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CHAPTER VIL

LA TOURGniI.

Le voyageur qui, il y s quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.

C'était la tradition du pays qu'aux étages supérieurs de cette tour il y avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de Juda, d'une grosse pierre tournant sur pivot, s'ouvrant, puis se refermant, et s'effaçatit dans la muraille ; mode architecturale rapportée des croisades aveo l'ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les retrouvé, tant elles étaient bien mêlées aiix autres pierres du mur. On voit encore aujourd'hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de l' Anti-Liban, échappées au tremblement des ' douze villes sous Tibère.

La brèche par où l'on entrait dans la ruine était une trouée de mine." Cette tour avait évidemment soutenu, à diver>-e8 époques, de vrais sièges en règle; elle était criblée de mitrailles; et ces mitrailles n'étaient pas toutes du même temps; chaque projectile a sa façon de marquer un rempart, et tous avaient laissé à ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du quatorzième siècle jusqu'aux boulets de fer du dix-huitième.

La brèche donnait entrée dans ce qui avait dû être le rezde-ohaussée. Vis-à-vis de la brèche, dans le mur de la tour, s'ouvrait le guichet d'une crypte taillée dans le roc et he prolongeant dans les fondations de la tour jusque sous la ealle du rez-de-chaussée.

Cette crypte était l'oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte, comme beaucoup de oaxes pénales dts mêmes

Quatrevingt- Treize.

époques, avait deux étages. Le premier é'age, oû l'on pénétrait par le guichet, était une chambre voûtée adtse? vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chaussée.

Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre C'était l'oubliette véritable. On n'y entrait point par une porte, on y pénétrait par nn trou. Le patient, nu, était descendu, au moyen d'une corde sous les aisselles, dans la chambre d'en bas par un soupirail pratiqué au milieu du dallage de la chambre d'en haut. S'il s'obstinait à vivre, on lui jetait sa nourriture par ce trou.

La Tourgue, q^ii il y a quarante ans était une rnine et qui aujourd'hui est une ombre, était en 1793 une forteresse. C'était la vieille bastille des Gauvain, gardant à l'occident l'entrée de la forêt de Fougères, forêt qui, elle-même, est à peine nn bois maintenant.

On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont

Î)artout épars parmi les balliera et les bruyères, comme si es titans s'étaient jeté là des pavés à la tête.

La tour était toute la forteresse ; sous la tour le rocher, an pied du rocher un de ces cours d'eau que le mois de janvier change en torrents et que le mois de juin met à sec.

Simplifiée à ce point, cette foi-terebse était, an moyen ftge, à peu piès imprenable.

Dans ce mois d'août de l'année n93 la Tonrgae était assiégée.

Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'nn crépuscule caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne irissonnaut dans la plaine, à tra\ ers le silence de la nuit tombante, nn von de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.

A ce son de trompe répondit uu son de clairon qui venait d'en bas.

Au haut de la four il y avait un homme armé ; en bas, dans l'ombre, il y avait un camp.

On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac. Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et parmi les bruyères du plateau, et jàqnaient' ça et là de points lumineux les ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler eu même temps que le ciel. Sombres étoiles que celles de la guerre ! Le bivouac du câté du plateau se prolongeait jusqu'aux plaines

La Tomgue.

et du côté de la forêt s'enfonçait dans le hallier. La Tourgue était bloquée.

L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse.

Le o&m\i serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour jusqu'au roither et du côté du pont ju^qu'au ravin.

Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de clairon.

Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la ti ur purla. et l'on entendit ceci:

" Hommes qui êtes au bas de cette tour, éi outez.

"Nous avons en nos mains troin prisimniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vou^. Nous vous offrons de vous rendre ce.s trois, enfants.

"A une condition.

" C'est que nous aurons la sortie libre.

«Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons, par la brèche, du côté de la forêt, ou par le pont, du côté du plateau. Le I âtiment sur le pont a trois étages; dans l'étagn d'en bas, moi l'Im&nus, moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines de bruyères sèches; dans l'étage d.en haut, il y a de la paille ; dans l'étage du milieu, il y a des livres et des papiers ; Ja porte de fer qui communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur eu a la clef sur lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche soTifrée dont un bout est dans une des tonnes de gcjudron et l'autre bout à la portée de ma main, dans l'intérieur de la tour ; j'y mettrai le feu quand bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortT, les trois enfants seront plaoé.s dans le deuxième éta^e du pont, entre l'étage où aboutit la mèche soufrée et où est le goudron et réta>;e où est la paille, et la porte de fer sera refermée sur eux. Si vons attaquez par le pcmt, ce sera vous qui incendierez le bâtiment ; si vous attaquez par la brèche, ce sera uons ; si vous attaquez à la fois par la brèche et par Je pont, le fou sera mis à la fois )'ar vons et par nous ; et, dans tous les cas, les trois enfants périront.

" À présent, acceptez ou refusez.

" Si vous acceptez, nous sortotis.

♦' Si vous refusez, les enfants meurent.

"J'ai dit."

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TjliomTne qui parlait du haut de la tour se tut. Une voix d'en bas cria :

" Nous refusons."

Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme pourtant, ajouta :

" Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion."

11 y eut un silence, et la même vrdx continua :

" Demain, à pareille heure, si vous n'êtes pas rendus, nous donnons l'assaut."

Et la première voix reprit :

" Et alors pas de quartier."

La voix implacable en effet était la voix de Cîmourfîaîa; la voix plus jeune et moins abso.ue était celle de Gauvain. La Tourgue assiégée avait un répit.

Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de ti êve de vingt-quatre heures avait été convenue.

Le point faible de la forteresse était le pont ; mais dans la bibliothèque, qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut était donné là, l'incendie du pont était inévitable ; il semblait à Grauvain que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient* tous leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de la tour du Louvi e ; les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là; lui-même, il y était né ; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé entant. Serait-il imf)ie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres ? Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du grenier de la bibliothèque. Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est pourquoi il avait épargné le punt. 11 s'était borné à rendre toute bortie ou toute évasion impossible }iar cette issue et à tenir le pont eu respect par une batierie, et il avait choisi p>>ur l'attaque le côté opposé. De là, ia mine et la sape au pied de la tour.

Cimourdain l'avait laisté faire ; il se le reprochait, car son âpreté fronçait le suiircil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les liomnies. Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence était le côté faible de Gauvain ; Cimourdain, on le «ait, le surveillait

La Tourgue.

et l'arrêtait sur cette pente, à ses j enx funesta Pourtant lui-même, et eu ne se l'avouant qu'ave-; une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue sans un secret tressaillement ; il se sentait attendri devant cette «aile t>ui.libU8e oii étaient les premiers livres' qu'il eût fait lire à Gauvain ; il avait, lui, Cimourdain, habité les combles' du châfelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait entre ses <;eu>mx le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme, grandir comme homme et cruîire comme esprit. Cette bibliothèque, ce châtelec, ces murs pleins de ses bénédic ions sur l'enfant, allait-il les foudroyer et les brûler? Il leur faisait giâce. Non sans remords.

Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque. Ciuiourdaiu avait permis à Gativain de ne battre en bièche que le côté sauvage.

Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue p^r un Gauvain, cette vieille demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales. Les giuri es entre parents sont toute l'histoire du moyen ftge ; les £téucles et les Polj'sices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans Elseneur ce qu'Oreste a fuit dans Argos.

Toute la nuit se passa de part et d'autre en préparatifs

Sitôt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre terminé, le premier soin de Gauvain lut d'appeler «on lieutenant.

Giiécbamp, qu'il faut un peu connaître, était un homme, honnête, intrépide, médiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement intelligent jusqu'au jKjint où c'est le devoir do ne plus comprendre, jamais attendri, ina cessible à la corriiijtion, quelle qu'elle fût, aussi bien à la vénalité qui conoiupt la conscience qu'à la pitié qui corrompt la justiie.

Du reste, homiue tûr ; rigide dans le commandement, exact dans l'obéissance.

Gauvain adressa vivement la parole à Guéchamp.

" Guéobamp, une échelle."

" Mon commandant, nous n'en avons pas."

" Il faut en avoir une." Pour escalade ? " Non. Pour sauvetage."

Guéchamp réfléchit et répondit:

" Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut très haute.

Quairevingt- Treize.

D'au moins trois étages." " Oui, mon comjuandaut, c'est à peu près la hauteur." " Et il faut dépasser octte hauteur, car il faut être sûr de réussir."

" Sans doute."

"Comment se faif-il que vous n'ayez pas d'échelle?"

" Mon commandant, vous n'avez pas jugé à propos d'assiéger la Tourgue par le plateau, vous vous êtes contenté de la bloquer de ce côté-là ; vous avez, voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occupé que de la mine, et l'un a renoncé à l'escalade. C'est pourquoi noua n'avons pas d'échelles."

"Faites-en faire une sur-le-champ."

" Une échelle de trois étages ne s'improvise pas."

"Faites ajouter bouc à bout' plusieurs échelles courtes."

" Il faut en avoir."

" Trouvez-en."

"On n'en trouvera pas. Partout les paysans détruisent les éohelles, de même qu'ils démontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts."

" Ils veulent que nous ne puissions ni trtdner un charroi, ni passer une rivière, ni escalader un mur." Il me faut une éuhelle, pourtant."

"J'y songe, mon commandant, il y a à Javené, près de Fougères, une grande charpenterie. Ou peut en avoir une là."

" Il n'y a pas une minute à perdre."

" Quand voulez- vous avoir l'échelle ? "

" Demain, à pareille heure, au plus turd."

" .le vais envoyer à Javené un exprès à franc-étrier.* H portera l'ordre de réquisition. Il y a à Javené un poste de cavalerie qui fournira l'escorte. L'échelle pourra être ici demain avant le coucher du soleil."

"C'est bien, cela sufiSia," dit Gauvain, "faites vite. Allez."

Dix mijnites api ès, Giiéchamp revint et dit à Gauvain : " Mon commanelant, l'exprès est parti pour Javené." Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'œil fixé sur le pont-châtelet qui était en travers du ravin.

Il piit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne fût

Eossible ; il compléta l'étroit blocus de la Tourgue; il resserra îs mailles de ses bataillons de faç ]n que rien ne pût passer au travers. Gauvain et GimourJain se partagèrent l'in-

La Tourgue.

vestîssement de la fortere8«e ; Ganv.iin se réserva le côté de la forêt et douna à Oiraourdain le côté du plateau. Il fut convenu que,* tandis que Gauvain, secondé par Giiéchump, conduirait l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mèches de la batterie haute allumées, observerait le pont et le lavin.

Pendant qu'au dehors tout s'apprêtait pour l'attaque, au dedans tout s'apprêtait pour la résistance.

Le marquis dirigeait tout. Intipirateiir, ordonnateur, guide et maître, ftme terrible.

Lantenac était de cette rar<e d'hommes de guerre du dixhuitième siècle qui, à quatre-vinj^ts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait à ce comte d'Alherg ' qui, presque ueuteuaire, chassa de Eiga le roi de Poloj^ne.

" Courage, amis ! " disait le marquis ; " au commencement de ce sièule, en 1713, à Bender, Ctiarles XII, entern é dans une maison, a tenu tête, avec trois cents Suédois, à vingt mille Turcs."

On barricada les deux étages d'en bas, on fortifia les chambres, on crénela les alcôves, on contrebuta les portes avec des solives enfoncées à coups de maillet, qui t'Hisiiient comme des arcs-boutxnts ; seulement on dut laisS'-r libre l'escalier en spirale qui communiquait à tous les étnges, car il tullait pouvoir j' circuler, et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été l'entraver pour l'assiégé. La délense des places a toujours ainsi un côté faible.

Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, Boulevant des poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main à la besogne,'° commandait, aidait, fraicrni- Bait, riait avec ce clan féroce, toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche.

Il ne fallHit pas lui répliquir. 11 disait: "Si me moit^'é de vous se révoltait, je la ferais fusiller par Vautre, et je défendrais la place avec le reste." Ces choses-ià font qu'on adore un chef.

Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, rimânus s'occupait du pont. Dès le commencement du sié^e, l'échelle de sauvetage, suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième étage, avait été retirée par ordre du marqui;*, et placée parl'lmâuus dans la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain voulait suppléer. Les feiiêtros du premier étHge entre-sol, dit salle des gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer scellés dans la pieiTe, et l'on ne pouvait ni entrer ui sortir par 1&.

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Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles étaient très hautes.

L'imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et résolus à tout. Il prit une lanterne Bourde, ouvrit la porte de f«r, et visita minutieusement les trois étao;e8 du châtelet du pont.

L'imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et l'étage d en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il ajouta aux tonnes de goudron ; il fit mettre le tas de fascines de bruyères en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon é'at de la mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines, une mare de goudron oii il immergea le bout de la mèche Koufrée; puis il fit placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était le goudron et le grenier où étxit la paille, les trois berceaux où étaient Beué- Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.

C'étaient de simples petites crèches de campagne, sortes de corbeilles d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui l ermet à l'enfant de sortir du berceau seul et sans aide. Prè< de chaqne berceau, l'Imântis lit placer une écuellede soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le mur; riujânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre mur en regard de l'échelle. Fuis, pensant que les courants d'air pouvaient être utiles, il onvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque. C'était une nuit d'été, bleue et tiède.

Il envoya ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois étagesl II pensa que ce lierre ne nuirait pas. Puis il referma la lourde porte de fer & double tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina, avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour et le pont. Cette mèche }>artait de la chambre ronde, passait sous la porte de fer, entrait sous la voussure," descendait l'escalier du rez-de-

Im Tourgue.

chaussée du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait Bur le plamher du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de guudroa sur le tas de fascines sèches. L'imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mît le feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris, et toutes ces inspections faites, il rapporta la olef de la porte de fer au marquis de Lantenao, qui la mit dans sa poche.

Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'imânus alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la guérite" de la plate-forme, au haut de la tour. Tout eu observant, un œil sur la forêt, un œil sur le plateau, il avait près de lui, dans l'embrasure de la Incarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et il faisait des cartouches.

Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil prêts à l'assaut ; sur le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boites à mitraille ; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des niousqueis, des pistolets et des espiugoles ; et dans les trois berceaux trois enfants endormis.

Les enfants se réveillèrent.

Ce fut d'abord la petite,

Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs ; il semble qu'un parfum sorte de ces fraîches âmes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses pieds, et SB mit à jaseï'.

Un rayon du matin était sur son berceau ; il élit été difficile de dire quel était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'auroie.

Les deux autres dormaient encoie ; c'est plus lourd, les hommes. Georgette, gaie et calme, jasait.

Kené-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance, avec l'âge, peuvent changer plus tard.

Tous trois étaient en haillons; les vêtements quo leur avait donnés le bataillon du Bonnet-Kouge s'en étaient allés en loques ; ce qu'ils avaient sur eux n'était même pas une chemioe; les deux garçons étaient presque nus, Georgette

Qtiatrevingt-Treize.

était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui n'était plus guère qu'une brassièie. Qui avait suin d« ces enfants? on n'eût pu le dire. Faa de mère. Ces sauvages paysans combattants,'" qui les traînaient avec eux de forêt en îbrêt, leur donnaient leur part de soupe. Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient." Ils avaient tout le monde pour maitre et personne pour père. Mais les haillons des enfants, c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.

Georgette ja«ait.

Ce qu'un oiseau chante, un en'ant le jase. C'est le même hymne. Hymne indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent, mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'&me humaine sur les lèvres de l'enfance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole ; oe ne sont pas des notes, et c'est un chant ; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un langage; oe murmure a eu son Ci)mmencement dans le ciel et n'aura pas sa fin sur la terre ; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite. Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceiiu a un Hier de même que la tombe a un Demain; oe demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement obscur leur double inconnu ; " et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la responsabilité, la dualité du destin, comme cette ouibre foimidable dans cette âme rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de ses joues souriaient. Il se déga<;eait de ce sourire une mystérieuse acceptation du matin. L'âme a foi dans le ra3'on. Le ciel était bleu, il faisait chaud, il fai-ait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, audessus desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Après Georgette, Eené-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans patu>és, se réveilla. U se leva debout, enjamba

La Tourçue.

virilement son berceau, ape:çut son écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commeuça à manger sa sonpe.

La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit ile la cuiller dans l'écuelle il se retourna en sursaut, et ouvrit les j'eux. Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa ▼oix iiemblaient moduler le bercement d'un réve. eies yeux grands ouverts regardaient en haut, et étaient divins ; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un entant a au-desbus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yt-ux, c'est le ciel.

Quand Kené-Jean eut iini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle, soupira, et dit avec dignité: "J'ai mangé ma soupe."

Ceci tira Georf^etto do sa rêverie.

" Pouponpe," dit-elle.

Et voyant que llené-Jean avait mangé et que Gros- Alain mangeait, elle prit l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans poittr «a cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.

De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses doigta.

Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle, était allé le rejoindre et courait derrière lui.

Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de clainm, sorte de fanfare hau'aineet sévère. A œ bruit de clairon lépondit du haut de la tour un son de trompe.

Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la léplique.

Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.

Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une vuix lointaine, mais précise, qui cria distinctement ceci :

"Brigands! sommation.'' Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher du soleil, nous attaquons."

Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit, de la plate-foi me de la tour :

"AtUquez."

114 Quatrevingt-Treize.

La voîx d'en bas reprit :

" Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure avant l'assaut." Et la voix d'en haut répéta :

" Attaquez." Le bruit cessa. . . .

Cependant le soir venait, la chaleur angmentait, la sieste é^ait dans l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, Kené-Jean alla à son berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le triiina jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit : " Couchons-nous."

Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain, et les trois s'endoimirent.

Les suufBes tièdes entraient par les fenêtres ouvertes ; des parfums de fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux haleines du soir ; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait, tout s'apaisait, tout aimait tout ; le soleil donnait à la création cette cai esse, la lumière ; on percevait " par tous les pores l'harmonie qui se dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité dans l'infini ; il semblait que l'on sentit ^ quelqu'un d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable conflit des êtres protègent les chétits contre les forts ; en même temps, c'était beau ; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, iiiefl"ablement assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté ; les fumées montaient vers lès nuages, comme des rêveries vers des visions ; des vols d'oiseaux tourbillonnaient au-dessus de la Touigue ; les hirondelles regardaient par les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien. Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, deini-nus, dans des poses d'amours ; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires. Dieu leur parlait peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables; tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était l'afiaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles ne briiissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas ; il semblait que le vaste monde étoilé retint sa roM^aration pour ne point troubler ces trois humblei» dormeuitr

La Tourgue.

angéliques, et rien n'était stiblirae comme l'immense respect de la nature autour de ciette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presqtie à l'horizon. Tout à coup, dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en Colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.

Elle soaleva un peu sa tête, dresisa sou petit doigt, écouta, et dit :

"Poum!"

Le bruit cessa, et tout rentra dans le silence, Georgette Ternit sa téte sur Gros-Alain, et se reuduruiit.

Quatrevingt- Treize.

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