enfuyaient; il les questionna, ils étaient fous de peur. Ils criaient: "Les bleusl les bleus 1" et quand il arriva, la situation était mauvaise.
Voici ce qui s'était passé.
En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir.
Les Trots Enfants.
s'étaient disperfiés dans la ville, chacun faisnnt h, sa gnise, comme cela arrive quand " on obéii d'amitié," c'était le mot de» Vendéens. Genre d'obéissance qni fait des héros, mais non des troupiers. Us avaient gvré " leur artillerie avec les bagages sous les voûtes de la vieille halle, et, las, buvant, mangeant, " ohapelettant," "> ils s'étaient couchés pêle-méle en travers de la grande rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart s'endormirent, la tête sur leurs sacs. C'était une douce nuit de juillet; les constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce bivouac, qni était plutôt une halte de caravane qu'un campement d'armée, se mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canon braquées à l'entrée de la grande rue.
C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville, et il tenait avec sa colonne la tête de la rue.
Un paysan se dressa, cria: "qni vive?"" et lâcha son ooup de fusil; un coup de canon répliqua. Puis une mousqueterie furieuse éclata. To ite la cohue assoupie se leva en sursaut. Bude seoouise. S'endormir sous les étoiles et se réveiller sous la mitraille.
Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement d'une foule foudroyée." Ils se jetèrent sur leurs armes. On criait, on courait, beaucoup tombaient. Les gxrs, assaillis, ne savaient plus ce qu'ils faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris qni sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui erraient dans la bagarre," éperdus. DiS familles s'appelaient. Combat lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient l'obscurité. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout était fumée et tumulte. L'enchevêtrement des fourgons et des charrois s'y ajontait. Les chevaux ruaient. On marchait sur des blessés. On entendait à terre des hurlements. Horreur de œux-oi, stupeur de œux-là. Les soldats et les o£Scier8 se cherchaient.
Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la défensive ; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de pilier]^ de pierre. Là ils reprirent pied ; " tout ce qui ressemblait à un bois leur donnait confiance. Ils criblaient de balles les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie à la mitraille.
Quatrevingt- Treitie.
C'étaient eux maintenant qui étaient abrités. Ils avaient entassé les tiaquets,''' les tombereaux, les bagages, tontes les futailles de la vieille halle, et improvisé une haute barricade avec des claires-voies par oh passaient leurs carabines. Par ces triius leur fusillade était meurtrière. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut " un front imprenable.
Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en citadelle, c'était l'inattendu. Les paysans étaient là, massés et solides. Oauvain avait réussi la surprise et manqué la déroute." II avait mis pied à terre. Attentif, ayant son épée au poing soub ses bras croisés, debout dans la lueur d'une torche qui éclairait sa batterie, il regardait toute cette ombre.
Sa haute taille dans cette clarté le faisait visible'^ aux hommes de la barricade. Il était le point de mire, mais il n'y songeait pa«.
Les volées de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de Gauvain, pensif.
Mais contre toutes ces carabines il avait dn canon. Le boulet finit toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire.'" Sa batterie, bien servie, lui assurait la supériorité.
Subitement, un éclair jaillit de la halle pleine de ténèbres, on entendit comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de la téte de Gauvain.
La barricade répondait au canon par le canoa.
Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maiutenant n'était plus d'un seul côté.
Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout près de Gauvain. Un troisième boulet jeta à terre son chapeau.
Ces boulets étaient de gros calibre. C'était une pièce de seize qui tirait.
" On vous vise, commandant," crièrent les artilleurs.
Et ils éteignirent la torche. Gauvain, lêveur, ramassa son chapeau.
Quelqu'un en effet visait Gauvain, c'était Lantenao. Le marquis venait d'arri\er dans la bairicade ^ar le côté opposé.
L'Imâniis avait couru à lui.
"Monseigneur, nous sommes surpris." «'Par qui?" " Je ne ^ais."
"La route de Dinan est-elle libre?"
Les Troii Enfant».
" Je le crois."
" Il faut coramenoer la Tetraite." "Elle oommence. Beaucoup se sont déjà sauvés." "Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer.* Pourquoi ne vous servez-vous pas de l'artilU-rie ? "
"On a perdu la tête, et puis les oSBciers n'étaient pas là." " J'y vais "
" Monseigneur, j'ai dirigé sur Fougères le pins que j'ai pu des bagages, les femmes, tout l'inutile. Que faut-il taire des trois petits prisonniers?"
"Ah! ces enfants?"
«Oui."
" Ils sont nos otages. ï'ais-les conduire à la Tourgne."
Cela dit, le marquis alla à la barricade. Le chef venu, tout changea de face. La barricade était mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place que pour deux canons; le marquis mit en batterie deux pièces de seize, auxquelles on fit des embrasures. Comme il était penché sur un des canons, observant la batterie ennemie par l'embrabure, il aperçut Gauvain.
"C'est lui!" cria-t-il.
Alors il prit lui-même l'épouvillou et le fouloir," cbargoa la piène, fixa le fronton de mire, et pointa.
Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisième coup ne réussit qu'à le décoiffer.
" Maladroit ! " murmura Lantenao. " Un peu plus bas, j'avais la téte."
Brusquement la torche s'éteignit, et il n'eut plus devant lui que les ténèbres.
" Soit," dit-il.
Et se tournant vers les ranonniers paysans, il cria : «A mitraille!"
Gauvain de son côté n'était pas moins sérieux. La situation s'aggravait. Une phase nouvelle du combat se dessinait." La barricade en était à le oanonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la défensive à l'offensive? Il avait devant lai, en défalquant les morts et les fuyards, au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents hommes maniables. Que deviendraient les républicains si l'ennemi s'apercevait de leur petit nombre? Les rôles seiaient intervertis. On était assaillant, on serait assailli. Que " la barricade fît une sortie, tout pouvait être perdu.
Que faire ? 11 ne fallait point songer à attaquer la barri-
Quatrevingt-Treize.
cade de front; tiii coup de vive force était chimérique; douze cents hommes ne débusquent pas cinq mille hommes. Brusquer** était impossible, attendre était funeste. Il fallait en finir. Mais comment ?
Gauvain éta.it du pays, il connaissait la ville ; il savait que la vieille halle, oii les Vendéens s'é'aient crénelés, était adossée à un dédale de ruelles étroites et tortueuses.
Il se tourna vers son lieutenant qui était ce vaillant capitaine Gdéohamp, fameux plus tard pour avoir nettoyé la forêt de Conci--e oîi était né Jean Chouan."
"Guéchamp," dit-il, "je vous remets le commandement. Faites tout le feu que vous pourrez. Trouez la barricade à coups de canon. Oucupez-moi tous ces gars-là."
*' C'est compris," dit Guéchamp.
" Massez toute la colonne, armes chargées, et tenez-la prête à l'attaque."
Il ajouta quelques mots à l'oreille de Guéchamp. " C'est entendu," dit Guéchamp.
Gauvain reprit :
Tous nos tambours sont-ils sur pied ?" Oui."
"Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept."
Les sept tambours vinrent eu silence se ranger devant Gauvain.
Alors Gauvain cria :
A moi le bataillon du Bonnet-Rouge! "
D <uze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.
" Je demande tont le hataillon," dit Gauvain. " Le voilà,'* répondit le sergent.
" Vous êtes douze 1 "
Nous restons douze." " C'ebt bien," dit Gauvain.
Ce sergent était le bon et rude troupier Badouh, qui avait adopté au nom du bataillon les trois enfants rencontrés dans le bois de la Saudraie.
Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à Herbe-en-Pail, et Eadoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.
Un fourgon de fourrage était proche ; Gauvain le montra du doigt au sergent.
" Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paille, et
Les Trois Enfants.
qu'on tor(îe cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils s'entre-choquent."
Une minute s'éooula, l'ordre fut exécuté, en silence et dans l'obscurité.
" C'est fait," dit le sergent.
" Soldats, ôtez vos souliers," reprit Gauvain.
" Nous n'en avons pas," dit lu sergent.
Cela faisait, avec les sept tambours, dis-neuf hommes; Gauvain était le vingtième.
Il oi'ia :
" Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon ensuite. Sergunt, vous commanderez le bataillon."
Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres, s'enfoncèrent dans les ruelles désertes.
Ils marchèrent quelque temps de la sorte, serpentant le long des maisons. Tout semblait mort dans la ville ; les bourgeois s'étaient blottis dans les caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût fermé. De lumière nulle part.
La grande rue faisait dans ce silence nn fracas furieux ; le combat au canon continuait ; la batterie républicaine et la barricade royaliste se crachaient toute leur mitraille aveo rage?"
Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité cheminait avec certitude, arriva à l'extrémité d'une ruelle d'oii l'on rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la halle.
La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement, ceci est l'éternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers oit étaient attelés quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes avaient devant eux les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.
Gauvain parla à voix basse au sergent ; on défit la paille nouée autour des fusils ; les douze grenadiers se postèrent en bataille derrière l'angle de la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, ''attendirent.
Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un intervalle entre deux détonations, Gauvain leva son épée, et d'une voix qui, dans oe silence, sembla un éolat de clairon, il oria :
"Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le i-este sur le centre ! "
Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnèrent la charge.
Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus :
" A la bayonnette I Fonçons ! " *
L'effet fut inouï.
Toute cette masse paysanne se sentit prise h revers, et s'imagina avoir une nouvelle armée dans le dos. En même temps, entendant le tambour, la colonne qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guéchamp s'ébranla, battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la barricade ; les paysans se virent entre deux feux ; la panique est un grossissement,*" dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume prend feu, et, aussi aisément qu'un feu de chaume devient incendie, une peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.
En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se désagrégèrent, rien à faire pour les officiers. L'Im&nus tua inutilement deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri : Sauve qui peut / et cette armée, à travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidité de nuée'emportée par l'ouragan.
Les uns s'enfuirent vers Châteauneuf,"* les autres vers Flerguer, les autres vers Antiain.
Le marquis de Lantenao vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons, puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit : " Décidément les paysans ne tiennent pas.'^ 11 nous faut les Anglais."
La victoire était complète.
Gauvain se tourna vers lea hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur dit :
" Vous êtes douze, mais vous en valez mille."
Un mot" du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.
Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en prit beaucoup.
On alluma des torches et l'on fouilla la ville.
Tout ce qui ne put s'évader se rendit. On illumina la grande rue avec des pots à feu. Elle était jonchée de morta et de blessés. La fin d'un combat s'arrache toujours," quel-
Les Trois Enfants,
qnes groupes déBenpérés réHiRtaîent encore ç& et là, on les oerna, et ils mirent bas les armes.
Gauvain avait remarqué dans le péle-méle effréné de la déroute nn homme intrépide, espèce de faune agile et robuste, qui avait protép;é la fuite des antres et ne s'était pas enfui. Ce paysan s'était magistralement servi de sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien qu'il l'avait cassée ; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout à coup Gauvain le vit qui chancelait et qui s'adossait à un pilier de la grande rue. Cet homme venait d'être blefsé. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet. Gauvain mit sou épée sous son bras et alla à lui.
"Eends-toi," dit-il.
L'homme le regarda fixement. Son sang coulait sous ses Tétements d'une bleasure qu'il avait, et iaisait une mare à •es pieds.
" Tu es mon prisonnier," reprit Gauvain.
L'homme resta muet.
" Comment t'appelles-tn ? "
L'homme dit :
" Je m'appelle Dan se-à- l'Ombre." ** Tu es un vaillant," dit Gauvain.
Et il lui tendit la main.
L'homme répondit :
" Vive le roi ! "
Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les doux bras à la fois, il tira au cœur de Gauvain uu ouup du pistolet et lui asséna sur la téie un coup de sabre.
11 fit cela aveo une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt encore. Ce fut un homme à cheval " qui venait d'arriver et qui était là depuis quelques instants, sans qu'on eût fait attention à lui. Cet homme, voyant le Vendéen lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et Gauvain. Sans cet homme, Gauvain était mort. Le cheval reçut le coup de pistolet, l'homme reçut le coup de sabre, et totis deux tombèrent. Tout cela se fit le temps de ^' jeter un cri.
Le Vendéen de son côté s'éfait affaissé snr le pavé. Le coup de sabre avait frappé l'homme en plein visage ; il était à terre, évanoui. Le cheval était tuéi Oanvain a'approoha.
Qualrevingt- Treize.
" Qui est cet homme? " dit-il.
Il le considéra. Le sang de la balafre inondait le blessé et lui faisait im masque rouge. Il était impossible de distinguer sa figure. Ou lui voyait des chevirux gris.
"Cet homme m'a sauvé la vie," poursuivit Gauvain. " Quelqu'un d'ici le connaît-il ? "
" Mon commandant," dit un soldat, " cet homme est entré dons la ville tout à l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson."
Le chirurgien-major de la colonne était accouru avec sa trousse. lie blesisé était toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:
" Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il sera sur pied. C'e&t un beau coup de sabre."
Le blessé avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un sabre. Ou le coucha sur une civière. On 1« déshabilla. On apporta un seau d'eau fraîche, le chirurgien lava la plaie. Le visage commença à apparaître. Gauvain le refi;Mrciait avec une attention profonde.
" A-t-il des papiers sur lui?" demanda Gauvain.
Lo chirurgien tâta la poche de côté et eu tira un portefeuille, qu'il tendit à Gauvain.
Cependant le bles-é, ranimé par l'eau froide, revenait à lui. Ses paupières remuaient vaguement.
Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une feuille de papier pliée en quatre, il la déplia, il lut :
" ' Comité de salut public Le citoyen Cimourdain. . . ."*
Il jeta un cri :
" Cimourdain I "
Ce cri fit ouvrir les yeux an ble^sô.
Gauvain était éperdu.
" Cimourdain 1 c'est vous ! "
Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable éclair de joie illuminait sa face sanglante.
Gauvain tomba à genoux devant le blessé en criant:
"Mon maîire! "
"Ton père," dit Cimourdain.
Ils ne s'étaient pas vus dVpuis beaucoup d'années, mai* leurs cœurs ne s'étaient jamais quittés; ils se reconnurent comme s'ils s'étaient séparés la veille.
On avait improvisé une ambulance à l'hôtel de ville de Dol. Ou porta Cimourdain sur un lit dww une petite
Les Trois Enfants,
chambre contignë à la grande salle commune aux blessés. Le ch.il urgien, qui avait recousu la balafre, mit fin aux épanchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser dormir Cimouvdain. Gauvain d'ailleurs était réclamé par ces mille soinn qui sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdaiu resta seul ; mais il ne dormit pas ; il avait deux fièvres, la fièvre de sa blobsaie et la fièvre de sa joie.
Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas être éveillé. Était-ce possible ? son rêve était réalisé. Cimourdain était de ceux qui ne croient pas au quine," et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait homme; ii le retrouvait grand, redoutable, intrépide. 11 le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple. Gauvain était en Vendée le point d'appui de la révolution, et c'était lui, Cimourdain, qui avait fait " cette colonne à la i épublique. Ce victorieux était son élève. Ce qu'il voyait rayonner à travers cette jeune figure réservée peut-êtie au panthéon républicain, c'était sa pensée, à lui Cimourdain ; son disciple, l'enfant de son esprit, était dès à présent un héros et serait avant peu une gloire ; il semblait à Cimourdain qu'il revoyait sa propre ftme faite Génie. Il vouait de voir de ses yeux comment Gauvain faisait la guerre.
Tous les basai ds de cette aventure, mêlés à l'insomnie de'" sa blessure, emplissaient Cimu.urdain d'une sorte d'enivrement mystérieux. Une jeune destinée se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait à sa joie profonde, il avait plein pouvoir sur cette destinée ; encore un succès comme celui qu'il venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot à dire pour que la république confiât à Gauvain une armée. Bien n'éblouit comme î'étonnement de voir tout réussii-. C'était le temps où chacun avait son rêve militaire. " Pourquoi pas Gauvain'f " se disait Cimourdain ; et il songeait. L'illimité était ^ devant lui; il passait d'une hypothèse à l'autre; tous les obstacles s'évanouissaient; une fois qu'on a mis le pied sur cette échelle-là, on ne s'arrête plu!^, c'est la montée infinie, on part de l'homme et l'on arrive à l'étiile. Un grand général n'est qu'un chef d'armées ; un grand capitaine est en même temps nn chef d'idées ; Cimourdain rêvait Gauvain grand capitaine. 11 lui semblait, car la rêverie va vite, voir Gauvain sur l'Océan, chassant les Anglais ; sur le Bhin, châtiant les rois du Nord ; anx Pyrénées, repoussant l'Espagne ; aux Alpes, faisant signe à Borne de se lover. Il y a\'ait en Cimourdain deux
Qtiatrevîngt-Treize.
hommes, nu Iiomme tendre et nn homme sombre ; tons denx
étaient contents ; car, l'inexorable étant son idéal, en même temps qn'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible.
Au plus fort de cette rêverie qui était presque une extase, il entendit, par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de l'ambulance, voisine de sa chambre ; il reconnut la voix de Gauvain ; cette voix, malgré les années d'absence, avait toujours été dans son oreille, et la voix de l'enfant se retrouve dans la voix de l'homme. Il écouta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient :
" Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tiré sur vons. Fendant qu'on ne le voyait pas, il s'était traîné dans une cave. Nous l'avons trouvé. Le voilà."
Alors Cimourdain entendit oe dialogue entre Gauvain et l'homme :
«Ta es blessé?"
"*Je me porte assez bien ponr être fusillé." "Mettes cet homme dans un lit. Pansez-le, aoïgnez-le, gnérissez-le."
" Je veux mourir."
"Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi ; je te fais grâee au nom de la république."
Une ombre passa sur le Iront de Cimourdain. H eut comme un réveil en sursaut, et il murmura avec une sorte d'aooa-
blement sinistre :
" En effet, c'est un clément."
Une balafre se guérit vite ; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus gravement blessé que Cimourdain. C'était la femme fusillée que le mendiant Tellmarch avait ramassée dans la grande mare de sang de la ferme d'Herbe-en-Fail.
Michelle Fléohard était plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru ; mais, comme le poumon n'avait pas été touché, elle put guérir. Tellmarch était nn "philosophe," *" mot de paysans qui signifie un peu médecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna la blessée dans sa tanière de bête sur son grabat de varech, avec ces choses mystérieuses qu'on appelle des " simples," et, grâce à lui, elle vécut.
La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'épaule se fermèrent; après quelques semaines, la blessée fut convalescente.
Un matin, elle put sortir de la hutte, appuyée sur Tellmarch ; elle alla s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmaroh savait d'elle peu de chose, les plaies de poitrine exigent le
Les Trois Enfants.
BÎlenœ, et, pendant la qnasi-agonie qui avait précéclé sa gnérison, elle avait à peine dit quelques paroles. Quand elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire ; mais elle avait line rêverie opiniâtre, et Tellmarcli observait dans ses yeux une sombre allée et venue de pensées poignantes. Ce matinlà elle était forte, elle pouvait presque marcher seule ; une cure, c'est une paternité, et Tellmarch la legurdait, heureux. Ce bon vieux homme se mit à sourire. Il lui parla.
"Eh bien, nous sommes debout, l^ous n'avons plus de plaie."
" Qu'au cœur," dit-elle.
Et elle reprit :
" Alors vous ne savez pas du tout oh ils sont?** *' Qui ça? " demanda Tellmarch.
" Mes enfants."
Cet " alors " exprimait tout un monde de pensées ; cela signifiait : " puisque vous ne m'en parlez pas, puisque de^iuis tant de jours vous êtes près de moi sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle, c'est que voiis n'avez rien à m'en dire." Souvent dans la fièvre, dans l'égarement, dans le délire, elle avait apjielé ses enfants, et elle avait bien vu, car le délire fait ses remarques," que le vieux homme ne lui répondait pas.
C'est qu'en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de parler à une mère de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été trouvée à terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac, après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants. Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient devenus ? Étaient-ils même encore vivants ? Il savait, pour s'en être informé, qu'il y avait deux garçons et une pvtite fille. Kien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions, mais il n'y pouvait répondre. Les gens du pays qu'û avait inteirogés s'étaient bornés à houher la tête.
Après ce mot, "mes enfants," Tellmarch avait cessé de sourire, et la mère s'était mise à penser. Que se passait-il dans cette âme? Elle était comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de nouveau et presque avec un accent de colère :
Quairevingt- Treize.
" Mes enfants ! "
Tellmarcli baissa la tête comme un coupable.
Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et qui, probablement, ne savait même plus qu'il existât." Il s'en rendait compte, il se disait : *' Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous connût; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus."
Et il se demandait : " Mais alors pourquoi aî-je sauvé ce seigneur?"
Et il se répondait : " Parce que c'est un homme." Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même :
" En suis-je bien sûr?"
Et il se répéta son mot amer : " Si j'avais su ! "
Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait une sorte d'énigme. Il méditait douloureusement. Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe.
Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère avait raison.
Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d'avoir sauvé ce marquis.
Mais les enfants ?
La mère aussi songeait.
Son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur Tellmarch.
*' Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça," ** dit-elle. " Chut ! " fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche. Elle poursuivit :
" Vous avez eu tort de me sauver, et je vous en veux." J'aimerais mieux être morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont. Ils ne me verraient pas, mais je serais près d'eux."
Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.
" Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre."
Elle lui demanda presque durement :
" Quand poiirrai-je m'en aller?"
"Vous en aller?"
" Oui. Marcher."
" Jamais, si vous n'êtes pas raisonnable. Demain, si voua êtes sage."
" Qu'appelez-vous être sage ? "
Les Trois En/anis.
" Avoir confiance en Dieu."
"Dien! où m'a-t-il mis mes enfants?"
Elle était comme égarée.
"Allons," dit Tellmarch, " voilà que la fièvre vons reprend. Ne parlez plus."
Elle le regarda, et se tut.
A partir de ce jour, elle ne parla pins.
Il chercha à l'occuper; il lui apporta du fil, des aiguilles, un dé ; et en effet, ce qui fit plaisir an pauvre homme, elle se mit à coudre; elle songeait, mais elle travaillait, signe de santé ; les forces lui revenaient peu à peu ; elle raccommoda son linge, ses vêtements, ses souliers; mais sa prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait à demi-voix des chans^ons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms d'enfants, pas asBez distinctement pour que Tellmarch les entendit Elle s'interrompait et écoutait les oiseaux, comme s'ils avaient des nouvelles à lui donner. Elle regardait le temps qu'il faisait. Ses lèvres remuaient. Elle se parlait bas. Elle fit un sic, et elle le remplit de châtaignes. Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l'œil fixé au hasard sur les profondeurs de la forêt.
"Où allez-vous?" lui demanda- t-il.
Elle répondit :
" Je vais les chercher."
Il n'essaya pas de la retenir.
An bout de quelques semaines pleines de tous les va-etvient " de la guerre civile, il n'était bruit dans le pays de Fougères que de deux hommes dont l'un était l'opposé de l'ange, et qui cependant faisaient la même œuvre, c'est-àdire combattaient cête à côte le grand combat révolutionnaire.
Le sauvage duel vendéen continuait, mais la Vendée perdait du terrain. Dans l'Ille-et-Vilaine" en particulier, grâce au jeune commandant qui, à Dol, avait si à prupos riposté à l'audace des six mille royalistes par l'audace des quinze cents patriotes, l'insurrection était, sinon éteinte, du moins très amoindrie et très circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi celui-là, et de ces succès multipliés était née une situation nouvelle.
Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était survenue.
Dans toute cette partie de la Vendée, la répullique avait le dessus, ceci était hors de doute; mais quelle république'
Dans le triomphe qui s'ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la république de la terreur et la république de la clémence, l'une voulant vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prévaudrait? Ces deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité, l'un commandant militaire, l'autre délégué civil ; lequel de ces deux hommes l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le délégué, avait de redoutables points d'appui ; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la commune de Paris aux bataillons de Santerre : "Pas de grâce, f as de quartier /" 11 avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la Convention portant " peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et ferait évader un chef rebelle prisonnier," de pleins pouvoirs émanés du comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué, signée: Bobespirirbë, Dànton, Marat. L'autre, le soldat, n'avait pour lui que cette force, la pitié.
Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son cœur, qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d'épargner les vaincus.
De là un cunflic latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient tous les deux dans des nuages di£féreuts, tous les deux combattant la rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l'un la victoire, l'autre la terreur.
Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux ; et, ce qui ajoutait à l'anxiété des regards fixés sur eux do toutes parts, c'est que ces deux hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus profonde n'avait rapproché deux coeurs; le farouche avait sauvé la vie au débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie ; l'un éiait le principe terrible, l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problème étrange.
Ajoutons que celui des deux qu'on appelait "le féroce" était en même temps le plus fraternel des hommes ; il pansait les blessés, soignait les malades, passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux, s'attendris.'>ait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout aux pauvrea Quand on se btttait, il y allait; il marchait à la téte des colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais
Les Trois Enfants.
on ne l'avait vn tirer son sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait pas.
L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain.
Un matin la bataille commença.
Gimourdain dit à Gauvain :
"Où en sommes-nous?" Gauvain répondit :
"Vous le savez aussi bien que moi. J*aî dispersé les bandes de Lantenac II n'a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours, il sera cerné."
" Et dans quinze jours?**
*' Il sera pris."
"Et puis?"
*' Vous avez lu mon a£Bclie î " "Oui. Eh bien?" "Il sera fusillé."
"Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné.'* "Moi," dit Gauvain, "je suis pour la mort militaire." " Et moi," répliqua Gimourdain, " pour la mort révolutionnaire "
11 regarda Gkiuvain en face et lui dit :
" Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saiut-Marc-le-61ano ? "
" Je ne fais pas la guerre aux femmes," répondit Gauvain.
" Ces femmes-là haïssent le peuple. Et pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire ces vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné?"
" Je ne fais pas la guerre aux vieillards."
" Pas de fausse pitié, Gauvain. Aie l'œil fixé sur la tour du Temple.""
" La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je
ne fais pas la guerre aux enfants."
L'oeil de Gimourdain devint sévère.
" Mon maître, je ne suis pas un homme politique."
"Tâche de ne pas être un homme dangereux."
" Pourquoi, après ta victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans prisonniers?"
"Parce que, Bonchamps'" ayant fait grâce aux prisonniers républicains, j'ai voulu qu'il fût dit que la république faisait grâce aux prisonniers royalistes."
Mais alors, si tn prends Lantenac, tu lui feras grâce ? " " Non."
" Pourquoi ? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans? "
" Les paysans sont des ignorants ; Lantenac sait ce qu'il fait."
" Mais Lantenac est ton parent." " La France est la grande parente." " Lantenac est un vieillard."
"Lantenac est un étranger. Lantenac n'a pas d'âge. Lantenac appelle les Anglais. Lantenac, c'est l'invaKion. Lantènac est l'ennemi de la patrie. Le duel entre lui et moi ne peut finir que par t^a mort ou par la mienne."
" Gauvain, souviens-toi de cette parole."
" Elle est dite."
Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent. Et Gauvain reprit :
" Ce sera une date sanglante que cette année 93 où nous sommes."
" Prends garde I " s'écria Cimourdain. " Les devoirs terribles existent. N'accuse pas qui n'est point accnsable. Depuis quand la maladie est-elle la faute du médecin ? Oui, ce qui caractérise cette année énorme,** c'est d'être sans pitié. Pourquoi? parce qu'elle est la grande année révolutionnaire. Cette année où nous sommes incarne la révolution. La révolution a un ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle."
En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de l'épée et de la hache.
Cependant la uèra cherchait ses petits.
EUe allait devant elle. Comment vivait-elle ? Impossible de le dire. Elle ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits ; elle mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois tKms la pluie et la bise.
Elle rôdait de village en village, de métiairie en métairie, s'iiiformant. Elle s'arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entier dans les maisons, elle allait dans le^ bois.
Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et la paroisse d'Azé,"^ elle n'avait point d'itiné-
Les Trois Enfant».
raire, elle revenait sur ses pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin inutile. Elle suivait tantôt le pavé, tantôt l'ornière d'une charrette, tantôt les sentiers dans les taillis. A cette vie au hasard, elle avait usé ses misérables vêtements. Elle avait marché d'abord avec ses souliers, puis avec sen pieds nus, puis avec .ses pieds sanglants.
Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout étant en révolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus d'autorités. Elle n'avait «ffaire qu'aux passants.
Elle leur parlait. Elle demandait :
" Avez-vous vu quelque part trois petits enfants?"
Les passants levaient la té^e.
" Deux garçons et une fille," disait-elle.
Elle continuait :
" Beaé-Jean, Gros-Alain, Georgette ? Vous n'avez pas va ça?"
Elle poursuivait :
" L'aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois." Elle ajoutait :
" Savez-vouB où ils sont ? on me les a pris."
On la regardait et c'était tout.
Voyant qu'on ne la comprenait pas, elle disait :
" C'est qu'ils sont à moi. Voilà pourquoi."
Les gens passaient leur chemin. Alors elle s'arrêtait et ne disait plus rien.
Un jour pourtant un paysan l'éoouta. Le bonhomme so mit à réfléchir.
" Attendez donc," dit-iL " Trois enfants ? "
" Oui." Deux garçons ? . .
"Et une fille."
" C'est ça que vous cherchez ? " " Oui."
" J'ai ouï parler d'un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui les avait avec lui."
" Oh est cet homme ? " cria-t-elle. " Où sont-ils ? " Le paysan répondit :
•'Allez à la Tourgue."
" Est-ce que c'est là que je trouverai mes enfants ? " " Peut-être bien que oui." •'Vous dites ?..."''
Qmtrevingt-Treiee.
" La Tonrgne."
" Qu'est-ce que c'est que la Totirgue ?" " C'est un endroit."
"Est-ce un village? un château? une métairie?"
" Je n'y suie jamais allé."
" Est-ce loin V "
" Ce n'est pas près."
"De quel côté V"
*' Du côté de Fougères."
« Par où y vart-on ? "
" Vous êtes à Vantortes," dit le paysan, " vans laisserei Emée à gauche et Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le Leroux."
Et le paysan leva sa main vers l'occident.
" Toujours droit devant vous en allant du côté oh le soleil se couche."
Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.
Le paysan lui cria :
Mais prenez garde. On se bat par là."
Elle ne se retourna point pour lui répondre, et oontinm d'aller en avant.