‹ Quatrième croisade; la diversion sur Zara & ConstantinopleChapitre 5 sur 20 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

RÔLE d'innocent III DANS L'AFFAIRE DE ZARA.

Après avoir cherché à déterminer la part exacte prise par Venise et Philippe de Souabe à la double diversion sur Zara et Gonstaritinople , il nous a paru curieux d'étudier aussi le rôle joué par Innocent III dans les deux affaires. Nos lecteurs, du reste, ont pu juger déjà de l'intérêt exceptionnel que présente pour Thistoire de cette époque la Correspondance du pontife.

Quand on songe au zèle déployé par Innocent III en faveur de la croisade, on imagine aisément quelle dut être sa déception en la voyant se détourner de son but ; on est donc , au premier abord , tenté de croire qu'il dut condamner avec une inflexible rigueur ceux qui semblaient ainsi oublier ou trahir les intérêts de la Terre-Sainte. A plus forte raison, est-on disposé à admettre qu'il ne saurait avoir la moindre responsabilité dans les affaires de Zara et de Constantinople.

C'est l'opinion de M. Riant , telle qu'elle se dégage, à chaque ligne, des importants Mémoires

publiés par lui dans la Revue des Questions historiques. Le grand historien d'Innocent III , Hurter , est absolument du même avis : « La conquête de Gonstanlinople , dit-il, était pour lui un déplorable événement, tel qu'il en a peu existé de semblable dans l'histoire du monde et pour lequel il est parfaitement exempt de tout reproche (1). »

Il est incontestable que, delà Correspondance du Pontife, ressort avec la dernière évidence ce double fait : qu'Innocent III a condamné l'expédition de Zara et qu'il fi'a jamais autorisé celle de Constantinople. Mais on voit, par les termes dont nous nous servons à dessein, qu'il y a là une nuance, et que la conduite du pape ne nous paraît pas avoir été absolument identique dans les deux affaires.

Nous ne saurions donc souscrire de tout point aux jugements si autorisés que nous avons rapportés plus haut. En ce qui concerne surtout la conquête de Gonslantinople, nous n'avons retrouvé nulle trace ni de la prétendue désolation du Pontife, ni de sa prétendue inflexibilité. Jamais, au contraire, nous n'avons mieux compris tout ce que la curie romaine savait apporter, dans les affaires politiques et religieuses, de tempéraments, de ménagements, d'habileté et de finesse diplomatiques.

L'histoire de Gautier de Brienne et surtout celle

(1) Hurter, Innocent III, t. I, p. 361, note 4.

du prieur Martin nous en avaient pu déjà donner une faible idée. Le rôle d'Innocent III dans Fallaire de Zara, comme dans celle de Gonstanlinople, nous le démontrera mieux encore.

Nous avons dit que, le 22 juillet 1202, était arrivé à Venise le cardinal légat, Pierre de Saint- Marcel, plus communément désigné sous le nom de Pierre Capuano, Dès son arrivée, la question de Zara allait créer au légat Pierre de terribles difficultés. Zara, comme nous le savons, relevait du roi de Hongrie , lequel , ayant pris lui-même la croix, se trouvait par le fait sous la protection immédiate du Saint-Siège. Le légat devait donc protester de toules ses forces contre l'expédition projetée, il n'eut garde d'y manquer; mais il semble qu'il eût dû encore encourager à la résistance ceux qui s'y montraient opposés, et ils étaient nombreux, surtout parmi les gens d'église. Si tous les évêques ou abbés 4'rançais, italiens, allemands, avaient reçu du légat Tordre de partir, ou simplement de prêcher contre celte entreprise sacrilège, nul doute que les barons et les Vénitiens ne se fussent trouvés dans un cruel embarras.

Mais agir ainsi, c'eût été risquer d'amener la dislocation immédiate de la croisade, la ruine des plus chères espérances d'Innocent III. Pierre Capuano, non sans de grandes hésitations sans doute, s'en ouvrit aux clercs quj venaient lui demander conseil. Il pensait, comme les barons eux-mêmes, que force était de subir le mal présent, en vue du grand bien à venir , « minori malo

majus bonum compensare (i). » Aussi, loin d'exciter encore ceux qu'indignait ou alarmait la pensée de l'expédition, il s'efforça d'apaiser leurs scrupules , de combattre leurs répugnances ; il engagea, il contraignit l'abbé Martin, par tautorité du Saint Pontife, à rester avec ses compagnons, à les suivre, ne fût-ce que pour atténuer le mal, et empêcher si faire se pouvait, par sa présence, par ses exhortations, Teffusion du sang chrétien (2).

Nous avons eu déjà l'occasion de constater que V Anonyme d'Halberstadt est ici absolument d'accord avec Gunther. L'évêque Conrad avait les mômes scrupules que l'abbé Martin, et n'a cédé qu'aux mômes injonctions du légat: « ... Qz/2 respondit plane dominitm papam quodlibet inconveniens eorum dissimulare velle potius , quam peregrinationis hujus expeditio solveretur (3). »

L'identité des deux témoignages ne permet pas

(1) Exuviœ sacrœ2 ConstantinopoîUanœ , t. I , p. 72 , de VHistoria Constanlinopolitana,

(2) Exuviœ sacrœ ConstantinopoîUanœ, t. I, p. 72-73: « Videns... Martinus noster toti exercitui nostro fundendi christiani necessitatem incumbere..., lotus in se exhorruit .. Aggressus itaque praefatum cardinalem, omnium precum instantia suppliciter exorabat, ut euni a voto peregrinationis absolutum, ad solitam claustralis vite quietem transire permitteret. lUe vero, nisi prius expleta peregrinatione, omnem prorsus ei reditum denegabat, et..., auctoritate summi pontificis.,., injunxit tam ei quam quibusdam aliis religiosis, qui aderant^ ut per omnes casus soeios sequerentur, et eos a sanguine christiano, quantum posset fieri, cohiberent. »

(3) Exuviœ saerœ ConstantinopoîUanœ j 1. 1, p. 12.

de révoquer en doute rauthenticité du langage du légat. Et c'est bien, comme on le voit, au nom du pape, que celui-ci ordonne aux évêques et abbés de Tarmée, sinon de consentir, du moins de se résigner à l'expédition de Zara. Il reste, il est vrai, la ressource d'affirmer que Pierre Capuano outrepassait ses instructions, qu'il méconnaissait la volonté d'Innocent III, et le mettait en cause sans ravoir consulté. Ce serait déjà une impardonnable légèreté de sa part , il faut le reconnaître. M. Riant va plus loin : il n'hésite pas à affirmer, tout au moins il donne à entendre que le légat trahissait la confiance du pape, dont il dénaturait sciemment les intentions, s'étant laissé circonvenir, a prendre aux pièges de Boniface (1). »

L'éminent érudit avoue, il est vrai, qu'il lui paraît bien difficile de deviner « les moyens dont usa Boniface », pour circonvenir et tromper un homme aussi avisé, aussi clairvoyant que Pierre Capuano, un homme qui « avait été jusque-là l'un des instruments les plus utiles de la politique pontificale, qui, chargé des missions les plus difliciles, les plus délicates, s'en était toujours acquitté à la satisfaction du pape (2). »

Mais la preuve qu'il se serait, en la circonstance, départi de son zèle habituel, c'est que, d'après M. Riant, une fois revenu de Venise, il aurait été a désavoué » , éloigné de Rome, retenu désormais

(i) Revue des Questions historiques, t. XVII, p. 370. (2) I6id., p. 370-37J.

loin de Tarmée, « de peur que, de retour auprès des croisés, il ne se laissât aller à suivre plutôt ses sympathies personnelles que les vues d'Innocent III (i). »

Il est certain que, si le désaveu et l'exil de Pierre Capuano étaient choses dûment prouvées, nous serions obligé, nous aussi, de nous ranger à, ravis de M. Riant, si étrange, si inexplicable d'ailleurs que pourrait nous paraître la conduite du légat.

Le fait réel, indiscutable, c'est que Pierre Gapuano est venu rendre compte de sa mission au pape avant le départ des croisés pour Zara, qu'il n'a pas été les y rejoindre, et que nous le retrouvons quelque temps après à Bénévent

S'il nous fallait en conclure à une disgrâce de Pierre Capuano, il nous semble que le premier soin d'Innocent III eût été de donner sans relard, au légat disgracié, un successeur ; il se fût empressé d'envoyer, en son lieu et place, auprès des croisés , un agent plus docile et plus sûr, qui aurait mieux fait connaître sa pensée, et respecter sa volonté. Il se hâtera bien de leur écrire, pour les menacer d'excommunication, s'ils persistent dans leur projet d'attaque contre les États du roi de Hongrie ; mais ces Lettres seront remises à l'abbé de Locedio (2) , qui avait probablement accompagné

(1) Revue des Questions historiques ^ t. XVII, p. 374.

(2) Migne, t I, ch. Lxxxv des Gesla, col. cxxxvm: a ... hanc inhibitioiiem et excommunicationem fccit eis pcr libbatem de Locedio certius intimari. »

SUR ZARA ET CONSTANTlNOrLE. 191

Pierre Capuano à Rome; et ce sera Tabbé de Vaux-Gernay qui en donnera lecture, sous les murs mêmes de Zara (1). Nous ne voyons pas qu'Innocent III ait eu un instant Tidée de conférer à un nouveau Jégat le soin de les porter et de les lire,

. Qu'eût pu faire et dire un nouveau légat, autre chose que ce qu'avait dit et fait Pierre Capuano ? Est-ce que celui-ci n'avait pas blâmé, condamné l'expédition? Est-ce qu'il ne l'avait pas combattue dans le conseil, au point d'encourir la colère et la haine des Vénitiens (2) ? Son successeur à cet égard, n'aurait fait ni plus ni mieux. Et si l'abbé Martin, révoque d'ïlalberstadt, avec tous leurs adhérents, étaient venus le consul teràson tour, s'ilslui avaient dit: « Nous ne sommes restés ici qu'à regret, sur l'ordre de votre prédécesseur ; nous voudrions partir, que nous conseillez- vous? » Croit-on que le nouveau légat eût autorisé leur départ, au risque de dissoudre la croisade? — Non, certainement

(1) Recueil des hibloriens des Gaules^'i. XIX, p. 23 : a Quas litleras cura abbas Vallium die quodam nobilibus exercitus qui erant coiigregati in unum recitaret »

(2) Migue, 1. 1, ch. Lxxxv des G esta y col cxxxviii : « Dux et consiliarii Venetorum, timentes ne ipse impediret eornm propositum, quod maie conceperant, de Jadera expugnaada, dixerunt quod si vellet ire cum eis, non ut legationis, sed ut praedi cation i s exerceret officium , ducerent illun) ; alioquin rediret. Quamvis autem displicuisset hoc Francis, rediit tamen inhonoratus a Venetis, pravam eorum intentionem summo pontiûci ezpressius manifestans. t>

il ne Teûtpas fait, parce que telle n'était pas, telle ne pouvait pas être la volonté d'Innocent III.

Autrement, celui-ci aurait chargé Tabbé de Locedio de transmettre ses ordres en ce sens à tous les clercs de l'armée; il lui aurait enjoint à lui-même de revenir sans délai, en cas d'insuccès de sa mission. Si tous sont demeurés, s'ils se sont résignés à assister à la prise de Zara, c'est que l'abbé de Locedio a dû, lui aussi, sans aucun doute, le leur conseiller, le leur ordonner, au nom du Souverain-Pontife, et dans l'intérêt supérieur de la croisade.

Innocent III n'a retenu loin de Zara que le marquis Boniface et Pierre Capuano. Il sentait qu'il n'était au pouvoir ni de Tun ni de l'autre de s'opposer au projet vénitien; et il ne voulait pas du moins que le chef temporel comme le chef spirituel de la croisade parussent sanctionner de leur présence l'entreprise sacrilège.

Boniface devra attendre que Zara soit prise pour rejoindre l'armée; quant à Pierre Capuano, il ne pourra reprendre sa place et son rang au milieu des croisés, que le jour où, repentants de leur faute, ils seront redevenus ce qu'ils ont un instant cessé d'être, les vrais soldats du Christ, destinés à combattre, non les chrétiens, mais les infidèles.

En attendant ce jour désiré, Pierre Capuano se tient à Bénévent , d'où nous le verrons gagner la côte sud-est , environ à moitié chemin entre Zara et Corfou. Il y est si peu en exil et en disgrâce que le pape lui a remis , avant de partir, douze cents

livres , afin de rejoindre les croisés , ou de partir sans eux pour la Syrie, « ut siposset crucesigjiatis se jungerety aiit si no?i posset m Syriani iransfretaret (1) » ; il est donc resté en fait et en droit le légat de la croisade, Tintermédiaire naturel entre Innocent III et les croisés.

Lorsque ceux-ci se décideront à solliciter leur pardon , le pape déclarera à leurs députés qu'il a donné mandat au légat Pieire de recevoir leurs serments d'obéissance, et de les absoudre ou faire absoudre par une personne sûre , choisie par lui à cet effet : « Dilecto filio , P. tituli Sancti Marcelli presbytero cardmali , apostolicœ sedis legato, dedimus in mandatis ut vel per se, vel per alium virum discretum ab eis qui nondum juraverunt... exigant [sic], et recipiant juramentum... , et vobis munus absolutionis irapendant (2). »

Sur la formule même du serment à exiger , comme sur les conditions de l'absolution , le pape écrit à son légat qu'il s'en rapporte absolument à lui : « Cum Francis.,, secure procédas et super absolutionem baronum... provide facias quod tibi Deus dignabitur inspirare (3). »

Dans une autre Lettre, du 23 janvier 1204, le pape s'en remettra encore à Pierre Capuano, avec la même confiance, du soin de régler au mieux la question de l'absolution vénitienne : « Tibi qui Orientalis provinciœ nécessitâtes, circumstancias

(1) Migne, t. I, ch. Lxxxviii des Gesla^ col. cxL.

(2) Id., t. I, Lettre 162 du liv. V, col. 1180.

(3) Id., t. II, Lettre 48 du liv. VI, col. 50.

negoliorum, et personarum qualitates, tanquam prœsens, poteris melius intueri, duximus relinquendum ut sine labe peccati agas quod magis noveris expedire (1). »

Il nous paraît difficile, en face de pareils témoignages , de contester la parfaite entente qui n'avait cessé de régner entre le légat et le pape sur toute cette question de Zara. Le langage de Pierre Capuano à Venise répondait donc bien à la véritable pensée d'Innocent III, et avait dû recevoir toute son approbation ; il n'y a rien là en somme qui nous doive étonner. Tous deux , pape et légat, le désespoir dans l'âme, sans aucun doute, avaient cédé à la nécessité , à la force des choses, dans l'espoir de tirer du mal le plus grand bien possible , et prêts à s'incliner devant le fait accompli, avec cette résignation qui a été de tout temps la grande force, comme la suprême habileté de la cour romaine. Là où une inflexible rigueur eût tout compromis, on pouvait peut-être, à force d'indulgence , tout réparer encore. Innocent se montra indulgent jusqu'à la plus extrême limite.

L'armée avait passé outre à ses menaces d'excommunication. En vain Içs habitants de la ville avaient proposé de s'en rapporter à l'arbitrage du pontife ; en vain ils avaient suspendu les images du Christ à leurs murailles, les croisés s'étaient aussi peu souciés de s'attaquer à Dieu que de

(1) Migne, t II, UHre 209 du liv. VI, col. 235-23G.

<iésobéir au pape (1). Le jour donc où ils députèrent vers Innocent III, pour qu'il les relevât de l'excommunication encourue, ils pouvaient s'attendre à trouver ce dernier singulièrement irrité contre eux.

L'ambassade se composait de deux clercs et de deux chevaliers (2), auxquels s'adjoignirent sans doute quelques autres personnes d'église , au nombre desquels figurait l'abbé Martin (3). Les deux clercs députés étaient Jean de Noyon et l'évoque Nivelon de Soissons qui, d'après la Corres-

(1) Migne, 1. 1, Lettre 161 du liv. V, col. 1178-1179 : « Cumque cives subire cum Venetis judicium nostrum vellent, nec iû hoc etiam apud vos potuissent misericordiam invenire , circa suos muros Crucis imagines suspenderunt, sed vos in injuriam Crucifixi non minus civitatem impugnastis et cives, sed eos ad deditionem violenta dextera coegistis. »

(2) Yillçhardouin, par. 105^ p. 58-60 : c Lors parlèrent li baron ensemble, si distrent qu'il envoieroient a Rome a l'apostoile, parce que il lor savoit mal gré de la prise de Jadres ; et eslitrent messages, deus chevaliers et deus clers, telx qu'il savoient qui bon fussent a cest message. Des deus clers, fu li uns Neveles de Soisons, et maistre Johans de Noion, qui ère chanceliers le conte Baudoin de Flandres; et des chevaliers , fu li uns Johans de Friaise , et Hoberz de Bove. »

(3) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ, t. I, p. 74 : « Cui légation! prosequende cum persone utiles et idonee quereïentur, electus est Martinus abbas, et cum eo Suessionensls

episcopus » — L'abbé Martin, qui n'est nommé nulle part

ailleurs que dans VHistoria Constantinopolitana, n'était évidemment qu'un des suivants de l'ambassadO; et non l'un des députés élus, comme l'affirme Guuther.

190 lA DIVERSION

pondance d'Innocent III, paraît avoir été le principal personnage de l'ambassade.

Il nous reste une Lettre d'Innocent III, à Tévêque de Soissons, postérieure aux événements dont il s'agit, mais intéressante pour nous , parce qu'elle y fait une rapide allusion. La Lettre est datée d'A.nagni, sixième année du pontificat (1).

Elle a été écrite, selon toute vraisemblance, peu de temps après la première prise de Constantinople. Innocent III dit à Nivelon que les croisés n'avaient pas le droit d'attaquer l'empire grec, qu'ils ont commis là peut-être une nouvelle faute dont ils devraient demander pardon encore. Et à ce propos, revenant sur l'ambassade de Zara , il rappelle à Tévêque quels justes griefs lui avaient alors donnés les croisés, quelles raisons excellentes il avait eues de se montrer sévère à leur égard : a Quant difficiles in ves Ira réception e fuerimus, et quam moleste tulerimus quod apud Jaderam exercitus attentarat, te credidimus meminisse (2). »

Innocent III, dans la circonstance présente, n'at-il pas dû se trouver tout naturellement tenté d'exagérer quelque peu? A coup sûr, nous ne doutons pas de la douleur très vive causée au Pontife par les événements de Zara. Il est impos-

(1) Innocent III a résidé à Anagni, du 4 octobre 1203 au 6 mars 120&. La Lettre ne saurait donc être placée qu'entre la première date du 4 octobre 1203 et celle du 22 février 1204, qui marque la fin de la sixième année du pontificat. Potthast l'a placée hypothétiquement du 7 au 14 février.

(2) Migne, t. II, Uttre 232 du liv. VI, col. 262.

sible qu'il n'ait pas très amèrement reproché aux députés des croisés leur désobéissance et leur sacrilège. Toutefois, nous sommes bien obligé de reconnaître aussi , par tous les témoignages contemporains, par le témoignage d'Innocent III luimême, combien il semblait attendre avec impatience la première demande de pardon, le premier . symptôme de repentir ou de regret, et quel empressement il mit à excuser les coupables.

La réception pontificale n'a certainement pas laissé un bien terrible souvenir à l'abbé Martin, qui nous apparaît pourtant, dans VHistoria Constantinopolitana, comme un personnage fort timoré de sa nature. Gunther nous apprend que le pape accorda , sans trop se faire prier , l'absolution demandée « petite indulgentie benignus assertsit (1). »

La Lettre papale remise à Tévêque de Soissons, pour les comtes et barons, ne témoigne guère non plus de cette terrible sévérité que pourrait faire soupçonner la Lettre d'Anagni précitée. Si grande que soit sa douleur, le pape se réjouit de voiries croisés reconnaître du moins leur faute ; il sait d'ailleurs, bien que ce ne soit pas une excuse suffisante, qu'ils n'ont pas été à Zara de leur propre

(1) Exiiviœ sacrœ Constanlinopolilanœ, t. I, p. 75: « Rie vero, tum favore quem nécessitas excusabat, tum noslri exercitus supplicatione , tum etiam nuntiorum gratia et auctoritate perraotus, habita secum deliberatione, petite indulgentie benignus assensit. »

volonté et que la nécessité seule les y a contraints « quasi quadam necessitate.coacti (1). »

Il est donc tout prêt à pardonner , si les croisés s'engagent à empêcher, autant qu'il sera en leur pouvoir, la destruction complète de Zara; s'ils promettent en outre de restituer leur butin aux envoyés du roi de Hongrie et de demander pardon audit roi de l'injure qu'on lui a faite (2). La première des trois conditions n'était pas très gênante, vu l'élasticité des termes employés et la prudente réserve mise à son accomplissement. Les deux autres du moins paraissent plus rigoureuses et précises ; et, si le pape eût exigé qu'on les prît au sérieux avant d'accorder l'absolution demandée, nous aurions le droit de croire à sa sévérité , qui du reste, en pareil cas, n'eût été que justice.

(1) Migne, 1. 1, Letlre\&l du liv. V^ col. 1180 : a Licet autem super hoc fuerimus non modicum conturbali, gaudemus tamen in Domino quod culpam vestram cognoscitis..., sicut venerabilis frater nosler Suessionensis episcopus, et alii qui venerunt cum eo, ex parte vestra nobis humiiiter inli-

marunt Intelleximus namque per eos quod non inducti

propria voluntate, sed quasi quadam necessitate coacti,ad expugnationem Jaderae processistis , licet hoc tantse crudelitatis audaciam non excuset. »

(2) Migne, 1. 1, Lettres 161 et 162 du liv. V, col. 1179 et 1182 : « Praecipimus quatenus Jaderam nec destruatis amplius quam hactenus est destructa , nec destrui faciatis, aut quantum in vobis fuerit, permittatis ; sed nuntiis régis ablata omnia restituere procuretis .... »

« Praedicto régi Hungariae supplicetis ut super ofTensa

quam commisistis in eum pro Deo et propter Deum vobis dignetur misericordiam exhibere b

Voyons comment les choses se passèrent. Les députés, après s'être entendus avec le légat Pierre Gapuano, revinrent au camp de Zara, probablement à la fin de mars ou dans les premiers jours d'avril (1). Un envoyé du légat les accompagnait. Aussitôt, les comtes et barons s'empressèrent de remettre entre ses mains leurs serments d'obéissance écrits et scellés^ moyennant quoi la réconciliation avec le Saint-Siège fut opérée. Innocent III ne devait pas douter de l'empressement de nos croisés à promettre tout ce qu'on leur demanderait. Mais il est peu probable qu'il se soit fait grande illusion sur la façon dont ils tiendraient leurs promesses.

A peine les Lettres des barons étaient-elles scellées et expédiées que les Vénitiens détruisaient Zara de fond en comble (2). Quant au roi de Hon-

(1) Du moins, l'envoyé du légat Pierre reçut les serments, en avril, devant Zara, ainsi que l'atteste la Lettre 99 du liv. VI, adressée par eux au pape : « Intellecto paternitatis vestrae mandato, et tam vestris quam venerabilis Patris P. tituli S. Marcelli presbyteri cardinélis, apostolicae sedis legati, litteris per. nuntium ipsius et nostros veneratione

condigna receptis notum fîeri volumus quod ad man-

datum ejus satisfactionem curabimus exhibere » Datum

apud Jaderam, anno Domini 1203, mense Aprilis (Migne, t. II, col. 103-104).

(2) Villehardouin, par. 108, p. 60 : « Quant les nés furent chargies, l'endemain de la Pasque, si se logierent li pèlerin fors de la vile, sor le port , et li Venisien firent abatre la vile et les tors et les murs. » — Pâques se trouvait cette année-là le 6 avril. La destruction delà ville dut donc s'opérer presque sous les yeux de l'envoyé du légat.

grie, deux ans après encore il se plaignait au pape de n'avoir reçu aucune espèce de satisfaction ou réparation des injures faites et des dommages causés (1).

Innocent lîl n'en avait pas moins pardonné aux croisés; en somme, il leur avait suffi, pour obtenir leur pardon, d'exprimer le simple regret de leur faute. Nul doute que le pape ne se fût montré aussi conciliant pour les Vénitiens, s'ils avaient fait mine de témoigner le même repentir. Mais s'exagérant peut-être la colère du pape à leur égard, ils s'étaient abstenus dejoindre leurs envoyés aux envoyés des barons. Innocent III s'en montra fort irrité; aussi, quand Tévêque de Soissons quitta Rome, lui remit-il, en même temps que les Lettres de rémission pour les croisés, la sentence d'anathème contre les Vénitiens, dont lecture devait être donnée publiquement,

Le collègue de Nivelon, Jean de Noyon, appela l'attention du pape sur les inconvénients que pourrait entraîner une pareille mesure, juste au moment où Ton allait s'embarquer. Qui sait si ce ne serait pas un prétexte, soit aux Vénitiens, soit à bon nombre de pèlerins pour rompre l'expédition . Jean de Noyon demandait qu'on remît à plus tard,

(1) Migne, t. II, Lettre 127 du liv. VII, col. 416 : « Ad

quinlum capilulum respondemus, quod de iis qui Ja-

deram destruxerunt, elapso jam fere biennio nihil adhuc jusliliîe super tam irreparabili damno.... consequi potuisti... » — La Lettre est d'Innocent III, lequel répond à différents reproches que lui a adressés le roi de Hongrie.

à un moment plus opportun, la lecture ordonnée (1). Le pape ne voulut rien entendre; il maintint ses ordres formels ; cette fois, il se montrait donc inflexible. Ne nous hâtons pas trop de nous prononcer encore. Avant de donner congé aux députés, Innocent prit à part Tévêque de Soissons et lui donna ses Instructmis secrètes pour les comtes et barons de Tarmée : « Verba quœdam in oreposuimus episcopi memorati quœ ipse vobis poteritfideliter explicare (2). )>

Quel était le sens exact de ces Instructions, nous ne saurions le dire ; il n'est pourtant pas impossible peut-être de le conjecturer, d'après les événements qui vont suivre. Lesdits événements, dans tous les cas, vont nous prouver, jusqu'à la dernière évidence, à quel point nos croisés se croyaient en droit de compter sur l'extrême indulgence du pape.

Quand l'ambassade fut de retour au camp, les trois grands comtes et le marquis n'hésitèrent pas un instant à ajourner le prononcé de la sentence d'excommunication vénitienne. C'est , on se le rappelle, ce qu'avait demandé Jean de Noyon, et ce à quoi le pape n'avait pas voulu consentir. Mais

(1) Migne, t. II, Lettre 99 du liv. VI, col. 104 : « Sane per

magistrum Joannem Noviomensem accepimus quod ipse

pro dissimulanda excommunicatione Venetorum ad tempus, pro ipso periculo dissolutionis exercitus , paternitati vestrae propensius supplicasset et non fuisset auditiis, et quod super hoc imposuisset ei praeceptio vestra silentium. »

(2) Migne, 1. 1, Lettre 162 du liv. V, col. 1181.

202 LA DITERSION

Tévêque Nivelon avait sans nul doute recommandé aux chefs, de la part du pape aussi, d'être prudents, de ne rien faire qui pût compromettre la croisade, dût-on pour cela ruser, dissimuler au besoin avec les Vénitiens. Boniface du moins le donne clairement à entendre « reminiscens de consilio vestro multa dissiraulanda fore loco et tempore (1). 3> En conséquence, il avise Innocent III qu'il a voulu attendre à nouveau ses ordres, avant de rien décider (2).

Boniface et les trois comtes ne voulaient eu réalité que gagner du temps. Ils savaient qu'Innocent III ne pourrait se déjuger à si courte distance ; ils savaient que la réponse attendue serait défavorable; mais quand elle arriverait, l'armée serait probablement en route, et Ton n'aurait plus à combattre l'opposition de ceux des pèlerins qui pouvaient hésiter à voyager avec des excommuniés.

(1) Migne, t. II, Lettre 100 du liv. VI, col. 405. — Le conseil, dont parle Boniface, se trouve donné d'ailleurs en propres termes dans la Lettre 102 du liv. YI, col. 110 : t Provideatis autem prudenter et caute, ut si forte Veneti voluerint occasiones aliquas invenire quod exercitus dissolvatur, multa pro tempore dissimulare ac tolerare curetis. » — La Lettre, qui ne porte aucune indication de lieu ni de date, a été placée hypothétiquement par Potthast, au 20 juin 1203.

(2) Migne, t II, Lettre 100 du liv. VI, col. 105 : « Tenons pro certo quod eo loco et tempore litterae vestrae nuUatenus possent oslendi, quin statim noster dissolveretur exercitus

et stolium rumperetur consilium habui litteras illas ad

tcmpus supprimendas, donec mandatum vestrum atque consilium iterata reciperem jussione. »

Innocent III renouvela en effet Tordre donné déjà à révêque de Soissons et à Jean de Noyon. La Lettre adressée directement au marquis et aux comtes (1) ne parvint-elle à destination qu'après le départ de Corfou? Nous ne saurions Taffirmer; mais fût-elle arrivée à temps, qu'Innocent n'eût pas été mieux obéi cette seconde fois que la première ; la chose est au moins fort probable, et nous croyons qu'Innocent III devait en être tout le premier convaincu. 11 avait recommandé à nos croisés d'être plus que prudents, le conseil ne pouvait manquer d'être scrupuleusement suivi.

Lui-même, du reste, ne se chargeait-il pas de leur apprendre comme, en de si graves conjonctures, les accommodements avec le ciel sont souvent permis, et parfois nécessaires? En dépit des règles sévères interdisant tout commerce avec les excommuniés, il permettait, nous l'avons vu, aux croisés de naviguer avec les Vénitiens (2). Preuve nouvelle, et qui ne devait pas être la dernière, de cet esprit de tempéraments, de ménagements apporté par lui dans toute l'affaire delà croisade. C'est que

(1) Migne, t. II, Letlre 101 du liv. VI, datée de Ferentinum, sixième année du pontificat, et placée hypothétiquement par Potthast au 20 juin.

(2) Migne, t. II, Lellre 102 du liv. YI, déjà citée, col. 108 : « Permittimus vobis utcumipsis in terram Sarracenorum. ...

navigio transeatis ; et excusabiles eritis apud Deum, si

in excommunicatorum navibus existentes, cum dolore cordis sub spe pœnitentiae excommunicatis ipsis communicaveritis, in quibus communionem eorum nequiveritis evitare. »

la nécessité en effet excuse ou dicte bien des choses : « Nécessitas enîm, maxime cum insistitur operi necessario, multum et in multis excusât (1). » Cette phrase, qu'il adressait aux croisés, il l'adressait de même à soulégat Pierre Capuano, le voyant fort incertain de la conduite à tenir avec les Vénitiens. Tout d'abord, pourtant, le 21 avril 1203, soupçonnant déjà l'idée bien arrêtée des croisés de marcher sur Gonstanlinople, il lui avait donné l'ordre de s'en aller droit à Jérusalem, et de rompre toutes relations, sinon avec les Français, du moins avec les Vénitiens (2). Mais un peu plus tard, au commencement de l'année 1204, il revenait sur cette interdiction dont il avait compris le danger. Il rassurait même Pierre Capuano sur les conséquences que pouvait entraîner pour lui un contact nécessaire avec les excommuniés ; il lui reprochait presque d'avoir hésité à recevoir leurs ambassadeurs , l'avertissant qu'il le pouvait faire sans aucune crainte de péché (3).

(1) Migne, t. II, Letlre 102 du liv. VI, col. 109.

(2) Migne, t. XI, Letlre 48 du liv. VI, col. 50 ; datée de Latran , le 1 1 des Calendes de mai : « Ne illorum videatis necjuitiaî consentire, illorum exercitum, tanquam reprobatum a Domino, et elongatum ab ejus benedictionibus, derelinquens, versus Hierosolymam dirigas iter tuum. »

(3) Mlgne, t. H, Lettre 209 du liv. VI, col. 235-236, datée

d'Anagni, le 10 des Calendes de février : « Quia dubitas

utrum Venetis adhuc in excommunicatione manentibus communicare valeas, cum eos sine scandalo nequeas evitare, ulpote quorum etiam nuntii nuper scandalizati fueriïnt quia communicare ipsis ad te venientibus noluisti , et super hoc

Ce fut sans doute à cette occasion que le légat entra en accord avec eux et les releva de l'excommunication naguère encourue. Les Vénitiens pourtant n'avaient encore donné aucune réparation du scandale causé, de l'attentat commis ; mais Pierre Gapuano avait peur que leur voisinage ne souillât l'armée ; puis il aimait mieux les voir io/teiix que les sdiwiv morts (i). De là cette indulgence étrange que le pape n'avait peut-être pas ordonnée, mais qu'il avait prévue sans aucun doute, conseillée même ou suggérée en quelque sorte dans sa Lettre du 23 janvier 1204.

Ici encore nous sommes en droit d'affirmer que Pierre Capuano n'avait ni méconnu la pensée d'Innocent III, ni trahi sa confiance. Il avait été au contraire au-devant de ses secrets désirs; et la façon dont le légat en use avec les grands coupables de Zara, nous laisse assez deviner par avance comment en usera le pape avec les heureux vainqueurs de Constantinople.

S'il n'est déjà plus permis de parler de Yinflexibi-

consilium nostrum dévote requiris ; si propter urgentem

necessilatem oporteat communicare te Venetis, in quibus (?) sine gravi scandale et grandi dispendio illos non poteris evitare, de indulgentia nostra securus, labem peccati propter hoc nullatenus pertimescas. »

(1) Migne, 1. 1, ch. xc des Ges/a, col. cxli : « Tum demum dux et Veneti, qui erant in Grœcia, miserunt nuntios ad

Petrum legatum, absolutionis beneficium implorantes;

qui..-., fecit illos absolvi, quamvis adhuc in nullo satisfecerint de commisso, malens eos habere claudos quam mortuos, praesertim ne ipsorum contagium cseteros inquinaret, i

/rte papale à propos de Zara, combien à plus forte raison n'en saurait-il être question dans l'affaire de Gonstantinople? Le pape eût-il été résolument opposé à Tune comme à Tautre expédition, il était impossible qu'il les jugeât Tune et l'autre de la même manière, qu'il les pesât dans la même balance, la seconde étant incontestablement beaucoup plus juste dans son principe, comme elle pouvait être beaucoup plus heureuse et féconde dans ses résultats.

A Zara, nos croisés ne servaient que les intérêts et l'ambition égoïste de Venise ; à Gonstantinople, ils pouvaient se prétendre les vengeurs de la justice, outragée dans la personne d'Isaac, père du jeune Alexis, traîtreusement dépouillé, emprisonné par son frère Alexis III.

L'affaire de Zara mettait fatalement aux prises nos croisés avec un autre croisé , le roi de Hongrie, et ne pouvait que compromettre ainsi la cause même de la croisade.

Au contraire, la restauration d'Isaac et du jeune Alexis, donnant à nos croisés l'appui de Tempire grec, offrait du moins une chance de rendre plus facile un jour la délivrance de la Terre-Sainte, en amenant par surcroît cet autre résultat non moins désirable, l'union de l'église gréco- latine.

A priori, on est donc tenté d'affirmer qu'Innocent III n'a pas dû blâmer et déplorer l'expédition de Gonstantinople , comme il avait le droit de blâmer, de déplorer l'expédition de Zara. Mais nous laissons de côté les raisonnements à priori^ pour

ne consulter que les textes et les faits. Voyons donc d'après les sources originales, et surtout d'après les Lettres mêraes du Pontife, quel a été son rôle dans cette seconde phase de la croisade. Pour ce faire, il nous paraît indispensable de résumer d'abord les relations de Gonstantinople et de Rome depuis le commencement du pontificat d'Innocent III.

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