‹ Quatremère de Quincy et son intervention dans les artsChapitre 176 sur 396 · Moniteur, 16 février · texte numérisé non relu

Moniteur, 16 février

4. Paris, Grapelet, novembre i8i5. Il en avait lu le 22 mars i8of), devant la classe des Beaux-Arts de l'Institut, un extrait que J. Lcbrcton résume en séance publique et que le Magazin Encyclop. (t. VI, 1806, p i63) analyse pour tous. C'est l'esquisse de la doctrine de l'œuvre d'art inséparable de son milieu, l'année même oii Lenoir fait effort pour obtenir le tombeau d'Agnes Sorel que la municipalité de Loches parvient à lui arracher. Par cette communication Quatremère associait à sa campagne, après le Conseil général, l'Institut, après Paris les corps savants.

pression des Lettres sur les déplacements des œuvres d'art de l'Italie, les deux œuvres sont complices dans une même entreprise, mais avec des différences : les Lettres ne réclamaient que la restitution aux alliés des œuvres étrangères accumulées au Louvre, restitution à laquelle Quatremère aide effectivement Canova ; les Considérations , en proclamant avec force les principes d'esthétique qui condamnent tous les musées en général, appelaient la dispersion sur le musée vraiment national, celui des Monuments français'. A lire entre les lignes, elles chantent une victoire qui est en train de s'accomplir et travaillent à celle qui est imiuinente^. De là, malgré la vétusté de la forme, la chaleur, l'éclat, la plénitude. C'est la vie de l'actualité à propos d'un éternel débat de principes. Si Quatremène ne détermine pas notre conviction, il pose solidement les raisons dont il étaie la sienne, qui reste celle de beaucoup. L'ouvrage, très riche de sens, demeure dans l'histoire des idées l'expression la plus parfaite de la muséophobie.

Ici, en effet, la thèse s'élève : sculpture ou tableau, œuvre ancienne ou future, il n'y eut et il n'y aura jamais de grand art que soumis à l'utilité religieuse ou sociale, comme en Egypte, comme en Grèce \ Il oublie de dire : comme au moyen âge. De là une terrible randonnée contre le régime impérial des Beaux-Arts, qu'il aspire à remplacer par le sien . Drainer les richesses de l'Europe vers Paris, les richesses de Paris et des provinces vers les musées et cabinets, qui se multiplient comme par génération spontanée, ((étrange sys-

1. Ni Lenoir ni son Musée no sont formellement désignés, mais le signalement s'étale partout ; des pages du rapport de l'an VIII sont reproduites. Le grief des « recompositions arbitraires » vient s'ajouter aux autres. Ce sont déjà les « impostures » que nos historiens relèveront.

2. Les restitutions ont lieu de septembre à novembre, les Considérations paraissent en novembre.

3. 11 se réclame obstinément de son exemple Cf. aussi M. Perrot : « L'artiste grec n'a jamais conçu et créé une figure en vue de ces champs de foire que nous appelons des Expositions, ni même de ces magazins accumulés auxquels nous donnons le nom de Musées « (Histoire de l'Art, t. VIII, chap VI II).

LES PREMIÈRES CAMPAGNES (179I-1816) iSq

tème, qui a prévalu depuis quelque temps en Europe ^ » ! De 1791 à 181 5 il a vu naître et se développer jusqu'à la pléthore le Louvre, le musée des Petits-Augustins, la galerie du Sénat au Luxembourg, dont Emeric David avait esquissé le programme dans son Musée olympique de V Ecole vivante^, le Musée spécial de l'Ecole française à Versailles et les musées provinciaux. Sous ses yeux fourmillent les galeries ou collections d'amateurs, celles de Joséphine, de Lucien Bonaparte, du cardinal Fesch, de Denon, de ses amis Cacault, Frochot, Sommariva, Artaud, Dufourny, Lebrun, Fabre, Clos, Fonfrède, Séguin, etc...^ Il en forme une lui-même, mais si petite, et composée de dons*.

Il sait donc tout le mal qu'elles peuvent faire, à l'artiste, à son œuvre, et au public. Dès lors que l'artiste n'est pas soulevé par l espérance d'une destination « noble et utile », il ne rêve plus que d'être acheté : il faut forcer l'attention du gouvernement par le « morceau » de musée, ou allécher l'amateur par la « perle de collection ». Les genres subalternes se développent, qui charment la foule : batailles, paysages, scènes anecdotiques et familières, fleurs et fruits. Quatremère commente avec une précision forte, mais sans citer un nom ni une œuvre, les caractères de l'art que nous révèlent en effet les salons de l'Empire et les chroniques de Chaussard, du Moniteur, ou de Landon. De même que pour les œuvres du passé la manie des cabinets profite aux flamands et vénitiens, dont les qualités très techniques de Rni pré-

T. Considérât, mor., p. 89

2. Paris, Plassan, 1796. Ces deux adversaires se sont encore heurtés sur la question des Musées comme sur toutes les autres.

3. C'est l'époque où Gault de Saint-Germain prépare pour eux son Guide des amateurs de peinture, i8i6 (cf. Moniteur, 28 août, p. 972).

f\. Catalogue d'objets d'art... composant le cabinet de feu M. Quatremère de Quincy, i85o. Fait piquant : deux de ces objets, un vase grec sicilien, et une figurine en bronze de la déesse Neitt, sont passés au Louvre (Arch. Louvre, pièces A 6, ]85o, 5 juin). Ajoutons que Quatremère, en 1797, est de la commission chargée de composer le Musée spécial de Versailles (Arch. Louvre, registre de correspondance, 5 ventôse an V), et qu'en i8i5 il faillit être le directeur du Louvre I Enfin il a contribué à fonder à l'Ecole des Beaux-Arts le mvisée des copies (voir le cliap. sur l'Ecole des Beaux-Arts).

igO LES INSTITUTIONS

cieux et de coloris sont faites pour l'admiration solitaire, de même, pour les œuvres de deuiain, la hantise du (( connaisseur )) fera de la création artistique une industrie de luxe. (( A la sensibilité profonde qui fait les productions heureuses )) l'artiste substitue le souci de la difliculté vaincue', les recherches du coloris et du dessin, tout « le matériel de l'art )), que l'on examine de près penché sur la cimaise ^ Quatremère pense-t-il à Richard, à Révoil, Bouton, etc. ? Toujours pénétrant, il voit dans l'art de l'Empire, qui ajoute en effet aux cabinets d'amateurs du xviii*" siècle les musées de la démocratie, la première grande contagion du « matérialisme )) dans l'école française ^ A ses yeux, quand il s'agit d'une œuvre d'art, huis-clos et sensualité ne font qu'un. Le Romantisme sera surtout art de musée \

Le remède .f^ dispersez ces galeries où les « préposés » se vantent d'avoir installé l'ordre chronologique. L'esprit historique poussé à l'excès tue le sens de l'art : par la curiosité du devenir, il détourne l'attention des œuvres définitives oii la beauté immuable est fixée. L'esprit critique ne vaut d'ailleurs pas mieux, qui décompose comme le produit d'une industrie ce qui doit être l'invention du génie ^ C'est dans la logique du classicisme ! Winckelmann avait déjà dit : « évitez de répéter les décisions des gens du métier, ils préfèrent presque toujours le difficile au beau » ; et Quatremère déclare à son tour : « les ouvrages de l'art ne sont pas faits pour les artistes, ils doivent plaire à tout le monde". » Pas de voluptés

1. P. 23. — Mêmes récriminations à l'égard de l'art de l'époque, dans la Décade, 1807, t. 52, p. io3 ; Landon, Salon de 181 3, p. 1 1 ; Moniteur du 22 janvier 181 5 sur le Salon de 181 4.

2. 11 répète le mot de Louis XIV sur ces « magots « qu'il fait chasser de Versailles (p. 12).

!\. Il est bon de se rappeler la joie d'Eug. Delacroix au Muséum, devant les tableaux d'Italie, de Belgique, de Hollande, d'Allemagne, u réunion de merveilles Tout ce que la peinture avait produit de plus parfait pendant trois

siècles, tout était là ! (Article sur Prudhon ; voir La Rénovation esthétique, nov. 1908, p. 5).

LES PREMIÈRES CAMPAGNES (179I-1816) IQl

pour (( sérail », mais des œuvres qui parlent à tous sur la place publique, dans les monuments publics, dans l'église. Quatremère pressent dans l'art pour les yeux ou dans l'art pour l'art, en i8i5, l'imminence du romantisme.

Quant aux œuvres du passé, sculpture surtout (et ce sont elles qui peuplent les salles des Petits-Augustins), il montre babilement que le musée leur est fatal. Gomme ce sectaire est souple, et que ce dogmatique aime la nuance ! Voici la théorie des deux beautés ^ :1a beauté intrinsèque et absolue de l'œuvre, et la beauté relative qu'elle doit aux multiples rapports qu'elle entretient avec les lieux, les circonstances historiques, les souvenirs. Arrachez le temple de la Sibylle des rochers de Tivoli : qu'en restera-t-il .^ « Accords », a concert», (( harmonie », reviennent sans cesse ^ sous la plume de ce contemporain du Génie da Christianisme et de Bernardin de Saint-Pierre , dont les Harmonies paraissent cette même année^ . La «vertu magique des harmonies sentimentales» l'émeut plus que la perfection technique; si bien qu'il en arrive à la doctrine des défauts nécessaires'^, de ceux que l'accord de l'œuvre avec la place pour laquelle elle est faite imposait comme des beautés. Voilà qui permet, même aux classiques, de gémir sur les statues gothiques des Petits-Augustins. Ces gisants ont perdu la beauté morale, expressive, qu'ils tenaient des sentiments qui les avaient créés, et de ceux qu'ils éveillaient à la place où ils furent une fois posés : que leur reste-t-il ^

Et Quatremère de trahir ici son idée secrète. Lenoir, en déplaçant, pour les isoler dans son musée, les statues gothiques, ne les dépouille de leur beauté d'expression que pour leur attribuer une valeur d'art. Voilà le grand grief pour l'antiquomane, sans qu'il l'avoue nettement! Ce musée est l'apologie et l'hisloire de l'art gothique! Quatremère a \\i

Page 1