LE JEUNE ALEXIS ET LES OUVERTURES DE VERONE
Toute la théorie des premières machinations allemandes, relatives à la restauration du jeune Alexis, repose sur un oji-dit des Gesta.
On sait que le marquis de Montferrat, après son élection et son voyage en France, passa par l'Allemagne avant de rentrer en Italie. C'est pendant ce séjour en Allemagne, vers décembre 1201, qu'il aurait promis à Philippe de Souabe de replacer son beau-frère^ le jeune Alexis, sur le trône de Gonstantinople,avec Taidedes croisés : « Ipse..., de Francia per Alemanniam transitum fecit ubi ctim Philippo duce SuevidB qui se regem gerebat, dicebaUir habiiisse tractatiim ut Alexium.., reduci faceret ad Constantlnopolim ab exercitu christiaiio, ad obtinendum imperium Romaniœ (1). »
Il s'agit donc bien, ainsi que nous le prétendions plus haut, d'une simple rumeur, d'un bruit en l'air, d'un on-dit « dicebatury>\ et ce bruit d'un traité entre Philippe de Souabe et Boniface n'emprunte un semblant de crédit qu'au fait du voyage de ce dernier en Allemagne. Les partisans de la préméditation allemande n'ont pas manqué de se
(1) Migne, 1. 1 , ch. lxxxiu des Gesta, col. cxxxii.
demander quels eussent été sans cela « les intérêts assez considérables ipour Teienir pendant plusieurs semaines, auprès d'un prince excommunié, si loin des préparatifs de la croisade , celui qui venait d'être choisi pour chef suprême de l'expédition (1). »
D'abord, il n'est nullement prouvé que Boniface ait passé le temps de son séjour auprès de Philippe de Souabe ; puis , il nous paraîtrait tout naturel encore que le chef de nos croisés eût tenu à s'entendre avec le prince gibelin, afin que celuici ne mît pas obstacle aux préparatifs de la croisade dans ses États. Il ne faut pas oublier que la guerre sainte était prêchée en Allemagne comme en France. Le marquis de Montferrat avait donc un puissant intérêt à se renseigner par lui-même sur le concours que lui prêteraient les Allemands , et son voyage au-delà du Rhin s'explique sans la moindre difficulté, par ses seuls devoirs, ses seules préoccupations de chef des croisés. Ce fut même là évidemment le caractère que dut avoir, au moment présent, aux yeux des contemporains, ledit voyage d'Allemagne. Boniface n'eût pas été si maladroit d'afficher une amitié sans bornes pour Philippe de Souabe. et de compromettre ainsi de gaîté de cœur ses bonnes relations nécessaires soit avec les croisés, soit avec le pape.
La rumeur , dont s'est fait l'écho l'auteur des Gesta, n'a certainement dû naître, se propager
(1) Revue des Questions historiques, t. XVIT, p. 352-358.
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qu'après coup , à la suite et sous l'influence des événements accomplis. Ceux qui l'ont accueillie n'ont pas assez réfléchi, peut-ôire, qu'en 1201 l'idée d'un pareil traité, d'une pareille combinaison, n'aurait pu venir ni à Philippe de Souabe. ni à Boniface.
Rappelons-nous combien il a été difficile, en 1203 , d'obtenir le consentement des croisés h la marche sur Gonstanlinople. A Zara , à Gorfou , la majorité de l'armée s'y montrait absolument hostile ; peu s'en fallut même qu'en ce dernier endroit , l'expédition ne manquât. Et pourtant , par leur imprévoyance , par leurs divisions , par leur dénuement, les croisés se trouvaient alors pour ainsi dire à la discrétion , à la merci du jeune Alexis, qui seul pouvait leur fournir les moyens de continuer leur voyage. L'expédition de Gonstantinople , par un concours de circonstances inouïes que nul n'eût pu prévoir, était peutêtre devenue le seul projet raisonnable, pratique, par oîi l'on pût espérer délivrer plus tard la Terre- Sainte, ce qui n'empêchait pas la majeure partie de l'armée de n'en pas vouloir entendre parler. Et l'on veut qu'en 1201 Boniface se soit flatté d'entraîner à sa fantaisie, à sa volonté, les croisés sur Gonstantinople ! Ge serait lui supposer en vérité une confiance en lui-même qui dépasserait les dernières limites de la fatuité humaine, ou une intuition des événements à venir qui atteindrait presque aux confins de la prescience divine.
Ge que Hurter disait de Venise, avec tant de bon
sens et de raison (1), s'appliquerait ici, bien mieux encore, à Boniface et à Philippe de Souabe. L'objection est si naturelle et si grave qu'elle a frappé les historiens allemands les mieux disposés à s'exagérer les effets de Tinfluence allemande. Dans son remarquable ouvrage sur Othon de Brunswick et Philippe de Souabe, M. Winkelmann, qui croit pourtant à Tentente étroite de Boniface et de Philippe, n'ose pas croire à ce traité prématuré de décembre 1201. Il lui paraît difficile d'admettre que le marquis de Montferrat se soit exagéré son influence sur les croisés, au point de supposer, si longtemps à Tavance, qu'il pourrait détourner la croisade de la Terre-Sainte pour la jeter sur Gonstantinople (2).
M. Winkelmann, nous sommes heureux de le constater en passant, rend ici à nos croisés français la justice que nous réclamons pour eux. Il ne les croit pas forcément et en toute occasion, destinés à ce rôle perpétuel de dupes, auquel les con-
(1/ Voir plus haut, p. 133, note 1.
(2) Philipp von Schwaben und Otto von Braunschweig ^ Leipzig, 1873. Voir t. I, pag. 525 : « Aber mochte der Markgraf sich einen so grossen Einfluss auf die Kreuzfahrer zutranen dass er sie vom heiligen Lande ab gegen Konstantinopel glaubte wenden zu konnen , die Hauptfrage blieb noch zu losen, ob denn der Papst in eine solche Veranderung des Kreuzzugsplanes willigen werde, und in eine Veranderung, welche abgeschen vom allem Uebrigen, mittelbar doch auch den Interessen des von ihm bekampften Philipp von Schwaben zu dienen bestimmt war, ^
damnent si volontiers la plupart des érudits contemporains.
Le scrupule de l'historien allemand, outre qu'il est fort honorable pour nos barons, est ici d'autant plus favorable à notre thèse que, nous le répétons, M. Winkelmann ne nietpas un seul instant en doute le dévouement de Boniface aux projets de Philippe de Souabe, pas plus qu'il ne met en doute la présence du jeune Alexis en Allemagne, vers le milieu de 1201 (1).
Or c'est là, on le comprendra sans peine, un autre point d'importance capitale. La présence d'Alexis, dûment constatée, ne prouverait pas sans doute l'existence du traité en question ; mais son absence serait peut-être une grave présomption contre; et nous avons des raisons de croire qu'à la date indiquée, Alexis ne s'était pas encore échappé de Gonstantinople, pour venir implorer en Allemagne l'appui de son beau-frère Philippe.
Il existe, il est vrai, deux textes qui semblent condamner notre opinion. Nous nous empressons, suivant notre habitude, de les mettre sous les yeux de nos lecteurs, afin qu'ils puissent juger en parfaite connaissance de cause :
Robert de Glari, dans l'assemblée de Zara, où se
(1) Philipp von Schwaben und Otto von Braunschweig y t. I, p. 524 : « Ich glaube seinen Aufenthalt in Rom ans Ende desJahres 1200, oder in den Anfang 1201, setzen zu diirfen, weil die An. Col. max. sein Eintreffen bei Philipp unmittelbar nach der am 3 Juli 1201 zu Koln geschehenen Bestâtigung Ottos IV melden. »
discute laffaire de Conslantinople, fait prononcer à Boniface un grand discours en faveur du jeune Alexis ; et Boniface, entre autres choses, dit qu'il a vu : « autan au Noël,.,, a le court Monseigneur Terapereour. .. wn vaslet qui estait frères a le femme tempereour d' Alemaingne (1). »
La Noël d'antan est la Noël de 1201 ; Boniface se serait donc, à son retour de France, rencontré à la cour de Philippe avec le jeune Alexis.
D'autre part, ainsi que le constate M. Winkelmann , les grandes Annales de Cologne , à Tannée 1201, portent la mention suivante : « Per idem tempus Alexius fiigiens.., venit iti Aiemanniam ad Phylippum regem (2). m
L'autorité de Robert de Glari , en matière de chronologie , est à bon droit si suspecte qu'on n'oserait, sur son seul témoignage, trancher une question de date. Toutefois, dans le cas présent, le renseignement donné par lui emprunte une.
valeur particulière au texte des Annales de Cologne.
C'est en réalité ce dernier texte qui fait foi. C'est celui qu'ont invoqué de préférence les critiques modernes pour affirmer la présence du jeune Alexis en Allemagne dans le courant de l'année 1201. Il importe donc de contrôler, avant tout, le renseignement fourni par les Annales de Cologne.
On remarquera tout d'abord que, sous la ru-
{\) Chroniques gréco-rêtnanes, p. 12.
(2) Monumenla Germaniœ hislorica^ t. XVII, p. 810.
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brique de 1201, les Annales mentionnent, avec les préparatifs de la croisade, le départ des croisés et même la prise de Zara. Or, comme ces derniers événements devraient figurer à Tannée 1202, on voit qu'il ne faut pas prendre non plus trop rigoureusement à la lettre les indications chronologiques de Y annaliste allemand.
Nous remarquons, en outre, que le « per idem tempus, Alexius » vient immédiatement après la mention du voyage fait à Rome par l'archevêque de Mayence, Sigefrîed, pour y recevoir lepalliiim des mains du pape : « Sifridus Romamprogressus ab Innocentio papa, accepta pallio, confirmatur. Per idem tempus^ Alexius.., »
La phrase, ainsi construite, ne permet guère de placer la venue d'Alexis qu'après le voyage de l'archevêque Sigefried. Or, nous savons, par une Lettre d'Innocent III, que le pallium fut conféré à l'archevêque dans le courant de mars 1202; du moins la Lettre par laquelle le pape notifie la chose aux chanoines de Mayence , est datée de Latran, le dix des Calendes d'avril, c'est-à-dire le 23 mars (1).
L'arrivée du jeune Alexis en Allemagne devrait donc, selon toute vraisemblance, être reportée de
(1) Migne, t. I; Lettre 14 du liv. V, col. 968 : a Super his... cum fratribus nostris habito diligenler tractatu... electionem archiepiscopi memorati auctoritate apostolica duximus confirmandum.... et pallium videlicet insigne plenitudinis pontificalis officii ipsi duximus concedendum. »
Tannée 1201 au printemps, ou petit-être à Tété de Tannée suivante.
Cette dernière date est du reste celle qui semble le mieux s'accorder, et avec le récit de Villehardouin, et avec la Correspondance dlnnocent III.
D'après Villehardouin, le Prétendant, débarqué à Ancône après sa fuite de Constantinople , et traversant l'Italie pour se rendre auprès de Philippe de Souabe, rencontra à Vérone, des pèlerins qui rejoignaient l'armée de Venise. Sur le conseil des Pisans, qui avaient favorisé son évasion, le jeune prince eut l'idée d'envoyer en cette dernière ville solliciter le secours des croisés. Ceux-ci, aux prises déjà sans doute avec les terribles difficultés d'argent qui devaient retarder et compromettre leur départ, comprirent vite combien il leur serait avantageux d'avoir sur le trône de Constantinople un prince allié.. Toutefois, ne pouvant prendre au sérieux les paroles et les promesses du prince fugitif, ils voulurent en conférer d'abord avec Philippe de Souabe; ils renvoyèrent donc au Prétendant leurs députés qui devaient Taccompagner ou lé rejoindre en Allemagne : « Nos envoirons al roi Philipe avec lui, ou il s'en va. Si cil nos vielt aider la Terre-d'Oltremer a recovrer^ nos li aiderons la soe terre a conquerre (1). »
(1) Villehardouin, par. 70-72, p. 40-42 : « Icil fils (d'Isaac) si eschapa de la prison et si s'enfuit en un vassel, trosque une cité sor mer qui a nom Ancone. Denqui sen ala al roi Phelipe d'Alemaigne qui avoit sa seror a famé; si vint a
De cette simple citation, comme de tout le reste du récit, d'ailleurs, il semblerait bien résulter que le jeune Alexis n'avait pas encore vu son beaufrère au moment où il traversa Vérone ; et son passage en cette ville coïncidant avec le passage des croisés, il fondrait placer sa fuite ou du moins son arrivée en Italie à l'été de 1202.
La Correspondance d'Innocent III, sans nous fournir un renseignement aussi précis, autoriserait pourtant la même conclusion. Elle nous apprend de plus que le jeune Alexis, avant d'aller en Allemagne, était venu à Rome implorer la protection du Saint-Siège. C'est du moins ce que le pape déclare dans une Lettre datée du IG des Calendes de décembre ( 16 novembre 1202 ) , et adressée à l'empereur Alexis Comnène : « Olim ad pi'œsentiam nost?'am accedens, asserens qiwd. . . eijiisiitiam
Vérone en Lombardie, et heberja en la ville et trova des pèlerins assez et des gens qui s'en aloient en l'ost.
a Et cil qui l'avoient aidié à eschaper, qui estoient avec lui, li distrent : Sire, véez-ci unost en Venise prés de nos, de la meillor gent et des raeillors chevaliers del munde qui vont oltre mer; quar lor crie merci ; que il aient de toi pitié et de ton père, qui à tel tort estes deserité. Et se il te volent aidier, tu feras quanque il deviserunt de bouche. Espoir il lor en prendra pitié. — Et il dist que il le fera mult volontiers, et que cis conseils est bons.
« Ensi prist ses messages ; si les envoia al marchis Boniface de Mon ferrât qui sires ère de l'ost, et as autres barons. Et quant li barons les virent, si se mer veillèrent fort, et respondirent as messages : nos entendons bien que vos dites ; nos envoirons al roi Phelipe. . . »
facere tenebamur (1). » Le « Olim » pourrait, il est vrai, se rapporter à Tannée 1201, même à une date plus éloignée encore ; mais comme le pape ajoute que le jeune homme s*est rendu ensuite, en toute hâte, vers son beau-frère « ad Philippum sororium suum concitus properavit », et que les négociations avec Tarmée de Venise se sont entamées sans le moindre délai, « sine qualibet dilatione », nous sommes en droit d'en conclure que l'ouverture desdites négociations a suivi de quelques semaines, de deux ou trois mois au plus^ l'entrevue du pape et du jeune Alexis. L'arrivée de celui-ci à Rome a dû, par conséquent, coïncider encore avec l'arrivée des croisés à Venise ; voilà pourquoi nous croyons devoir la placer vers Tété de 1202, contrairement à l'opinion de M. Winkelmann, contrairement aussi aux données toujours un peu suspectes de Robert de Glari, et au texte assez vague des Annales de Cologne.
Du reste, la question de l'itinéraire ou de la fuite d'Alexis est ici tout à fait secondaire. Supposons, si l'on veut, que le Prétendant ait quitté Gonstantinople dès l'année 1200 ou 1201 ; supposons, ce qui à la rigueur est possible, qu'il revenait déjà d'Allemagne, lorsque nous le voyons à Rome. Une telle supposition, loin de détruire nos objections au traité de décembre 1201 , leur
(1) Migne, 1. 1, col. 1123-1125 ; Lettre 122 du liv. V.— Nous aurons l'occasion de revenir sur cette Lettre, quand nous étudierons plus loin le rôle d'Innocent III dans les affaires de Zara et de Gonstantinople.
prêterait au contraire une force nouvelle. Si, en effet, l'expédition de Gonstantinople avait pu être'
^Toieiée, préméditée à cette époque, si le Prétendant s'était entendu à cet égard avec Boniface et Philippe de Souabe, il est de toute évidence qu'il serait venu à Rome, dans la seule intention, avec le seul espoir de convertir le pape audit projet d'expédition. Or, nous ne voyons pas qu'il y ait été fait la moindre allusion lors de l'entrevue papale, dont nous parle la Lettre précitée.
Dira-t-on que, connaissant les mauvaises dispositions d'Innocent III à l'égard de Philippe de Souabe, Alexis n'a pas voulu prononcer le nom de son beau-frère ? Soit. Mais, sans mettre en avant ni Philippe ni Boniface , il est clair qu'il aurait parlé au pape de la croisade, de l'aide possible à tirer des croisés, surtout des avantages que l'Église et la Terre-Sainte pourraient retirer un jour de sa restauration sur le trône de Gonstantinople.
Qu'on relise la Lettre du 16 novembre (1), on n'y trouvera pas un mot de toutes ces choses. Il semble que le jeune Alexis ne songe en aucune façon à la croisade, à la possibilité du moins d'en tirer parti pour lui-même. Il s'est adressé au pape comme au protecteur naturel des opprimés, des affligés. Il s'est contenté de signaler à sa justice les mauvais traitements infligés à son père et à lui-même par un odieux usurpateur. Quant aux moyens matériels de détrôner ledit usurpateur,
(1) Voir aux Pièces justificatives,
quant à l'évenlualilé de sa chute, il n'en a pas été un seul instant question.
Veut-on prétendre que le silence gardé sur ce point par la Lettre papale pourrait être calculé? Qu'Innocent III n'en a rien voulu dire par égard pour son correspondant? Ce ne serait guère admissible, la Lettre du 16 novembre étant, au contraire, ainsi que nous le verrons plus tard, précisément destinée à inquiéter, à effrayer l'empereur Alexis Gomnène.
D'ailleurs, si nous voulons savoir à quoi nous en tenir sur ce qui a pu se passer entre Innocent III et le jeune Alexis, nous pouvons rapprocher du témoignage du pape le témoignage , plus décisif encore, du jeune Alexis lui-même.
Il existe de lui une Lettre écrite de Gonstantinople, après sa restauration, dans laquelle il la notifie au pape, en l'assurant de son dévouement filial. Il commence par rappeler à Innocent III l'audience que celui-ci a bien voulu lui accorder jadis : « xVotvV Sanctitas Vestra... me ipsum felici exsilio detestabilem evasisse tyrannidem, in quo et mihi cœlitus datiim est vestram apostolicam videre personam. » Après quoi, il mentionne immédiatement l'aide que lui ont prêtée les croisés, aide Inespérée dont le pape n'a pas été sans entendre parler : a Nec illudvestrum effagit auditurn quod peregrinorum beata societas... causam justissimam quidem sed apud homines desperatam tam misericorditer quam viriliter adorsa fuerit sublevare (1). »
(1) Migne, t. III, col 236; Lettre 210 du livre VI, datée de
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Ainsi, les démarches faites auprès des croisés par le jeune Alexis, Innocent III les a connues, cela va sans dire, mais non par le jeune Alexis lui-même. Voilà qui ressort aussi nettement que possible du passage ci- dessus. Le Prétendant n'en avait donc pas dit mot au pape, d'oîi nous devons conclure qu'il n'y songeait pas encore lui-même, et qu'à plus forte raison il n'y avait rien eu de concerté entre lui, son beau-frère et Boniface, dans l'hiver de 1201-1202.
Nous avons vu que le récit de Villehardouin nous conduisait à la même conclusion rigoureuse. Toutefois nous devons signaler ici, entre les deux textes, une notable divergence. D'après Villehardouin , les ouvertures de Vérone auraient été faites , à l'instigation des Pisans , par le jeune Alexis lui-même et en son nom personnel, avant toute entente avec Philippe de Souabe. Au contraire, d'après la Lettre du 16 novembre, ce serait le prince allemand qui, dès l'arrivée de son beaufrère, dans l'été de 1202, aurait pris l'initiative des premières négociations et envoyé 5^5 messagers aux chefs des croisés « ciim qiio deliberato consilio sic effecit, quod idem Philippus nuntios suos ad principes exercitus christiani... transmisit. » La négociation aurait eu ainsi, dès l'été de 1202, c'est-à-dire avant le départ des croisés de Venise , un caractère beaucoup plus sérieux que
Constantinople, le 8 des Calendes de septembre (25 août 1203).
ne le laisserait supposer Villehardouin. Ce dernier donne bien à entendre que Tidée d'une restauration d'Alexis a séduit du premier coup , et pour cause, les chefs de la croisade; mais ce n'est là évidemment, à ses yeux, qu'une idée en Vair^ laquelle ne sera sérieusement discutée que sous les murs de Zara , le jour oîi y arriveront les messagers de Philippe.
Qui devons-nous croire ici, du pape ou du chroniqueur? Nous verrons, dans notre chapitre spécial sur le rôle d'Innocent III, quel intérêt celuici pouvait avoir à laisser croire l'expédition de Constantinople résolue , au moment même où il écrivait à Alexis Comnène. Notons seulement, et en premier lieu, que tous les autres chroniqueurs, sans exception, sont d'accord avec Villehardouin pour placer la venue des messagers de Philippe après le siège de Zara, et non avant le départ de Venise (1).
Nous allons montrer, d'ailleurs, à quelles objections on se heurte, dès qu'on refuse d'admettre, en son intégrité absolue, le témoignage de notre vieux chroniqueur.
A moins qu'il n'ait menti pour le simple plaisir de mentir , on nous accordera bien que le fait même des pourparlers de Vérone n'est pas un fait
(1) Voir au t. I des Exuviœ sacrœ Conslantinopolitanœ : V Anonyme de SoissonSj p. 5; V Anonyme d'Halherstadt,^. 43; VHistoria Constantinopolilaimj p. 76; et dans les Chroniques gréco-romanes : Robert de Clari, ch. xvii, p. 12 , ch- xxix- XXXI, p. 22-23; et la Devaslatio Constantinopolitana,]p.^.
SUR ZARA ET COiNSTANTINOPLE. 149
purement imaginaire. La seule question est de savoir si ces premiers pourparlers ont été engagés avec la participation de Philippe de Souabe. Si nous l'admettons , il nous faut admettre du môme coup que le jeune Alexis, à peine arrivé en Aile-* magne, serait immédiatement revenu sur ses pas, afin de diriger et surveiller lui-même les négociations concertées avec son beau-frère. Mais alors, pourquoi s'arrêter à Vérone, au lieu de pousser droit à Venise? •
On dira peut-être que la négociation avait besoin d'être menée dans le plus grand secret, que mieux valait, pour le Prétendant, laisser ses agents travailler sous main à Venise auprès des grands chefs, tandis que lui profiterait de son séjour à Vérone, pour intéresser la masse des croisés à sa cause. Sans leur rien révéler de ses projets, de ses espérances à venir, il pouvait les apitoyer sur son sort, se montrer à eux, se faire connaître, les disposer favorablement, en attendant l'heure où il jugerait convenable de réclamer sans détour leur concours effectif. Ce serait en effet un moyen^ le seul, d'expliquer ce séjour voulu, prémédité du Prétendant à Vérone ; et il faut reconnaître que dans ce cas le lieu eût été merveilleusement choisi, Vérone se trouvant à l'intersection des routes de TAllemagne et de la Haute-Italie , sur le passage , en quelque sorte obligé, de presque tous les pèlerins Italiens, Français ou Allemands.
Mais alors comment se fait-il que la présence du
jeune Alexis à Vérone n'ait été relevée, signalée par aucun chroniqueur?
(Tunther lui-même n'y fait pas la moindre allusion. L'abbé Martin pourtant , l'inspirateur de Gunther, est resté deux mois à Vérone, logé et hébergé dans la maison de l'évoque, où il a trouvé le meilleur accueil (1). Comme nous savons en outre, par Villehardouin, que les pèlerins allemands sont arrivés des derniers à Venise, il est clair que l'abbé Martin a dû se trouver à Vérone, soit pendant, soit après le séjour du jeune Alexis. Si ce séjour avait eu le caractère qu'on lui prête, s'il s'y était tant soit peu prolongé, en vertu d'un pla?i combiné avec Philippe de Souahe, la présence du prince grec n'eût pas manqué de produire un certain effet dans la ville, d'attirer l'attention des habitants autant que celle des pèlerins. Il serait dès lors bien étrange, ou plutôt inexplicable, que l'abbô Martin n'en ait pas entendu parler, et que nous n'en trouvions aucune trace dans YHistoria Constantinopolitana.
Gomment expliquer, en outre, avec la théorie de la préméditation allemande, de la participation
(l) Exuvlœ sacrœ Conslanlinopolitanœ, t. I, p. 70 :a Venientes itaque Veronam, milites peregrini cum duce suo, tam a populo civitatis quam ab alia multitudine maxima signatorum, que illos de diversis mundi partibus ad eumdem locum prevenerat letissime suscepti sunt. Nam et ipsius urbis episcopus Martinum in domum suam dévote ac reverenter assumpsit, eique per octo fere ebdotnadas sumptus et obsequium bénévole ministravit. »
sua ZARA ET CÛ>'STANTJNOrLE. 151
allemande aux ouvertures de Vérone, comment expliquer que V Anonyme d'Halberstadt au moins n'ait pas connu les projets concertés entre Alexis et Philippe de Souabe ?
On sait que la chronique d'Halberstadt a été écrite sur les indications, peut-être sous la dictée de révéque Conrad (1), et que ledit évêque était l'un des partisans les plus dévoués de Philippe. Il ne se serait même décidé à partir pour la croisade qu'afin d'échapper aux sollicitations, aux instances du pape et de son légat, qui le pressaient de prendre parti pour Othon (2).
Nous le demandons , est - il admissible que Philippe de Souabe, décidé, sinon dès l'hiver de 1201, au moins dès l'été de i202, à l'expédition de Constantinople, n'ait pas initié à ses plans, et l'évêque d'Halberstadt, et ceux des croisés qu'il savait tout dévoués, comme l'évêque, à se^intérêts? Est-ce qu'il n'aurait pas dû compter sur eux et sur eux seuls pour la réussite de l'entreprise préméditée par lui? Est-ce qu'il ne leur aurait pas demandé, avant leur départ d'Allemagne, le concours qu'il réclamera, qu'il exigera d'eux plus tard, en janvier 1203, après l'afraire de Zara (3).
(1) C'est ce que M. Riant a parfaitement établi dans sa remarquable Préface des Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœy i I, p. LVI.
(2) Nous reproduisons ici l'opinion de Hurter, 1. 1, p. 403.
(3) Exuviœ sacrœ Constantbwpolilanœ, t. I, p. 77 : « Audiens (Philippus) exercitum nostrum, Jazira expugnata, circa fines Grecie conversari, sepedictum juvenera cum nunciis et
Or, il est bien certain que ce concours n'a pas été réclamé en 1202. L'évêque d'Halberstadt est si peu dans le secret, qu'au moment où se discute à Venise Texpédition de Zara, il est sur le point d'abandonner la croisade (1). Preuve évidente qu'il n'a nulle mission confidentielle de Philippe à remplir en faveur du jeune Alexis.
En vérité, la discrétion ou l'incurie du prince gibelin, en pareille circonstance, serait tout à fait invraisemblable. Et cela seul suffirait à ruiner la théorie de la Préméditation allemande.
Laissons aux ouvertures de Vérone le caractère accidentel, inattendu, que leur attribue Villehardouin ; on verra comme les difficultés s'évanouissent, comme les invraisemblances disparaissent: le Prétendant rencontre joar Aa5«rrf sur sa route des pèlerins armés qui se rendent à Venise. S'il pouvait s.'entendre avec leurs chefs! C'est une chance à courir, une négociation à tenter. Il envoie donc ses messagers à Venise, tandis que luimême continuera sans retard son chemin vers
epistolis suis direxit ad principes ut eum, si fîeri posset, in regnum patris sui rerlucere molirentur. Theotonicis aiitem, pro eo quod sui juris esse videbantur, hanc rem securiosius et imperiosius injungebat. »
(1) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ, 1. 1, p. 12 : « D. Conradus episcopus, cum fuisset ab his conditionibus alienus, D. Pétri Capuani... quid ei foret in tali articule faciendum consilium requisivit... Qui..., ei finale dédit consilium ne ipse aliquo modo ab exercitu recederet. »
rAllemagne,où il se croit sûr de trouver d'autres appuis, d'autres alliés.
C'est alors seulement que Philippe de Souabe, mis par son beau-frère au courant des ouvertures déjà faites, averti sans doute aussi des embarras financiers des croisés, songera pour la première fois à l'expédition de Gonstantinople, et se mettra en demeure d'en traiter, soit avec le pape, soit avec les chefs de la croisade.
Nous comprenons ainsi que le passage d'Alexis à Vérone n'ait pas causé grand émoi ; nous comprenons surtout que lés croisés allemands n'aient reçu, et pour cause, avant leur départ, aucune confidence de Philippe.
Quand nous disons que ce dernier n'a songé ou ne s'est décidé que si tard à intervenir, ce n'est pas là, qu'on veuille bien le remarquer, une pure hypothèse sortie de notre imagination. Elle s'appuie sur un texte précis, formel, le plus autorisé de tous en la circonstance, le texte de VAnonyme d'Halbei^stadt, Nous rappelions tout à l'heure que si quelqu'un eût dû être initié aux plus secrètes pensées de Philippe de Souabe, c'était sans contredit l'évêque d'Halberstadt.
Or, voici ce que nous lisons dans sa chronique :' « Per hiemem.,, pênes Jadheram commorantibus peregriniSf serenissimus rex Philippus, intelligens eoriimdem necessitatem, et a rébus exhaustos esse, et pecunie Ve?ietis persolvende maximam adhuc partem restarc., prudenter animadvertit, quam plurimum terre sancte consultura esse, si socer
ejus Alexius , rex Grecorum , eorum adjutorio regnum suum, a quo ipse violenter ejectus erat, posset recuperare. Mittens igitur nwictios siios ad exercitum , consilii sut eis aperuit volimtatem (1). »
Ainsi, et comme nous Taflirmions plus haut, c'est donc bien seulement dans l'hiver de 1202-1203 que serait venue à Philippe la première idée de négociations sérieuses à entamer avec les croisés, en faveur d'Alexis, pour l'expédition de Gonstantinople.
Il est d'ailleurs inadmissible , nous croyons l'avoir prouvé, qu'il ait prémédité de longue main ladite expédition, qu'il ait même pris la moindre part aux premières ouvertures de Vérone , puisqu'il serait, en pareil cas, impossible de comprendre , et le silence des chroniqueurs sur les agissements du jeune Alexis à Vérone, et surtout l'insouciance de Philippe à chercher des alliés ou des complices parmi les croisés allemands.
Dans ces conditions , au lieu de recourir à l'hypothèse de mystérieux complots, qui soulève tant d'objections sérieuses, qui se heurte à tant d'impossibilités de tout genre, combien n'est-il pas plus sage de nous en tenir, ici encore, au texte de Villehardouin, le seul qui permette d'expliquer les choses de la façon la plus simple, la plus naturelle, la plus vraisemblable?
(1) ExHviœ sacrœ Conslant'mopolitanœ, 1. 1, p. 13.
PHILIPPE DE SOUABE ET BOxNlFACE, APRÈS ZARA.
Si la maiiî de Philippe de Souabe , dans les affaires de la croisade, n'apparaît pas avant l'hiver de 1202-1203, en revanche, il semble à cette époque prendre l'intérêt le plus vif à la question de Gonstantinople.
Le grand mérite de M. Riant sera d'avoir appelé l'attention sur Je rôle joué en la circonstance par le prince allemand, rôle que la critique avait trop laissé dans l'ombre jusqu'à ce jour.
Le l'^' janvier 1203, les messagers du roi Philippe, dit la Devastatio, arrivaient au camp de Zara, priant le marquis et les barons de prêter leur aide à son beau-frère Alexis (1). Il prenait, d'après Gunther, résolument en main les intérêts de ce dernier, et semblait disposé à faire, en quelque sorte, de sa cause la sienne propre. Outre les ordres formels auxquels nous avons déjà fait allusion, adressés à ce sujet aux croisés allemands, Philippe prodiguait les instances et les promesses
(1) Chroniques gréco-romanes y p. 88 : « In Circumcisione venit nuntius régis Phylippi, cum litteris, rogans marchionem et barones, ut sororium suum Alexim imperatorem in negotio suo adjuvarent »
aux croisés des autres nations, Français et Vénitiens. II s'engageait, s'iU ramenaient le jeune Alexis à Gonstantinople , à leur fournir plus tard toutes facilités en Allemagne comme en Grèce, pour délivrer la Terre-Sainte (1).
Toutefois, il est bon de remarquer qu'en déployant tant de zèle pour l'expédition de Gonstantinople, Philippe de Souabe n'y prenait aucune part effective, n'envoyant avec ses messagers aucun subside d'hommes et d'argent. Il est donc permis de supposer qu'au fond la restauration d'Alexis et surtout la délivrance de Jérusalem lui importaient fort peu. Il ne voyait là évidemment qu'un moyen de rétablir ses propres affaires en Allemagne, très compromises alors par sa brouille avec le pape, partisan déclaré de son rival Othon. La situation nouvelle prise par Philippe à Zara ne pouvait manquer de mettre le pape dans un cruel embarras: « Si le pape, en effet, dit M. Riant, accepte (la marche sur Gonstantinople), il se voit obligé d'abandonner Othon et de se réconcilier avec Philippe... Si au contraire Innocent repousse les propositions d'Alexis, on parvient, malgré le
'(1) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœj 1. 1, p. 77 : o Theo-
tonicis injungebat; marchionem cognatum suum ejusque
inter eos erat commonebat propinquitatis ; Flandrenses atque Francigenas et Venetos et aliarum regionum homines, omni precum molimine sedulus exorabat, certissime promittens si ille, auxilio ipsorum sedem suarn reciperet, peregrinis omnibus, tam per Theotoniam, quam per lotam Greciam, tutam ac liberam in perpetuum patere viam. »
pape, à s* emparer de l* empire grec, dont Voccupation militaire absorbe pour longtemps toutes les forces de la croisade » ; et Philippe trouve ainsi sa vengeance dans « le discrédit jeté sur Innocent III parTéchec de ses projets favoris (1). ))
Se réconcilier avec Innocent III, afin d'avoir Tempire, ou se venger de lui, en faisant échouer la croisade, tel serait donc, d'après M. Riant, le double but poursuivi par Philippe de Souabe.
Autant la première supposition nous semble raisonnable et fondée , autant la seconde nous paraît peu admissible. L'éminent érudit prête encore ici peut-être à Philippe une clairvoyance , une perspicacité par trop grande. Admettons d'ailleurs que Philippe ait pu prévoir ou espérer Voccupation indéfinie de l'empire grec par nos barons, c'est à dire l'ajournement indéfini de la croisade, nous ne voyons pas bien en quoi ce résultat de Texpédition diminuerait le prestige ou la puissance d'Innocent III. Le pape, sans nul doute, pourrait en éprouver des regrets, mais il trouverait, d'autre part, dans la prise de possession de l'empire grec par les Latins, une^arge compensation à la nondélivrance de la Terre-Sainte.
Il ne faut pas oublier que Philippe et Alexis, en promettant leur concours pour la croisade, s'étaient engagés de plus à opérer la réunion des deux Églises grecque et latine. Ils pourront oublier la croisade; nos barons, de leur côté, pourront l'ou-
(1) Revue des Questions historiques^ t. XVII, p. 356.
blier de même, soit. Maïs le jour où les Latins occuperont Tempire grec, la réunion des deux Églises au moins deviendra un fait accompli, nécessaire. Dès lors, où sera le discrédit jeté sur Innocent III? Au point de vue de sa puissance effective , de son crédit en Europe et surtout en Allemagne, seule considération qui doive préoccuper et inquiéter Philippe, le Saint-Siège gagnera certainement beaucoup plus à étendre sa domination sur la Grèce qu'à reconquérir Jérusalem. Il n'a, par conséquent, rien à perdre à une expédition sur Gonstantinople.
Nous craignons donc que M. Riant, en exagérant ici encore le machiavélisme de Philippe de Souabe, comme il exagérait naguère le machiavélisme de Venise, n'ait compliqué à plaisir une situation aussi simple, aussi nette que possible.
Faire dlnnocent III son obligé, quoi qu'il en eût, et quoi qull arrivât; le contraindre par là, bon gré mal gré, à se réconcilier avec lui et à abandonner son rival, c'était là, de la part de Philippe, un véritable coup de maître ; et nous ne voyons pas l'utilité de lui prêter d'autres combinaisons. Celle-là suffit à montror, ce que M. Riant a d'ailleurs si bien vu, le lien étroit qui rattache, à l'histoire de la quatrième croisade, les démêlés du sacerdoce et de l'empire.
A la fin de 1202, la cause de Philippe de Souabe était presque désespérée en Allemagne ; les défections se multipliaient autour de lui, et son rival gagnait chaque jour du terrain, grâco surtout aux
SÎJR ZARiV ET CONSTANTINOPLE. 159
efforts incessaQts, aux sollicitations pressantes du pape auprès des princes et des évoques de Terapire (1),
11 était donc du plus haut intérêt pour Philippe d'arrêter cette propagande active d'Innocent lll en Allemagne, de se rapprocher du pape, ou tout au moins de faire croire à un rapprochement possihle, prochain, qui alarmerait ses adversaires et rassurerait ses partisans.
Les ouvertures de Vérone, surtout les difficultés survenues entre les croisés et Venise, parurent à Philippe une occasion excellente. Il vit à merveille tout le parti à tirer de la situation, et prit ostensiblement en main la cause de son neveu, à seule fin de forcer le pape de renouer avec lui.
Que le pape fût ou non favorable à l'expédition de Constantinople, du moment où cette expédition se trouvait intimement liée à la question de la Terre-Sainte, et devait d'ailleurs amener, comme premier résultat immédiat, la réunion des deux Églises, Innocent III ne pouvait, s'en désintéresser. Il se trouvait en quelque sorte forcé de subir les avances de Philippe, d'écouter ses propositions, en un mot, d'entrer en négociation avec lui, ce qui serait déjà comme un premier triomphe pour le prince excommunié.
Le pape n'était pas sans deviner la secrète pensée
(1) On peut se rendre compte du zèle déployé par Innocent III en faveur d'Othon, en parcourant le Registrum de negolîo romani irrijoeril, inséré par Migne dans le tome III de la Correspondance d'Innocent III.
leO LA DIVERSION
de son adversaire. Il lui répugnait de prêter les mains à une combinaison dont il redoutait le péril pour son protégé Othon de Brunswick. D'autre part, pour les raisons sus-mentionnées , il ne pouvait s'y dérober entièrement. De là, une négociation des plus étranges et curieuses, que M. Winkelmann a parfaitement comprise et résumée (1), bien qu'il se soit, peut-être à tort, montré plus sévère pour Innocent III que pour Philippe de Souabe. Si le premier a mis, à dégager sa responsabilité, une prudence qui ressemble parfois à de la dissimulation, le second n'a pas craint de recourir à des procédés d'une indélicatesse, d'une déloyauté bien autrement répréhensibles.
Aux premières ouvertures de Philippe, qui datent, selon toute probabilité, du commencement de 1203, Innocent se borna à répondre « que l'Église étant toujours prête à recevoir dans sou giron ses flls repentants, Philippe y serait reçu au même titre que tout autre (2) ; » et il affecta de rester étranger aux pourparlers qui s'engageaient entre Philippe et Tabbé Martin, le prieur de Gamaldoli (3).
(1) Philipp von Schwaben und Otfo von Braunschweig, p. 295-298.
(2)Migne,t.III, col. 1095-1096, n« xc du Regislrum... romani impevii : « A nobis non potuit responsum aliud exiorquere, nisi quod , cum redeuntibus ad Ecclesiae gremium nolimus aditum veniœ denegare, prompti eramus eum recipere sicut quemlibet pœnitentem. »
(3) Id., Ibid, ; « ... Coram Deo sub testimonio conscientise
Le prieur Martin était un homme sage et honnête, qui possédait toute la confiance du pape; en 1201, chargé de rétablir la paix entre Pavie et Milan, il s'était acquitté avec succès de cette tâche délicate (1) ; plus récemment encore, il avait reçu mission de travailler à la réforme des couvents de Toscane (2). Il est donc bien difficile d'admettre qu'un tel homme se soit fait l'intermédiaire du pape auprès de Philippe de Souabe, sans en avoir reçu, sinon la mission officielle, du moins l'autorisation tacite. Le prieur jouait là évidemment le rôle d'un de ces agents officieux que les gouvernements se réservent toujours la ressource de désavouer au besoin. Sur ce point, nous ne saurions que partager l'avis de M. Winkelmann (3).
Il faut reconnaître toutefois que ces précautions étranges d'Innocent III étaient en partie justifiées par la défiance que lui inspirait à bon droit son adversaire. Si vague et si peu compromettante que fût la réponse faite à ses premières propositions, Philippe s'était hâté de l'exploiter avec une rare perfidie. Il faisait répandre en Allemagne le
noslrœ..., nec priorem prâedictum nec alium ad ducem ipsum duximus deslinandum. »
(1) Migne, t. I, ch. cxxvni des Gesla, col. clxviii-ix.
(2) C'est du moins ce qu'on peut inférer de la Lettre 159 du liv. V, publiée par Migne, 1. 1, col. 1173.
(3)* Philipp von Schwaben nnd Otto von Brannschweig^ p. 296. — D'après M. Winkelmann (note % même page), ce serait de la part d'Innocent III « eine Wortklauberei » , de prétendre qu'il n'avait pas envoyé le prieur Martin.
bruit que le pape songeait à abandonner le parti d'Othon. De prétendues Lettres, émanées de la chancellerie romaine, étaient même adressées à ce sujet aux divers princes laïques ou ecclésiastiques de TEmpire.
En avril 1203, Innocent III proteste contre ces manœuvres déloyales (1), mais sans dire à qui il les attribue. 11 ne pouvait pourtant se faire d'illusion à cet égard, et il semble qu'il eût dû couper court immédiatement à la mission officieuse du prieur Martin; mais tant de graves intérêts s'y trouvaient en jeu qu'il hésita sans doute encore. Il n'était peut-être pas fâché de voir non plus jusqu'où irait Philippe dans ses concessions au Saint-Siège.
S'il eût été sous ce rapport aussi loin que son rival Othon, s'il se fût montré, comme lui, disposé à abandonner tous droits, toutes prétentions sur les domaines italiens, que se disputaient depuis si longtemps l'Empire et la Papauté , il est fort possible qu'une négociation sérieuse se fût entamée. Entre deux Prétendants qui lui auraient donné même satisfaction au point de vue italien et allemand, le pape n'eût pas dû hésiter à choisir
(1) Migne, t. III ^ col. 1092 : « Ipsl autem volentes auctoritatî sedis apostolicae derogare ac in dubium revocare quod
fecimus, super imperii romani negotio , falsas prae-
sumpserunt Utteras exhibere. » — La Xet/re adressée « 'Universis tara ecclesiasticis quam saecularibus principibus Alemanniae», est datée de Latran,Ie jour des Nones d'avril, c'est-à-dire le 5 avril (1203).
SUR ZARA ET CONfiTANTINOPLE. * 163
celui qui pouvait lui prêter en outre le plus utile concours pour la soumission deTÉglise grecque et la délivrance de la .Terre-Sainte.
Philippe, dans ses Promîssa (1), s'engagea bien, s'il devenait jamais, lui ou son beau-frère, maître de Tempire grec, à opérer la réunion des deux Églises : « Si omnipotens Deus regnum Grœcôrum mihi vel leviro meo subdiderit, Ecclesiam Constantinopolitanani Romanœ Ecclesiâs, bona fide et sine fraude, faciam fore subjectam, »
Sur le chapitre de la croisade, il était déjà moins précis, moins affirmatif ; il rappelait il est vrai, qu'il avait toujours eu le désir d'y prendre part; il comptait même, avec l'aide de Dieu, délivrer un jour la Terre-Sainte des mains des Infidèles. Mais il se réservait de choisir son heure et son temps : « Voveram Deo et sanctis ejus me iturum ultra mare, ad liberandum Terram promissionis a gentium feritate; et iterum... vovi et promisi Deo... me opportuno terapore illuc iturum et opitulante Deo terram illam pro posse meo liberaturum. ' »
Enfin, en ce qui concernait les territoires italiens réclamés par le Saint-Siège, Philippe se contentait de dire qu'il restituerait tout ce que ses prédécesseurs avaient injustement enlevé ou détenu : « Omnia bona tam Romanse Ecclesiœ quam aliarum Ecclesiarum quœ antecessores
(1) Migne; t. IV, p. 295-!^.
nosùi»,, injuste abstulenmt , vel detiniierunty vel ego abstuli vel injuste detineo,restituam.,. »
On comprend qu'un tel engagement, aussi vague, n'était pas de nature à satisfaire le pape. Othon de Brunswick, dans ses P7'omesses , qui remontaient déjà au mois de juin de l'année J201, s'était montré autrement catégorique et précis (1).
Innocent III ne pouvait donc songer à l'abandonner pour se rapprocher de Philippe de Souabe, Celui-ci cependant continuait toujours sa campagne de mensonges et de lettres fausses, destinées à ruiner le crédit de son rival. Le 9 septembre 1203, Innocent se décide à répudier hautement toute participation aux pourparlers engagés entre Philippe et le prieur Martin, pourparlers qui donnaient un semblant de vraisemblance aux bruits répandus par Philippe sur son raccommodement avec le Saint-Siège (2). Cette date du 9 septembre
(1) Voir dans Migne, t. III, le n« Lxxvii du RegUtrum... ro* mani imperii. — Olhon y cnumère nominativement tous les territoires auxquels il renonce en faveur du Saint-Siège.
(2) Migne^t. III, n"> xc du Befjistrum... romani imperii, — La Lettre, adressée à Tarchevêque de Sa^lzbourg, est datée de Ferentinum, le 5 des Ides de septembre (9 septembre) : « Sane ad »ostram noveris audientiam pervenisse quod Sueviae dux Philippus, ut corda priucipum charissimo in Christo filio nostro, illustri régi Ottoni in Romanorum imperatorem electo faventium infirmaret, ... fecit per Teutoniam divulgari quod dilectum filium priorem Camaldulensem ad ejus praesentiam miseramus, eu m ad coronam imperii evocantes. Cœterum, ut coram Deo... loquamur, nec priorem... duximus destinandum, sed priorem eumdem ab eo missum
peut donc être considérée comme la rupture de rétrange négociation que nous venons de résumer. A cette époque, Innocent III devait connaître la première prise de Constantinople et le succès des croisés* Croyait-il avoir moins besoin dès lors de ménager Philippe de Souabe? Était-il simplement las de se sentir amusé et joué depuis trop longtemps ? Toujours est-il que Philippe ne pourra plus, comme il l'a fait depuis cinq ou six mois, exploiter l'expédition de Constantinople pour faire croire à sa réconciliation imminente avec le pape. Nous sommes en effet convaincu que le prince allemand n'a jamais vu autre chose dans ladite expédition ; nous ne croyons guère de sa part à des visées ambitieuses sur l'Orient. Sans doute, les empereurs d'Allemagne ont pu, à maintes reprises, élever des prétentions à l'empire de Constantinople. Henri VI a même songé sérieusement à réunir sur sa tête les deux couronnes ; mais Philippe n'était pas dans la môme situation que son frère ; il avait assez à faire en Allemagne, sans s'occuper de l'Orient. Qu'il ait conservé pourtant et affiché au besoin les espérances ou les prétentions de ses devanciers ; qu'il ait, dans ses Promîssa, exprimé la pensée qu'un jour la Grèce pourrait lui être soumise, il n'y a rien là qui doive
recepimus offerentem pluraet plurima referentem...; curtique idem prior ex ejus parte proposuerit coram, nobis quod paratus erat ad mandatum Ecclesise ronianœ redire, a nobis non potuit responsum aliud extorquere... »
tirer à conséquenceo Les Prétendants se montrent toujours empressés à rappeler leurs droits; de là à les faire valoir, la distance est considérable.
Encore une fois, si Philippe avait eu autant à cœur qu'on le suppose l'expédition de Constantinople, il y eût pris une part plus effective. Le zèle bruyant déployé par lui, et dont nous avons vu les raisons, a fait illusion sur son rôle véritable; c'est afin d'en faire bien saisir le caractère et la portée que nous nous sommes appesanti sur les affaires d'Allemagne. Nous voulions prouver ainsi que la croisade a été le prétexte des intrigues allemand*es, qu'elle n'en a pas été le théâtre.
L'influence allemande a été, en réalité, presque nulle sur la marche de la croisade ; du moins nous en avons en vain cherché la trace dans les documents originaux , nous ne la trouvons pour ainsi- dire nulle part. Nous voyons bien que les croisés tiennent à avoir, en garantie des promesses d'Alexis, la parole de Philippe; c'est quelque chose, sans aucun doute; mais croit-on que les promesses mômes de Philippe ou ses instances, dont nous parle Gunther, aient pu peser d'un poids bien lourd sur la décision , prise par l'armée , d'aller à Constantinople ?
Il ne paraît pas que les injonctions du prince gibelin aient fait .grande impression même sur les Allemands. Elles n'ont pas empêché des clercs, comme l'abbé Martin (1), des barons, comme Gar-
(1) Exuvlœ sacrœ ConstanlinopolUanœ , t. I, p. 79-80:
nier de Borlande (1),' de déguerpir et quitter « Tost. »
En ce qui concerne les Vénitiens, nous ne re* viendrons pas, après tant d'autres, sur les raisons multiples qui faisaient d'eux les alliés naturels du jeune Alexis. L'intérêt de Venise, à voir sur le trône de Constantinople un prince restauré par elle, était trop évident pour que le doge n'ait pas poussé de toutes ses forces à l'expédition. Pas n'est besoin à coup sûr d'expliquer, par l'intervention allemande, son adhésion à l'entreprise grecque.
Restent donc nos Français. Ceux-ci, il faut le reconnaître, étaient en immense majorité hostiles au projet, et même lorsqu'il fut discuté dans le conseil des barons, il n'y en eut que douze qui s'y rattachèrent franchement (2). Les douze eurent donc à entraîner les autres ; mais quelle raison les avait décidés eux-mêmes ?
Les théories récentes ne veulent voir en eux que les instruments dociles des ambitions vénitiennes ou allemandes. L'explication, sans doute,
« Egressus itaque de curia Martinus, Beneventum petiit,
reperitque ibi Petrum Capuanum Deindè apud Sypuntem
ingressi, post laborem diuturni temporis portum Achonis tenuerunt. »
(4) yillehardouin , par. 101, p. 56: « En cel termine se travailla tant uns halz hom de l'ost qui ère d'Alemaigne , qui avoit non Garniers de Borlande, que il s'en a la en une nef de marcheans, et guerpi l'ost, dont il reçust grant blasme. »
(2) VillehardouLn, par. 99, p. 56 : a II ne furent que doze qui les sairemenz jurèrent de la partie des François; ne plus n'en pooient avoir. »
est commode; elle n'a qu'un tort , c est de n'expliquer rien. Encore faudrait-il nous montrer comment nos seigneurs de France , gens d'ordinaire peu dociles et maniables , ont pu si volontiers se résigner à ce rôle effacé que leur auraient imposé des étrangers.
Songeons que nos barons français ne sont plus ici dans la même situation qu'avant Zara. Tls avaient alors, par leur faute, donné barre sur eux; force leur fut d'en porter la peine et d'aller guerroyer en Dalmatie. Mais, une fois Zara prise, c'est à eux maintenant d'imposer leur volonté; ils ont le droit de se faire conduire par les Vénitiens où bon leur semblera. Et ce n'est pas, soyons-en sûrs, pour plaire à Philippe de Souabe qu'ils auraient renoncé à user de leur droit. Pour qu'ils se soient ralliés du premier jour au projet nouveau, nous estimons qu'ils devaient avoir un motif sérieux de le faire ; et ce motif n'est pas difficile à deviner , si l'on veut bien se rappeler ce que nous avons dit plus haut des discussions soulevées, au milieu de nos croisés, par la grave question de la route à suivre.
Rappelons tout d'abord que les douze partisans de la diversion sur Constantinople sont précisément les grands chefs , jusque-là partisans de la route d'Alexandrie (1).
Convaincus , avec raison , qu'il n'y a rien à
(1) Villehardouin, par. 99, p. 56 : « De cels si fu li uns li marchis de Monferrat, li cuens Baudoins de Flandres, Il cuens Loeys de Blois et de Chartein, et li cuens de Saint-Pol, et huit altre qui à elx se tenoient. »
tenter en Syrie, ils ont pu, en outre, mieux comprendre de jour en jour combien , grâce à l'obstination des Syriens^ l'expédition d'Egypte est devenue presque impossible. Pour peu que les défections recommencent ou continuent, il leur faudra même peut-être rebrousser chemin, sans avoir rien fait , sans avoir pu s'acquitter envers les Vénitiens. En de telles circonstances , les propositions du jeune Alexis étaient pour eux un véritable coup de fortune. La marche sur Constantinople ne pouvait manquer , il est vrai , de provoquer une opposition aussi furieuse que la marche sur Alexandrie. Dans Tun comme dans l'autre cas, il fallait s'attendre à voir l'armée « se depecier » à nouveau. Mais qu'il restât seulement, autour des grands chefs, quelques milliers de fidèles , l'entreprise grecque offrait encore , à la rigueur, certaines chances de succès qu'on n'eût pas trouvées en Egypte. A Constantinople, le jeune Alexis promettait le concours de ses partisans , concours très problématique , nous le voulons bien ; encore valait-il la peine qu'on allât s'en assurer, puisque rien n'était possible ailleurs. De plus, en cas de succès, le Prétendant se chargeait d'acquitter la dette vénitienne, sans compter l'appui précieux qu'il s'engageait à prêter plus tard pour la délivrance de la Terre-Sainte (1).
(1) Villehardouin, par. 94, p. .52: « Seignor, de ce ayons-nos plain pooir, font li message, d'asseurer ceste convenance se vos la volez asseurer devers vos. Et sachiez que si halte con-
Tout était donc profit pour nos croisés dans le projet nouveau , et il n'est pas nécessaire , on le voit, d'évoquer ici encore Tinfluence allemande ni les prétendues intrigues de Boniface.
Est-il même bien sûr que Boniface ait jamais été, comme on le prétend si volontiers, l'agent fidèle et dévoué de Philippe de Souabe, Tâme damnée du prince gibelin?
On allègue que le jeune Alexis, arrivant à Zara, fut mis en quelque sorte par le prince allemand, son beau-frère, sous la garde et tutelle du marquis (1) ; cela est incontestable. A Gorfou, nous voyons encore Boniface faire dresser sa tente tout auprès de celle du Prétendant (2); de Nègrepont, il l'accompagne à travers les îles de l'archipel, tandis que le reste de l'armée continue droit sa route (3) ; de Gonstantinople, lorsque le jeune Alexis, entré en partage de l'empire avec son père, s'en ira par les provinces recevoir lu soumission des villes, nous retrouverons encore et toujours auprès de lui le marquis de Montferrat (4).
venance ne fu onques mais offerte à gent, ne n'a mie grant talent de conquerre, qui cesti refusera. »
(1) Villehardouin , par. 112, p. CI; : « Li marchis de Monferrat... en cui garde li rois Phelipes l'avoit commandé. »
(2) Id. , Ibid. : « Et il fist son tré tendre enmi l'ost , et li marchis de Monferrat le suen delez. »
(3) Id., par. 123, p. 70 : « Si s'en ala li marchis Boniface de Monferrat..., a grant partie de vissiers et degalies, avec le fil l'empereor Sursac... en une ysle que on apele André... »
(4) Id., par. 201, p. 116 : « Après, par le conseil des Grius et des François, jssi l'empereres Alexis, à mult grant com-
Nous reconnaissons donc volontiers que Boniface a scrupuleusement rempli la lâche que lui avait confiée Philippe de Souabe ; mais il nous semble que celte tâche ne pouvait être confiée à aucun autre, que la garde et la tutelle du jeune prince, le premier rang, la première place à S3s côtés, revenait de droit au chef officiel de Tarmée, à lui seul.
Le rôle tout naturel de Boniface auprès d'Alexis ne prouve donc en rien que le marquis soit Tagent, le complice de Philippe de Souabe ; et c'est là ce qu'il faudrait d'abord établir de la façon la plus solide, la plus irréfutable, nous ne dirons pas pour prouver Vintervention allemande dans la croisade, mais au moins pour la rendre vraisemblable et acceptable.
En dehors de la parenté alléguée par Gunther, et qui n'est pas une preuve, la théorie de la cornplicité TQpose tout entière sur les anciennes relations gibelines qui unissaient Boniface et les siens aux empereurs de la maison de Souabe. L'argument, sans contredit, est sérieux, et nous nous reprocherions de ne pas le mentionner.
Il existe, dans une chronique italienne du Montferrat, conservée par Muratori, deux chartes de l'empereur Henri VI , conférant au marquis Boniface des privilèges et des territoires dans la Haute-Italie, en reconnaissance de sa fidélité,
paignie, de Constantinople,por l'empire aquiter et mètre à sa volenté... Limarchis Bonifaces de Monferrat alaavec lui... »
comme des bons offices rendus par son père à TEmpire « obseqida quœ Imperio semper exhi^ biiit (1). » Ces deux chartes sont, Tune de décembre 1191, lautre de décembre 1193.
Les bonnes relations d'amitié, qu'elles attestent, duraient-elles encore au moment de la croisade. Hurter le nie de la façon la plus formelle (2) ; il prétend que la ligue Lombarde, s'étant constituée dans la première année du pontificat dlnnocent III, le marquis de Montferrat, l'ancien allié d'Henri VI, s'empressa d'y accéder. Nous devons dire toutefois que l'autorité de Y Histoire (Tltalie de H. Léo, invoquée ici par -Hurter, ne nous paraît pas absolument suffisante ; nous n'acceptons donc que sous d'expresses réserves l'opinion du savant historien.
S'il n'y a pas eu pourtant rupture ou refroidissement avec l'Allemagne, il est certain qu'il y a eu à cette époque, de la part de§ Montferrat, une tentative de rapprochement avec la papauté. On ne s'expliquerait pas autrement que le pape , en 1199, eût choisi le marquis Boniface, pour remplir en Allemagne la mission importante à laquelle nous avons déjà fait allusion. De Téchec de cette mission, conclure que Boniface aurait trahi, au profit de Philippe de Souabe, la confiance
(l)Muralori, Scriptnres rerum Ilalicarum, t. XXIII, col. 356-357 et 360-361, — La première des deux chartes concède 4. Boniface « ... loca Gamundi et Marenghi... et iocum Forii »; la seconde, la ville de Césarée ou Alexandrie.
(2; Hurter, Innocent III, t. 1, p. l'27.
mise en lui par Innocent III, nous paraît vraiment trop rigoureux ; d'autant que nous ne trouvons par la suite nulle trace de brouille ouverte ou apparente entre le marquis et le pape.
Boniface se prononcera, il est vrai, pour Texpédition de Constantinople, laquelle est désirée par Philippe de Souabe^ et désapprouvée d'Innocent III. Mais nos grands chefs aussi en sont parlisans, sans qu'on ait le droit pour cela de voir en eux des adversaires du pape et des complices de Philippe; ou il faudrait alors convenir qu'ils le sont, à un bien autre degré que Boniface; car ils ont, dans Faffaire de Zara, passé outre aux anathèmes du pontife, tandis que le marquis s'inclinait devant sa volonté. Déférence singulièrement étrange, on l'avouera, de la part d'un homme qui aurait été mis à la tête de la croisade, grâce à l'influence occulte d'un adversaire acharné du pape, et dans le seul but de faire échec au pape l
En admettant que le marquis ait tenu, par hypocrisie, h dissimuler, pendant la durée de la croisade, son hostilité vis à vis du pape, sa complicité avec Philippe de Souabe, il n'aurait pas manqué de jeter le masque, une fois la croisade terminée. Or, les deux documents les plus importants que nous possédions sur les rapports du marquis avec le Saint-Siège, sont de nature, au contraire, à nous donner la meilleure et la plus favorable idée desdits rapports.
Ils figurent dans la Correspondance inédite d'Innocent III, retrouvée grâce aux savantes recherches
de M. Léopold Delisle, et publiée par lui dans la Bibliothèque de TÉcole des Chartes (1).
L'un est une Lettre de Boniface où il annonce au pontife Tenvoi d'un de ses écuyers; il le prie, en même temps de croire à son inaltérable fidélité, comme à son obéissance absolue et à son zèle pour l'Église romaine : « Certum habetis et indubitatum me ciim tota terra mea apostolicis paratum obsequiis et mandatis et , ad honorem sanctœ matris Ecclesiœ, totis viribiis insudare. »
L'autre est la réponse d'Innocent III, félicitant le marquis d'être ainsi resté fidèle aux bonnes traditions de ses devanciers; il l'engage à persévérer dans sa dévotion au Saint-Siège, l'assurant qu'en retour il le trouvera toujours dévoué à ses intérêts : « Quoniam nos ad profectum tuiim libenîer intendere volumiis et te tanquam specialem Ecclesiœ filium honorare. »
Nous ne voulons pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à des formules de ce genre. Nous disons seulement que rien n'y saurait dénoter ni un complice de Philippe de Souabe, ni un adversaire de la papauté.
Nous sommes très-disposé à admettre, contrairement même à l'opinion de Hurter, que l'ancien gibelin Boniface n'a jamais renoncé à ses attaches allemandes, à ses afCections allemandes. Son retour par l'Allemagne, au lendemain de son élection
(1) Bibliothèque de l'École des Chartes , t. XXXIV, année 1873, p. 407-408.
de France, en fait foi. Mais nous le voyons d'autre part, avant, pendant et après la croisade, entretenir avec le pape les meilleures relations. Nous sommes donc obligé d'en conclure que , s'il est resté l'ami de Philippe de Souabe, il n'a jamais dû être ni son agent, ni son complice contre Innocent III.
Eût-il eu, d'ailleurs, l'imprudence ou la maladresse d'accepter un pareil rôle, que Philippe de Souabe n'en eût guère été plus avancé. Pour admettre que l'expédition de Gonstantlpople soit l'œuvre personnelle de Boniface et de Philippe, c'est à dire « une œuvre germanique au premier chef », il faudrait admettre que Boniface a exercé une influence souveraine autour de lui, qu'il a joué dans la croisade un rôle capital et prépondérant.
A quoi devrait-il cette influence? Est-ce à ses qualités, à son mérite personnel? Nous croyons qu'il en avait, et nous avons été des premiers à signaler les titres sérieux qui pouvaient le désigner au choix des croisés, comme chef de la croisade ; mais il ne faut rien exagérer ni dans un sens ni dans l'autre. Si Boniface n'est pas le premier venu , un inconnu vulgaire dont l'élection ne s'expliquerait que par l'intrigue, il n'est pas davantage une de ces notoriétés éclatantes qui commandent l'admiration et le respect. Aucune chronique ne le donile comme le plus sage dans les conseils ou le plus brave dans les combats. Il ne pourrait disputer ni le prix dé la sagesse au
vénitien Dandolo, ni le prix de la vaillance au français Pierre de Bracieux (1).
11 n'est vraiment le premier que par le titre ; mais ce titre ne lui confère en fait aucune puissance, aucune autorité effective et sérieuse sur ses compagnons. Il ne peut rien, il ne décide rien sans le conseil du doge et des trois grands comtes. Les Vénitiens n'ont en réalité pas d'autre chef que Dandolo; les Français, pas d'autres chefs que Baudouin, Louis de Blois, Hugues de Saint-Paul. Boniface n'a SO.US ses ordres directs que les Italiens du nord et les Allemands. Pour qu'il exerçât réellement l'autorité dont il est revêtu, pour que son titre ne fût pas un titre purement nominal, il faudrait que ce contingent italo-allemand fût plus considérable que les deux autres réunis, au moins supérieur à chacun d'eux. En était-il ainsi?
Nous n'essaierons pas de fixer, même approximativement, le chiffre' des croisés fournis par l'Italie, la France et l'Allemagne ; les éléments précis font défaut. Toutefois, quand il s'agit de former sous les murs de Constantinople les corps de bataille, nous remarquons qu'Italiens et Allemands n'en forment qu'un seul, à eux tous réunis,, contre six formés par nos Français, Villehardouin nous avertit, il est vrai, que ce septième corps du
(i) Voir, sur les exploits de ce géant, qui inspirait une si grande terreur aux Grecs : Robert de Clari, dans les Chroniques gréco-romanes , p. 3; Villehardouin, par. iG9, p. 94; et surtout Nicétas, dans les Historiens grecs des Croisades, t. I, p. 392.
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marquis de Montferrat « mult fu graas (1). » Mais il était à coup sûr moins grand et moins fort que le seul corps de Baudouin, à qui fut donnée ravant-garde « por ce qu'il avoit mult grant plenté de bones geriz et d'archiers et darbalestiers, plus que nuls qui en Fost fust (2). »
Que Ton songe maintenant combien même nos barons ont peine à se faire obéir de leurs hommes, à leur imposer leur volonté, et Ton comprendra mieux encore combien devait être médiocre en somme Tinfluence du marquis. Soutiendra-t-on sérieusement qu'à Gorfou, par exemple, ce sont les prières ou les promesses de Boniface qui ont eu raison de nos mutins français? Ils n'ont cédé à la fin, à grand'peine, qu'en voyant « lor seignors et lor parenz et lor amis chaoir à lor piez (3). » C'est pour ne pas abandonner leurs compatriotes et amis qu'ils consentent à pousser ^ jusqu'à Gonstanlinople.
Sans ce bon mouvement de nos Français, on ne peut disconvenir que l'expédition de Grèce se trouvait gravement compromise, et avec elle le succès des soi-disant combinaisons allemandes du marquis de Montferrat.
Boniface, jusqu'à la première prise de Constantinople, a joué, en somme, un rôle assez insignifiant ; il n'a réellement pu se prendre au sérieux
(i) Villehardouin, par. 153, p. 84.
(2) Id., par. 147, p. 84.
(3) Id.,par. Il7,p. 66.
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que pendant le court règne d'Isaac et d'Alexis. Là, pour les Grecs, façonnés à l'étiquette, il est, de par son titre, de chef des croisés, le vrai roi des Latins. Aux yeux des croisés eux-mêmes, il a grandi peut-être de tout le prestige, de toute Fautorité dont son pupille se trouve revêtu ; il est l'intermédiaire naturel^ obligé, entre les Latins et l'Empereur, et tous sentent qu'il faut compter avec lui.
Mais Isaac et Alexis renversés, il redeviendra ce qu'il était naguère, à peine le prlmtis inter pares. N'oublions pas que Baudouin a plus « de bones genz et d'archiers et d'arbalestiers que nuls qui en l'ost fust. » Voili le vrai chef, le futur empereur. Rien ne prouvera mieux que l'élection impériale combien est mince l'influence allemande.
Au mois de mars 1204, alors que se préparait le grand assaut contre l'usurpateur Murzufle, croisés et Vénitiens s'étaient entendus par avance sur le partage de l'empire et sur le mode d'élection du futur empereur. Six hommes devaient être choisis du côté des Vénitiens, six autres parmi les croisés français, allemands et italo-lombards : « et cil jureroient sor sains que il esliroient à empereor celui cui il cuideroient que fust plus à profit de la terre {!). »
(1) Villehardouin, par. 234 , p. 133. — Si l'on veut se convaincre combien sont sûres les informations de notre chroniqueur, on n'a qu'à comparer tout ce qu*ii dit ici de cette convention de mars 1204, avec le texte même de ladite convention, tel qu'il figure dans la Correspondance d'innocent III (Migne, t. II, pièce 205 du liv. VII, col. 517-519).
Les trois seuls candidats possibles étaient sans contredit : le doge, le marquis Boniface et le comte Baudouin. Mais du simple énoncé de la clause ci-dessus il semble déjà ressortir que le doge avait dû décliner toute candidature. Autrement les croisés n'auraient pas été si maladroits d'attribuer à Venise seule la moitié du chiffre des électeurs.
En réalité, il ne se trouva donc en présence, une fois la ville prise et le jour de Télection arrivé, que le comte de Flandre et le marquis de Montferrat.
On a expliqué, par les intrigues vénitiennes, l'échec de Boniface au moment de Télection. Il est assez difficile de savoir au juste ce qui s'est passé dans le conseil des douze Électeurs. 11 est pourtant permis de supposer que nos évoques français, tout en discutant les mérites respectifs des deux candidats , n'oublièrent pas de faire valoir les droits de la France. Nivelon^ l'évèque de Soissons, qui nous paraît avoir joué dans le conseil le rôle principal, qui du moins fut de l'aveu de tous « par le créant de toz les autres (1) » le porte-paroles des électeurs auprès de l'armée, Nivelon n'avait pas manqué sans doute de placer ainsi la question sur son véritable terrain, le seul du reste où l'on eût chance de se trouver tous d'accord.
11 ne dut pas lui être difficile de prouver que
(1) ViUehardouin, par. 260, p. 162.
dans cette croisade, d'origine toute française, la France avait tenu la première place, fourni le plus fort contingent, qu'elle avait le plus contribué par conséquent à fonder le nouvel empire, qu'elle seule surtout serait en état de le maintenir et de le défendre.
Nous ne voulons contester en aucune façon le grand rôle joué par Venise dans la quatrième croisade. Nous nous contentons d'affirmer qu'il n'existe pas un seul chroniqueur contemporain, la donnant comme une entreprise vénitienne, encore moins comme une entreprise allemande.
Pour Gunther lui-même, la croisade est toute française ; le véritable prédicateur en est Foulques et non l'abbé Martin : « Eo tempore, quo famosus predicator ille Francigena, Fulco nomine..., vir quidam, Martînus vocabulo — (1). » Quoi de plus significatif que le vir quidam, rapproché du famosus Francigena, sous la plume du moine de Pairis ?
Les autres Allemands ne connaissent même pas l'abbé Martin ou ne lui font pas l'honneur de le citer. VAnonyme d'Halberstadt ne mentionne que le nom de Foulques, comme il ne nommera, parmi les chefs croisés, que les prélats et les barons de France : « Dominus Nivelungus Siiessionum et dominus Henricus Trecensis épiscopi, comes quoque Theobaldus de Campaniâ, et comes Lodewicus, cum fratre suo, Blesenses,
(1) Exuviœ sacrœ Conslantinopolitanœ, 1. 1^ p. 60.
SUR ZAZA ET COjN'STANTINOPLE. 181
cornes etiam Baldwinus, et Benricus f rater ejus de Flandria, cornes quoque de S, Paulo^ et cornes de Perds, ceterique nobiles (1). »
A la suite de cette longue énumération de noms français, le chroniqueur allemand ne citera pas un seul nom allemand, si ce n'est celui de son héros , révêque Conrad.
Pour cinq ou six noms de comtes ou barons français , nous ne trouverons dans la Devastatio qu'un seul nom de seigneur allemand , le comte Bertold (2).
En dehors de nos grands chefs français , le seul qui soit mentionné d'ordinaire, qui compte aux yeux des étrangers eux-mêmes, c'est le chef nominal choisi par les Français, le marquis de Montferrat : « Ecce eorum nomina qui Francis prœerant » (3) , dit la Chronique de Novogorod ; et elle nomme au premier rang le marquis Boniface : « Primiis erat marchio (markos; Romanus, urbe oriundus Verona. »
Le chroniqueur russe parle ici comme les historiens grecs, dont il n'est évidemment qu'un écho. Partout ailleurs, dans toutes les chroniques d'Occident , sauf bien entendu la Devastatio , le marquis italien, en dépit de son titre, ne vient qu'en seconde ligne, après les Français.
L'Anonyme d'Halberstadt ne le cite qu'après
(1) Exuviœ sacrœ Constanlinopolitanœ, 1. 1, p. 10.
(2) Chroniques gréco-romanes , p. 8C.
^3^ Ibid,, p 97.
rénumération rapportée plus haut , à laquelle il ajoute : ^^Habito itaque consilio, nunclios suos cum Domino Bonifacio Montisferrati marchione , qui pariter cruce signatus erat , Veneeias direxerunt (1). » On voit que Boniface n'est même pas désigné ici par son titre Aq chef des croisés, preuve 'évidente du peu d'importance attachée à ce titre.
VHistoria Constantinopolitana ne nomme aussi Yitalien Boniface qu'après le français Baudouin : « Erant autem in exercitu signatorum famosi et potentes viri quamplures , tam seculares quam ecclesiastici ; inter quos Baldwinus , comes Flandrensis et Bonifacius marchio de Monteferrato , auctoritate et viribus atque consilio praecipui habebantur (2). »
Même les chroniques italiennes attribuent le premier rang, copime la plus large place aux Français, Sicardi de Crémone, tout dévoué au marquis de Montferrat, ne parlera pas autrement que Gunther, quand il donnera la liste des grands chefs: « Inter quos fuere prœcîpui Baldwinus.,, ^ Ludovicus et Bonifacius (3). » Sur les tr-oîs noms qu'il juge à propos de rapporter, deux, et les deux premiers, appartiennent à la France.
On remarquera que nous citons ici, comme à notre habitude d'ailleurs, les seuls chroniqueurs contemporains, témoins oculaires des événements
(1) Exuvîœ sacrœ ConstanlinopoîUanœy 1. 1, p. 11. '
(2) Ibid., 1. 1, p. 70.
(3) Muratori, Scriptores rerum Ilalicarumfi, VII, p. 619.
OU écrivant sous la dictée de témoins oculaires, et par suite seuls échos fidèles et sûrs des paroles, des pensées, des sentiments des croisés.
Or, on a pu le voir, pour les Allemands comme pour les Italiens de la croisade, cette même croisade est et demeure par excellence une croisade française. En dépit de Tingérence allemande, en dépit du grand rôle incontestablement joué par Venise dans Texpédition, nul parmi les compagnons du comte Baudouin, comme parmi ceux du comte Bertold ou du marquis Boniface, ne se serait avisé de considérer la conquête de Conslantinople comme étant, au premier chef, une œuvre germanique ou vénitienne*
Nous sommes en ceci de Tavîs de nos vieux chroniqueurs, en particulier de Villehardouin, qui reste pour nous le plus illustre, le plus remarquable de tous. A coup sûr, il est bon de contrôler, de compléter, de rectifier au besoin son témoignage par le témoignage des autres. Sans doute il a pu se tromper parfois sur certains. points de détail ; il est certain en outre qu'il n a pas toujours tout dit, ni tout voulu dire; mais il nous a paru être, de tous encore, le seul qui permît de saisir ou de deviner la vérité sur les origines, la marche et les résultats de la quatrième croisade.
Nous sommes d'autant plus heureux de le constater que, nous devons en faire l'aveu, notre confiance en Villehardouin avait été un moment ébranlée. Nous nous étions laissé, nous aussi, et comme à notre insu, séduire aux hypothèses ingé-
nieusés et hardies d*érudits pour lesquels nous nous sentions plein d'estime et de respectueuse déférence (1). Il nous a fallu la lecture attentive et patiente, le contrôle rigoureux des sources originales, pour nous obliger à reconnaître combien il serait imprudent d'exagérer les effets de Fin- Duence vénitienne ou allemande sur la fondation de Tempire français de Constanlinople , combien il serait injuste surtout de méconnaître Fautorité vraiment supérieure de notre vieux chroniqueur champenois.
(1) M. de Wailly est Fun des rares éradits français, peutêtre le seul, qui se soit nettement prononcé contre les théories nouvelles que nous venons de combattre , et dont l'un des plus illustres représentants chez nous^ avant M. Ri^nt, a été M. de Mas-Latrie.