‹ Quatremère de Quincy et son intervention dans les artsChapitre 175 sur 396 · Archives du Musée des Monuments français, t. I, p · texte numérisé non relu

Archives du Musée des Monuments français, t. I, p

3 Archives Nationales, procès-verbaux du Conseil général, [5 germinal an IX.

4. Ibid., p. 179-182 : Des dépôts d'objets de sciences et d'art, des Musées... Ce réquisitoire inédit mérite d'être en partie reproduit. « Le véritable intérêt des arts ne permet pas d'omettre en cette matière quelques réflexions qui ont beaucoup moins pour objet de restreindre le zèle du gouvernement que d'éclairer celui de ses préposés à la formation des musées et des collections. Les collections de monuments et d'objets d'art ne peuvent se considérer que comme des moyens qui doivent tendre à une fin, et cette fin est essentiellement la production d'ouvrages semblables. — Cependant l'on s'imagine avoir tout fait pour l'encouragement de l'art et des artistes quand on leur a donné des modèles et des leçons. C'est bien, sans doute, un encouragement au défaut des autres, mais il ne saurait les suppléer.

« Le vrai moyen d'encourager les arts est de faire qu'ils soient utiles, et, s'il se peut, nécessaires; c'est-à-dire qu'ils n'aient pas besoin d'encouragements. Le vrai moyen de les décourager est de rendre leurs produits inutiles, en les condamnant à n'être qu'un étalage de magasin, ou la montre oiseuse d'un luxe suranné. C'est le sentiment que fait naître cet empilement universel de tous les objets d'art qui n'ont plus d'objet. Que penserait-on d'un Etat qui fermerait les théâtres et établirait des écoles d'art dramatique, qui défendrait la lecture et encouragerait l'imprimerie ?...

iSll LES INSTITUTIONS

que le récent insuccès a stimulée. Les coups lesplus violents, c'est le Musée des Monuments français qui les reçoit : (( Il y a, dans la formation des cabinets et des collections d'art, un excès dont on se garantit difficilement. Cet excès tient de la manie et ressemble à l'ayarice. Dès qu'un système éclairé ne règle point la mesure de ces collections, il n'est plus de bornes à l'appétit des préposés. On entasse pour entasser. On a vu de ces collecteurs de monuments, pour grossir leurs

recueils, solliciter des spoliations, voter des démolitions ,

et, pour classer dans leurs catacombes ce qu'ils appellent les pièces de l'histoire de l'art et ce qu on devrait en appeler les extraits mortuaires, convoiter des édifices, et..., appeler sur eux la destruction. — De pareilles collections inspirent moins au public 1 amour des arts que le sentiment de leur inutilité. Les leçons que les artistes y reçoivent sont des leçons mortes ». C'est donc l'intérêt de l'art qui cette fois le préoccupe : nos vieux sculpteurs n'ont pas fait leurs statues pour fournir des recueils pédagogiques. L'histoire de l'art est

« Dans toute la France il ne se fait et ne peut se faire dans tout le cours d'une année ni un tableau d'histoire, ni une statue, ni un bâtiment public ; et, par un contraste bien bizarre, on enseigne partout le dessin ! Les artistes les plus célèbres n'ont pas un ouvrage commande, et ils s'en commandent eux-mêmes pour en vendre la vue au public. Ils spéculent sur les contributions de la curiosité... ^ et d'immenses réceptacles de tableaux se grossissent journellement des conquêtes faites au génie de la décoration, d'ouvrages enlevés à tous les emplois dont vivent les arts et qu'on leur interdit aujourd'hui. Les temples, les édifices, les palais, les places publiques sont à nu, et leurs dépouilles s'entassent dans des dépôts qu'on dit propres à former des artistes qui n'auront pas d'ouvrages, ou des ouvrages qui n'auront pas de destination

(c La vue d'une statue dans une place ou dans un lieu public peut (seule) créer l'ambition d'être statuaire. L'emploi utile et spécial d'un monument est pour un artiste ce que la représentation dramatique est pour le poète. Les ouvrages de l'art en activité repoussent l'un de l'autre. Mettez-les en serre, leurs germes dépérissent. La manie des collections est du genre de celles de l'avare qui, ne jouissant que de privations, dérobe à la société dans l'or qu'il enfouit, tout l'or que celui-ci aurait reproduit

« L'inconvénient de ces établissements est que les gouvernements dépensent à acquérir des objets anciens, à restaurer et à rajuster des antiquités, à compléter des genres, à se procurer des pendants, tout l'argent qui devrait servir à faire

produire aux artistes de nouveaux chefs-d'œuvre Cet abus n'a jamais été

porté aussi loin qu'il l'est aujourd'hui w

à ses yeux un parasitisme qui végète sur les pierres du passé et à leurs dépens. Rendez-les à leur ancienne destination : des œuvres d'art nouvelles, des artistes naîtront d'elles.

Le Conseil général, entraîné par cette chaleur d'accent, félicite le rapporteur de son talent distingué, le magistrat de Paris de son zèle, et, pour que « ces conceptions brillantes )) ne soient pas perdues, vote l'annexion du rapport au procès-verbaP : il y est encore, frémissant d'une dispute qui a remué l'opinion. Bien que non imprimé, il se répercute en échos prolongés : en fructidor, Lenoir ayant obtenu l'autorisation de transporter auxPetits-Augustins le tombeau de H. de Guise et de la princesse de Clèves, de l'église d'Eu, Beugnot. préfet de la Seine-Inférieure, les refuse dans une très belle lettre qui est directement inspirée du rapport de son ami Ouatremère\ La Lettre sur la Sculpture de Deseine n'en est encore qu'une réminiscence inavouée \ Pourtant, grâce à ses puissants appuis le Musée de Lenoir fait mieux que résister, il s'accroît. Obstiné comme un doctrinaire, surtout comme un fils d'échevin qui voudrait faire revivre le Paris "^ du xvin^ siècle, Quatremère sollicite et obtient de nouveau du Conseil, le 9 et le i3 prairial, un vœu de restitution. Enfin, le i5, c'est encore lui qui clôt la session par une suprême reprise de son réquisitoire '. Redite.^^

I. Arch. Nat., ibid., séance du 29 germinal an IX, p. i53 du registre.

a. Lettre au ministre, du 3 fructidor an IX (cf. Monilrnr. 7 juin 18 rg). Ce sont les mêmes idées et souvent les mêmes termes. Beugnot et Quatremère s'étaient liés sur les bancs de la droite à la Législative. La lettre de Beugnot à Lenoir, à la même date, offre la même thèse et les mêmes accents (^Archives du Musée des Monuments français, t. III, p. 17-20).

3. Lettre sur la sculpture destinée à orner les temples consacrés au culte catholique, et particulièrement sur les tombeaux, Paris, (loréal an X. Sa seule originalité est de citer des monuments et de solliciter le transfert au Panthéon de ceux qui ne retourneront pas aux églises du culte. Pour les réminiscences cf. surtout les pp. 208-211 dans la rééd. de i8i/i.

4- Le regret de ses merveilles perdues revient sans cesse dans son œuvre. Voir aussi Courajod, op. cit., t. I, p. en : « Que le Paris d'avant la Révolution devait être beau ! »

5. Arch. Nat., registre des procès-verbaux, an X, p. 56, 166 et sq. — Est-ce lui qui fait parvenir a Deseine le procès-verbal do cette dernière séance ? Toujours est-il que le statuaire l'insère et le commente dans son nouvel opuscule.

non, mais acharnement. Les restitutions, commencées en 1802, continuent de plus belle : les Archives du Masée des Monuments français nous en donnent la mélancolique nomenclature ' .

Mais c'est surtout aux tombeaux que s'attache sa sollicitude. Ce sont les plus nombreuses victimes du Musée des Monuments français, dont ils font la gloire. Alignés dans les salles sombres ou dispersés dans l'Elysée, « entourés de saules pleureurs, de cyprès, de myrtes et de roses », le tout Paris élégiaque accourt, pleure sur les mânes « d'Abeilard et de l'intéressante Héloïse..., ces deux amants du xii* siècle » . Trop habile pour heurter de front la manie universelle, Quatremère écrit les précises et froides Réflexions critiques sur les mausolées'. Rien de direct contre le (( cimetière » de Lenoir. Mais que l'arrière-pensée en est claire! Par raison d'art et de sentiment un tombeau n'est pas objet de musée ; c'est la forme sensible d'une croyance. A l'enlever de sa place originelle, la faute de goût devient une impiété. Quatremère a frappé juste : le mausolée, après avoir été l'origine, puis la popularité du musée de Lenoir, en sera la pierre d'achoppement.

En 1806, le rapport de Champagny, ministre de l'Intérieur, qui propose de transférer au Panthéon rendu au culte les tombeaux exposés au Musée des Monuments français, est appuyé sur des considérants où se reconnaît la thèse de Quatremère reprise par Deseine^ L'année suivante, comme Lenoir sollicite les autels gothiques de l'église des Grands- Carmes à Metz, Neuville, chef de division au ministère de

Opinions sur les Musées (I^aris, floréal an XI, réimprimé en i8i4 à la suite des Notices historiques sur les anciennes Académies). Cf. p. 442 de cette 2^ édit., les directes réminiscences des Lettres de Quatremère en 1796 sur les déplacements...

r. C'est encore pour garantir contre l'avidité éventuelle de Lenoir les bas-reliefs de la fontaine de Grenelle, do Boucliardon, qu'en i8o4 il leur applique un enduit encaustique renouvelé de Pline (Cf. Première Partie, Les Embellissements de Paris).

2. Archives littéraires, 1806, ci Revue universelle des Arts, t. XXII, p. 77.

3. Moniteur, 22 février 1806 : ici encore la réminiscence est évidente.

rintérieiir, invoque pour le refus la protestation des « gens dégoût, des antiquaires, des artistes * », c'est-à-dire des deux protagonistes, et condense les arguments auxquels le premier a donné leur forme définitive ^

Peut-être Quatremère n'eût-il jamais vu la ruine du Musées des Monuments français, protégé par l'Empereur, par Eugène, par Joséphine, par l'engouement public, sans la Restauration. Cette fois le Musée était bien perdu, perdu par la double tare de son origine révolutionnaire et impie. Mais il a voulu consommer sa perle par d autres griefs. Pendant que Deseine réimprime sa Letlre sur la sculpture ei son Opinion sur les Musées (i8i/i), il s'applique à devenir un haut pei sonnage dans l'administration des Beaux-Arts : le 28 janvier i8i5 il estlntendanl général des Arts et Monuments publics ; l'ordonnance royale \ qu'il a sûrement rédigée, expose parmi les motifs que(( les richesses d'art entassées demeuraient sans emploi ; nul ne s'occupait de donner aux anciens ni aux nouveaux ouvrages une destination noble et utile )). C'est à quoi s'occupera le nouveau « conservateur et restaurateur ».

Il n'en eut pas le temps : le retour de Napoléon annula sa nomination. Mais les Considérations morales sur la destination des ouvrages de l'art^ dont l'ordonnance royale était déjà une esquisse, sont restées. La lecture en est d'un intérêt presque tragique. Publiées la même année que la réim-

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