‹ Quatrième croisade; la diversion sur Zara & ConstantinopleChapitre 3 sur 20 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

VENISE, jusqu'au TRAITÉ d'AVRIL 1201.

Un contemporain de la quatrième croisade, le franco-syrien Ernoul, est le premier qui ait nettement accusé Venise de trahison. D'après Ernoul, ou plutôt d'après les on-dit recueillis par lui et auxquels il ajoute une entière créance, les Vénitiens se seraient engagés vis-à-vis du Soudan d'Egypte à détourner les croisés de la route d'Alexandrie (1).

L'accusation est - elle justifiée ? En d'autres termes, y a-t-il eu un traité de ce genre conclu entre Venise et l'Egypte au moment de la

(1) Chronique d'Ernoul^ p. 344-345 : « Adont s'en ala li Soudan de Babilone en Egypte... Puis si flst appareiller messages, si lor carja grant avoir, puis les envoia en Venisse ; et si envoia au duc de Venisse et as Venissiens grans presens, et si lor manda salua et amistés. Et si lor manda que se il pooient tant faire que il destournaissent les Crestiiens qu'il n'alaissent en le tiere d'Egypte, il lor donroit grant frankise el port d'AIixandre et grant avoir. Li message alerent en Venûsse, et fisent bien ce (qu'il durent et ce) qu'il quisent, et puis s'en retournèrent. >

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croisade? La question avait pu paraître un instant tranchée, par les déclarations catégoriques de Hopf, lequel prétendait avoir en main le texte du traité. Mais M. Hanoteaux a prouvé que Hopf s'était trompé ou avait trompé ses lecteurs ; non que Térudit allemand eût inventé le traité de toutes pièces, il n'avait pas été jusque-là ; il s'était contenté d'assigner, d'une façon un peu trop légère, la date du 13 mai 1202 à un traité parfaitement authentique, mais de date postérieure.

Tout ce qui a pu être dit à ce sujet, pour et contre, des deux côtés du Rhin, nos lecteurs le trouveront exposé ou analysé dans les articles de la Revue des Questions historiques^ de la Revue historique, de la Revue critique, auxquels nous renvoyons en note (1).

En résumé, il nous suffira de dire que, sur le fait particulier du traité Égt/pto- Vénitien, nous sommes juste aussi avancés que le jour où Ernoul lançait, pour la première fois, contre la république vénitienne, son accusation directe dehaute trahison.

M. Hanoteaux, en effet, avec son argumentation si vigoureuse et si serrée, n'a en réalité prouvé qu'une seule chose, à savoir que, à l'heure actuelle, il n'a pas été découvert de document confirmant l'accusation d'Ernoul.

Ses adversaires sont donc, dans une certaine

(1) Pevue des Questions historiques, t. XVII, p. 324-329 ; t. XVni, p. 69-75; t. XXIII, p. 89-106. — iîeuwe historique, quatrième année, mai-juin 1877, p. 74-102. — Revue critique, 1877, t. I, p. 318.

mesure, fondés à lui répondre : le traité auquel nous avions cru, d'après Hopf, n'existe pas, ou du moins est encore à découvrir, soit; mais Taccusation d'Ernoul demeure, et la trahison, non prouvée, reste probable, ne serait-ce que par le commerce que Venise, « avant, petidant et après la quatrième croisade, a entretenu, de F aveu de tous, avec les Infidèles, leur fournissant les armes qu'ils devaient retourner ensuite contre les croisés (1). »

LajDroô«ô«7iYe' résulterait encore pour M. Riant, du mauvais état des relations entretenues par Venise avec le Saint-Siège à cette époque : « Le pape n'aime point ces gens absorbés par les soins de leur marine et de leur commerce, navigiis et mercimonus sohim intenti, et sourds à toutes les exhortations du Saint-Siège en faveur des chrétiens d'Orient... ; et ce n'est qu*à son corps défendant, et seulement après le refus formel des Génois et des PisanSy dont il eût de beaucoup préféré le concours,., qu'il consent à se servir de ces dangereux auxiliaires (2) . »

Sans être aussi sévère que M. Riant, M. Hanoteaux n'hésite pas à reconnaître, lui aussi, que la conduite de Venise, dans ses rapports avec les Croisés comme avec les Infidèles, était non moins tolérante qu'avide, et qu'Innocent III ne cachait pas sa défiance pour eux (3). M. Hanoteaux lui-

(1) Revue des Questions historiques, t. XXIII, p. 89.

(2) IHd., t. XVII, p. 335-336.

(3) Revue historique, mai-juin 1877, p. 99-100.

même nous paraîtrait donc assez disposé à admettre que, s'il n'y a pas eu trahison consommée, traité conclu , c'est que l'occasion seule aurait manqué, les Vénitiens étant parfaitement gens à trahir.

Nous laisserons la question sur ce terrain nouveau où elle se trouve placée ; et nous examinerons, textes en main, si Venise, au moment de la croisade, avant l'aiTaire de Zara, méritait la mauvaise réputation qu'on lui a faite, si le pape notamment avait pour elle cette défiance que lui prêtent MM. Hanoteaux et Riant

On est toujours tenté, lorsqu'il s'agit des croisades, de s'exagérer les haines ou les préjugés religieux des Occidentaux. La vérité est que nos marchands de France ou d'Italie n'éprouvaient aucune espèce de scrupule à commercer avec les Infidèles. Heyd constate qu'il se trouvait, en 1215, plus de trois mille négociants Européens fixés h Alexandrie, où ils avaient, comme nos négociants modernes, leur quartier, leurs bains, leurs églises. Assurément les Vénitiens figuraient dans le nombre ; mais avant la croisade, la seule époque dont nous ayons le droit de nous occuper, nous ne voyons pas que leur situation y soit le moins du monde privilégiée.

On remarquera que nous consultons ici de préférence le témoignage le moins suspect de partialité pour Venise, 1^ témoignage de Heyd. Heyd est un des savants modernes qui ont cru à la trahison de Venise, à son traité de 1202 avec le

StJR ZARA ET CONSTANTINOPLE. 91

Soudan d'Egypte. Il n'a donc pas manqué de relever tout ce qui pouvait être à la charge des Vénitiens. Il note, par exemple, un certain nombre

de privilèges accordés par Malek-Adel à Venise de 1205 à 1218 ; ce sont les fameux traités discutés par M. Hanoteaux, et que tous les partisans de la trahison vénitienne s'accordent à regarder comme le prix, soit du grand service rendu à TÉgypte en 1202, soit de services antérieurs, d'une nature particulièrement suspecte et compromettante.

Les documents précis faisant défaut pour la date de 1202, nous nous en tiendrons donc aux relations antérieures de TÉgypte avec Venise. Heyd, qui a consulté tant de chroniques, compulsé tant de chartes, n'a presque rien trouvé concernant les Vénitiens. Les actes d'association les plus nombreux, pour le voyage d'Alexandrie, avant Saladin, sont des actes Génois (1). Dans les premières années de Saladin, Venise n'est même pas citée par Benjamin de Tudela parmi les villes italiennes qui sont en relations constantes avec l'Egypte. Il met en première ligne Amalfi, Pise, Gènes (2). lies Pisans paraissent être, dans la seconde moitié du XIP siècle, les plus favorisés de tous à Alexandrie (3).

De ces assertions, non suspectes de Heyd, nous

(1) Heyd, Le colonie commerciali degli Italiani in Oriente^ nel média evo, 2 vol. in-12, Venezia, 1866-68 ; t. II, p. 171.

(2) Id-, Ibid.y p. 181.

(3) Id., Ibid., p. 178.

ne prétendons pas conclure que les Vénitiens

fussent meilleurs chrétiens que les Pisans ou les Génois. On nous accordera bien toutefois qu'ils n'étaient peut-être pas pires. Nous croyons que les marchands de Venise, comme ceux de Pise ou de Gènes, étaient avant tout des marchands, très-peu disposés comme tels à prendre au sérieux les décrets des papes, prohibant le commerce et surtout la contrebande de guerre avec les Infidèles. La vraie question est de savoir si à la veille de la quatrième croisade , si pendant la quatrième croisade, Venise s'est livrée à cette contrebande de guerre, alors qu'elle allait être ou qu'elle était, suivant l'expression de M. Riant, « partie prenante et jusqu'à un certain point dirigeante, dans l'expédition (1). » Il est certain qu'une telle entente, même purement commerciale, avec l'ennemi, ne pourrait être jugée que de la façon la plus sévère ; il est certain qu'elle justifierait, dans une certaine mesure, les soupçons, les accusations de trahison. C'est donc bien là qu'est le nœud de la question, l'intérêt du débat. M. Riant, à l'appui de son opinion, a cru devoir citer des Lettres et documents de 1209, 1213, 1246, même de 1295 et de 1315 (2) ; il nous paraît inutile de le suivre sur ce terrain. Il s'agit en effet de savoir ce que Venise a pu faire, non à ces diverses époques, mais à l'époque de la quatrième croisade. Or, nous avons la bonne

(1) Revue des Questions historiques, t. XXIII, p. 105.

(2) Ihid,, p. 90, note 1 ; p. 114, note comptémentaire.

fortune de posséder un document contemporain, d'une haute importance , d'une incontestable autorité, M. Riant ne nous contredira pas : c'est la Lettre d'Innocent III aux Vénitiens, du 3 décembre 1198.

Dès la première année de son pontificat, et en vue de la croisade qu'il préparait, Innocent III avait renouvelé les décrets de ses prédécesseurs, les papes Alexandre IH et Grégoire VIII, décrets qui interdisaient, sous peine d'excommunication, non-seulement toute vente d'armes ou d'objets de guerre aux Infidèles, mais même toute espèce de rapports, de relations commerciales avec eux: «Ad exemplar felicis recordationis Gregoriî papae. .. omîtes illos excommunicàtionis sententiœ supposuimus qui ciim eis (Sarracenis), de cœtero habere consortium,,, attentaverint, quandiu in ter nos et illos guerra durarit (1). »

Sous cette forme absolue, rigoureuse, il était à peu près certain que le décret d'Innocent III resterait lettre morte, et que les intéressés n'en tiendraient nul compte. Supposons nos Vénitiens en aussi mauvais termes qu'on le prétend avec le Saint-Siège ; ils ne se gêneront guère pour passer outre, et continuer leur contrebande ou leur commerce comme par le passé. Au lieu de cela, que voyons-nous? Les Vénitiens essaient de s'entendre avec le pape, ils appellent son attention sur. les inconvénients d'une pareille interdiction, le sup-

(1) Migne, 1. 1, col, 493; Lettre 539 du liv. I.

plient d'y apporter quelques adoucissements.

Leurs députés font observer à Innocent III que la richesse de Venise vient uniquement de son commerce de mer, et que par suite un décret de ce genre lui causerait le plus sérieux préjudice : oc Accedentes nuper ad apostolicam sedem dilecti filii, nobiles viri Andraeas Donatus et Benedictus Grillon, nuntii vestriy nobis exponere curaverunt quod ex constitutione hujus modi, civitati vestrœ provenir et non modicum detrimentum, quod non agriculturis inservit, sed navigiis potitts et mercimoniis est intenta. »

Il est en vérité diflacile de voir dans ces procédés vénitiens, dans ce langage des envoyés vénitiens, les procédés et le langage d'adversaires déclarés ou secrets du Saint-Siège. Le pape les regarde si peu comme tels, que par une faveur spéciale il prend leur demande en considération ; il leur permet provisoirement de commercer, au moins avec le royaume d'Egypte, ne leur interdisant d'une façon absolue que le trafic des différentes choses pouvant servir à la guerre : « Nos igitur patemo dilectionis affectu guem ad vos speciaUter habemus inducti, sub districtione anathematis prohibentes ne in ferro, stupa, pice... vendendo, donando, vel commutando Sarracenis ministrare subsidium prsesumatis , sustinemus ad tempus , donec super hoc aliud dederimus vobis in mandatis, ut in regnum Mgypti vel Babylonis (i)

(Ij Cette autorisation de commerce général avec les

alla inituri commercia , cum necesse fuerit , transfretetis, »

La Lettre est d'une importance si capitale que nous avons tenu à en citer le texte , presque en entier, afin qu'il ne reste aucun doute, aucune hésitation dans Tesprit de nos lecteurs. On voit qu'il s'agit bien ici, comme nous le disions plus haut, d'une véritable faveur accordée par le pape aux Vénitiens. M. Hanoteaux, du reste, le reconnaît en passant ; s'il s'y fût arrêté davantage, il est fort probable qu'il y eût vu, comme nous, la preuve, une preuve irrécusable des excellents rapports entretenus à cette époque par Venise avec le Saint-Siège.

Le pape ne se dissimule pas combien la tentation pourra être grande d'abuser parfois de la permission octroyée ; mais il s'en rapporte à la bonne foi des Vénitiens, et il espère que ces marques de la bienveillance, de la confiance papale les rendront plus ardents encore à secourir la Terre-Sainte: « Provisuri ne quid in fraudem circa statutum apostolicum preesumatis... , sperantes qyxoApropter hanc gratiam in subsidium Hierosolymitanse provinciœ debeatis fortius animari. »

En traduisant foriius animari^ par plus ardents encore^ nous croyons traduire bien réellement ici la pensée du pape. Car nous espérons prouver, sans peine, par les Gesta, par les Lettres y que Venise était à cette époque la seule des grandes

païens A' Egypte est une nouvelle preuve qu'en 1198 le pape ne songeait nullement à diriger la croisade sur V Egypte,

cités maritimes italiennes, sur laquelle Innocent III pût compter et compta pour le succès de sa croisade.

Il est vrai que Robert de Clari fait passer les messagers de 1201 par Gênes et Pise d'abord (i), d'où Ton s'est hâté de conclure que nos croisés ne s'étaient adressés à Venise qu'en dernier lieu et comme en désespoir de cause. Nous pourrions nous contenter de répondre que Robert de Clari se trouve sur ce point en contradiction formelle avec Villehardouin ; or nous ne pensons pas que, sous le rapport de la précision chronologique, il y ait à hésiter entre les deux chroniqueurs. Robert de Clari qui place ce même voyage de nos messagers après la mort de Thibaut de Champagne et l'élection de Boniface, prouve par là même combien on aurait tort de s'en rapporter à lui, pour l'ordre et la date des événements. D'après, notre chroniqueur Champenois, plus exact et mieux informé à coup sûr, les six messagers de 1201 SB rendirent droit à Venise. Au retour seulement, quatre d'entre eux passèrent par Pise et Gênes; les deux autres, dont Villehardouin, s'étaient dispensés de les y accompagner, jugeant sans doute qu'on n'y trouverait pas l'aide espérée (2).

(1) Chroniques gréco-romanes, p. 5.

(2) Villehardouin, par. 32, p. 20 : « Joffrois 11 mareschaus de Champaigne et Alarz Makeriaus si s*en alerent droit en France ; et li aultre s'en alerent à Genne et à Pise, por savoir quelle aïe il feroient à la terre d'Outremer. »

Ces deux derniers avaient-ils tort? Oui, s'il faut en croire M. Riant qui cite, à preuve des bonnes dispositions des Génois vis-à-vis de la croisade, à preuve aussi des bonnes dispositions du pape à Tégard des Génois, la Lettre 198 du livre IX, adressée par Innocent III à l'évêque de Soissons (1). Notons d'abord que la Lettre est de 120r), ce qui lui enlève déjà singulièrement de sa valeur. Elle nous paraît très-loin , d'ailleurs , d'avoir le caractère que lui attribue M. Riant. Les pèlerins de 1206 annoncent au pape qu'ils se sont entendus avec Gênes : toutefois, avant de s'y aller embarquer, ils ont voulu prendre son avis, « Super hoc nostram voluntate?n requirere studuerunt. » Le pape les y autorise, puisqu'ils ne peuvent trouver mieux : « Qiium vix magis compendiosum et securum transitum invenire possitis, j> Si pourtant ils changeaient d'avis, s'ils ne pouvaient s'embarquer à Gênes, et qu'ils voulussent pousser jusqu'à Brindes, le pape leur faciliterait, leur assurerait la route jusque là: « Si vero per Januain nequiveritis proficisci, et.... ad portum Brundusii properetis... navigium conducturi, nos usque Brundusium secmmm vobis transitum, dante Deo , concedemus, »

Il nous est vraiment impossible de voir dans ladite Lettre la preuve d'une confiance illimitée

(1) Migne, t. II, col. 1036. Lettre datée de St-Pierre de Rome, le 4 des Ides de décembre, neuvième année du Pontificat (10 décembre 1206).

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qu'aurait eue le pape dans les Génois. Elle nous prouverait plutôt le contraire. Nous sommes d'ailleurs confirmés en notre opinion par la Lettre tout à fait significative du 4 novembre 1204 : Los Génois, à cette époque^ venaient d'enlever sur mer les présents envoyés à Rome par l'empereur Baudouin; et ce n'était pas sans doute le seul méfait dont ils se fussent rendus coupables vis-àvis du Saint-Siège ; car Innocent III leur reproche amèrement de se montrer toujours , en toute occasion, si prompts à l'offenser, à payer ses bienfaits de la plus noire ingratitude : « Nabis injuriam pro honore, offensam pro gratia et inalefida pro

beneficiis rependentes , ad offeiidendum nos

proni semper et prompti (1). »

Il y a là, on le voit, une allusion évidente à des griefs antérieurs, dont la plupart ne nous sont pas connus, mais dont l'un des plus sérieux devait être le mauvais vouloir témoigné par les Génois en faveur de la croisade.

Dès la première année de son pontificat, voyant les Génois en lutte avec les Pisans, Innocent III s'était efforcé de rétablir la paix entre eux, en vue de l'expédition de Terre- Sainte ; il leur avait même • envoyé à cette occasion deux cardinaux, lesquels ne purent rien obtenir: ^^ Duos cardinales... Pisas et Januam destinavit , ut inter Pisanos et Januenses, pro Terras sanctœ succursu, pacis fœdera

(1) Migne, 1. 11, col. 433; Lettre 147 du liv. VII, datée de St-Pierre de Rome, le 2 des Nones de novembre.

reformarent ; sed quia filii pacis ?ion erant^ verbum pacis minime receperunt [i), »

Pise, en 1198, ne semblait donc pas mieux disposée que Gênes à servir les projets du pontife ; et nous la verrons, elle aussi, jusqu'au départ de la croisade, rester dans les plus mauvais termes avec le Saint-Siège.

Dès cette même année 1198, Pise refusait d'entrer dans la ligue anti-allemande, formée par les

villes de Toscane: « Civitates autem Tuscise

propter importabilem Alemannorum tyrannidem..., societatem inierunt, prœter civitatem Pisanam, quœ nunquam, potuit ad hanc societatem induci{2) . » Or, cette ligue de Toscane s'était, sinon constituée à l'instigation d'Innocent III, du moins ouvertement placée sous son protectorat , les confédérés jurant de défendre les droits de TÉglise. et de ne recevoir d'empereur ou roi que de Tassentiment du pontife romain : » Jiiraverunt quod societatem servarent ad honorem et exaltationem apostolicâs sedis, et quod possessiones et jura sacrosanctâs Romanœ Ecclesiœ bona fide defenderent, et quod nuUum in regem vel Imperatorem reciperent, nisi quem Romanus pontifex approbaret (3). »

Le refus d'adhésion de Pise était donc une

(1) Migne, t. I, chap. XLVi des Ge^ia^ col. xci. — L'envoi des deux cardinaux à Pise et à Gênes est attesté par la Lettre 343 du liv. I, col. 318, datée de Spolète, le 3 des Calendes de septembre (30 août 1198).

(2) Migne, t. I, ch. xi de^ Ge%ta^ col. xxvi.

(3) Id., Ihid.^ col. xxvii.

véritable injure au Saint-Siège, injure que le pape Innocent III dut ressentir vivement. Aussi s'empressc-t-il d'accueillir les plaintes que lui adressent à ce sujet les confédérés Toscans ; il reproche aux Pisans de ne pas prendre mieux les intérêts de la patrie italienne ; et, laissant habilement de côté ses griefs personnels, c'est au nom seul de la liberté de la patrie qu'il les adjure de revenir à de meilleurs sentiments : « Hectares omnium civitatum Tusciœ.., de civibus vestris gi^avissime sunt conqiiesti, quod Ipsi soli, omnibus aliis ad unitatem et concordiam jam inductis, tanquam hostes

patriœ imminere omnium excidio viderentur ;

nos igitur, universîtatem vestram monemus attentius... ad totiiis patriœ libertatem tuendam et excutiendumjugiim gravissimœ servitutis (1). »

Il ne parait pas que l'espoir du pape se soit réalisé, que son appel ait été entendu ; loin de là, car nous retrouvons bientôt, dans les Dcux-Siciles, les Pisans alliés déclarés des Allemands, en particulier de Markwald, cet intraitable ennemi du Saint-Siège.

En l'an 1200, une bande de cinq cents Pisans et plus combattent près de Palerme pour le compte de Markwald, et conjointement avec les Sarrasins : « Quidam autem Pisani, ut dictum est, numéro

quingenti vel amplius , et infinita multitudo

Saracenorum erat ibi cum eis ad custodienda laça debilia^ constituti (2). »

(1) Migne, t. I, Lettre 555, du liv. I, col. 508-509.

(2) Migne, 1. 1, ch. xxvi des Gesta, col. li.

Jusqu'en 1202, c'est-à-dire jusqu'à l'époque qui nous occupe , cette complicité des Pisans avec Markwald est l'objet des récriminations constantes du pontife. La Commune de Pise déclare bien, il est vrai, qu'elle n'est officiellement pour rien dans l'appui prêté par les siens aux ennemis de l'Église. Elle prétend môme leur avoir défendu toute immixtion dans les querelles des Deux-Siciles, maïs elle ne peut faire plus ; et de peur de compromettre, dit-elle, les personnes et les biens de ses nationaux en Sicile, elle se refuse nettement à rappeler, comme le voudrait le pape, les complices de Markwald : « Prœmisso, qiiod communitatis nomine nulliim prœstitissetis mixilium Markwaldo , nec proposuissetis ulterius... permittere quod ei à Pisanis subveniretur...,jDro/m?^5 sttbdidistis quod. .. eos non potestis revocare prœsertim sine periculo personarum et renim illoriim (1). »

On comprend que le pape soit plus satisfait de la forme que du fond de pareilles excuses ; il somme les Pisans de lui donner, de leur bonne volonté, une preuve plus manifeste , la seule qu'il réclame et qu'il exige, le rappel de ceux qui combattent contre lui : « Licet per litteras vestras satis respondisse videamini hiimiliter et dévote y minus tamen sufficienter et plane y sieut credidimusy respondistis ;.,, monemus igitur universitatem vestram... Pisanos, qui in Sicilia commo-

(1) Migne, 1. 1, Lettre 4 du liv. V, col. 951, datée de Latran, le 4 des Non es de mars (4 mars 1202).

rantur, a prœfati Markwaldi auxilio, favore ac obsequio revocetis (1). »

Nous n'avons pas à insister ici sur les affaires des Deux-Siciles , raais il est impossible de parcourir les Gesta et les Lettres d'Innocent III sans être frappé de Timportance qu'y attache le pontife, surtout de l'animosité qu'il ressent contre Markwald. On peut donc se figurer par là les vrais sentiments qu'il nourrit contre les Pisans; et nous voyons qu'au moment de la croisade^ il ne pouvait pas plus compter sur eux que sur les Génois.

Venise, au contraire, dès le début du pontificat, avait semblé toute disposée à servir le grand projet d'Innocent III pour la délivrance de la Terre-Sainte.

Vers le milieu d'août 1198, le pape envoyait à Venise le cardinal Sofîredo, afin d'y prêcher la guerre sainte : « Dictum autem Soffrediim Sanctae Praxedis presbyt. card, Venetias pro Terrœ sanctœ subsidio destinamus (2). » Nous savons par les Gesta que cette mission de Soffredo fut couronnée d'un plein succès ; plus heureux que ses collègues, les cardinaux Pierre et Gratien, envoyés à Pise et à Gênes, il décida le doge et bon nombre de Vénitiens à prendre la croix : « Misit.,, Soffredum... ad ducem et populum Venetorum, ad cujus exhortationem ipse dux et multi de populo crticis characterem asswnpsenint (3). »

(1) Migne, t. I , Lettre 4 du liv. V, col. 951. .

(2) Id., Ibid., col. 311. Lettre 336, du liv. I, datée de Réate , le 18 des Calendes de septembre (15 août 1198).

(3) Id., Ihid.^ ch. xLvi des Gesla^ col. xc.

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Ces bonnes dispositions que les Vénitiens avaient montrées en 1198, s'étaient-elles modifiées en 1201? Nous ne connaissons aucun texte qui nous autorise à le supposer. Au contraire, si nous en croyons VlUehardouin , le doge et les siens s'applaudissent fort d'avoir à faire compagnie avec les croisés pour « chose aussi grande que la délivrance de Notre Seigneur (1). »

Notons que ces paroles, mises parle chroniqueur dans la bouche du doge, sont pour ainsi dire les termes mêmes dont le doge s'est servi dans son traité d'avril 1201. Si Ton veut se donner la peine de le lire avec attention, on reconnaîtra qu'il y a là autre chose qu'une simple o^ons QwWon marchande; en même temps qu'une entreprise de transport, c'est un acte d'association politique et religieuse : a Quos nos En?icus Dandulus. .. audientes, dit le doge, parlant de nos messagers, ex intimo ftiimus nostrœ mente gavisi,..^ prœdecessorum nostrorum memoriam facientes, qui Hierosolymitano regno tempore opportunitatis magnifiée succurrerunt, unde adepti fuerunt, volente Domino, gloriam et honorem. Ad exhortationem Summi Pontificis qui ad hoc nos sœpius paterna sollicitatione commonuit,., preces vestras in honore Domini

admisimvs affectu coi^dis et totius animi Et nos

propria volunlate nostra quinquaginta galeas armatas dare debemiis in Dei servitium, quee similiter erunt in servitium Domini ç^v annum (2). »

(1) Villehardouin, par. 48, p. 29.

(2) 'iiwvdXovi^Scriptoresrerum I/aZfcan(m,t.XlI,col. 323-324.

Pour mieux affirmer la sincérité de telles promesses, le doge renouvellera son vœu de H98; au moment de partir, on lui coudra «la croix en son grant chapel de coton par devant » et les Vénitiens, à son exemple, se croiseront « a mult foison (1). »

Pur calcul, dira-t-on, et pure hypocrisie. Nous sommes à coup sûr loin de prétendre que le zèle des Vénitiens fût le moins du monde désintéressé ; nous avons au contraire la conviction qu'ils auraient montré beaucoup moins d'ardeur pour la croisade, s'ils n'avaient pas eu l'espoir d'en tirer un profit quelconque. Le profit, du reste, était stipulé par avance ; les cinquante galères mises par eux au service du Seigneur^ leur assuraient la moitié des conquêtes à faire (2). La perspective pouvait leur paraître assez séduisante pour qu'il n'y ait pas lieu, en la circonstance, de suspecter leur bonne foi.

Si les Vénitiens n'avaient pas été, à ce moment, pour une raison ou une autre, sincèrement partisans de la croisade, à quoi bon de leur part cette solennelle promesse de coopération que nul ne leur demandait? L'hypocrisie serait ici vraiment

(2) Muratori , Scriptores rerum Italicarum, t. XII, col. 324 : (L ..débet inter nos et vos firma societas, et tajis esse, quod... si deofavente... aliquid fuerimus acquisiti, comrauniter val divisim, nos ex eo omni medietatem habere debemus, et vos aliam medietatem. »

par trop odieuse, d'autant qu'on n'en voit en aucune façon la raison ni l'utilité.

Qu'on pense des Vénitiens et de leur égoïsme habituel tout ce qu'on voudra , peu importe ; ce que nous constatons, d'après les textes, c'est que les promesses vénitiennes de 1201-1202 sont en parfait accord avec celles de 1198. Ce que nous afflrnions, en outre et à nouveau, connaissant les dispositions contraires de Pise et de Gênes à cette époque , c'est que nos croisés ne pouvaient s'adresser ailleurs qu'à Venise, et que le pape, loin d'en prendre ombrage, dut tout le premier les y encourager.

Ici encore, nous ne supposons ni n'inventons rien, nous avons un texte formel, texte non pris au hasard, mais tiré de Tune des sources les plus autorisées, les plus sûres de la quatrième croisade^ la Devastatio Constaniinopolitana. D'après la Devastatio, nos croisés ne se seraient rendus à Venise que sur les conseils, mieux encore, sur les ordres du pape : « Prœceperat qiioque domnus papa passaghim apud Venetias fieri (1). » Le témoignage ici a d'autant plus de poids que l'auteur anonyme de la Devastatio ne montre, nous le verrons, aucune espèce de sympathie pour les Vénitiens.

Toutefois, nous nous empressons de le reconnaître, à notre texte si formel, si catégorique, les partisans de la trahison Vénitienne peuvent

(1) Chroniques gréco-romanes, p. 87.

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opposer un texte non moins catégorique, non moins formel, celui des Gesta. On sait que le traité d'avril, une fois conclu/fut soumis à la ratification du pape ; et, d'après les Gesta, le pape, prévoyant ce qui allait se passer, aurait mis à sa ratification des conditions telles que les Vénitiens refusèrent de les accepter : « Ipse vero , quod futurorum esset prœsagieiis, cautè respoiidit quod conventiones illas ita duceret confirinandas , ut videlicet ipsi christianos non lœderent..., Veneti atitem confirmationem sub hoc tenore recipe^^e. nolneru7it (1). »

Sans nul doute, Fautorité des Gesta est considérable ; et nous ne voulons ni dissimuler, ni atténuer rimportance du passage en question. Nous irons plus loin. Nous comprenons parfaitement que ledit passage , à première vue , ait paru décisif, et, que, faute d'avoir étudié les relations antérieures du Saint-Siège avec les républiques italiennes, on se soit hâté d'en conclure à de profonds dissentiments entre Innocent III et Venise.

Mais après l'analyse scrupuleuse que nous avons faite desdites relations, après tant de témoignages décisifs, fournis par la Devastatio, par les Gesta mêmes , par lesi Lettres d'Innocent III , on nous accordera bien au moins que le susdit passage arrive ici de la façon la plus inattendue, la plus inexpliquée. Il vaut donc aujourd'hui la peine

(1) Migne, 1. 1, ch. Lxxxiii des Gesta, col. cxxxi.

SUR ZARA ET CONSTiJSTINOPLE. 107

qu'on le discute, puisqu'on ne saurait plus Taccepter aveuglément.

Nous avons dit plus haut que nous ne connaissions aucun texte, permettant de supposer que les bonnes dispositions de Venise à Fégard de la croisade , comme à Tégard du Saint- Siège, se fussent modifiées de 1198 à 1201. Notons d'abord que le fameux passage des Gesta, relatif au traité franco-vénitien , confirme de tout point notre opinion. Si Venise, en effet, eût donné le moindre grief, le moindre sujet de plainte au pape depuis 1198, Fauteur des Gesta n'aurait pas manqué de le rappeler en la circonstance ; l'occasion était trop naturelle. Mais rien de pareil ; aucune allusion au passé. Il n'y a donc rien dans le passé qui soit de nature à éveiller Tinquiétude, la défiance d'Innocent III. De quoi se défie-t-il alors? De l'avenir, et de l'avenir seul, parce qu'il dile pressentimenty la prescience de ce qui arrivera « quod futiirorum esset prœsagiens. »

Il nous semble que ce mot des Gesta est toute une révélation. L'auteur écrit sous llmpression évidente de l'expédition de Zara, de l'expédition de Constantinople. Il s'étonne que cette croisade, dont on attendait la conquête de TÉgypte et la délivrance de la Terre-Sainte, ait pu tromper ainsi toutes les espérances, toutes les prévisions de la sagesse humaine. Toutes, non. Le pape n'a pu se tromper, lui, comme le commun des mortels ; seul, il a vu clair dans l'avenir ; et l'auteur des Gesta est si bien convaincu de cette perspicacité du

pontife, que, sans s'en apercevoir, il lui prête, en avril 1201, les sentiments et les paroles d'octobre-novembre 1202.

Il suflit, pour s'en convaincre, de lire en entier, au chapitre Lxxxm des Gesta, cité plus haut, les prétendues conditions mises par le pape à la ratification du traité d'avril, et qui interdisaient aux croisés toute attaque contre des États chrétiens , à moins de cause légitime , reconnue telle par le légat apostolique : « Ut ipsi christianos non lœderent , nisi forsan iter eorum illi neqiiiter impedirenty vel alla causa justa vel necessaria forsan accederet , propter qiiam aliiid agere non possent, apostolicœ sedis legati consilîo accedente, » Or, ces termes-là sont empruntés textuellement à la Bulle papale qui fut lue aux croisés devant Zara, ainsi qu'en témoigne la Lettre 161 du livre V, écrite peu après la prise de la ville (1).

On comprend dès lors comment la confusion a pu se faire dans l'esprit et dans les souvenirs de l'auteur des Gesta, Qu'on veuille bien d'ailleurs y réfléchir, et l'on reconnaîtra, par le simple bon sens, que la convention d'avril 1201 ne pouvait donner prétexte à aucune difficulté sérieuse entre le pape et Venise. Alors même que Venise aurait,

(1) Migne, t. I, col. 1179. — A la suite de la phrase citée plus haut, on lit en effet : « Licet dilectus fllius noster, Petrus.... legatus, prohibitionis nostrse tenorem quibusdam ex vobis exponere curavisset, et tandem litterœ nostrœ vobis fuissent publiée prœsentalœ..., ut se redderent coegistis miseros Jaderlinos. »

dès cette époque^ songé aux expéditions de Gonstantinople ou (Je Zara , elle n'eût pas commis la maladresse de dévoiler par avance ses projets perfides, en rompant si ouvertement en visière au pape.

Elle songeait si peu, en cette occasion, à rompre avec lui, que c'est elle qui avait demandé» exigé la ratification papale, comme elle demandait aussi, en tant que faire se pourrait, la ratification du roi de France : « ... de concordia ita simul facta a D, Papa exscriptum pariter fieri facietis, ut si qua partium a conservatione pactionis hujus discederet, id ei gravaminis quod recte sustinere debeat imponatur (1). » Venise, en insérant'cette clause dans le traité d'avril 1201, montrait par là même combien elle était assurée des excellentes dispositions du pape à son égard.

La ratification ne pouvait être dès lors qu'une simple formalité, remplie avec empressement par le pontife ; et c'est bien en effet le caractère que lui attribue Villehardouin : « Et maintenant envolèrent lor messages l'une partie et l'autre à Rome, à l'apostoile Innocent, pour confermer ceste convenance ; et il le fist mult volentiers (2). »

Nous avons du reste à invoquer ici un témoignage bien autrement précieux que celui de Villehardouin, que celui de la DevastatiOy une autorité bien supérieure à celles des Gesta, le témoignage, l'autorité d'Innocent III lui-même.

(1) Muratori, Scrlplores rerum Italicarum, t. XII, col. 325.

(2) Vinehardouin, par. 31, p. 20.

M. Riant, dans les Archives de V Orient latin, a publié une Lettre du pontife qui, en réalité, trancherait la question, si elle ne Tétait déjà. C'est une Lettre du 8 mai 1201, évidemment provoquée par la communication récente faite au pontife du traité franco-vénitien. Sous l'impression de la joie que lui a causée Theureuse nouvelle, le pape s adresse au clergé de Venise ; il engage les prêtres vénitiens à se montrer dignes de leurs compatriotes laïques qui donnent un si magnifique exemple de dévouement à la cause de la Terre- Sainte : « Quum dilectifilii, dux etpopulus Venetorum eidem Terrœ magnifiée subvenire propoiiant ut crucifixi valeant injuriant vindicare (1). »

A défaut d'autre document, celui-là suffirait à éclairer la question des rapports entre le pape et Venise, au moment du traité d'avril 1201 , comme il nous prouve en même temps l'exactitude et la sincérité de notre vieux Villehardouin.

Sans doute, cela ne prouve pas à la rigueur que Venise n'ait pu avoir postérieurement la pensée, la tentation de trahir la cause de la chrétienté. Il est toujours téméraire, en histoire, d'aflîrmer quoi que ce soit ; nous disons seulement que , jusqu'à découverte de textes nouveaux, formels, il n'est plus permis de parler désormais de trahison préméditée, de trahison joroôaôZ^, tout soupçon de ce genre, au moins pour la période qui précède le 8 mai 1201, étant absolument inadmissible.

(1) Archives de VOrient lalin, t. I, p. 388.

LE PACTE d'avril 1201, ET LES PRÉLIMIXAIRES DE ZARA.

Parle pacte d'avril iâOl, les Vénitiens, nous Tavous vu, s'étaient engagés à conduire les croisés outre-mer , pour la délivrance de la Teire-Sainte. Nous croyons avoir prouvé que ledit engagement avait été pris de bonne foi, sans arrière-pensée de trahison de la part de Venise. Pourquoi n'a-t-il pas été tenu, et à qiji en incombe la responsabilité? Voilà ce qu'il importe d'examiner maintenant.

Pour ce faire, il est indispensable de préciser d'abord les clauses et conditions du traité :

Venise devait fournir des vaisseaux en nombre suffisant pour transporter quatre mille cinq cents chevaliers, neuf mille écuyers, vingt mille sergents de pied, en tout trente-trois mille cinq cents combattants, plus quatre mille cinq cents chevaux, avec vivres et provisions nécessaires pour une année, la" nature et quantité des dites provisions étant d'ailleurs strictement déterminées par homme et par cheval. Le tout devait être prêt « à la fête des saints apôtres Pierre et Paul, >» c'est-à-dire le 29 juin 1202, à partir de laquelle date la flotte resterait pour une année à la disposition des croisés.

11g LA DIVERSION

En retour de quoi , ceux-ci promettaient de payer à Venise la somme totale de quatre-vingt cinq mille marcs d'argent, en quatre termes , exigibles : le premier, de quinze mille marcs, au 1" août 1201 ; le second, de dix mille, au 1" novembre suivant ; le troisième, de dix mille également, au 2 février 1202 ; le dernier enfin, de cinquante mille, dans le courant d'avril, époque où hommes et chevaux devaient se réunir, afin d'être prêts à s'embarquer pour l'époque déterminée, c'est-à-dire fin juin (1).

Tel est dans son ensemble, dans ses principales clauses, le traité d'avril 1201, dont les partisans de la trahison vénitienne ont voulu prendre texte, pour attaquer tout d'abord ce, qu'ils appellent d'une part t habileté de Venise , de l'autre la légèreté de Villehardouin.

Nos négociateurs se seraient laissé' duper, en négociant ainsi « un transport en bloc pour un contingent militaire énorme^ et encore hypothétique, au lieu d'exiger un prix à tant par lance , conduite en Egypte (2). »

Le reproche nous paraît peu fondé. Le prix avait été stipulé dans les conditions requises plus haut, deux marcs par homme, quatre par cheval. Villehardouin a pris soin de nous en avertir (3) ; et

(1) Muratori, Scriptores]rerum Italicarunij t. ÎII, col. 324.

(2) Revue des Questions historiques, t. XVII. p. 361.

(3) Villehardouin, par. 21, p. 14 : «t Nos ferons vuissiers à passer quatre mille et cinc cenz chevaus, et nuef mille escuiers ; et es nés quatre mille et cinc cenz chevaliers et

trente-trois mille cinq cents hommes à deux marcs, quatre mille cinq cents chevaux à quatre marcs, donnent bien en effet la somme totale des quatrevingt-cinq mille marcs convenus. D'autre part, on voudra bien en convenir, il était absolument indispensable de fixer par avance un contingent minimum approximatif, afin que Venise pût évaluer de son côté le minimum de vaisseaux nécessaires à Texpédition.

Nous ne pensons pas enfin qu'un contingent de trente-trois mille cinq cents hommes, et quatre mille cinq cents chevaux ait vraiment rien d'énorme pour une croisade ; mais laissons de côté la teneur même du traité, pour examiner surtout la façon dont les engagements pris ont été tenus.

A répoque arrêtée, la flotte vénitienne était prête; tous les chroniqueurs, même les moins suspects de partialité pour Venise, sont unanimes sur ce point, comme sur le bel aspect, et le bon aménagement des vaisseaux : ^ Termina constituto... Veneti tam magnifica navigia prœparaveranty ut a longis 7^etro temporibus ne'dum visus^ sed nec auditus fuerit tantiis navalium apparatiis (1). »

Ce témoignage décisif des Gesta nous dispense de toute autre citation. Ce n'est pas d'ailleurs sur ce point .que portent les accusations dirigées

vint mille sergenz à pié...... en tel forme que on donra por le

cheval quatre marsy et por Vome deus. »

(1) Migne, t. I, ch. lxxxv des Gesta, col. cxxxvni.

il4 LA DIVERSION

contre Venise. Tous ceux qui croient à la trahison Vénitienne ne font aucune difficulté de convenir que la flotte était prête; mais ils prétendent que la République refusa de mettre ladite flotte à la disposition immédiate des croisés, qu'elle s'arrangea de façon à les retenir parqués pendant cinq mois dans les lagunes de l'Adriatique, leur extorquant ainsi peu à peu, à loisir, tout l'argent dont ils avaient pu Se munir pour leur voyage, les laissant de plus se décimer par la faim et les maladies, afin de les tenir, à un moment donné , à sa complète discrétion fl).

Une pareille conduite , aussi machiavélique , pourrait en effet laisser croire que Venise s'était entendue soit avec le Soudan, soit avec Boniface, peut-être avec les deux, pour détourner d'abord les croisés de l'Egypte, et les lancer ensuite sur Gonstantinople.

Il est donc du plus haut intérêt d'étudier de près la fameuse question de la détention du Lido, afin de s'assurer si l'ajournement du départ des croisés, qui devait avoir pour eux de si fâcheuses conséquences, est bien réellement le fait de la duplicité vénitienne.

D'après les termes du traité cité plus haut, l'armée aurait dû se mettre en marche au mois d'avril, afin que le départ de Venise pût s'effectiuer dans les derniers jours de juin : « Per totiim eumdem mensem {aprilis) et homines et equi^ cum omnibus

(1) Voir la Revue des Questions historiques, t. XVII, p. 361.

iiecessariis inveniri,,» debeant ad transfretandutn et debeant ire... Navigiiim dari débet a Festo Saiictomm Apostolonim Pétri et Paiili. » Or, Villehardouin nous apprend que les croisés commencèrent seulement au mois de juin « entor la Pentecoste... a movoir. .. de lor païs (1).»» Nous savons de plus quelles hésitations, quels tiraillements arrêtèrent et retardèrent bon nombre d'entre eux dans leur marche. Il est peu croyable que les premiers arrivés à Venise y soient parvenus avant le commencement de juillet; et il leur fallut y attendre combien de temps les hésitants, les retardataires, renvoyer même au devant d'eux. On peut calculer par là quel temps précieux dut être perdu.

Nous ne saurions préciser sans doute le moment oîi l'armée entière se trouva réunie ; mais ce ne fut guère, selon toute probabilité, avant le milieu d'août. Autrement, le chef de l'expédition n'eût pas attendu si tard pour s'y rendre ; et nous savons par la Devastatio que le marquis arriva précisément le 15 août (2). Oti pourrait objecter, il est vrai, qu'étant d'accord peut-être avec Venise, il avait à dessein retardé son arrivée. Bien que nous ayons d'excellentes raisons de ne pas croire à cet accord, on le verra plus loin, admettons-le;

(1) Villehardouin, par. 47, p. 28. —La Pentecôte se trouvait cette année-là le 2 juin.

(2) Chroniques gréco-romanes , p. 87 : o In Assumptione Beatse Mariae marchio ad exercitum venit. »

dans tous les cas, le légat du pape, chargé de représenter le Saint-Siège à la croisade, d'en prendre le commandement spirituel, n'eût pas eu les mêmes raisons d'attendre quele marquis de Montferrat. Or, il avait attendu, lui aussi, sinon jusqu'au 15 août, du moins jusqu'au 22 juillet, pour se rendre à Venise (1) : preuve irrécusable qu'une bien faible partie encore de l'arm-ée s'y trouvait à cette date. Innocent III avait trop à cœur le prompt départ de l'expédition pour ne pas déplorer amèrement chaque jour, chaque heure de retard ; il serait donc bien étrange que son légat n'eût pas été fu7i des premiers au rendez- vous.

On aurait, en vérité, mauvaise grâce à s'en prendre aux Vénitiens de ce que l'expédition ne soit pas partie à l'époque indiquée. Les préparatifs d'embarquement , au lieu de se faire en temps utile, en mai et juin, ne commencèrent que fin août (2) , pour se terminer au commencement d'octobre. La faute en était , il faut en convenir , bien plus à nos croisés qu'à Venise.

Voyons maintement si celle-ci mérite mieux les reproches de rapacité, de cruauté qu'elle a encourus en la même occasion ? Au premier abord, il faut en convenir, l'autorité particulière de la Devastatio donne une certaine apparence de fon-

(1) Chroniques gréco- romanes, p. 87 : a In festo beatae Mariae-Magdalenae dominus Petrus cardinalis Venetias venit. »

(2] Villehardouin, par. 68, p. 40 : a Lors commença-en à livrer les nés et les galies et les vissiers as barons por movoir; et del termine fuja tant aie que li septembres aprocha. »

dément aux accusations lancées contre la république.

D'après la Devastatio, les croisés, entassés dans rîle St-Nicplas, auraient été parqués et traités comme de véritables prisonniers : « Quotiesciinque Venetis placuit, prœceperunt ut nullus de prœfata insula extraheret aliquein peregrinorum, et quasi captivis per omnia eis dominantur. » Il est vrai qu'après avoir mentionné cette interdiction absolue aux pèlerins de sortir de l'île, l'auteur ajoute immédiatement : « Unde multi in patriam 7'edierunt ; mmimdi pars ibi remansit , inter quos adhiic crevit mortalitas mirabilis ita ut a vivis vix passent mortiii sepeliri (1). » Le midti in patriam redierunt est en si complète contradiction avec la phrase précédente, que Ton est tenté de se demander si Tauteur de la Devastatio ne s'est pas ici quelque peu départi de sa modération et de son impartialité ordinaires (2).

L'exagération évidente des détails qui suivent sur le nombre des morts est encore de nature à confirmer cette supposition. Toutefois, il est certain que la mortalité dut être grande parmi les pauvres pèlerins arrivés des premiers , et qui furent obligés de séjourner , par les terribles chaleurs de la mi-juillet à la mi-août , au milieu des

(1) Chroniques gréco-romanes, p. 87.

(2) Ce nous serait déjà un premier motif de révoquer en doute la prétendue entente de Boniface avec Venise. L'auteur de la Devastatio, un suivan,t de Boniface, n'eût pas été si dur pour les alliés ou complices de son maître.

lagunes de l'Adriatique; mais nous avons montré que la faute n'en saurait être imputable au gouvernement vénitien. Nous ne voyons pas, par exemple , qu'il ait témoigné grande pitié du sort de ces malheureux. Il paraît même que, dans un accès de méchante humeur, le doge les aurait menacés d'interdire toute vente de vivres au camp, et de les y laisser mourir de faim.

Robert de Glari, de qui nous tenons ce détail (1), se hâte, il est vrai, d'ajouter que le doge fut trop pmd'homme pour mettre sa menace à exécution.

Un tel hommage, si inattendu en la circonstance, semblerait prouver qu'aux yeux de Robert de Glari la mauvaise humeur du doge était quelque peu justifiée.

De fait , les Vénitiens n'avaient guère sujet d'être satisfaits. Tandis qu'ils avaient scrupuleusement rempli toutes les charges du contrat de nolis, les croisés au contraire ne tenaient aucun des engagements contractés en leur nom.

Des cinquante mille marcs qui devaient être payés dans le courant d'avril , les Vénitiens n'avaient encore, à coup sûr, rien touché au commencement de juillet; et nous avons même de fortes raisons de croire qu'il restait dû, à cette époque, une bonne partie des versements anté-

(1) Chroniques gréco-romanes, p. 8 : a Sachies que vos ne vos moveres de cheste isle devant la que nous serons paie, ne ne troveres qui vos porte ne que boire ne que menger. Li dux fu moult preudons ; si ne laissa mie pour chou que on ne leur portasl assez a boire et a menger. »

rieurs. Nous avons le regret de ne pas nous trouver d'accord sur ce point avec M. de Wailly, qui a, du reste, fort bien montré avec quelle réserve il faut accepter ici le témoignage de Robert de Clari (1).

Celui-ci raconte, en effet, qu'un envoyé de Venise ayant accompagné nos messagers à leur retour, vingt-cinq mille marcs lui furent remis à titre d'arrhes, lors de l'assemblée de Gorbie (2). Qu'une somme quelconque ait été payée à Gorbie, nous ne saurions le mettre en doute devant l'affirmation si catégorique du chroniqueur Picard. Il n'aurait pas imaginé de toutes pièces un pareil détail, et nous devons l'en croire, si peu de créance qu'il mérite d'ailleurs en fait de chiffres comme en fait de dates. Il n'a pu et dû se tromper que sur la somme ; il nous sera facile à cet égard de rétablir la vérité en rapprochant son texte de celui de Villehardouin.

Il est bien question d'arrhes aussi dans Villehardouin, mais de cinq mille marcs seulement, que

(1) Éclaircissements f p. 23-26.

(2j Chroniques gréco-romanes, p. 6 : « Après dist li dux qu'il voloit avoir xxv m marcs d'ères a comenchier le navie : Et li dux envoia avec aus un haut homme de Venise pour rechevoir les hères. Quant li message vinrent en Franche, si menda on tous les barons croisiés qu'il venissent tôt à Gorbie. . . et fisent moiUt honneur as message et se leur bailla on des deniers le conte de Champaigne et des deniers que maistre Foukes avoit pourchacie et si i mist li quens de Flandres de ses deniers tant qu'il en i eut xxv M marcfi »

nos messagers laissèrent au doge, après les avoir empruntés aux banquiers vénitiens (1).

Entre les données différentes fournies par les deux chroniqueurs, l'hésitation n'est pas permise. Outre l'autorité particulière que possède Villehardouin, son chiffre de cinq mille marcs s'explique d'une façon si rationnelle, si vraisemblable, qu'on ne saurait hésiter à l'accepter. Nous avons vu que les trois premiers versements avaient été fixés, l'un à quinze mille marcs, les deux suivants à dix mille. Les cinq mille marcs d'arrhes, dont parle Villehardouin , constituaient évidemment une avance sur le premier versement, qui se trouvait dès lors réduit, lui aussi, à dix mille, c'est-à-dire exactement au même chiffre que le second et le troisième.

On remit donc, selon toute probabilité, à l'envoyé de Venise, pour les banquiers de son pays, les cinq mille marcs que leur avaient naguère empruntés nos messagers. Quant à admettre qu'on leur aurait versé en outre une somme de vingt mille marcs, c'est-à-dire le montant intégral des deux premiers versements, l'hypothèse n'est pas admissible. Il faut se rappeler en effet que l'assemblée de Corbie se tint dans le courant de mai, et que les deux premiers versements n'étaient pas exigibles avant le 1" août et le 1®' novembre. Il est

(1) Villehardouin, par. 32, p. 20 : « Et alors empruntèrent li messages cinc mil mars d'argent en la vile, et si les bailerent le duc por comencier le navile, »

peu probable que nos barons, toujours besoigneux, aient devancé de la sorte les échéances convenues.

Nous serions plutôt tenté de croire , comme nous l'avons dit, qu'à leur arrivée à Venise, vers juillet de l'année suivante, ils devaient encore, avec le dernier versement, une bonne partie des versements antérieurs. Voyons en effet ce qui se passe à Venise, une fois Tarmée réunie : on commence par réclamer le prix du passage, c'èst-à-dire les deux marcs par homme, et quatre par cheval ; mais on n'arrive ainsi « ne eh mi ne a som (1) », ni à moitié ni au bout. Force est de faire une collecte, une quête, afin de suppléer à l'insuffisance des cotisations. Bon nombre se montrent généreux, portant au palais du doge leur belle vaisselle d'or et d'argent (2); et en dépit de cette générosité, qu'arrive-t-il ? Qu'on se trouve encore en déficit de trente-quatre mille marcs (3).

Si nous admettons donc que nos croisés, à cette époque, ne devaient rien en sus des cinquante mille marcs du dernier versement, il nous faut du même coup admettre que le double produit des cotisations régulières et de la collecte n'aurait pas dépassé la somme de seize mille marcs. Notons

(1) Villehardouin, par. 58, p. 34.

(2) Id.,par. 61, p. 36: » Lors peussiez veoir tante bêle vaissellemente d'or et d'argent porter à l'ostel le duc por faire paiement. »

(3) Id., Ibid, : « Et quant il orent paie, si failli de la convenance trente quatre mil mars d'argent, »

que les Syriens, s*ils opt pu ne rien donner à la quête, ont du moins versé leur cotisation régulière ; Villehardouin le constate formellement : « Nos avons paie nos passages ; s'il nos en volent mener, nos en iromes volentiers, et se il ne veulent, nos nos porchacerons et irons a altres passages (1). » Supposons maintenant que, sur les seize mille marcs réunis à tant de peine, les dons volontaires n'entrent que pour un quart environ, la cotisation n'aurait dbnc fourni que dix ou douze mille marcs, c'est-à-dire le prix du passage pour un millier de chevaux et trois ou quatre mille hommes.

En vérité, ce serait bien peu ; et il nous paraît plus naturel de supposer que les croisés étaient en retard d'au moins un ou deux versements. Nous ne voudrions pas trop triompher ici d'un passage de Robert de Glari; nous avons dit avec quelle réserve il faut invoquer son témoignage en pareille matière ; toutefois nous ne pouvons nous empêcher de constater combien il- semble nous donner raison, quand il affirme qu'après les cotisations recueillies il restait encore à payer cinquante mille marcs, et trente-six mille après la collecte (2). S'il

(1) Villehardouin, par. 60, p. 24.

(2) Chroniques gréco - romanes , p. 7-8 : Quant il eurent ches deniers cueillis, si les paierent as Veniciens ; si remesent encore L mile mars à paier... Si refisent une autre cuelloite et empruntèrent tant de deniers comme ils peurent, à chiax qu'il quidoient qui en eussent. Si les paierent as Veniciens, et quant il les eurent paies, si demorerent encore a paier xxxvi m mars, »

ne s'est pas plus éloigné de la vérité pour le premier chifFre que pour le second, il faut convenir que son texte vient tout à fait à Tappui de notre thèse.

Nous n'insistons pas, d'ailleurs, n'attachant pas autrement d'importance à notre supposition, si fondée pourtant qu'elle nous paraisse. Tenons pour acquis, si l'on veut, que nos croisés avaient pleinement satisfait aux échéances d'août et novembre 1201, comme à celle de février 1202, il n'en reste pas moins à leur charge :

1° Qu'ils ont laissé passer d'environ trois mois l'époque du dernier versement, le plus considérable de tous, puisqu'il représentait à lui seul les trois cinquièmes de la somme totale ;

2° Qu'il n'ont pu en payer qu'une très-minime partie, seize mille marcs sur cinquante mille, c'est à dire à peine un tiers.

Croit-on qu'en vérité Venise n'avait pas lieu de se plaindre ? Le rassemblement d'une flotte aussi considérable ne s'était pas opéré sans grands frais pour la république, sans grands dommages pour le commerce vénitien. Les marchands avaient dû suspendre leurs voyages, leurs vaisseaux ayant été réquisitionnés pour le service de la croisade (l).En droit rigoureux, Venise eût pu considérer le traité comme rompu, et garder, à titre d'indemnité, tout ou partie des sommes versées déjà. Elle n'y eût pas manqué, comme l'a sijudicieusement fait observer M. de Wailly, si elle avait été à cette époque l'al-

(1) Robert de Glari, Chroniques gréco-romanes, ch. vu,

liée du Soudan d'Egypte (1). N'était-ce pas là pour elle une occasion inespérée de gagner à la fois et l'argent des croisés et celui des infidèles ? On pourrait, il est vrai, répondre à M. de Wailly que, sans doute, elle espérait gagner plus encore aux entreprises de Zara et de Constantinople.

M. Riant, toutefois, nous paraît bien injuste ou bien sévère pour Venise quand il refuse de prendre au sérieux le non-paiement des trente-quatre mille marcs. La somme , d'après lui , devait être insignifiante pour de riches seigneurs comme Baudouin de Flandre par exemple ; et nos croisés auraient trouvé à l'emprunter sans peine si le gouvernement vénitien, par un raffinement de machiavélisme, n'eût pas interdit à ses banquiers toute espèce de prêt nouveau (2).

Nous nous contenterons d'objecter à M. Riant que, si la somme était réellement insignifiante et la solvabilité des chefs de la croisade si bien établie, ceux-ci n'auraient eu qu'à emprunter ailleurs pour déjouer le mauvais vouloir de Venise ; ou alors l'hypothèse de M. Riant, si on pouvait l'admettre , conduirait fatalement à cette autre , que les hauts barons de la croisade étaient secrètement d'accord avec le gouvernement vénitien. Afin de se libérer, sans bourse délier, ils auraient ac-

p. 6 : « Si fist li dux crier sen ban par tote Venice, que nus Veniciens ne fust si hardis qu'il alast en nule markaandise, ains aidaissent tout a faire le navie ; et il si fisent. »

(1) Voir les Éclaircissements, p. 5.

(2) Revue des Questions historiques j t. XVII, p. 363.

quiescé aux entreprises de Zara et de Constantinople ; afin d'assurer le succès des machinations vénitiennes ils auraient, eux aussi, amusé, dupé le reste de Tarmée, traîné les choses en longueur, c'est-à-dire exposé sans pitié leurs malheureux compagnons à mourir de maladie ou de faim.

Cette seconde hypothèse, conséquence rigoureuse et logique de la première, et qui serait plus déshonorante encore pour nos barons que pour Venise, M. Riant n'a pas osé la formuler nettement, mais on n'a qu'à relire avec attention le passage auquel nous renvoyons en note< on verra que l'insinuation s'y trouve, que le doute s'est glissé dans l'esprit de l'érudit fraiiçais (1), et il n'en pouvait être autrement. Sans la complicité des chefs croisés, la duplicité vénitienne n'aurait pu parvenir à ses fins. Qui suppose l'une doit donc

(1) Revuedes Questions historiques, i.Xyil,ip.S&i-26^: a Cette âpreté du côté de Venise pour une somme relativement peu importante, cette impuissance du côté des croisés à parfaire cette somme, soit en espèces, soit par voie d'emprunt, sont au moins extraordinaires ; et si, du conseil de la République, avec ou sans le consentement tacite des hauts barons de la croisade, n'est pas parti un mot d'ordre destiné à tromper l'armée sur la véritable cause de sa détention, mot d'ordre interdisant aux mêmes banquiers qui avaient, en 1201, si facilement prêté 5,000 marcs à Villehardouin et à ses compagnons^ de renouveler désormais ce genre de contrat à quelque condition que ce fût, — il faut se résoudre à admettre qu'il y eut là, de la part des marchands, aussi soigneux de leurs finances, une singulière infraction à leurs règles commerciales habituelles. »

supposer l'autre, et voilà peut-être à quoi n'<)nt pas assez réfléchi ceux qui admettent si facilement ridée de la trahison de Venise.

Nous sommes heureux, pour notre part, d'avoir pu établir , textes en main , que le séjour prolongé de l'armée au Lido n'a nullement le caractère machiavélique et odieux qu'on s'est plu à lui prêter. L'ajournement du départ de la flotte semble n'avoir été qu'une conséquence forcée et toute naturelle des lenteurs, des retards de nos croisés ; par suite l'idée de l'expédition de Zara se présente, elle aussi, comme une idée toute simple et naturelle, due à une cause purement fortuite^ le non-paiement des trente-quatre mille marcs.

Il est indiscutable qu'en août 1202, Venise avait le droit rigoureux de considérer le traité d'avril 1201 comme nul et non avenu. Il est non moins indiscutable que la croisade s'ofl'rait à elle sous les plus fâcheux auspices. Quelle confiance avoir en cette armée, hors d'état de payer le prix de son passage , incapable même de dire et de savoir où elle voulait aller ? En vérité , si Venise , en de telles conditions , eût rompu tout pacte avec les croisés, nul ne lui en pourrait faire un crime. Si elle ne l'a pas voulu ; si, par peur du scandale (1), elle

(1) Villehardouin, par. 62, p. 36 : « Lors parla li dux à sa gent et lor dist : Seignor, ceste genz ne pos puent plus paier ; et quanque il nos ont paie, nos l'avons tôt gaaignié por la convenanee que il ne nos puent mie tenir. Mais noslre droiz ne serait mie par toz contez ; si en recevriens grant blasme et nos et nostre terre. Or lor querons un plait. j»

est restée fidèle à rassociation jurée, comment s'étonner qu'elle ait tenu à s'assurer par avance d'un gage solide, à réclamer des garanties immédiates ? Avec l'opposition du parti Syrien à la marche sur Alexandrie, la conquête de TÉgypte, un instant rêvée, devait lui paraître maintenant plus que problématique. Elle songea alors à une conquête plus facile, surtout plus avantageuse pour elle, la conquête du littoral de l'Adriatique. Elle proposa donc aux croisés de leur laisser tous délais nécessaires pour acquitter leur dette, s'ils consentaient, de leur côté, à lui soumettre la Dalmatie.

Que Venise ait saisi avec empressement l'occasion inespérée qui s'offrait ainsi à elle, qu'elle s'en soit réjouie peut-être , nous le concédons volontiers. Encore une fois , nous sommes convaincu qu'en promettant son concours à la croisade , elle .cédait moins à des considérations d'ordre religieux qu'à des préoccupations d'ordre politique et d'intérêt matériel. Le jour où elle vit que ses griefs très légitimes contre les croisés lui permettraient de détourner, au moins momentanément, pour s(»n plus grand profit , la croisade de son but, il est fort présumable qu'elle en dut être enchantée.

Au point de vue purement chrétien, une telle conduite peut être fort blâmable ; il est permis de trouver que Venise eut tort ^'exploiter de la sorte la situation. Encore est-il juste de reconnaître que cette situation , ce n'est pas elle qui l'avait créée, et qu'elle a commencé par en souffrir.

Du reste, nous n'avons pas à juger la question au point de vue moral ou religieux. La seule chose que nous ayons voulu prouver , que nous croyons avoir prouvée , c'est que Texpédition de Zara a tout le caractère, toutes les apparences d'un pur accident^ lequel ne se serait pas produit , n'aurait eu du moins aucune chance de se produire , si nos croisés fussent arrivés à l'époque fixée par le traité pour l'embarquement , si surtout ils s'étaient trouvés en état de payer le prix du passage convenu.

Ils se sentaient, du reste, si bien coupables et seuls coupables en la circonstance, qu'ils accueillirent avec une reconnaissance enthousiaste le projet vénitien. Sans s'inquiéter , au premier abord, à qui pouvait appartenir Zara, ils ne virent dans l'expédition proposée qu'un moyen inespéré de sortir du mauvais pas où les avait conduits leur imprévoyance. Toute la nuit, le camp fut en joie ; on mit des torches au bout des lances , et il n'y eut si pauvre qui ne prît part à l'illamination, (c qui ne fesist grant luminaire..., que che sanloit que tote l'ost fust esprise (1). »

(1) Robert de Clari, Chroniques gréco-romanes y ch. xii, p. 8-9 : « Quant li croisie oirent cho que li dux leur avoit dit et monstre, si en furent moult lie et se li cairent as pies de goie et se li creanterent loiaument, qu'il feroient moult volontiers chou que li dux avoit devise. Si fisent si grant goie le nuit, qu'il n'i eut si poure qui ne fesist grant luminaire, et portoient enson les lanches grans torkes de candeilles entor leur loges et par dedens, que che sanloit que tote l'ost fust esprise. »

Il serait difficile de trouver un passage plus significatif que ce passage de Robert de Clari. Aucun autre, du moins, ne montre mieux l'intérêt spécial que présente notre chroniqueur picard. Peu scrupuleux à respecter l'ordre des faits et des dates, il n'est, en somme, qu'un guide assez peu sûr pour les historiens. Ce n*est pas comme Villehardouin, un politique, mêlé aux secrets des négociations, et qui nous apprend ou nous laisse deviner le pourquoi des choses. C'est un simple soldat de fortune, un coureur d'aventures, aimant les aventures, un peu sans doute pour le profit qu'elles rapportent, beaucoup aussi pour le plaisir qu'elles donnent, les émotions, les impressions qu'elles causent.

Or, les impressions ont dû être si vives chez lui qu'à distance des événements, elles se retrouvent sous sa plume aussi fraîches, aussi vivantes qu'au moment même où il les a ressenties. De là, sur ses propres sentiments, comme sur ceux de l'armée, de curieuses révélations qui ont parfois une véritable valeur historique. L'illumination, par exemple, du camp du Lido n'aide-t-elle pas à comprendre l'affaire de Zara? Dans cette foule enthousiaste, presque en délire, pouvons-nous reconnaître les malheureux qu'aurait aigris une dure captivité de cinq mois, et qui, pendant ces cinq mois, n'auraient pas manqué de se sentir, chaque jour, indignement dupés et trahis?

Venise savait bien qu'à la réflexion, et surtout devant l'opposition inévitable du légat, devant les

analhèmes probables du pape, l'enthousiasme tomberait vite. Aussi se hâta-t-elle, n'ont pas manqué de dire ses-adversaires, « de précipiter l'embarquement de l'armée, quitte ensuite à la promener le long des côtes de l'Adriatique, tout le temps nécessaire pour gagner la mauvaise saison, rendre ainsi matériellement impossible tout passage en Egypte, et cependant permettre au traité (avec le jeune Alexis) de se conclure définitivement en Allemagne, et de revenir ensuite recevoir l'approbation du pape avant d'être divulgué au commun de Tost (1). »

Là encore, et comme toujours, n'exagère-t-on pas à plaisir le machiavélisme vénitien? La flotte, qui avait commencé à appareiller le 1" octobre, pour quitter définitivement le port de Venise le 8 , n'arriva, il est vrai, qu'un mois après, le 10 novembre, devant Zara. Elle était loin toutefois d'avoir perdu son temps; elle avait longé et soumis toute la côte, depuis le fond du golfe de Venise jusqu'à Zara, ainsi qu'en témoigne la Devastatio : « Triestum et Muglam ad dedicionem compulerunt , totam Ystriam, Dalmatiam, Slaviniam tributa reddere coegerwit (2). w

Une telle promenade , il faut le reconnaître , n'était pas sans intérêt ni profit pour Venise. L'avantage considérable qu'elle devait en retirer suffit amplement à expliquer sa conduite, sans

(1) Revue des Questions Idsloriques, t. XVII. p. 309. (2; Chroniques gvcco-ro7nancSj p. 87.

qu'il soit le moins du monde nécessaire de recourir à l'hypothèse de mystérieux complots tramés , soit avec le Soudan , soit avec TAllemagne.

Nous n'avons pas à revenir sur les intrigues égyptiennes ; il ne nous reste donc à étudier que la question des premières intrigues allemandes, dont ragent principal aurait été le marquis de Montferrat.

Dans le cas spécial qui nous occupe, est-il vrai que Boniface et le doge fussent d'accord, le premier ayant donné son adhésion à Tentreprise de Zara, afin que Tautre consentît à l'expédition de Gonstantinople, et que ladite expédition fût déjà chose conclue, arrêtée entre eux, le tout combiné dans le plus grand secret avec les trois grands comtes « assistés de quelques fidèles discrets comme Villehardouin (1). »

Nous. n'avons trouvé nulle part, dans les documents originaux, trace de cette entente prétendue. Loin de là, les textes nous prouveraient plutôt qu'il y eut mésintelligence complète entre Boniface et le doge à propos de Zara.

Le marquis, en effet, s'étant rendu à Rome avant le départ de l'expédition, le pape lui avait enjoint de n'y prendre aucune part, et Boniface, nous disent les Gesta, s'était empressé d'obéir au pape, s'abstenant prudemment de rejoindre les croisés (2). Le témoignage de Villehardouin con-

(1) Revue des Questions historiques jt XWllj p. 365.

(2) Migne, t. I, ch. lxxxv des Gesta, col. cxxxix : « Mar-

firme celui des Gesta ; il nous apprend que le marquis, rete^iu pour affaires, n'avait pu quitter immédiatement Tltalie (1). Ce fut là, sans doute, Texcuse banale qu'on donna au public, afin d'expliquer, au moment du départ de la flotte, l'absence si étrange, si inopportune du chef de l'armée. On comprend quel déplorable effet eût produit le véritable motif de cette absence, s'il eût été connu ou soupçonné.

En effet , la joie d'abord causée par l'annonce du départ prochain avait vile fait place à l'inquiétude, au mécontentement, quand on avait appris qu'il s'agissait de marcher en réalité contre un prince chrétien, bien plus, un prince croisé, le roi de Hongrie. L'émotion avait été vive, surtout parmi les clercs de l'armée ; bon nombre voulaient s'en aller, retourner chez eux ; il avait fallu que le légat leur ordonnât de rester dans l'intérêt de la croisade, de ne pas se séparer de leurs compagnons, qui se seraient inquiétés de les voir partir [2). Si l'on eût donc appris à ces clercs, au

chio Montisferrati, qui fuerat super hoc a Domino papa viva voce prohibitus, se prudenter absentans, non processit cum illis ad Jaderam expugnandam. »

(1) Villehardouin, par. 79, p. 44 : « A celé foiz ne furent mie venu tuit li baron ; car encore n'ere mie venuz li marchis de Monferat qui ère remés arrière por afaire que il avoit. »»

(2) Voir, dans les Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ (t. I, p. 12 et 73), les détails fournis à ce sujet par V Anonyme d'Halberstadt et par ïHistoria Constantinopolitanaj de Gunther.

reste des croisés, que le marquis de Montferrat, le chef de rarmée, ne voulait pas aller à Zara parce que le pape le lui avait défendu, parce que le pape blâmait et condamnait l'expédition, on voit quelle eût été la conséquence d'une pareille nouvelle, et quelles désertions nombreuses elle aurait entraînées peut-être.

Or, nous le demandons , est-il possible que Venise n'ait pas su le plus mauvais gré au marquis d'une absence qui pouvait compromettre d'une façon si grave ses plus chers intérêts, d'une absence qui semblait la condamnation même de son expédition? Gela seul suffit donc à écarter toute idée d'une prétendue alliance mystérieuse entre Boniface et la République, à la veille de Zara.

Nous ne prétendons pas par là que Venise ne fût pas sympathique, en principe, à l'idée de la restauration du jeune Alexis. Nous disons seulement qu'il n'y a nulle connexité à établir entre l'affaire de Zara et celle de Gonstantinople, que la première s'explique très bien sans la seconde, et qu'il faut y voir, avec Villehardouin, une entreprise purement vénùie7ine, due, nous le répétons, à une cause purement fortuite (1).

(1) Nous croyons devoir reproduire ici l'opinion de Hurler, qu'on s'est habitué, nous ne savons trop pourquoi, à regarder comme un des champions de la thèse de la préméditation vénitienne. On verra, au contraire, combien Hurler, qui croit pourtan la détention des croisés, trouve cette détention

Nous essaierons d'ailleurs de prouver que, au moment du départ de Venise, l'affaire de Constantinople n'était encore qu'un simple projet en Tair, sur lequel rien ne pouvait être décidé ni arrêté.

difficile à expliquer, soit par les intrigues égyptiennes, soit même par Taffaire de Constantinople :

h Les Vénitiens, voyant qu'il était impossible aux croisés de payer la somme promise, leur assignèrent pour séjour nie de San-Stefano, où ils étaient pour ainsi dire prisonniers. La cherté des vivres, occasionnée par la mauvaise récolte de l'année précédente, augmenta leurs embarras. On présume que le doge ne les retenait pas sans un dessein prémédité. Nous ne savons s'il avait déjà en vue le but qu'il atteigriit par leur secours ; toutefois, il nous est permis d'en douter, en réfléchissant sur la marche de cette affaire et sur son développement insensible. Vhomme le plus perspicace n'aurait pu prévoir à un tel degré, toutes les possibilités de l'avenir, et le plus prévoyant subordonner tous les événements à un but aussi étrange et aussi caché. Cependant nous croirions encore plutôt cette assertion que ce qui est avancé par quelques historiens, savoir que le sultan Saffedin, père de Saladin, ayant entendu parler des préparatifs qui se faisaient en Occident, promit aux Vénitiens de riches présents et de grandes franchises dans le port d'Alexandrie, s'ils réussissaient à détourner les barons de se rendre en Egypte. » (Hurter, Innocent IIlj trad. Saint-Chéron, t. l, p. 397.)

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